SCENE I. — Vernon, Mademoiselle Vernon, [sortant
de leur maison,)
Mad. Ver. Vous allez sortir, mon frère.
Ver. Précisément, ma sœur ; je vais sortir.
Mad. Ver. Toujours vos procès qui vous occupent ; et vous abandonnez votre maison, et vous laissez une jeune personne comme moi exposée à toutes les entre- .prises des galans.
Ver. Une jeune personne comme toi! Je ne suis ton aîné que de dix mois.
Mad. Ver. Mais vous êtes un jeune homme, vous, mon frère.
Ver. Mais je serais une vieille fille, si j'étais fille.
Mad. Ver. C'est donc à dire que je suis vieille. Vos propos sont d'une grossièreté.
Ver. Avec qui serait-on franc, sî ce n'était avec sa sœur?
Mad. Ver. Enfin, je sais à quoi m'en tenir sur mon âge ; et vous ne vous doutez pas des dangers auxquels vous exposez ma réputation, en veillant avec aussi peu de soin sur moi ; vous, mon frère, qui devriez être le tuteur, le père d'une pauvre petite orpheline.
226 JLA PETITE VILLE,
Ver. Ma foi, ma sœur, tu es assez grande pour te surveiller toi-nieine.
Mad. Ver. Eh ! mais écoutez donc ; si je vous disais qu'enfin je crois avoir trouve à me marier.
Ver. Nous y voilà. Depuis dix ans, tu te croîs toujours sur le point de te marier ; n'est-il pas temps enfin d'être raisonnable ? Eh ! que diable, la vie d'une fille n'est pas si désagréable. Tu le verras, quand tu seras résignée. Faii'e sa partie avec les gens d'un âge mûr, donner des avis aux jeunes filles, être regardée, traitée comme une personne respectable dans la société, est-ce donc à dédaigner ? Cela ne vaut-il pas mieux que d'aller au bal, d'y danser à ton âge, de suivre les modes, de faire l'enfant, en un mot.
Mad. Ver. Quelle cruauté, quelle tyrannie de la part d'un frère ! Si je ne me montrais, si je ne développais pas mes grâces, mes moyens de plaire, enfin, comment pourrais-je espérer de trouver un établissement ?
Ver. Et plût au ciel que tu pusses en trouver un établissement.
Mad. Ver. Oui, vous seriez débarrassé de moi, n'est-ce pas ? Je ne vous resterai pas long-temps sur les bras ; et si j'en crois les tendres regards de ce jeune étranger
Ver. Quoi ? ce serait un de ces deux Parisiens qui viennent de descendre dans cette aubei'ge !
Mad. Ver. Le plus jeune, le plus aimable.
Ver. Ah çà, écoute ; ce n'est pas la première fois que tu te fais moquer de toi par les voyageurs de cette auberge.
Mad. Ver. Pouvez-vous m'accuser de courir après eux?
Ver. Non ; mais tu t'imagines qu'ils courent après toi : toutes les diligences sont remplies de tes adorateurs. On te fait une politesse, tu la prends pour une déclaration. Prends garde, ne me fais pas encore une scène avec ce jeune homme ; tu ne sens pas la conséquence ; je n'aime pas les procès, et j'en ai déjà eu cinq ou six pour tes beaux yeux. Ce sont ces maudits romans qui te tournent la tête.
Mad. Ver. Douce lecture 1 Tous ceux qui ont paru depuis quatre anS; je les ai lus : les Châteaux, les
Dangers, les Enfans du mystère, de ramôur, du bonheur, Cécilia, Camilla, Rosa, Cœlina, Agatha, Rosalba.
Ver. Oui ; et tu rêves d'amour, et tu te crois Rosalba, Rosa, Francilla, et cœtera,
Mad, Ver. Et pourquoi donc mon cœur ne parlerait-il pas comme le vôtre ? Pourquoi nous autres jeunes personnes...
Ver. Nous autres jeunes personnes ! enfin tu ne peux pas t'en déshabituer.
Mad. Ver. Non, je ne le peux pas, et je ne le veux pas. N'est-il pas reconnu dans la ville que vous courtisez Madame Senneville ?
Ver. Je l'estime beaucoup, véritablement ; mais je ne crois pas qu'un puisse...
Mad. Ver. De la discrétion ; et puis, vous craignez Riflard.
Ver. Ni son épée, ni ses galanteries, ne sont faites pour effrayer ; je ne pense pas à Madame Senneville. Nous sommes engagés à dîner demain chez elle, avec Madame Guibert et sa fille.
Mad. Ver. Oh ! Je n'irai pas. C'est bien assez de me trouver ce soir avec elles à l'assemblée chez Madame Senneville. Mademoiselle Guibert, un enfant qui fait la grande personne, et Madame Senneville qui fait encore la jeune. C'est celle-là qui bien certainement est mon aînée.
Ver. Tout comme tu voudras ; ces deux étrangers en seront.
Mad. Ver. (toute radieuse.) En seront ? en vérité ?
Ver. Cela change la thèse, n'est-ce pas ? et tu viendras. A propos, il est temps, je crois, que nous nous occupions de nos affaires, de notre partage ; moi, je ne veux pas avoir de procès avec toi.
Mad. Ver. Comment, est-ce que je suis majeure?
Ver. a trente-cinq ans ! Tâche donc de te guérir de cette manie de jeunesse.
Mad. Ver. Et vous, de cette manie de procès.
Ver. Crois-tu que ce soit pour mon plaisir que je plaide ? Si l'on me demande, je reviens tout à l'heure ; je ne vais directement que chez mon huissier. (Il sort,)