SCENE IL— JoAs, JoAD
JoAS. (courant dans les bras du Grand Prêtre.) Mon père !
JoAD. Hé bien, mon fils ?
JoAs. Qu'est-ce donc qu'on prépare ?
JoAD. Il est juste, mon fils, que je vous le déclare* Il faut que vous soyez instruit, même avant tous. Des grands desseins de Dieu sur son peuple et sur vous. Armez-vous d'un courage et d'une foi nouvelle. Il est tems de montrer cette ardeur et ce zèle, Qu'au fond de votre cœur mes soins ont cultivés, Et de payer à Dieu ce que vous lui devez. Vous sentez-vous cette noble et généreuse envie ?
JoAs. Je me sens prêt, s'il veut, à lui donner ma vie.
JoAD. On vous a lu souvent l'histoire de nos rois. Vous souvient-il, mon fils, quelles étroites loix Doit s'imposer un roi digne du diadème ?
JoAS. Un roi sage, ainsi Dieu l'a prononcé luimême.
Sur la richesse et l'or ne met point son appui. Craint le Seigneur son Dieu, sans cesse a devant lui Ses préceptes, ses loix, ses jugemens sévères, Et d'injustes fardeaux n'accable point ses frères.
JoAD. Mais sur l'un de ces rois s'il fallait vous régler, A qui choisiriez-vous, mon fils, de ressembler ?
JoAS. David, pour le Seigneur plein d'un amour fidèle, Me paraît des grands rois le plus parfait modèle.
JoAD. Ainsi dans leur excès vous n'imiteriez pas L'infidèle Joram, l'impie Ocosias.
JoAs. O mon père !
JoAD. Achevez, dites ce que vous en semble ?
JoAs. Puisse périr comme eux quiconque leur ressemble. (Joad se prosterne à ses pieds, J Mon père, en quel état vous vois-je devant moi ?
JoAD. Je vous rends le respect, que je dois à mon roi.
De votre ayeul David, Joas, rendez-vous digne.
JoAs. Joas ! Moi?
Joad. fse relevant. J Vous saurez par quelle grâce insigne, D'une mère en fureur Dieu trompant le dessein, Quand déjà son poignard était dans votre sein. Vous choisit, vous sauva du milieu du carnage ; Vous n'êtes pas encore échappé de sa rage. Avec la même ardeur qu'elle voulut jadis Perdre en vous le dernier des enfans de son fils, A vous faire périr sa cruauté s'attache, Et vous poursuit encore sous le nom qui vous cache. Mais sous vos étendards j'ai déjà su ranger Un peuple obéissant et prompt à vous venger. Entrez, généreux chefs des familles sacrées, Du ministère saint tour à tour honorées.
SCENE III. — Joas, Joad, Azarias, Ismael, trois autres Chefs des Lévites.
Joad. Roi, voilà vos vengeurs contre vos ennemis. Prêtres, voilà le roi que je vous ai promis.
Azarias. Quoi ? c'est Eliacin.
Ismael. Quoi ? cet enfant aimable —
Joad. Est des rois de Juda l'héritier véritable. Dernier né des enfans du triste Ocosias, Nourri, vous le savez, sous le nom de Joas. De cette fleur si tendre et si tôt moissonnée, Tout Juda comme vous plaignant la destinée,
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Avec ses frères morts le crut enveloppé. Du perfide couteau comme eux il fut frappe ; Mais Dieu du coup mortel sut détourner l'atteinte, Conserva dans son cœur la chaleur presque éteinte ; Permit que des bourreaux trompant l'œil vigilant, Josabet dans son sein remportât tout sanglant ; Et n'ayant de son vol que moi seul pour complice, Dans le temple cacha l'enfant et la nourrice.
JoAs. Hélas ! de tant d'amour et ae tant de bien* faits, Mon père, quel moyen de ra'acquitter jamais ?
JoAD. Gardez pour d'autres teras cette reconnaissance.
