‹ Nouveaux contes bleusChapitre 18 sur 27 · PREMIEU VOYAGE DU CAPITAINE JEAN · texte numérisé non relu

PREMIEU VOYAGE DU CAPITAINE JEAN

J’avais douze ans, et j’étais à Marseille, ma ville natale, quand on m’embarqua comme mousse à bord d’un brick de commerce qu’on nommait la Belle-Èmüie. Nous allions au Sénégal porter de ces toiles bleues qu’on appelle des guinées, nous devions rapporter de la poudre d’or, des dents d’éléphant et des arachides. Pendant les quinze premiers jours, le voyage n’eut rien d’intéressant ; je ne me souviens guère que des coups de garcette qu’on m’administrait sans compter, pour me former le caractère et me donner de l’esprit, disait-on. Vers la troisième semaine, le brick approcha des côtes d’Andalousie, et, un soir, on jeta l’ancre à quelque distance

d’Alméria. La nuit venue, le second du navire prit son fusil, et s’amusa à tirer des hirondelles, que je ne voyais pas, car le soleil était couché depuis longtemps. Il y avait, par hasard, des chasseurs non moins obstinés qui se promenaient le long de la plage, et tiraient de temps en temps sur leur invisible gibier. Tout à coup on met la chaloupe à la mer, on m’y jette plus qu’on ne m’y descend ; me voilà occupé à recevoir et à Tanger des ballots qu’on nous passait du navire, puis on tend la voile, on se dirige vers la terre, sans faire de bruit. Je ne comprenais pas à quoi pouvait servir cette promenade par une nuit sans étoiles ; mais un mousse ne raisonne guère ; il obéit sans rien dire ; sinon, gare les coups.

La chaloupe aborda sur une plage déserte, loin du port d’Alméria. Le second, qui nous commandait, se mit à siffler; on lui répondit, et bientôt j'entendis des pas d’hommes et de chevaux. On débarqua les ballots, on les chargea sur des chevaux, des ânes, des mulets, qui se trouvaient là fort à propos, puis le second, ayant dit aux matelots de l’attendre jusqu’au point du jour, partit et m’ordonna de le suivre. On me

hisse sur une mule, enlre^'deux paniers; nous ' voilà en roule pour aller je ne sais où.

,4u bout d’une heure, on aperçut une petite lumière, vers laquelle on se dirigea. Une voi.\ cria ; Qui vive ! on répondit : Les anciens. Une porte s’ouvre ; nous entrons dans une auberge habitée par des gens qui n’avaient pas la mine de très-bons chrétiens. C’étaient, je l’appris bientôt, des bohémiens et des contrebandiers. Nous faisions un commerce défendu, qui nous exposait aux galères. On ne m’avait pas demandé mon avis.

Le capitaine entra, avec les bohémiens, dans une salle basse dont on ferma la porte ; on me laissa seul avec une vieille femme qui préparait le souper : c’était la plus laide sorcière que j’aie vue de ma vie. Elle me prit par le bras, me regarda jusqu’au blanc des yeux : je tremblais malgré moi. Quand elle m’eut bien examiné, la vieille me parla. Je fus tout étonné d’entendre son ramage, qui ressemblait au patois de Marseille. Elle m’attacha un torchon gras autour du corps, me fit asseoir auprès d’elle, les jambes croisées sur une natte de jonc et, me jetant un poulet, m’ordonna de le plumer.

Un mousse doit tout savoir, sous peine d’être battu ; je me mis à arracher les plumes de l’animal, en imitant de mon mieux la vieille, qui, de son côté, en faisait autant que moi. De temps en temps, pour m’encourager, elle me souriait de façon agréable, en me montrant chaque fois trois grandes dents jaunes tout ébréchées, seul trésor qui lui restât dans la bouche. Les poulets plumés, il fallut hacher des oignons, éplucher de l’ail, préparer le pain et la viande. Je fis de mon mieux, autant par peur de la vieille que par amitié.

— Eh bien, la mère, êtes-vous contente? lui dis-je quand tous nos préparatifs furent achevés.

— Oui, mon fils, me dit-elle; tu es un bon garçon, je veux te récompenser. Donne-moi ta main.

