‹ Nouveaux contes bleusChapitre 1 sur 27 · A L’AGE DE QUATRE ANS · texte numérisé non relu

A L’AGE DE QUATRE ANS

Quand je Touillais mes vieux grimoires, Pour te réciter ces histoires Que tu suivais d'un air vainqueur, ü mon 111s! ma chère espérance I Tu me rendais ma douce enfance.

Je sentais renaître mon cœur.

Maintenant Pâtre est solitaire.

Autour de moi tout est mystère,

On n’entend plus de cris joyeux ;

Malgré les larmes de ta mère.

Dieu t’a rappelé de la terre.

Mon pauvre ange échappé des deux

Et c'est en pleurant que j’acliêve Ce recueil fait pour t’amuser ;

Je ne vois plus ton doux sourire,

Le soir, tu ne viens plus me dire :

« Grand-père,— une histoire, — un baisci •

(Jue m’importe à présent la vie.

Et ces pages que je dédie A ton souvenir adoré?

Je n'ai plus de ftls qui m’écoute,

Et Je reste seul sur la route,

Comme un vieux chêne foudroyé I

A vous ce livre, heureuses mères!

De ces innocentes chimères Égayez vos fils triomphants I Dieu vous épargne ma soufrrance.

Et vous laisse au moins l’espérance De mourir avant vos enfants!

Claligny, S5 iiuvciiitiro 18S7

CONTES ISLANDAIS

Je connais des gens d’esprit, de graves et discrêtes personnes, pour qui les contes de (ées ne sont qu’une lillérature de nourrices et de bonnes d’enfanis. N’en déplaise à leur sagesse, ce dédain ne prouve que leur ignorance. Depuis que la critique moderne a retrouvé les origines de la civilisation et restitué les titres du genre humain, les contes de fées ont pris dans l’estime des savants une place considérable. De Dublin à Bombay, de l’Islande au Sénégal, une légion de cu-

* Icelandic I^egends, collected by John Arnasnn, Iranslated I)y l’.-J. Powel and Lirikir Magiiu:jsoi). Londres, ItJüO, in-8".

rieux recherche pieusement ces médailles un peu frustes, mais qui n’ontperdu ni toute leur beauté, ni tout leur prix. Qui ne connaît le nom des frères Grimm, de Simrock, de Wuk Stephanovitch, d’Asbjœrnsen, de Moe, d’Arnason, de llahn et de tant d’autres? Perrault, s’il revenait au monde, serait bien étonné d’apprendre qu’il n’a jamais été plus érudit que lorsqu’il oubliait l’Académie pour publier les faits et gestes du Chat botté.

Aujourd’hui que chaque pays reconstitue son trésor de contes et de légendes, il est visible que ces récits qu’on trouve partout, et qui partout sont les mêmes, remontent à la plus haute antiquité. La pièce la plus curieuse que nous aient livrée les papyrus égyptiens, grâce à mon savant confrère, M. de Rougé, c’est un conte qui rappelle l’aventure de Joseph. Qu’est-ce que l’Or/j/ssëe, sinon le recueil des fables qui charmaient la Grèce au berceau ? Pourquoi Hérodote est-il à la fois le plus exact des voyageurs et le moins sûr des historiens, sinon parce qu’à l’exposé sinct’îre de tout ce qu’il a vu il môle sans cesse les merveilles qu’on lui a contées ? La louve de Romulus, la fontaine d’Égérie, l’enfance de Servius Tullius, les pavots dcTarquin, la folie de Brutus,

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CONTES ISLANDAIS

autant de légendes qui ont séduit la crédulité des Romains. Le monde a eu son enfance, que nous appelons faussement l’antiquité ; c’est alors que l’esprit humain a créé ces récits qui édifiaient les plus sages, et qui, aujourd’hui que l’humanité est vieille, n’arnusent plus que les enfants.

