I.E COMTE. CORINNE
LE COMTE, se levant et d'un ton sévère.
C'est donc vous, mademoiselle, qui... Ali !
11 regarde la Corinne et fait un mouvement de surprise et de joie. CORINNE.
Mon Dieu, oui, c'est moi.
LE COMTE
Louise.
CORINNE
On m'appelle devant un ministre bien irrité, me dit-on, et j'arrive au tribunal sans crainte, car je sais que dans le juge je retrouve un ami.
LE COMTE
Quoi!... La Corinne, c'est vous?
CORINNE
Un nom de théâtre; je n'étais pas contente du mien. D ..s notre profession, il faut toujours se déguiser, même avec les noms.
Vous que j'ai tant aimée, et qui, en échange de ma passion, ne m'avez accordé qu'une stérile promesse d'amour, vous ne savez pas toute la joie de souvenirs que vous me donnez! Vous me rende/ le bonheur perdu ; c'est le soleil de
Versailles, ce sont les fleurs de Trianon. Dois-je vivre encore dans ces jardins d'Armide, dans ces rotondes de marbre, dans ce paradis de Louis XIV, où tout ce qui a été beau a été aimé par tout ce qui a été grand !
CORINNE
Il paraît, monsieur le comte, que le Nord ne refroidit pas les enthousiasmes. Mais vous n'étiez pas venu à Versailles pour faire de la poésie et des quatrains, pour tenir la houlette dans les bergeries cl un théâtre; vous aviez une mission grave à remplir, vous étiez venu réclamer les douze millions que la France doit à la Suède ; les muses parisiennes et l'olympe de Versailles vous ont fait oublier votre mission, et la France ne vous a pas payé.
LE COUTE
Mais j'ai gagné un de vos sourires, tout n'a pas été perdu.
CORINNE
Ah! si votre ministre des finances écoutait aux portes!
LE COMTE
Le ministre des finances, c'est moi.
CORINNE
Vous? Ce titre fut la récompense de votre mission à Paris?
LE COMTE
Oui. J'avais échoué; en diplomatie, rien ne réussit comme une chute... Et vous n'avez aimé personne après moi?
Après moi est d'une fatuité adorable! vous venez de rappeler vous-même que notre amour fut une innocente amitié; monsieur le comte, vous êtes digne d'être gentilhomme franchis... Eh bien, je n'ai aimé personne après vous... (Mou-
vement du comte.) Oh ! réprimez votre enthousiasme, monsieur le comte!... Je suis engagée pour jouer les coquettes, et j'ai la p;ission de mon état. Pour être excellente comédienne dans la vie fausse du théâtre, il me faut continuer mon rôle dans la vie véritable du monde. Je joue les coquettes même dans mon salon, devant les gentilshommes de Versailles, ces comédiens de l'amour qui sont mes nobles camarades à leur insu ; je les accepte comme jouets tous ces tartuffes de la passion, tous ces don Juan d'Œil-de-bœuf : ils répètent leurs rôles devant les statues de Versailles et ils viennent ensuite jouer la comédie devant moi. Ils me sont connus ces beaux masques! je les tiens à distance, et à trois longueurs d'éventail, et je me sers d'eux, à mon tour, pour faire une répétition de mes rôles du soir; aussi, quand je parais en public, j'obtiens un succès de fanatisme ; les plus grandes coquettes de la cour me proclament leur reine, et madame de Pompadour s'incline devant moi.
Louise, Louise, votre cœur vaut mieux que votre parole, soyez sincère. Restez femme ici... vous serez comédienne ce soir. La passion de votre état vous égare.
Elle me sauve.
LE COMTE
Je vous ai connue ; la coquette Louise m'a laissé deviner qu'elle avait un cœur.
CORINNE
Je jouais les amoureuses alors, j'ai grandi.
LE COMTE, pi(jn6.
En vous abaissant,
CORINNE
Monsieur le comle, vous avez laissé la galanterie à Versailles.
LE COMTE
Oui.. . Je suis devenu diplomate à Stockholm.
CORINNE
La diplomatie est la coquetterie des liommes... Vraiment, je vous trouve étrange ; vous êtes piqué au vif parce que je n'ai aimé personne après vous !
LE COMTE
Parce que vous n'avez jamais aimé. Je le vois maintenant, oui, vous êtes née coquette; vous étiez grande coquette au berceau : il y a des roses qui naissent sans cœur.
CORINNE
Heureuses roses! Elles vivent plus d'un jour, celles-là!... Croyez-vous donc, monsieur le comte, qu'au siècle où nous sommes, siècle où le libertinage est la seule religion de voire monde, où la frivolité poudre toutes les tètes blasonnées, où les paillettes d'arlequin émaillent tous les habits de cour ; croyez-vous que la raison ne puisse trouver une place dans une seule tête! Je sais ce que je suis et ce que je vaux. J'appartiens à une profession que l'opinion s'efforce d'humilier, et moi je me complais dans un noble orgueil. Je sais que tout un monde accable les comédiennes de sa flétrissure, et je me donne le bonheur de flétrir ce monde injuste, en lui disant chaque jour : Je ne me reproche rien, la comédienne vaut mieux que toi. Le préjugé public m'a délaissée, et moi je me classe dans l'exception de l'honneur! Enfin, croyez-vous qu'une femme prudente puisse jouer son bonheur dans une de ces intrigues de petits soupers qui la conduisent aux petites maisons? Je dirai, comme M. Rousseau de Genève :
COMEDIENS ti DIPLOMATES. 143
J'ai vu les mœurs de mon siècle, et j'ai détesté l'amour. La coquetterie est une armure, monseigneur.
