COMMUE
Vous devinez facilement... ce qu'on vous a dit.
LE COMTE
Je devine aus^i ce qu'on ne me dit pas.
CORINNE
Quoi doue?
LE COMTE
Qu'il est arrivé hier incognito et que vous l'aimez.
CORINNE
Ali! je pourrais peut-être commettre la folie d'aimer un prince, un ministre ou un laboureur, mais je voudrais, je vous l'avoue, être aimée sans partage, sans rivalité d'aucune sorte. Or, un prince aime sa principauté, un ministre son portefeuille, un laboureur sa ferme. Ces rivalités me seraient intolérables. J'aimerais l'homme dont je posséderais l'âme tout entière, et qui n'aurait qu'une seule et exclusive ambition, être aimé de moi. Si ce phénomène existe, mon cœur est à lui.
LE COMTE, inquiet et railleur.
Et ce prince se fait-il laboureur pour avoir le plaisii de déposer sa charrue?
COKIHNE.
Oh! ne raillons pas... Ce prince est doué des plus belles qualités du monde; je ne connais pas une âme plus généreuse, plus noble, plus dévouée. 11 est prêt à faire pour moi tous les genres de sacrifices ; mais je le soupçonne fort d'être ambitieux, et je serais jalouse de toutes les distractions que lui promet son glorieux avenir. Ma lune de miel serait belle avec lui, mais l'éclipse totale viendrait ensuite et ne finirait pas. Je serais princesse à la cour comme on est sultane au harem; on gagne le titre, on perd l'amant!
Ah! Corinne!... Je devrais me révolter contre vous et contre moi-même,... mais il y a dans votre parole, dans votre regard une fascination que je ne m'explique pas... mais que je subis... Oui... vous avez raison, gagnez l'amant et perdez le litre... Je suis à vous... L'amour ne se déclare pas... il se
prouve. . . Voici la preuve du mien ... je vous aime et je sacrifie mou amour au bonheur d'être aimé de vous.
Que dites- vous?
Oui, l'amour eu remplissant mon cœur en a chassé l'ambition. Le pouvoir, les grandeurs, les titres, la richesse, un palais, tout cela n'est rien si votre amour n'est pas le premier et l'unique invité des fêtes de ma vie. Louise, je voudrais savourer le bonheur de tout perdre pour vous conquérir, et je ne regretterais rien si j'étais riche de votre amour et de votre beauté !
CORINNE, émue et souriante.
Vous êtes le plus dangereux des tentateurs, monsieur le comte.
LE COMTE
Cédercz-vous à la tentation?
cor,is>E.
Je vous avoue que je demande à ma faiblesse la force d'y résister... car, si les bruits de la cour sont fondés... vous êtes sur le point de réaliser trois projets qui sont la fortune de la Suède. .. et la gloire de votre vie.
Vous savez...
CORINNE
Je suis instruite de tout ce qui vous intéresse.
LE COMTE
Alors, vous connaissez la grandeur de mon sacrifice.
CORINNE
Je le connais, je l'apprécie..., et je ne l'accepte pas.
LE COMTÉ
I.li ipioi... après tout ce que vous-même vous venez de dire... après l'offre que je vous fais .. Ah ! vous êtes inexplicable.
Je vais m' expliquer, cher comte. Vous avez étudié les hommes, excepté vous : les meilleurs observateurs oublient de s'observer eux-mêmes. Vous ne vous connaissez pas, l'en- Ihousiasme d'une minute vous ferait sacrifier votre vie entière, et les regrets sont les fils de l'enthousiasme.
.Moi, des regrets! Jamais! Ma vie ne sera pas assez longue pour épuiser la richesse de mon amour.
CORINNE
En six mois votre trésor serait dépensé.
LE COMTE
Corinne, vous ne parlez pas comme une femme... CORINNE, avec un sourire forcé.
El vous parlez connue un homme, vous. Ils ont tous des amours éternels à offrir!... une éternité de quatre saisons! Tous les amoureux si ardents à la préface ressemblent à vos navigateurs qui (tassent de l'équateur à la mer glaciale en moins d'un an... Adieu.., adieu, cher comte...
Le comïe.
Eh ipioi? vous me quittez ainsi sur cette parole cruelle... ipic voire réflexion n'a pas conduite. . Vous n'êtes pas même mou amie,
COMEDIENS ET DIOMATES. Mi
CORINNE
Si j'étais votre ennemie... j'accepterais sans réflexion.
LE COMTE
Ne m'ôtez pas tout espoir... Si je dois être malheureux, laissez-moi encore respirer pour souffrir.
CORINNE
Eh bien. . . soit. . . Si la femme n'a pas de raisons d'hésiter. . . , la comédienne a d'autres scrupules... Dans une heure, je vous dirai si j'ai pu concilier les deux sentiments de mon cœur.
LE COMTE
Est-ce le sursis qu'on accorde au condamné?... Est-ce la grâce qu'on ajourne.
CORINNE
Vous verrez. . . J'aperçois Clarion, il me cherche sans doute.
LE COMTE
Je vous laisse avec lui... Dans une heure... je reviendrai. Que votre réponse ne soit pas un arrêt.
Il lui baise h mnin et sort.
SCEJS.E m
CORINNE, seule.
Celui-là est sincère... il a cette rare qualité. Moi! comtesse Christian d'Ebelstein!... Quel rêve!... mais bientôt quel réveil! La passion éteinte... l'ambition perdue... Et quelle serait la victime? Non, non, ne so\uns pas femme... laissons parler la raison... silence au cœur. Je le sauverai par ma fuite.