‹ Nouveau théâtre de salonChapitre 20 sur 132 · I.ÉO.NARD, à part · texte numérisé non relu

I.ÉO.NARD, à part

Je tremble... il va me mettre aux arrêts.

CHAULES.

Savez-voiis que je m'ennuie comme un éperlan sur un marronnier! et qu'un homme âgé de seize ans et demi, comme moi, ne peut pas vivre éternellement dans cette bassecour en lètc-à-lèlc avec un oison !

Monseigneur le baron, votre respcctacle oncle, pourrait seul répondre à monseigneur son neveu. Moi, je suis payé pour obéir... Au reste, votre éducation est sur le point d'être terminée ..

CHARLES

Je ne sais rien du tout.

LÉONARD

Ce n'est pas ma faute.

CHARLES

Et mon oncle n'en sait pas plus que moi, et cela ne l'a pas empêché d'être mon oncle.

LÉONARD

Si monseigneur daignait s'abaisser à vouloir bien apprendre quelque chose ce matin... un peu «le mythologie et d'histoire romaine ?

CHARLES

Vovons, dépêchez-vous. (Tirant sa montre.) Je vous accorde dix minutes pour m'apprentlre la mythologie et l'histoire. Il faut que je donne à manger à mes lapins, mie je meUe mes poissons rouges dans un autre bocal, et que je dresse un piège sur ma petite fenêtre pour prendre des hirondelles ; vous voyez que je suis accablé d'occupations.

LÉONARD

Oui... c'est ce que je dis à monseigneur voire oncle., le travail est pour H. Charles une véritable récréation. chaiu.es.

Allons, dépêchez-vous, il faut que j'aille travailler.

LÉONARD, cherchant dans sa mémoire; avec le ton du profc eur.

<( A Thèbes.. » Monseigneur veut-il bien s'asseoir pendant la leçon?

CHARLES

J'aime mieux me promener : asseyez-vous pour moi,

LEONARD, (il s'asseoit.) Sur le Ion grave.

« A Thèbes... deux amanls s'adoraient ; le jeune homme « s'appelait Pyrame, la jeune fille... Thisbé... » (a part.) J'ai failli oublier ce nom... Heureusement, ma femme avait une petite chienne qui... (Haut.) Mais, monseigneur, vous vous promenez trop loin, vous ne m'entendez pas.

CHARLES

Allez toujours ; faites comme si je vous entendais.

LÉONARD

•!. Un vieux mur séparait les deux amants; Pyrame en arracha quelques pierres, et, au moyen de cette ruse de maçonnerie, il trompa ses parents et engagea de longues conversations avec Thisbé... »

CHARLES, qui a écoulé avec attention.

Cela suffit... j'en sais suffisamment pour mon instruction.

LÉONARD

Monseigneur, vous êtes étonnant !... Me permeltrez-vous, selon les intentions de votre oncle, de vous enseigner quelque chose du grand philosophe, Jean-Jacques Rousseau?

CHAULES.

Les philosophes m'ennuient, surtout les grands.

LÉONARD

Mais celui-là est très-amusant, monseigneur.

CHARLES

Allons, dépêchez-yous.

LÉONARD

C'esl une philosophie prise dans le devin du village, (il chante) :

Quand on sait aimer et plaire...

CHARLES, joyeux.

Tiens ! c'est une chanson !

LÉONARD

Mais M. Rousseau, de Genève, n'a fait que des chansons...

CHARLES

Quel philosophe amusant !

Et comme il joue au domino!... Ceci est une leçon de chant; je la liens de la bouche de M. d'Alembert, qui la chante au café Procope, à M. Gressel.

Quand on sait aimer et plaire A-t-on besoin d'autre bien?

P,ends-rnoi ton cœur, ma bergère, Colin t'a rendu le sien.

Mon ebalumeau, ma houlette, Soyez mes seules grandeurs ; Ma parure est ma Colette, Mes trésors sont ses faveurs.

CHARLES

C'est charmant! je l'ai apprise par cœur.

LÉONARD, à part.

Voilà la première fois que je lui apprends quelque chose! CHARLES. Ii chante.

Quand oh sait aimer, etc.

Une bergère est une bien jolie chose, n'est-ce pas?

LÉONARD

Tous les grands hommes du calé Procope n'ont aimé que des bergères depuis le roi jusqu'au dernier berger de ce vil-

f>0 JJODYEAÏ THEATRE DE SALON.

lage, toute la France perJ lu tèle pour des bergères. J'ai connu au café Procope un officier, M. tic Bonffleis, sous lequel j'ai servi, qui chantait les bergeries, les agneaux, les chaumières, et habitait un château. J'ai connu aussi, dans le même établissement, un jeune homme, neveu de M. de Voltaire, M. de Florian, qui a aimé deux laitières du coin, Estelle etGalathée. Il s'en allait partout en disant :

Si je dis qu'elle est la plus belle Des bergères de ce hameau, Je n'aurai rien dit de nouveau; Ce n'est un secret que pour elle.

Oh ! que c'est joli!... je le retiendrai... À propos!... cela me rappelle une autre bergère que me chantait ma nourrice :

Que ne suis-je la fougère Où, dès l'aube d'un beau jour, Vient reposer ma bergère, Sous les ailes de l'amour !

Que ne suis-je la prairie Où, dans le calme du soir, Ma maîtresse tant chérie, Ma bergère vient s'assoir !

LÉONARD

Je vous le dis, monseigneur, comme le dit tout le café Procope, une femme qui n'est pas bergère n'est pas une femme : c'est une robe.

CHARLES

Ali ! quelle bonne leçon vous m'avez donnée aujourd'hui! LÉONARD, ému.

Celle reconnaissance me louche... mon devoir est de vous

apprendre tout ce que je sais... (v part.) Ce ne sera pas long.

CHARLES

Mon maître, je suis si coulent de vous, que je vous permets d'aller vous promener.

LÉONARD

Merci, généreux élève.

CHARLES

Je vous donne un congé.

Long?

CHARLES

Toute votre vie, si cela vous plaît; j'ai fini mon éducation.

Quand on sait aimer et plaire, A-t-on besoin d'autre bien...

Allons, que faites-vous ici? j'ai besoin d'être seul.

LÉONARD, à part.

Et moi aussi, («au t.) Monseigneur, quand voulez- vous recevoir votre seconde leçon ?

CHARLES

Jamais.

LÉONARD

Voire oncle me rend responsable, monseigneur élève. Ma place me donne douze cents livres...

CHARLES

Eli bien, j'aime les bonnes raisons ; vous me trouverez au retour de votre promenade... Cet excellent Léonard! quelle diable d'idée avez-vous eue de vous faire précepteur?

LÉONARD

Cela ne m'arrivera plus, je vous en réponds.

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