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SCENE III. — Desroches, Delille

Dcs7\ Dans trois heures !

Del, Parbleu ; c'est un accident qui ne pouvait arriver plus à propos. Nous voici aux portes de cette petite ville dont je t'ai parlé. Nous avons des lettres pour plusieurs de ses habitans. Nous ne comptions pas nous en servir : nous leur demanderons à dîner.

Desr. Oh, sans doute, nous perdrons là une journée tout entière. Tu vois les choses avec une tranquillité ! Si tu étais aussi pressé que moi de t'éloigner de ce maudit Paris, tu sentirais combien le moindre retard est insupportable, combien je dois être furieux. (Examinant la campagne avec ses lunettes.) Eh mais, autant que j'en puis juger avec ma vue courte, voilà un assez joli endroit.

Del. Ne te l'avais-je pas dit ? Vois-tu cette petite ville située à mi-côte ?

Desr. On la dirait peinte sur le penchant de la colline.

Del. Et cette rivière qui baigne ses murs ?

Desr. Et qui coule ensuite dans cette belle prairie.

Del. Et cette épaisse forêt qui la couvre des vents froids et de l'aquilon ?

Desr. La nature semble avoir pris plaisir à embellir, à protéger cette petite ville ; c'est peut-être là que se trouve le bonheur.

Del. Bon, ne voilà-t-il pas l'enthousiasme qui te prend ! En vérité, mon pauvre ami, tu es un singulier original ; la moindre contrariété te met en fureur ; et, aussi prompt à te calmer qu'à t'emporter, tu t'enflammes pour- le premier objet !

Desr. J'ai eu tort, n'est-ce pas, de rompre sur le champ mon hymen avec ta chère cousine, cette veuve ingrate, Madame Belmont, que je m'en veux d'aimer encore, de fuir pour m'arracher à cet indigne amour !

Del. Ce ne serait pas le premier tort que tu aurais eu.

Desr. Nx)n, je ne l!ai pas vue, dans cette fête que j'ai eu la sottise de lui donner la veille du jour arrêté

pour notre contrat, accueillir, traiter familièrement un inconnu, un jeune officier ; je ne l'ai pas surprise en grande conversation tête à tête avec ce même jeune homme.

DeL Je ne vois là que des apparences qui peuvent être trompeuses. Fortune, beauté, excellent caractère, ma cousine réunit tout ; et tu pars comme un fou, sans rien approfondir, sans lui demander quel était ce jeune militaire.

Desr. C'est que j'étais éclairé par mes premières aventures. Des intrigans, des fripons, des joueurs, des coquettes et des prudes : voilà ce Paris que j'abandonne, et loin duquel je veux aller chercher les vertus et le bonheur.

DeL Si tu cours après ces objets, tu voyageras longtemps. Non que je prétende qu'ils n'existent nulle part; mais tu changes de façon de penser avec tant de rapidité. Ce qui te plaît aujourd'hui, à coup sûr demain sera l'objet de ta satire. Jeune, riche, maître de tes actions, tu étais né pour être heureux avec cette chère parente, que je me plais à ne pas croire aussi coupable. Je t'ai vu admirateur de Paris, étonné qu'on pût le quitter un instant^ et maintenant tu voyages sans autre but que de t'en éloigner. Tu pars sans dire adieu à tes amis ; tu me proposes de te suivre, je t'accompagne, mais sans jurer, comme toi, de ne plus revoir ce Paris où j'ai été trompé comme un autre, où j'ai rencontré aussi des fourbes et des coquettes, mais contre lequel je n'ai pas pris d'humeur pour cela, parce que je sais qu'il y en a partout comme à Paris.

Desr. Oh ! c'est un peu fort. Ecoute : je ne veux pas m'ériger en défenseur langoureux des plaisirs de la vie champêtre ; mais, par exemple, dans cette petite ville, dont nous admirions tout à l'heure la situation pittoresque, comment peux-tu croire qu'il y ait autant de corruption, autant d'intrigue et de mensonge, qu'à Paris.

DeL Autant n'est pas le mot, c'est plus qu'il faut dire. Les vices y sont les mêmes, et d'autant plus misérables, qu'ils s'exercent sur de plus minces sujets. Je n'y connais personne, je n'y suis jamais entré ; mais il me semble voir d'ici la morgue des hommes, les prétensions des femmesj les haines des familles, le regret

'21i I/A PETITE VILLE,

de ne pas être à Paris, les petites ambitions, les grandes querelles sur des riens, la coquetterie des petites filles, Tesprit sordide et mesquin dans Tinterieur des ménages, le faste ridicule et de mauvais goût dans les repas priés.

Dcs^\ Ouï ; mais le repos, la tranquillité

Del. Sauf renvie, la jalousie, les haines, les caquets, la médisance et la calomnie, dont Tactivité est doublée par l'oisiveté, par l'ennui.

Desr. Bah ! nous voyageons pour nous amuser ; nous avons deux heures à passer ici, et j'ai dans l'idée qu'elles peuvent nous être à la fois agréables et utiles.

Del. C'est ce que je te disais, et ce que tu rejetais avec tant d'humeur avant que ton enthousiasme ne t'eût saisi.

Desr. Il faudrait trouver quelqu'un qui nous indiquât le plus court chemin. Il faut bien y aller à pied, puisque notre chaise est brisée. {Ici on entend un coup dejîisil.) Qu'est-ce que c'est que cela ?

Del. (regardant dans la coulisse). Il serait assez plaidant qu'à la porte de cette ville, que tu t'imagines l'asile du bonheur et de la vertu, nous fussions attaqués par des voleurs.

Desr* Où diable vas-tu chercher des voleurs ? il n'y en a pas dans ce pays-ci.

Ri/lard, [dans la coulisse). Apporte, apporte, Patineau ; là, bien ; là, bien ;. là ; bon chien.

Del. C'est un chasseur.

Desr. L'entends-tu qui cause avec son chien ?

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