LE CHATEAU DES ÉCÜS-SONNANTS
La vue du château n’était pas faite pour rassurer. Sur le haut d’une montagne qui n’était qu’un amas de roches éboulées, on apercevait des créneaux d’or, des tourelles d’argent, des toits de saphir et de rubis, mais entourés de grands fossés pleins d’une eau verdâtre, mais défendus par des ponts-levis, des herses, des parapets, d’énormes barreaux et des meurtrières d’où sortait la gueule des canons, tout l’attirail de la guerre et du meurtre. Le beau palais n’était qu’une prison. Violette grimpa péniblement par des sentiers tortueux, et arriva enfin par un passage étroit devant une grille de fer armée d’une énorme serrure. Elle appela; point de réponse; elle tira une cloche : aussitôt parut une espèce de geôlier, plus noir et plus laid que le chien des enfers.
— Va-t’en, mendiant, cria-t-il, ou je t’assomme! La pauvreté ne gîte point ici. Au châ-
teau des Écus-Sonnanls on ne fait l’aumône qu’à ceux qui n’ont besoin de rien.
La pauvre Violette s’éloigna tout en pleurs.
— Du courage! lui dit l’écureuil, tout en cassant une noisette, joue de la zampogne.
— Je n’en ai jamais joué, répondit la fille de Cecco.
— Raison de plus, dit l’écureuil ; tant qu’on n’a pas essayé d’une chose, on ne sait pas ce qu’on peut faire. Souffle toujours.
Violette se mit à souffler de toutes ses forces, en remuant les doigts et en chantant dans l’instrument. Voici la zampogne qui se gonfle et qui joue une tarentelle à faire danser les morts. A ce bruit, l’écureuil saute à terre, la souris ne reste pas en arrière ; les voilà qui dansent et sautent comme de vrais Napolitains, tandis que l’abeille tourne autour d’eux en bourdonnant. C’était un spectacle à payer sa place un carlin, et sans regret.
Au bruit de cette agréable musique, on vit bientôt s’ouvrir les noirs volets du château. La dame des Écus-Sonnants avait auprès d’elle des filles d’honneur, qui n’étaient pas fâchées de regarder de temps en temps si les mouches vo-
Di ‘izod by Coogl
PERLINO
laient toujours de la môme façon.. On a beau n’ôtre pas curieuse, ce n’est pas tous les jours qu’on entend une tarentelle jouée par un pâtre aussi joli que Violette.
— Petit, disait l’une, viens par ici!
— Berger, criait l’autre, viens de mon côté !
Et toutes de lui envoyer des sourires, mais la porte restait fermée.
— Damoiselles, dit Violette en ôtant son chapeau, soyez aussi bonnes que vous êtes belles. La nuit m’a surpris dans la montagne; je n’ai ni gîte ni souper. Un coin dans l’écurie et un morceau de pain; mes petits danseurs vous amuseront toute la soirée.
Au château des Écus-Sonnants, la consigne est sévère. On jy craint tellement les voleurs que, passé la brune, on n’ouvre à personne. Ces demoiselles le savaient bien ; mais dans cette honnête maison, il y a toujours de la corde de pendu. On en jeta un bout par la fenêtre. En un instant, Violette fut hissée dans une grande chambre avec toute sa ménagerie. Là, il lui fallut souffler pendant de longues heures, et danser, et chanter, sans qu’on lui permît d’ouvrir la bouche pour demander où était Perlino.
NOUVEAUX CONTES BUEUS.
N’imporle; elle était heureuse de se sentir sous le môme toit ; il lui semblait qu’à ce moment le cœur de son bien-aimé devait battre comme batlait le sien. C’était une innocente: elle croyait qu’il sulfit d’aimer pour qu’on vous aime. Dieu sait quels beaux rêves elle fit cette nuit-là !
NABÜCHÜDONOSOR.
Le lendemain, de grand matin, Violetle, qu’on avait couchée au grenier, monta sur les loils et regarda autour d’elle; mais elle eut beau courir de tous côtés, elle ne vit que des tours grillées et des jardins déserts. Elle descendit toute en larmes, quoi que fissent ses trois petits amis pour la consoler.
Dans la cour, toute pavée d’argent, elle trouva les filles d’honneur, assises en rond et filant des étoupes d’or et de soie.
— Va-t'en, lui crièrent-elles ; si madame voyait les haillons, elle nous chasserait. Sors d’ici,
PERUNO.
vilain joueur de zampognc, et ne reviens jamais, à moins que tu ne sois prince ou banquier.
— Sortir! dit Violette; pas encore, belles demoiselles : laissez-moi vous servir; je serai si doux, si obéissant, que vous ne regretterez jamais de m’avoir gardé prés de vous.
Pour toute réponse, la première demoiselle se leva : c’était une grande fille, maigre, sèche, jaune, pointue ; d’un geste elle montra la porte au petit pâtre, et appela le geôlier, qui s’avança en fronçant le sourcil et en brandissant sa hallebarde.