Mais, chose singulière et qu’on ne pouvait prévoir, ces contes ont une filiation, et, quand on la suit, on est toujours ramené en Orient. Si quelque curieux veut s’assurer de ce fait, qui aujourd’hui n’est plus contestable, je le renvoie au savant commentaire du Pancha-Tanira, qui fait tant d’honneur à l’érudition et à la sagacité de M. Benfey. Contes de fées, légendes, fables, fabliaux, nouvelles, tout vient de l’fnde; c’est elle qui fournil la trame de ces récits gracieux que chaque peuple brode à son goût. C’est toujours l’Orient qui donne le thème primitif ; l’Occident ne tire de son fond que les variations.

11 y a là un fait considérable pour l’histoire de l’esprit humain. 11 semble que chaque peuple ait reçu de Dieu un rôle dont il ne peut sortir. La Grèce a eu en partage le sentiment et le culte de la beauté; les Romains, cette race brutale, née pour le malheur du monde, ont créé l’ordre mé-

canique, l’obéissance extérieure et le règne de l’administration; l’Inde a eu pour son lot l’imaginalion : c’est pourquoi son peuple est toujours resté enfant. C’est là sa faiblesse ; mais, en revanche, elle seule a créé ces poèmes du premier âge, qui ont séché tant de larmes et fait battre pour la première fois tant de cœurs.

Par quel chemin les contes ont-ils pénétré en Occident? Se sont-ils d’abord transformés chez les Persans? Les devons-nous aux Arabes, aux Juifs, ou simplement aux marins de tous pays, qui les ont partout portés avec eux, comme le Simbad Mille et une Nuits? C’est là une élude

* qui commence, et qui donnera quelque jour des résultats inattendus. En rapprochant du Pentamerone napolitain, les contes grecs que M. de llahn a publiés, il y a deux ans, il est déjà visible que la Méditerranéen eu son cycle de contes, où figurent Cendrillon, le Chat botté et Psyché. Celte dernière fable a joui d’une popularité sans bornes. Depuis le récit d’Apulée jusqu’au conte de la Pelle et la Bête, l’histoire de Psyché prend toutes les formes. Le héros s’y cache le plus souvent sous la peau d’un serpent, quelquefois môme sous celle d’un porc {Il Re Porco de Slraparole,

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anobli et transfiguré par madame d’Aulnoy en • Prince Marcassin), mais le fond est toujours reconnaissable. Rien n’y manque, ni les méchantes sœurs que ronge l’envie, ni les agitations de la jeune femme, partagée entre la tendresse et la curiosité, ni les rudes épreuves qui attendent la pauvre enfant. Est-ce là un conte oriental ? Le nom de Psyché, qui, en grec, veut dire l'âme, ferait croire à une allégorie hellénique; mais, ici comme toujours, si, à force de grâce et de poésie, la Grèce renouvelle tout ce qu’elle touche, l’invention ne lui appartient pas. La légende se trouve en Orient, d’où elle a passé dans les contes de tous les peuples'; souvent môme elle est retournée; c’est la femme qui se cache sous une peau de singe ou d’oiseau, c’est l’homme dont la curiosité est punie. Qu’est-ce que Peau d'âne. sinon une variation de cette éternelle histoire, avec laquelle, depuis tant de siècles, on berce les grands et les petits enfants?

En ai-je dit assez pourfaire sentir aux hommes sérieux qu’on peut aimer les contes de fées sans déchoir? Si, pour le botaniste, il n’est pas d’herbe

‘ Benley, Einldlung, § 92.

si vulgaire, de mousse si pelite, qui n’offre de l’intérôt, parce qu’elle explique quelque loi de la nature, pourquoi dédaignerait-on ces légendes familières, qui ajoutent une page des plus curieuses à l’histoire de l’esprit humain?

La philosophie y trouve aussi son compte. Nulle part il n’est aussi aisé d’étudier sur le vif le jeu de la plus puissante de nos facultés, celle qui, en nous affranchissant de l’espace et du temps, nous tire de notre fange et nous ouvre l’infini. C’est dans les contes de fées que l’imagination règne sans partage, c'est là qu’elle établit son idéal de justice, et c’est par là que les contes, quoi qu’on en dise, sont une lecture morale. — Ils ne sont pas vrais, dit-on. — Sans doute, c’est pour cela qu’ils sont moraux. Mères qui aimezvos fils, ne les mettez pas trop tôt à l’élude de l’histoire, laissèz-

les rêver, quand ils sont jeunes. Ne fermez pas

leur âme à ce premier souffle de poésie. Rien ne me fait peur comme un enfant raisonnable et qui ne croit qu’à ce qu’il touche. Ces sages de dix ans sont, à vingt ans, des sots, ou, ce qui est pis encore, des égoïstt.'s. Laissez-les s’indigner contre Barbe-Bleue, pour qu’un jour il leur reste un peu de haine contre l’injustice

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et la violence, alors même qu’elle ne les atteint pas.

