SCENE XIV. et Dernière
Rif. [seuL) Votre très-humble serviteur. Je m'en suis galamment tiré. Nous nous sommes tous bien ' conduits, et voilà deux Parisiens qui emportent une bonne idée de notre petite ville.
MACBETH ; Conte Moral, tiré de Shakspeare.
Sommaire.
Macbeth, Gouverneur de Glamis en Ecosse, s'était distingué dans un combat contre les Norvégiens, assistés par le Gouverneur de Cador, qui s'était révolté contre Duncan, son légitime Souverain. Dans le moment qu il revenait du champ de bataille, accompagné de Banquo, pour rendre compte au Roi de son succès, il rencontra dans des prés trois sorcières, qui lui prédirent, qu'il serait Gouverneur de Cador, et ensuite Roi d'Ecosse. Elles prédirent à Banquo, qu'il y aurait des rois de sa race, quoique lui-même ne lé fût pas.
La première prédiction s'accomplit. Duncan nomma Macbeth Gouverneur de Cador. Voyant que les sorcières avaient si bien prédit, et de peur que la seconde prédiction ne s'accomplît pas, à l'instigation de son épouse, femme cruelle, sanguinaire, et ambitieuse, il assassina Duncan pendant son sommeil. Un crime en attire un autre. Il y avait dans la chambre, où le roi couchait, deux chambellans. Le meurtrier Macbeth frotta leurs mains et leurs visages de sang ; et pour couvrir son meurtre, il les assassina, et dit qu'il l'avait fait parce qu'ils avaient assassiné leur maître et Jeur roi.
Malcolm et Donalbain, fils de Duncan, après la mort de leur père, craignant le même sort, se réfugièrent, le premier en Angleterre, et l'autre en Irlande. Le fidèle MacdufF, Gouverneur de Fife, et attaché à la famille royale, ne tarda pas à suivre le premier : ils furent bien accueillis par le Roi Edouard.
Après leur départ, Macbeth fut élu roi. Pour empêcher que la prédiction, que les sorcières avaient faite à Banquo et à sa postérité, ne s'accomplît, il l'invita avec son fils Fiéance à souper, et engagea des meurtriers à les assassiner l'un et l'autre à l'entrée de la nuit, quand ils viendraient au palais. Ses ordres sanguinaires furent exécutés sur le père ; mais le fils eut le bonheur d'échapper des mains des meurtriers.
268 MACBETrt.
Après tant de crimes et de meurtres, les remord» commencèrent à bourreler l'âme du meurtrier Macbeth ; ils l'accompagnaient par tout. Ne sachant que faire pour se remettre l'esprit en repos, il alla consulter les sorcières : elles firent paraître devant ses yeux trois différentes apparitions.
L'une lui dit de prendre garde à Macduff; la seconde, d'être sanguinaire, hardi, et déterminé ; et la troisième, d'avoir un cœur de lion : elle ajouta qu'il ne serait jamais vaincu que quand la grande forêt de Birnam viendrait joindre la haute montagne de Dunsinane. Après avoir dit ces mots, les sorcières et les apparitions disparurent. Le roi sanguinaire jura vengeance contre Macduff, et crut qu'il ne serait jamais vaincu, parce qu'il était impossible qu'une forêt se joignît à une montagne à quelque distance.
Dans le tems qu'il se préparait à mettre à mort lé Gouverneur de Fife, on vint lui dire, qu'il avait pris la fuite, et qu'il s'était réfugié en Angleterre. Ne pouvant verser le sang du père, Macbeth prit la résolution diabolique de détruire le château de Fife, de faire mourir par le glaive la femme de Macduff, ses enfans, et tous ses infortunés parens. Il députa pour cet effet des meurtriers, qui poignardèrent le jeune Macduff et sa mère.
Sur ces entrefaites, Malcolm et Macduff se préparèrent à venir assiéger, avec une armée Anglaise, l'usur-» pateur et le meurtrier, et de tirer une vengeance éclatante de tous ses crimes. Ils parurent bientôt devant le château de Dunsinane avec des rameaux coupés dans la forêt de Birnam, qui était sur leur passage ; ce qui vérifia la prédiction. Macduff attaqua avec son épée le meurtrier Macbeth ; il lui perça le cœur, et lui ayant coupé la tète, il la montra à toute l'armée victorieuse, et proclama Malcolm roi d'Ecosse à la place de l'usurpateur.
Le Roi Dunçan s'entretenait de la guerre avec Malcolm et Donalbain, ses deux fils, lorsqu'un officier vint lui dire, que le rebelle Macdonel avait été défait et tué par le brave Macbeth, et que Swena, Roi de Nor- .vège, avec des armes reluisantes, et renforcé d'un nouveau secours d'hommes, avait commencé une nouvelle attaque. A peine avait-il fini de parler, que le G ou-
verneur de Ross vint faire son rapport au Roi, que les Norvégiens, assistés par le Gouverneur de Cador, avaient été défaits, et que Ton avait remporté une victoire complète. Le roi, pour récompenser son brave général, le nomma sur le champ Gouverneur de Cador, et ordonna que son prédécesseur fût mis à mort.
Macbeth, qui était en chemin avec Banquo pour faire son rapporte en propre personne, rencontra trois sorcières. La première le salua par son nom, et Tappella Gouverneur de Glamis, ce qu'il était ; la seconde Tappella Gouverneur de Cador, ce qu'il ne croyait pas être ; et la troisième lui prédit, qu'il serait roi, ce qu'il ne pouvait pas espérer d'être.
Il fut fort surpris de s'entendre appeller Gouverneur de Cador ; parce qu'il savait que ce Gouverneur était en vie ; mais il ignorait, que le roi lui avait donné ce gouvernement. Banquo, qui accompagnait Macbeth, entendant que les sorcières avaient fait une prédiction si agréable et si extraordinaire, les pria de lui dire sa bonne aventure aussi.
^' Vous serez moins que Macbeth,'* lui dirent elles dans un enthousiasme prophétique ; " mais vous serez plus grand que lui. — Vous ne serez pas si heureux ; cependant vous serez plus heureux Des rois sortiront de votre race, quoique vous ne le soyez pas."
A ces mots les sorcières disparurent, et les deux Généraux demeurèrent fort surpris de ce qu'ils avaient entendu.
^^ Vos enfans seront rois," di4; Macbeth à Banquo.
^* Vous serez roi vous-même," lui répliqua l'autre.
Sur ces entrefaites le Gouverneur de Ross vint dire à Macbeth, que le roi avait été instruit de ses succès.
" Je suis envoyé par lui, pour vous rendre grâces," ajouta-t-il, " et pour vous introduire en sa présence. Pour gage d'un plus grand honneur, il m'a ordonné de vous donner le titre de Gouverneur de Cador.
^* Quoi !" s'écria Banquo, *' le diable peut-il dire la vérité ?"
" Le Gouverneur de Cador est ea vie," dit Macbeth avec surprise au messager ; " pourquoi me donnez-vous ce titre ?"
'^ Celui qui était Gouverneur," répondit-il, " est encore vivant ; mais il mérite de perdre la vie.-~-Des
î^70 MACBETH.
trahisons avouées et prouvées Tont culbuté de son gouvernement."
" N'espérez-vous pas," demanda Macbeth, en se tournant du côté de Banquo, *' que vos enfans deviendront rois ? Celles qui me donnèrent le nom de Gouverneur de Cador, ne leur promirent pas moins."
Dès ce moment pour s'assurer la couronne, il conçut l'horrible dessein d'assassiner le roi. Cependant lui et Banquo se rendirent au palais. Dès que Duncan les vit, il addressa la parole à Macbeth.
** O mon très digne cousin ! Le péché de Tingratitude commençait à me devenir pesant ; vous me devancez avec tant de célérité, que la plus grande vitesse de ma reconnaissance me parait lente. Je voudrais presque que vous eussiez mérité moins, afin que la proportion des remercîmens et du payement eût été de mon côté. Il ne me reste qu*à dire, que vous méritez même plus que tout ce que je puis payer."
*^ Le service, et la loyauté que je vous dois, se payent d'eux-mêmes en vous les rendant. C'est à votre Majesté à recevoir mes devoirs, et mes devoirs s'étendent jusqu'à votre trône, votre gouvernement, et vos eîifans. Vos sujets, en fesant tout ce qu'ils peuvent, ne font que ce qu'ils doivent.'*
*' Soyez le bien venu ici," dit ensuite le roi, addressant la parole à Banquo ; " vous n'avez pas mérité moins, et ne devez pas être moins connu*"
Le roi, pour témoigner de plus en plus sa reconnaissance à son Général Macbeth, lui promit de se rendre à son château d'Inverness dès le soir même, d'y souper et d'y coucher. Le malheureux Prince ne savait pas que c'était aller à sa destruction.
