SCENE XI
CLARION, MADEMOISELLE VILLEROY, en uniforme, L'HUISSIER. l'huissier.
Encore une fois, vous n'entrerez pas.
MADEMOISELLE V1LLER0Y.
J'ai mes entrées partout, si vous l'ignorez, je vous l'apprends.
CLARION # à part.
La petite Villeroy ! Bon !... une péripétie d'actrice!
l'huissier.
Mais c'est ici le cabinet du ministre.
mademoiselle villeroy.
Du ministre! Fi doue! Je croyais que c'était le cabinet du roi.
l'huissier, saisi. Du roi ! Mais enfin, dites-moi, monsieur...
MADEMOISELLE VILLEROY
Monsieur? Insolent!
CLARION, à part.
De gros mots! intervenons... (Haut.) Pardon, monsieur.,. Cette personne a tous les droits du monde de parler au ministre, je suis sa caution... Et comme Son Excellence m'a dit de I "attendre...
L'HUISSIER, s'inclinant.
C'est différent. Je me retire.
MADEMOISELLE VILLEROY
Sortez. (L'huissier sort.) Faquin !
CLARION
Eli bien ! Le feu est-il an théâtre? Pourquoi venir me relancée jusque dans ce sanctuaire de la diplomatie?
MADEMOISELLE VILLEROY
L'osez- vous demander?
CLARION
Bon! Elle parle comme Brulus, c'est-à-dire comme M. de de \oltaire.
MADEMOISELLE VILLEROY
•Voilà donc le costume sous lequel vous espérez me faire situer ce soir! Ce n'est pas un habit, c'est une enveloppe. CLARION, examinant.
Ce costume me paraît très-bien; tu ressembles au neveu • I un amiral.
MADEMOISELLE VILLEROY
Alors on m'a pris mesure sur un mât de perroquet... si bien que cel huissier, vous l'avez entendu... cet huissier
slupide vient d'avoir l'insolence de me prendre pour un homme. 11 m'a appelée monsieur !
CLABIOK.
Eli bien, monsieur, voilà un succès!
MADEMOISELLE V1LLEI.OY.
Pour votre tailleur.
CLARION
C'est la vérité du déguisement.
MADEMOISELLE VILLEROY
Clarion, vous n'entendez rien aux travestis". Un costun e d'homme doit toujours laisser soupçonner la femme et rendre justice, sur toutes ses coutures, à la grâce de notre sexe, qui est le beau. Un tailleur ne saura jamais habiller une femme. 11 me faut madame Desprez, couturière de Paris; elle loge devant l'hôtel du Grand-Yasa. Si je dois être ainsi accoutrée, je ferai un coup de tète, je ne jouerai pas.
CLARION
Vous ne jouerez pas?
MADEMOISELLE VILLEROY
Non.
CLARION"
Non?
MADEMOISELLE VILLEROY, frappant du pied.
Non, non, et non.
CLARION
S'il en est ainsi. Eh bien, tiens... ça m'arrange, merci... Je me passerai de toi.
MADEMOISELLE VILLEROY
Hein? Qui donc jouera pour moi?
CLARION
Personne.
MADEMOISELLE VILLEROY
On ne joue donc pas votre pièce?
Non.
MADEMOISELLE VILLEROY, furieuse.
On en jonc une autre? Les Fausses Confidences, je le parie.
CLARION
Juste!
Il IDEMOISELLE VILLEROY.
J'en étais Mire. Du Marivaux! C'est une cabale de Corinne, be rôle m'appartient... Je jouerai.
Impossible. Corinne joue par ordre du roi.
MADEMOISELLE VILLEROY
VA moi par ordre de Marivaux... qu'elle assassine. Je lui défends de l'enterrer.
Pas de rébellion !
MADEMOISELLE VILLEROY
Oh! ici on ne nous envoie pas au Foit-l'Évêque.
CLARION
.Non. on vous envoie en Sibérie.
MADEMOISELLE VILLEROY
laul mieux! J'aurai des fourrures à bon marclié!
CLARION
Des fourrures! oh! femmes! Allons, Villeroy, ma petite ingénuité, sois raisonnable une fois; je ne suis pas exigeant.
MADEMOISELLE VILLEROY
Eh bien, soit, je ne jouerai pas.
CLARION
A la bonne heure !