Parmi ces recueils de contes, il en est peu qui, pour l’abondance et la naïveté, rivalisent avec ceux de Norvs'ége et d’Islande. On dirait que, reléguées dans un coin du monde, ces vieilles traditions s’y sont conservées plus pures et plus complètes. Il ne faut pas leur demander la grâce et la mignardise des contes italiens; elles sont rudes et sauvages, mais par cela même elles ont mieux gardé la saveur de l’antiquité.

Dans les Contes islaiidais, comme dans l’O- (hjssée, ce qu’on admire par-dessus tout, c’est la force et la ruse, mais la force au service de la justice, et la ruse employée à tromper les méchants. Ulysse, aveuglant Polyphème et raillant l’impuissance et la fureur du monstre, est le modèle de tous ces bannis dont les exploits charment les longues veillées de la INorwége et de l'Islande. 11 n’y a pas moins de faveur pour ces voleurs adroits, qui entrent partout, voient tout, prennent tout, et sont au fond les meilleurs fils du monde. Tout cela est visiblement d’une époque où la force brutale règne sur la terre, où l’esprit représente le droit et la liberté.

J’ai choisi deux de ces histoires : la première, qui rappelle de loin la folie de Brulus, nous reporte à la vengeance du sang, vengeance qui n’est point particulière aux races germaniques, mais qui, cliez elles, a gardé sa forme la plus rude. La légende de Briam c’est la loi salique en action ; il est évident que, pour nos aïeux, au temps de Clovis, le fils le plus vertueux et le guerrier le plus admirable, c’est celui qui, par force ou par ruse, venge son père assassiné. Que Briam ait ou non vécu, il n’importe guère; son histoire est vraie, puisqu’elle répond au sentiment le plus vivace du cœur humain. Le christianisme nous a enseigné le pardon, la sécurité des lois modernes nous a habitués à remettre notre vengeance à l’État; mais l’homme naturel n’a point changé; il semble qu’une corde jusque-là muette vibre dans son cœur, quand la magie d’un conte ressuscite ces passions mortes et réveille un temps évanoui.

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l/mSTOIRE DE BIIIAM LE FOU.

Au bon pays d’Islande, il y avait une fois un roi et une reine qui gouvernaient un peuple fidèle et obéissant. La reine était douce et bonne ; on n’en parlait guère ; mais le roi était avide et cruel : aussi fous ceux qui en avaient peur célébraient-ils à l’envi ses vertus et sa bonté. Grâce à son avarice, le roi avait des châteaux, des fermes, des bestiaux, des meubles, des bijoux dont il ne savait pas le compte ; mais plus il en avait, plus il en voulait avoir. Riche ou pauvre, malheur à qui lui tombait sous la main.

Au bout du parc qui entourait le château royal, il y avait une chaumière, où vivait un vieux paysan avec sa vieille femme. Le ciel leur avait donné sept enfants ; c’était toute leur richesse. Pour soutenir celte nombreuse famille, les bonnes gens n’avaient qu’une vache, qu’on appelait Bukolla. C’était une bête admirable. Elle était noire et blanche, avec de petites cornes et de grands

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yeux tristes et doux. La beauté n'élait que son moindre mérite ; on la trayait trois fois par jour, et elle ne donnait jamais moins de quarante pintes de lait. Elle était si habituée à ses maîtres, qu’à midi elle revenait d’elle-môme au logis, traînant ses pis gonflés, et mugissant de loin pour qu’on vînt à son secours. C’était la joie de la maison.

Un jour que le roi allait en chasse, il traversa le pâturage où paissaient les vaches du château ; le hasard voulut que Bukolla se fût môlée au troupeau royal :

— Quel bel animal j’ai là ! dit le roi.