<^ Etoiles !" s'écria le sanguinaire Macbeth, en allant avertir sa femme de la visite du roi, " étoiles ! cachez vos feux ! Que la lumière ne voie pas mes noirs dessems !
Quoiqu'il fût fort résolu à commettre le régicide, quand il arriva au logis, les remords commencèrent à s'emparer de sa conscience ; mais sa femme, à qui il avait communiqué son dessein, le rassura.
^' La belle espérance," lui demanda-t-elle, " que •vous aviez conçue d'être roi, est-elle endormie? Avezvous peur d'être le même dans vos actions et dans votre valeur^ que vous êtes dans vos désirs? voudriez-
VOUS avoir ce que vous regardez comme Tornement de la vie, et vivre comme un poltron ?'*
** De grâce," lui repondit-il, ** taisez-vous. J'ose faire tout ce qui convient à un homme ; celui qui ose faire davantage, ne Test pas."
" Quelle bête vous a donc engagé à me communiquer votre entreprise ! Quand vous osiez la mettre en exécution vous étiez homme. Ni tems ni place ne s'opposaient alors à votre dessein ; Tun et l'autre se présentent à présent ; cependant cette occasion favorable retient votre bras."
'• Mais si nous manquions notre coup ?"
" Manquer ! Soyez courageux, et nous ne manquerons pas. Pendant que Duncan sera endormi, j'enivrerai ses deux chambellans de vin, de telle manière, qu'ils perdront la mémoire et la raison ; quand ils seront ensevelis dans le sommeil comme dans la mort, que ne pourrons-nous pas, vous et moi, entreprendre sur Duncan saniS garde, et jeter le blâme gur ges officiers ivres ? Ne croira- t-on pas, quand nous aurons marqué ces deux dormeurs de sang, et que nous nous serons servis de leurs dagues, que ce sont eux qui ont commis le meurtre?"
^' Allons, je suis déterminé. Envelopons l'occasion de la plus belle apparence. Il faut qu'un visage faux cache ce que sait un cœur faux."
Cependant, à l'apparence d'un poignard qu'il crut voir par hasard, il s'arrête, les remords se saisissent de lui, son courage l'abandonne, il chancelle, il est irrésolu.
" Est-ce une dague," dit-il, ** que je vois ici devant moi, dont la poignée est vers ma main ? Viens, que je t'empoigne — Je ne t'ai pas, cependant je te vois encore. N'es-tu pas, fatale vision, sensible au tact comme à la vue? Ou n'es-tu qu'une dague imaginaire, ou un être faux, qui procède d'un cerveau échauffé? Je te vois encore dans une forme aussi
palpable, que celle que je tire à présent. Tu me
guides dans le chemin que j'allais suivre, et me dis que je dois me servir d'un tel instrument. Mes yeux sont
les dupes des autres sens, ou les valent tous. Je te
vois encore, et sur ta lame des gouttes de sang, ce qui
n'était pas ainsi auparavant Il n'y a rien de réel en
cela C'est l'entreprise sanguinaire, qui se présente
ainsi à mes yeux. A présent la nature semble être
morte dans la moitié du monde, et les mauvais rêves interrompent le sommeil. A présent la sorcellerie célèbre les sacrifice» de la pâle Hécate ; et le meurtre avec ses pas secrets, comme ceux de Tarquin le ravisseur, marche comme une apparition pour accomplir
son dessein. Terre, n'entends point, où tendent
mes pas, de crainte que les pierres-memea ne découvrent où je suis, et ne privent de la présente horreur le tems qui lui est convenable. Pendant que je menace, il vit. — Je vais, et c'est fait. — Une clochette m'invite ; ne l'entends pas, Duncan ; c'est un signe^ qui te somme de comparaître au ciel ou en enfer."
Il dit, et dès le moment il entra secrètement dans la chambre où couchait le roi, et lui enfonça un poignard dans le sein. MacdufF, qui avait ordre de venir joindre son Prince le lendemain matin, surpris de ne le pas voir paraître, en demanda la raison; le meurtrier prétendit ne nas savoir nourauoi son maître n'était pas
levé. MacdufF alla à l*a chambre, et le trou^Z pasreant dans son sang, et étendu sans vie dans son ht.
Malcolm et Donalbain, les deux fils du roi assassiné, craignant le même sort, pensèrent, que .le meilleur moyen de mettre leurs vies en sûreté était de prendre la fuite : ils la prirent : le premier se retira en Angleterre, et l'autre en Irlande. Le fidèle MacdufF ne tarda pas à suivre Malcolm. Ainsi débarrassé de son prince, et des héritiers de sa couronne, le régicide parvint au sommet de son ambition, et fut élu roi.
Ses crimes n'étaient pas encore à leur comble : il se souvenait de la prophétie des sorcières, que la postérité de Banquo monterait sur le trône. Pour lui en fermer le passage, il conçut un autre dessein diabolique, qui était de l'inviter à un souper avec son fils Fléance, et de les faire assassiner à leur entrée au palais.
Banquo, ne soupçonnant aucun complot contre sa vie, accepta l'invitation, et il fut convenu qu'il se rendrait chez le roi à sept heures du soir. Cependant Macbeth était agité de mille craintes, de peur que son projet n'échouât ; il envoya un domestique avec ordre .de lui amener deux meurtriers. Pendant que son messager était occupé à la recherche des deux hommes dont son maître avait besoin, il sabandonna ii ses
sombres réflexions ; car il n y a point de paix pour ceux qui aspirent à Tempire.
** Mes raisons de craindre Banquo sont gravées dans mon âme,'* dit-il, " il y a dans sa nature ce qui devrait être craint ; il est entreprenant. Au tempérament indomptable de son esprit, il joint la prudence, qui guide sa valeur pour agir en sûreté. Je n'appréhende personne que lui ; en sa présence mon génie se plie, comme on dit que le fesait celui d'Antoine devant César. Il rebuta les sorcières quand elles me donnèrent le titre de roi, et leur ordonna de lui parler. Alors, comme des prophétesses, elles l'appellèrent père d'une race de rois. Elles ont mis sur ma tête une couronne, et entre mes mains un sceptre stérile. Si la chose arrive ainsi, c'est pour ses enfans que j'ai assassiné Duncan, et ce n'est que pour eux que j*ai troublé ma paix. — Quoi ! les enfans de Banquo rois !"
Dans ce moment les deux meurtriers, qu'il avaifc envoyé chercher, se présentèrent à lui ; et les ayant trouvés disposés à exécuter ses ordres sanguinaires, il leur dit :
** Je vous informerai où vous devez l'attendre ; ne manquez pas votre coup. Pour ne point laisser de vide dans votre action, il faut que Fléance son fils, dont la destruction m'est aussi nécessaire que celle de $an père, partage son sort."
"Nous ferons ce que vous commandez," lui répondirent les meurtriers.
Ils ne perdirent pas un moment, et allèrent se placer où l'usurpateur leur avait dit que devaient passer Banquo et son fils : ils parurent bientôt ; les meurtriers se jettèrent d'abord sur le père et le percèrent de coups : ils ne purent atteindre le fils, qui s'apperçut de la trahison, et prit la fuite. Cependant le cruel et sanguinaire Macbeth était déchiré de remords le soir même qu'il attendait compagnie. La reine, aussi eruelle, aussi sanguinaire que son mari, fit des efforts pour mettre so;n esprit en repos.
" Pourquoi," lui demanda-t-elle, " restez-vous seul, abandonné à vos sombres idées, qui devraient être éva* nouies avec ceux qui en sont les objets ? Les choses qui sont sans remède devraient être oubliées. Ce qui est f^it; est fait,"
<* Nous avons," lui répondit le mari, " écorché la couleuvre ; nous ne Tavons pas tuée : mais que le monde tombe en chaos, plutôt que nous mangions nos repas en crainte, et que nous dormions dans ces terribles rêves qui nous agitent pendant la nuit. Dun-
èan est dans son tombeau ; il dort sans interruption. Ni le glaive, ni le poison, rien ne saurait le toucher."
" Allons, allons, adoucissez vos regards farouches ; soyez gai et jovial ce soir parmi vos convives."
" Je le serai ; soyez-le aussi : fesons de nos visages des masques pour nos cœurs, pour déguiser ce qu'ils sont.
Après cette conversation, ils se rendirent dans la salle, où le festin était préparé : pendant que chacun prenait sa place, l'apparition de Banquo prit celle du roi. A cette vue le régicide se trémoussa, parut comme hors de lui-même, et ne put s'asseoir. La compagnie crut d'abord qu'il ne se portait pas bien : sa iemme entreprit de faire une apologie, en disant, que cela lui arrivait souvent, et même dès sa jeunesse ; que l'accès n'était que momentané, et qu'il se trouverait mieux dans l'instant.
