‹ Nouveau théâtre de salonChapitre 38 sur 132 · LE COMTE, M. ROUSSEAU · texte numérisé non relu

LE COMTE, M. ROUSSEAU

H. noussicAU.

Permettez que je vous aide à ramasser vos bouquins ..

LE COMTE

Ce sont vos œuvres... toutes vos œuvres, reliées en veau. Tenez, voilà voire Emile... belle édition... avec les gravures de Lejay... place Dauphiuc.

M. TOUSSEAU.

Vis-à-vis le pont Neuf.

LE COMTE

Voici voire Contrat social, qui voua élève au-dessus de Montesquieu.

Plus haut que Montmorency.

LE COMTE, riant.

Vous aimez la plaisanterie, quelquefois?

M. ROUSSEAU, riant.

Oui, après un bon déjeuner.

Vous viendrez donc tous les jours déjeuner avec nous quand vous herboriserez.

J'herborise tous les jours.

LE COMTE

C'est charmant ! Et on ose dire que chez vous le génie a exclu l'esprit !

Qui a osé dire cela?

LE COMTE

Diderot.

Bah!

LE COMTE

Et vous avez prodigué l'esprit clans votre lettre sur l'opéra. M. de Voltaire ne ferait pas mieux.

Croyez- vous?

LE COMTE

J'ose l'affirmer... Et à ce sujet je veux vous montrer mon exemplaire de votre Nouvelle Héloïse.

Il s'éloigne pour prendre deux livres sur une table.

M. ROUSSEAU, a pari

11 faut tenir bon; du déjeuner j'arriverai au dîner et du dîner au logement. Bien vivre et ne rien faire, ça me va.

LE COMTE,, tenant deux volumes.

La Nouvelle Héloïse! Voilà voire cliel-d'œuvre ! Et vous n'avez vendu cela que mille écus!

Hélas!

LE COMTE, ouvrant un volume et li-ant...

« Mer terrible, mer profonde... Lu baleine a cédé à la force de l'impression..*

J'ai un parent qui allait à la pêche de la baleine, et c'c.-t lui qui m'a donné ces détails... « La baleine a cédé «... »

LE COMTE

Mais vous parlez de la baleine du corset de Julie...

Oui... je confondais avec... (\ part.) J'ai dit une sottise.

LE COMTE, poussant un cri.

Que vois- je!

Que voyez-vous ?

LE COMTE, montrant le livre.

Regardez... partout des cornes dans ce livre! dans votre Héloïse!... Ici une épingle accrochée à la page... la fameuse page qui commence par ces mots : « Femmes, voulez-vous savoir si vous êtes aimées?... » Que vois-je encore sur votre promenade si touchante... sur le lac? Des traces de larmes! On a pleuré sur ce passage... Monsieur Rousseau, je suis un homme perdu !... Et puis... veuillez bien respirer le parfum qui s'exhale de ce volume... (M. Rousseau met le livre sous son

nez) le parfum de l'iris, n'est-ce pas?

Ah ! quelle bonne odeur !

LE COMTE

C'est ce parfum criminel dont vous parlez si éloquemment dans votre admirable chapitre qui commence par : « Puissances du ciel ! »

11 ?e laisse tomber sur un fauteuil.

M. ROUSSEAU, à part.

Je ne comprends rien à ce qu'il veut dire; mais c'est égal, il faut dire comme lui. (Haut avec un soupir.) : Puissances du ciel!

LE COMTE, déclamant.

Vous m'aviez donné une âme pour la douleur!...

M. ROUSSEAU, imitant le ton.

Je vous avais donné une âme pour la douleur...

LE COMTE

Que diable diles-vous là! Ce n'est pas vous qui m'avez donné une âme pour la douleur! Vous oubliez donc ce que vous écrivez?

M. ROUSSEAU, de plus en plus interdit.

C'e-t que... voyez... Je vous vois si agité... que...

LE COMTE

Mais c'est vous qui m'agitez!... Ma femme est une femme perdue... elle a lu votre Héloïse... Ces épingles, ce parfum d'iris, ces cornes trahissent la criminelle curiosité de ma femme! Est-ce évident? dites.

C'est évident.

LE COMTE

Cette lecture, vous l'avez dit, fera germer en elle des velléités coupables; vous avez vanté outre mesure les hommes bruns; vous avez exalté les charmes d'une voix de basse et d'une barbe noire... Est-ce vrai? Voulez-vous que je vous montre ce passage de votre Héloïse ?... Le voici : « On ne doit pas se mêler d'être un homme si on n'a pas une voix de basse, une barbe noire, etc., etc. » Et vous mettez cette appréciation dans la boii'he d'une femme...

Je le regrette bien.

