SCÈNE VI
Les Mêiies, ÉROS racbé, SCOPAS.
SCOPAS, entrant avec précipitation; ses vêtements et sa chevelure sont en désordre.
Que la terre s'ouvre et m'engloutisse! Ma gloire, mon nom, mon avenir, mon amour, lotit est perdu !
ATHÉNAÏS
Que dites-vous, Scopas?
SCOPAS
La foudre a brisé ma statue divine; elle est gisante sur la poussière comme le cadavre d'une divinité; le père ne reconnaît plus sa fille! Votre nom, belle Athénaïs, votre nom que ma pieuse main venait de graver, a disparu sous une lame de feu, il n'en reste pas une lettre! Les pieds adorables de ma Vénus ont été broyés comme ceux d'une jeune fille sous des roues d'airain ! Et moi j'ai vu ce meurtre et la vie est restée dans mon cœur! Athénaïs, aimez-moi! j'ai survécu!
ATHENAÏS, qui a écoute- avec l'émotion d'une ardente colère.
La foudre part de là! (montrant le temple d'iphèse) elle ne vient pas du ciel! Je reconnais la femme dans la déesse! il faut que Diane reconnaisse la vengeance dans la femme, qu'elle trouve Némésis du Ténare dans Athénaïs de Mytilène! Vous m'aimez, Scopas?
SCOPAS
Si je vous aime!... Tout ce que l'amour a mis de flamme dans ce ciel ionien je l'ai recueilli dans mon cœur, et mon amour a donné la vie au marbre, et la colère à un dieu jaloux !
ATHÉNAÏS
L'amour ne se vante pas, il se prouve... Écoutez, Scopas... Il y a vis-à-vis, sur cette place, un temple, et dans ce temple une statue, la statue de Diane; elle porte une lourde tunique pour cacher les défauts de son corps, comme font toutes les prudes. Ce soir, quand on chantera l'hymne à Hécate, vous vous cacherez dans les cryptes de l'autel, où coule le sang des sacrifices, et quand l'ostiaire aura fermé les portes du temple, vous briserez la statue de Diane sur son piédestal.
SCOPAS, reculant d'effroi.
Alhénaïs! Alhénaïs!
ATIIÛNAÏS.
C'est le refus qui me répond !
Eros se montre et sort avec précaution. SCOPAS.
Quel horrible sacrilège me demaiulez-vous!
ATHÉNAÏS
Tu ne m'aimes pas!
SCOPAS
Demandez ma vie.
ATIIKNAÏS.
Que ferai-je de la vie? Je n'ai pas de foudre vengeresse, moi ! Lemnos me ferme l'arsenal de ses forges! Ma foudre, c'est ta main. Veux-tu me venger? Tu tétais... tu refuses obstinément?... Tu n'es pas digne d'être aimé... Sors, et ne reparais jamais devant mes yeux !
SCOPAS
Revenez à la raison, belle Athénaïs! que la justice, cette fille du ciel, vous éclaire, et...
ATIIKNAÏS.
ha justice se lait quand la vengeance parle ; je te demande, une dernière fois, si tu veux m 'obéir... Réponds... 11 «e tait!... Voilà donc, le courage de ces hommes! voilà donc l'amour de ces artistes ! Ils n'aiment une femme que pour la traduire en marbre, immortaliser leur nom et oublier le modèle!... Retire-toi ! retire-toi!
SCOPAS
Je pars et je garde mon amour ; je vais cacher ma vie dans
mon île natale. Je brise mon ciseau de sculpteur et j'emporte avec moi ce glorieux cadavre de marbre, justement foudroyé par les dieux ennemis de l'orgueil. J'ensevelirai dans les entrailles de la terre ce torse, où rayonne encore votre beauté. Un jour peut-être, après bien des siècles, on exhumera celte relique, et les artistes qui la verront ainsi mutilée s'inclineront de respect devant elle, et chercheront en vain le nom du statuaire qui la fit et le nom de la femme qui l'inspira. Ma vengeance, à moi, c'e-t de livrer cette énigme à la postérité. Ce sera la consolation de mon exil et de ma mort !
Il sort.