S CE. NE V
LOUfcE, AGATHE, LE COMTE, M. ROUSSEAU.
LE COMTE
Louise, j'ai l'honneur de te présenter à M. Rousse u.
M. ROUSSEAU, faisant ou mouvement de surprise.
11 me semble que j'ai vu madame quelque part... Oui... Attendez...
AGATHE, intervenant.
Madame est servie... ' -
LE COMTE
Cependant madame n'est jamais allée dans le monde; je l'ai épousée au sortir du couvent...
LOUISE, se remettant de son (.'motion.
Du couvent de la Visitation... Monsieur Rousseau nous fera-t-il l'honneur de déjeuner avec nous?
M. ROUSSEAU, réfléchissaol.
Je ne suis entré que dans un seul couvent... et encore dans le jardin... Des jeunes gens m'avaient invité...
Nous vous invitons aussi, mon mari et moi, et...
AGATHE
Le couvert de M. Rousseau est mis.
LE COMTE, à part.
Louise est bien émue... 11 y a un mystère là-dessous.
LOUISE, s'a~seyant et désignant sa place à M. Rousseau.
Un déjeuner sans façon ; nous ne sommes pas encore installés (M. Rousseau cl le comte se placent à la droite et à la gauche do Loui?e.). Monsieur Rousseau, je suis honteuse de l'avouer, mais je ne connais de vos œuvres que le Devin du Village.
M. ROUSSEAU, stupéfait.
Ah! (.\ part.) On me prend pour J.-J. Rousseau.
LE C051TE, s'asseyant.
Cela vous étonne, je comprends; les femmes ne doivent pas tout lire... Surtout... vous savez...
Oh! .. Si elles lisaient tout!...
LOUISE
On dit que vous êtes très-sobre, monsieur Rousseau.
Oui... assez sobre . excepté quand l'appétit me travaille... comme ce matin.
L'air de Montmorency est très-bon, n'est-ce pas?
M. ROUSSEAU, mangeant gloutonnement,
Vous voyez, madame, que je fais honneur à votre déjeuner...
LOUISE
lue antre lois nous vous traiterons mieux, car nous espérons bien vous revoir souvent, nous sommes si voisins.
LE COÎ1TE.
Quand vous descendrez de votre ermitage.
M. ROUSSEAU, à part.
Bon! Ils me prennent pour un ermite à présent!
LE COMTE
Vous savez que vous avez toujours votre couvert mis dans cette maison. Nous allons faire bien des jaloux, car vous ne vous prodiguez pas.
Ah! quand on a de petites rentes, on ne peut pas trop se répandre.
LE COMTE
A la honte de notre'siècle, les œuvres du génie sont bien mal rétribuées. On dit que votre Nouvelle Héloïse ne vous a été payée que mille écus. Est-ce vrai?... (M. nousseau arrête la
fourchette sur ses lèvres et regarde fixement le comte.). Pardon, monsieur Rousseau. . . J'ai commis une indiscrétion ; je rétracte nia demande.
AGATHE, à part.
J'ai entendu dire que M. Rousseau était très-bète en conversation ; j'en doutais, je le crois maintenant.
LE COMTE
M. de Voltaire, lui, sait très-bien faire son commerce. Il gagne beaucoup avec la Hollande.
M. LOUSSEAU.
C'est que, voyez-vous, la Hollande... est un pays...
LE COMTE
Riche.
Très-riche, et personne ne cultive mieux les fleurs que les Hollandais.
LE COMTE
On voit dans vos ouvrages, monsieur Rousseau, que vous avez la passion delà botanique...
Oh!... (Fixant Louise.) C'est singulier comme madame ressemble à une femme...
LOUISE, se lovant.
Monsieur Rousseau pourrait nous donner un bon conseil pour notre serre... où faut-il l'exposer?
M. ROUSSEAU, se levant.
Au midi, c'est la meilleure exposition.
C'est ce que je pensais... Voulez-vous faire avec nous un tour de promenade au jardin?
Auparavant, je veux prouver à M. Rousseau combien il est estimé dans ma maison... Je suis à vous, dans l'instant.