Voilà donc votre roî, votre unique espérance. J'ai pris soin jusqu'ici de vous le conserver, Ministres du Seigneur, c'est à vous d'achever. Bientôt de Jézabel la fille meurtrière, Instruite que Joas voit encore la lumière, Dans l'horreur du tombeau viendra le replonger. Déjà, sans le connaître, elle veut l'égorger. Prêtres saints, c'est à vous de prévenir sa rage. Il faut finir des Juifs le honteux esclavage, Venger nos princes morts, relever notre loi, Et faire aux deux tribus reconnaître leur roî. L'entreprise, sans doute, est grande et périlleuse. J'attaque sur son trône une Reine orgueilleuse. Qui voit sous ses drapeaux marcher un camp nom*^
breux, De hardis étrangers, d'infidèles Hébreux. Mais ma force est au Dieu, dont l'intérêt me guide : Songez qu'en cet enfant tout Israël réside. Déjà ce Dieu vengeur commence à la troubler. Déjà trompant ses soins, j'ai su vous rassembler ; Elle nous croit ici sans armes, sans défense ; Couronnons, proclamons Joas en diligence. De là du nouveau prince intrépides soldats, Marchons, en invoquant l'Arbitre des combats : Et réveillant la foi dans les cœurs endormie, Jusques dans son palais cherchons notre ennemie.
Et quels cœurs si plongés dans un lâche sommeil, Nous voyant avancer dans ce saint appareil, Ne s'empresseront pas à suivre notre exemple ? Un roi, que Dieu lui-même a nourri dans son temple, Le successeur d'Aaron de ses prêtres suivi,
Conduisant au combat les enfans de Lévî,
Et dans ces mômes mains des peuples révérées,
Les armes au Seigneur par David consacrées,
Dieu sur ses ennemis répandra sa terreur.
Dans Tinfidèle sang baignez-vous sans horreur.
Frappez et Tyriens, et même Israélites ;
Ne descendez-vous pas de ces fameux Lévites,
Qui, lorsqu'au Dieu du Nil le volage Israël
Rendit dans le désert un culte criminel,
De leurs plus chers parens saintement homicides,
Consacrèrent leurs mains dans le sang des perfides ;
Et par ce noble exploit, vous acquirent Thonneur
D'être seuls employés aux autels du Seigneur ?
Mais je vois que déjà vous brûlez de me suivre. Jurez donc, avant tout, sur cet auguste livre, A ce roi, que le Ciel vous redonne aujourd'hui De vivre, de combattre, et de mourir pour lui.
ÀZARiAs. (au bout de la table^ ayant la main sur le livre saint,) Oui, nous jurons ici pour nous, pour tous nos frères, De rétablir Joas au trône de ses pères. De ne poser le fer entre nos mains remis Qu'après l'avoir vengé de tous ses ennemis. Si quelque transgresseur enfreint cette promesse, Qu'il éprouve, Grand Dieu, ta fureur vengeresse : Qu'avec lui, ses enfans de ton partage exclus. Soient au rang de ces morts, que tu ne connais plus.
JoAD. Et vous, à cette loi, votre règle éternelle * Roi, né jurez-vous pas d'être toujours fidèle ?
Joas. Pourrais-je à cette loi ne me pas conformer?
JoAD. O mon fils, de ce nom j'ose encore vous nommer.
Souffrez cette tendresse, et pardonnez aux larmes. Que m'arrachent pour vous de trop justes alarmes. Loin du trône nourri, de ce fatal honneur, Hélas ! vous ignorez le charme empoisonneur. De l'absolu pouvoir vous ignorez l'ivresse. Et des lâches flatteurs la voix enchanteresse. Bientôt ils vous diront, que les plus saintes loîx, Maitresses du vil peuple, obéissent aux rois ; Qu'un roi n'a d'autre frein que sa volonté même ; Qu'il doit immoler tout à sa grandeur suprême ; Qu'aux larmes, au travail le peuple est condamné Et d'un sceptre de fer veut être gouverné ;
Que s'il n'est opprimé, tôt ou tard il opprime. Ainsi de piège en piège, et d'abîme en abîme, Corrompant de vos mœurs Taimable pureté, Ils vous feront enfin haïr la vérité, Vous peindront la vertu sous une affreuse image. Hélas ! ils ont des rois égaré le plus sage.
