‹ Nouveaux élémens de physiologie (volume 3)Chapitre 12 sur 16 · VIII.J · texte numérisé non relu

VIII.J

CCXXÎÎ. Dentition. Vers la fin du septième mois(i), les dents incisives nnoyennes de la mâchoire inférieure percent le tissu des gencives. Peu de temps après, les incisives correspondantes de la mâchoire supérieure paraissent, puis les incisives latérales de la mâchoire inférieure et celles de la supérieure. Les petites nîolaires succèdent aux inci-^ sives, laissant entre elles et ces dernières un espace que rempliront plus tard les canines ou laniaires, dont l'éruption est généralement plus tardive et plus laborieuse; les secondes petites molaires ne tardent pas à suivre les canines. Ces petites molaires sont plus grosses que les dents correspondantes de la iJe-

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(i) II serait bien difficile de dire pourquoi une fièvre tierce se termine fréquemment d'elle-même lorsqu'elle est arrivée à son septième accès j tandis qu'une fièvre continue se juge par des évacuations critiques, en sept, en quatorze ou en vingt-un jours ; que l'accouchement arrive au terme de neuf mois ; que la première dentition commence à sept mois, la seconde à sept ans; que la puberté se manifeste vers la quatorzième armée, et que la menstruation se répète à des époques détermin«es. La nature paraît s'assujettir, dans tous ses actes, à certaines périodes que l'observation peut fixer , sans qu'il soit possible de remonter à la cause de ces phénomènes, si faciles à constater. De ce que leur manifestation est corrélative à certains termes numériques, on ne doit pas, à l'exemple de Pytliagore, ajour ter foi à la puissance des nombres , et croire que le nombre trois , et les nombres sept et neuf, dont il est le générateur, asservissent toute la nature à leur suprême influence. On trouve des vestiges de cette ancienne erreur dans toutes les sciences , dans toutes les religions, et même dans celles qui se partagent encore le culte et le respect des nations les plus éclairées.

conde dentition . Quand ces vingt dents sont sorties^ la première dentition est achevée; la vie des enfans estplasassurée: elle était auparavant bien incertaine, puisque ies calculs sur les probabilités de la vie humaine prouvent que le tiers des en fans qui naissent à une époque donnée, meurt avant d'avoir atteint Vàge de vingt-trois mois. Les mobvemens convulsifs, les diarrhées séreuses, sont les accidens les plus funestes dont s'accompagne la dentition difficile. A ces vingt dents s'ajoutent deux nouvelles molaires h chaque mâchoire, lorsque l'enfant est parvenu à la fin de sa quatrième année. Ces dernières formeront dans la suite les premières grosses molaires. Elles diffèrent des précédentes, en ce qu'elles doivent rester toute la vie, au lieu que les dents primitives ou de lait tombent à sept ans, dans l'ordre suivant lequel elles sont sorties des mâchoires, et sont remplacées par de nouvelles dents mieux formées, plus grosses, à l'exception cependant des petites molaires de lait, toujours plus grosses que celles de remplacement, et dont les racines sont plus longues et mieux développées. Vers la neuvième année^ deux nouvelles grosses molaires naissent au-delà des premières : l'enfant a alors vingt-huit dents. La dentition est complète, quoique de dix huità trente ans, et quelquefois beaucoup plus tard, les dents tardives ou de sagesse, au nombre de deux à chaque mâchoire^ se montrent à la partie la plus reculée des bords alvéolaires.

L'ordre que Ton observe dans l'éruption succès^

DKS AGES. 38g

sivedes dents n'est point tellement invariaÎ3le qu^il ne soit fréquemment interverti : sur un enfant de dix mois que j'ai maintenant sous les yeux, l'éruption des quatre premières petites molaires a précédé celle des canines, et la même chose arrive dans un très-grand nombre de cas. Il en est^àcet égard^ de la dentition comme de tous les actes de l'économie vivante, l'instabilité en forme le principal caractère. Un examen attentif fait bientôt apercevoir avec quelle irrégularité procèdent les phénomènes, soit physiologiques, soit pathologiques, qui paraissent s'assujettir le plus à certaines périodes calculables et déterminées (i).

Cette double rangée de dents qui se succèdent existait dans les mâchoires du fœtus. Chaque alvéole, à cet âge de la vie, renferme deux follicules membraneuses superposées. Celle qui doit former la dent primitive se gonfle la première; une matière calcaire encroûte sa surface, et forme le corps de la dent, qui envahit ainsi la follicule par laquelle est sécrétée la partie osseuse, de manière que le développement du petit os étant achevé, la vésicule membraneuse, dans les parois de laquelle se ramifient les vaisseaux et les nerfs dentaires, se trouve au centre de son corps, et adhère aux parois de sa cavité intérieure. La dent est donc une substance calcaire sécrétée , ou plutôt excrétée par la vésicule dentaire ;

(i) Voyez Erreurs populaires, seconde édition, chap. 4, des années çlim^tériques et des jours critiques dans les maladies.

SgO DES AGES.

les vaisseaux ramifiés dans les parois de cette vésicule se prolongent dans la substance osseuse : c'est au moins ce qu'on doit présumer de l'adhérence intime de la membrane avec l'os. Les germes dentaires primitifs sont liés à ceux desquels doivent naître les dents de la seconde dentition; un prolongement membraneux les unit, et, pour se porter des uns aux autres, sort par de petits trous dont le bord alvéolaire est percé. C'est par ces petites ouvertures, dont Sabatier, Bichat et M. Boyer ne font aucune mention, que sortent les dents secondaires, dont les germes sont en arriére de ceux des dents primitives. Fallope (i) connaissait cette communication des germes dentaires, et les petits trous ^foraminula (Sœmmering), qui laissent passer les dents à% la seconde dentition : c'est donc à tort que, dans ces derniers temps^ on a voulu s'attribuer leur découverte.

Il n'est pas difficile de dire pourquoi l'évolution des germes dentaires est successive; pourquoi, dans la septième année, les dents primitives se détachent et sont remplacées par d'autres qui ont resté si long-temps ensevelies dans l'épaisseur des bords alvéolaires. Les mâchoires croissent en tous sens, et par conséquent les arcades alvéolaires aug-

(i) G. Fallopii ohservationcs anatomicœ opéra omnia. Francf. 1600, p. 370. Sœimnerlng , de corporis hinnani Fabricâ, tome I, 1794 , p. 196. Huntex'j the naturel liistory çfhuman Ueth. London, 177 1^

mentent de dimensions avec l'âge , l'arc s'agrandit; en sorte qu© les dents primitives ne suffiraient p!us à le garnir, si la nature ne les remplaçait par d'autres dents plus grosses et plus nombreuses. Le cochon d'Inde ou cabiais, ce petit animal si souvent employé dans nos expériences, qu'on pourrait à bon droit le surnommer la victime des physiologistes, présente cette singularité, que ses dents ne sont pas renouvelées , mais poussent et sortent plus grosses de l'alvéole à mesure que le frottement les détruit , de manière qu'elles suffisent toujours à garnir le bord alvéolaire. La même chose s'observe sur les lapins.

Il en est de la dentition comme de tous les autres phénomènes de l'économie animale ; elle présente une foule innombrable de variétés relatives à .«^on époque et à sa durée, etc. Ainsi on a vu des dents repousser pour la troisième fois chez des personnes très-avancées en âge. On cite également quelques exemples, fort rares, d'enfans venus au monde avec deux incisives à la mâchoire supérieure. Louis XIV était dans ce cas. Baudelocque observe que l'éruption de quelques dents avant la naissance n'est pas toujours la suite du développement extraordinaire de l'enfant, ni le présage d'une constitution meilleure, et le prouve par plusieurs exemples. Enfin, les dents surnuméraires achèvent d'établir que les phénomènes de la dentition sont soumis aux mêmes irrégularités que la|pkipart des

autres phénomènes de la vic^ soit physiologiques, soit pathologiques.

CCXXIII. Ossification. Le' travail qui s'exerce dans le système osseux ne se borne point à l'éruption et au développement des petits os qui garnissent les deux mâchoires. Toutes les autres parties du squelette se durcissent 5 des noyaux osseux se manifestent au centre des cartilages qui tiennent la place des os courts du carpe et du tarse; l'épaisseur des pièces cartilagineuses qui séparent les épiphyses du corps des os longs diminue; les os larges croissent et se solidifient du centre à la circonférence. Ceux du crâne se rencontrent par leurs bords ; leurs fibres s'entrecroisent et forment les sutures; les espaces membraneux (^fontanelles)^ qui existaient vers la rencontre de leurs bords et de leurs angles, disparaissent. Les urines contiennent infiniment peu de phosphate calcaire, ce sel étant tout entier employé à la solidification des os. Vers le milieu de la seconde année , ces parties ont déjà acquis avssez de consistance et de solidité pour soutenir le poids du corps ; l'enfant peut se tenir debout et marcher. Avant cette époque, il serait dangereux qu'il l'essayât : les colonnes d'appui, trop flexibles, ploieraient sous le fardeau, se courberaient en divers sens, et la direction des membres serait vicieusement changée. C'est vers la tête que tendent les mouvemens vitaux dans l'enfance : aussi cette partie est-elle le siège principal des maladies propres à cet

âge, affections dans lesquelles il est souvent utile de procurer des évacutions locales.

Les organes des sens, ouverts à toutes sortes d'impressions, les reçoivent avec facilité : mais si, dans la première enfance, les sensations sont faciles, elles sont peu durables , sans doute à cause du peu de consistance de l'organe cérébral. A mesure qu'il avance en âge, la mobilité de l'enfant se calme, sans que sa susceptibilité diminue, et c'est pendant les années qui précèdent l'époque orageuse de la puberté, qu'il jouit , au plus haut degré , du pouvoir de se rappeler les choses qui l'ont affecté, que sa mémoire est plus nette et plus étendue. Mais bientôt maîtrisée par l'imagination dont une réaction puissante des organes sexuels sur le cerveau a amené l'empire, elle cesse d'avoir la même fidélité.

CCXXI V. Puberté. Le sexe , le climat , la manière de vivre , ont une grande influence sur la manifestation plus ou moins précoce des phénomènes de la puberté. La femme y arrive un ou deux ans plus tôt que l'homme. Les habitans des pays méridionaux l'atteignent long -temps avant ceux des contrées septentrionales. Ainsi, dans les climats les plus chauds de l'Afrique , de l'Asie et de l'Amérique, les filles sont pubères h dix et même neuf ans, tandis qu'elles ne le sont en France que de la douzième à la quatorzième ou quinzième année, et qu'en Suède, en Russie, en Danemarck, Técoulement menstruel, sigtie le plus

caractéristique de la puberté^ s'établit deux: ou trois ans plus tard.

On reconnaît qu'un mâle est capable d'engendrer^ qu'il commence à vivre de la vie de respece*^ à l'émission d'une semence prolifique, et au changement de là voix qui devient plus pleine, plus grave et plus sonore ; le menton se couvre de barbe, les parties génitales s'ombragent de poils, et arrivent, par un développement rapide, au volume qu'elles doivent conserver : le corps entier s'accroît; les caractères généraux qui distinguent les sexes, et qui sont tellement obscurs avant la puberté, qu'on pourrait s'y méprendre en se contentant d'un examen superficiel , se prononcent d'une manière décidée, et il n'est plus permis de les confondre.

A tous ces signes de force et de virilité , la femme, tourmentée par des désirs qui naissent des besoins, reconnaît celui qui peut les satisfaire. Le changement de la voix est surtout l'indice le plus sûr de l'aptitude acquise à l'acte reproducteur. Il tient, comme le prouvent les observations suivantes, au développement des organes vocaux , qui accompagnent constamment celui des parties sexuelles.

CCXXV. Un jeune homme, âgé de quatorze ans, mourut^ en 1799, à l'hospice de la Charité. En ouvrant le larynx^ je fus surpris de sa petitesse, et surtout du peu d'étendue de la glotte, qui n'avait que cinq lignes dans son diamètre

antéro-postérieur, et une ligne et demie environ dans le transversal , à l'endroit où elle a le plus de largeur. Une observation qui ne doit pas être négligée , c'est que la taille de l'individu était élevée, mais que le développement de ses parties génitales était aussi peu avancé que celui de l'organe vocal. J'ai réitéré la même observation sur des sujets plus éloignés de l'époque de la puberté ; j'ai étendu mes recherches à ceux qui l'avaient dépassée, et j'ai obtenu pour résultat général qu'entre le larynx et la gloltc d'un enfant âgé de trois ou de douze ans, les différences de grandeur sont très -peu remarquables, presque imperceptibles ^ et ne peuvent point se mesurer par la stature des individus.

A répoque de la puberté, l'organe de la voix grossit rapidement, et en moins d'une année l'ouverture de la glotte augmente dans la proportion de cinq à dix: ainsi son étendue est doublée, soit sous le rapport de sa longueur, soit dans le sens de sa largeur.

Ces changemens sont moins prononcés dans la femme, dont la glotte ne s'agrandit guère que dans la proportion de cinq à sept: ainsi , sous ce rapport, elle ressemble aux enfans, comme le timbre de sa voix l'avait déjà fait présumer.

Ces différences de grandeur de la glotte rendent raison du danger qui, dans les enfans , accompagne l'angine laryngée {croup). Soit en effet une ouverture d'une ligne et demie de largeur , dont les

bords se couvrent d'une lame albumineusB de trois quarts de ligne d'épaisseur, l'ouverture sera entièrement bouchée : elle serait seulement rétrécie,si sa largeur était double ; un espace suffisant resterait libre pour le passage de l'air. Cette supposition 5 dont je me suis aidé pour me rendre plus intelligible, n'est que l'expression de la vérité, puisque linspection anatomique démontre que la glotte a 5 dans les adultes, une grandeur double de celle qu'elle présente chez les individus impubères.

