‹ Nouveau théâtre de salonChapitre 22 sur 132 · SCENE VI · texte numérisé non relu

SCENE VI

CHALES, MARGUERITE.

MARGUERITE

Ah ! mon Dieu ! vous avez démoli ma maison !

CHARLES

Je la ferai raccommoder. Et d'ailleurs, cette vieille maison dépend du château ; elle m'appartient. Je suis riche, unique héritier de mon père. J'ai cent mille écus de rente !

MARGUERITE

C'est bon à partager.

CHARLES

En veux-tu la moitié?

MARGUERITE

Dame? ce n'est pas de refus. M. Léonard sera content de cette dot. Il ne m'épouse pas parce que je n'ai rien. Quand j'aurai la moitié de votre fortune, il m'épousera ; et nous irons à Paris, nous promener en carrosse avec des robes à grands ramages, et des paniers Pompadour, et...

CHARLES

Mais tu es une fausse bergère, une bergère de tapisserie ! Où diable as-tu appris tout cela?

MARGUERITE

En concourant au prix de vertu, au café Procope, où je servais le chocolat aux philosophes, qui me faisaient asseoir

5i NOUVEAU THÉÂTRE DE SALON, ■

sur leurs genoux et m'offraient des grains de sucre ou des quatrains ; mais j'aimais mieux le sucre.

CHARLES

Alors tu as reçu une éducation de ville ?

MARGUERITE

Une éducation de faubourg Saint-Germain. J'ai passé mon enfance sur les genoux de M. Rousseau, de M. d'Aleinbert, de M. Diderot, de toute l'encyclopédie. C'est moi qui ai fait l'éducation de M. Léonard, mon tuteur. Je sais, à mon âge, tout ce qu'une jeune fille doit savoir.

CHAULES.

Savez-vous que je vous aime?

M.VlîGUERITE.

Oui.

CHARLES

Savez-vous que je veux vous embrasser pour la première fois?

MARGUERITE

Oui; et je sais aussi qu'une jeune fille qui accorde la moindre ebose est perdue. C'est ce que m'a appris M. deFlorian :

Un jour, dans le café Procopc, Florian, auteur qui me plaît, Et l'ait «1rs fables comme Ésope, Me 'Ht. dans un charmant couplet :

Si le cœur Lai, la vertu glisse ; Tout péril nous séduit d'abord; Quand on met un pied sur le bord, On est au fond du précipice

CHARLES

Ah ! voilà ce que dit M de Floriau ! Eh bien, cela m'est égal ! je veux me précipiter, moi !

MARGUERITE

Mais vous êtes un enfant ! attendez donc d'être un homme pour faire des bêtises.

CHARLES

Moi, uni enfant! Jamais un homme ne reçut une pareille insulte. Mais je le pardonne, Marguerite, tu es une femme, et mon maître d'escrime me pardonnera mon pardon.

Air très-connu.

Je suis un homme,

Et voici comme Je puis prouver que j'ai plus de vingt ans ;

Parmi les roses,

Quand tu le poses, A ta fenêtre, où, le soir, je t'attends,

Je sens la flamme

Que donne à l'àme Ton doux regard, dans un jour de printemps;

Puis je soupire,

Car je désire Ce que l'amour fait aimer en tout temps.

Quand tu parais, autour de moi tout brille; Quand je te perds, il fait sombre à midi. Je sens qu'alors, devant la jeune fille, L'enfant d'hier dans une heure a grandi.

En ton absence,

En ta présence, Je suis ému par des troubles charmants ;

Et je soupçonne

Que l'amour donne Dix ans de plus à l'âge des amants.

MARGUERITE

Mais, monseigneur, y songez-vous? je ne suis rien; regarmoi avec mes pauvres habits de...

CHARLES

Tu es une bergère ; tu es la femme à la mode, la femme de toutes les chansons, de tous les vers, de tous les amours.

MARGUERITE

Ce sont les bergères qui ont fait courir ce bruit.

CHARLES

Pas du tout, ce sont les rois. Je connais l'histoire. Quand j'étais tout petit, mon père m'a conduit à la cour, et j'ai vu Trianon et Versailles tout tapissés de bergères et de moutons. La bergerie est une passion fort naturelle. Rois, nobles, vilains ou philosophes, nous avons tous élé nourris avec du lait, au berceau, et le goût nous en reste aux lèvres toute la vie. Voilà, pourquoi, aujourd'hui, tout le royaume de France se fait berger.

MARGUERITE

Monseigneur, vous êtes jeune, mais vous êtes déjà fin comme un petit renard. Vous voulez m'enjoler. Eh bien, je suis votre humble servante, cherchez ailleurs.

Fausse sorlie.

CHARLES, courant à elle et essayant de l'embrasser. Ma petite vassale, je connais mes droits de seigneur.

MARGUERITE, résistant.

Finissez, monsieur...

CHARLES

Eh bien, laisse-moi commencer?

MARGUERITE

Non .

CHAULES.

Mais je te dis que je t'aime ; tu es la première femme qu'on m'a permis de voir.

MARGUERITE

Comme c'est galant, ce que vous me dites là?

CHARLES, couranl à elle.

Oh ! tu ne sortiras pas !

MARGUERITE, se déballant.

Je vais crier au secours !

La petite porte du parc s'ouvre et le baron paraît Fau se sortie.

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