‹ Nouveau recueilChapitre 15 sur 145 · Chapitre VL · texte numérisé non relu

Chapitre VL

De la tentative que fit Gïl Blas pour se sauver^ et quel en fut le succès.

Apres que le capitaine des voleurs eut fait ainsi l'apologie de sa profession, il se mit au lit ; et moi, je retournai dans le salon, où je desservis et remis tout en ordre. J'allai ensuite à la cuisine, où Domingo (c'était le nom du vieux nègre) et la dame Léonarda soupaient en m'attendant. Quoique je n'eusse point d'appétit, je ne laissai pas de m'asseoir auprès d'eux. Je ne pouvais manger ; et comme je paraissais aussi , triste que j'avais sujet de l'être, ces deux figures équivalentes entreprirent de me consoler. Pourquoi vous affligez-vous, mon fils ? me dit la vieille ; vous devez plutôt vous réjouir de vous voir ici. Vous êtes jeune, et vous paraissez facile. Vous vous seriez bientôt perdu dans le monde. Vous y auriez rencontré des libertins, qui vous auraient engagé dans toutes sortes de débauches ; au lieu que votr>e innocence se trouve ici dans un port assuré. La dame Léonarda a raison, dit gravement à son tour le vieux nègre, et l'on peut ajouter à cela qu'il n'y a que des peines dans le monde. Rendez grâces au ciel, mon ami, d'être tout d'un coup

délivré des périls, des embarras, et des afflictions de la vie.

J'essuyai tranquillement ce discours, parce qu*il ne m'eût servi de rien de m'en fâchera Je ne doute pas même, si je me fusse mis en colère, que je ne leur eusse apprêté à rire à mes dépens. Enfin Domingo, après avoir bien bu et bien mangé, se retira dans son écurie. Léonarda prit aussitôt une lampe, et me conduisit dans un caveau qui servait de cimetière aux voleurs qui mouraient de leur mort naturelle, et où je vis un grabat qui avait plus l'air d'un tombeau que d'un lit. Voilà votre chambre, me dit-elle. Le garçon dont vous avez le bonheur d'occuper la place, y a couché tant qu'il a vécu parmi nous, et il y repose encore après sa mort. Il s'est laissé mourir à la fleur de son âge. Ne soyez pas assez simple pour suivre son exemple. En achevant ces paroles, elle me donna la lampe, et retourna dans sa cuisine. Je posai la lampe à terre, et me jettai sur le grabat, moins pour prendre du repos, que pour me livrer tout entier à mes réflexions. O ciel ! dis-je, est-il une destinée aussi affreuse que la mienne ? On veut que je renonce à la vue du soleil ; et comme si ce n'était pas assez d'être enterré tout vif à dix-huit ans, il faut encore que je sois réduit à servir des voleurs, à passer le jour avec des brigands, et la nuit avec des morts ! Ces pensées, qui me semblaient très-mortifiantes, et qui l'étaient en effet, me fesaient pleurer amèrement. Je maudis cent fois l'envie que mon oncle avait eue de m'envoyer à Salamanque. Je me repentis d'avoir craint la justice de Cacabélos. J'aurais voulu, être à la question. Mais considérant que je me consumais en plaintes vaines, je me mis à rêver aux moyens de me sauver. Hé quoi, dis-je, est-il donc impossible de me tirer d'ici ? Les voleurs dorment. La cuisinière et le nègre en feront bientôt autant. Pendant qu'ils seront tous endormis, ne puis-je avec cette lampe trouver l'allée par où je suis descendu dans cet enfer? Il est vrai que je ne me crois point assez fort pour lever la trape qui est à l'entrée. Cependant voyons. Je ne veux rien avoir à me reprocher. Mon désespoir me prêtera des forces, et j'en viendrai peutêtre à bout.

Je formai donc ce grand dessein. Je me levai, quand je jugeai que Léonarda et Domingo reposaient. Je

8(i LKS AVENTURES DE GIL BLAS,

pris la lampe et sortis du caveau, en me recommandant à tous les saints du paradis. Ce ne fut pas sans peine que je démêlai les détours de ce nouveau labyrinthe. J'arrivai pourtant à la porte de Técurie, et j'apperçus enfin Tallée que je cherchais. Je marche, je m'avance vers la trape avec autant de légèreté que de joie ; mais, liélas ! au milieu de l'allée, je rencontrai une maudite grille de fer bien fermée, et dont les barreaux étaient §i près Tun de Tautre, qu'on y pouvait à peine passer la main. Je me trouvai bien sot à la vue de ce nouvel obstacle, dont je ne m'étais point apperçu en entrant, parce que la grille était alors ouverte. Je ne laissai pas pourtant de tâter les barreaux. J'examinai la serrure. Je tâchais même de la forcer, lorsque tout à coup je me sentis appliquer entre Içs deux épaules cinq ou six bons coups de fouet. Je poussai un cri si perçant, que le souterrain en retentit ; et regardant aussitôt derrière moi, je vis le vieux nègre en chemise, qui d'une main tenait une lanterne sourde, et de l'autre l'instrument de mon supplice. Ah, ah, dit-il, petit drôle, vous voulez vous sauver ! ho ! ne pensez pas que vous puissiez me surprendre. Je vous ai bien entendu. Vous avez cru la grille ouverte, n'est-ce pas ? Apprenez, mon ami, que vous la trouverez désormais toujours fermée. Quand nous retenons ici quelqu'un malgré lui, il faut qu'il soit plus fin que vous s'il nous, échappe.