CCXXVI. Menstruation. Les symptômes par lesquels la puberté s'annonce chez les femmes ne sont pas moins remarquables. Le gonflement des parties génitales rend plus étroites les ouvertures et les canaux qui en font partie. Les mamelles s'arrondissent et s'élèvent, en formant au-devant du thorax des saillies bien prononcées. En outre, les femmes deviennent sujettes à un écoulement sanguin , qui a lieu chaque mois par les vaisseaux de la matrice, et que l'on connaît sous le nom à^jlux menstruel ou de règles. Cette évacuation périodique s'annonce, dans la plupart des femmes, par tous les signes qui indiquent la plénitude du système circulatoire , comme lassitudes spontanées, bouffées de chaleur au visage, teint vif et animé, et par d'autres qui manifestent une direction des humeurs vers l'utérus , et la pléthore locale de cet organe , comme les douleurs des reins , un certain prurit dans les parties génitales. La première érup-»

DES AGES. Sq'J

lion met fin à cet état, qui, dans un grand nombre, peut être regardé comme une véritable maladie. Un sang pur et vermeil coule en plus ou moins grande abpndance pendant quelques jours; la pesanteur générale se dissipe, et la femme se sent soulagée.

Nous ne parlerons point ici des nombreuses déviations que les règles peuvent éprouver, et qui doivent être regardées comme de véritables maladies. Ainsi, on a vu l'écoulement utérin suppléé par l'hémorrhagie nasale, l'hémoptysie, l'hématémèse, le mélaena , quelquefois même par des évacuations sanguines insolites, qui avaient lieu parles yeux, par les oreilles , par le doigt indicateur, par des surfaces ulcérées dans diverses parties du corps.

On conçoit sans peine que les diverses parties du système sanguin puissent se suppléer mutuellement , et que la sécrélion hémorrhagique, en laquelle le flux menstruel consiste, au défaut de la surface interne de l'utérus, s'effectue par un autre point également pourvu de vaisseaux capiljaires; mais que de semblables déviations aient lieu pour les humeurs sécrétées par les glandes conglomérées, comme les urines, la bile, la salive, c'est ce qu'il est difficile d'admettre , malgré la multitude de témoignages et d'autorités que l'on peut rapporter en faveur de cette opinion.

Les humeurs ne préexistent point au travail sécrétbire; l'urine retenue dans la cavité de la vessie et dans les uretères, la bile arrêtée dans la vésicule

du fiel et les canaux hépatiques, après avoir été préparée par Faction propre du foie, peuvent, il est vrai, absorbées par les vaisseaux lymphatiques, être portées dans la masse du sang, y produire une diathèse morbifique urineuse ou bilieuse, occasionner une irritation et un trouble , à la suite desquels l'humeur de la transpiration cutanée et de la sueur, la salive même, offriront quelques-unes des qualités de l'humeur retenue et introduite par les absorbans dans le système circulatoire. Le sang, altéré par le mélange d'une certaine quantité d'urine, peut se dépurer par divers émonctoires; des vomissemens urineux, des transpirations peuvent s'établir ; mais que l'urine puisse , à l'instar du sang menstruel , sortir par les yeux , par les oreilles ou le nombril^ hormis les cas de fistule urinaire ombilicale ; qu'une personne, dont lien n'empêche la sortie du liquide par le canal de Turètre^ le vomisse spontanément , c'est ce qu'il est impossible de croire pour quiconque a quelque idée saine en physiologie, et ce qui cependant se trouve raconté avec beaucoup de détails dans un ouvrage, où ces erreurs se trouvent mêlées à plusieurs recherches intéressantes sur divers points de chimie physiologique. J'ai vu moi-même cette femme dont les urines ont été si habilement analysées par le D. Nysten , lorsque le professeur de clinique interne de la Faculté de médecine de Paris la soumit à un examen rigoureux, mais nécessaire; et je me suis étonné que des gens instruits aient si long- temps ajouté foi à

tles impostures aussi grossières. Le lecteur excusera, j'espère, cette longue digression en faveur de son utilité. La critique littéraire est maintenant exercée d'une façon tellement partiale^ qu'aucun journaliste, en accordant de justes éloges à ce que renferme de louable l'ouvrage du D. iNysten , n'a signalé la jon-» glerie dont il a été dupe.

D'abord irrégulier, le flux menstruel se régularise et se répète chaque mois, durant de deux à huit jours, et évacuant de trois onces à une livre de sang chaque fois. Les femmes sanguines, robustes et libidineuses, ne sont pas toujours celles dont les règles durent le plus long-temps et coulent en plus grande abondance. Les femmes qui ont beaucoup d'embonpoint sont en général peu réglées, tandis que les femmes maigres et nerveuses lèsent pendant plusieurs jours, et perdent à chaque époque une quantité considérable de sang; pertes énormes, qui expliquent leur pâleur et leur peu d'embonpoint. Le sang qu'elles répandent est rouge, artériel, el n'a, dans une femme saine, aucune des qualités malfaisantes qu'on s'est plu à lui attribuer.

Pendant tout le temps de la menstruation les femmes sont plus faibles, plus délicates, plus impressionnables; tous leurs organes participent plus ou moins à l'affection de l'utérus; et il n'est pas difficile à un observateur un peu exercé de reconnaître cet état, non-seulement au rhythme du pouls, mais encore à l'altération du visasse et au son de la Yoix. La femme exige alors de grands ménagemens.

Une saignée inJue, un purgatif, ou tout autre médicament administré mai à propos, peuvent supprimer l'écoulement et occasionner les affections les plus graves. Le climat influe manifestement sur la durée des règles et sur la quantité de cette évacuation , puisqu'on Afrique leur écoulement est presque continuel, tandis qu'en Laponie il n'a lieu que deux ou trois fois dans l'année.

Nous ne nous arrêterons point aux diverses explications que l'on a données de ce phénomène. Les uns l'ont attribué à la position déclive de l'utérus, sans faire attention que, dans leur hypothèse, l'évacuation menstruelle devait se faire par la plante des pieds. Richard Mead a cru qu'elle dépendait de l'influence qu'exerce la lune sur le système de la femme; mais alors pourquoi n'est- elle point assujétie aux phases lunaires? Ceux qui en ont trouvé la cause dans la pléthore, soit générale, soit locale, n'ont fait, en admettant même cette explication, que reculer la difficulté; car alors on demandera quellessont les causes de cette pléthore? Mais si ce sentiment avait quelque chose de fondé, les femmes nerveuses et presque exsangues ne devraient point être réglées, et l'observation apprend qu'elles le sont très-abondamment. Faut-il rapporter la menstruation à l'habitude acquise ?

A-t-on résolu le problème en disant que tous les organes sécrétoires de la femme sont trop faibles pour évacuer le superflu de ces humeurs? ce qui rendrait nécessaire l'établissement d'un nouvel

DE^ AGES. 4oi

émonctoire. Mais ne prend-on point ici l'effet pour la cause? Cette moindre quantité des liquides émanés du sang ne provient-elle point de ce que ce fluide lui-même peut se purger par la matrice? Remarquons toutefois que l'écoulement périodique des règles paraît soustraire la femme h plusieurs incommodités qui tourmentent notre sexe^ telles que la goutte, les affections calculeuses, si rares chez elle, et si fréquentes chez nous. On ne peut non plus s'empêcher de reconnîiitre dans les règles une utilité relalive h la conception : ne semblent-elles pas y disposer l'utérus (i)? N'était-il pas nécessaire que cet organe fut habitué à recevoir une grande quantité de sang, afin que l'état de grossesse, qui exige cet afflux, n'entraînât point des changemens nuisibles dans le système entier des fonctions vitales? Mais pourquoi la même sécrétion n'a-t-elle point lieu chez la plupart des animaux? Serait-ce , coKime le pense Morgagni , parce que l'espèce humaine est la seule pour laquelle la station soit un état habituel?

L'écoulement menstiuel est en général suspendu pendant la grossesse; il l'est aussi durant les premiers mois de l'allaitement^ quoique cette dernière règle souffre d'assez nombreuses exceptions. Il cesse, dans nos climats, de la quarantième à la cinquan-

(i) La plupart des femelles des animaux quadrupèdes ont les parties sexuelles baignées d'une lymphe rougeâtre au moi ment où elics sont en chaleur.

tiènic année, quelquefois avant, rarement plus tard, quoique j'aie actuellement sous les yeux l'exemple d'une femme âgée de soixante-dix ans, et qui n*a pas encore cesse d'être réglée, et que l'on trouve dans Hallerdes observations authentiques de men^* truation qui ont persisté jusqu'à l'âge de io5 ans : faits qui ne doivent pas, au surplus, étonner davan» tage que ceux d'une menstruation qui s'établit âès les premières années de la vie. Lorsque les règles sont suppriméesjles mamelles se flétrissent, l'embonpoint diminue, la peau se ride, perd sa douceur, son coloris et sa souplesse. Cette cessation est la cause d'un grand nombre de maladies qui se mani^ festent à cet âge, appelé Vdge de retour ^ et sont funestes à un grand nombre de femmes; mais aussi l'on observe que, cette époque orageuse une fois passée, leur vie est plus assurée, et qu'elles ont l'espoir de la prolonger plus qu'un homme du même âge.

CCXXVII. Age\vîril. A Tadolescence succède l'âge viril, dont on peut fixer le commencement de la vingt-unième à la vingt-cinquième année. Alors tout accroissement du corps en hauteur a cessé; les épiphyses sont complètement soudées au corps àes os. Mais si l'homme cesse de croître en longueur; il s'étend dans toutes les autres dimensions : tous les organes acquièrent un degré remarquable de dureté , de solidité et de consistance. Il en est de même des facultés intellectuelles et morales. A l'empire de l'imaginiition succède celui du jugement : l'homme

est capable de remplir tous les devoirs que comportent la famille et la société. Cette période de sa vie, que l'on désigne par le nom àVigemûr, s'étend jusqu'à la cinquantième ou cinquante-cinquième année pour les hommes; elle ne va guère au-delà de la quarante-cinquième pour les femmes, chez lesquelles elle commence aussi un peu plus tôt. Durant ce long intervalle, les hommes jouissent de toute la plénitude de leur existence.

Quoique communément il ne soit pas difficile de distinguer au premier aspect un homme de vingtcinq ans de celui qui est parvenu à sa cinquantième année, les différences qui les caractérisent tenant à la quantité et à la couleur des poils, à la force musculaire, ne sont ni bien nombreuses ni bien essentielles.

Profitons de cetâge,pendant lequel les caractères de l'espèce humaine, simplement ébauchés dans l'enfance et dans la jeunesse , se fixent et se prononcent d'une manière moins fugitive pour dessiner les traits, jusqu'alors indécis et mobile, des races et des individus.

CCXXVÏIL Tempéramens , Idiosyncrasies. On donne le nom de tempéramejis à certaines différences physiques et morales que présentent les hommes, et qui dépendent de la diversité des proportions et des rapports entre les parties de leur organisation , ainsi que des degrés différens dans l'énergie relative de certains organes; il est en outre, pour chaque individu , une manière d'être particu-

4o4 TEMPÉRAMËÎCS.

Iiére,qui (listlngue son tempérament de celui de tout autre, avec lequel il a cependant beaucoup de ressemblance. On désigne par le terme d'/c/Zo^j'/zcrasie ces tempéramens individuels, dont la connaissance n'est pas d'une médiocre utilité dans l'exercice de la médecine.

La prédominance de tel ou tel système d'organes modifie l'économie tout entière^ imprime des différences frappantes aux résultats de l'organisation, et n'a pas moins d'influence sur les facultés morales et intellectuelles que sur les facultés physiques. Cette prédominance établit le tempérament : elle en est la cause et en constitue l'essence.

Supposons en effet un juste rapport entre tous les organes, et par suite un parfait équilibre entre toutes les actions qui s'exécutent dans l'économie animale (i)^ il n'y aura point de tempérament, dans l'acception que donnent à ce mot les modernes. Cette constitution qu'admettaient les anciens, et qu'ils désignaient par le nom de tempérament tem^péré ^ temperamentiun ad pondus , Gal., n'est pas plus réelle que la perfection dans les choses humaines. Tous les tempéramens s'éloignent plus ou moins de ce terme idéal ; on ne reconnaît cependant point autant de tempéramens que l'on compte d'organes ou de systèmes d'organes dans la composition du corps de l'homme. La prédominance de l'appareil osseux j

(i) Voyez Erreurs populaires relatives à la médecine deuxième édition, chapitre 3,

TEMPÉIîAMENS. 4o5

par exemple, n'établit point im tempérament particulier; carie rôle que jouent les parties dures dans le mécanisme de la vie est presque entièrement passif, et ces organes exercent sur les autres parties de la machine une influence trop peu marquée. Ce sont donc seulement les différences importantes établies par la prédominance des principaux systèmes organiques que l'on caractérise par le nom àa tempéramens.

Les différences moins générales et moins importantes, les constitutions individuelles ou idiosyncrasies,sont déterminées par des influences secondaires : ainsi, l'impétuosité dés appétits vénériens chez certains individus, l'extrême voracité de quelques personnes, les irrégularités dans la circulation qu'on observe assez fréquemment, ne constituent point des tempéramens.

hes anciens en admettaient seulement quatre principaux : le sanguin, le bilieux, le mélancolique et le pituiteux. Tout en reconnaissant la vérité des fondemens sur lesquels cette division est établie, on peut leur reprocher d'avoir trop limité le nombre des différences observables; aussi pensons-nous que, lors même que l'on regarderait le tempérament musculaire ou la constitution athlétique comme une modification du tempérament sanguin , l'existence du tempérament que caractérise la prédominance du système nerveux, ne saurait être contestée.