LE COMTE

Et moi je suis blond, j'ai une voix de haute-contre et je n'ai pas de barbe! Que vai-^-jc devenir, monsieur Rousseau? Au premier brun que ma femme rencontrera dans le monde, je suis Wolmar... Entendez-vous? je suis Wolmar.

Vous êtes Wolmar.

Ah! vous en convenez!

Il le faut bien.

LE COMTE

Vous voyez mon désespoir... Donnez-moi un remède; vous avez fait le mal, il faut le guérir.

M. ROUSSEAU, tressaillant de joie.

J'ai une idée!

LE COMTE

Vous êtes un volcan d'idées, ô grand homme?

Une idée simple.

LE COMTE

Elle doit être sublime!

Votre femme est perdue...

LE COMTE

A jamais! Elle a lu voire Moïse...

Ne la laissez jamais sortir de cette maison et installez-moi chez vous ; je ne sortirai jamais et je garderai votre honneur comme si c'était le mien.

LE COMTE

Quoi! homme illustre, vous vous condamneriez à...

Oui; j'herboriserai dans le jardin, sans perdre de vue la maison.

yi NOUVEAU THÉAÎRE DE SALON.

I i. COMTE.

Et vos amis Diderot, d'Alembert?

Bah ! je me moque bien de d'AIambert et de Diderot !

LE COMTE

Et vos ouvrages?

Je n'en ferai plus; ils font le malheur des familles.

LE COMTE

Ah ! c'est ce que dit M. Fréron.

M. Fréron dit vrai.

LE COMTE, bas.

Et vos enfants?... m Rous»»., f u ^nqUece<1«'o„dit„w;V™eU^;Z,.derarP'iM-,i

M. ROUSSEAU, avec un soupir

Ah!

LE COMTE

Vous avez mis vos enfants à l'hôpital ?

Que voulez vous? Il fallait bien les mettre quelque pari.

LE COMTE

Et votre femme, où l'avez-vous mise?

Avec mes enfants.

LE COMTE

C'est donc chez vous un système de famille?

m. rousse au.

Ma femme avait lu votre Héloïse, et. .

LE COMTE

Je comprends tout.

M. ROUSSEAU, à part.

Il est bien heureux !

LE COMTE

Vous pleurez?

Ne faites pas attention.

LE COMTE

Excellent homme! il a la pudeur de la sensibilité!... Ainsi vous consentez à vous dévouer à mon bonheur. . .

Il y a longtemps que je cherche un asile pour vivre loin du monde et vivre heureux; telle est mon humble ambition.

LE COMTE

L'hospitalité que vous offrait Saint-Lambert ne vous a donc pas convenu?

Non.

LE COMTE

Pourquoi ?

C'est que ce saint .. Eh bicu... Vous... Ne m'en demandez

pas davantage.

LE COMTE

Je comprends.

Alors je n'insiste pas.

LE COMTE

Et madame d'IIoudetot?

OIi !.. . Voulez- vous m obliger ?

LE COMTE

Oui, toujours.

M. nOUSSEAU.

Ne me parlez jamais de cette femme.

LE COMTE

Je devine.

M. ROUSSEAU, à part.

Est-i] fin! (Haut.) Maintenant, voyons... Quelle vie menerons-

nous icj,

pour charnier notre captivité?

Une vie qui comblerait de joie les prisonniers de la Bastille! D'abord (rois bons repas par jour...

Sans façon?

le comte.

Avlc façon.

•l'aime mieux. .

LE COMTE

Le souper patriarchal . . . Soupez-vous?

Non, mais je souperai ; j'aime la vie des patriarches.

Vous ferez de la musique avec ma iemme.

Voulez-vous m' obliger encore?

LE COMTE

Mais toujours.

Ne me parlez jamais musique.

LE COMTE

J'ai compris... A cause de M. Rameau?

M. ROUSSEAU, montrant les œuvres de Rousseau.

Oui... Et maintenant, donnez-moi tous ces livres-là.

LE COMTE

Vos ouvrages?...

Oui.

LE COMTE, ramassant tous les livres.

Pour les illustrer de votre signature?

M. ROUSSEAU, prenant les livres.

Pour les brûler, et on n'en parlera plus.. .

LE COMTE

Mais l'Europe...

98 N 0 U V E A li ï II É A T II E 1) E S A LOS.

L'Europe n'est pas dans relie maison... Je descends à la cuisine... y a-t-il du feu?

LE COMTE

Toujours.

M. ROUSSEAU, à pari.

Ce n'est pas comme dans la mienne... (Fausse sortie. Haut.) A quelle heure le dîner?

LE COMTE

A midi.

C'est mon heure. (\ part.) Quand je dîne.

Il sort.

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