Parce que vous avez délesté l'amour, l'amour est à vos yeux un absent couvert de tous les torts que voire générosité lui prête. Vous êtes impitoyable envers l'inconnu. Louise! Louise!... Vous oubliez; je me souviens, moi!... 11 y a trois ans... oui... le 25 août... le jour de votre fête... votre bras 'appuyait sur le mien, nos piels foulaient les mêmes fleurs. Nous nous promenions lentement, à Versailles, dans celte rotonde des fontaines, où les gerbes chantent avec les oiseaux ; l'amour, voire absent éternel, était partout ce jour-là, il donnait la grâce, la vie, l'extase, l'enchantement à ce paysage, où la fable et l'histoire s'entretiennent encoie des ineffables tendresses des dieux et des rois. J'o-ais faire un rêve... un de ces rêves que le soleil inspire, quand la têle brûle sous les rayons d'été; je me donnai la couronne d'un grand roi, je me fis le dieu mortel de ce paradis de Versailles, et, ployant le genou devant une femme, je lui dis : « Belle Fontanges, m'aimez-vous? » Oh ! Louise, dites-moi, dites-moi encore ce que Fontanges me répondit.
« Je vous aimerai. »
LE COMTE, exalté.
Oui, ce fut l'amour promis à l'avenir... et j'attends encore ce qui n'a pas été donné. Mais ces trois mots... « .levons aimerai! » ces trois mots qui rendent inutiles et glacés tous les hommages, tous les poèmes, toutes les musiques de l'univers, en les redisant vous venez de me rendre l'instant qui fut ma vie, le rayon qui fut mon bonheur! Oh! j'aurais voulu le retenir, cet instant, avec toutes les forces de mon âme, mais l'homme ne peut retenir que le malheur. J'ai quitté la
France comme un élu chassé du ciel ; un tyran, qu'on appelle le devoir, m'a précipité dans ce tourbillon d'activité Qévreuse qui dévore ma jeunesse, et, dans quelques années, c'est-à-dire demain, je me réveillerai premier ministre, prince peut-être, mais avec une couronne de cheveux blancs!
CORINNE
Àb! mon cher comte, au-dessous de l'oreille qui vous écoute, il y a un cœur qui vous comprend. Vous et moi, nous avons été entraînés par les cornants du monde dans une vie pour laquelle nous n'étions pas nés. A seize ans, je m'éiais donné cette devise : L'oubli de tous, l'amour d'un seul; à dix-sept ans, tous étaient à mes pieds, et personne ne m'aimait.
Personne !
J'embrassais la carrière de la coquetterie, connue vous avez embrassé la carrière de la diplomatie, et nous sommes eu servage tous les deux. L'habitude est prise, nous sommes liés éternellement aux deux hochets de notre profession : il vous faut ce portefeuille de ministre, il me faut cet éventail de coquette. La nature nous avait enseigné la franchise, le -théâtre du monde nous a enseigné la dissimulation, lîésignons-nous à tromper et jouons la comédie jusqu'au dernier acte de noire jeunesse, moi sons le lusire, vous au soleil.
Louise, Louise, votre gaieté est bien triste; il y a dans vous une pensée sérieuse que vous retenez sur vos lèvres...
Lt je la garde.
LE COMTE
Soyez généreuse... ne gardez rien.
CORiS.NE.
Eh bien... dites, pourquoi vous ètes-vous obstiné dans la solitude du célibat? le mariage vous aurait complété. 11 est venu jusqu'à moi de certains bruits...
LE COMTE
Un mariage de convenances n'a jamais été de mon goût ; j'ai toujours rêvé un mariage d'amour.
Ah!
LE COMTE
Mais au moment où une telle alliance pouvait se conclure, il me tombe du ciel politique une dépèche qui me donna du travail pour un mois et me fit oublier le nom et la figure de la femme que j'allais aimer... Peut-être aussi votre souvenir...
Peut-être !
Louise, vous me faites perdre la raison ! et en vous revoyant j'ai besoin de vous demander encore si vous n'avez jamais aimé personne.
J'ai inspiré tant de passions qu'elles se sont toutes neutralisées. Pénélope avait mille amoureux, c'est ce qui l'a sauvée; ils se surveillaient tous et ils surveillaient Pénélope : tout le monde était forcé d'être vertueux. Si le public du théâtre n'était composé (pic d'un seul homme, qui viendrait tous les
soirs applaudir une actrice el la féliciler tous les matins, oh! cet homme-là serait bien dangereux! Pénélope y perdrait sa broderie et sa réputation.
Oh! que j'aime à vous croire!
CORINNE
Croyez toujours; la foi sauve.