‹ Nouveaux éléments de physiologie humaine (volume 4)Chapitre 11 sur 296 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

La physiologie est la science de la yie.

Qu'est-ce que la vie? Avant d'en essayer une définition, avant de tracer les caractères essentiels des corps vivants et de montrer en quoi ils diffèrent des corps bruts, il me paraît indispensable de résumer en quelques lignes les idées les plus généralement admises sur la constitution de la matière et des corps, et sur leurs manifestations. C'est de la physique pure; mais la physiologie est si étroitement liée aux sciences physico-chimiques que cette question est le préliminaire obligé d'un traité de physiologie. J'essayerai ensuite de préciser ce qu'il faut entendre par ce mot force si usité aujourd'hui et de montrer que la force n'est qu'un mode de mouvement, la physiologie une branche de la dynamique générale, et la vie elle-même une forme du mouvement universel.

Plusieurs hypothèses ont été faites sur la constitution de la matière. La plus plausible, celle qui répond le mieux à l'état de la science, est l'hypothèse atomique. On peut la résumer ainsi: la matière se compose en dernière analyse d'atomes, c'est-à-dire de particules indivisibles, impénétrables, distantes les unes des

Beaunis, Pliys. 1

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autres et agissant à distance les unes sur les autres de façon à modifier leurs mouvements réciproques.

Ces atomes sont de deux espèces et l'on admet deux espèces de matière : 1° la matière pondérable, dont les atomes s'attirent en raison inverse du carré de la distance (loi de l'attraction universelle de îsewton); 2° une matière impondérable ou éther, dont les atomes se repoussent suivant une loi encore inconnue. Si téther avec sa répulsion atomique n'existait pas, les atomes pondérables se trouveraient entraînés l'un vers l'autre par l'attraction, et lé cosmos ne formerait plus qu'une masse cohérente où tout mouvement, autrement dit tout phénomène, serait impossible.

Quelques esprits ont cependant poussé plus loin cette synthèse physique! Ainsi Secchi, dans son livre : Do l'Unité des forces physiques, cherche à exphquer tous les phénomènes matériels par l'éther et par les mouvements de ses atomes. Il n'y aurait plus dans ce cas qu'une seule espèce de.matière, la matière impondérable ou éther dont les mouvements expUqueraient la chaleur, la lumière, la gravitation, l'électricité, etc.

D'après la théorie atomique les corps simples sont constitués de la façon suivante : chaque atome matériel est entouré par une atmosphère d'atomes d'éther de densité décroissante à mesure qu'on s'éloigne du centre; c'est à ce petit ensemble d'atomes que Redtenbacher a donné le nom de dynamides. Les corps composés sont formés par des agrégations de dynamides ou molécules, plus ou moins complexes suivant le nombre de dynamides qui entrent dans une molécule.

Permanence de la matière. — Une des lois les mieux établies de la physique moderne, et c'est à Lavoisier que revient la gloire de l'avoir le premier scientifiquement démontrée, c'est celle de la permanence de la matière. Rien ne se crée, rien ne. se perd; la matière ne peut pas plus sortir de rien que rentrer dans le néant; quand elle semble disparaître, elle ne fait que se transformer, que changer d'état, que passer d'une combinaison à une autre. La chimie scientifique quantitative a été créée le jour où cette loi a été formulée, et la nier, c'est rejeter dans le vague la chimie et toutes les sciences qui en dépendent.

Permanence de la force. — L'idée de force est inséparable de l'idée de matière, et, comme on le verra plus loin, nous ne les connaissons toutes deux que par le mouvement. De môme que nous avons vu la quantité de matière rester invariable, nous sommes

obligés d'admettre la permanence de la force, et c'est Helmholtz qui posa le premier ce principe corrélatif du principe posé par Lavoisier. Pas plus que la matière, le mouvement ne peut ni se créer ni s'anéantir j il ne peut que se transformer ; les recherches de Mayer, de Joule, de Hirn, l'ont démontré jusqu'à l'évidence. Quand le mouvement semble disparaître, c'est que la force vive, agissante, se transforme en force de tension, le mouvement extérieur apparent en mouvement moléculaire.

