ECOLES FRANÇAISES
Joseph vendu par ses Frères : Conduit en Egypte chez Putiphar : Mis en prison. — Gen, chap. 37. 39, &:40.
Jacob avaît douze enfans, dont Joseph et Benjamin étaiei|t les plus jeunes : il avait eu ces deux derniers de RacheL L'amour particulier que Jacob témoignait à Joseph, la liberté que celui-ci prit d'accuser devant lui ses frères d'un crime que l'Ecriture ne nomme point, et le récit qu'il leur fit des songes qui marquaient sa future grandeur, excitèrent leur jalousie et leur haîne.
Un jour qu'ils le virent venir à eux dans la campagne où ils paissaient leurs troupeaux, ils se dirent l'un à l'autre : Voici notre songeur qui vient ; allons, tuonsle, et le jettons dans une vieille citerne : après cela on verra à quoi lui auront servi ses songes. Sur la remontrance de Ruben, ils se contentèrent de le jeter dans la citerne, après lui avoir ôté sa robe. Bientôt même ils l'en retirèrent, pour le vendre à des marchands Ismaélites qui allaient en Egypte, à qui en effet ils le vendirent vingt pièces d'argent. Après cela ils prirent sa robe, et l'ayant trempée dans le sang d'un chevreau, ils l'envoyèrent à Jacob, et lui firent dire : Voici une robe que nous avons trouvée ; voyez si ce n'est pas celle de votre fils. Il la reconnut, et dit :
C'est la robe de mon fils: Une bête cruelle Ta dé* voré, une bete a dévoré Joseph. Il déchira ses vête-" mens ; et s'étant couvert d'un cilice, il pleura son fils fort longtems.
Les Ismaélites emmenèrent Joseph en Egypte, où ils le vendirent à un des premiers officiers de la cour de Pharaon, nommé Putiphar. Le Seigneur, dit TEcriture, était avec Joseph, et tout lui réussissait heureuse^ ment. Son maître, qui voyait bien que Dieu était avec lui, le prit en aftbction. Il le fit intendant de sa maison, et il se reposa absolument sur lui du soin de toutes ses affaires. Aussi Dieu bénit la maison de Putiphar, et il multiplia ses biens de tous côtés à cause de Joseph.
Il y avait déjà longtems qu'il était dans cette maison, lorsque sa maîtresse Tayant regardé avec un mauvais désir, le sollicita en Tabsence de son mari à commettre le crime. Mais Joseph en eut horreur, et lui dit : Comment serais-je assez malheureux, pour abuser de la confiance que mon maître a en moi, et pour pécher contre mon Dieu? Elle continua ainsi pendant plusieurs jours à le solliciter, sans pouvoir rien obtenir. Enfin, un jour que JoSfeph était seul, elle le prit par le manteau, et le pressait de consentir à son mauvais désir. Alors Joseph, lui laissant le manteau entre les mains, s'enfuit. Cette femme, outrée de dépit, jetta un grand cri, et ayant appelle les gens de sa maison, elle leur dit que Joseph avait voulu lui faire violence, et qu'il avait pris la fuite aussitôt qu'il l'avait entendue crier. Lorsque son mari fut de retour, elle lui persuada la même chose, en lui montrant le manteau comme une preuve de ce qu'elle disait. Putiphar, trop crédule aux paroles de sa femme, entra dans une grande colère, et le fit enfermer dans la pri* son, où étaient ceux que le Roi fesait arrêter. Mais le Seigneur fut avec Joseph : il en eut compassion, et il lui fit trouver grâce devant le Gouverneur.
Pendant que Joseph était en prison, deux des grands officiers de la cour de Pharaon^ savoir, le grand Echanson et le grand Pannetier, y furent conduits par ordre du Roi. Le Gouverneur en confia le soin à Joseph, comme de tous les autres prisonniers. Quelque tems après, ils eurent tous deux dans la même nuit un songe, qui les jetta dans de grandes inquiétudes. Joseph leur
en donna l'explication. Il prédit à TEchanson, que dans trois jours il serait rétabli dans Texercice de sa charge ; et au grand Pannetier, que dans trois jours Pharaon le ferait attacher à une croix, où sa chair serait déchirée par les oiseaux. Les choses arrivèrent, comme il Tavait dit. Le grand Pannetier fut mis à mort, et l'autre rétabli. Joseph avait prié TEchanson de se souvenir de lui, et d'obtenir du Roi son élargissement : car j'ai été enlevé, dit-il, par fraude et par violence du pays des Hébreux ; et j'ai été renfermé dans cette prison, sans être coupable. Mais cet officier étant rentré en faveur, ne pensa plus à son interprète.
Elévation de Joseph, Premier Voyage de ses Frères en Egypte. — Gen. chap. 41. and 42.
Deux ans se passèrent depuis que l'Echanson avait été rétabli, après lesquel Pharaon eut deux songes en une même nuit. Dans l'un, il vit sept vaches grasses qui sortaient du Nil, et qui furent dévorées par sept autres vaches maigres sorties après elles du même fleuve. Dans le second, il vit sept épis pleins, qui furent aussi dévorés par sept autres épis fort maigres. Aucun des Sages d'Egypte n'ayant pu expliquer ces songes, l'Echanson se souvint de Joseph, et en parla au Roi, qui le fit aussitôt sortir de prison, et lui raconta ses songes. Joseph répondit, que les sept vaches grasses et les sept épis pleins signifiaient sept années d'abondance ; et que les vaches et les épis maigres marquaient sept années de stérilité et de famine qui viendraient ensuite. Il conseilla au Roi d'établir un homme sage et habile, qui eût soin, pendant les sept années d'abondance, de faire serrer une partie des grains dans des greniers publics, afin que l'Egypte y trouvât une ressource pendant la stérilité. Ce conseil plut à Pharaon, et il dit à Joseph : C'est vous-même que j'établis aujourd'hui pour commander à toute l'Egypte : tout le monde vous obéira, et il n'y aura que moi audessus de vous. En même tems il ôta son anneau de son doigt, et le mit au doigt de Joseph : il le fit monter sur son second char, et fit crier par un héraut, Que tout le monde fléchît le genou devant lui. Il changea aussi son nom, et lui en donna un qui signifiait Sauveur du Monde^
* HISTOIRE DE JOSEPIf*
Les sept années d'abondance arrivèrent, cotnmc Jô-^ seph l'avait prédit. Pendant ce tenis, il fit mettre en reserve une grande quantité de blé dans les greniers du Roi. La stérilité vint ensuite, et la famine était dans tous les pays ; mais il y avait du blé en Egypte. Le peuple, pressé de la faim, demanda à Pharaon do quoi vivre. Il leur dit: Allez à Joseph, et faites tout ce qu'il vous dira. Joseph donc, ouvrant tous les greniers, vendait du blé aux Egyptiens et aux autres peuples.
Jacob rayant appris, commanda à ses enfans d'y aller. Ils partirent au nombre de dix ; car Jacob avait retenu Benjamin auprès de lui, de peur qu'il ne lui arrivât quelque accident dans le chemin. Et^nt arrivés en Egypte, ils parurent devant Joseph, et l'adorèrent. Joseph les reconnut d'abord ; et en les voyant prosternés devant lui, il se souvint des songes qu'il avait eus autrefois : mais il ne se fit point connaître à eux. Il leur parla même fort durement, et les traita d'espions qui venaient pour examiner le pays. Ils lui répartirent : Seigneur, nous sommes venus ici pour acheter du blé. Nous sommes douze frères, tous enfans d'un même homme, qui demeure dans le pays de Chanaan. Le dernier de tous est demeuré avec notre père, et l'autre n'est plus au monde. Hé bien, reprit Joseph, je m'en vais éprouver si vous dites la vérité. Envoyez l'un de vous, pour amener ici le plus jeune de vos frères ; et cependant les autres demeureront en prison. Il se contenta néanmoins d'en retenir un seul. Pénétrés de frayeur et de regret, ils se disaient l'un à l'autre en leur langue : C'est avec justice que nous souffrons tout ceci, pai'ce que nous avons péché contre notre frère. Nous le voyions accablé de douleur, lorsqu'il nous priait d'avoir pitié de lui ; mais nous ne voulûmes pas l'écouter. C'est pour cela que ce malheur nous est arrivé. Ruben, l'un d'entre eux, leur disait : Ne vous le dis-je pas alors, de ne point commettre un si grand crime contre cet enfant ? cependant vous ne m'écoutâtes point. C'est son sang maintenant que Dieu vous redemande. Joseph, qui les entendait, sans qu'ils le sussent, ne put retenir ses larmes. Il se retira pour un moment, et revint ensuite leur parler. Alors il fit prendre Siméon, et le fit lier devant eux ; puis il commanda secrètement à ses officiers de
remettre leur argent dans leurs sacs. Ils partirent donc avec leurs ânes chargés de blé.
Second Voyage des Enfans de Jacob en Egypte, Joseph reconnu par ses Frères. — Gen. chap. 43, 44, 45.
Lorsque les enfans de Jacob, au retour de leur voyage, lui eurent raconté tout ce qui leur était arrivé, Temprisonnement de Siméon, et Tordre exprès qu'ils avaient reçu de mener Benjamin en Egypte, cette triste nouvelle le perça de douleur, et renouvelia celle que la perte de Joseph lui avait causée. Il refusa longtems de laisser partir son cher Benjamin, qui seul fesait toute sa consolation. Mais enfin, voyant que c'était une nécessité, et qu'autrement il le verrait périr de faim avec lui, il consentit à son départ, sur les assurances réitérées que lui donnèrent ses autres enfans de le lui ramener. Ils partirent donc tous ensemble avec des présens pour Joseph, et le double de largent qu'ils avaient trouvé dans leurs sacs.
