‹ Nouveau théâtre de salonChapitre 72 sur 132 · LE COMTE, CLARION · texte numérisé non relu

LE COMTE, CLARION

LE COMTE, des papiers à la main.

Ab ! fièvre de la politique! donne-moi une trêve... j'ai bien assez de la fièvre de mon cœur! Une heure, a-t-elle dit... un siècle!... Et c'est au moment où l'amour peut-être va devenir ma seule et douce chaîne qu'il faut que je m'abandonne moi-même pour songer aux intérêts de tous! La Suède manque d'argent! le déficit est dans le trésor... Des économies, demande-t-on à la cour! Et toujours des prodigalités dans le plaisir... Enfin, notre mariage réussira... j'en ai maintenant l'espoir... La France nous paiera nos douze millions... et peut-être...

Il prend une note, et se met au travail. CLARION, à pari.

Diable! Il a l'air bien agHé... Il a deviné que mon prime... u'e>t qu'une princesse, et la récompense que j'attends de lui ser,, une chambre dégarnie dans la liastille de Stockholm?

LE COMTE, s'inlcrrompant.

Et Corinne! comment dévorer une heure?...

CLÀRIO.N, 5 pari.

Allons, allons. Soyons courageux... comme un poltron aux abois. (Haut.) Monseigneur...

LE COMTE, brusquement.

Qu'est-ce?. . Ah! c'est vous, Clarion!

CLARION, à part.

Je tremble!... (Haut.) Puis-je demander à monseigneur s'il a été satisfait de notre spectacle.

LE COMTE

Oui... oui... mon cher Clarion.

CLARION, à pari.

Son cher Clarion !... Il n'y a pas de Bastille.

LE COMTE

Un spectacle parfait!... Mais je croyais trouver ici mademoiselle Corinne.

CLARION

Elle y était il n'y a qu'un instant... Donc le spectacle?...

IF. COMTE

A rempli toules mes espérances... La duchesse Cécilia est d'une humeur charmante ce matin; il [tarait qu'elle a été ravie de tout ce qu'elle a vu.

CLARION, à parL

De tout ! Ah! mon Dieu! (Haut.) Elle a trouvé le prince?...

Très-joli garçon

CLARION, à part. Le faux!... Esl-ellc... heureux!

LE COUTE

Oui, oui, malgré quelques distractions de coulisse, j'ai surpris entre les deux fiancés un échange furlif de regards qui est pour moi plein d'avenir... Ah! je fus bien inspiré, Clarion, en renversant tous les obstacles que vous m'opposiez pour celte représentation... et je crois maintenant que le rétablissement de nos affaires... et surtout celui de nos finances, peut en résulter.

CLARION, ù part.

S'il compte sur mon joli garçon de prince pour restaurer ses finances... (Haut.) Mais, monseigneur, vous ne l'avez donc pas revu... le prince, depuis la représentation?

LE COMTE

Non .. mais je lui ai écrit... et à ma prière il se rendra ici, dans ce pavillon écarté du parc.

CLARION

Ah!... vous avez écrit?... (\ pari.) Auquel a-t-il écrit? (Haui.) Au prince du théâtre... ou...

LE COMTE

Comment?

CLARION, troublé.

Je veux dire au prince... de la représentation.

LE COMTE, se remettant à écrire.

Il n'y a pas deux princes, que je sache...

ci.vniON.

C'est juste... Il ne peut pas y (n av... (\ part.) Je ne demande pas mieux qu'il n'y en ait qu'un.,. Enfin, n'iir.-

porte... sans notre ruse d'hier la duchesse serait partie... et la Suède perdue... C'est moi qui l'ai sauvée... Donc, je mérite une récompense proportionnée au service rendu... et comme avec les grands il ne suffit pas de mériter une récompense, qu'il faut la demander... je n'hésite plus... Demandons. (Haut.) Votre Excellence a élé sans doute, comme tout le monde, ravie du triomphe de la Corinne.

LE COMTE

Corinne!... Oh! oui, et moi plus que tout le monde. (Regardant autour de lui. A part.) Elle ne vient pas.

■ CLARION

Oserai-je aussi demander... si... pour ma part. Excusez cet amour-propre et cet orgueil... Un auteur n'a que ces deux vertus pour se défendre. . . Mon Robinson.. . ma comédie insulaire ?

LE COMTE, riant.

Une comédie... d'égoïste. .. II n'y a eu de succès que pour vous... auteur et acteur.

CLARION

Ce monopole est de mon goût... Bref... si la cour a daigné rire...