A la disparition de Banquo, le meurtrier reprit ses sens, demanda un verre de vin, et but à la santé de toute la table, et à celle de son cher ami Banquo. A ces mots, l'esprit reparut, et replongea le roi dans sa première mélancolie : la couleur de son visage se changea; il devint pâle et tremblant, comme si une fièvre l'avait saisi. Tout le monde fut dans le plus grand étonnement : personne ne savait que penser.
La reine, pour ôter toute occasion de soupçon, souhaita le bon soir à la compagnie, et se retira avec «on mari. Ils se couchèrent ; mais le malheureux prince ne put trouver du repos entre les bras du sommeil. Il résolut d'aller le lendemain trouver les sorcières pour se tranquilliser l'esprit : il les trouva dans un sombre caveau, autour d'un chaudron bouillant, où elles avaient jette plusieurs ingrédiens qui devaient servir à leur sortilège. Elles ne firent point de réponse à ses questions ; mais elles firent paraître devant lui plusieurs apparitions. La première qui se présenta, fut une tête : il voulut lui faire une question ; mais une sorcière lui dît, que cela n'était pas nécessaire ; que l'apparition savait ses pensées.
" Macbeth, Macbeth, Macbeth ! prenez garde à Macduff, Gouverneur de Fife." Elle dit, et disparut.
La seconde apparition fut un enfant ensanglanté. ^' Macbeth, Macbeth," lui dit-elle, '' soyez sanguinaire, hardi, et détermine : moquez-vous du pouvoir des hommes." Elle dit, et disparut.
La troisième apparition fut en enfant couronne, avec un arbrisseau à la main. " Ayez le cœur d'un lion ; soyez fier, et ne prenez garde à rien. Macbeth ne sera jamais vaincu, que quand la grande forêt de Birnam viendra à la haute montagne de Dunsinane contre lui." Elle dît, et disparut.
^' Je ne serai donc jamais vaincu," dit Macbeth, un peu satisfait. *^ Qui peut donner du mouvement à la forêt, commander aux arbres de se déraciner ? Doux présage ! Placé au sommet des grandeurs, Macbeth n'aura rien à craindre d'une faction rebelle : Il finira le bail de la nature, et rendra son dernier soupir au
temps et à la coutume Cependant mon cœur pousse
des sanglots pour savoir une chose. Dites-moi, sœurs inspirées, les enfans de Banquo régneront-ils jamais dans ce royaume ?"
" Ne cherchez pas," lui répon Vrent-elles, " à en savoir davantage."
A l'instant Je chaudron s'enfonce en terre. Le roi déconcerté aux paroles ambigiies qu'il avait entendues, ne savait pas s'il devait en tirer un bon ou un mauvais augure. Une conscience gangrenée, comme la sienne, le rendait triste, méfiant, et mélancolique. Tout ce qui l'environnait, lui portait ombrage ; son ombre reffrayait. Pendant qu'il était dans les plus violentes agitations, Lénox vint lui dire, que MacdufF s'était retiré en Angleterre.
" En Angleterre !" s'écria le roi furieux. ** O temps, tu anticipes mes funestes exploits ! Pour joindre mes pensées à mes actions, je vais, dès ce moment, aller surprendre le château de Macduff, me saisir de Fife, et faire passer au fil de l'épçe s^ fçmme, ses enfans, et tous ceux de sa race."
De son côté la femme de Macduff, éurprise de la fuite de son mari, en demanda la raison au Gouverneur. de Ross: il la pria d'avoir patience.
<* Il n'en avait point/' s'écria-t-elle ; ^* sa fuite e^t
une folie. Quand nos actions ne nous rendent pas traîtres, Jios craintes le font souvent."
" Vous ne savez pas, si c'était sagesse ou crainte.^
** Sagesse ! laisser sa femme, laisser ses enfans, sa maison et ses titres, dans une place d'où il s'enfuit ! Il ne nous aime pas : il n'a pas la preuve que la nature même fournit ; car le pauvre roitelet, le plus petit des oiseaux, défend ses jeunes dans son nid contre
le hibou Tout est crainte dans sa fuite, rien n'est
amour."
" Ma chère cousine, de grâce, moralisez-vous vousmême. Quant à votre mari, il est noble, sage, judi-^ cieux, et connaît mieux que vous les occasions favorables. Je n'ose pas en dire davantage ; mais les temps sont cruels, quand nous sommes des traîtres. Nous ne nous connaissons pas nous-mêmes, quand nous écoutons les bruits de ce que nous craignons. Je pren§
congé de vous."
A peine fut-il parti, qu'un messager vint à la hâte avertir la femme de MacdufF de son danger, et de s'éloigner avec son fils le plus promptement qu'il lui serait possible.
" Où fuirai-je ?". s*écrîa-t-elle. *^ Je n'ai point fait de mal ; mais je me souviens à présent, que je suis dana ce monde, où il est souvent louable de faire du mal, et quelquefois dangereux de faire du bien."
Elle n'eut pas plutôt achevé cea mots, qu'elle vit entrer deux meurtriers, qui s'informèrent d'abord où était son mari; et ayant appris qu'il n'était pas au logis, l'un deux se jetta sur le fils et le tua. La mère n'eut que le temps de s'enfuir : les meurtriers la poursuivirent, l'atteignirent, et la firent tomber sous leurs coups. Le Gouverneur de Ross, ayant appris tant d'horreurs, se hâta de se rendre en Angleterre, pour en communiquer la nouvelle à l'infortuné Macduff.
" Votre château est pris," lui dit-il ; " votre femme et vos enfans ont été massacrés d'une manière sauvage !"
** Quoi ! ma femme et mes enfans T*
" Femmes, enfans, domestiques, tout ce qu'on a pu trouver."
" Le barbare n'a point d'enfans— — Tous mes beaux enfans ? Avez* vous dit tous ? Quoi! tous? Oh!
tison d'enfer ! Tous ! Quoi ? — Tous mes beaux enfanç, même leur mère enlevée !"
** Consolez-vous," dit Malcolm. ** Que notre grande vengeance nous prépare des remèdes pour guérir ce chagrin mortel ! Allons, partons dans Tinstant, L'An-» gleterre nous prête le bon Général Siward avec dix mille hommes. L'univers ne nous fournit pas un meilleur soldat ni plus expérimenté. Combattez le tyran sans titre, avec un sceptre ensanglanté, comme il convient à un homme de le faire."
" Je le ferai ; mais il faut aussi que je sente comme un homme. Je ne saurai? m'empêcher de me souvenir, que c'est par rapport à moi, qu'ils furent tous massacrés. Ce ne sont pas leurs propres démérites, ce sont les miens, qui les ont fait tomber sous les poignards des meurtriers,"
" Que cette consîdéi'^tion soit une pierre pour aiguiser votre épée. Changez le chagrin en courroux ; n*émoussez pas votre valeur ; augmentez-en la rage."
" Oh ! je pourrais représenter le rôle d'une femmç avec mes yeux, et faire le fanfaron avec ma langue. Mais, ô Dieux ! abrégez toute interruption* Faites paraître cet ennemi de l'Ecosse et le mien face à face. Mettez-le à la distance de mon épée ; s'il échappe, que le Ciel alors lui pardonne."
" Voilà un discours mâle et nerveux. Allons sans délai trouver le Roi d*Angleterre : nos forces sont prêtes : nous n'avons besoin de rien, que de prendre congé de lui. Macbeth a mis le comble à ses crimes ; il chancelle, il est sur le point d'être ébranlé, l'abîme est creusé sous ses pies, et les puissances d'en haut nous fournissent lea moyens de l'y faire tomber."
Ils ne perdirent pas un moment de tem.ps : l'usurpateur fut fort surpris, quand on vint lui dire que les Anglais avançaient avec dix mille hommes : il ne fut pas effrayé de leur approche : il se souvint de la prédiction, qu'il ne serait pas vaincu, à moins que la forêt de Birnam ne vînt à Dunsinane.,
Cependant les Anglais fesaient des progrès dan« leur marche, et arrivèrent dans la forêt de Birnam. Le brave Malcolm ordonna à chaque soldat de couper une branche, et de la porter devant lui, pour cacher le nombre des troupes, et pour faire prendre le change à l'ennemi* Macbeth, sachant à n'en pouvoir pa§
douter que l'ennemi approchait, prit son conseil dans le * désespoir, et fortifia à la hâte le château de Dunsinane.
" Que Ton déployé," s'écria-t-il, ** nos drapeaux sur les murs extérieurs. Le bruit court encore, Ils viennent, mais la force du château peut braver un siège. Que les Anglais se présentent ici, et qu'ils y restent, jusqu'à ce que la famine les ait fait périr."