Etant arrivés en Egypte, ils se présentèrent devant Joseph. Lorsqu'il les eut apperçus, et Benjamin avec eux, il dit à son intendant : Faites entrer ces gens-là chez moi, et préparez un festin^ parce qu'ils mangeront à midi avec moi. L'intendant exécuta l'ordre, et les fît entrer. Eux, tout surpris d'un tel traitement, s'imaginaient qu'on allait leur faire un crime de l'argent qui s'était trouvé dans leurs sacs. Ils commencèrent donc par se justifier auprès de l'intendant, disant qu'ils ne savaient pas comment cela était arrivé ; et que, pour preuve de leur bonne foi, ils rapportaient cet argent. L'intendant les rassura, en leur disant: Ne craignez rien ; c'est votre Dieu, et le Dieu de votre père qui vous a fait trouver l'argent dans vos sacs ; car pour moi, j'ai reçu celui que vous avez donné. Aussitôt après, il leur amena Siméon leur frère. On leur apporta de l'eau ; ils se lavèrent les pies, et attendirent l'arrivée de Joseph.
Dès qu'il parut, ils se prosternèrent devant lui, et lui offrirent leurs présens. Joseph, après les avoir salués avec bonté, leur dit : Votre père, ce bon vieillard dont vous m'aviez parlé, vit-il encore ? comment se portet-il ? Ils répondirent : Notre père, votre serviteur, est m^ovQ en vie, et il se porte bien, En même tenis iU
se prosternèrent de nouveau- Joseph ayant apperçu Benjamin : Est-ce là, leur dit-il, votre jeune frère, dont vous m aviez parlé ? Mon fils, ajouta-t-il, je prie Dieu qu'il vous bénisse; Et il se hâta de sortir, parce que la vue de son frère l'attendrissait si fort, qu'il ne pouvait plus retenir ses larmes. Quelques momens après, il vint retrouver ses frères, et ayant commandé qu'on servît à manger, il se mit à table avec eux.
Après que Joseph eut mangé avec ses frères, il donna secrètement cet ordre à son intendant : Mettez du blé dans les sacs de ces gens-là, et l'argent de chacun d'eux à l'entrée de leurs sacs ; et mettez ma coupe d'argent dans le sac du plus jeune. L'intendant fit ce qui lui était ordonné. Le lendemain matin ils partirent avec leurs ânes chargés de blé. Mais à peine étaient-ils sortis de la ville, que Joseph envoya son intendant après eux, pour leur faire des reproches de ce qu'ils avaient volé sa coupe. Ils furent fort surpris de se voir accusés d'une action si noire, à laquelle ils n'avaient pas seulement pensé. Nous vous avons rapporté, dirent-ils, l'argent que nous avions trouvé à l'entrée de nos sacs ; comment se pourrait-il faire que nous eussions dérobé dans la maison de votre maître de l'or ou de l'argent ? Que celui qui se trouvera coupable de ce vol, meure ; et nous demeurerons tous esclaves de votre maître. L'intendant les prit au mot. On les fouilla tous, en commençant par les plus âgés ; et enfin la coupe fut trouvée dans le sac de Benjamin. Ils retournèrent à la ville fort affligés, et allèrent se jeter aux pies de Joseph. Après quelques reproches, il leur déclara, que celui dans le sac de qui on avait trouvé la coupe, demeurerait son esclave. Alors Juda, ayant demandé permission de parler, représenta à Joseph, que s'ils retournaient vers leur père sans ramener avec eux ce fils qu'il aimait tendrement, ils le feraient mourir de chagrin. C'est moi, ajouta-t-il, qui ai répondu de lui à mon père : que ce soit moi., s'il vous plaît, qui demeure esclave en sa place. Car je ne puis retourner sans lui, de peur d'être témoin dé l'extrême affliction qui accablera notre père.
A ces paroles, Joseph ne put plus se retenir. Il commanda qu'on fît sortir tout le monde. Alors, les larmes lui tombant des yeux, il jetta un grand cri, et dit à ses frçres : Je suis Joseph. Mon père vit-il en-
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core ? Aucun d'eux ne lui répondit, tant ils étaient saisis d'étonnement. Il leur parla avec douceur, et leur dit : Approchez-vous de moi. Lorsqu'ils se furent approchés, il, dit, Je suis Joseph votre frère, que vous avez vendu pour être amené en Egypte. Ne craignez point, et ne vous affligez point de ce que vous m'avez traité ainsi ; car c'est Dieu qui m'a envoyé ici devant vous pour vous conserver la vie. Ce n'est point par votre conseil que cela est arrivé, mais par la volonté de Dieu. Allez dire à mon père que Dieu m'a établi sur toute l'Egypte. Qu'il se hâte de venir. Il demeurera auprès de moi ; et je le nourrirai, lui, et toute sa famille : car il reste encore cinq années de famine. Vous voyez de vos yeux que c'est moi qui vous parle. Annoncez à mon père le haut rang où je suis élevé, et tout ce que vous avez vu dans l'Egypte. Hâtez-vous de me l'amener. Après leur avoir parlé ainsi, il se jetta au cou de Benjamin, et l'embrassa en pleurant ; il embrassa de même tous ses autres frères ; et après cela ils se rassurèrent pour lui parler.
Cette nouvelle se répandit aussitôt dans toute la cour. Pharaon en témoigna sa joie à Joseph, et lui dit de faire venir au plutôt toute sa famille en Egypte. Joseph fit partir ses frères avec des vivres pour le voyage, et des voitures pour transporter leur père, leurs femmes et leurs enfans. Lorsqu'ils furent arrivés dans le pays de Chanaan, ils dirent à Jacob : Votre fils Joseph est vivant, et il a autorité dans .toute l'Egypte. A ces mots, Jacob se réveilla comme d'un profond sommeil ; et il n'en voulait rien croire. Mais enfin, ayant entendu le récit de tout ce qui s'était passé, et voyant les chariots et les autres choses que son fils lui envoyait, il dit : Je n'ai plus rien à souhaiter, puisque mon fils Joseph vit encore; j'irai, et je le verrai avant que de mourir. Il partit bientôt après avec toute sa famille, et arriva en Egypte. Après qu'il eut salué le Roi, Joseph l'établit dans le pays de Gessen, le plus fertile de TEgypte, où Jacob vécut encore dix-sept ans.
Education de Cyrus.
CyRUS était fils de Cambyse Roi de Perse, et de Mandane fille d'Astyagc Roi des Mèdes. Il était bien fait de corps, et encore plus estimable par les qualités de l'esprit ; plein de douceur et d'humanité, de désir d'appr,Midre, d'ardeur pour la gloire. Il ne fut jamais effrayé d'aucun péril, ni rebuté d'aucun travail, quand il s'agissait d'acquérir de l'honneur. Il fut élevé selon la coutume des Perses, qui pour lors était excellente.
Le bien public, l'utilité commune, était le principe et le but de toutes leurs loix. L'éducation des enfans était regardée comme le devoir le plus important, et la partie la plus essentielle du gouvernement. On ne s'en reposait pas sur l'attention des pères et des mères, qu'une aveugle et molle tendresse rend souvent incapables de ce soin: L'état s'en chargeait. Ils étaient élevés en commun d'une manière uniforme. Tout y était réglé ; le lieu et la durée des exercices, le tems des repas, la qualité du boire et du manger, le nombre des maîtres, les différentes sortes de châtimens^ Toute leur nourriture, aussi bien pour les enfans que pour les jeunes gens, était du pain, du cresson, et de l'eau ; car on voulait de bonne heuire les accoutumer à la tempérance et à la sobriété ; et d'ailleurs cette sorte de nourriture simple et frugale, sans aucun mélange de sauces ni de ragoûts, leur fortifiait le corps, et leur préparait un fond de santé capable de soutenir les plus dures fatigues de la guerre, jusque dans l'âge le plus avancé ; comme on le remarque de Cyrus, qui dans la vieillesse se trouva aussi fort et aussi robuste qu'il l'avait été dans ses premières années. Us allaient aux écoles pour y apprendre la justice, comme ailleurs on y ya pour y apprendre les lettres ; et le crime qu'on y punissait le plus sévèrement était l'ingratitude»
La vue des Perses, dans tous ces sages établîssemens, était d'aller au devant du mal, persuadés qu'il vaut bien mieux s'appliquer à prévenir les fautes qu'à les punir ; et au lieu que dans les autres Etats on se contente d'établir des punitions contre les méchans, ih
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ràcliaîent de faire en sorte que parmi eux il n'y eût point de méchans.
On était dans la classe des enfans jusqu'à seize ou dix-sept ans ; après cela on entrait dans celle des jeunes gens. C'est alors qu'on les tenait de plus court, parceque cet âge en a plus de besoin. Ils étaient dix années dans cette classe. Pendant ce tems ils passaient toutes les nuits dans les corps de garde, tant pour la sûreté de la ville, que pour les accoutumer à la fatigue. Pendant le jour ils venaient recevoir les ordres de leurs gouverneurs, accompagnaient le Roi lorsqu'il allait à la chasse, ou se perfectionnaient dans les exercices.
La troisième classe était composée des hommes faits ; et 'ils y demeuraient vingt-cinq ans. C'est de là qu'on tirait tous les officiers qui devaient commander dans les troupes, et remplir les différens postes de l'état, les charges, les dignités. Enfin ils passaient dans la dernière classe, où l'on choisissait les plus sages et les plus expérimentés pour former le conseil public.
Par là tous les citoyens pouvaient aspirer aux premières charges de l'état ; mais aucun n'y pouvait arriver qu'après avoir passé par ces différentes classes, et s'en être rendu capable par tou» ces exercices.
Cyrus fut élevé de la sorte jusqu'à l'âge de douze ans, et surpassa toujours ses égaux, soit par la facilité à apprendre, soit par le courage, ou par l'adresse à exécuter tout ce qu'il entreprenait. Alors sa mère Mandane le mena en Médie chez Astyage son grandpère, à qui tout le bien qu'il entendait dire de ce jeune Prince avait donné une grande envie de le voir. Il trouva dans cette cour des mœurs bien différentes de celles de son pays. Le faste, le luxe, la magnificence y régnaient partout. Il n'en fut point ébloui, et sans rien critiquer ni condamner, il sut se maintenir dans les principes qu'il avait reçus dès son enfance. Il charmait son grand-père par des saillies pleines d'esprit et de vivacité, et gagnait tous les cœurs par ses manières nobles et engageantes. J'en rapporterai un seul trait qui pourra faire juger du reste.