Cependant au cri que j'avais fait, deux ou trois voleurs se réveillèrent en sursaut ; et ne sachant si c'était la Sainte-Hermandad qui venait fondre sur eux, ils se levèrent et appellèrent leurs camarades. Dans un instant ils sont tous sur pied. Ils prennent leurs épées et leurs carabines^ et s'avancent presque nuds jusqu'à l'endroit où j'étais avec Domingo. Mais sitôt qu'ils surent la cause du bruit qu'ils avaient entendu, leur inquiétude se convertit en éclats de rire. Camment donc, Gil Blas, me dit le voleur apostat, il n'y a pas six heures que tu es avec nous, et tu veux déjà t'en aller ? Il faut que tu ayes bien de l'aversion pour la retraite. Hé ! que ferais-tu donc si tu étais Chartreux ? Va te coucher, tu en seras quitte cette fois-ci pour les? coups que Domingo t'a donnés ; mais s'il t'arrive jamais de faire un nouvel effort pour te sauver, par Saint Bartbélémi, nous t'écorcherons tout vif! A ces mots, il

se retira. Les autres voleurs s'en retournèrent aussi dans leurs chambres, en riant de tout leur cœur de la tentative que j'avais faite pour leur fausser compagnie. Le vieux nègre, fort satisfait de son expédition, rentra dans son écurie ; et je regagnai mon cimetière, où je passai le reste de la nuit à soupirer et à pleurer.

CWA?ITRE VIL

De ce quejit Gil Blas, ne pouvant Jaire mieux.

Je pensai succonpiber les premiers jours au chagrin que me dévorait. Je ne fesais que traîner une vie mourante ; mais enfin mon bon génie m'inspira la pensée de dissimuler. J'affectai de paraître moins triste. Je commençai à rire et à chanter, quoique je n'en eusse aucune envie. En un mot, je me contraignis si bien, que Léonarda et Domingo y furent trompés. Ils crurent que l'oiseau s'accoutumait à la cage. Les voleurs, s'imaginèrent la même chose. Je prenais un air gai en leur versant à boire, et je me mêlais à leur entretien, quand je trouvais occasion d'y placer quelque plaisanterie. Ma liberté, loin de leur déplaire, les diver-^ tissait. Gil Blas, me dit le capitaine un soir que je fesais le plaisant, tu as bien fait, mon ami, de bannir la mélancolie. Je suis charmé de ton humeur et de ton esprit. On ne connaît pas d'abord les gens. Je ne te croyais pas si spirituel ni si enjoué.

Les autres me donnèrent aussi mille louanges. Ils me parurent si contens de moi, que profitant d'une si bonne disposition. Messieurs, leur dis-je, permettez que je vous découvre le fond de mon âme. Depuis que je demeure ici, je me sens tout autre que je n'étais, auparavant. Vous m'avez défait des préjugés de mon éducation. J'ai pris insensiblement votre esprit. J'ai du goût pour votre profession. Je meurs d'envie d'avoir l'honneur d'être un de vos confrères, et de partager avec vous les périls de vos expéditions. Toute la compagnie applaudit à ce discours. On loua ma bonne volonté. Puis il fut résolu tout d'une voix, qu'on me laisserait servir encore quelque tems pour éprouver ma vocation ; qu'ensuite on me ferait faire mes caravanes ; après quoi on m'accorderait la place honorable que je demandais.

Il fallut donc continuer de me contraindre, et d'exercer mon emploi d'echanson. J'en fus très-mortifié ; car je n'aspirais à devenir voleur, que pour avoir la liberté de sortir comme les autres ; et j'espérais qu'en fesant des courses avec eux, je leur échapperais quelque jour. Cette seule espérance soutenait ma vie. L'attente néanmoins me paraissait longue, et je ne laissai pas d'essayer plus d'une fois de surprendre la vigilance de Domingo ; mais il n'y eut pas moyen. Il était trop sur ses gardes. J'aurais défié cent Orphées de charmer ce Cerbère. Il est vrai aussi que de peur de me rendre suspect, je ne fesais pas tout ce que j'aurais pu faire pour le tromper. Il m'observait, et j'étais obligé d'agir avec beaucoup de circonspection, pour ne me pas trahir. Je m'en remettais donc au tems que les voleurs m'avaient prescrit, pour me recevoir dans leur troupe, et je l'attendais avec autant d'impatience, que si j'eusse dû entrer dans une compagnie de traitans.

Grâces au ciel, six mois après, ce tems arriva. Le Seigneur Rolando dit à ses cavaliers : Messieurs, il faut tenir la parole que nous avons donnée à Gil Blas. Je n'ai pas mauvaise opinion de ce garçon-là ; je crois que nous en ferons quelque chose. Je suis d'avis que nous le menions demain avec nous cueillir des lauriers sur les grands chemins. Prenons soin nous-^mêmes de le dresser à la gloire. Les voleurs furent tous du senti-' ment de leur capitaine ; et pour me faire voir qu'ils me regardaient déjà comme un de leurs compagnons, dès ce moment ils me dispensèrent de les servir. Ils rétablirent la dame Léonarda dans l'emploi qu^on lui avait ôté pour m'en charger. Ils me firent quitter mon habillement, qui consistait en une simple soutanelle fort usée, et ils me parèrent de toute la dépouille d'un gentilhomme nouvellement volé. Après cela je me disposai à faire ma première campagne.

Page 1