Si le cœur et les vaisseaux qui font circuler le sang d^ps toutes les parties jouissent d'une activité

4o6 TEMPÉRAMENS.

prédominante, le pouls sera vif, fréquent, régulier, le teint vermeil, la physionomie animée, la taille javantageuse,les formes douces, quoique bien exprimées,les chairs assez consistantes, l'embonpoint médiocre, les cheveux d'un blond tirant sur le châtain ; la susceptibilité nerveuse sera assez vive et accompagnée d'une susceptibilitérapide, c'est-à-dire qu'affectés aisément par les impressions que les objets extérieurs font sur eux, les hommes chez qui cet excès des forces circulatoires s'observe passeront assez rapidement d'une idée à une autre idée; la conception sera prompte, la mémoire heureuse, l'imagination vive et riante; ils aimeront les plaisirsJe la table et de l'amour, jouiront d'une santé rarement interrompue par des maladies; et toutes ces maladies peu graves, modifiées par le tempérament, auront principalement leur siège dans le système circulatoire {Jihvre inflaminatoire ou angéioténique^ phlegmasies ^ hémorrhagies actwes)^ se termineront lorsqu'elles seront a un degré modéré, par les seules forces de la nature , et réclameront l'emploi des remèdes appelés antiphlogîstlques , parmi lesquels la saignée tient le premier rang. Les anciens connaissaient, sous le nom de tempérament sanguin y cette disposition du corps; ils la regardaient comme produite par la combinaison du chaud et de l'humide, et avaient très-bien vu qu'elle s'observait surtout chez les jeunes gens des deux sexes, s'exaltait au printemps, saison de l'année que l'on a

si justement comparée h la jeunesse, en appelant cet âge le printemps de la vie.

Pour que les caractères spécifiques du tempérament que nous venons de décrire se présentent dans toute leur vérité, il faut que le développement modéré du système lymphatique coïncide avec l'énergie du système sanguin, de manière que ces deux ordres d'organes vasculaires soient dans un juste équilibre. Les traits physiques de ce tempérament existent dans les belles statues de V Antinous ctl'^-* pollon du Behédère; sa physionomie morale se dessine dans les vies de Marc-An toine et d'Alcibiade; on en trouve dans Bacchus et les formes et le caractère. Mais pourquoi chercher entre les hommes illustres de l'antiquité ou parmi ses divinités le modèle du tempérament que nous venons de décrire, tandis qu'il est si facile de le trouver parmi les modernes? Aucun, à mon avis, n'en présente le type plus parfait que le maréchal duc de Richelieu : cet homme aimable par excellence, heureux et brave à la guerre, inconstant et léger jusqu'à la fin de sa longue et brillante carrière (i).

L'inconstance et la légèreté sont en effet le prin-

(i) Mémoires du maréchal de Richelieu, 6' toI. iii-8*^. Voltaire a supérieurement peint son caractère dans plusieurs pièces de vers qu'il lui adresse :

Rival cîtt couquérani de l'Iade ,

Tu boia » tu phi» » et ta combats , etc.

4o8 TEMPÉRAMKNS.

cipal attribut des hommes de ee tempérament : une extrême variété semble pour eux un besoin autant qu'une jouissance; bons, généreux et sensibles, vifs, passionnés, délicats en amour, mais volages, chez eux le dégoût suit de près la volupté; méditant l'abandon au milieu des plus enivrantes caresses^ ils échappent à la beauté dans l'instant même où elle croyait les avoir liés par une chaîne durable (i). En vain celui que la nature a doué du tempérament sanguin voudra renoncer aux voluptés des sens, avoir des goûts fixes et durables, atteindre par des méditations profondes aux plus abstraites vérités : dominé par ses dispositions physiques, il sera incessamment ramené aux plaisirs qu'il fuit , à l'inconstance qui fait son partage, plus propre aux productions brillantes de l'esprit qu'aux sublimes conceptions du génie (2). Son sang, qu'un vaste

(i) L'histoire de Henri IV, de Régnard et de Mirabeau, prou-ve qu'à l'amour extrême du plaisir les hommes sanguins joignent, quand les circonstances l'exigent, une grande élévation dans les sentimens et dans le caractère, et peuvent donner les preuves des talens les plus distingués dans tous les genres.

(2) Je viens de lire dans une gazette une assertion au moins singulière. Tout le monde sait, dit le journaliste, que Newton était sanguin; et cela prouve bien , ajoute-t-il , que les tempéramens n'ont aucune influence sur les facultés intellectuelles. Je demanderais au journaliste où il a trouvé que Newton était sanguin : le peu de détails qu'ont laissés les biographes sur le physique de ce savant illustre porte à croire que son tempérament était le mélancolique , que l'on rencontî*e très-souvent en

TEMPÉRAMKNS. 4<^9

poumon imprègne abondamment de l'oxigène atmosphérique, coule avec aisance dans des canaux très-dilatables, et cette facilité dans le cours et dans la distribution de ses humeurs est en même temps la cause et l'image des heureuses dispositions de son esprit.

CCXXIX. Si les hommes de ce tempérament se livrent par circonstance à des travaux qui exercent beaucoup les organes de leurs mouvemens, les muscles, abreuvés de sucs et disposés à acquérir un développement proportionné à celui du système sanguin, augmentent de volume : le tempérament sanguin éprouve une grande modification, et il en résulte le tempérament musculaire ou athlétique, remarquable par tous les signes extérieurs de la vigueur et de la force. La tête est très-petite , le cou renforcé, surtout en arrière, les épaules larges, la poitrine ample, les hanches solides, les intervalles des muscles fortement prononcés. Les mains, les pieds , les genoux , toutes les articulations, peu chargées de muscles , paraissent très-petites ; les tendons se dessinent à travers la peau qui les recouvre; la susceptibilité est peu considérable, le sentiment obtus; mais, difficile à émouvoir, l'athlète entraîne et

Angleterre. Je n'oserais prononcer affirmativement sur des objets par rapport auxquels on ne peut arriver qu'à un certain degré de probabilité ; mais si Newton eût été sanguin , il ne fût probablement pas mort vierge, comme qïi l'assure, ^ l'âge de quatre-vingts ans.

surmonte toutes les résistances , lorsqu'il est une fois sorti de son calme habituel. L'Hercule Farnèse nous présente le modèle des attributs physiques de cette constitution particulière du corps; et ce que la fabuleuse antiquité nous raconte des exploits de ce demi-dieu nous donne l'idée des dispositions morales qui l'accompagnent. Dans l'histoire de ses douze travaux, sans calcul, sans réflexion et comme par instinct, on le voit courageux parce qu'il est fort, cherchant les obstacles pour les vaincre, certain d'écraser tout ce qui lui résiste, mais joignant à de si grandes forces si peu de finesse, qu'il est trompé par tous les rois qu'il sert et par toutes les femmes qu'il aime. Il serait difficile de trouver dans l'histoire l'exemple d'un homme qui ait réuni aux forces physiques que ce tempérament suppose ^ une grande somme de facultés intellectuelles. Pour se distinguer dans la carrière des sciences et des beauxarts, il est besoin d'une sensibilité exquise, condition absolument opposée au grand développement des masses musculaires.

CCXXX. Si la sensibilité est à la fois vive et facile à émouvoir, et qu'à ces dons se joigne la puissance de s'arrêter long-temps sur le même objet; si le pouls«est fort, dur et fréquent, les veines souscutanées saillantes^la peau d'un brun inclinoni vers le jaune, les cheveux noirs, l'embonpoint médiocre, les chairs fermes^ les muscles prononcés ^ les formes durement exprimées , les passions seront violentes, les mouveraens de l'âme souvent brusques

et impétueux , le caractère ferme et inflexible (i). Hardis dans la conception d'un projet, constans etinfatigablesdansson exécution, c'estparmi les hommes de ce tempérament que se trouvent ceux qui , à diverses époques, ont gouverné les destins du monde. Pleins de courage, d'audace et d'activité, tous se sont signalés par de grandes vertus ou par de grands crimes, ont été Teffroi ou l'admiration de l'univers : tels étaient Alexandre, Jules-César, Brutus, Mahomet, Charles XII, le czar Pierre, Cromwell , Sixte V, le cardinal de Richelieu.

Comme l'amour, chez les sanguins j l'ambition est, chez les biheux , la passion dominante. Observez cet homme qui, né d'une famille obscure, végète longtemps dans les rangs inférieurs ; de grandes secousses

(i) Quelques phrénologistes intolérans nous accuseront peut-être d'avoir rattaché certaines dispositions morales à certains tempéramens , au lieu de les rapporter exclusivement à l'organisation cérébrale. Voici notre réponse : Nous ne méconnaissons pas cette grande vérité, que le moral de l'homme dérive exclusinement des centres nerveux; mais nous pensons qu'il existe souvent un rapport entre la conformation cérébrale et l'état constitutionnel, auquel on donne le nom de tempérament. Dans d'autres cas, rorganisation primitive du cerveau a modifié le reste de l'organisme ; aussi souvent peut-être Tétat des viscères a entraîné la prédominance d'action de certaines parties de Tencépliale. INTous ferons même une concession plus grande : c'est qu'il n'est pas sans exemple que l'on rencontre chez un individu sanguin les attributs moraux que nous avons reconnus aux bilieux , etc. , mais nous décrivons ici ce qui ft lieu le plus souvent.

agitent et bouleversent les empires; acteur d'abord secondaire de ces grandes révolutions qui doivent en changer la destinée, l'ambitieux cache tous ses desseins , et par degrés s'élève au souverain pouvoir, employant à le conserver la même adresse qu'il mit à s'en rendre maître : c'est, en deux mots, l'histoire de Cromwell et de tous les usurpateurs.

Pour arriver à des résultats d'une aussi grande importance, la plus profonde dissimulation comme la plus opiniâtre constance sont également nécessaires; ce sont aussi les qualités les plus éminentes des bilieux. Personne ne les réunissait à un plus haut degré que ce pape fameux qui, parvenu lentement à la prélature, marche pendant vingt ans le dos courbé, et parlant sans cesse de sa fin prochaine, puis tout à coup se redresse fièrement, et s'écrie : Je suis pape ! {Ego suni papal ) (i), frappant à la fois d'étonnement et de stupeur tous ceux qui avaient été dupes de son artifice.

Tel était encore le cardinal de Richelieu, qui s'éleva à un rang si voisin de la suprême puissance, et sut s'y maintenir; craint d'un roi dont il affermissait l'autorité, haï dés grands dont il détruisait la puissance, fier et implacable envers ses ennemis, avide de tous les genres de gloire, etc. (2).

/ 1) Vit de Sixte-Quint ^ 1 val. in-12.

(2) Voyez son caractère tracé avec autant de vérité que d'éloquence , par Thomas , dans la dernière édition de V Essai sur les éloges,

TEMPÉRAMENS* 4l3

Les historiens du temps nous apprennent que ce ministre à jamais célèbre présentait tous les traits qu'on a coutume d'assigner au tempérament bilieux. Gourvilie nous instruit qu'il fut toute sa vie sujet à un flux hémorroïdal très-incommode (i).

Ce tempérament est encore caractérisé par le développement précoce des facultés morales. Sortant à peine de l'adolescence, les hommes que l'on vient de nommer ont conçu et exécuté des entreprises qui eussent suffi h leur illustration. Un excessif développement du foie , une surabondance marquée dus sucs biliaires existant le plus souvent avec cette constitution du corps, dans laquelle le système vasculaire sanguin jouit de la plus grande énergie, au préjudice du système cellulaire et lymphatique; les anciens lui ont donné le nom de tempérament bilieux. Les maladies auxquelles sont sujets les individus qui en sont doués, présentent en effet, tantôt comme principal caractère, tantôt comme circonstance accessoire ou complication, le dérangement de l'action des organes hépatiques joint à des altérations du liquide biliaire. Parmi les médicamens qu'on oppose à ce genre d'affections, les évacuans, et surtout les vomitifs, méritent la plus grande faveur.

Si tous les caractères assignés au tempérament bilieux sont portés au plus haut degré d'intensité, et qu'à cet état s'ajoute une grande susceptibilité, les

rSB^

(i) Mémoires de GouryUle,

4l4 TEMPÉRAMENS.

hommes sont irascibles, fougueux, et s'emportent pour la moindre cause. Tel Homère nous peint Achille et quelques autres de ses héros.

CCXXXI. Lorsqu'au tempérament bilieux se joint l'obstruction maladive de quelqu'un des or-» ganes de l'abdomen, un dérangement quelconque dans les fonctions du système nerveux, que les fonctions vitales s'exécutent d'une manière faible ou irrégulière, la peau se teint d'une couleur plus foncée, le regard devient inquiet et sombre , le ventre paresseux; toutes les excrétions se font difficilement ; le pouls est dur et habituellement serré; le malaise général influe sur la teinte des idées; l'imagination devient lugubre, le caractère soupçonneux. Les variétés excessivement multipliées que peut offrir ce temperament,appelé par les anciens mélancolique ouatrabilaire;\di diversité des circonstances qui peuvent le produire, telles que les maladies héréditaires, de longs chagrins, des études opiniâtres, l'abus des voluptés, etc., doivent faire adopter l'opinion que Clerc a émise dans l'histoire naturelle de l'homme malade , où il regarde le tempérament mélancolique moins comme une constitution naturelle et primitive, que comme une affection morbifique, héréditaire ou acquise. Les caractères de Louis XI et de Tibère ne laissent rien à désirer pour la détermination morale de ce tempérament. Lisez, dans les Mémoires de Philippe de Comines et dans les An-nales de Tacite ^ l'histoire de ces deux tyrans craintifs, perfides, défians, soupçonneux, cherchant la

TEMPÉRAMËWS. 4*^

solitude par inslincl, et la souillant par tous les actes do l'atrocitc la plusbaibareetde la débauche la plus effrénée. La méfiance et la timidité, jointes à tous les déréglemens de l'imagination, forment le caractère moral de ce tempérament. Le morceau dans lequel Tacite peint la conduite artificieuse de Tibère lorsqu'il refuse l'empiro qui lui est offert après la mort d'Auguste, peut en être donné comme le tableau le plus parfait. T^ersœ inde ad Tiberiumpre-ces , etc. Corn. 1^\ç,it.^ A nn., lib. i (i).