— Sire, répondit le pâtre, cette bêle n’est point à vous ; c’est Bukolla, la vache du vieux paysan qui vit dans celte masure là-bas.

— Je la veux, répondit le roi.

Tout le long de la chasse le prince ne parla que de Bukolla. Le soir, en rentrant, il appela son chef des gardes, qui était aussi méchant que lui :

— Va trouver ce paysan, lui dit-il, et amènemoi à l’instant môme la vache qui me plaît.

La reine le pria de n’en rien faire :

— Ces pauvres gens, disait-elle, n’ont que cette

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bêle pour tout bien ; la leur prendre, c’est les faire mourir de faim .

— 11 me la faut, dit le roi ; par achat, par échange ou par force, il n’importe. Si dans une heure Bukolla n’est pas dans mes étables, malheur à qui n’aura pas fait son devoir I

Et il fronça le sourcil de telle sorte, que la reine n’osa plus ouvrir la bouche, et que le chef des gardes partit au plus vile avec une bande d’estafiers.

Le paysan était devant sa porte, occupé à traire sa vache, tandis que tous les enfants se pressaient autour d’elle et la caressaient. Quand il eut reçu le message du prince, le bonhomme secoua la tête, et dit qu’il ne céderait Bukolla à aucun prix. — Elle est à moi, ajouta-t-il, c’est mon bien, c’est ma chose ; je l’aime mieux que toutes les vaches et que tout l’or du roi.

Prières ni menaces ne le firent changer d’avis. L’heure avançait ; le chef des gardes craignait le courroux du maître ; il saisit le licou de Bukolla pour l’entraîner; le paysan se leva pour résister, un coup de hache l’étendit mort par terre. A cette vue, tous les enfants se mirent à sangloter, hormis Briam, l’aîné, qui resta en place, pâle et muet.

Le chef des gardes savait qu’en Islande le sang se paye avec le sang, et que tôt ou tard le iils venge le père. Si l’on ne veut pas que l’arbre repousse, il faut arracher du sol jusqu’au dernier rejeton. D’une main furieuse, le brigand saisit un des enfant# qui pleurait : — Où souffres-tu? lui dit-il. — Là, répondit l’enfant en montrant son cœur ; aussitôt le scélérat lui enfonça un poignard dans le sein. Six fois il fit la môme question, six fois il reçut la même réponse, et six fois il jeta le cadavre du fils sur le cadavre du père.

Et cependant Briam, l’œil égaré, la bouche ouverte, sautait après les mouches qui tournaient en l’air.

— Et toi, drôle, où souffres-tu? lui cria le bourreau.

Pour toute réponse, Briam lui tourna le dos, et se frappant le derrière avec les deux mains, il chanta :

C’est là que ma mère, un jour de colère, D'un pied courroucé in'a si fort lancé.

Que j’en suis tombé la face par terre.

Blessé par devant, blessé par derrière.

Les reins tout meurtris et le nez cassé !

CONTES ISUNDAIS.

Le chef des gardes courut après l’insolent ; mais ses compagnons l’arrêtèrent.

— Fi ! lui dirent-ils, on égorge le louveteau après le loup, mais on ne lue pas un fou ; quel mal peut-il faire?

Et Briam se sauva en chantant et en dansant.

Le soir, le roi eut le plaisir de caresser Bukolla, et ne trouva point qu’il l'eût payée trop cher. Mais dans la pauvre chaumière, une vieille femme en pleurs demindail justice à Dieu. Le caprice d’un prince lui avait enlevé en une heure son mari et ses six enfants. De tout ce qu’elle avait aimé, de tout ce qui la faisait vivre, il ne lui restait plus qu’un misérable idiot.