Astyage, voulant faire perdre à son petit-fils l'envie de retourner en son pays, fit préparer un repas somptueux, dans lequel tout fut prodigué, soit pour la quantité, soit pour ia qualité et la délicatesse des mets. Cj^rus regardait avec des yeux assez indifférens tout
ce fastueux appareil. Et comme Astyage en paraissait surpris : Les Perses, dit-il, au lieu de tant de détours et de circuits pour appaiser la faim, prennent un chemin bien plus court pour arriver au même but ; un peu de pain et de cresson les y conduisent. Son grandpère lui ayant permis de disposer à son gré de tous les mets qu'on avait servis, il les distribua sur le champ aux officiers du Roi qui se trouvèrent présens : à l'un, parce qu'il lui apprenait à monter à cheval ; à l'autre, parce qu'il servait bien Astyage ; à un autre, parce qu'il prenait grand soin de sa mère. Sacas, échanson d' Astyage, fut le seul à qu'il ne donna rien. Cet officier, outre sa charge d'échanson, avait celle d'introduire chez le Roi ceux qui devaient être admis à son audience: comme il ne lui était pas possible d'accorder cette faveur à Cyrus aussi souvent qu'il la demandait, il eut le malheur de déplaire à ce jeune Prince, qui lui marqua dans cette occasion son ressentiment. Astyage témoignant quelque peine qu'on eût fait cet affront à un efficier pour qui il avait une considération particulière, et qui la méritait par l'adresse merveilleuse avec laquelle il lui servait à boire : Ne faut-il que cela, mon papa, reprit Cyrus, pour mériter vos bonnes grâces ? Je les aurai bientôt gagnées ; car je me fais fort de vous servir mieux que lui. Aussitôt on équipe le petit Cyrus en échanson. Il s'avance gravement d'un air sérieux, la serviette sur l'épaule, et tenant la coupe délicatement des trois doigts. Il la présenta au Roi avec une dextérité et une grâce qui charmèrent Astyage et Mandane. Quand cela fut fait, il se jetta au cou de son grand-père, et en le baisant il s'écria plein de joie : O Sacas, pauvre Sacas, te voilà perdu ; j'aurai ta charge. Astyage lui témoigna beaucoup d'amitié. Je suis trèscontent, mon fils, lui dit-il : on ne peut pas mieux servir. Vous avez cependant oublié une cérémonie qui est essentielle ; c'est de faire l'essai. En effet l'échanson avait coutume de verser de la liqueur dans sa main gauche, et d'en goûter avant que de présenter la coupe au Prince. Ce n'est point du tout par oubli, reprit Cyrus, que. j'en ai usé ainsi. Et pourquoi donc? dit Astyage. C'est que j'ai appréhendé que cette liqueur né fût du poison. Du poison ? et comment cela ? Oui, mon papa : Car il n'y a pas longtems que dans un repas que vous donniez aux grands seigneurs de votre
HISTOIRE DE CYRUS. ï l
cour, je m'apperçus qu'après qu'on eut un peu bu de cette liqueur, la tête tourna à tous les convives. On criait, on chantait, on parlait à tort et à travers. Vous paraissiez avoir oublié, vous que vous étiez Roi, et eux qu'ils étaient vos sujets. Enfin, quand vous vouliez vous mettre à danser, vous ne pouviez pas vous soutenir. Comment, reprit Astyage, n'arrive-t-il pas la même chose à votre père ? Jamais, repondit Cyrus. Et quoi donc ? Quand il a bu, il cesse d'avoir soif et voilà tout ce qui lui en arrive.
Sa mère Mandane étant sur le point de retourner en Perse, il se rendit avec joie aux instances réitérées que lui fît son grand-père de rester en Médie : Afin, disait-il, que ne sachant pas encore bien monter à cheval, il eût le tems de se perfectionner dans cet exercice, inconnu en Perse, où la sécheresse, et la situation du pays, coupé par des montagnes, ne permettaient pas de nourrir des chevaux. ^|endant cet intervalle de tems qu'il passa à la cour, iffy fit infiniment estimer et aimer. Il était doux, affable, officieux, bienfaisant, libéral. Si les jeunes seigneurs avaient quelque grâce à demander au Prince, c'était lui qui la sollicitait pour eux. Quand il y avait contre eux quelque sujet de plainte, il se rendait leur médiateur auprès du Roi. Leurs affaires devenaient les siennes, et il s'y prenait toujours si bien, qu'il obtenait tout ce qu'il voulait.
Cambyse ayant rappelé Cyrus pour lui faire achever son tems dans les exercices des Perses, il partit sur le champ, pour ne donner par son retardement aucun lieu de plainte contre lui, ni à son père, ni à sa patrie. Ce fut alors qu'on connut combien il était tendrement aimé. A son départ tout le monde l'accompagna, ceux de son âge, les jeunes gens, les vieillards : Astyage même le conduisit à cheval assez loin ; et quand il fallut se séparer, il n'y eut personne qui ne versât des larmes.
Ainsi Cyrus repassa en Perse, où il demeura encore un an, au nombre des enfans. Ses compagnons, après le séjour qu'il avait fait dans une cour aussi voluptueuse et remplie de faste qu'était celle des Mèdes, s'attendaient à voir un grand changement dans ses mœurs. Mais quand ils virent qu'il se contentait de leur table ordinaire, et que s'il se rencontrait dans quelque festin,
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il ttaît plus sobre et plus retenu que les autres, ils le regardèrent avec une nouvelle admiration.
Il passa de cette première classe dans la seconde, qui est celle des jeunes gens ; où il fit voir qu'il n'avait point son pareil en adresse, en patience, en obéissance.
Premières Campagnes et Conquêtes de Cyrus*
AsTYAGE Roi des Mèdes étant mort, Cyaxare son fils, frère de la mère de Cyrus, lui succéda. A peine fut-il monté sur le trône, qu'il eut une rude guerre a soutenir. Il apprit que le Roi des Assyriens armait puissamment contre lui, et qu'il avait déjà engagé dans sa querelle plusieurs Princes, entre autres Crésus, Roi de Lydie. Aussitôt il dépêcha vers Cambyse, pour lui demander du secours, et chargea ses députés de faire en sorte que Cyrus eût le commandement de l'armée qu'on lui enverrait. Ils n'eurent point de peine à l'obtenir. Ce jeune Prince était alors dans l'oA-e des hommes faits, après avoir passé dix années danWa seconde classe. La joie fut universelle quand on sut que Cyrus marcherait à la tête de l'armée. Elle était de trente mille hommes d'infanterie seulement ; car les Perses n'avaient point encore de cavalerie. Dans ce nombre n'étaient point compris mille jeunes officiers, l'élite de la nation, tous attachés à Cyrus d'une manière particulière.
Il partit sans perdre de tems ; mais ce ne fut qu'après avoir invoqué les Dieux. Car sa grande maxime, et il la tenait de son père, était qu'on ne devait jamais former aucune entreprise, soit grande, soit petite, sans consulter les Dieux. Cambyse lui avait souvent représenté que la prudence des hommes est fort courte, leurs vues fort bornées ; qu'ils ne peuvent pénétrer dans l'avenir, et que souvent ce qu'ils croient devoir tourner à leur avantage, devient la cause de leur ruine ; au lieu que les Dieux étant éternels, savent tout, l'avenir comme le passé, et inspirent à ceux qu'ils aiment, ce qu'il est à propos d'entreprendre ; protectian qu'ils ne doivent à personne, et qu'ils n'accordent qu'à ceux qui les invoquent et les consultent.
' Cambyse voulut accompagner son fils jusques aux frontières de la. Perse, Dans le chemin il lui donna d'excellentes instructions sur les devoirs d'un général
cVarmée. Cyrus, qui croyait n'ignorer rien de tout ce qui regarde le métier de la guerre, après les longues leçons qu'il en avait reçues des maîtres les plus habiles qui fussent de son tems, reconnut pour lors, qu'il ignorait absolument tout ce qu'il y a de plus essentiel dans l'art militaire ; mais qu'il en fut parfaitement instruit dans cet entretien familier, qui mérite bien d'être lu avec soin, et d'être sérieusement médité par quiconque est destiné à la profession des armes. Je n'en raporterai qu'un seul trait, par lequel on pourra juger dqs autres.
Il s'agissait de savoir comment on pouvait rendre les soldats soumis et obéissans. Le moyen m'en paraît bien facile et bien sûr, dit Cyrus : Il ne faut que louer et récompenser ceux qui obéissent, punir et noter d'infamie ceux qui refusent de le faire. Cela est bon, reprit Cambyse, pour se faire obéir par force ; mais l'important est de se faire obéir volontairement. Or, lâ|moyen le plus sûr d'y réussir, c'est de bien convaincre ceux à qui l'on commande qu'on sait mieux ce que leur est utile qu'eux-mêmes ; car tous les hommes obéissent sans peine à ceux dont ils ont cette opinion. C'est de ce principe que part la soumission aveugle des malades pour le médecin^; des voyageurs pour un guide, de ceux qui sont dans un vaisseau pour le pilote. Leur obéissance n'est fondée que sur la persuasion où ils sont que le médecin, le guide, le pilote, sont plus habiles et plus prudens qu'eux. Mais que faut-il faire, demanda Cyrus à son père, pour paraître plus habile et plus prudent que les autres ? Il faut, reprit Cambyse, l'être effectivement ; et pour l'être, il faut se bien appliquer à sa profession, en étudier sérieusement toutes les règles, consulter avec soin et avec docilité les plus habiles maîtres, ne rien négliger de ce qui peut faire réussir nos entreprises, et surtout implorer le secours de& Dieux, qui seuls donnent la prudence et le succès. Quand Cyrus fut arrivé en Média près de Cyaxare, la première chose qu'il fit, après les complimens ordinaires, fut de s'informer de la qualité et du nombre des troupes de part et d'autre. Il se trouva, par le dénombrement qu'on en fit, que l'armée des ennemis montait à soixante mille chevaux, et à deux cent mille hommes de pié ; et que par conséquent il s'en fallait plus de deux tiers que les Mèdes et les Perses jointe
ensemble eussent autant de cavalerie qu'eux, et qu*à peine avaient-ils la moitié d'infanterie. Une si grande inégalité jetta Cyaxare dans un grand embarras et une grande crainte. Il n'imaginait point d'autre expédient que de faire venir de nouvelles troupes de Perse, en plus grand nombre encore que les premières. Mais, outre que le remède aurait été fort lent, il paraissait impraticable. Cyrus sur le champ proposa un moyen plus sûr et plus court : ce fut de faire changer d'armes aux Perses ; et au lieu que la plupart ne se servaient presque que de Tare et du javelot, et ne combattaient par conséquent que de loin, genre de combat où le grand nombre l'emporte facilement sur le petit, il fut d'avis de les armer de telle sorte qu'ils pussent tout d'un coup combattre de près, et en venir aux mains avec les ennemis, et rendre ainsi inutile la multitude de leurs troupes. On goûta fort cet avis, et il fut exécuté sur le champ.