Comme l'observe très-bien le professeur Pinel, dans son Traité sur la Manie, Vh.\slo\v'e des hommes célèbres dans les sciences, les lettres et les arts, a fait connaître des mélancoliques d'un caractère opposé : doués d'un sens exquis, d'un tact délicat, dévorés d'un ardent enthousiasme pour le beau, capables de le réaliser dans de riches conceptions , \ivant avec les hommes dans une réserve voisine de la défiance, analysant avec soin toutes leurs actions, saisissant dans le sentiment jusqu'à ses nuances les plus délicates, mais prompts aux interprétations défavorables, et voyant tous les objets à travers le prisme lugubre de la mélancolie.

Il est extrêmement difficile de peindre ce tem-' pérament d'une manière générale ou abstraite. Quoique le fond du tableau reste toujours le même, les

(i) Je me contente d'indiquer les sources où je puise, pour tracer l'histoire complète des hommes célèbres , considérés sous le rapport de la détermination de leur tempérament.

4l6 TEMPÉRAMENS.

traits excessivement nombreux sont susceptibles d'une infinité de variations: il vaut donc mieux recourir à l'histoire des hommes illustres qui l'ont offert dans toute sa vérité. Le Tasse, Pascal, J.-J. Rousseau, Gilbert, Zimmermann , se présentent parmi plusieurs autres, et méritent, par leur juste célébrité, de fixer plus particulièrement nos regards. Le premier, né sous le climat heureux de l'Italie, proscrit et malheureux dès l'enfance; auteur, à vingt-deux ans, du plus beau poème épique dont puissent se glorifier les modernes, atteint, au milieu des jouissances d'une célébrité précoce, de l'amour le plus violent et le plus infortuné pour la sœur du duc de Ferrare, dont il habitait la cour; passion excessive, qui fut le prétexte des plus affreuses persécutions, et le suivit jusqu'à sa mort, arrivée vers la cinquante et unième année de son âge, la veille d'une pompe triomphale qui lui était préparée au Capitole.

L'auteur desLettres Provinciales et des Pensées, jouissant, comme le Tasse, d'une grande célébrité presque au sortir de l'enfance, fut conduit à la mélancolie, non point, comme celui-ci , par les travers d'un amour malheureux, mais par une frayeur vive et profonde qui lui laissa l'idée d'un abîme ouvert sans cesse à ses côtés , idée qui ne le quitta qu'à sa mort, arrivée huit ans après cet accident funeste (i).

(i) Biaise Pascal mourut à trenle-Niieùf ans. Voyez sa Vie, par lyi. de Condorpet,

TKMPÉRAMENS. /|I^

Pcrsonno peut-être n'a présenté le tempérament mélancolique à un plus haut degré d'énergie que le philosophe de Genève; il suffit, pour s'en convaincre , de lire avec quelque attention certains endroits de ses immortels écrits, et surtout les deux dernières parties de ses Confessions et les Rêveries du Promeneur solitaire. Tourmenté par des défiances et des craintes continuelles, son imagination si féconde lui représente sans cesse tous les hommes comme ses ennemis. A l'entendre, tout le genre humain est ligué pour lui nuire : les rois et les peuples se sont réunis contre le fils d'un pauvre horloger; les enfans, les invalides, entrent comme exécuteurs de ces complots affreux. Mais laissons parler lui-même l'homme du dix-huitième siècle, qui fut le plus éloquent et le plus malheureux. « Me » voici donc seul sur la terre , n'ayant plus de frère, )) de prochain, d'ami, de société que moi-même : » le plus sociable et le plus aimant des humains en » a été proscrit par un accord unanime. » Tel est le début de sa première promenade. Plus loin il ajoute : « Pouvais-je croire que je serais tenu , sans le moin- » dre doute, pour un monstre, un empoisonneur, » un assassin ; que je deviendrais l'horreur de la race )) humaine et le jouet dû la canaille; que toute sa- )) lutation que me feraient les passans serait de cra- )) cher sur moi ; qu'une génération tout entière s'a- » muserait , d'un accord unanime, à m'enterrer tout » vivant? » Il est inutile de multiplier les citations (juand il s'agit des ouvrages d'un philosophe qui , 3. 27

4lB TEMPÉRATNfENS.

malgré ses erreurs, fera éternellement les délices de tous ceux qui aiment lire et penser (i).

L'histoire de J.-J, Rousseau, comme celle de presque tous les mélancoliques qui se sont illustrés dans la carrière des lettres, nous présente le génie aux prises avec l'infortune, et luttant péniblement contre l'adversité; une âme forte, logée dans un corps débile, d'abord douce, affectueuse, cxpansive et tendre, aigrie par le sentiment d'une condition malheureuse et de l'injastice des hommes, jusqu'au moment où, tourmenté du désir de la célébrité, Rousseau s'élança dans la carrière épineuse des lettres. Doué d'un tempérament sanguin, on le voit, présentant toutes les qualités propres a ce tempérament, doux, aimant, généreux et sensible, quoique inconstant ; son imagination féconde ne lui présente que des images riantes; et, dans cette illusion du bonheur, il vit d'agréables chimères. Mais graduellement détrompé par les dures leçons de l'expérience, profondém<ent afflige de sa misère et des torts de ses semblables , son physique s'use , se mine , s'épuise; avec lui le moral change; et son exemple peut être donné comme la preuve la plus frappante de l'influence réciproque du moral sur le physique , et du physique sur le moral (2). Il prouve sans ré-

(i) Consultez les Mémoires des contemporains ; de mes Rapports avec J.-J. Rousseau, par Dussaulx. Paris, iii-8° ; les Etudes de la Nature , par Bernardin de Saint-Pierre; les Lettres sur J.-J, Rousseau , par madame de Staël, etc.

{%) Je ne doute point que l'influence de l'organisation phy-

plîque que le tempérament méJancoliqiie est moins une constitution particulière du corps qu'une véritable maladie, dont les degrés peuvent varier à l'infini, depuis une certaine originalité dans le caractère jusqu'à la manie la plus décidée.

Gilbert vient à Paris avec les germes d'un talent fait pour ce grand théâtre. Pauvre et rebuté par ceux en qui il avait fondé son espoir, il se mêle aux rangs

sique sur les facultés intellectuelles ne soit tellement prononcée qu'on ne puisse regarder comme possible la solution du problème suivant, analogue à celui par lequel Condillac termine son livre sur 1' Origine des connaissances humaines :

L'homme physique étant donné, déterminer le caractère et V étendue de son esprit ^ et dire en conséquence non-seulement quels sont les talens dont il donne des preuves , mais encore quels sont ceux qu il peut acquérir.

La méditation profonde de l'ouvrage de Galien ( quod animi mores corporis temperamenta sequantur), la lecture des Vies des hommes illustres de Plutarquc, et des autres historiens et biographes de l'antiquité et des siècles modernes ; celle des Éloges de Fontenelle , Thomas, d'Alembert, Condorcet , Vicqd'Azyr, etc. ; les travaux médico -philosophiques des Haller, CuUen , Cabanis, Pinel , Halle, qui ont modifié et enrichi l'ancienne doctrine sur les tempéraraens, seront d'un puissant secours dans la recherche d« cette solution. « La philosophie » ( s'écrie un écrivain éloquent, dans le noble enthousiasme qui le saisit à la vue des richesses accumulées par Fontana dans le Muséum anatomique de Florence ) « la philosophie a eu tort de » ne pas descendre plus avant dans l'homme physique : c'est là » que l'homme moral est caché: l'homme extérieur n'est que la » saillie de l'homme intérieur. »

DupATv, 33^ Lettre sur V Italie,

de leurs détracteurs, el se signale bientôt parmi les plus redoutables par une vigueur digne d'une meilleure cause. Poursuivi sans relâche par la misère, le spectacle désespérant du bonheur dont jouissaient ses ennemis, et auquel il se croyait appelé, le conduisit à un état de démence complète. Il se croit poursuivi par les philosophes, qui veulent lui enlever ses papiers; pour les soustraire à leur prétendue rapacité, il serre ses manuscrits dans une armoire dont il avale la clef. Cet instrument s'arrête à l'entrée du larynx, gêne l'entrée de l'air, et suffoque le malade, qui meurt à l'Hôtel-Dicu, après trois jours des plus cruelles souffrances (i).

Zimmermann, usé de bonne heure par l'étude, médecin déjà célèbre à un âge peu avancé, vit dans la solitude avec une imagination ardente , jointe à la

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(i) On lui eût conservé la vie, si l'on eut reconnu la cause du mal , qu'il indiquait lui-même en répétant à tout propos : /a clef m'étouffe. L'état de démence fit que l'on regarda cela comme un trait d'aliénation; mais , à l'ouverture du cadavre, on trouva effectivement la clef, dont la portion qui s'engage dans la serrure était accrochée à l'entrée du larynx: il eut été facile de la retirer, en portant les doigts au fond de la gorge.

Ce jeune homme infortuné exprimait, peu de jours avant sa mort , l'état douloureux de son âme dans des stances remplies de la mélancolie la plus attendrissante j en voici une pleine à la fois d'intérêt et de simplicité :

Au banquet de la vie, infortuné convive ,

J'apparus un jour, et je mears ; Je meurs , et sur la tombe où lentement j'arrive,

Kul na viepdra yersejr des pleurs.

T£MPÉRAMENS. 4^1

plus grande susceptibilité. Abandonné klaî-mêmc, dévoré de la soif de là gloire, il se livre au travail jusqu'à l'excès, donne le Traité sur V Expérience et l'ouvrage sur la Solitude, qui offre si bien la teinte de son âme. Forcé d'abandonner cette solitude qu'il aime, il porte dans les cours où sa réputation l'appelle un fonds inépuisable d'amertume et de tristesse que les événemens politiques viennent encoreaugmenter.Arrivépardegrésau dernier terme de l'hypocondrie, il meurt assiégé de terreurs pusillanimes, digne de tous les éloges et de tous les regrets (i).

CCXXXII. Si îa proportion des liquides aux solides est trop considérable^ cette surabondance des humeurs donne a tout le corps un volume considérable, déterminé par le développement et la réplétion du tissu cellulaire. Les chairs sont mollc5, l'habitude décolorée, les cheveux blonds ou cendrés, le pouls faible, lent et mou, les formes arrondies et sans expression^ toutes les actions vitales plus ou moins languissantes, la mémoire infidèle, l'attention peu soutenue. Les individus qui présentent ce tempérament, auquel les anciens donnaient le nom de pituiteujc , et que plus récemment on a nommé lymphatique ( bien qu'il n'y ait aucun rap-

(i) Consultez son éloge , par Tissot; il se trouve à la tête de la dernière édition du Traité de l'expérience en médecine. On y voit combien il fut profondément affecté de la révolution française , dont il prévoyait , par une sorte d'esprit propbé •■ titpie , les suites désastreuses pour son pays.

port avéré entre le déveleppement du système lymphatique et la constitution dont nous nou^ occupons) 5 ont, pour la plupart, un penchant insurmontable à la paresse, répugnent aux travaux de l'esprit comme à l'exercice du corps : aussi ne doit-on pas s'étonner de n'en point rencontrer parmi les hommes illustres de Plutarque. Peu propres aux affaires, ils n'ont jamais exercé un grand empire sur leurs semblables; ils n'ont jamais bouleversé la surface du globe par des négociations ou par des conquêtes. L'un des. amis de Cicéron , Pomponius Atttcus, dont Cornélius Nepos nous a transmis l'histoire, se conciliant tous les partis qui détruisirent la république romaine dans les guerres civiles de César et de Pompée , nous en offre le modèle. Parmi les modernes , l'indifférent Michel Montaigne, dont toutes les passions furent si modérées, qui raisom:iait sur tout, même sur le sentiment, était vraiment pituiteux. Mais, chez lui, la prédominance de cette constitution n'était pas portée si loin, qu'il ne s'y joignît une assez grande susceptibilité nerveuse. Chez les pituiteux, les parties aqueuses dominant dans le fluide qui doit porter partout la chaleur et la vie, la circulation s'effectue avec lenteur; l'imagination en est refroidie, les passions excessivement modérées; et de cette modération dans les désirs, naissent, dans bien des occasions, ces vertus de tempérament y vertus dont, pour le dire en passant, les possesseurs devraient moins s'enorgueillir. GCXXXlll. Cette propriété, qui fait que nous

TKMPÉRAMENS. ^26

sommes plus ou moins sensibles aux impressions que reçoivent nos organes, faible chez les pituiteux. presque nulle pour les athlètes, modérée dans ceux qui sont doués d'un tempérament sanguin , assez vive chez les bilieux , lorsqu'elle est excessive , constitue le tempérament nerveux, rarement naturel ou primitif, mais le plus souvent acquis, et dépendant d'une vie sédentaire et trop inactive, de Thabitude du plaisir, de l'exaltation des idées, entretenue par la lecture des ouvrages d'imagination, etc. On reconnaît ce tempérament à la maigreur, au peu de volume des muscles, mous et comme atrophiés, à la vivacité des sensations , à la promptitude et à la variabilité des déterminations et des jugemens. Les femmes vaporeuses, dont les volontés sont absolues, mais changeantes, la sensibilité exaltée, le présentent fréquemment avec tous ses caractères : assez souvent néanmoins elles ont un embonpoint médiocre, la prédominance extrême du système nerveux s'alliant à un développement modéré du système lymphatique. Les mouvemens convulsifs ne sont point rares chez ces personnes; et si Ton fait attention que ^ d'autre part, la constitution athlétique, directement opposée au tempérament nerveux, prédispose au tétanos, ne pourra-t-on pas dire que les deux extrêmes se louchent ou produisent les mêmes effets?

