LA PLAGE, 5 AOÛT, AN DE GRACE
L'an dernier, par une splendide journée du mois de mai, les paisibles habitants du village ‘La Plage’ se trouvèrent dans un émoi extraordinaire ; non sans raison, comme vous l’allez voir.
Nul n'en ignore, il n'est peut-ôtre pas une seule famille de nos courageux pécheurs et de nos bons ‘‘habitants Qui ne possède au moins une de ces intéressantes petites bêtes qu’on appelle communément ‘‘des chats”; Car si, dans les villes racieux animal est plutôt un agrément, un ornement Qu'une nécessité, dans les campagnes,
il est consid à juste titre comme un auxiliaire, un serviteur indispensable.
Or, imaginez-vous la stupéfaction générule lorsque, l’année cernière, à purcille date, un certain nombre de familles du village La Plage s’ perçurent Qué leurs félins avaient été bel et bien tondus, rasés depuis le museau jusqu’à l'extrémité de la queue,
Trois jours plus tard tous ler chats de l'endroit, tous sans exception, avaient subi la même opération.
‘Le premier qui les vit, ce rire s'éclata ;’’ le second devint soucieux ; le troisième et le quatrième mirent à contribution les plus beaux jurons de leur répertoire gaspésien et canadien : et tous firent serment de tirer une vengeance éclatante de l'auteur de cette farce sans nom
Naturellement, en qualité de muire de l'endroit, et possesseur des trois plus beaux chats du village, je résolus de tirer la chose au clair la crête du gros co4 de mon poulailler, de retrouver le ou la coupable et de lui faire subir sans miséricorde la peine du talion
et jurai sur
Qui que tu soïs, m'écriai-je, furieux, si jamais je te mets le grapin
dessus, je t 'vilerai de telle sorte que je te laisserai nu comme ver !
Animé de ces intentions vengeresses, je pars aussitôt en campagne, bien résolu à pousser mon enquête j'usqu'à complet résultat.
Ma première visite fut poun ma voisine, une bonne vieille, vivant seule dans sa maisonnette avec lo plus gros et le plus heureux des matous du village. L'animal avait subi le sort de ses congénères, hélas !
L'indignation, la fureur, la rage, le désespoir de la pauvre vieille étaient arrivés à un tel paroxysme que je ne pus tirer d'elle autre chose Que ces mots prononcés du ton le plus lamentable que j'aie jamais entendu : ‘‘O mon minet ! mon minet !..… Pauvre Bijou !.… duns quel état ils me l'ont mis, les Monstres, les sans cœur, les ban dits ! !:..”
Oui, les monstres, fis-je, ému ; vous les connaissez ?
—Non ! Ô mon minet ! à mon minou ! . et l'infortunée arrosait de ses larmes le Corps épilé ce son Pauvre Bijou qu'elle serrait tendre ment dans ses bras.
Ailleurs, ce fut à peu de chose près la même scène—chez les femmes ct les enfants du moins—car les hommes, eux, se répandaient en milie imprécations, mille menaces plus terribles les unes que les autres, qui devaient né airement faire frémir l'auteur de l'abracadabrante toudaison, s'il les entendait,
J'eus beau questionner de droite et de gauche, petits et grands, tout le monde, personne n'avait rien vu: nul ne Connaissait, ne soup- Sonnait même pas l’auteur d'une farce Cépassant de cent coudées les farces faites au village jusqu'à ce jour.
Nous nous demandions tous avec un petit frisson d'effroi sous l'épiderme, comment un être humain avait pu s'y prendre pour tondre ainsi en trois jours tous les Chats du village, une cinquantaine environ.
Un chat, deux chats, dix chats, passe “nenre ; mais cinquante !…
L'air passablement gouailleur de la plus âgée des filles de la ‘‘Grosse Louison’’ et celui non moins ‘‘méphisto'’ de la plus jeune des filles à la ‘‘Petite Jeannette’’ auraient dû éveiller mes SOUpÇons; mais toutes deux aimaient tant les chats ! Et puis, du reste, comment auraient-elles pu s'y prendre j our Joucr un tour si pendable ?
