SCENE II. — Desroches, Delille
Desr. Quel bavard !
Del. Un petit agrément de plus dans les domestiques de province.
Desr. Oh ! il s'en trouve à Paris comme ailleurs. Cette maison annonce de l'opulence.
Del. Mais vois-tu comme c'est gothiquement meublé, et ces grands portraits de famille. Je te demande un peu si ce sont là des figures humaines ?
Desr. On aime à revoir ainsi ses aïeux ; et quoi qu'il y ait peu de talent dans l'exécution^ l'aspect de
ces vieux portraits donne une bonne idée de la sensibilité des maîtres de la maison.
Del. Eh bien, ne te voilà-t-il pas comme ces faiseurs de sensibilité, qui voient un sentiment partout ? et à la vue de tous ces portraits, ne vas-tu pas t'attendrir comme à un drame ?
Desr. Oui, toi qui fais le philosophe, parlons un peu de cette belle voilée avec laquelle je t'ai surpris.
Del. Oh ! cette femme, à coup sûr, vaut bien toutes les beautés de cette ville. Tu ne penserais pas peutêtre ainsi si tu la voyais à présent ; mais demain, ce soir peut-être, tu rendras justice à toutes ses qualités.
Desr.' Elle n'est donc pas de ce pays ?
Del. Non.
Desr. D'où vient-elle donc ?
Del. Tu le sauras.
Desr. A propos, n'oublions pas que Madame Senneville nous attend chez elle à rassemblée.
Del. Ah ! oui, l'assemblée ; quelques vieilles femmes bien disgracieuses, bien sèches, possédant à fond toutes les finesses du reversis ; quelques vieux houbereaux, dissertant gravement sur Texcellence de leur tabac ; quelques jeunes gens bien gourmés ; un groupe de jeunes personnes bien niaises ; deux bougies sur la cheminée, deux chandelles sur chaque table de jeu ; un petit chien sous celle-ci, un gros chat sous celle-là ; rien n'est galant comme une réunion de province. •
Desr. On vient ; c'est sans doute la maitresse de la maison. Vois-tu cette tournure noble et imposante ; soutiens donc qu'on n'a des grâces qu'à Paris.
Del. Non, parbleu ! Madame Guibert me donnerait un démenti.