Un jour que Cyrus fesait la revue de son arméej|âl lui vint un courier de la part de Cyaxare, l'avertir qu'il lui était arrivé des ambassadeurs du Roi des Indes, et qu'il le priait de le venir trouver promptement. Pour ce sujet, dit-il, je vous apporte un riche vêtement; car il souhaite que vous paraissiez superbement vêtu devant les Indiens, afin de faire honneur à la nation. Cyrus ne perdit point de tems ; il partit sur le champ avec ses troupes pour aller trouver le Roi, sans avoir d'autre habit que le sien, qui était fort simple, à la manière des Perses. Et comme Cyaxare en parut d'abord un peu mécontent: Vous aurais-je fait plus d'honneur, reprit Cyrus, si je m'étais habillé de pourpre, si je m'é* tais chargé de bracelets et de chaînes d'or, et qu'avec tout cela j'eusse tardé plus longtems à venir ; que je ne vous en fais maintenant par la sueur de mon visage, et par ma diligence, en montrant à tout le monde avec quelle promptitude on exécute vos ordres ?
La grande attention de Cyrus était de s'attacher les troupes, de gagner le cœur des officiers, de se faire aimer et estimer des soldats. Pour cela il les traitait tous avec bonté et douceur, se rendait populaire et attable, les invitait souvent à manger avec lui, surtout ceux qui se distinguaient parmi leurs égaux. Il ne fesait aucun cas de l'argent que pour le donner. Il distribuait avec largesse des présens à chacun, selon
son mérite et sa condition. A Tun c'était un bouclier, à Tautre une épée, ou quelque chose de pareil. C'était par cette grandeur d'âme, cette générosité, et ce penchant à faire du bien, qu'il croyait qu'un général devait se distinguer, et non par le luxe de la table, ou ,par la magnificence des habits et des équipages, et encore moins par la hauteur et la fierté.
Voyant toutes ses troupes pleines d'ardeur et de bonne volonté, il proposa à Cyaxare de les mener contre l'ennemi. On se mit donc en marche, après avoir offert des sacrifices aux Dieux. Quand les armées furent à la vue l'une de l'autre, on se prépara au combat. Les Assyriens s'étaient campés en rase campagne : Cyrus, au contraire, s'était couvert de quelques villages et de quelques petites collines. On fut de part et d'autre quelques jours à se regarder. Enfin, les Assyriens étant sortis les premiers de leur camp en fort grand nombre, Cyrus fit avancer ses troupes. Avant qu'elles fussent à la portée du trait, il donna le mot du guet, qui fut, Jupiter secourable et conducteur. Il fit entonner l'hymne ordinaire en l'honneur de Castor et de Pollux, et les soldats pleins d'une religieuse ardeur, y répondirent à haute voix. Ce n'était dans toute l'armée de Cyrus qu'allégresse, qu'émulation, que courage, qu'exhortations mutuelles, que prudence, qu'obéissance, ce qui jettait une étrange frayeur dans le cœur des ennemis. Car, dit ici l'Historien, on a remarqué qu'en ces occasions ceux qui craignent plus les Dieux, ont moins de peur des hommes. Du côté des Assyriens, les archers, les frondeurs, et ceux qui lançaient des javelots, firent leurs décharges avant que l'ennemi fût à portée. Mais les Perses, animés par la présence et l'exemple de Cyrus, en vinrent tout d'un coup aux mains, et enfoncèrent les premiers bataillons. Les Assyriens ne purent soutenir un choc si rude, et prirent tous la fuite. La cavalerie des Mèdes s'ébranla en même tems pour attaquer celle des ennemis, qui fut aussi bientôt mise en déroute. Ils furent vivement poursuivis jusques dans leur camp. Il s'en fit un effroyable carnage, et le Roi des Assyriens y perdit la vie. Cyrus ne se crut pas en état de les forcer dans leurs retranchements, et il fit sonner la retraite.
Cependant les Assyriens après la mort de leur Roi, et la perte des plus braves gens de l'armée; étaient
16 HISTOIRE DE CYUUS.
dans une étrange consternation. Cresus, et tous les autres allies, perdirent aussi toute espérance. Ainsi ils ne pensèrent plus qu*à se sauver à la faveur de la nuit.
Cyrus Tavait bien prévu, et il se préparait à les poursuivre vivement. Mais il avait besoin pour cela de cavalerie, et comme on Ta déjà remarqué, les Perses n'en avaient point. Il alla donc trouver Cyaxare, et lui proposa son dessein. Cyaxare l'improuva fort, et lui représenta le danger qu'il y avait de pousser à bout des ennemis si puissans, à qui Ton inspirerait peut-être du courage en les réduisant au désespoir ; qu'il était de la sagesse d'user modérément de la fortune, et de ne pas perdre le fruit de la victoire par trop de vivacité ; que d'ailleurs il ne voulait pas contraindre les Mèdes, ni les empêcher de prendre un repos qu'ils avaient si justement mérité. Cyrus se réduisit à lui demander la permission d'emmener ceux qui voudraient bien le suivre, à quoi Cyaxare consentit sans peine ; et il ne songea plus qu'à passer le tems en festin et en joie avec les officiers, et à jouir de la victoire qu'il venait de remporter.
Presque tous les Mèdes suivirent Cyrus, qui se mit en marche pour poursuivre les ennemis. Il rencontra en chemin des couriers qui venaient de la part des Hyrcaniens qui servaient dans l'armée ennemie, lui déclarer que dès qu'il paraîtrait ils se rendraient à lui, et en effet ils le firent. Il ne perdit point de tems, et ayant marché toute la nuit, il arriva près des Assyriens. Crésus avait fait partir ses femmes durant la nuit pour prendre le frais; car c'était en été, et il les suivait avec quelque cavalerie. La désolation fut extrême parmi les Assyriens quand ils virent l'ennemi si près d'eux. Plusieurs furent tués dans la fuite ; tous ceux qui étaient demeurés dans le camp se rendirent ; la victoire fut complète, et le butin immense. Cyrus se réserva tous les chevaux qui se trouvèrent dans le camp, songeant dés lors à former parmi les Perses un corps de cavalerie, ce qui leur avait manqué jusques là. Il fit mettre à part pour Cyaxare tout ce qu'il y avait de plus précieux. Quand les Mèdes et les Hyrcaniens furent revenus de la poursuite des ennemis, il leur fit prendre le repas qui leur avait été préparé, en les avertissant d'envoyer seulement du pain aux Penses^ qui
avaient d'ailleurs, soit pour les ragoûts, soit, pour la boisson, tout ce qui leur était nécessaire. Leur ragoût était la faim, et leur boisson Teau de la rivière. C'était la manière de vivre à laquelle ils étaient accoutumés dès leur enfance.
La nuit même que Cyrus était parti pour aller à la poursuite des ennemis, Cyaxare l'avait passée dans la joie et dans les festins, et s'était enivré avec ses principaux officiers. Le lendemain à son réveil, il fut étrangement étonné de se voir presque seul. Plein de colère et de fureur, il dépêcha sur le champ un courier à l'armée, avec ordre de faire de violens reproches à Cyrus, et de faire revenir tous les Mèdes sans aucun délai. Cyrus ne s'effraya point d'un commandement si injuste. Il lui écrivit une lettre respectueuse, mais pleine d'une généreuse liberté, où il justifiait sa conduite, et le fesait ressouvenir de la permission qu'il lui avait donnée d'emmener tous ceux des Mèdes qui voudraient bien le suivre. Il envoya en même tems en Perse pour faire venir de nouvelles troupes, dans le dessein qu'il avait de pousser plus loin ses conquêtes.
Parmi les prisonniers de guerre qu'on avait faits, il se trouva une jeune Princesse d'une rare beauté, qu'ont avait réservée pour Cyrus. Elle se nommait Panthée, et était femme d'Abradate Roi de la Susiane. Sur le récit qu'on fit à Cyrus de sa beauté, il refusa de la voir ; dans la crainte, disait-il, qu'un tel objet ne l'attachât plus qu'il ne voudrait, et ne le détournât des grands desseins qu'il avait formés. Araspe, jeune Seigneur de Médie, qui l'avait en garde, ne se défiait pas tant de sa faiblesse, et prétendait qu'on est toujours maître de soimême. Cyrus lui donna de sages avis, en lui confiant de nouveau le soin de cette Princesse. Ne craignez rien, reprit Araspe ; je suis sûr de moi, et je vous réponds sur ma vie que je ne ferai rien de contraire à mon devoir. Cependant sa passion pour cette jeune Princesse s'alluma peu à peu jusqu'à un tel point, que la trouvant invinciblement opposée à ses désirs, il était près de lui faire violence. La Princesse enfin en donna avis à Cyrus, qui chargea aussitôt Artabaze d'aller trouver Araspe de sa part. Cet officier lui parla avec la dernière dureté, et lui reprocha sa faute d'une manière propre à le jeter dans le désespoir. Araspe, outré de douleur, ne put retenir ses larmes, et demeur<4
interdit de honte et de crainte. Quelques jours après Cyrus le manda. Il vint tout tremblant. Cyrus le prit à part, et au lieu des violens reproches auxquels il s'attendait, il lui parla avec la dernière douceur, reconnaissant que lui-même avait eu tort de l'avoir imprudemment enfermé avec un ennemi si redoutable. Une bonté si inespérée rendit la vie à ce jeune Seigneur. La confusion, la joie, la reconnaissance, firent couler de ses yeux une abondance de larmes. Ah ! je me connais maintenant, dit-il, et j'éprouve sensiblement que j'ai deux âmes, Tune qui me porte au bien, l'autre qui m'entraîne vers le mal. La première l'emporte, quand vous venez à mon secours, et que vous me parlez ; je cède à l'autre, et je suis vaincu, quand je suis seul. Il répara avantageusement sa faut^, et rendit un service considérable à Cyrus, en se retirant comme espion chez les Assyriens, sous prétexte d'un prétendu mécontentment.