Les antispasmodiques réussissent dans le traitement de leurs maladies, qui prennent toujours plus ou moins la teinte du tempérament. Les sti-

mulans conviennent^ au contraire, beaucoup dans les affections auxquelles sont exposées les personnes d'un tempérament pituiteux ou lymphatique. Le tempérament nerveux, comme le mélancolique, est moins une constitution naturelle du corps que le premier degré d'une maladie. Ce tempérament, comme les affections vaporeuses auxquelles il dispose, ne s'est jamais offert qu'au milieu des sociétés parvenues à ce degré de la civilisation où l'homme est le plus loin possible de la nature. Les dames romaîrjGs ne devinrent sujettes aux maux de nerfs que par suite de ces mœurs dépravées qui signalèrent l'époque de la décadence de l'empire. Les vapeurs étaient extrêmement communes en France pendant le dix-huitième siècle, dans les temps qui précédèrent la révolution. C'est à cette époque qu'on vit éclore à la fois les ouvrages de With, de Raulin, de Lorry, de Pomme, etc. , sur les vapeurs. Tronchin , médecin genevois, s'acquit une grande fortune et une immense considération dans lo traitement de ces maladies. Tout son secret consistait à exercer jusqu'à la fatigue des femmes habituellement oisives, en soutenant leurs forces par une nourriture simple, saine et abondante. Les deux hommes les plus remarquables du dix-huitième siècle, Voltaire et le grand Frédéric, peuvent être donnés comme des exemples du tempérament nerveux; etl'histoire de leur vie, si brillante et si agitée, montre assez combien les cirçQnstanccs au milieu

'rEMPÉRx\MENS. 4^5

desquelles ils vécurent contribuèrenl à développer leurs dispositions natives.

Nous finirons cet article sur les tempéramens en faisant observer qu'à Ja vérité nous apportons, en naissant, ces dispositions particulières du corps; mais que, par l'éducation, la manière de vivre^ le climat, les habitudes contractées, elles s'altèrent ou mémo chane^ent tout-à-fait. En outre, il est infiniment rare de rencontrer des individus qui présentent dans toute leur pureté les caractères assignés aux divers tempéramens : les descriptions qu'on en donne portent sur une collection d'individus qui ont entre eux de grar^es ressemblances; leurs caractères sont de pures abstractions qu'il est difficile de réaliser, parce que tous les hommes sont à la fois sanguins et bilieux, sanguins et lymphatiques, etc. Ici les physiologistes ont imité cet artiste qui réunit dans la statue de la déesse de la beauté mille perfections , que lui offraient séparées les plus belles femmes de la Grèce. C'est ainsi que l'idéal naît dans les arts d'imitation , tantôt de l'exagération des traits, tantôt de la réunion des qualités que la nature présente éparses.

On observe que la constitution appelée sari" gidne est directement opposée à la mélancolique, et s'allie peu avec elle ; qu'il en est de même de la bilieuse à l'égard de la lymphatique, quoiqu'il puisse arriver qu'un homme sanguin dans sa jeunesse devienne mélancolique après un laps de temps

426 TEMPÉRAMEKS.

plus OU moins considérable; car, pour le répéter , Thomme ne reste jamais tel qu'il est sorti des mains de la nature; façonné par tout ce qui l'environne, ses qualités physiques , observées à différentes époques de sa vie , ne présentent pas moins de différences que son caractère.

De toutes les causes qui modifient la nature de l'homme, et vont jusqu'à dénaturer complètement ses dispositions natives , aucune n'est plus puissante que l'action long-temps contin^uée de l'air, des eaux et des lieux , comme le disait le père de la médecine. Le climat, çn effet, exerce sur le tempérament l'influence la plus marquée. Ainsi le tempérament buieux est celui du plus grand, nombre des habitans des contrées méridionales; le sanguin , celui des peuples du Nord : la constitution lymphatique règne au contraire dans les pays froids et humides , comme la Hollande. Nous avons vu de quelle manière les tempéramens athlétiques, mélancoliques et nerveux, naissaient des habitudes et des exercices auxquels on se livre. Tâchons maintenant d'apprécier de quelle manière l'empire du climat décide la constitution particulière du plus grand nombre des individus.

On sait que telle est l'influence de la chaleur dans la production des maladies bilieuses , qu'extrêmement fréquentes durant l'été, elles disparaissent^ ou du moins deviennent beaucoup plus rares avec l'automne. Un accroissement remarquable de la transpiration n'existe jamais sans une diminu-

tion proportionnelle dans la quantité des liquides dont les surfaces alimentaires sont humectées. Or, les sucs gastriques étant moins abondans, et la bile se mêlant à une quantité moindre de sérosités, elle irrite plus vivement les surfaces intestinales; les forces digestives languissent; il y a disposition prochaine aux fièvres méningo-gastriques. Les mêmes influences, continuées durant toute l'année dans les pays chauds, doivent nécessairement augmenter, avec l'activité du système biliaire, l'empire qu'il exerce sur les autres parties de l'économie, et faire ainsi prédominer la constitution biheuse^ soit dans l'état de santé , soit dans celui de maladie.

Quant au tempérament sanguin, si généralement départi aux nations septentrionales, il est la suite nécessaire de la réaction continuelle et trèsénergique des forces circulatoires contre les effets du froid extérieur. Ce n'est que par l'activité soutenue du cœur et des vaisseaux que la calorification peut s'effectuer avec la vigueur nécessaire. Or, les effets de cette action redoublée sont les mêmes pour les organes circulatoires que pour les muscles soumis à l'empire de la volonté: dans les deux cas, l'exercice augmente les forces des org-anes exercés. Les maladies des peuples du Nord , analogues à leur tempérament, ont , pour la plupart, leur siège dans le système des vaisseaux sanguins ; leur caractère est éminemment inflammatoire.

Enfin, l'état lymphatique des peuples qui vivent sous un climat humide ne doit pas nous étonner

davantage que la nature aqueuse des végétaux , et le peu de densité du corps ligneux dans les arbres qui croissent sous l'influence d'un air brumeux. Les corps animaux , comme les plantes, absorbent par leurs surfaces, et se gorgent d'humidité, dont l'excès produit constamment un ralentissement notable dans l'activité des mouvemens organiques.

Le tempérament, caractérisé par la prédominance d'un organe ou d'un système d'organes, s'éloigne de ce terme idéal, où toutes les forces se balancent réciproquement, de manière que l'économie vivante offre l'image de l'équilibre parfait. Cet état, qui peut-être n'exista jamais que dans l'imagination des physiologistes , que les anciens ont désigné sous le nom de tempérament tempéré y temperamentum temperatum y étant pris pour le type de la santé, il résulte que le tempérament est déjà un pas de fait vers la maladie. Cependant l'action du système prédominant n'est pas tellement prépondérante, que tout l'équilibre soit détruit, et que le jeu de la vie s'en trouve enrayé; mais que les dispositions constitutionnelles soient exagérées, la maladie existe.

CCXXXIV. V^ariétes de V espèce humaine. La faculté de produire, par l'accouplement, des individus semblables, est regardée par les naturalistes comme le caractère le plus sûr d'après lequel on puisse établir les espèces parmi les animaux à sang rouge et chaud. Cette puissance de se perpétuer, par une succession constante d'êtres qui ressemblent à ceux dont ils tiennent le jour, existe dans

toutes les races qui composent l'espèce humaine, quelle que soit la diversité de leur couleur, de leur structure et de leur manière de vivre. Les hommes ne forment donc qu'une seule espèce, et les différences qu'ils présentent, suivant la région du globe qu'ils habitent, n'en peuvent constituer que des races ou des variétés. Nous admettons, d'après Lacépède , quatre races principales de l'espèce humaine, que nous nommerons, comme lui, arabe européenne , mongole^ nègre et hjperboréenne. On pourrait en ajouter une cinquième^ formée par les Américains, s'il n'était très-probable que le nouveau continent s'est peuplé des habitans qui, venus de l'ancien , soit par les terres de l'hémisphère boréal, soit en suivant l'immense archipel formé par les îles de l'Océan Pacifique, ont été plus ou moins altérés par l'influence de ce climat et de cette terre vierge encore, de manière qu'on doit moins les regarder comme une race que comme une simple variété. Blumenbach admet cinq variétés principales de l'espèce humaine , sous les noms de races caucasienne y mongoUque y éthiopienne ^ américaine et malaise; d'autres en distinguent jusqu'à sept; mais il n'existe aucune ligne de démarcation bien précise entre les races humaines; quelques Nègres ont offert des figures qui ne différaient que par la couleur de celle des Européens: des individus blancs présentent les traits de la race mongole.

Il y a celte différence entre les variétés et le^

43o TEMPÉnAMUNS.

races, que ees dernières supposent des modifications plus profondes, des dilTérences plus essentielles, des changemens qui ne soient pas bornés aux surfaces^ mais s'étendent encore à la charpente même du corps; tandis qu'il suffit, pour déterminer les variétés, des effets de l'influence superficielle qu'exerce le climat sur les tégumens qu'il colore, et sur les poils, qu'il rend longs ou courts, frisés ou plats, durs ou cotonneux. Un Abyssin , brûlé par les ardeurs d'un ciel voisin du tropique, a la peau aussi noire que le Nègre exposé aux feux de l'équateur; néanmoins, il n'est pas permis de les confondre, de les regarder comme formant une seule et même race, puisque, semblable par la couleur au Nègre, l'Abvssin ressemble à la race curopéenne pour la coupe de son visage et les proportions de toutes ses parties.

Les caractères de la race arabe européenne, qui comprend non-seulement les habitans de l'Europe, mais encore ceux de l'Egypte, de l'Arabie, de la Syrie, de la Barbarie et de l'Ethiopie, sont : un visage ovale ou presque ovale dans le sens vertical, un nez long, un crâne saillant, des cheveux longs et ordinairement plats,unepeau plus ou moins blanche. Ces caractères fondamentaux ne sont nulle part plus prononcés que dans le nord de l'Europe. Les peuples de la Suède, de la Finlande et de la Pologne, fournissent comme le prototype de la race : leur taille est élevée , leur peau d'une blancheur parfaite, leurs cheveux longs, lisses et d'un blond clair,

TEMPÉRAMENT. ^3l

h couleur fie l'iris le plus souvent hlcuâlre. Les Russes, les Anglais, les Danois, les Allemands s'éloignent déjà de ce type pi'imordial : le teint de leur peau est d'une blancheur moins pure ; leurs cheveux sont d'un blond plus foncé. Les Français semblent tenir le milieu entrejes peuples du nord et ceux du midi de l'Europe : leur peau se nuance de teintes plus rembrunies; leurs cheveux, moins plats, sont moins blonds que châtains et bruns. Les Espagnols , les Italiens, les Grecs, lesTurcs d'Europe et les Portugais ont le teint plus brun, les poils le plus souvent de couleur noire. Enfin, les Arabes, les Maures et les Abyssins ont les cheveux plus ou moins noirs et crépus, la peau plus ou moins rembrunie, et pourraient servir de passage entre la race arabe européenne et la race nègre, qui en différer cependant par l'aplatissement du front, la petitesse du crâne, l'obliquité de la ligne, qui mesure la hauteur de la face, l'épaisseur des lèvres, la saillie des pommettes, et encore par une peau plus noire, plus épaisse*, grasse et comme huileuse , ainsi que par des cheveux plus courts, plus fins, frisés et cotonneux.

La race mongole a le front aplati, le crâne peu proéminent, les yeux regardant un peu obliquement en dehors; les joues sont saillantes, et l'ovale que représente le visage, au lieu d'aller du front au menton, se dessine d'une pommette h l'autre. Les Chinois, les Tartares, les habitans de la presqu'île duGanofe et des autres contrées de l'Inde et du Tunquin, de la Cochinchine,du Japon, du royaume de

432 TËMPÉRAMENSi

Siam, etc. , etc., composent celte race, plus nom*breuse que toutes les autres, qui paraît aussi la plus ancienne, et se trouve répandue dans un espace bien plus étendu que la race arabe européenne, et surtout que la race nègre, puisqu'elle s'étend du quarantième au soixantième parallèle, occupant un arc de méridien d'environ soixante-quinze degrés; tandis que celui qui mesure les terres qu'habite la race européenne n'en a que cinquante, et que la race nègre, placée sous l'équateur, entre les tropiques du Cancer et du Capricorne, se trouve renfermée dans les limites d'un arc de trente à trente-cinq degrés ('i).

La race hyperboréenne, placée au nord des deux continens, au voisinage des cercles polaires, formée par les Lapons, les Osliaques, les Samoïèdcs et les Groënlandais, est caractérisée par un visage plat, un corps trapu et une taille très-courte. Cette portion dégradée de l'espèce humaine tient évidemtnent du climat ses caractères distinctifs. Luttant sans cesse contre l'inclémence d'un ciel rigoureux et l'action destructive d'un froid glacial, la nature, enchaînée dans ses mouvemens, rapetissée dans toutes ses dimensions, ne peut produire que des êtres dont l'imperfection physique explique l'état presque barbare.

Le peu de progrès des Nègres dans l'étude des sciences et dans la civilisation , leur goût décidé et

(i) Lacépède, Géographie .zoolo§îque.

TKMPÉRAMKN5λ 4$3

l'aptitude singulière qu'ils montrent pour tous les arts qui exigent plus de goût et d'adresse que d'entendement et de réflexion , comme la danse, la musique, l'escrime, etc.; la figure de leur tête, qui tient le milieu entre celle de l'Européen et de Torang-oulang(i); l'existence des os intermaxillaires à un âge où , chez nous, les traces de leur séparation sont complètement effacées; la position relevée, et le peu de développement du gras de la jambe, ont été les argumens moins solides que spécieux dont se sont servis ceux qui ont voulu rabaisser cette por . tion de l'espèce humaine, dans l'intention de justifier le commerce qu'en font les nations policées, et l'esclavage dans lequel on la réduit.