Principe de la corrélation des forces. — Les forces vives se transforment en forces de tension, et vice versa; les forces vives se transforment les unes dans les autres ; ainsi le mouvement mécanique se transforme en chaleur, la chaleur en mouvement et ainsi de suite. Depuis longtemps on connaissait des exemples populaires de ces transformations ; on savait que le frottement produit de la chaleur ; mais on n'avait pas étudié la question scientifiquement. Mayer, d'Heilbronn, en 1842, considéra le premier la chaleur comme un mode de mouvement. Joule, en 1844, répétant dans des conditions plus précises une expérience déjà faite par Rumford, rechercha l'échaufiFement de l'eau par une roue mue par la chute d'un poids et trouva ainsi l'équivalent mécanique de la chaleur. Cet équivalent peut être évalué à 425 kilogrammètres, ou, en d'autres termes, la même force qui élève 425 kilogrammes d'eau à 1 mètre de hauteur, en une seconde, élèvera la température de 1 kilogramme d'eau de 1 degré centigrade.

Les équivalents mécaniques de la lumière, de l'électricité, n'ont pu encore être évalués à cause des difficultés de l'expérimentation ; mais il n'y a pas de doute aujourd'hui que la lumière et l'électricité ne soient des modes de mouvement, et des exemples nombreux montrent aussi qu'elles peuvent se transformer l'une dans l'autre. C'est là ce qu'on a appelé la corrélation des forces physiques.

De la force et du mouvement. — II ne faut cependant pas se méprendre sur le sens du mot force, et il y a sur ce sujet une telle confusion dans le langage scientifique que la question mérite d'être examinée de près et discutée à fond.

Qu'est-ce qu'une force ? Si l'on se contente de considérer la force au point de vue des résultats qu'elle produit, la réponse est facile et presque invariablement la même, quelles que soient la classe d'esprits et la catégorie scientifique à laquelle on s'adresse : une force est une cause

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de mouvement. Mais si Ton considère non plus l'effet, mais la nature de la force, les divergences commencent. Autant de systèmes, autant d'idées différentes, contraires même, comprises toutes sous cette étiquette banale de force. Dans le langage ordinaire ces confusions ont peu d'importance ; mais dans le langage scientifique, il n'en est plus de même : si un même mot correspond à des idées différentes, la confusion s'introduit peu à peu dans la science, et du langage elle passe rapidement dans les idées ; la forme vicie le fond. L'histoire du mot force et des idées groupées sous ce mot est, sous ce rapport, une des plus instructives. Entre la force à laquelle les spirituaiistes donnent le nom de Dieu et « la masse matérielle animée de mouvement » que le mathématicien appelle aussi une force, quelle distance n'y a-t-il pas ?

C'est Leibnitz qui, en créant la rfj^wa/w/gwe, introduisit dans la science l'idée de force; mais, au lieu d'en faire simplement une cause de m,ouvement, il voulut aller au delà des faits et en fit quelque chose de plus. « La force, dit A. Jacques dans son Introduction aux Œuvres de « Leibnitz, est donc essentiellement simple et une, identique et inallé- « rable, spirituelle, immatérielle. Partant elle est impérissable, parce » que cela seul qui est composé peut périr naturellement par la disso- (I lution qui est la seule mort naturelle. La force ne commence donc '< que par création et ne peut finir que par annihilation, c'est-à-dire par « miracle. »

Cherchons donc ce qu'il y a au fond de cette idée de force, et pour cela commençons par les forces dites physico-chimiques.