MADEMOISELLE VILLEROY
Mais... j'empêcherai tout le monde de jouer. Ici, à la cour de Slockholnrij j'ai de-nombreux amis, comme louLe Française qui joue les ingénues; ces amis ont des parents, ces parents ont des amis, et la moitié de la salle recevra de moi l'ordre d'être enrhumée. On ne rira pas aux endroits comiques; on toussera en cadence aux endroits sérieux. Oh! pour me venger de Corinne, j'inventerai le feu grégeois, la bombe, la mine, le tremblement de terre; je ferai sauter le théâtre, et s'il est trop solide, je l'incendierai.
CLARION, épouvanté. A part.
Elle le ferait comme elle ledit. (Haut.) Voyons, du calme, chère enfant... Veux-tu ruiner ton directeur?
MADEMOISELLE VILLEROY
Vous vous flattez, vous êtes insolvable. Je ne vous fais aucun tort.
CLARION
C'est ce que lu ignores.. Voyons, sois bonne fille...
MADEMOISELLE VILLEROY
Je ne le suis pas.
CLARION"
Commence. Apprends que ma fortune est dans la représentation de ce soir.
MADEMOISELLE VILLEROY
Ail!
CLARION
Écoute, Villeroy, il n'y a pas de secret à la comédie. Oui... mon avenir est dans le succès de celte représentation... Il s'agit de la Finlande, des douze millions de madame de I'ompadour, des diamants de la reine, du bonheur de l'Europe.
MADEMOISELLE VILLEROY
Il s'agit de tout cela?
CLARION
Une sottise de toi peut détruire ces belles combinaisons, et i, par-dessus le marché. On attend ici un prince.
MADEMOISELLE VILLEROY
Vj\\ prince !
Un prince qui voyage incognito, et qui vient faire le bonheur de la Suède, et le mien, et le tien. S'il est prouvé que ce prince est à Stockholm, l'univers est sauvé, et moi aussi; on me nomme directeur royal, et je t'engage à perpétuité pour jouer les coquettes ou les Cor innés, à raison de quatre mille livres par an. Qu'en dis-tu?
MADEMOISELLE VILLEROY, à part.
Tiens, tiens, tiens... Mais il me semble qu'il me donne là l'arme de ma vengeance. (Haut.) Un prince, dis-tu?
Oui.
MADEMOISELLE VJLLEHOï
Jeune?
CLARION
Oui. (a part.) Fait-elle déjà un rêve de princesse? (Haut.) Un prince a toujours dix-huit ans. Eh bien?
MADEMOISELLE VILLEROY
Eh bien... je cède... Je consens à faire le bonheur de la mappemonde et le vôtre. ..
CLARION
Les dieux soient bénis !
MADEMOISELLE VILLEROY
Mais à une condition.
CLARION
Laquelle?
MADEMOISELLE VILLEROY
Corinne joue ce soir, mais moi je jouerai demain.
CLARION
Demain et toujours.
MADEMOISELLE VILLEROY
Plus longtemps encore !
CLARION
Jusqu'à la fin de la Suède.
MADEMOISELLE VILLEROY
Mais jamais avec ce costume d'homme qui ne rend pas justice à la femme.
CLARION
C'est convenu.
MADEMOISELLE VILLEROY
Eh bien, allez de ce pas chercher la couturière de Paris, madame Desprez, et revenez ici avec votre carrosse.
CLARION
Comment, maintenant! C'est impossible... Plus tard,
demain.
MADEMOISELLE Vil. 1,1 1,0V.
Demain?... Non pas... J'exige votre soumission avant la représentation de ce soir... Demain peut-être vousnem'obéilïez pas.
CLARION
Mais le laisser ici. .. seule... Non, sors avec moi.
MADEMOISELLE VILLEROY
Je ne sors qu'en carrosse.
CLARION
Quel caprice.
MADEMOISELLE VILLEROY
Sortir dans ce costume... pour qu'on m'appelle Monsieur... Jamais!
Elle s'assied.
CLARION, à part.
Ah ! quand une ingénue a en tète sa folie! (L'huissier entre.) L'huissier du minière!... AU! avec lui, il n'y a plus de danger à la laisser ici pour un instant.. . Et, au fait, avec cette tête pleine de mauvais tours, cela vaut mieux... je la tiens ainsi sous ma garde... et puisqu'elle veut mon carrosse, je l'y emprisonne, et elle n'en soit plus d'aujourd'hui. (Haut.) Il faut toujours obéir... Attends-moi, je reviens à l'instant.
II sort.