Dans le temps qu'il parlait avec tant d'intrépidité, Seyton, un de ses officiers, vint lui dire, que la Reine était morte. Pour surcroit de mauvaise nouvelle, un messager lui annonça, que regardant vers Birnam, il lui semblait que la forêt était en mouvement. Le régicide commença à entrevoir le vrai sens des paroles de l'apparition, et devint furieux.
** Aux armes, aux ^rmes !" s'écria-t-il ; " si ce que dit le messager est vrai, je ne saurais prendre la fuite, ni m'arrêter ici. Je souhaiterais que l'univers fût un chaos. — Que Ton sonne la trompette. — Vents ! soufflez.— Destruction ! venez, — Au moins mourrai-je avec fermeté."
Cependant Macduff, Malcolm et leur armée, avançaient, avec des branches à la main, vers le château de Dunsinane ; et quand ils furent plus près, Malcolm ordonna aux soidats de les jeter à terre, et de se montrer tels qu'ils étaient. Macbeth, voyant qu'il ne pourrait pas faire tête à tant de forces réunies, ne voulut pas attendre l'issue d'un siège ; il sortit de son château, et résolut d'attaquer le plus brave qui se était présenterait.
Le vaillant MacdufF de son côté fut impatient de rencontrer le meurtrier de sa femme et de ses enfans. Ils se rencontrèrent bientôt ; l'un et l'autre, également furieux, mirent l'épée à la main : Macbeth, le cruel Macbeth, périt. Ainsi finit sa vie, tissue de crimes les plus horribles ; digne châtiment d'un monstre en forme humaine, et qui semblait braver le ciel et la terre. Macduff, le brave Macduff, lui coupa la tête, la montra à toute l'armée, et proclama Malcolm Roi d'Ecosse, La proclamation passa de rang en rang: l'air retentit de cris de joie ; Vive le Roi Malcolm !
Les Anciens nous out transmis presque tous les arts, qui sont ressuscites avec les lettres ; mais nous l'emportons sur eux dans la marine militaire. Tyr et Sydon, Cartilage et Rome, n*ont presque vu que la Méditerranée ; et pour courir cette mer, il ne fallait que des radeaux, des galères, et des rameurs. Les combats alors pouvaient être sanglans ; mais Tart de la construction et de Tarmeraent des flottes, ne devait pas être savant. Pour traverser de l'Europe en Afrique, il ne fallait, pour ainsi dire, que des bateaux plats, qui débarquaient des Carthaginais ou des Romains : car ce furent presque les seuls peuples qui rougirent la mer de leur sang. Les Athéniens et les républiques de l'Asie, firent heureusement plus de commerce que de carnage.
Après que ces nations fameuses eurent laissé la terre et la mer à des brigands et à des pirates, la marine resta, durant douze siècles, dans le néant où étaient tombés tous les autres arts. Ces essaims de barbares, qui dévorèrent le cadavre et le squelette d^ Rome, vinrent de la mer Baltique, sur des radeaux ou des pirogues, ravager et piller nos côtes de l'océan ; mais sans s'écarter du continent. Ce n'étaient point des voyages, mais des descentes qui se renouvellaîent chaque jour. Les Danois et les Normands n'étaient point armés en course^ et ne savaient guères se battre que sur terre.
Enfin, le hasard ou la Chine donna sa boussole à l'Europe, et la boussole lui donna l'Amérique. L'aiguille aimantée montrant aux navigateurs de combien îls s'approchaient ou s'éloignaient du Nord, les enhardit à tenter de plus longues courses, à perdre la terre de vue durant des mois entiers. La géométrie et l'astronomie apprirent à mesurer la marche des astres, à fixer par eux les longitudes, et à estimer à peu près de combien on avançait à l'Est ou à l'Ouest. Dèslors on devait savoir à quelle hauteur, à quelle distance on se trouvait de toutes les côtes de la terre. Quoique la connaissance des longitudes soit beaucoup plus inexacte que celle des latitudes, l'une et l'autre eurent bientôt assez hâté Içs progrès de la navigation, pour
faire éclorre Tart de la guerre navale. Cependant elle débuta par des galères qui étaient en possession de la Méditeranée. La plus fameuse bataille de la marine moderne, fut celle de Lepante, qui fut livrée il y a deux cents ans, entre deux cent cinq galères des Chrétiens, et deux cent soixante des Turcs. L'Italie, qui a tout trouvé et n'a rien gardé, l'Italie seule avait construit ce prodigieux armement ; mais alor selle avait le double du commerce, des richesses, de la population qui lui restent aujourd'hui. D'ailleurs, ces ga* 1ères n'étaient ni si longues, ni si larges, que celles de nos jours, comme l'attestent encore d'anciennes carcasses qui se conservent dans l'arsenal de Venise. La chiourme consistait en cent cinquante rameurs, et les troupes n'étaient que de quatre-vingts hommes par bâtiment. Aujourd'hui Venise a de plus belles galères, et moins de puissance sur cette mer qu'elle épouscy et que d'autres sillonnent et labourent.
Mais les galères étaient bonnes pour des forçats ; il fallait de plus forts vaisseaux pour des soldats. L'art de la construction s'accrut avec celui de la navigation. Philippe II. Roi de toutes les Espagnes et aes deux Indes, employa tous les chantiers d'Espagne et de Portugal, de Naples et de Sicile, qu'il possédait alors, à construire des navires d'une grandeur, d'une force extraordinaires ; et sa flotte prit le nom de l'/wvincible Armada. Elle était composée de cent trente vaisseaux, dont près de cent étaient les plus gros qu'on eût encore vus sur l'océan. Vingt caravelles, ou petits bâtimens, suivaient cette flotte, voguaient et combattaient sous ses ailes. L'enflure Espagnole du seizième siècle s'est prodigieusement appesantie sur une description exagérée et pompeuse de cet armement si formidable. Mais ce qui répandit la terreur et l'admiration il y a deux siècles, servirait de risée aujourd'hui. Les plus grands de ces vaisseau^c ne seraient que du troisième rang dans nos escadres. Ils étaient si pesamment armés et si mal gouvernés, qu'ils ne pouvaient presque se remuer, ni prendre le vent, ni venir à l'abordage, ni obéir à la manœuvre dans des temps orageux. Les matelots étaient aussi lourds que les vaisseaux étaient massifs, les pilotes .ptesqu'aussi ignorans que les matelots.
Les Anglais, qui connaissaient déjà toute la faiblesse et le peu d'habileté de leurs ennemis sur la mer, se
reposèrent du soin de leur défaite sur leur inexpérience. Contents d'éviter l'abordage de ces pesantes machines, ils en brûlèrent une partie. Quelques-un» de ces énormes galions furent pris, d'autres désem* parés. Une tempête survint. La plupart avaient perdu leurs ancres ; ils furent abandonnés par l'équipage à la fureur des vagues, et jettes, les uns sur les côtes occidentales de l'Ecosse, les autres sur les côtes d'Irlande. A peine la moitié de cette invincible flotte put retourner en Espagne, où son délabrement^ joint à l'effroi des matelots, répandit une consternat'on dont la nation ne se releva plus ; abattue à jamais par la perte d'un armement qui lui avait coûté trois ans de préparatifs, où ses forces et ses revenus s'étaient comme épuisés.
La chute de la marine Espagnole fit passer le sceptre de la mer aux mains des Hollandais. L'orgueil de leurs anciens tyrans ne pouvait être mieux puni, que par la prospérité d'un peuple forcé, par l'oppression, à briser le joug des rois. Lorsque cette République IcVait la tête hors de ses marais, le reste de l'Europe était plongé dans des guerres civiles par le fanatis»e. Dans tous les états, Ja persécution lui préparait des citoyens. L'inquisition que là ivlâison u Autriche voulait étendre dans les pays de sa domination ; les bûchers, que Henri H. allumait en France ; tout concourut à donner à la Hollande un peuple immense de réfugiés. Elle n'avait ni terres, ni moissons pour les nourrir. Il leur fallut chercher une subsistance par mer, dans le monde entier. Lisbonne, Cadix, et Anvers, fesaient presque tout le commerce de l'Europe sous un même souverain, que sa puissance et son ambition rendaient l'objet de la haîne et de l'envie. Les nouveaux républicains, échappés à sa tyrannie, excités, par le ressentiment et le besoin, se firent corsaires, et se formèrent une marine aux dépens des Espagnols et des Portugais, qu'ils détestaient. La France et l'Angleterre, qui ne voyaient que l'humiliation de la Maison d'Autriche dans le progrès de la république naissante, l'aidèrent à garder des conquêtes et des dépouilles, dont elles ne connaissaient pas encore tout le prix. Ainsi les Hollandais s'assurèrent des établissements partout où ils voulurent porter leurs armes ; s'affermirent dans leurs acquisitions, avant
qu'on pût en être jaloux ; et se rendirent insensiblement les maîtres de tout le commerce par leur industrie, et de toutes les mers par la force de leurs escadres.