Cependant Cyrus se préparait à avancer dans le pays ennemi. Aucun des Mèdes ne voulut le quitter, ni retourner sans lui vers Cyaxare, dont il» craignaient la colère et la cruauté. L'armée se mit en marche. Le bon traitement que Cyrus avait fait aux prisonniers de guerre, en les renvoyant libres chacun dans leurs pays, avait répandu partout le bruit de sa clémence. Beaucoup de peuples se rendirent à lui, et grossirent le nombre de ses troupes> S'étant approché de Babylone, il fit faire au Roi des Assyriens un défi de terminer leur querelle par un combat singulier. Son défi ne fut pas accepté. Mais, pour mettre ses alliés en sûreté pendant son absence, il fit avec lui une espèce de trêve et de traité, par lequel on convint de part et d'autre de ne point inquiéter les laboureurs, et de leur laisser cultiver les terres avec une pleine liberté. Après avoir reconnu le pays, examiné la situation de Babylone, et s'être fait un grand nombre d'amis et d'alliés, il reprit le chemin de la Médie.
Quand il fut près de la frontière, il députa aussitôt vers Cyaxare, pour lui donner avis de son arrivée, et pour recevoir ses ordres. Celui-ci ne jugea pas à propos de recevoir dans son pays une armée si considérable, et qui allait encore être augmentée de quarante mille hommes nouvellement arrivés de Perse. Le lendemain il se mit en chemin avec ce qui lui ét^it resté
de cavalerie. Cyrus alla au devant de lui avec la sienne, qui était fort nombreuse et fort leste. A cette vue la jalousie et le mécontentement de Cyaxare se réveillèrent. Il fit un accueil très-froid à son neveu, détourna son visage pour ne point recevoir son baiser, et laissa même couler quelques larmes. Cyrus comîfnanda à tout le monde de s'éloigner, et entra avec lui en éclaircissement. Il lui parla avec tant de douceur, de soumission, de raison ; lui donna de si fortes preuves de la droiture de son cœur, de son respect, et d'un inviolable attachement à sa personne et à ses intérêts, qu'il dissipa en un moment tous ses soupçons, et rentra parfaitement dans ses bonnes grâces. Il s'embrassèrent mutuellement, en répandant des larmes de part et d'autre. On ne peut exprimer quelle fut la joie des Perses et des Mèdés, qui attendaient avec inquiétude et tremblement de quelle façon se terminerait cette entrevue. A l'instant Cyaxare et Cyrus remontèrent à cheval ; et alors tous les Mèdes se rangèrent à la suite de Cyaxare, comme Cyrus leur en avait fait signe. Les Perses; suivirent Cyrus, et les autres nations leur Prince particulier. Quand ils furent arrivés au camp, ils conduisirent Cyaxare dans la tente qu'on lui avait dressée. Il fut aussitôt visité de la plupart des Mèdes, qui vinrent le saluer, et lui faire des présens, les uns de leur propre mouvement, les autres par ordre de Cyrus. Cyaxare en fut extrêmement touché^ et commença à reconnaître que Cyrus ne lui avait point débauché ses sujets, et que les Mèdes ne lui étaient pas moins affectionnés qu'auparavant.
Continuation de la Guerre. Prise de Babylone ; nou* velles Conquêtes. Mort de Ci/rus.
Dans le conseil qui se tint en présence de Cyaxare, il fut résolu de continuer la guerre. On travailla aux préparatifs avec une ardeur infatigable. L'armée des ennemis était encore plus nombreuse qu'elle ne l'avait été dans la première campagne, et l'Egypte seule leur avait fourni plus de cent vingt mille hommes. Leur rendez-vous était à Thymbrée, ville de Lydie. Cyrus, après avoir pris toutes les précautions nécessaires pour que son armée ne manquât de rien, et après être descendu dans un détail surprenant, que Xenophon rap-
porte fort au long, songea à se mettre en marche. Cyaxare ne le suivit point, et demeura avec la troisième partie des Mèdes seulement, pour ne pas laisser son pays entièrement dégarni.
Abradate, Roi de la Susiane, se préparant à prendre son armure, Panthée sa femme lui vint présenter un casque, des brassars, et des bracelets, tout cela d'or massif, avec une cotte d'armes de sa hauteur plissée par en bas, et un grand panache de couleur de pourpre. Elle avait fait la plupart de ces ouvrages elle-même à rinsçu de son mari, pour lui ménager le plaisir de la surprise. Quelque tendresse qu'elle eût pour lui, elle l'exhorta à mourir plutôt les armes à la main, que de ne pas se signaler d'une manière digne de sa naissance, et» digne de l'idée qu'elle avait taché de donner de lui à Cyrus. Nous lui avons, dit-elle, des obligations infinies. J'ai été sa prisonnière, et comme telle destinée pour lui ; mais je ne me suis point trouvée esclave entre ses mains, ni ne me suis point vue livrée à des conditions honteuses. Il m'a gardée comme il aurait gardé la femme de son propre frère ; et je lui ai bien promis que vous Sauriez reconnaître un telle grâce. Ne l'oubliez point. O Jupiter, s'écria Abradate, en levant les yeux vers le ciel, fais que je paraisse aujourd'hui digne mari de Panthée, et digne ami d'un si généreux bienfaiteur. Cela dit, il monta sur son char. Panthée ne pouvant plus l'embrasser, voulut encore baiser le char où il était» et le suivit quelque tems à pié ; après quoi elle se retira.
Quand les armées furent en présence, tout se prépara au combat. Après les prières publiques et générales, Cyrus fit des libations en particulier, et pria en-» core de nouveau le Dieu de ses pères de vouloir être son guide, et de venir à son secours. Ayant entendu un coup de tonnerre, Nous te suivons^ souverain Jupiter, s'écria-t-il ; et à l'instant même s'avança vers les ennemis. Comme le front de leur bataille surpassait de beaucoup celle des Perses, ils firent ferme dans le milieu, tandis que les deux ailes s'avancèrent en se courbant à droite et à gauche, dans le dessein d'enveloper l'armée de Cyrus, et de l'assaillir en même tems par plusieurs endroits. Il s'y attendait, et n'en fut pas surpris. Il parcourut tous les rangs pour animer ses groupes ; et lui qui en toute autre occasion ét^it; û
lîISTOIRE DE CYRUS. 2l
Inodeste et sî éloigné de tout air de vanité, au moment du combat parlait d'un ton ferme et décisif: Suivezmoi, leur disait-il, à Une victoire assurée ; les Dieux sont pour nous. Après avoir donné tous les ordres nécessaires, et fait entonner par toute Tarmée l'hymne du combat, il donna le signal.
Cyrus commença par attaquer l'aile des ennemis qui s'était avancée sur le flanc droit de son armée ; et l'ayant prise elle-même en flanc, la mit en désordre. On en fit autant de l'autre côté, où l'on fit d'abord avancer l'escadron des chameaux. La cavalerie ennemie rie l'attendit pas, et de si loin que les chevaux i'apperçurent, ils renversèrent par terre ceux qui les montaient. Les chariots armés de faulx achevèrent d'y mettre la confusion. Cependant Abradate qui commandait les chariots placés à la tête de l'armée, les fit avancer à toute bride. Ceux des ennemis ne purent soutenir un choc si rude, et furetit mis en désordre. Abradate les ayant pei'cés, vint aux bataillons des Egyptiens. Mais son char s'étant malheureusement renversé, il fut tué avec les siens, après avoir fait des efforts extraordinaires de courage. Le combat fut violent de ce côté-là, et les Perses furent contraints de reculer jusqu'à leurs machines. Là les Egyptiens se trouvèrent fort incommodés des flèches qu'on leur tirait de ces tours roulantes, et les bataillons de l'arrière-garde des Perses s'avançant l'épée à la main, empêchèrent les gens de trait de passer plus avant, et les contraignirent de retourner à là charge. Alors on ne vit plus que des ruisseaux de sang couler de tous côtés. Sur ces entrefaites Cyrus arrive, après avoir mis en fuite toute ce qui s'était présenté devant lui. Il vit avec douleur que les Perses avaient lâché le pié, et jugeant bien que les Egyptiens ne cesseraient de gagner toujours du terrain, il résolut de les aller prendre par derrière, et en un instant ayant passé avec sa troupe à la queue de leurs bataillons, il les chargea rudement. La cavalerie survint en même tems, et poussa vivement les ennemis. Les Egyptiens attaqués de tous côtés, fesaient face partout, et se défendaient avec un courage merveilleux. A la fin Cyrus, admirant leur valeur, et ayant peine à laisser périr de si braves gens, leur fit offrir des conditions honnêtes, leur représentant que tous leurs alliés les avaient abandonnés. Ih
2â HISTOIRE DE CYRUS*
les acceptèrent, et servirent depuis dans ses troupes avec une fidélité inviolable.
Après la bataille perdue, Crésus s'enfuit en diligence avec ses troupes à Sardes, où Cyrus le suivit dès le lendemain, et se rendit maître de la ville sans y trouver aucune résistance.