Sans admettre cette croyance, accréditée par la soif des richesses, on ne peut s'empêcher de convenir que les différences dans l'organisation n'entraînent une inégalité frappante dans le développement des facultés morales et intellectuelles. Cette vérité

(i) M. Volney , dans un ouvrage que l'on doit proposer pour modèle à tous les voyageurs, établit, sur la figure des noirs, une conjecture aussi ingénieuse que probable. lî observe qu'elle représente précisément cet état de contraction que prend notre visage lorsqu'il est frappé par la lumière et par une forte verbération de la chaleur : alors , dit ce voyageur philosophe , le sourcil se fronce, la pomme des joues s'élève, la paupière se serre , la bouche fait la moue. Cette contraction des parties mobiles n'a~t-elle pas pu et dû, à la longue, influer sur les parties solides , et mouler la charpente même des os ? J^oyage sn Syrie et en Egypte, tome I, page 70 delà troisième édition. 3. a8

éclaterait dans tout son jour, si, après avoir sommairement indiqué , comme nous venons de le faire, les caractères physiques des races humaines, nous pouvions développer leurs différences morales, aussi réelles et non moins prononcées, opposer Tactivité, la versatilité, l'inquiétude européenne, à l'indolence, au flegme, à la patience asiatique; examiner ccque peuvent sur le caractère des nations la fertilité du iSol, la sérénité du ciel, la douceur du climat; montrer par quel enchaînement de causes physiques et morales l'empire des coutumes a tant de puissance chez les peuples de l'Orient, que l'on trouve aux Indes et dans la Chine les mêmes lois, les mêmes mœurs, les mêmes cultes qui existaient h une époque de beaucoup antérieure au commencement de notre ère; rechercher par quelle singularité, bien digne des méditations des philosophes et des politiques, ,,pes lois, ce culte et ces mœurs n'ont subi aucun changement, n'ont éprouvé aucune altération au milieu des révolulions qui ont si fréquemment bouleversé ces riches contrées, plusieurs fois conquises "pàt" les Tartares belliqueux ; faire voir comment, par l'ascendant irrésistible de la sagesse et des lu- .mières, des, vainqueurs ignorans et farouches ont adopté les usages des nations qu'ils avaient soumises , et prouvé que l'état statîonnaire des sciences et des arts chez des peuples qui ont, si long-temps avant nous, joui des bienfaits de la société et des avantages de la civilisation, tient moins à l'imperfection de leur organisme qu'au, joug humiliant d'une religion

surchargée de pratiques absurdes, et qui fait du savoir l'apanage exclusif d'une caste privilégiée (i). Mais une pareille entreprise, outre qu'elle excéderait les bornes que nous nous sommes prescrites, n'appartient point directement à notre sujet.

Les Albinos de l'Afrique, les Cagots des Pyrénées et les C/^ei/zz^ du Valais, ne peuvent point être donnés comme des variétés de l'espèce humaine : ce sont des êtres infirmes, faibles, dégradés, incapables de reproduire leur existence , et la traînant misérablement au milieu d'une population saine vigoureuse et robuste.

On ne doit point ajouter foi à ce qu'ont écrit quelques voyageurs sur l'existence des peuplades de géans qui se sont offertes sur les côtes magellaniques. Les Patagons ,sur la taille desquels les diverses relations s'accordent si peu, sont des hommes trèsbien conformés, et dont la stature n'excède guère la nôtre de plus d'un quart de mètre ( 9 à i o pouces ). Les Lapons , dont la taille est la plus raccourcie , ont

(i) Ployez, sur la religion des Brames et les coutumes indiennes, l'Histoire philosophique et poltlique , etc., par G. Thomas Raynal. On doit encore assigner pour cause principale du défaut de progrès des peuples de l'Inde et de la Chine dans les arts et dans les sciences nés de la civilisation , l'imperfection de leur alphabet^, composé d'une multitude de caractères qui , comme les nôtres , ne représentent pas les sons , mais les idées. Il n'est pas de mon objet de démontrer combien des signes aussi défectueux doivent en restreindre la sphère et en entraver les combinaisons.

en moins ce que les Patagons offrent en plus ; elle ne va pas au-delà de quatre pieds h quatre pieds et demi. Au milieu de nossociétés,quelquesindividiiss'ëlé vent de temps à autre assez au-dessus de la hauteur commune pour mériter le nom de géans, tandis que d'autres, rapetisses dans toutes leurs proportions^ offrent l'image des pygmées : tel était, parmi ceuxci , Bébé , nain de Stanislas , roi de Pologne ; et parmi les premiers, Goliath, dont il est parlé au livre des Rois, chapitre XVn, verset 4; le roi Og, également cité dans l'Écriture ( Deutéronome, chapitre III, verset 2), et plusieurs autres dont la taille varie entre i mètre 943 millimètres à 3 mètres 247 millimètres ( 6 et 10 pieds) de hauteur.

CCXXXV. De la vieillesse et de la décrépitude. Le corps humain , qui, dès la vingtième année de la vie, a cessé de croître en hauteur, augmente dans toutes ses autres dimensions pendant les vingt années qui suivent; après quoi, loin de s'accroître, il dépérit et perd chaque jour des forces qu'il avait acquises. Le décroissement suit la même marche que l'accroissement. Il n'est pas plus rapide , puisque l'homme, qui met de trente à quarante années pour arriver à l'apogée de sa vigueur, emploie un même espace de temps pour descendre vers la tombe, lorsqu'ucun accident ne l'y précipite et ne hâte sa mort (i).Le volume total du corps diminue, le tissu

(i) La durée de la vie peut se mesurer par celle de l'accroissement. 17n chien , qui ne croit que pendant deux ou trois an-

TEMPÉBAMKNS. 4^7

cellulaire s'affaisse, la peau se ride, principalement celle du front et du visage; les cheveux et les autres poils grisonnent, puis blanchissent; l'action organique devient languissante; les humeurs sont plus disposées à la putréfaction (Hunter) : aussi toutes les maladies par débilité sont-elles et plus graves et plus fréquentes.

La diminution du volume total du corps, chez les vieillards, fait souvent place à une augmentation réelle. L'individu croit en embonpoint; mais le système graisseux est le siège exclusif de ce développement : il paraît résulter d'un défaut de forces suffisantes pour l'assimilation complète de la matière nutritive. Cette grosseur, acquise par l'effet de Tembonpoint chez les personnes avancées en âge, est loin d'être favorable à l'exercice libre, régulier et facile des fonctions; ceriains organes surchargés de graisse paraissent comme embarrassés d'un poids incommode, cause nouvelle de lenteur et d'embarras dans les mouvemens organiques : aussi a-t-on cru remarquer qu'en général la maigreur est, chez les vieillards , préférable à l'embonpoint; qu'elle est pour eux un gage plus assuré de longévité.

La caducité succède à la vieillesse. La sensibilité des organes est émousséç ; les forces morales et phy-

nées , ne YÎt que dix ou douze; l'homme, qui est trente ans à croître, vit quatre-vingt-dix ou cent ans. Les poissons vivent des siècles , parce qu'ils mettent à se développer un g«and nombre d'années j etc.

438 TEMPÊRAMËNS.

siques baissent sensiblement : l'homme cesse d'être affecté de la même manière par les corps qui l'environnent; il porte sur ce qui l'émeut des jugemens faux 5 parce que son amour-propre l'empêchant de tenir compte des changemens qu'il a subis, il aime mieux attribuer à une dégénération universelle la différencequi existe entrelessensationsqu'il éprouve maintenant et celles qu'il éprouvait dans les temps de sa jeunesse : laudator temporis acti. Les diges^ lions sont mauvaises, le pouls faible et tardif, l'absorption difficile par la presque oblitération des vaisseaux lymphatiques et le durcissement des glandes conglobées, les sécrétions languissantes, la nutrition imparfaite. Le vieillard met de la lenteur dans toutes ses actions, de la roideur dans tous ses mouvemens; ses cheveux tombent, ses dents abandonnent leurs alvéoles; les cartilages s'ossifient; les os poussent des végétations irrégulières, et se soudent les uns aux autres ; leur cavité intérieure s'agrandit; tous les organes s'appauvrissent; les fibres se desséchent «t se racornissent. Les os deviennent plus légers ; comme tous les autres tissus^ ils perdent plus qu'ils ne réparent, s'amincissent; et cette espèce de consomption est surtout marquée dans les os du crâne, que les mouvemens continuels du cerveau usent et détruisent en quelque sorte par leur, surface intérieure (CXLIX).

L'ossification de certains cartilages , tels que ceux des côtes et des vertèbres, a des effets remarqua^ blés. Les côtes, se soudant en quelque manière au

Sternum, n'éprouvent plus qu'imparfaitement le double effet d'élévation et de torsion , d'où résulte l'agrandissement de la poitrine. Cette cavité se dilatant moins amplement, les combinaisons pulmonaires , sources abondantes de la chaleur animale, s'effectuent moins pleinement; ce qui, joint au défont de ton et d'énergie dans les poumons et tous les organes, fait que la température du corps, quoi qu'en ait ditDe Haën, baisse un peu dans la vieillesse, comme c'était l'avis du père de la médecine (i).

Ces lames fîbro-cartilagineuses, à fibres obliques et croisées^ qui unissent si fortement ensemble les corps des vertèbres, se durcissent, se dessèchent, se racornissent, s'affaissent sous le poids du corps, et ne se rétablissent plus dans leur première épaisseur; de manière que la stature baisse, que le corps se raccourcit et décroît véritablement; en outre, l'affaiblissement des muscles érecteurs du tronc fait que le poids des viscères courbe en avant la colonne vertébrale, dont les diverses pièces peuvent se souder dans cette altitude, de manière que toute la colonne, formée de vingt-quatre vertèbres, se réduise à sept ou huit os bien distincts. Il ne faut cependant point croire que toutes les parties molles deviennent plus compactes; car plusieurs, telles que les

(i) Senibus autein modlcus est calor.,.. Jrigldum est eniiii îpsorum côr^w^, Hipp, BqA\. 14, scct. 2.

44^ TBMPÉRAMENS.

muscles, se ramollissent (i), comme l'a observé Haller, et semblent, en perdant de leurs propriétés vitales, incliner vers une prochaine dissolution; ni que la mort soit uniquement due à l'accumulation du phosphate calcaire, qui se dévie sur tous les organes , ossifie les vaisseaux , et enraye le jeu de tous les rouages de la machine animée. Si cette matière terreuse envahit toutes les parties du système animal, c'est que les forces digestives, graduellement affaiblies, cessent de frapper les substances alimentaires du caractère qui leur convient. L'exubérance des sels calcaires CvSt donc moins la cause que Teffet de la destruction successive des puissances vitales.

La lenteur, la roideur, la difficulté des mouvemens, ne tiennent point, autant qu'on le pense, au durcissement des ligamcns et des autres organes fibreux : les ligamens se relâchent et se ramollissent au point qu'il est plus facile d'effectuer des luxations sur les cadavres des personnes avancées en âge. Chez elles aussi, des organes, consistans dans la jeunesse, deviennent flasques et mous : tel le cœur, qui s'affaisse sur lui-même chez les vieillards, tandis que ses cavités se conservent, leurs parois ne se rapprochant point tout-à-fait chez les jeunes gens et chez les adultes.

Le cerveau devient plus dur, plus consistant,

(i) Non ergb in solâ rigiditate causant senii mortis oportet poncre; nam ex defectu irritabilitatis , plurimi in senibus musculi langucm . mollesque pendent, £lem. phys., t. VIH , in-4", lib. XXX,

moins solubledans les alcalis; les impressions y sont plus difficiles, et les mouvemens nécessaires aux opérations de l'intelligence s'exécutent avec peine. Ainsi, dans la décrépitude , l'homme moral descend à une seconde enfance : borné à quelques souvenirs qui, bientôt confus, finissent par disparaître, incapable de juger et de vouloir^ fermé à de nouvelles impressions, le sommeil reprend son empire; réduit à une existence végétative, il dort la plus grande partie de la journée, ne se réveille que pour satisfaire à ses besoins physiques, pour prendre des alimens qu'il digère avec peine; car d'abord le défaut de dents l'empêche d'en diviser assez les molécules; en second lieu, les sources de la salive, des sucs gastriques et intestinaux, sont presque taries, la bile et toutes les liqueurs ont moins d'activité, le tube intestinal est sans vigueur et sans force. On regardera la rigidité universelle comme une des principales causes de la mort, si l'on fait attention que les femmes, dont les organes, naturellement plus mous, arrivent plus tard à cet état, sont plus vivaces que les hommes, et offrent des exemples plus nombreux de longévité.

Le corps meurt donc peu à peu et par degrés, dit l'éloquent M. de Buffon ; la vie s'éteint par nuances successives , et la mort n'est que le dernier terme de cette suite de degrés, la dernière nuance de la vie.

CCXXXVI. De la mort. Long-temps en effet avant le terme de sa fin naturelle , l'homme est privé

442 DE liA MORT.

de la faculté de se reproduire; el, dans le cours de Tagonie plus ou moins prolongée qui sert de passage entre la vie et la mort , ce sont d'abord les or-^ ganes des sens qui deviennent insensibles h toutes sortes d'impressions ;lesyeuxs'obscurcissentj la cor* néeseflétrit, les paupières se ferment, la voix s'éteint, les membres et le tronc sont sans mouvement, et cependant la circulation et la respiration continuent à s'exécuter : elles finissent par s'éteindre, la première d'abord dans les vaisseaux éloignés du cœur, puis, de proche en proche, le sang s'arrête dans les troncs voisins de cet organe. La respiration , gra-^ duellement ralentie, étant tout-à-fait suspendue après une forte expiration (i), les poumons ne donnent plus passage à celui que les veines rapportent de toutes parts au cœur. Ce liquide séjourne dans les cavités droites de cet organe, qui meurent les dernières Çultimum moriens)^ et, se laissant distendre par le sang qui s'y accumule, acquièrent une capacité bien supérieure à celle des cavités gauches, qui se vident d'une manière plus ou moins complète. Tel est le mécanisme suivant lequel s'accomplit la mort naturelle. Le cerveau ne reçoit déjà plus du

(i) CeUe puissante et dernière expiration, que souvent le soupir accompagne , dépend-elle de la contraction spa^nodique des muscles expirateurs? ou ne tient-elle pas plutôt à la réaction des pièces élastiques qui entrent dans la composition de la poitrine, et à la rétraction également élastique du poumon , puissances passives qui cessent tout à coup d'être contrebalancées par les contractions musculaires.