Soit, par exemple, l'attraction de deux corps l'un pour l'autre. Dans ce phénomène, dit d'attraction, que trouvons-nous en l'analysant à fond ? Un mouvement et pas autre chose. Mais l'esprit humain ne s'est pas contenté de cette constatation pure et simple ; il a voulu l'étudier de plus près et. en analysant ce mouvement, il a trouvé trois choses : 1'^ un mouvement ; 2° un mobile ou corps mû ; 3° un moteur ou une cause de mouvement. Examinons de plus près ces trois choses :

1° Un mouvement. C'est là en réalité la seule chose appréciable et indiscutable ; c'est un fait de conscience ; nous ne connaissons le monde extérieur et nous-mêmes qu'à l'aide du mouvement, et cette idée de mouvement se réduit en dernière analyse à une succession de sensations, ex. : sensations musculaires, comme quand nous suivons de l'œil un oiseau qui vole; sensations cutanées tactiles, comme quand un corps touche successivement des points différents de la peau, etc.

2° Un mobile. S'il y a mouvement, quelque chose se meut; ce quelque chose, on l'appelle corps, objet matériel; mais nous ne sommes déjà plus en présence d'un fait indiscutable comme tout à l'heure ; l'intelligence dépasse ici la limite des faits ; la preuve en est que ce quelque

cliose qui se meut et que vous appelez matière, d'autres en feront quelque chose d'immatériel, des points sans étendue ou des centres de 'forces sans dimensions.

Bosl^oAvitch. en effet, fait consister la matière en points indivisibles et inétendus (*). et il a été suivi en cela par Ampère, Faraday. Tyudall et beaucoup d'autres physiciens. Ou voit donc que Fidée de mobile n'implique pas nécessairement l'idée d'une substance matérielle.

Mais admettons même pour un instant la réalité de la matière en nous basant sur l'existence du mouvement. Que trouvons-nous au fond de celte idée de matière? Comment Fapprécions-nous? La propriété essentielle de la matière, celle sans laquelle la matière est inconcevable., c'est l'impénétrabilité. Qu'est-ce que c'est que cette impénétrabilité? Tas autre chose que la résistance. « La preuve dernière, dit Herbert « Spencer, que nous avons de l'existence de la matière, c'est qu'elle « est capable de résister. » Or, cette résistance de la matière lious ne pouvons l'apprécier que par Feffort que nous faisons contre cette matière, autrement dit par un mouvement musculaire et par la sensation qui l'accompagne et dont nous avons la conscience. Donc là nous trouvons encore un mouvement et une sensation comme toutàFheure, et le corps mil se réduit en dernier lieu àun mouvement.

Dans l'hypothèse de Boskowitch et de Faraday, la matière s'évanouit; il ne reste plus dans le monde physique que des forces impersonnelles; mais au fond le résultat n'est-il pas le même? Force ou matière, n'est-ce pas toujours du mouvement? *

3° Un moteur. Ici nous touchons au vif de la question. A tout phénomène l'esprit humain attribue une cause, et cette croyance basée sur une multitude d'observations est fortement implantée dans l'intelligence. Tout mouvement constaté nous fait admettre quelque chose d'antérieur au mouvement et qui l'a produit. Ce quelque chose, ce moteur, quel est-il? En réalité, et en allant au fond des choses, on trouve toujours un mouvement comme cause d'un mouvement. « Il est absurde, dit le « P. Secchi. d'admettre que le mouvement dans la matière brute puisse ft avoir d'autre origine que le mouvement lui-même. »

Qu'on prenne n'importe quel phénomène de mouvement, et de proche en proche on remontera par une série de mouvements jouant tour à tour, l'un par rapport à l'autre, le rôle de cause à effet, on remontera, dis-je. à un mouvement initial an delà duquel l'esprit humain sera obligé de s'arrêter, ne trouvant plus le mouvement antérieur; ce sera, par exemple; Y attraction; mais cette attraction, qu'est-ce autre chose qu'un mouvement dont nous connaissons les lois, l'intensité, la direction; seulement, nous ignorons le pourquoi de ce mouvement, nous

(') « Materiam constantem punctis prorsus singularibus, iudivisibilibus (I et inexlensis... »

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ignorons ce qui Ta précédé et produit, ce qui erx détermine les conditions, mais pourquoi- faire intervenir derrière cette attraction une force attractive dont nous ne pouvons connaître en rien la nature et même l'existence. Si le mot : force attractive, ne signifle que la constatation d'un mouvement, il est inutile et superflu; s'il signifie quelque chose de plus, quelque chose de surajouté au mouvement, il est indémontrô et indémontrable.