Les troubles domestiques de l'Angleterre fovorisèrent quelque temps cette prospérité, sourdement acquise dans des pays éloignés. Mais enfin Cromwell éveilla dans sa patrie la jalousie du commerce. Elle était naturelle à un peuple insulaire. Partager l'empire de la mer, c'était le céder. Les Hollandais résolurent de le garder. Au lieu de s'allier avec l'Angleterre, ils s'exposèrent courageusement à la guerre. Ils combattirent long-temps avec des forces inégales ; et cette opiniâtreté contre les revers, leur conserva, du moins, une honorable rivalité. La supériorité dans la construction, dans la forme des vaisseaux, doana souvent la victoire à leurs ennemis : mais les vaincus ne firent point de pertes décisives.
Cependant, ces longs et terribles combats avaient épuisé, du moins ralenti, la vigueur des deux nations,^ lorsque Louis XIV. voulant profiter de leur affaiblissement réciproque, aspira à l'empire des mers. En prenant les rênes de son Royaume, ce Prince n'avait trouvé dans ses ports que huit ou neuf vaisseaux demipourris ; encore n'étaient-ils ni du premier, ni du second rang. Richelieu avait su jeter une digue devant la Rochelle, mais non créer une marine, dont Henri IV. et son ami Sully devaient pourtant avoir conçu le projet ; mais tout ne pouvait naître à la fois que dans le beau siècle de la nation Française. Louis, qui saisissait, du moins, toutes les idées de grandeur qu'il n'enfantait pas, établit un conseil de construction dans chacun des cinq ports qu'il ouvrit à la marine royale ou militaire. Il créa des chantiers et des arsenaux. En moins de vingt ans, la France eut cent vaisseaux de ligne.
Ces forces s'essayèrent d'abord contre les Barbaresques, qui furent châtiés. Ensuite elles firent baisser le pavillon à l'Espagne. Delà, se mesurant avec les flottes, tantôt séparées, tantôt combinées, de l'Angleterre et de la Hollande, presque toujours elles emportèrent l'honneur et l'avantage du combat. La première défaite mémorable qu'essuya la marine Françaisp, fut en 1692, lorsqu'avec quarante vaisseaux.
elle attaqua vis-à-vis de la Hougue quatre vingt-dix vaisseaux Anglais et Hollandais, pour donner à TAngleterre un roi qu'elle ne voulait pas. Le parti le plus nonibreux eut la victoire. Jacques IL sentit un plaisir involontaire, en voyant trionapher le peuple qui le repoussait ; comme si, dans ce moment, Tamour aveugle de la patrie l'eût emporté contre lui dans son cœur sur l'ambition du trône. Depuis cette journée, la France vit décliner ses forces navales.
L'Angleterre prit dès lors une supériorité, qui Va portée au comble de la prospérité. Une nation, qui se voit aujourd'hui la première sur toutes les mers, s'imagine aisément qu'elle y a eu toujours l'empire. Tantôt elle fait remonter sa puissance maritime jusqu'au temps de César : tantôt elle veut avoir régné sur l'océan, du moins au neuvième siècle. Peut-être un jour, les Corses, qui ne sont rien, quand ils seront devenus un peuple maritime, écriront et liront dans leurs fastes, qu'ils ont toujours dominé sur la Méditerranée. Telle est la vanité de l'homme ; il a besoin d'aggrandir son néant dans le passé comme dans l'avenir. La vérité seule, qui vit avant et après les nations, dit qu'il n'y a point eu de marine en Europe depuis l'ère Chrétienne jusqu'au seizième siècle. Les Anglais êux-mêmcs n'en avaient pas besoin, tant qu'ils furent les maîtres de la Normandie et des côtes de la France.
Lorsque Henri VIIL voulut équiper une flotte, il fut obligé de louer des vaisseaux de Hambourg, de Lubeck, de Dantzick ; mais surtout de Gênes et de Venise, qui savaient seules construire et conduire une marine ; qui fournissaient les navigateurs et les Amiraux ; qui donnaient à l'Europe un Colomb, un Améric, un Cabot, un Verezani, ces hommes divins, par qui le monde est devenu si grand. Elisabeth eut besoin d'une force navale contre l'Espagne. Elle permit à des citoyens d'armer des vaisseaux pour courir sur les ennemis de l'Etat. Cette permission forma des soldats matelots. La Reine alla voir un vaisseau qui avait fait le tour du monde : elle y embrassa Drake, en le créant Chevalier. Elle laissa quarante-deux vaisseaux du guerre à ses successeurs. Jacques I. et Charles L ajoutèrent quelques navires aux forces navales qu'ils avaient reçues avec le trône ; mais les Commandans de cette marine étaient pris dans
la noblesse, qui, contente des honneurs, laissait les travaux à des pilotes. L'art* ne fesait point de progrès.
Le parti qui détrôna les Stuarts avait peu de Nobles. Les vaisseaux de ligne furent donnés à des Capitaines d'une naissance commune, mais d'une habileté rare dans la navigation. Ils perfectionnèrent, ils illustrèrent la marine Anglaise.
Charles IL en remontant sur le trône, la trouva forte de cinquante-six vaisseaux. Elle s'augmenta sous son règne, jusqu'au nombre de quatre vingt-trois bâtiments, dont cinquante-huit étaient de ligne. Cependant elle déclina vers les derniers jours de ce Prince. Mais Jacques IL son frère, la rétablit dans son premier éclat, féleva même à plus de splendeur. Grand Amiral, avant d'être roi, il avait inventé Tart de commander la manœuvre sur les flottes, par les signaux des pavillons. Quand le Prince d'Orange, son gendre, prit sa couronne, la marine Angloise était composée de cent soixante et trois vaisseaux de toute grandeur, armés de sept mille canons, et montées par quarante deux mille hommes d'équipage. Cette force doubla pendant la guerre pour la succession d'Espagne. Elle a fait depuis des progrès tels, que l'Angleterre se Cïôil clx étSt ae balancer àcule, par ses forces navales, toute la marine de l'Univers. Cette puissance est sur mer, ce qu'était Rome sur la terre quand elle tomba de sa grandeur.
La nation Anglaise regarde sa marine comme le rempart de sa sûreté, comme la source de ses richesses. C'est dans la paix, comme dans la guerre, le pivot de ses espérances. Aussi leve-t-elle, et plus volontiers, et plus promptement, une flotte qu'un bataillon. Elle n'épargne aucun moyen de dépense, aucune ressource de poHtique, pour avoir des hommes de mer.
Elle y employé d'abord l'attrait des récompenses. Le Parlement, en 174^4, déclara que toutes les prises que' ferait un vaisseau de guerre, appartiendraient aux officiers et à l'équipage du navire vainqueur. Il accorda de plus cinq livres Sterling de gratification à chaque Anglais qui, dans le combat, se serait élancé sur la navire ennemi, pris ou coulé à fond. A l'appât du gain, le Gouvernement ajoute les voies de la force, si la nécessité l'exige. Dans les temps de guerre, on enlève les matelots de la marine marchande.
^Vn LA MARINE. 285
Rîen n'est plus contraire, en apparence, à la liberté nationale, que ces coups d'autorité qui frappent à la fois sur les hommes et sur le commerce. Cependant, quand ces actes de violence n'ont lieu qu'en conséquence des besoins de l'état, on ne peut les regarder comme des attentats contre la liberté, parce qu'ils ont pour objet la sûreté publique, l'intérêt particulier de ceux même qui paraissent en être les victimes ; et que l'état de société exige que chaque volonté particulière soit soumise à la volonté générale. D'ailleurs, le matelot n'est à la charge du public, que lorsqu'il le sert. Les expéditions en sont plus secrètes et'^plus promptes ; les équipages ne sont jamais oisifs. Enfin, fût-ce un inconvénient, est-il pire que la servitude perpétuelle où les classes tiennent les matelots de toute l'Europe ?
La marine est un nouveau genre de puissance, qui doit changer la face du monde. Elle a fait tomber l'ancien système d'équilibre. L Allemagne, qui tenait Ja balance entre les maisons d'Autriche et de Bourbon, l'a cédée à l'Angleterre. C'est cette île qui dispose aujourd'hui du continent. Comme elle est voisine, par ses vaisseaux, de tous les pays qui tiennent à la mer^ elle peut faire du bien et du mal à plus d'un Etat. Elle a donc plus d'alliés, plus de considération et d'influence. C'est elle qui domine en Amérique, parce qu'elle y possède des hommes et des arts, au lieu d'or et de matières de luxe. Elle seule est le levier du monde. Voyez comme elle prépare les révolutions ; comme elle promène sur ses flottes le destin des nations ! On l'accuse de vouloir être seule maîtresse de la mer et du commerce. Cet empire, dont elle pourrait s'emparer pour un moment peut-être, entraînerait sa perte. La monarchie universelle des mers, n'est pas un projet moins vain que celle de la terre.