Elle me prit la main, la retourna, et se mit à en suivre toutes les lignes, comme si elle allait me dire la bonne aventure.

— Assez, la mère! lui dis-je en retirant ma main ; je suis chrétien, je ne crois pas à tout cela.

— Tu as tort, mon fils, je t’en aurais dit bien long; car, si pauvre et si vieille que je sois, je

suis d’un peuple qui sait tout. Nous autres gitanes, nous entendons des voix qui vous échappent, nous parlons avec les animaux de la terre, les oiseaux du ciel et les poissons de la mer.

— Alors, lui dis-je en riant, vous savez l’histoire et les malheurs de ce poulet que j’ai plumé?

— Non, dit la vieille, je ne me suis pas souciée de l’écouter ; mais, si tu veux, je te conterai l’histoire de son frère ; lu y verras que tût ou tard on est puni par où on a péché, et que jamais un ingrat n’écha{5pe au châtiment.

Elle me dit ces derniers mots d’une voix si spmbre, que je tressaillis; puis elle commença le conte que voici.

HISTOQtE DE COUUERICO^.

Il y avait une fois une belle poule qui vivait en grande dame dans la basse-cour d’un riche fer-

* Cette histoire, fort populaire en Espagne, est raconté avec beaucoup d’esprit dans un des plus jolis romans de Fernan Caballero, Uaviola ou la MoucUe.

mier ; elle était entourée d’une nombreuse famille qui gloussait autour d’elle, et nul ne criait plus fort et ne lui arrachait plus vite les graines du bec qu’un petit poulet difforme et estropié. C’était justement celui que la mère aimait le mieux ; ainsi sont faites toutes les mères; leurs préférés sont les plus laids. Cet avorton n’avait d’entier qu’un œil, une patte et une aile; on eût dit que Salomon eût exécuté sa sentence mémorable sur Coquerico (c’était le nom de ce chétif individu) et qu’il l’eût coupé en deux du fil de sa fameuse épée. Quand on est borgne, boiteux et manchot, c’est une belle occasion d’être modeste; notre gueux de Castille était plus fier que son père, le coq le mieux éperonné, le plus élégant, le plus brave et le plus galant qu’on ait jamais vu de Burgos à Madrid. Il se croyait un phénix de grâce et de beauté, il passsait les plus belles heures du jour à se mirer au ruisseau. Si l’un de ses frères le heurtait par hasard, il lui cherchait pouille, l’appelait envieux ou jaloux, et risquait au combat le seul œil qui lui restât; si les poules gloussaient à sa vue, il disait que c’était pour cacher leur dépit, parce qu’il ne daignait même pas les regarder.

Un jour, que sa vanilé lui monlait à la tôte plus que de coutume, il dit à sa mère :

' — Kcoutez-moi, madame ma mère : l’Espagne

m’ennuie, je m’en vais à Rome ; je veux voir le pape et les cardinaux.

— Y penses-tu, mon enfant? s’écria la pauvre poule. Qui t’a mis dans la cervelle une telle folie? Jamais, dans notre famille, on n’est sorti de son pays ; aussi sommes-nous l’honneur de notre race ; nous pouvons montrer notre généalogie. Où trouveras-tu une basse-cour comme celle-ci, des mûriers pour t’abriter, un poulailler blanchi à la chaux, un fumier rnagnilique, des vers et des grains partout, des frères qui t’aiment, et trois chiens qui te gardent du renard? Croistu qu’à Rome même tu ne regretteras pas l’abondance et la douceur d’une pareille vie?

Coquerico haussa son aile manchette en signe de dédain. « Ma mère, dit-il, vous êtes une bonne femme; tout est beau à qui n’a jamais quitté son fumier ; mais j’ai déjà assez d’esprit pour voir que mes frères n’ont pas d’idées, et que mes cousins sont des rustres. Mon génie étouffe dans ce trou, je veux courir le monde et faire fortune.

— Mais, mon fils, reprit la pauvre mère poule, t’es-lu jamais regardé dans la mare? Ne sais-lu pas qu’il te manque un œil, une patte et une aile? Pour faire fortune, il faut des yeux de renard, des pattes d’araignée et des ailes de vautour. Une fois hors d’ici tu es perdu.