De là il marcha droit vers Babylone, et subjugua en passant la grande Phrygie et la Cappadoce. Quand il fut arrivé devant cette ville, et qu il en eut examiné avec soin la situation, les murailles, les fortifications, chacun jugea qu il était impossible de s*en rendre maître par la force. Il parut donc se déterminer au dessein de la prendre par famine. Pour cela il fit creuser tout autour de la ville des fossés fort larges et fort profonds, pour empêcher, disait-il, que rien ne pût y entrer ou en sortir. Ceux de la ville ne pouvaient s'empêcher de rire du dessein qu'il avait pris de les assiéger ; et comme ils se voyaient des vivres pout plus de vingt ans, ils se moquaient de toute la peine qu'il se donnait. Tous ces travaux étant achevés, Cyrus apprit que bientôt on devait célébrer une grande solemnité, dans laquelle tous les Babyloniens passaient la nuit entière à boire et à faire la débauche. Cette fête étant arrivée, et la nuit commençant de bonne heure, il fit ouvrir Tembouchure de la tranchée qui aboutissait au fleuve, et à l'instant même l'eau entra avec impétuosité dans ce nouveau canal, et laissant à sec son ancien lit, ouvrit à Cyrus un passage libre dans la ville. Ses troupes y entrèrent donc sans trouver aucun obstacle. Elles pénétrèrent jusques dans le palais, où le Roi fut tué. Dès la pointe du jour la citadelle se rendit, sur les nouvelles de la prise de la ville et de la mort du Roi. Cyrus fit publier dans tous les quartiers, que ceux qui voudraient avoir la vie sauve demeurassent dans leurs maisons, et lui envoyassent leurs armes : ce qui fut fait sur le champ. Voilà ce que coûta à ce Prince la prise de la ville la plus riche et la plus forte qui fût alors dans l'univers.
Cyrus commença par remercier les Dieux de l'heureux succès qu ils venaient de lui accorder ; il assembla ses principaux officiers, dont il loua publiquement le courage, la sagesse, le zèle et l'attachement pour sa personne, et distribua des récompenses dans toute Tarmée. II leur remontra ensuite que Tunique moyen de
éOhserver ce qu'ils avaient acquis, était de persévérer dans leur ancienne vertu : Que le fruit de la victoire n'était pas de s'abandonner aux délices et à l'oisiveté : Qu'après avoir vainCu les ennemis par la force des armes, il serait honteux de se laisser vaincre par les attraits de la volupté : Qu'enfin, pour conserver leur ancienne gloire, il fallait maintenir à Babylone parmi les Perses la même discipline qui était observée dans leur pays, et pour' cela donner leurs principaux soins à la boïine éducation des enfans. Par là, dit-il, nous deviendrons nous-mêmes plus vertueux de jour en jour, en nous efforçant de leur donner de bons exem* pies, et il sera bien difficile qu'ils se corrompent, lorsque parmi nous ils ne verront et n'entendront rien qui ne les porte à la vertu, et qu'ils seront continuellement dans une pratique d'exercices louables et honnêtes.
Cyrus confia à différentes personnes, selon les talens qu'il leur connaissait, différentes parties et différents soins du gouvernement ; mais il se réserva à lui seul celui de former des généraux, des gouverneurs de provinces, des ministres, des ambassadeurs, persuadé que c'était proprement le devoir et l'occupation d'un Roi, et que de là dépendait sa gloire, le succès de toutes les affaires, le repos et le bonheur de l'empire. Il établit un ordre merveilleux pour la guefre, pour les finances, pour la police. Il avait dans toutes les provinces des personnes d'une probité reconnue, qui lui rendaient compte de tout ce qui s'y passait ; on les appellait les yeux et les oreilles du Prince. Il était attentif à honorer et à récompenser tous ceux qui se distinguaient par leur mérite, et qui excellaient en quelque chose que ce fût. Il préférait infiniment la clémence au courage guerrier, parce que celui-ci entraine souvent la ruine et la désolation des peuples, au lieu que l'autre est toujours bienfaisante et salutaire. Il savait que les loix peuvent beaucoup contribuer au régleme^nt des mœurs ; mais, selon lui, le Prince devait être par son exemple une loi vivante ; et il ne croyait pas qu'il fût digne de commander aux autres, s'il n'avait plus de lumière et plus de vertu que ses sujets. La libéralité lui paraissait une vertu véritablement royale; mais il fesait encore plus de cas de la bonté, de l'affabilité, de rhumanité; qualités propres à gagner les
Si IliSTOinE DE CYRÙS. ^
Ciicurs et à se faire aimer des peuples, ce qui est prctpreuîent régner ; outre que, d'aimer plus que les autres à donner, quand on est infiniment plus riche qu'eux, est une chose moins surprenante, que de desceiïdre en quelque sorte du trône pour s'égaler à ses sujets. Mais ce qu'il préférait à tout, était le culte des Dieux, et le respect pour la religion ; persuadé que quiconque était sincèrement religieux et craignant Dieu, était en même tenis bon et fidèle serviteur des Rois, et inviolablement attaché à leur personne, et au bien de l'état-
Quand Cyrus crut avoir suffisamment donné ordre aux affaires de Babylone, il songea à faire un voyage en Perse. Il passa par la Médie pour y saluer Cyaxare, à qui il fit de grands présens, et lui marqua qu'il trouvel'ait à Babylone un palais magnifique tout préparé quand il voudrait y aller, et qu'il devait regarder cette ville comme lui appartenant en propre. Cyaxare, qui n'avait point d'enfans maie, lui offrit sa fille en mariage, et la Médie pour dot. Il fut fort sensible à une offre si avantageuse, mais il ne crut pas devoir l'accepter avant que d'avoir eu le consentement de son gère et de sa mère ; laissant pour tous les siècles un rare exemple de la respectueuse soumission, et de l'entière dépendance que doivent montrer en pareille occasion à l'égard de père et de mère tous les enfans, quelque âge qu'ils puissent avoir, et à quelque degré de puissance et de grandeur qu'ils soient parvenus. Cyrus épousa donc cette Princesse, à son retour de Perse ; et la mena avec lui à Babylone, où il avait établi le siège de son empire.
Il y assembla ses troupes. On dit qu'il s'y trouva cent vingt mille chevaux, deux mille chariots armés de faulx, et six cent mille hommes de pié. Il se mit en campagne avec cette nombreuse armée, et subjugua toutes les nations qui sont depuis la Syrie jusqu'à la mer des Indes ; après quoi il tourna vers l'Egypte, et la rangea pareillement sous sa domination.
Il établit sa demeure au milieu de tous ces pays, passant ordinairement sept mois à Babylone pendant l'hiver, parce que le climat y est chaud ; trois mois à Suse, pendant le printems ; et deux mois à Ecbatane, durant les grandes chaleurs dé l'été.
Plusieurs années s'étant ainsi écoulées, Cyrus vint eai Perse pour la septième fois depuis l'établissement
de sa monarchie. Cambyse et Mandane étaient morts il y avait déjà longtems, et lui-même était fort vieux. Sentant approcher sa fin, il assembla ses enfans, et les Grands de Tempire ; et après avoir remercié les Dieux de toutes les faveurs qu'ils lui avaient accordées pendant sa vie, et leur avoir demandé une pareille protection pour ses enfans, pour ses amis, et pour sa patrie, il déclara Cambyse, son fils aine, son successeur, et laissa à Tautre plusieurs gouvernemens fort considérables. II leur donna à Tun et à l'autre d'excellens avis, en leur fesant entendre que le plus ferme appui des trônes était le respect pour les Dieux, la bonne intelligence entre les frères, et le soin de se faire et de se conserver de fidèles amis. Il mourut, également re« gretté de tous les peuples.
Commencement de la Guerre, et heureux succès d'AnnîhaL
Le commencement de la seconde guerre Punique, à ne la considérer qu*à la date des tems, fut la prise de Sagonte par Annibal, et l'irruption qu'il fit sur les terres des peuples situés au-delà de l'Ebre, et alliés du peuple Romain ; mais la véritable cause de cette guerre fut le dépit des Carthaginois de s'être vu enlever la Sicile et la Sardaigne, par des traités auxquels la seule nécessité des tems et le mauvais état de leurs affaires les avaient fait consentir. La mort prématurée d'Amilcar l'empêcha d'exécuter le dessein qu'il avait formé depuis longtems de se venger de ces injures. Son fils Annibal, à qui, lorsqu'il n'avait encore que neuf ans, il avait fait jurer sur les autels, qu'il se déclarerait ennemi du peuple Romain dès qu'il serait en âge de le faire, entra dans toutes ses vues, et fut l'héritier de sa haîne contre les Romains, aussi bien que de son courage. Il prépara tout de loin pour ce grand dessein ; et quand il se crut en état de l'exécuter, il le fit éclorre par le siège de Sagonte. Soit paresse et lenteur, soit prudence et sagesse, les Romains consumèrent le tems
en différentes ambassades, et laissèrent à Annibal celui de prendre la ville.
Pour lui, il sut bien mettre le tems à profit. Après avoir donné ordre à tout, et laissé son frère Asdrubal en Espagne pour défendre le pays, il partit pour Tltalie avec une armée de quatre-vingt dix mille hommes de pié, et dix ou douze mille de cavalerie. Les plus grands obstacles ne furent point capables de FefFrayer, ni de l'arrêter. Les Pyrénées, le Rhône, une longue marche au travers des Gaules, le passage des Alpes, rempli de tant de difficultés, tout céda à son ardeur et à sa constance infatigable. Vainqueur des Alpes, et en quelque sorte de la nature même, il entra donc en Italie, qu'il avait résolu de rendre le théâtre de la guerre. Ses troupes étaient extrêmement diminuées pour le nombre, ne montant plus qu'à vingt mille hommes de pié, et six mille chevaux ; mais elles étaient pleines de courage et de confiance.
. Une rapidité si inconcevable étonna et déconcerta les Romains. Ils avaient compté de faire là guerre au dehors, et qu'un de leurs Consuls tiendrait tête à Annibal en Espagne, pendant que l'autre irait droit eh Afrique pour attaquer Carthage. Il fallut changer de mesures, et songer à défendre leur propre pays. Publius Scipïon, Consul, qui croyait Annibal encore dans les Pyrénées, lorsqu'il avait déjà passé le Rhône, n'ayant pu l'atteindre, fut obligé de revenir sur ses pas pour l'attendre, et l'attaquer à la descente des Alpes ; et cependant il envoya son frère Cneius Scipion en Espagne contre Asdrubal.