La France crie et répète qu'il faut établir un équilibre de puissance sur mer ; mais on la soupçonne de n'y vouloir point de maîtres, pour n'avoir plus de rivaux sur le continent ; du moins elle n'a persuadé jusqu'à présent que l'Espagne. C'est un bonheur pour l'Europe, que les forces de la mer fassent une diversion à celles de la terre. Une puissance qui a des côtes à garder, ne peut aisément franchir ies barrières de ses voisins. Il lui faut des préparatifs immenses : de^
286 SUR LE COMMEHCE.
troupes innombrables ; des arsenaux de toute espèce ; une double provision de moyens et de ressources, pour exécuter des projets de conquête. Depuis que 1* Europe navigue, elle jouit d'une plus grande sécurité audedans, d une influence prépondérante au dehors. Ses guerres ne sont peut-être, ni moins fréquentes, ni moins sanglantes ; mais elle en est moins ravagée, moins affaiblie. Les opérations y sont conduites avec plus de concert, de combinaison, et moins de ces grands effets qui dérangent tous les systèmes. Il y a plus d'efforts, et moins de secousses. Toutes les passions des hommes sont entraînées vers un certain bien général, un grand but politique, un heureux emploi de toutes les facultés physiques et morales. Quel est-il ? Le commerce.
BVU LE COMMERCE.
Si la navigation est née de la pêche, comme la guerre de la chasse, la marine est sortie du commerce. On a d'abord voyagé sur mer, pour posséder ; on a conquis un monde, pour enricher l'autre. Cet objet de conquête a fondé le commerce ; et pour soutenir le commerce, il a fallu des forces navales, qui sont ellesmêmes le produit de la navigation marchande. Les Phéniciens, situés sur les bords de la mer, aux confins de l'Asie et de TAfrique, pour recevoir et répandre toutes les richesses de l'ancien monde ; les Phéniciens ne fondèrent des colonies, ne bâtirent des villes, que pour le commerce. A Tyr, ils étaient les maîtres de la Méditerranée ; à Carthage, ils jettèrent les fondements d'une République qui commerça par l'océan sur les meilleures côtes de l'Europe.
Les Grecs succédèrent aux Phéniciens ; les Romains aux Carthaginois et aux Grecs ; ils furent les maîtres de la mer comme de la terre ; mais ils ne firent d'autre commerce que celui d'apporter pour eux en Italie, toutes les richesses de l'Afrique, de l'Asie, et du monde conquis. Quand Rome eut tout envahi, tout perdu, le commerce retourna, pour ainsi dire, à sa source vers l'Orient. C'est là qu'il se fixa, tandis que les Barbares inondaient l'Europe. L'empire fut divisé^
les armes et la guerre restèrent dans rOccident ; mais ritalie conserva du moins une communication avec le Levant, où coulaient toujours les trésors de Tlnde.
Les Croisades épuisèrent en Asie toutes les fureurs de zèle et d'ambition, de guerre et de fanatisme, qui circulaient dans les veines des Européens ; mais elles rapportèrent en Europe le goût du luxe Asiatique ; et elles rachetèrent par un germe de commerce et d'industrie, le sang et la population qu'elles avaient coûté. Trois siècles de guerre et de voyages en Orient donnèrent à l'inquiétude de l'Europe, un aliment dont elle avait besoin pour ne pas périr d'une sorte de consomption interne ; ils préparèrent cette effervescence de génie et d'activité, qui, depuis, s'exhala et se déploya dans la conquête et le commerce des Indes Orientales et de TAmérique.
Les Portugais tentèrent de doubler l'Afrique, mais pas à pas. Ils s'emparèrent successivement de toutes les pointes, de tous les ports qui devaient les conduire au Cap de Bonne-Espérance. Ils employèrent quatrevingts ans à se rendre maîtres de toute la côte occidentale où finit ce grand Cap. En 1497, Vasco de Gama franchit cette barrière ; et remontant la côte orientale de l'Afrique, il alla, par un trajet de douze cens lieues, aboutir à la côte de Malabar, où devaient fondre les trésors des plus riches pays de l'Asie. Ce fut là le théâtre des conquêtes des Portugais.
Tandis que cette nation avait les marchandises, l'Espagne s'emparait de ce qui les achète, des mines d'or et d'argent. Ces métaux devinrent non seulement un véhicule, mais encore une matière de commerce. Ils attirèrent d'abord tout le reste, et comme signe, et comme marchandise. Toutes les nations en avaient besoin pour faciliter l'échange de leurs denrées, pour s'approprier les jouissances qui leur manquaient. L'épanchement du luxe et de l'argent du midi de l'Europe, changea la face et la direction du commerce, en même-temps qu'il en étendit les limites.
Cependant, les deux nations, conquérantes des deux Indes, négligèrent les arts et la culture. Pensant que l'or devait tout leur donner, sans songer au travail qui seul attire Tor, elles apprirent un peu tard, mais à leurs dépens, que l'industrie, qu'elles perdaient, valait
«288 8tjn LK COMMERCE.
mieux que les richesses qu*elles acquéraient; et ce fut la Hollande qui leur fit cette dure leçon»
Les Espagnols devinrent où restèrent pauvres avec tout Tor du monde ; les Hollandais furent bientôt riches, sans terres et sans mines. C'est une nation au service de toutes les autres, mais qui s'est louée à trèshaut prix. Dès qu'elle se fut réfugiée au sein de la mer, avec l'industrie et la liberté, qui sont ses dieux tutélaires, elle s'apperçut, qu'elle n'avait pas même assez de terre pour nourrir le sixième dé sa population. Alors elle jetta les yeux sur la face du globe, et se dit à elle-même : *^ Mon domaine est le monde entier ; j'en jouirai par ma navigation et mon commerce. Toutes les terres fourniront à ma subsistance ; tous les peuples à mon aisance." Entre le nord et le midi de l'Europe, elle prit la place de la Flandre, dont elle s'était détachées pour n'appartenir qu'à elle-même.— Bruges et Anvers avaient attiré l'Italie et l'Allemagne dans leurs ports ; la Hollande devint à son tour l'entrepôt de toutes les Puissances, riches où pauvres, mais commerçantes. Non contente d'appeller les autres nations, elle alla chez elles acheter de l'une ce qui manquait à l'autre ; apporter au nord les subsistanceiè du midi ; vendre aux Espagnols des navires pour des cargaisons ; échanger sur la Baltique du vin pour du bois. Elle imita les intendants et les fermiers des grandes maisons, qui, par le gain et les profits qu'ils y font, se mettent en état de les acheter tôt au tard. C'est pour ainsi dire, aux frais de l'Espagne et du Portugal, que la Hollande vint à bout d'enlever à ces Puissances une partie de leurs conquêtes dans les deux Indes, et presque tout le profit de leurs colonies. Elle sut endormir la paresse de ces conquérants superbes ; et par son activité, sa vigilance, surprendre la clef de leurs trésors, dont elle ne leur laissait que la cassette, qu'elle avait soin de vider à mesure qu'ils la remplissaient. C'est ainsi qu'un peuple roturier ruina des peuples gentilshommes ; mais au jeu le plus honnête et le plus légitime qui soit dans les combinaisons de la fortune.
Tout favorisa la naissance et les progrès du commerce de la république : sa position sur les bords de la mer, à l'embouchure de plusieurs grandes rivières ; sa proximité des terres les plus abondantes ou le^
mieux cultivées de l'Europe ; ses liaisons naturelles avec r Angleterre et T Allemagne, qui la défendaient contre la France ; le peu d'étendue et de fertilité de son terrein, qui forçait ses habitants à devenir pêcheurs, navigateurs, courtiers, banquiers, voituriers, commissionaires ; à vivre, en un mot, d'industrie, au défaut de domaine. Les causes morales se joignirent à celles du climat et du sol, pour établir et hâter sa prospérité : la liberté de son gouvernement, qui ouvrit un asile à tous les étrangers mécontents du leur ; la liberté de sa religion, qui laissait à toutes les autres un exercice public et tranquille, c'est à dire, l'accord du cri de la nature avec celui de la conscience, des intérêts avec les devoirs, en un mot, la tolérance, cette religion universelle de toutes les âmes justes et écî-airées, amies du ciel et de la terre, de Dieu comme leur père, des hommes comme leurs frères. Enfin, la république commerçante sut tourner à son profit tous les évènemens, et faire concourir à son bonheur les calamités et les vices des autres nations.