— Ma mère, répondit Coquerico, quand une poule couve un canard, elle s’effraye toujours de le voir courir à l’eau. Vous ne me connaissez pas davantage. Ma nature à moi, c’est de réussir par mes talents et mon esprit ; il me faut un public qui soit capable de sentir les agréments de ma personne ; ma place n’est pas parmi les petites gens.

Quand la poule vit que tous les sermons étaient inutiles, elle dit à Coquerico :

— Mon fils, écoute au moins les derniers conseils de ta mère. Si tu vas à Rome, évite de passer devant l’église de Saint-Pierre ; le saint, à ce qu’on dit, n’aime pas beaucoup les coqs, surtout quand ils chantent. Fuis aussi certains personnages qu’on nomme cuisiniers et marmitons :

tu les reconnaîtras à leur bonnet blanc, à leur tablier retroussé et à la gaine qu’ils portent au côté. Ce sont des assassins patentés qui nous tra-

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qucnt sans pitié, ils nous coupent le cou sans nous laisser le temps de dire miserere ! Et maintenant, mon enfont, ajouta-t-elle en levant la patte, reçois ma bénédiction et que saint Jacques te protège ; c’est le patron des pèlerins.

Coquerico ne fit pas . semblant de voir qu’il y avait une larme dans l’œil de sa mère, il ne s’inquiéta pas davantage de son père, qui cependant dressait sa crête au vent et semblait l’appeler. Sans se soucier de ceux qu’il laissait derrière lui, l’ingrat se glissa par la porte enlr’ouverte; à peine dehors, il battit de l’aile et chanta trois fois pour célébrer sa liberté : Coquerico, coquerico, coquerico!

Comme il courait à travers champs, moitié volant, moitié sautant, il arriva au lit d’un ruisseau que le soleil avait mis à sec. Cependant, au milieu du sable on voyait encore un filet d’eau, mais si mince que deux feuilles tombées l’arrêtaient au passage.

Quand le ruisseau aperçut notre voyageur, il lui dit :

— Mon ami, lu vois ma faiblesse : je n’ai même pas la force d’emporter ces feuilles qui me barrent le chemin, encore moins de faire un dé-

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tour, car je suis exténiié. D’un coup de bec tu peux me rendre la vie. Je ne suis pas un ingrat ; si lu m’obliges, tu peux compter sur ma reconnaissance au premier jour de pluie, quand l’eau du ciel m’aura rendu mes forces.

— Tu plaisantes ! ditCoquerico. Ai-je la figure d’un balayeur de ruisseaux,? Adresse-toi à gens de ton espèce, ajouta-t-il ; et de sa bonne patte il sauta par-dessus le filet d’eau.

— Tu te souviendras de moi quand tu y penseras le moins ! murmura l’eau, mais d’une voix si faible que l'orgueilleux ne l’entendit pas.

Un peu plus loin, notre maître coq aperçut le vent tout abattu et tout essoufflé.

— Cher Coquerico, lui dit-il, viens à mon aide ; ici-bas on a besoin les uns des autres. Tu vois où m’a réduit la chaleur du jour. Moi qui en d’autres temps déracine les oliviers çt soulève les mers, me voilà tué par la canicule. Je me suis laissé endormir par le parfum de ces roses avec lesquelles je jouais, et me voici par terre presque évanoui. Si tu voulais me lever à deux pouces du sol avec ton bec, et m’éventer un peu avec ton aile, j’aurais la force de m’élever Jusqu’à ces nuages blancs que j’aperçois là-liaul, poussés

par un de mes frères, et je recevrais de ma famille quelque secours qui me permettrait d’exister jusqu’à ce que j’iiérite du premier ouragan.

— Monseigneur, répondit le maudit Coquerico, Votre Excellence s’est amusée plus d’une fois à me jouer de mauvais tours. Il n’y a pas huit jours encore que, se glissant en traître derrière moi, Votre Seigneurie s'est divertie à m’ouvrir la queue en éventail, et m’a couvert de confusion à la face des nations. Patience donc, mon digne ami, les railleurs ont leur tour ; il leur est bon de faire pénitence et d’apprendre à respecter certains personnages qui, par leur naissance, leur beauté et leur esprit, devraient être à l’abri dés plaisanteries d’un sot.