Promettez sur ce livre, et devant ces témoins, Que Dieu sera toujours le premier de vos soins. Que sévère aux médians, et des bons le refuge, Entre le pauvre et vous, vous prendrez Dieu pour juge ; Vous souvenant, mon fils, que caché sous ce lin, Comme eux vous fûtes pauvre, et comme eux orphelin.
JoAS. (au milieu de la table ^ ayant la main sur le livre saint,) Je promets d'observer ce que la loi m'ordonne. Mon Dieu, punissez moi, si je vous abandonne.
JoAD. Venez, de l'huile sainte il faut vous consacrer. Paraissez, Josabet, vous pouvez vous montrer.
SCENE IV. — JoAs, JoAD, Josabet, Zacharie, Salomith, Azarias, Ismael, trois autres Chefs des Lévites, le Chœur.
Josabet, (embrassant Joas.) O roi, fils de David ! JoAS. O mon unique mère f
Venez, cher Zacharie, embrasser votre frère.
Josabet. (h Zacharie), Aux pieds de votre roi,
prosternez-vous, mon fils.
(Zacharie se jette aux pieds de Joas.) JoAD. (pendant quils s embrassent,) Enfans, ainsi
toujours puiesiez-vous être unis!
Josabet. (à Joas,) Vous savez donc quel sang
vous a donné la vie !
JoAs. Et je sais quelle main sans vous me l'eût ravie. Josabet. De votre nom, Joas, je puis donc vous
nommer ?
Joas. Joas ne cessera jamais de vous aimer.
Le Chœur. Quoi, c'est-là
Josabet. C'est Joas.
JoAD. Ecoutons ce Lévite.
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SCENE V.— JoAs, JosABET, JoAD, Zacharie, Salomith, Azarias, Ismael, trois autres Chefs des Lévites, un Lévite, le Chœur.
Un Lévite. J'ignore contre Dieu quel projet on médite. Mais Tairain menaçant frémit de toutes parts. On voit luire des feux parmi des étendards, Et sans doute, Athalie assemble son armée. Déjà même au secours, toute voie est fermée. Déjà le sacré mont, où le temple est bâti, D'insolens Tyriens est partout investi.
L'un d'eux en blasphémant, vientde nous faire entendre, Qu'Abner est dans les fers, et ne peut nous défendre.
JosABET. (à Joas.) Cher enfant, que le Ciel eu vain m'avait rendu, Hélas ! pour vous sauver, j'ai fait ce que j'ai pu. Dieu ne se souvient plus de David votre père.
JoAD. [à Josabet.) Quoi ! Vous ne craignez pas d'attirer sa colère Sur vous, et sur ce roi si cher à votre amour ? Et quand Dieu, de vos bras l'arrachant sans retour, Voudrait que de David la maison fût éteinte, N'êtes-vous pas ici sur la montagne sainte. Où* le père des Juifs sur un fils innocent Leva sans murmurer un bras obéissant, Et mit sur un bûcher ce fruit de sa vieillesse, Laissant à Dieu le soin d'accomplir sa promesse. Et lui sacrifiant, avec ce fils aimé, Tout l'espoir de sa race en lui seul renfermé ?
Amis, partageons-nous. Qu'Ismaël en sa garde Prenne tout le côté que l'orient regarde. Vous le côté de l'ourse, et vous de l'occident. Vous le midi. Qu'aucun par un zèle imprudent^ Découvrant mes desseins, soit prêtre, soit Lévite, Ne sorte avant le tems, et ne se précipite ; Et que chacun enfin d'un même esprit poussé. Garde en mourant le poste où je l'aurai placé. L'ennemi nous regarde en son aveugle rage Comme de vils troupeaux réservés au carnage, Et croit ne rencontrer que désordre et qu'effroi.
* Abraham,
Qu'Azarias partout accompagne le roi. i
Venez, cher rejeton d'une vaillante race, {à Joas.) Remplir vos défenseurs d'une nouvelle audace. Venez du diadème à leurs yeux vous couvrir, Et périssez du moins en roi s'il faut périr. Suivez-le, Josabet. Vous, donnez-moi ces armes.
{à un Lévite.) Enfans, offrez à Dieu vos innocentes larmes.
{Au Chœur.)