Bientôt, à vingt lieues à la ronde, on ne parla plus que de Briam et de ses extravagances. Un jour il voulait mettre un clou à la roue du soleil, le lendemain il jetait en l’air son bonnet pour en coiffer la lune. Le roi, qui avait de l’ambition, voulut avoir un fou à sa cour, pour ressembler de loin aux grands princes du continent. On fit

venir Briam, on lui mit un bel habit de toutes les couleurs. Une jambe bleue, une jambe rouge, une manche verte, une manche jaune, un plastron orange ; c’est dans ce costume de perroquet que Briam fut chargé d’amuser l’ennui des courtisans. Caressé quelquefois et plus souvent battu, le pauvre insensé souffrait tout sans se plaindre. Il passait des heures entières à causer avec les oiseaux ou à suivre l’enterrement d’une fourmi. S’il ouvrait la bouche, c’était pour dire quelque sottise : grand sujet de joie pour ceux qui n’en souffraient pas.

Un jour qu’on allait servir le dîner, le chef des gardes entra dans la cuisine du château.

Briam, armé d’un couperet, hachait des fanes de carottes en guise de persil . La Vue de ce couteau fit peur au meurtrier ; le soupçon lui vint au cœur.

— Briam, dit-il, où est ta mère?

— Ma mère, répondit l’idiot ; elle est là qui bout. Et du doigt il indiqua un énorme pot-aufeu, où cuisait, en ùllà podrida^ tout le dîner royal.

— Sotte bête ! dit le chef des gardes en montrant la marmite, ouvre les yeux : qu’est-ce que cela ?

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— C’est ma mère ! c’est celle qui me nourrit! cria Briam. Et jetant son couperet, il sauta sur le fourneau, prit dans ses bras le pot-au-feu tout noir de fumée, et se sauva dans les bois. On courut après lui ; peine perdue. Quand on l’attrapa, tout était brisé, renversé, gâté. Ce soir-là le roi dîna d’un morceau de pain ; sa seule consolation fut de faire fouetter Briam par les marmitons du château.

Briam, tout écloppé, rentra dans sa chaumière et conta à sa mère ce qui lui était arrivé.

— Mon fils, mon fils, dit la pauvre femme, ce n’est pas ainsi qu’il fallait parler.

— Que fallait-il dire, ma mère?

— Mon fils, il fallait dire : Voici la marmite que chaque jour emplit la générosité du roi.

— Bien, ma mère, je le dirai demain.

Le lendemain la cour était réunie. Le roi causait avec son majordome. C’était un beau seigneur, fort expert en bonne chère, gros, gras et rieur. Il avait une grosse tête chauve, un gros cou, un ventre si énorme qu’il ne pouvait croiser les bras, et deux petites jambes qui soutenaient à grand’peine ce vaste édifice.

Tandis que la majordome parlait au roi, Briam lui frappa hardiment sur le ventre :

— Voici, dit-il, la marmite que tous les jours emplit la générosité du roi.

S’il fut battu, il n’est pas besoin de le dire; le roi était furieux, la cour aussi ; mais le soir, dans tout le château, on se répétait à l’oreille que les fous, sans le savoir, disent quelquefois de bonnes vérités.

Quand Briam, tout écloppé, rentra dans sa chaumière, il conta à sa mère ce qui lui était arrivé.

— Mon fils, mon fils, dit la pauvre femme, ce n’est pas ainsi qu’il fallait parler.

— Que fallait-il dire, ma mère ?

— Mon fils, il fallait dire : Voici le plus aimable et le plus fidèle des courtisans.

— Bien, ma mère, je le dirai demain.

Le lendemain, le roi tenait un grand lever, et tandis que ministres , officiers, chambellans , beaux messieurs et belles dames se disputaient son sourire, il agaçait une grosse chienne épagneule qui lui arrachait des mains un gâteau.

Briam alla s’asseoir aux pieds du roi, et pre-

nant par la peau du cou le chien qui hurlait en faisant une horrible grimace :

— Voici, cria-t-il, le plus aimable et le plus fidèle des courtisans.

Cette folie fit sourire le roi ; aussitôt les courtisans rirent à gorge déployée ; ce fut à qui montrerait ses dents. Mais dès que le roi fut sorti, une pluie de coups de pieds et de coups de poings tomba sur le pauvre Briam, qui eut grand’pcine à se tirer de l’orage. '

Quand il eut raconté à sa mère ce qui lui était arrivé :

— Mon fils, mon fils, dit la pauvre femme, ce n’est pas ainsi qu’il fallait parler.

— Que fallait-il dire, ma mère?