Sur quoi Coquerico, se pavanant, se mit à chanter trois fois de sa voix la plus rauque : Coquerico, coquerico, coquerico ! et il passa lièremenl son chemin.

Dans un champ nouvellement moissonné où les laboureurs avaient amassé de mauvaises herbes fraîchement arrachées, la fumée sortait d'un monceau d’ivraie et de glaïeul. Coquerico s’approcha pour picorer, et vit une petite llamme

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qui noircissait les tiges encore vertes, sans pouvoir les allumer.

— Mon bon ami, cria la flamme au nouveau venu, tu viens à point pour me sauver la vie ; faute d’aliments, je me meurs. Je ne sais où s’amuse mon cousin le vent, qui n’en fait jamais d’autres; apporte-moi quelques brins de paille sèche pour me ranimer. Ce n’est pas une ingrate que tu obligeras.

— Attends-moi, pensa Coquerico, je vais te servir comme tu le mérites; insolente qui oses t’adresser à moi ! Et voilà le poulet qui saute sur le las d’herbes humides et qui le presse si fort contre terre, qu’on n’entendit plus le craquement de la flamme et qu’il ne sortit plus de fumée. Sur quoi, maître Coquerico, suivant son habitude, se mit à chanter trois fois : Coquerico^ coquerico, coquerico! puis il battit de l’aile, comme s’il avait aciievé les exploits d’Amadis.

Toujours courant, toujours gloussant. Coque* rico finit par arrivera Rome ; c’est là que mènent tous les chemins. A peine dans la ville, il courut droit à la grande église de Saint-Pierre. L’ad* mirer, il n’y songea guère ; il se plaça en face de la porte principale, elj quoique au milieu de

la colonnade il ne parût pas plus gros qu’une mouche, il se hissa sur son ergot et se mit à chanter: Coquerico, coquerico, coqucrico ! v\en. que pour faire enrager le saint, et désobéir à sa mère.

Il n’avait pas fini qu’on Suisse, de la garde du saint-père, qui l’entendit crier, mit la main sur l’insolent et l’emporta chez lui pour en faire son souper.

— Tiens, dit le Suisse, en montrant Coquerico à sa ménagère, donne moi vite de l’eau bouillante pour plumer ce pénilent-là.

— Grâce! grâce, madame l’Eau! s’écria Goquerico. Eau si douce, si bonne, la plus belle et la meilleure chose du monde, par pitié, ne m’échaude pas 1

— As-tu donc eu pitié de moi, quand je t’ai imploré, ingrat? répondit l’eau qui bouillait de colère. D’un seul coup elle l’inonda du haut jusqu’en bas, et ne lui laissa pas un brin de duvet sur le corps.

Le Suisse prit alors le malheureux poulet et le mit sur le gril.

— Feu, ne me brûle pas I cria Coquerico. Père de la lumière, frère du soleil, cousin’ du dia-

mant, épargne un misérable; contiens ton ardeur, adoucis ta flamme, ne me rôtis pas.

— As-tu eu pitié de moi, quand je t’implorais, ingrat? répondit le feu qui pétillait de colère ; et d’un jet de flamme il fit de Coquerico un charbon.

Quand le Suisse aperçut son rôti dans ce triste état, il tira le poulet par la patte et le jeta par la fenêtre. Le vent l’emporta sur un tas de fumier.

— O vent ! murmura Coquerico qui respirait encore, zéphyr bienfaisant, souffle protecteur, me voici revenu de mes vaines folies : laisse-moi reposer sur le fumier paternel.

— Te reposer ! rugit le vent. Attends, je vais t’apprendre comme je traite les ingrats. Et d’un souffle il l’envoya si haut dans l'air, que Coquerico, en retombant, s’embrocha sur le haut d’un clocher.

— C’est là que l’attendait saint Pierre. De sa propre main, le saint cloua Coquerico sur le plus haut clocher de Rome. On le montre encore aux voyageurs* Si haut placé qu’il soit, chacun le méprise parce qu’il tourne au moindre vent. 11 est noir, sec, déplumé, battu par la pluie ; il ne s’appelle plus Coquerico, mais Girouette ; c’est

ainsi qu’il paye et payera éternellement sa désobéissance à sa mère, sa vanité, son insolence, et surtout sa méchanceté.

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