La première bataille se donna auprès de la petite rivière du Tesin. Les Carthaginois remportèrent la victoire. Le Consul Romain fut blessé dans le combat ; et son fils, âgé pour lors à peine de 17 ans, lui sauva la vie. C'est le même qui vainquit dans la suite Annibal, et qui fut surnommé l'Africain.
Sur la première nouvelle de cette défaite, Sempronîus l'autre Consul, qui était en Sicile, accourut promptement par l'ordre du Sénat au secours de son collègue, qui n'était pas encore bien remis de sa blessure. Ce fut pour lui une raison de hâter le combat contre le sentiment de Scipion, parce qu'il espérait en avoir seul toute la gloire. Annibal, bien informé de tout ce qui se passait dans le camp des Romains, et ayant exprès
SECONDE GUERRE PUNIOUE. 27
laissé emporter un léger avantage à Sempronius pour amorcer sa témérité, lui donna lieu d'engager la bataille près de la rivière de Trébie. Il avait placé sou frère Magon en ambuscade dans un lieu fort favorable, et avait fait prendre à son armée toutes les précautions nécessaires contre le faim et contre le froid, qui était alors extrême. On n'avait songé à rien de tout cela chez les Romains. Leurs troupes furent donc bientôt renversées, et mises en fuite ; et Magon étant sorti de son ambuscade en fit un grand carnage.
Annibal, pour profiter du tems et de ses premières victoires, allait toujours en avant, et s'approchait de plus en plus du centre de l'Italie. Pour arriver plus promptement près de l'ennemi, il lui fallut passer un marais, où son armée essuya des fatigues incroyables, et où lui-même perdit un œil. Flaminius, l'un des deux Consuls qu'on avait nommés depuis peu, était parti de Rome. C'était un homme vain, téméraire, entreprenant, plein de lui-même, et dont la fierté naturelle s'était beaucoup accrue par les heureux succès de son premier consulat, et par la faveur déclarée du peuple. On jugeait aisément qu'il se laisserait aller à son génie impétueux et bouillant ; et Annibal, pour seconder encore son penchant, ne manqua pas de piquer et d'irriter sa témérité par les dégâts et les ravages qu'il fit faire à sa vue dans toutes les campagnes. Il n'en fallut pas davantage pour déterminer le Consul au combat, malgré les remontrances de tous les officiers, qui le priaient d'attendre son collègue. Le succès fut tel qu'ils avaient prévu. Quinze mille Romains demeurèrent sur la place avec leur chef, et rendirent célèbre à jamais par leur sanglante défaite le Lac de Thrasymène.
Fabius Dictateur.
Cette triste nouvelle, quand on Teut apprise â Rome, y jetta une grande alarme. On s'attendait à tout moment d'y voir arriver Annibal. Fabius Maximus fut nommé Dictateur. Après avoir donné les ordres nécessaires pour la sûreté de la ville, il se rendit à l'armée, bien résolu de ne point bazarder de combat sans y être forcé, ou sans être bien assuré du succès. Il conduisait ses troupes par des hauteurs, sans
perdre de vue Annibal, ne s'approchant jamais assez de Tennemi pour en venir -aux mains; mais ne s'en éloignant pas non plus tellement, qu*il pût lui échapper. Il tenait exactement ses soldats dans son camp, ne les laissant jamais sortir que pour les fourrages, où il ne les envoyait qu'avec de fortes escortes. Il n'engageait que de légères escarmouches, et avec tant de précaution, que ses troupes y avaient toujours l'avantage. Par ce moyen il rendait insensiblement au soldat la confiance que la perte de trois batailles lui avait ôtée, et le mettait en état de compter comme autrefois sur son courage et sur son bonheur. L'ennemi s'apperçut bientôt que les Romains, instruits par leurs défaites, avaient enfin trouvé un chef capable de tenir tête à Annibal ; et celui-ci comprit dès-lors qu'il n'aurait point à craindre de la part du Dictateur des attaques vives et hardies, mais une conduite prudente et mesurée.
Minucius, général de la cavalerie des Romains, souffrait avec plus d'impatience encore qu' Annibal même la sage conduite de Fabius. Emporté et violent dans ses discours comme dans ses desseins, il ne cessait de décrier le Dictateur : Il le traitait d'homme irrésolu et timide, au lieu de prudent et de circonspect qu'il était, donnant à ses vertus le nom des vices qui en approchaient le plus, et par un artifice qui ne réussit que trop souvent, il établissait sa réputation en ruinant celle de son supérieur. Enfin, par ses intrigues et ses cabales auprès du peuple, il vint à bout de taire égaler son autorité à celle de Dictateur, ce qui était sans exemple. Fabius, bien persuadé que le peuple, en les égalant dans le commandement, ne les égalait pas de même dans l'art de commander, souffrit cette injure avec une modération, qui fit bien voir qu'il n'était pas moins invincible à ses citoyens qu'à ses ennemis.
Minucius, en conséquence de l'égalité du pouvoir qu'on venait de mettre entre lui et Fabius, lui proposa de commander chacun leur jour, ou même un plus long espace de tems. Fabius refusa ce parti, qui exposait toute l'armée au danger, pendant le tems qu'elle serait commandée par Minucius ; et il aima mieux partager les troupes pour se mettre en état de conserver au moins la partie qui lui serait échue*
Ce que Fabius avait prévu arriva bientôt. Son collègue, avide et- impatient de combattre, avait donné tête baissé dans des embûches que lui avait dressé Annibal, et son armée allait être entièrement défaite. Le Dictateur, sans perdre de tems en d'inutiles reproches, *' Marchons," dit-il à ses soldats, " au secours de Mi- " nucius, et arrachons aux ennemis la victoire, et à *^ nos citoyens l'aveu de leur faute." Il arriva fort à propos, et obligea Annibal de sonner la retraite. Ce dernier en se retirant disait, ^' que cette nuée, qui de- ^* puis longtems paraissait sur le haut des montagnes, *' avait enfin crevé avec un grand fracas, et causé un ** grand orage."
Un service si important, et placé dans une telle conjoncture, ouvrit les yeux à Minucius, et lui fit reconnaître sa faute. Pour la réparer sans délai, il alla dans le moment même avec son armée à la tente de Fabius, et Tappellant son père et son libérateur, lui déclara qu il venait se remettre sous son obéissance, et qu'il cassait lui-même un décret dont il se trouvait plus chargé qu'honoré. Les soldats de leur côté en firent autant, et ce ne furent plus de part et d'autre qu'embrassements et marques de la reconnaissance la plus vive ; et le reste de ce jour, qui avait pensé être si funeste à la république, se passa dans la joie et les divçrtissemens.
Bataille de Cannes.
L'action la plus célèbre d' Annibal, et qui devait, ce semble, renverser pour toujours la puissance Romaine, fut la bataille de Cannes. On avai^ nommé â Rome pour Consuls L. iEmilius Paulus et C. Terentius Varron. Ce dernier, d'une basse et vile naissance, par le« grands biens que son père lui avait laissés, et par son adresse à gagner les bonnes grâces du peuple en se déclarant contre les Grands, avait trouvé le moyen de parvenir au consulat sans y porter d'autre mérite que celui d'une ambition démesurée et d'une estime de lui-même sans bornes. Il disait hautement, *' que le moyen de perpétuer la guerre, était de mettre " des Fabius à la tête des armées ; que pour lui, dès '^ le premier jour qu'il verrait l'ennemi, il saurait bien *^ îa terminer*" Son collègue, qui savait que la témé-
rite, outre qu'elle est destituée de raison, avait toujours été jusques-là très-malheureuse, pensait bien autrement. Fabius le voyant près de partir pour la campagne, le confirma encore dans ces sentimens, et lui repéta bien des fois, que le seul moyen de vaincre Annibal était de temporiser, et de traîner la guerre en longueur. " Mais," lui dit-il, " les citoyens, encore '^ plus que les ennemis, travailleront à vous rendre ce ^' moyen impraticable. Vos soldats en cela conspire- ^' ront avec ceux des Carthaginois; Varron et Annibal '^ penseront de même sur ce point. Il faut que vous '^ seul teniez tête et résistiez à ces deux chefs. Le ^^ moyen de le faire, c'est de demeurer ferme contre ^^ les bruits et les discours populaires, et de ne vous '^ laisser ébranler ni par la fausse gloire de votre col- '^ lègue, ni par la fausse honte dont on tâchera de vous *^ couvrir. Souflfrez, qu'au lieu d'homme précautionné, ^' circonspect, et habile dans le métier de la guerre^ ^^ on vous fasse passer pour un chef timide, lent, sans ^^ connaissance de l'art militaire. J'aime mieux vous *^ voir craint par un ennemi sage, que loué par des ci- ^^ toyens imprudens."
Chez les Romains, en tems de guerre, on levait chaque année quatre légions, dont chacune était composée de quatre mille hommes de pié, et de trois cens cavaliers. Les alliés, c'est-à-dire les peuples voisins de Rome, fournissaient un pareil nombre de fantassins, avec le double et quelquefois le triple de cavalerie^ Et pour l'ordinaire on partageait ces troupes entre les deux Consuls, qui fesaient la guerre séparément, et en difFérens pays. Ici, comme l'affaire était décisive, les deux Consuls marchèrent ensemble, et le nombre des troupes tant Romaines que Latines fut doublé, et les légions augmentées chacune de mille hommes de pié, et de cent de cavalerie.