£IE Î.A MORT. ^^i

cœur affaibli une quantité de sang assez considérable pour que la sensibilité subsiste; il reste encore un peu de contractilité dans les muscles respiratoires; elle se consume, et le mouvement circulatoire du sang s'arrête avec la vie de tous les organes, dont ce liquide est un des principaux moteurs. "^

Quant à la mort accidentelle, c'est toujours la cessation de Faction du cœur et du cerveau qui la détermine ; car la mort des poumons n'entraîne celle de tout le corps qu'en empêchant l'action du cœur, en interrompant son influence sur l'organe encéphalique. La vie s'éteint donc de la circonférence au centre, dans la mort naturelle : la mort accidentelle frappe au contraire le centre avant les extrémités.

L'ouvrage de Bichat (Recherches sur la Vie et sur la Mort) laisse peu de choses à désirer sur la manière dont les organes de l'économie animale cessent d'agir à notre dernière heure; mais cet auteur, comme tous ceux qui l'ont précédé, a borné ses recherches a certaines fonctions; aucun d'eux n'a essayé de les étendre jusqu'aux phénomènes de l'action cérébrale , et n'a tracé l'ordre suivant lequel s'évanouissent les diverses facultés des sensations et de la pensée. Je vais, historien fidèle, exposer les résultats de plusieurs centaines d'observations que j'ai faites sur cet objet.

Les phénomènes par lesquels a commencé la vie sont aussi ceux par lesquels elle s'achève. La circulation s'est offerte la première: elle est aussi la der-

niére qui s'exécute. Les battemens de l'oreillette droite sont le premier mouvement du cœur qu'on observe sur l'embryon : c'est aussi le dernier que l'on aperçoit chez l'agonisant. Les phénomènes nutritifs auxquels l'existence du fœtus est, comme on l'a dit, presque entiérementbornée, continuent encore lorsque les organes destines à nous mettre en rapport avec les êtres qui nous environnent, sont plongés depuis long-temps dans un sommeil dont ils ne se réveilleront plus.

Voici l'ordre dans lequel les facultés intellectuelles cessent et se décomposent. La raison, cet attribut dont l'homme se prétend le possesseur exclusif, l'abandonne la première. Il perd d'abord la puissance d'associer des jugemens , et bientôt après celle de comparer, d'assembler, de combiner, de joindre ensemble plusieurs idées pour prononcer sur leurs rapports : on dit alors que le malade perd la tête , qu'il déraisonne, qu'il est en délire; celui-ci roule ordinairement sur les idées les plus familières à l'individu; la passion dominante s'y fait aisément reconnaître. L'avare tient sur sea trésors enfouis les propos les plus indiscrets; tel autre meurt assiégé de religieuses terreurs. Souvenirs délicieux de la patrie absente, vous vous réveillez alors avec tous vos charmes et dans toute votre énergie!

Après le raisonnement et le jugement, c'est la faculté d'associer des idées qui se trouve frappée de la destruction successive. Ceci arrive dans l'état connu sous Iç npfn de défaillance ^ comme je l'ai éprouvé

sur moi-même. Je causais avec un de mes amis, lorsque j'éprouvai une difficulté insurmontable à joindre deux idées sur la ressemblance desquelles je voulais former un jugement; cependant la syncope n'était pas complète; je conservais encore la mémoire et la faculté de sentir; j'entendais distinctement les personnes qui étaient autour de moi dire il évanouit^ et s'agiter pour me faire sortir de cet état, qui n'était pas sans quelque douceur.

La mémoire s'éteint ensuite. Le malade qui, dans son délire, reconnaissait encore ceux qui l'approchaient, méconnaît enfin ses proches , puis ceux avec lesquels il vivait dans une grande intimité.

Enfin il cesse de sentir; mais les sens s'éteignent dans un ordre successif et déterminé : le goût et l'odorat ne donnent plus aucun signe de leur existence; les yeux se couvrent d'un nuage terne, et prennent une expression sinistre; l'oreille est encore sensible aux sons et au bruit. Voilà sans doute pourquoi les anciens, pour s'assurer de la réalité de la mort, étaient dans l'usage de pousser de grands cris aux oreilles du défunt. Le mourant ne flaire, ne goûte, ne voit et n'entend plus; qu'il lui reste la sensation du toucher, il s'agite dans sa couche, promène ses bras au-dehors, change à chaque instant de posture; il exerce, comme nous l'avons déjà dit, des mouvemens analogues à ceux du fœtus qui remue dans le sein de sa mère. La mort qui va le frapper ne peut lui inspirer aucune frayeur, car il n'a

plus d'idées , et il finit de vivre comme il avait commencé, sans eu avoir la conscience.

CCXXXVIÏ. Epoque de la mort. Elle est à peu près la même pour tous les hommes, qu'ils vivent près des pôles ou sous l'équateur, qu'ils n'usent que d'alimens végétaux ou qu'ils se nourrissent exclusivement de chair, qu'ils mènent une vie laborieuse ou qu'ils consument leur existence dans une paresse honteuse et dans une coupable oisiveté, on n'en voit guère qui prolongent leur carrière au-delà de la centième année. On possède cependant plusieurs observations d'hommes qui l'ont poussée bien au-delà: tels ces vieillards dont il est fait mention dans les Transactions philosophiques y et dont l'un a vécu cent soixante-cinq ans. Le plus grand nombre ne finit pas la révolution séculaire, et la mort, même naturelle, nous atteint de la soixante-quinzième à la centième année.

La différence des climats, qui n'en produit aucune dans la durée de la vie, jouit cependant d'une influence bien prononcée sur la rapidité de Faccroissement. La puberté, l'âge viril, la vieillesse, arrivent beaucoup plus tôt dans les pays chauds que dans les contrées septentrionales; mais ce développement précoce, qui abrège la durée des premières périodes de la vie, augmente proportionnellement celle de la vieillesse.

11 est, au reste, difficile de dire à quelle époque commence précisément ce dernier âge. Est-ce vers

la quarantième année, lorsque le corps commence {l décroître et à s'affaiblir? Prendra-t-on le changement de couleur des cheveux comme le signe certain de la vieillesse? Mais on voit chaque jour des jeunes gens blanchir avant l'âge. S'en tiendra-t-on à la cessation des fonctions génitales ^ à l'impossibilité de se reproduire? Mais la fécondité, dont le terme, marqué par la cessation de l'excrétion menstruelle, est si facile à fixer chez la femme ^ n'a rien de certain^ pour sa durée, chez l'homme; l'émission de la liqueur séminale n'en est pas un signe assuré, par la difficulté qu'il y a de distinguer les mucosités des vésicules et l'humeur que fournit la prostate, du sperme vraiment prolifique; l'érection n'en est pas non plus un symptôme plus sûr, cet état pouvant dépendre de quelque irritation sympathique, de la compression des vésicules par la vessie pleine d'u- Hnc. Il est plus difficile qu'on ne pense de constater par l'observation l'âge auquel les mâles, dans l'espèce humaine, sont tout-à-fait privés du pouvoir d'engendrer ; et l'on peut dire qu'en fixant de quarante-cinq à cinquante-cinq ans, pour nos climats, le commencement de la vieillesse, il est cependant des individus vieux avant cet âge, comme on en voit qui, après cinquante-cinq ans, offrent tous les attributs de la virilité. L'époque climatérique de soixante-trois ans est celle de la vieillesse confirmée ou décidée. Quelles que soient les précautions dont il ait usé dans le régime, tout homme est vieux à cet âge; et il lui est impossible de se le dissimuler.

44^ DE kk MORl*»

CCXXXVIiï. Probabilités de la vie hutnatnéi L'homme meurt à tout âge; et si la durée de sa vie "Surpasse celle de beaucoup d'animaux, la multitude des maladies auxquelles il est expose la rend bien plus incertaine , et fait que le plus petit nombre arrive au terme naturel de Texistence. On a cherché à connaître les probabilités de la vie. c'est-à-dire à constater par l'observation combien d'années peut encore espérer celui qui en a déjà un nombre déterminé. D'après des recensemens faits avec le plus grand soin, de l'âge auquel sont morts un grand nombre d'individus, et la comparaison du nombre des décès avec celui des naissances, on est parvenu à constater que le quart environ des cnfans meurt dans les premiers onze mois de la vie, le tiers avant vingttrois mois, la moitié à peu près avant d'avoir atteint l'âge de huit ans. Les deux tiers du genre humain périssent avant la trente-neuvième année, les trois quarts avant la cinquante-unième; en sorte que, comme l'observe Buffori, de neuf enfans qui naissent, un seul arrive à soixante et dix ans; de trentetrois^ un seul à quatre-vingts; tandis que, sur deux cent quatre-vingt-onze, un seul se traîne jusqu'à quatre-vingt-dix ans; et enfin un seul, sur onze mille neuf cent quatre-vingt-seize, languit jusqu'à cent ans révolus.

Le terme moyen de la vie est de huit ans, suivant le même auteur, dans un enfant qui vient de naître. A mesure qu'il avance en âge, son existence devient plus assurée; et lorsqu'il a passé sa première année ^

il peut raisonnablement espérer de vivre jusqu'à la trente-troisième. La vies'affermit de |)1 us en pi us jusqu'à sept ans, âge auquel l'enfant qui a résisté aux orages de la première dentition, peut compter sur quarante-deux ans et trois u^»ois de vie. Après cette époque, la somme des probabilités, jusqu'alors graduellement accrue, éprouve une diminution progressivement décroissante, en sorte que l'enfant qui a atteint sa quatorzième année ne doit plus espérer que trente-sept années et cinq mois; l'homme de trente ans, vingt-huit ans encore; et enfin celui de quatre-vingt-quatre ans, une seule année. De la quatre-vingt-cinquième à la quatre-vingt-dixième, la probabilité reste stationnaire; mais, passé ce temps, l'existence est on ne peut plus précaire, et se traîne péniblement jusqu'à sa fin. Tel est le résultat moyen des observations et des calculs sur les divers degrés de probabilité de la vie humaine, faits parHalley, Grant,Kersboom, Wargentin, Symson, Desparcieux, Dupré de Saint-Maur, Buffon, d'Alembert,Barthez et Mourgues.

Des observations faites dans le cours de ces der* Tiiers temps , il résulte que la durée moyenne de la vie humaine s'est accrue de deux à trois années. C'est à la vaccine qu'est due cette amélioration. L'introduction de cette pratique salutaire, la suppression du célibat monastique^ jointes à quelques autres mfluences morales , ont jusqu'ici préservé la population européenne d'une diminution sensible, malgré les causes qui, depuis un certain nombrQ 3, 29

45o DE LA MORT.

d'années, tendent si efficacement h en arrêter les progrès. Bien plus, la nation française^ qui , yers la un du dix-huitième siècle, et surtout pendant les premières années du dix-neuvième, a vu l'élite de sa population moissonnée parla faux de la guerre, présente , durant les vingt-cinq années qui viennent de s'écouler, un accroissement incontestable dans le nombre des individus qui la composent. Les dénombremens les plus exacts, faits au commencement de la révolution (1789), donnent à peine vingt-cinq millions d'habitans pour la France entière , peuplée de trente et un à trente-deux millions en 1824, après un tiers de siècle écoulé au milieu des troubles de la guerre et des agitations de la politique (i).

(i) Voyez, pour la population de la France en 182/1, l'Annuaire publié par le bureau des longitudes pour la même année. L'introduction de la -vaccine , la suppression du célibat monastique, ne suffisent pas à l'explication d'uji tel phénomène; il faut y joindre la division des propriétés opéi'ée par la vente des biens dits nationaux , division qui a multiplié les propriétaires dans la classe des cultivateurs , et de plus l'essor vraiment prodigieux de l'industrie et de l'activité nationales. Doiton ajouter l'énorme consommation d'hommes qu'entraînait un état de guerre habituel? En serait- il de l'espèce humaine comme de tOKtes les autres productions, dont la masse augmente avec les demandes et les besoins des consommateurs ? ou bien enfin , les sociétés humaines ressembleraient-elles à ces animaux dont les garennes ou les volières se dépeuplent , si l'on néglige d'en enlever périodiquement un certain nombre d'individus?

Nous entrerions dans de plus grands détails sur cet objet , s'ils n'appartenaient bien plus encore à la science de l'économie politique qu'à celle de l'économie animale.

Les calcuk-.s«r les probabilités jJe la vie humaine offrent-ils des résultats généralement applicables? et la durée moyenne de l'existence est-elle à peu près la même pour les hommes de tous les pays et de tous les climats? Le pâtre des Pyrénées, qui coule d'heureux jours dans l'innocence de la vie pastorale, respirant l'air pur de ses montagnes, est-il, sous ce rapport, sujet aux mêmes lois que l'habitant des cités populeuses, soumis h tous les inconvéniens attachés à ces grandes réunions d'hommes; inconvéniens qui, philosophiquement appréciés, ou bien emphatiquement exagérés, ont tant de fois servi de texte aux utiles réflexions des sages comme aux vaines déclamations des rhéteurs?