Cette industrie de la Hollande, où se mêla beaucoup de cette finesse politique qui sème la jalousie et les différends entre les nations, ouvrit enfin les yeux à d'autres puissances. L'Angleterre fut la première à s'apperçevoir qu'on n'avait pas besoin de l'entremise des Hollandais pour trafiquer. Cette nation, chez qui les attentats du despotisme avaient enfanté la liberté, parce qu'ils précédèrent la corruption et la mollesse, voulut acheter les richesses par le travail qui en est le contrepoison. Ce fut elle qui, la première, envisagea le commerce, comme la science et le soutien d'un peuple éclairé, puissant et même vertueux. Elle y vit moins une acquisition de jouissances, qu'une augmentation d'industrie; plus d'encouragement et d'activité pour la population, que de luxe et de magnificence pour la représentation. Appellée à commercer par sa situation, ce fut là l'esprit de son gouvernement, et le levier de son ambition. Tous ses ressorts tendirent à ce grand objet. Mais dans les autres monarchies, c'est le peuple qui fait le commerce ; dans cette heureuse constitution, c'est l'état ou la nation entière : toujours, sans doute, avec le désir de dominer, qui renferme celui d'asservir, mais du moins avec des moyens
qui font le bonheur du monde, avant de le soumettre. Par la guerre, le vainqueur n'est guère plus heureux que le vaincu, puisqu'il ne s'agit entre eux que de sang et de plaies : mais par le commerce, le peuple conquérant introduit nécessairement l'industrie dans un pays qu'il n'aurait pas conquis si elle y avait été, ou qu'il ne garderait pas, si elle n'y était point entrée avec lui. C'est sur ces principes que l'Angleterre a fondé son commerce et sa domination, et qu'elle a réciproquement, et tour à tour, étendu l'un par l'autre.
Les Français, situés sous un ciel et sur un sol également heureux, se sont long-tems flattés d'avoir beaucoup à donner aux autres nations, et presque rien à leur demander. Mais Colbert sentit que, dans la fermentation où se trouvait de son tems toute l'Europe, * il y aurait un gain évident pour la culture et les productions d'un pays qui travaillerait sur celles du monde entier. Il ouvrit des manufactures à tous les arts. Les laines, les soieries, les teintures, les broderies, les étoffes d'or et d'argent, acquirent dans les mains des Français un raffinement de luxe et de goût, qui les fit rechercher partout de cette noblesse qui possède les plus riches fonds de terre. Pour augmenter le produit des arts, il fallut posséder les matières premières, et le commerce direct pouvait seul les fournir. Les hasards de la navigation avaient donné des possessions à la France dans le Nouveau Monde, comme à tous les brigands qui avaient couru la mer. L'ambition de quelques particuliers y avait formé des colonies, qui s'étaient nourries d'abord et même aggrandies par le commerce des Hollandais et des Anglais. Une marine nationale devait rendre à la métropole cette liaison "naturelle avec ses colons. Le gouvernement éleva donc ses forces navales à l'appui de sa navigation commerçante. La nation dut faire alors un double profit sur la matière et l'art de ses manufactures. Elle poussa cette branche précaire et momentanée avec une vigueur, une émulation, qui devait laisser longtems ses rivaux en arrière ; et la France jouit encore de la supériorité sur les autres nations, dans tous les arts de luxe et de décoration qui attirent les richesses à l'industrie.
La mobilité naturelle du caractère national, sa frivolité même, a valu des trésors à l'état, par l'heureuse
contagion de ses modes. Semblable à ce sexe délicat «t léger, qui nous montre et nous inspire le goût de la parure, le Français domine dans les cours, au moin» par la toilette ; et son art de plaire est un des secrets de sa fortune et de sa puissance. D'autres peuples ont maîtrisé le monde par ces mœurs simples et rus^ tiques, qui font les vertus guerrières ; lui seul y devait régner par ses vices. Son empire durera, jusqu'à ce qu'avili sous les pieds de ses maîtres par des coups d'autorité sans principes et sans bornes, il devienne méprisable à ses propres yeux. Alors, avec sa confiance en lui-même, il perdra cette industrie, qui est une des sources de son opulence et des ressorts de son activité. Bientôt il n'aura plus ni manufactures, ni colonies, ni commerce.
Cette nouvelle âme du monde moral s'est insinuée de proche en proche, jusqu'à devenir comme essentielle à l'organisation ou à l'existence des corps politiques. Le goût du luxe et des commodités a donné l'amour du travail, qui fait aujourd'hui la principale force des états. A la vérité, les occupations sédentaires des arts méchaniques, rendent les hommes plus sensibles aux injures des saisons, moins propres au grand air, qui est le premier aliment de la vie. Mais enfin, on est encore plus heureux d'énerver l'espèce humaine sous les toits des ateliers, que de l'aguerrir sous les tentes, puisque la guerre détruit quand le commerce crée. Par cette utile révolution dans les mœurs, les maximes générales de la politique ont changé l'Europe. Ce n'est plus un peuple pauvre qui devient redoutable à une nation riche. La force est aujourd'hui du côté des richesses, parce qu'elles ne sont plus le fruit de la conquête, mais l'ouvrage des travaux assidus, et d'une vie entièrement occupée. L'or et l'argent ne corrompent que les âmes oisives, qui jouissent des délices du luxe, au séjour des intrigues et des bassesses, qu'on appelle grandeur. Mais ces métaux occupent les bras et les doigts du peuple ; mais ils excitent dans les campagnes à reproduire ; dans les villes maritimes, à naviguer; dans le centre d'un état, à fabriquer des armes, des habits, des meubles, des édifices. L'homme est aux prises avec la nature : sans cesse il la modifie, et sans cesse il en est modifié. Les peuples sont taillés et façonnés par les
arts qu'ils exercent. 8i quelques métiers amollissent et dégradent l'espèce, elle s'endurcit et se répare dans d'autres. S'il est vrai que l'art la dénature, du moins elle ne se repeuple pas pour se détruire, comme chez les nations barbares des tems héroïques. Sans doute, il est facile, il est beau de peindre les Romains, avec le seul art de la guerre, subjuguant tous les autres arts, toutes les nations oisives ou commerçantes, policées ou féroces ; brisant ou méprisant les vases de Corinthe, plus heureux sous leurs dieux d'argile qu'avec les statues d'or de leurs Empereurs ; mais il est encore plus doux, et plus beau peut-être, de voir toute l'Europe peuplée de nations laborieuses, qui roulent sans cesse autour du globe, pour le défricher et l'approprier à l'homme ; agiter par le souffle vivifiant de l'industrie, tous les germes réproductifs de la nature ; demander aux abîmes de l'océan, aux entrailles des rochers, ou de nouveaux soutiens, ou de nouvelles jouissances ; remuer et soulever la terre avec tous les leviers du génie ; établir entre les deux hémisphères, par les progrès heureux de l'art de naviguer, comme des ponts volants de communication, qui rejoig»^ent un continent à l'autre ; suivre toutes les routes du soleil ; franchir les barrières annuelles, et passer des tropiques aux pôles sous les ailes des vents ; ouvrir, en un mot, toutes les sources de la population et de la volupté, pour les verser par mille canaux sur la face du monde. C'est alors, peut-être, que la divinité contemple avec plaisir son ouvrage, et ne se repent pas d'avoir fait l'homme.
Telle est rima2:e du commerce. Admirez ici le génie du négociant. Le même esprit qu'avait Newton pour calculer la marche des astres, il l'employé à suivre la marche des peuples commerçants qui fécondent la terre. Ses problêmes sont d'autant plus difficiles à résoudre, que les conditions n'en sont pas prises dans les loix invariables de la nature, comme les hypothèses du géomètre ; mais dépendent des caprices des hommes et de l'instabilité de mille évènemens. Cette justesse de combinaisons que devaient avoir Cromwell et Richelieu, l'un pour détruire, l'autre pour cimenter le despotisme des rois, il la possède, et va plus loin ; car il embrasse les deux mondes dans soh coup d'œil, et dirige ses opérations sur une infinité de
rapports qu'il n'est donne que rarement à Thomme d'état, ou même au philosophe, de saisir et d'apprécier. Rien ne doit échapper à sa vue. Il doit prévoir l'influence des saisons, sur l'abondance, la disette, la qualité des denrées, sur le départ ou le retour des vaisseaux ; l'influence des affaires politiques sur celles du commerce ; les révolutions que la guerre ou la paix doivent opérer dans le prix et le cours des marchandises, dans la masse et le choix des approvisionnejnenS; dans la fortune des places et des ports du monde entier ; les suites que peut avoir sous la Zone Torride l'alliance de deux nations du nord ; les progrès, soit de grandeur ou de décadence, des diff*érentes compagnies du commerce ; le contre-coup que portera sur l'Afrique et sur l'Amérique, la chute d'une puissance d'Europe dans l'Inde; les stagnations que produira dans certains pays l'engorgement de quelques canaux d'industrie ; la dépendance réciproque entre la plupart des branches de commerce, et le secours qu'elles se prêtent par les torts passagers qu'elles semblent se faire ; le moment de commencer, et celui de s'arrêter dans toutes les entreprises nouvelles ; en un mot, l'art de rendre toutes les nations tributaires de la^ienne, et de faire sa fortune avec celle de sa patrie, ou plutôt de s'enrichir, en étendant la prospérité générale des hommes. Tels sont les objets qu'embrasse la profession de négociant.