— Mon fils, il fallait dire : Voici celle qui mangerait tout, si on la laissait faire.

— Bien, ma mère, je le dirai demain.

Le lendemain était jour de fêle, la reine parut au salon dans ses plus beaux atours. Elle était couverte de velours, de dentelles, de bijoux ; son collier seul valait l’impôt de vingt villages. Chacun admirait tant d’éclat.

— Voici, cria Briam, celle qui mangerait tout,' si on la laissait faire.

C’en était fait de l’insolent si la reine n’eût pris sa défense.

— Pauvre fou, lui dit-elle, va-t’en, qu’on ne te fasse pas de mal. Si tu savais combien ces bijoux me pèsent, tu ne me reprocherais pas de les porter.

(juand Briam rentra dans sa chaumière, il conta à sa mère ce qui lui était arrivé.

— Mon fils, mon fils, dit la pauvre femme, ce n’est pas ainsi qu’il fallait parler.

— Que fallait-il dire, ma mère?

— Mon fils, il fallait dire : Voici l’amour et l’orgueil du roi.

— Bien, ma mère, je le dirai demain.

Le lendemain, le roi allait en chasse. On lui amena sa jument favorite; il était en selle et disait négligemment adieu à la reine, quand Briam se mit à frapper le cheval à l’épaule :

— Voici, cria-t-il, l’amour et l’orgueil du roi.

Le prince regarda Briam de travers; sur quoi le fou se sauva à toutes jambes. 11 commençait à sentir de loin l’odeur des coups de bâton.

En le voyant rentrer tout haletant :

— Mon fils, dit la pauvre mère, ne retourne pas au château ; ils te tueront.

— Patience, ma mère; on ne sait ni qui meurt, ni qui vit.

— Hélas! reprit la mère en pleurant, Ion père est heureux d’être mort ; il ne voit ni la honte, ni la mienne.

— Patience, ma mère; les jours se suivent et ne se ressemblent pas.

11 y avait déjà près de trois mois que le père de Briam reposait dans la tombe, au milieu de ses six enfants, quand le roi donna un grand festin aux principaux officiers de la cour. A sa droite il avait le chef des gardes, à sa gauche était • le gros majordome. La table était couverte de fruits, de fleurs et de lumières ; on buvait dans des calices d’or les vins les plus exquis. Les têtes • s’échauffaient, on parlait haut, et déjà plus d’une querelle avait commencé. Briam, plus fou que jamais, versait le vin à la ronde et ne laissait pas un verre vide. .Mais, tandis que d’une main il tenait le flacon doré, de l’autre il clouait deux à deux les habits des convives, si bien que personne

ne pouvait se lever sans entraîner son voisin.

Trois fois il avait recommencé ce manège, quand le roi, animé parla chaleur et le vin, lui cria :

— Fou, monte sur la table, amuse-nous par tes chansons.

Briam sauta lestement au milieu des fruits et des fleurs, puis d’une voix sourde il se mita chanter :

Tout vient à son tour,

Le vent et la pluie,

La nuit et le jour,

La mort et la vie,

Tout vient à son tour.

— Qu’est-ce que ce chant lugubre? dit le roi. Allons, fou, fais-moi rire, ou je te fais pleurer.

Briam regarda le prince avec des yeux farou- * elles, et d’une voix saccadée il reprit :

Tout vient à son tour.

Bonne ou male chance, * •

Le destin est sourd.

Outrage et vengeance.

Tout vient à son tour.

— Drôle, dit le roi, je crois que lu me menaces. Je vais te châtier comme il faut.

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Il se leva, et si brusquement qu’il enleva avec lui le chef des gardes. Surpris, ce dernier, pour se retenir, se pencha en avant et s’accrocha au bras et au cou du roi.

— Misérable, cria le prince, oses-tu porter la main sur ton maître?

Et, saisissant son poignard, le roi allait en frapper l’officier, quand celui-ci, tout entier à sa défense, d’une main saisit le bras du roi, et de l’autre lui enfonça sa dague dans le cou. Le sang jaillit à gros bouillons; le prince tomba, entraînant dans ses dernières convulsions son meurtrier avec lui.