Pour résoudre ces questions d'une manière satisfaisante , il serait nécessaire d'avoir sous les veux et de comparer des tables de mortalité dressées avec soin en divers lieux de la terre; miais les préjugé^ religieux opposent d'invincibles obstacles à de semblables recherches dans les vastes contrées soumises au joug de l'islamisme , et la statistique est peu cultivée dans le midi de l'Europe. Cependant, à. en juger par les résultats obtenus dans le nord, les pays septentrionaux sont ceu:^ où l'homme vit |e plus long-temps. Les tables de mortalité de l'empire russe pour Tannée 1811 offrent, sur huit cent

vingt-huit mille cinq cent soixante et un individus décédés, appartenant à l'église grecque, neuf cent quarante -sept centenaires, parmi lesquels il s'est trouvé quatre-vingt-trois vieillards âgés de plus de cent quinze ans ^ cinquante et un qui avaient dépassé cent vingt ans, vingt et un au-delà de cent vingtcinq, sept qui avaient plus de cent trente ans, un cent trente-cinq, et un autre cent quarante. Cette prolongation de la vie humaine au-delà de son terme ordinaire dans les pays du nord nous paraît tenir à l'influence du climat. C'est en retardant l'accroissement du corps que cette influence en prolonge la durée. L'habitant du midi arrive plus promptement au terme de son développement complet, vieillit de bonne heure, et doit mourir plus tôt. Dans cette multitude d'hommes du nord, que les événemens de la guerre ont amenés parmi nous, les hommes de quarante à cinquante ans paraissaient en général avoir à peine accompli leur sixième lustre. Ajoutez h cette influence du climat favorable à la longévité, l'habitude contractée de bonne heure des variations delà température (i), variations subites, chez nous si souvent mortelles pour les personnes avan-

cées en âge.

Enfin, la durée de la vie éprouve-t-elle une di* minution progressive à mesure que les siècles se succèdent? et, sans parler des temps antérieurs au déluge, époque à laquelle, suivant la Genèse, les

(i) Prolécomènes , tome I, pa^e |oo,

hommes poussaient leur carrière au-delà de plusieurs centaines d'années, les hommes d'autrefois vivaient-ils plus long-temps que ceux de notre âge? Kien n'est moins fondé qu'une semblable croyance: les Egyptiens, les Hébreux, les Grecs et les Romains, voyaient parmi eux un très-petit nombre de centenaires, et les exemples de longévité sont peut-être moins rares chez les modernes.

L'art usuel de la vie faisant chaque jour d'incontestables progrès , il n'est pas hors de toute probabilité que, loin de s'abréger, le terme de la vie humaine ne puisse être reculé d'une certaine quantité d'années au-delà de la durée actuelle et ordinaire. Cette idée est, à la vérité^ contraire à l'opinion assez répandue de la dépravation successive de l'espèce humaine dans la suite des âges; mais l'âge d'or n'exista jamais que dans l'imagination des poètes; et les plaintes chaque jour proférées par la vieillesse chagrine, naissent d'un motif facile à apprécier pour le physiologiste. Celui dont les années ont émoussé le sentiment est affecté d'une manière bien différente par tous les objets qui l'environnent. Pour le vieillard, les fleurs ont perdu leur parfum et leur éclat, les fruits leur saveur; toute la nature semble triste et décolorée. Mais la Qause de ces changernens est en lui; autour de lui tout est resté le même. Toujours également féconde , la nature fait passer tous les êtres dans son inépuisable creuset, éternise sa jeunesse, et conserve une fraîcheur toujours nouvelle. Les in^

dividus meurent, les espèces se perpétuent ; partout la vie naît au sein de la mort; les matériaux des corps organisés entrent dans d'autres combinaisons^ et servent à la formation de nouveauîç étres^ lorsque^ la vie cessant d'animer ceux auxquels ils ont appartenu, la putréfaction s'en est emparée pour les détruire.

CCXXXIX. De la putréfaction. Ici devrait se terminer l'histoire de la vie : cependant, si l'on fait attention que les changemens qu'éprouvent, après sa privation, les corps qui en ont joui, jettent une grande lumière sur ses moyens, ses fins et sa nature, on sentira la nécessité de jeter un coup-d'œil rapide sur les phénomènes qui accompagnent la décomposition du corps; il ne cesse d'appartenir à la physiologie que lorsque son aspect ne peut plus réveiller l'idée de son état antérieur, qu'après que les derniers linéamens de l'organisation sont complètement effacés. Aussitôt que la vie abandonne les organes, ils rentrent sous l'empire des lois physiques , auxquelles obéissent pleinement tous les corps non organisés. Un mouvement intestin s'établit dans leur substance , et leurs molécules ont une tendance d'auiant plus forte pour s'abandonner, que leur composition est plus avancée. La chimie apprend que l'altérabilité des corps est ^n raison directe de la multiplicité de leurs élémens, et que l'existence cadavérique d'un être organisé se pj'olonge d'autant plus que sa composition est plus

simple, SCS principes constituans moins nombreux et moins volatils.

Pour que la putréfaction s'établisse dans le corps humain, il doit être absolument privé de la vie; car les forces qui l'entretiennent sont l'antiseptique le plus puissant; et l'on pourrait soutenir que cet état n'est autre chose qu'une lutte permanente contre les lois physiques et chimiques. Cette résistance vitale, cxprinTée par les anciens, lorsqu'ils disaient que les lois du petit monde (microco3me) étaient en perpétuelle contradiction avec celles du grand monde, qui finissaient par remporter; cette force, toujours réagissante, se manifeste par la vie : celleci, si l'on n'avait égard qu'aux résultats, pourrait donc être définie la résistance qu'opposent les corps organisés aux causes qui tendent sans cesse à les détruire. Que l'on examine tous ses phénomènes, et l'on verra que tous, dirigés vers le but de sa conservation , ne le remplissent qu'en soutenant une lutte continuelle avec les lois qui régissent les corps inorganiques.

Aussi Bichat a-t-il cru pouvoir définir la vie, l'ensemble des fonctions qui résistent à la mort ; mais cette résistance est elle-même un effet de la vie; de la vie, ce résultat de causes ignorées que l'on appelle forces vitales ? Les physiologistes qui regardent la vie comme une puissance^ une force, parce que ce mot dérive du terme vis écs Latins, ne s'aperçoivent point qu'ils donnent d'un problème

456 DK LA PfTRÉFACTION.

physiologique une solution purement grammaticale. La vie, comme nous l'avons dit en commençant cet ouvrage, consiste dans cette succession de phénomènes coordonnés que nous présentent certains corps de la nature durant la plus grande partie de leur existence. Ces phénomènes viennentils à s'interrompre, l'anéantissement suivra bientôt leur cessation.

On s'étonnerait peut-être de trouver dans la mort la plus juste idée de la vie, si l'on ne savait que ce n'est qu'en comparant que nous pouvons distinguer, juger et connaître.

Entièrement dépouillé par la mort de ses propriétés vitales , le cadavre jouit encore des propriétés de tissu, et celles-ci ne disparaîtront qu'au moment où l'organisation à laquelle elles sont intimement liées s'effacera par Teffet de la putréfaction. Favorisée ou retardée par diverses circonstances, celle-ci s'empare enfin des membres, dans lesquels se dissipe la roideur cadavérique, dernier effet de la contractilité de tissu qui s'anéantit avec l'organisation.

La roideur cadavérique ne nous paraît pas cependant^ ainsi que le veut M. Nysten , pouvoir être regardée comme le signe le plus certain de la mort; tant d'autres causes^ le froid extérieur, la nature de la maladie, peuvent donner lieu à ce phénomène;, que la putréfaction reste, selon nous, la seule preuve infaillible de l'impossibilité de rappeler UR cadavre à la vie. Un feit assez récent

nous a confirmé dans cette doctrine. M. Thouret, ancien doyen de la Faculté de Médecine de Paris, s'était long- temps occupé de questions de cette nature. Chargé par le Gouvernement de diriger l'exhumation des cadavres du cimetière des Innocens, il s^était trouvé conduit à approfondir toutes les questions relatives à l'état de cadavre : eh bien ! pprès une vie presque tout entière consacrée à l'étude de la mort, ce savant, doué d'un esprit étendu autant que solide, reste convaincu que la putréfaction peut seule nous fournir la certitude de cet état, et prescrit par ses dispositions testamentaires, religieusement exécutées, qu'on ne procède à son inhumation qu'au moment où son corps donnera des signes évidens de fermentation putride.

La putréfaction ne s'établit, ne s'opère, ne s'achève que dans les substances mortes. Un membre gangrené perd la vie avant que la putréfaction s'en empare ; et si la nature conserve assez de force pour s'opposer à ce mouvement contraire, elle pose , par un cercle inflammatoire , la ligne de démarcation entre le vif et le mort. Vie et putréfaction sont donc deux idées absolument contradictoires ; et lorsque , dans quelques maladies , on remarque une certaine tendance des parties solides et fluides à la décomposition spontanée, il ne faut point confondre cette tendance à la putridité avec la putridité elle-même.

Dans les maladies appelées putrides^ l'odeur

particulière et fétide qu'exhalent les matières fécales, les urines, les sueurs, et en général tout le corps des malades , a fait croire long-temps à une dissolution putride des élémens dont sont formés nos humeurs et nos solides. Mais ces humeurs excrémentitielles sont en quelque sorte hors du domaine de la y'ie^ lorsqu'elles éprouvent ce commencement de fermentation septique; les matières fécales et les urines amassées dans leurs réservoirs frappés d'adynamie, l'humeur de la transpiration déposée à la surface de la peau , peuvent obéir à l'empire des forces chimiques. L'élimination de ces matières étrangères se trouve presque achevée; le sang, soumis à l'influence des forces vitales, n'a jamais offert des signes de putréfaction, a Combien » donc était vaine la prétention des médecins chi- » mistes dans l'emploi des médicamens antipu- » trides, qu'ils regardaient comme propres an eutra- )) User les effets de la putréfaction, en se combinant )) avec les matières dans lesquelles on la supposait

» déjà existante

)) Internes ou topiques, tous les médicamens n'a- » gissent que par l'entremise des forces vitales sur >; les organes, dont ils augmentent, diminuent, » accélèrent, retardent, intervertissent, régulari- » sent, éteignent ou rétablissent l'action (i). )> Plusieurs conditions sont nécessaires pour que

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(i) Erreurs populaires relatives à la médecine^ deuxième éditioa,page 178.

la putréfaction s'empare du corps humain privé de vie : 1° une température douce, c'est-à-dire audessus de dix degrés du thermomètre de Réaumur; 2° une certaine humidité; 3° le contact de l'air. Mais cette dernière condition n'est point indispensable comme les deux autres, puisque les corps pourissent dans le vide , quoique d'une manière plus lente. L'air favorise donc seulement la décomposition , en volatilisant les élémens qui s'élèvent en vapeurs. Au contraire , un froid glacial , ou une chaleur excessive et voisine du degré d'ébullition l'empêchent , le premier, en condensant les parties; la seconde, en leur enlevant cette humidité dont l'absolue privation explique la conservation des momies égyptiennes.

Les phénomènes de la putréfaction , résultant d'une série d'attractions particulières , se modifient diversement , selon les matières animales qui l'éprouvent, les milieux dans lesquels elle s'opère, les différens degrés de température et d'humidité^ et même suivant ses différentes périodes. Nonobs-^ tant ces innombrables variétés, on peut dire que toutes en générai laissent d'abord exhaler l'odeur de 7'elent ou de cadavre, se ramollissent, augmentent de volume , s'échauffent , changent de couleur, verdissent, passent du vert au bleu, et de celui-ci au brun noirâtre; elles laissent en môme temps dégager un grand nombre de produits gazeux, parmi lesquels l'ammoniaque tient le pre^ mier rang, soit par sa quantité, soit parce que

46o I DE LA PUTRÉFACTION.

la matière animale en fournit depuis l'instant où son altération commence jusqu'à celui de sa dissolution la plus complète. C'est à ce gaz qu'est duc l'odeur piquante et septique que répandent les cadavres.

Vers la fin de la putréfaction, il se dégage du gaz acide carbonique, qui, s'unissant h l'ammoniaque, forme un sel fixe et cristallisable. A ces produits s'ajoutent l'hydrogène phosphore , sulfuré, azoté ^ carboné 5 et toutes les matières qui peuvent résulter de leurs combinaisons respectives. Enfin la matière animale, réduite à un résidu qui contient des huiles et des sels de différentes espèces, forme un terreau dans lequel les plantes puisent les principes d'une végétation très-riche et très-vigoureuse. Les os, ces parties les moins altérables de la machine organisée, se dessèchent à la longue par la combustion lente de leur partie fibreuse et l'évaporation des sucs médullaires. Enfin, réduits à un squelette terreux, ils tombent en poussière, et cette poussière se dissipe lorsqu'on ouvre les tombeaux qui les recèlent.

C'est ainsi que s'efface à la longue tout ce qui pouvait rappeler l'idée de notre existence matérielle.

La putréfaction, philosophiquement envisagée, paraît un moyen employé pour ramener nos organes privés de la vie à une composition plus simple, afin que leurs élémens puissent être employés à de nouvelles créations (^circulas œterni

DE tÀ PUTRÉFACTION. 4^ f

motus) (i). Rien n'est donc mieux prouvé que la métempsycose de la matière (2); ce qui autorise à croire que ce dogme religieux , comme la plupart des cultes et des conceptions fabuleuses de l'antiquité, n'est qu'un Yoile mystérieux , adroitement jeté par la philosophie entre le vulgaire et la nature.

(i) Beeker, Physica subterraned.

[1) La matière est éternelle en ce sens, que les molécules des corps ne font que passer de l*un à l'autre; elles survivent à la destruction ou plutôt à la dissolution des êtres inorganiques et organisés , lorsque ces derniers , cessant de vivre , rendent au fonds inépuisable de la nature ces élémens qu'elle prête toujours et n'aliène jamais.

Mancaplo naill datur, omnibns nsn.

LuGRET. , lib, m.

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