— Je suis perdue, s’écria la pauvre fille, je ne reverrai jamais mon Perlinol
— Violette, dit gravement l’écureuil, on éprouve l’or dans la fournaise et les amis dans l’infortune.
— Tu as raison, s’écria la fille de Cecco :
Nabuchodonosor, la paix du cœur vaut mieux que ior.
Aussitôt l’abeille s’envole, et voilà qu’au milieu de la cour il entre, je ne sais par où, un beau petit carrosse de cristal, avec un timon en rubis et des roues d’émeraude. L’équipage était tiré par
quatre chiens noirs, gros comme le poing, qui marchaient sur leurs oreilles. Quatre grands scarabées, montés en jockeys, conduisaient d’une main légère cet attelage mignon. Au fond du carrosse, mollement couchée sur des carreaux de satin bleu, s’étendait une jeune bécasse coiffée d’un petit chapeau rose et vêtue d’une robe de taffetas si ample, qu’elle débordait sur les deux roues. D’une patte, la dame tenait un éventail, de l’autre un flacon ainsi qu’un mouchoir brodé à ses armes et garni d’une large dentelle. Auprès d’elle, à demi enseveli sous les flots de taffetas, était un hibou, l’air ennuyé, l’œil mort, la tète pelée, et si vieux que son bec croisait comme des ciseaux ouverts. C’étaient de jeunes mariés qui faisaient leurs visites de noces, un ménage à la mode, tel que les aime la dame des Écus-Sonnants.
A la vue de ce chef-d’œuvre, un cri de joie et d’admiration éveilla tous les échos du palais. D’étonnement, le geôlier en laissa choir sa pique, tandis que les demoiselles couraient après le carrosse, qui fuyait au galop de scs quatre épagneuls, comme s’il emportait l’empereur des Turcs ou le diable en personne. Ce bruit étrange inquiéta la
PERLINO
dame des Écus-Sonnants, qui craignait toujours
d’être pillée; elle accourut, furieuse, et résolue
de mettre toutes ses filles d’honneur à la porte.
Elle payait pour être respectée, et voulait en
avoir pour son argent.
Mais quand elle aperçut l'équipage, quand le hibou l’eut saluée d’un signe de bec et que la bécasse eut trois fois remué son mouchoir avec une adorable nonchalance, la colère de la dame s’évanouit en fumée.
— Il me faut cela I cria-t-elle. Combien le vendon?
La voix de la marquise effraya Violette, mais l’amour de Perlino lui donnait du cœur: elle répondit que, si pauvre qu’elle fût, elle aimait mieux son caprice que tout l’or du monde ; elle tenait à son carrosse, et ne le vendrait pas pour le château des Écus-Sonnants.
— Sotte vanité des gueux ! murmura la dame.
Il n’y a vraiment que les riches qui aient le saint respect de l’or et qui soient prêts à tout faire pour un écu. Il me faut cette voiture! dit-elle d’un ton menaçant; coûte que coûte, je l’aurai.
— Madame, reprit Violette fort émue, il est vrai que je ne veux pas la vendre, mais je serais
heureuse de l’offrir en don à Votre Seigneurie, si elle voulait m’honorer d’une faveur.
— Ce sera cher, pensa la marquise. Parle, dit-elle à Violette, que demandes-tu?
— Madame, dit la fille de Cecco, on assure que vous avez un musée où toutes les curiosités de la terre sont réunies ; montrez-le-moi ; s’il y a quelque chose de plus merveilleux que ce carrosse, mon trésor est à vous.
Pour toute réponse, la dame des Écus-Son- ' nants haussa les épaules et mena Violette dans une grande galerie qui n’a jamais eu sa pareille. Elle lui fit regarder toutes ses richesses : une étoile tombée du ciel, un collier fait avec un rayon de la lune, natté et tressé à trois rangs, des lis noirs, des roses vertes, un amour éternel, du feu qui ne brûlait pas, et bien d’autres raretés ; mais elle ne montra pas la seule chose qui touchât Violette : Perlino n’était pas là.
La marquise cherchait dans les yeux du petit pâtre l’admiration et l’étonnement ; elle fut surprise de n’y voir que l’indifférence.
— Eh bien, dit-elle, toutes ces merveilles sont autre chose que tes quatre toutous : le carrosse est à moi.
PERLINU.
— Non, madame, dit Violette. Tout cela est mort, et mon équipage est vivant. Vous ne pouvez pas comparer des pierres et des cailloux à mon hibou et à ma bécasse, personnages si vrais, si naturels, qu’il semble qu’on vient de les quitter dans la rue. L’art n’est rien auprès de la vie.
— N’est-ce que cela? dit la marquise; je te montrerai un petit homme fait de sucre et de pâte d’amandes, qui chante comme un rossignol et raisonne comme un académicien.
— Perlinol s’écria Violette.