Le fort de l'armée d' Annibal était dans la cavalerie ; c'est pourquoi L. Paulus voulait éviter de combattre en rase campagne. D'ailleurs, les Carthaginois manquaient absolument de vivres, et ne pouvaient pas encore subsister dix jours dans le pays, de sorte que les troupes Espagnoles étaient près de se débander. Les armées furent quelques jours à se regarder ; enfin, après divers mouvemens, Varron, malgré les remontrances de son collègue, engagea la bataille près dti
petit village de Cannes. Le terrain était fort favorable aux Carthaginois ; et Annibal, qui savait profiter de tout, avait rangé ses troupes de sorte que le vent Vulturne, qui se lève dans un certain tems réglé, devait souffler directement contre le visage des Romains pendant le combat, et les inonder de poussière. La victoire fut longtems disputée, et tourna enfin pleinement du côté des Carthaginois. Le Consul L. Paulus fut blessé à mort, et plus de cinquante mille hommes demeurèrent sur la place, parmi lesquels était Télite des officiers. Varron, l'autre Consul, se retira à Venouse avec soixante et dix cavaliers seulement.
Maharbal, l'un des généraux Carthaginois, voulait que sans perdre de tems l'on marchât droit à Rome, promettant à Annibal de le faire souper à cinq jours de-là dans le Capitole. Et sur ce que celui-ci répliqua qu'il fallait prendre du tems pour délibérer sur cette proposition: ^' Je vois bien," dit Maharbal, " que les *^ Dieux n'ont pas donné au même homme tous les ^^ talens à la fois. Vous savez vaincre, Annibal ; mais '^ vous ne savez pas profiter de la victoire." En effet, plusieurs croyent que ce délai sauva Rome et l'Empire.
Il est aisé de comprendre quelle fut la consternation à Rome, quand cette funeste nouvelle s'y fut répandue. Cependant on n'y perdit point courage. Après avoir imploré le secours des Dieux par des prières publiques et par des sacrifices, les Magistrats, rassurés par les sages conseils, et par la ferme contenance de Fabius, donnèrent ordre à tout, et pourvurent à la sûreté de la ville. On leva sur le champ quatre légions, et mille cavaliers, en accordant dispense d'âge à plusieurs qui n'avaient pas dix-sept ans. Les alliés firent aussi de nouvelles levées. Dix officiers Romains, qu' Annibal avait laissé sortir sur leur parole, arrivèrent à Rome, pour demander qu'on rachetât les prisonniers. Quelque besoin qu'eût la republique de soldats, elle refusa constamment de racheter ceux-ci, pour ne point donner d'atteinte à la discipline Romaine, qui punissait sans pitié quiconque se rendait volontairement à l'ennemi ; et elle aima mieux armer des esclaves, qu'elle acheta des particuliers jusqu'au nombre de huit mille, et des prisonniers qui étaient arrêtés pour dettes ou pour crimes, qui montèrent jusqu'à six mille ; Vhonnête^ dit l'historien, cédant à VvMle dans ces tristes conjonctures»
A Rome, le zèle des particuliers et Tamour du bien public éclatèrent alors d'une manière merveilleuse. Il n'en fut pas ainsi des alliés. Les défaites précédentes n'avaient pu ébranler leur fidélité ; mais ce dernier coup, qui selon eux devait abattre l'Empire, les renversa, et plusieurs se rangèrent du côté du vainqueur. Cependant, ni la perte de tant de troupes, ni la défection de tant d'alliés, ne purent porter le peuple Romain à entendre parler d'accommodement. Loin de perdre courage, jamais il ne fît paraitre tant de grandeur d'âme ; et lorsque le Consul, après une si grande défaite, dont il avait été la principale cause, revint à Rome, tous les Corps de l'Etat allèrent au devant de lui, et lui rendirent grâces de ce qu'il n avait point desesjoéré de la République ; au lieu qu'à Carthage, après une telle disgrâce, il n'y avait point de supplice auquel un général n'eût dû s'attendre.
Capoue fut une des villes alliées qui se rendit à Annibal. Mais le séjour qu'y firent ses troupes pendant les quartiers d'hiver, leur devint bien funeste. Ce courage mâle, que nuls maux, nulles fatigues n'avaient pu vaincre, fut entièrement énervé par les délices de Capoue; où les soldats se plongèrent avec d'autant plus d'avidité, qu'ils y étaient moins accoutumés. Cette faute d' Annibal, selon les connoisseurs, fut plus grande que celle qu'il avait commise, en ne marchant pas droit contre Rome après la bataille de Cannes : Car ce délai pouvait paraitre n'avoir que différé la victoire ; au lieu que cette dernière faute le mit absolument hors d'état de vaincre. Ainsi Capoue fut pour Annibal, ce que Cannes avait été pour les Romains.
Il fut porté à Rome dans les derniers tems de la république, à un excès qui paraît à peine croyable ; et sous les Empereurs on enchérit encore sur ce qui s'était pratiqué jusques-là.
Luculle, qui d'ailleurs avait d'excellentes qualités, crut au retour de ses campagnes devoir substituer à la gloire des armes et des combats celle de la magnifi-
cence, et il tourna tout son esprit de ce côté-là. Il employa des sommes immenses pour ses bâtimens et pour ses jardins : il fit encore de plus grandes dépenses pour sa table. Il voulait que chaque jour elle fût servie avec la même somptuosité, n'y eût-il personne de dehors. Comme son maître d'hôtel s'excusait un jour de la modicité d'un repas sur ce qu'il n'y avait point de compagnie : " Ne savais-tu pas," lui dit-il, " que Lu- ^' culle devait manger aujourd'hui chez Luculle?" Ciceron et Pompée, ne pouvant croire ce qu'on disait de la magnificence ordinaire de ses repas, voulurent un jour le surprendre, et s'assurer par eux-mêmes de ce qui en était. L'ayant rencontré dans la place publique, ils lui demandèrent à dîner, et ne souffrirent pas qu'il donnât pour cela aucun ordre à ses gens. Il se contenta donc d'ordonner qu'on les fît manger dans la salle d'Apollon. Le repas fut servi avec une promptitude et une opulence qui surprit et effraya les conviés. Ils ne savaient pas que la salle d'Apollon était le mot du guet, et signifiait que le festin devait monter à cinquante mille drachmes.
Si la bonne chère et le luxe de la table peuvent procurer quelque solide gloire, Luculle était le plus grand homme de son tems. Mais qui ne voit quelle petitesse d'esprit, et même qu'elle folie il y avait à faire consister son honneur et sa réputation à persuader le public que tous les jours il fesait pour lui seul des dépenses énormes et insensées ? Voilà pourtant de quoi il se repaissait.
Voici une autre espèce de folie. Une personne entrant dans la cuisine d'Antoine, fut surprise d'y voir huit sangliers qu'on fesait rôtir en même tems. Elle crut que le nombre des convives devait être fort grand ; ce n'en était point là la raison. C'est que chez Antoine, pendant qu'il était à Alexandrie, il fallait que vers l'heure du souper il y eût toujours un repas magnifique prêt à servir, afin qu'au moment qu'il plairait au maître de la maison de se mettre à table, il trouvât les viandes les plus exquises, cuites à propos.
Je ne parle point de ces dépenses poussées jusqu'à l'extravagance et à la fureur: un plat composé de langues des oiseaux les plus rares qui fussent dans l'univers ; plusieurs perles d'un prix infini fondues, et
infusées dans une liqueur, pour avoir le plaisir d'avaler en un seul coup un million.
A ces monstres de faste et de luxe, qui deshonorent riuimanite, opposons la modestie et la frugalité d'un Caton, riîonneur de son siècle et de sa république ; je parle de l'ancien, surnommé ordinairement le Censeur, Il se glorifiait de n'avoir jamais bu d'autre vin que celui de ses ouvriers et de ses domestiques, de n'avoir jamais fait acheter de viande pour son souper qui passât trente sesterces, de n'avoir jamais porté de robe qui eût coûté plus de cent drachmes d'argent. Il avait appris, disaitil, à vivre ainsi, par l'exemple du célèbre Curius, ce grand homme qui chassa Pyrrhus d'Italie, et qui remporta trois fois l'honneur du triomphe. La maison qu'il avait habitée dans le pays des Sabins, était voisine de celle de Caton, et par cette raison il le regardait comme un modèle que le titre de voisinage devait encore lui rendre plus respectable. C'est ce Curius que les ambassadeurs des Samnites trouvèrent dans une maison petite et pauvre, assis au coin de son feu où il fesait cuire des racines ; et qui refusa avec hauteur leurs présens, ajoutant, que quiconque se pouvait contenter d'un tel repas, n'avait pas besoin d'or ; et que pour lui, il estimait plus honorable de commander à ceux qui avaient de l'or, que de l'avoir soi-même.
Ces exemples, comme trop anciens, paurront faire peu d'impression sur la plupart des hommes de notre siècle ; mais ils en fesaient une si profonde sur plusieurs des plus grands Empereurs Romains, que quoiqu'ils fussent au comble des richesses et de la puissance, qu'ils dussent soutenir la majesté d'un vaste empire, et qu'ils eussent devant les yeux les profusions en tout genre de leurs prédécesseurs ; ils croyaient ne pouvoir aspirer à devenir véritablement grands, qu'autant que s'élevant au-dessus de la corruption de leur siècle, ils se rapprocheraient de ces vénérables modèles de l'antiquité, formés sur les règles de la raison la plus pure, et sur le goût le plus juste de la sohde gloire.
C'est en étudiant ces grands originaux que Vespasien se déclara l'ennemi du faste, des délices, de la bonne chère, et qu'il voulut dans tout son extérieur imiter la modestie et la frugalité des anciens. C'est par ses vertus qu'il arrêta le cours du luxe public et des dépenses excessives; surtout celles de la table.
AVENTURES DE TELEMAQUE. 35
Et ce désordre, qui avait paru à Tibère au-dessus de tout remède, qui s'était infiniment accru depuis sous les mauvais princes, et que les loix, armées de toute la terreur des peines, n'avaient pu réprimer, céda à l'exemple seul de sa sobriété et de sa simplicité, et au désir qu'on eut de lui plaire en l'imitant. Il dégrada de même et deshonora le luxe et la mollesse, en ôtant le brevet d'une charge à un jeune homme qui était venu tout parfumé pour l'en remercier, et en ajoutant : J'aimerais inieux que vous sentissiez l'ail.
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