Au milieu des cris et du tumulte, le chef des gardes se releva promptement, et, tirant l’épée :

— Messieurs, dit-il, le tyran est mort. Vive la liberté! Je me fais roi et j’épouse la reine. Si quelqu’un s’y oppose, qu’il parle, je l’attends.

— Vive le roi! crièrent .tous les courtisans ; il y en eut môme quelques-uns qui, profitant de l’occasion, tirèrent une pétition de leur poche. La joie était universelle et touchait au délire, quand tout à coup, l’œil terrible et la hache au poing, Briam parut devant l’usurpateur.

— Chien, fils de chien, lui dit-il, quand tu as

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mugissant ceux qui ne pouvaient plus l’entendre. La pauvre femme sortit en pleurant.

— .Mère, lui dit Briam, voici Bukolla, et vous êtes vengée.

Ainsi finit riiistoire. Que devint Briam? nul ne le sait. Mais, dans tout le pays, on montre encore les ruines de la masure où habitaient Briam pt ses frères, et les mères disent aux enfants : « C’est là que vivait celui qui a vengé son père cl consolé sa mère. » Et les enfants répondent : « Nous ferions comme lui. »

L’autre histoire est une histoire de voleurs. Aujourd’hui de pareils récits ont pour nous quelque chose de choquant, nous avons peu d’estime pour cette adresse qui mène aux galères. Il n’eh est pas ainsi chez les peuples primitifs^ Hérodote

2i ' NOUVEAUX CONTES BLEUS,

ne se fait faute de nous réciter tout au long une histoire égyptienne qui se retrouve en Orient, et qui n’est visiblement qu’un conte de fées. Au livre d’Euterpe‘ on peut voir quel moyen plus que bizarre emploie le roi Rhampsinite pour saisir l’adroit voleur qui lui a pillé son trésor, et comment, trois fois trompé, comme roi, comme justicier et comme père, il ne trouve rien de mieux à faire que de prendre pour gendre ce brigand audacieux et rusé. « Rhampsinite, dit l’historien, lui fit un grand accuciletlui donna sa fille, comme au plus habile de tous les hommes, puisque les Égyptiens étant supérieurs à tous les autres peuples, il s’était montré supérieur à tous les Égyptiens. » On voit que la vanité nationale est de même date que les contes de fées.

Ces histoires de voleurs abondent dans les recueils. Sousle nom du Maître ro/e«r,M. Asbjœrnsen a publié un conte norwégicn qui ressemble beaucoup à celui qu’on va lire *. Ce qui frappe, dans tous ces récits , c’est l’admiration naïve du conteur pour les exploits de son héros. L’es-

* Hérodote, liv. II, chap. cxxi.

* Il a été traduit par Basent, dans ses Popular Taies from the Nortii, Edimbourg, l!Sà9.

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prit humain a passé par cette étape depuis longtemps abandonnée. Les Grecs admiraient Ulysse, qui n’était pas à demi voleur; les Romains adoraient Mercure. Les Juifs, fuyant l’Égyple, ne se faisaient faute de suivre le conseil de Moïse et d’emprunter aux Égyptiens des vases d’argent, des vases d’or et des habits, qu’ils ne devaient jamais rendre. « Or, dit la Bible*, le Seigneur rendit les Égyptiens favoi’ables à son peuple, afin qu’ils donnassent aux enfants d’Israël ce qu’ils demandaient. Ainsi ils dépouillèrent les Égyptiens. » Le «procédé révolte notre délicatesse ; il est probable que les Juifs s’en glorifiaient comme d’une adresse héroïque. Apprenons par là à ne pas toujours mesurer le monde à la mesure de nos idées d’aujourd’hui. Nos aïeux, il y a vingt ou trente siècles, admiraient les voleurs, nos pères admiraient les Heiduques et les Kleptes, nous admirons encore les conquérants ; qui sait ce que penseront de nous nos enfants? Un jour peutêtre ils se riront de notre barbarie, comme nous do celle de nos pères, et ils n’auront pas tort. Vienne le jour où cette gloire si creuse, et qui coûte si cher, ne sera plus qu’un conte de fées !

* Exode, chap. xu, vers. 36.

NOUVEAUX CONTES ULEUS.

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