— .Ah ! dit la dame des Écus-Sonnants, mes filles d’honneur ont parlé. Elle regarda le joueur de zampogne avec l’instinct de la peur. — Toute réflexion faite, ajouta-t-elle, sors d’ici, je ne veux plus de tes jouets d’enfanis.
— Madame, dit Violette toute tremblante, laissez-moi causer avec ce miracle de Perlino, et prenez le carrosse.
— NoOj dit la marquise; va-t’en et emporte les bêles avec toi.
— Laissez-moi seulement voir Perlino.
— Non ! non ! répondit la dame.
— Seulement coucher une nuit à sa porte, reprit Violette tout en larmes. Voyez quel bijou vous
refusez, ajouta-t-elle en mettant un genou en terre et en présentant la voiture à la dame des Écus-Sonnants.
A cette vue, la marquise hésita, puis elle sourit ; en un instant elle avait trouvé le moyen de tromper Violette et d’avoir pour rien ce qu’elle convoitait.
— Marché conclu, dit-elle en saisissant le carrosse ; tu coucheras ce soir à la porte de Perlino, et môme lu le verras; mais je te défends de lui parler.
Le soir venu, la dame des Écus-Sonnants appela Perlino pour souper avec elle. Quand elle l’eut fait bien manger et bien boire, ce qui était aisé avec un garçon d’humeur facile, elle versa d’excel lent vin blanc de Capri dans une coupe de vermeil, el tirant de sa poche une boîte de cristal, elle y prit une poudre rougeâtre qu’elle jeta dans le vin. — Bois cela, mon enfant, dit-elle à Perlino, et donne-moi ton goût.
Perlino, qui faisait tout ce qu’on lui disait, avala la liqueur d’un seul trait.
— Pouah! s’écria-t-il, ce breuvage est abominable, c'est une odeur de boue et de sang ; c’est du poison !
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PERLIN0
— Niais ! dit la marquise, c’est de l’or potable ; qui en a bu une fois en boira toujours. Prends ce second verre, tu le trouveras meilleur que le premier.
La dame avait raison ; à peine l’enfant eut-il vidé la coupe, qu’il fut pris d’une soif ardente. — Encore! disait-il, encore! 11 ne voulait plus quitter la table. Pour le décider à se coucher, il fallut que la marquise lui fit un grand cornet de celte poudre merveilleuse qu’il mit soigneusement dans sa poche, comme un remède à tous les maux.
Pauvre Perlinol c’était bien un poison qu’il avait pris, et le plus terrible de tous. Qui boit do l’or potable, son cœur se glace aussi longtemps que le fatal breuvage est dans l’estomac. On ne connaît plus rien, on n’aime plus rien, ni père, ni mère, ni femme, ni enfants, ni amis, ni pays ; on ne songe plus qu’à soi ; on veut boire, et on boirait tout l’or et tout le sang de la terre sans calmer une soif que rien ne peut étancher.
Cependant que faisait Violette? Le temps lui semblait aussi long qu’au pauvre un jour sans pain. Aussi, dès que la nuit eut mis son masque noir pour ouvrir le bal des étoiles, Violette cou-
no .NOUVEAUX CONTES BLEUS,
rul-elle à la porte de Perlino, bien sûre qu’en la voyant Perlino se jetterait dans ses bras. Comme son cœur battait quand elle l’entendit monter! Quel chagrin quand l’ingrat passa devant elle sans môme la regarder 1 La porte fermée à double tour, et la clef retirée, Violette se jeta sur une natte qu’on lui avait donnée par pitié ; là elle se mit à fondre en larmes, se fermant la bouche avec les mains pour étouffer ses sanglots. Elle n’osait se plaindre, de crainte qu’on ne la chassât; mais quand vint l’heure où les étoiles seules ont les yeux ouverts, elle gratta doucement à la porte et chanta à demi-voix :
Perlino, ra’entends-tu? C’est moi qui te délivre, Ouvre-moi !
Viens vite, je t’attends; ami, je ne puis vivre Loin de toi.
Ouvre-moi, mon cœur te désire;
Je brûle, j’ai froid, je soupire;
Tout le jour C’est d’amour.
Et la nuit C’est d’ennui;
Hélas! elle eut beau chanter, rien ne bougea dans la chambre. Perlino ronflait comme un
PERLINO
mari de dix ans, et ne rêvait qu’à sa poudre d’or. Les heures se traînèrent lentement, sans apporter d’espérance. Si longue et si douloureuse que fût la nuit, le malin fut plus triste encore. La dame des Écus-Sonnants arriva dès le point du jour.
— Te voilà content, beau joueur dezampogne, lui dit-elle avec un malin sourire; le carrosse est payé au prix que lu m’as demandé.
-- Puisses-lu avoir un pareil contentement tous les jours de ta vie! murmura la pauvre Violette; j’ai passé une si mauvaise nuit que je ne l’oublierai de sitôt.