Qui sait, fis-je, ébranlé, en 1evenant chez moi, qui sait si ce n'est Pas une maladie subite et incounue de nos félins. il yYaï'en a picote chez les hommes, et
À peine entré, j'appi!lie doucement mes pauvres Lites Jui, par pu
deur, sans doute, tenaient obst nément cachées sous 1 grard: armoire, depuis leur mésiventurs. Pie es pur la faim et la soif, etes viennent en rampant, serrant leur queue dénudée, comme 4es “biens en faute. Les saisissant l’une après l'autre, je constate une fais je pius qu'elles ont bel et bien té tordues, rasées comme des moutons,
1 était turd: je oris te Farti de me mettre au lit; ce que ie fis de grand cœur, car j'étais harnssé, me promettant bien toutefois de connaître le court et le long de cette affaire pour le moins étrange. Tous les chats du village tondus comme des moutons au printemps, tous sans en excepter un seul, aVouez que c'était renversant,
Mon sommeil ne fut pas tranQuille. Le nombre de chate ton rases, pelés, écorchés qui hantèrent mes rêves, cettu nuit, est incalculable,
A trois heures du matin, j'étais debout, ruminant mille projets, lorsque la pensée d'un pauvre ‘‘’innocent''—venu on ne savait d'où—et qui vivait isolé depuis quelques années, aux crochets de la charité de tous, dans une misérable hutte sur les bords du golfe, vint orienter mes investigations
Sans plus délibérer, je me rends sur la grève et ne tarde pas à pousser doucement la porte vermoulue de la cabane dé l’innocent que— pour cause—tout le monde désignait sous le nom caractéristique de : ‘‘Le Goëland.’”’
Le Goëland est là, étendu tout de son long sur un misérable grabat. Sa tête 6bouriffée repose enfouie dans un volumineux oreiller de coutil grossièrement et imparfaitement cousu, qu'au premier abord, on aurait pris volontiers pour un oréiller de duvet.
Où diable le Goëland s'est-il procuré cet orciller-là me demandai-je surpris ? Un oreiller de paille, de foin ou de laine, passe encore, mais un oreiller de duvet !.. Les oies sont si rares au Village !
Eh ! l'ami, m'écriai-je en secouant le dormeur, réveilletoi et ré ponds à mes questions.
Le pauvre diable brusquement tiré d'un profond sommeil, ouvre les veux comme s'il revenait de l’autre monde, et se lève d'un bond en poussant un cri de terreur. Personne jusqu'à ce jour n'avait eu l'idée de pénétrer dans sa retraite.
Le Goëland montrait une physionomie si lamentablement comique que j'aurais volontiers éclaté de rire, si l'image de mes trois chattes tondues, rasées, raclées, eût pu un instant sortir de mn mémoire.
—D'où vient cet oreiller ?
—Je l'ai cousu moi-mime.
—C'est évident ; mais avec Quoi l'as-tu cousu 2
— Avec une aiguille, pardienne !
—Sans doute, je voulais dire avec quoi l'as-tu fabriqué ?
—Avec des feuilles et de ls mousse,
— Tu mens : Le duvet passe au travers ! c'est avec du duvet volé !
—Ek ben! non. C’est avec des poils.
—Des poils ! Des poils de quoi ? des poils de chiens sans doute ?
—Eh ben ! non. Des poils de Chats. Et le Goëland comme s'il eut été heureux de mon peu de perspicacité ; inontrait ses cents dans un gros rire niais d’innocent.
—Mais enfin pourquoi des poil de chats et non de ln ouate, ce la plume ou du duvet ?
—Eh ben ! je vas vous dire, monsieur le maire : Depuis trois semaines je ne dormais plus, rapport à un mal de dents effrayant,
La plus grande des petites à la ‘Grosse Louison’” et la plus petite des grandes à la ‘‘Petite Jeannette’ du Village m'ont dit un jour comme ça:
‘Le Goëland si tu veux te guérir et dormir comme un castor, mets ta tête sur un oreiller de Poils de chats: c'est le seul moyen; Ça ne
rate jamais
! la nuit, les chats se Promènent ;
lieues à la ronde que sous le no:
Désespérés, furieux, nous abaadonnâmes le Village de La Plage Pour aller tenter fortune ailleurs.
Chat tondu, d'abord, puis de Chat — * au grand et au petit cap, de cette partie du Canada qui s'étend depuis l'anse à Cap Chat actuel, Quant à ‘‘Le Goëland’’ et à SOn oreiller de poils de chats, ils dis- Parurent tous deux le jour même de leur découverte et nul n'en a ja- Mais entendu Parler depuis.
(Signé: ) JEAN DITOU, Maire de La Plage. Pour Copie conforme Auguste CHARBONNIER.