C'est à lui, surtout, qu'il appartient d'approfondir le cœur humain, et de traiter avec ses égaux, en apparence, comme s'ils étaient de bonne foi^ mais au fond, comme s'ils n'avaient point de probité. Le commerce est une science qui demande à la fois la connaissance des hommes et des choses. La difficulté de la science vient, il faut l'avouer, moins encore de la multiplicité des objets, que de l'avidité de ceux qui la pratiquent. Si l'émulation augmente le concours des efforts, la jalousie en arrête le succès. Si l'intérêt est le vice rongeur des professions, que doit-il être pour celle qu'il enfante ? Sa propre faim le dévore lui-même. La passion de l'argent répand dans le commerce une avarice qui rétrécit tout, jusqu'aux moyens d'amasser.
Faut-il accuser ici les commerçans de cette rivalité des gouvernemens, qui gêne l'industrie générale par des prohibitions réciproques ; ou la tyrannie de l'autorité
qui pour fj^agncr sans commerce, gène toutes les classe» (le rindustrie par des corporations ? Oui, tous ses corps étouffent l'ame du commerce: La liber U l Ordonner à riiomme indigent de payer pour travailler, c'est le condanmer en mème-tems à Toisivete par l'indigence, à Tindigcnce par Toisivetô ; c'est diminuer la masse du travail national ; c'est appauvrir le peuple pour enrichir le fisc ; c'est les anéantir l'un et l'autre.
La jalousie du commerce n'est entre les états, qu'une conspiration sécrète de se ruiner tous, sans qu'aucun s'enrichisse. Ceux qui gouvernent les peuples, mettent la même adresse à se défendre* de l'industrie des nations, qu'à se garantir des souplesses des grands. Un seul homme, bas et méchant, suffit pour introduire cent contraintes en Europe... Les chaînes s'y multiplient, comme les armes destructives. L'art des prohibitions dans le commerce, l'art des extorsions de la finance, ont fait les contrebandiers et les forçats, les douanes et les monopoles, les corsaires et les maltôtiers. La terre et l'eau sont couvertes de guérites et de barrières. Le voyageur n'a point de repos, le marchand point de propriété ; Tun et l'autre sont exposés à tous les pièges d'une législation artificieuse, qui sème les crimes avec les défenses, les peines avec les crimes. On se trouve coupable, sans le savoir ni le vouloir ; on est arrêté, dépouille, taxé, sans cesser d'être innocent. Le droit des gens est violé par ses protecteurs ; le droit du citoyen par le citoyen ; l'homme du prince ne cesse de tourmenter l'homme de l'état, et le traitant vexe le négociant. Tel est te commerce en tems de paix. Que reste-t-il à dire des guerres de commerce ?
Qu'un peuple confiné dans les glaces de l'Ourse, arrache le fer aux entrailles de la terre, qui lui refuse la subsistance, et qu'il aille le glaive à la main couper les moissons d'un autre peuple ; la faim, qui n'ayant point de loix, n'en peut violer aucune, semble excuser ses hostilités. Il faut bien qu'il vive de carnage, lorsqu'il n'a point de grains. Mais quand une nation jouit d'un grand commerce, et peut faire subsister plusieurs états du superflu de ses richesses, quel intérêt l'excite à^ déclarer la guerre à d'autres nations industrieuses ; à les • empêcher de naviguer et de travailler ; en un mot, à leur défendre de vivre sous peine de mort ? Pourquoi
S arroge-t-elle une branche exclusive de commerce, un droit de pêche et de navigation à titre de propriété, comme si la mer devait être divisée en arpens de même que la terre ? Sans doute, on voit le motif de ces guerres ; on sait que la jalousie de commerce n'est qu'une jalousie de puissance. Mais une nation a-t-elle droit d'empêcher le travail qu elle ne peut faire ellemême, et d'en condamner une autre à l'oisiveté, parce qu'elle s'y dévoue !
Des guerres de commerce : quel mot contre nature ! Le commerce alimente, et la guerre détruit. Le commerce peut bien enfanter et nourrir la guerre ; mais la guerre coupe toutes les veines du commerce. Tout ce qu'une nation gagne sur une autre dans le commerce, est un germe de travail et d'émulation pour toutes les deux : dans la guerre, c'est une perte pour l'une et pour l'autre ; car le pillage, et le fer et le feu, n'engraissent ni les terres ni les hommes. Les guerres de commerce sont d'autant plus funestes, que par l'influence actuelle de la mer sur la terre, et de l'Europe sur les trois autres parties du monde, l'embrasement devient général ; et que les dissentions de deux peuples maritimes répandent la discerde chez tous leurs alliés, et l'inertie dans le parti même de la neutralité.
Toutes les côtes et toutes les mers rougies de sang et couvertes de cadavres ; les foudres de la guerre tonnant d'un pôle à l'autre, entre l'Afrique, l'Asie, et l'Amérique, sur l'océan qui nous sépare du nouveau monde, sur la vaste étendue de la Mer Pacifique ; voilà ce qu'on a vu dans les deux dernières guerres, où toutes les puissances de l'Europe ont tour à tour éprouvé des secousses et frappé de grands coups. Cependant la terre se dépeuplait de soldats, et le commerce ne la repeuplait pas : les campagnes étaient desséchées par les impôts, et les canaux de la navigation n'arrosaient pas l'agriculture. Les emprunts de l'état ruinaient d'avance la fortune des citoyens par les bénéfices usuraires, pronostics des banqueroutes. Les nations même victorieuses succombaient sous le faix des conquêtes ; et s'emparant de plus de pays qu'elles n'en pouvaient garder ou cultiver, s'anéantissaient, pour ainsi dire, dans la ruine de leurs ennemis. Les nations neutres, qui voulaient s'enrichir en paix au milieu de cet incendie, recevaient et souffraient des
insultes plus flétrissantes que les défaites d'une guerre ouverte.
Quel système insensé que ces guerres de commerce, également nuisibles à toutes les puissances qui les font, sans être avantageuses aux états qui n'y sont point compris ; que ces guerres, où les matelots sont changés en soldats, et les vaisseaux marchands en corsaires ; où les métropoles et les colonies souffrent de Tinterruption de leurs échanges, et de la cherté réciproque de leurs denrées I
Quelle source d'abus politiques, que ces traités de commerce qui deviennent autant de semences de guerre ! ces privilèges exclusifs qu'une nr.tion obtient chez une autre pour un trafic de luxe, ou pour un approvisionnement de subsistance ! La liberté générale de l'industrie et du commerce : voilà le seul traité qu'une nation maritime devrait établir chez elle, et négocier chez les autres. Ce peuple serait le bienfaiteur du genre humain. Plus il y aurait de travail sur la terre, de vaisseaux sur la mer, plus il lui reviendrait de ces jouissances qu'il recherche, et par des traités et par des guerres. Car il n'y a point de progrès de richesses dans un pays, s'il n'y a point d'industrie chez ses voisins. Ceux-ci ne peuvent acquérir que par des matières d'échange, ou qu'avec de l'or et de l'argent. Mais on n'a ni métaux, ni ouvrages précieux, sans commerce et sans industrie ; ni ces deux sources de richesses, sans liberté. L'oisiveté d'une nation nuit à toutes les autres, ou parce qu'elle les condamne à plus de travail, ou parce qu'elle les prive des productions d'un pays. L'ordre est inverti par le système actuel du commerce et de l'industrie.
On retrouve les belles laines d'Espagne dans les troupeaux de l'Angleterre, et les soieries d'Italie sont cultivées jusques dans l'Allemagne. Le Portugal pourrait perfectionner ses vins, sans le commerce exclusif qu'il en donne à une compagnie protégée. Les montagnes du nord et du midi suffiraient pour approvisionner l'Europe de bois ou de métaux, et les plaines en produiraient plus de grains et de fruits. Les manufactures s'élèveraient dans les teiTes arides, si la circulation y versait l'abondance des choses communes. •On ne laisserait pas des provinces incultes au milieu d'un état, pour fertiliser des marais malsains, où.