LE COMTE

Le roi a donné l'exemple... il a ri comme le dernier de ses sujets... et il m'a chargé de témoigner sa satisfaction à l'artiste et au directeur.

CLARION

Comment ! ... le roi ! . . . Sa Majesté. . . a daigné, (a part.) C'est le moment de lancer ma requête. (Haui.) Mais alors, si mes faibles talents ont le pouvoir de dérider un auguste visage, pourquoi Sa Majesté ne prendrait-elle pas le théâtre dan- sa

maison en chargeant son ministre de choisir nu directeur habile comme...

LE COMTE

Vous?

Vous achevez ma pensée,..

u: COM1E.

Certes, je ne demanderais pas mieux... honorer l'art...

CLARION

Protéger les artistes ! instruire le peuple par le théâtre!

relever le niveau du goût avec la langue des poètes! Quelle admirable mission !

LE COMTE

Oui... mission sublime!... mais...

CLARION

\li ! il j a un mais...

LE COMTE

Il J eu a toujours un... et le plus terrible de tous les mais! La Suède n'a pas d'argent...

CLARION

Comme moi.

Le Suède a lait les affaires do la France et nous avons dépensé douze millions pour elle... cl on nous a payé avec la promesse de nous payer.

ne promesse ! C'est une monnaie qui n'a pas cours.

COMEDIENS El DIPLOMATES. 183

LE COMTE

Depuis quinze ans nous réclamons.

CLARION

Je suis sur que vous réclamez mal. Une seule l'ois on m a dû de l'argent...

LE COMTE'

J'ai réclamé moi-même ! J'ai fait le voyage de Versailles ; je me suis adressé au ministre des finances, à notre ambassadeur, à Richelieu, à Louis XV, à tout le monde, et je n'ai rien obtenu.

CLARION

C'est que vous avez oublié le meilleur.

LE COMTE

Comment?

CLARION

Le chef-d'emploi.

LE COMTE

Qui donc?

CLARION

Madame de l'ompadour.

Une courtisane !

CLARION

Un vingt-quatre heures, vous aviez gagné votre procès.

LE COMTE riant.

Vous croyez? C'est que... il y a un côté épineux dans cette négocia t'.oiii

CLARION

Très-épineux... je le reconnais; il s'agit de laisser tomber des épingles chez madame de Pompadour !

LE COMTE

Oui... Il n'y a pas de roses sans épines.

CLARION

Kl de femmes sans épingles.

LE COMTE

Au fait, la diplomatie regarde le but, et ne doit pas se soucier des moyens... Savez-vous, Clarion, que vous avez la tète remplie de bons conseils.

C'est ma sibylle... C'est le théâtre qui m'inspire, monseigneur.

Le théâtre?

CLARION

Oui... Les rois, les ministres, les ambassadeurs, les généraux trouvent tout dans Corneille et Racine; le peuple trouve tout dans Molière et Regnard. Auguste enseigne aux rois la démence; Pyrrhus enseigne le droit des gens aux ambassadeurs; Burrhus enseigne la justice aux ministres; Miibridale enseigne la guerre aux généraux; Sganarelle enseigne la philosophie aux hommes; Célimène enseigne la coquetterie aux femmes; Orgon enseigne la vigilance aux maris; Philinte enseigne le bon sens à l'humanité entière! Le théâtre! le théâtre! c'est l'art civilisateur, c'est la conquête du monde

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par le plaisir et la joyeuse instruction ; c'est la Sorbonne universelle ! C'est le seul professorat qui amuse; c'est le code de

l'expérience; c'est la morale domestique prêchée par des comédiens devant un auditoire qui ne dort jamais.

LE COMTE

Très-bien, Clarion, j'aime cet enthousiasme que vous avez pour votre art.

CLARION

Un art qui s'élève à la hauteur d'un sacerdoce.

L'HUISSIER, entrant.

Monseigneur. . . une lettre du duc de Revel !

' LE COMTE

Le duc de Revel ! 11 est ici? à Stockholm?

l'huissier.

Oui, monseigneur, arrivé hier avec le prince de Finlande.

CLARION, crfaré.

Hein?

Arrivé hier... et je ne l'ai point vu?... Que veut dire?...

11 ouvre la lettre.

CLARION, à part.

J'ai 1'émolion d'un dénoûment. Dieu du ciel !.. . Villeroy. .. oh ! mon étoile, voilà ton éclipse.

LE COMTE, lisant.

Ah! mon Dieu!

isc NOUVEAU THEATRE DE SALON.

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