Cette idée de force n'est, en réalité, qu'une forme d'anthropomorphisme. -\ous ne faisons plus du vent un Borée, de la mer Neptune, du soleil Apollon, mais, sans nous en douter peut-être, nous faisons, en adoptant des forces physiques, un raisonnement du même ordre quoique moins grossier et moins enfantin. Nous soulevons une pierre; nous faisons pour cela un certain mouvement; ce mouvement s'accompagne d'une sensation d'efï'ort plus ou moins considérable suivant le poids de la pierre; en outre, ce mouvemen!; est précédé d'un acte intellectuel, il est volontaire; il y a ià un fait de conscience au delà duquel d'autres états de conscience, impressions, sensations, jouent bien le rôle de prédécesseurs, voire même de causes déterminantes; mais l'acte volontaire du mouvement reste pour nous la chose essentielle, car il s'accompagne d'un certain effort. Nous nous sentons la cause du mouvement, \a force qui le produit. De là à l'idée de forces situées au dehors de nous et produisant tous les phénomènes qui nous entourent, il n'y avait qu'un pas et ce pas fut vite franchi.

« L'origine de la notion de force, dit A. Jacques dans son introduction, « c'est la conscience claire, immédiate, directe, que j'ai de moi-même «comme force; l'homme, le moi, est avant tout une force, une force « libre, intelligente, éclairée, vis sui conscia, sid potens^sui motrix; « il le sait quand il agit, il le savait avant l'action et ne cessera pas do " le savoir quand a l'action aura succédé le repos. Dans cette con- « science immédiate et permanente de la force personnelle, l'esprit «humain puise l'idée de cau.se et il ne la puise que là; ailleurs, il ne « voit que des phéjiomènes, des produits, des effets; les causes et les <i forces dans le monde, il les suppose et les tj fait à l'image et sur le « modèle de la force qu'il est, sauf à leur retirer, éclairé par la nature «des effets, la liberté qu'il trouve en lui et rintelligence qu'il s'attri- « bue, pour ne leur laisser que le caractère de forces aveugles et « fatales. »

En résumé, on voit que l'idée de force a sa source en nous-mêmes et que c'est par un vice de raisonnement et de langage que de la force que nous sentons en nous et sur laquelle nous reviendrons plus tard, nous concluons à des forces naturelles existant dans les corps bruts.

Les forces physico- chimiques ne sont pas autre chose que des modes de mouvement; la corrélation des forces physiques ne consiste pas en autre chose qu'en des transformations de mouvement.

Donc les trois choses que l'esprit humain trouve dans les phénomènes

de la nature brute, mouvement, mobile et moteur, se réduisent à une chose unique : le mouvement.

Si de la nature brute nous passons à la nature vivante, nous retrouvons encore de prétendues forces. /o;-c(?5 vitales. Que faut-il en penser? Parlons d'abord des végétaux.

Tous les phénomènes de la vie végétale sont des phénomènes de mouvement, composition et décomposition chimiques, accroissement, etc.. qui remontent de proche en proche jusqu'à la radiation solaire, c est-à-dire à un mouvement de la matière brute. Je ne trouve là que des phénomènes de mouvement comme tout à l'heure.

Mais, dira-t-on. ces mouvements se foni dans un certain ordre, d'après certaines lois déterminées variables suivant chaque espèce; n'êtesvous pas obligé d'admettre une force directrice de ces mouvements, une force vitale, en un mot, annexée à la matière végétale? Mais n'y a-t-il pas aussi des lois déterminées pour la formation des cristaux, et cette formation ne varic-t-elle pas suivant la nature du composé cristallin? Si la détermination des phénomènes, si leur évolution régulière sont des motifs pour admettre des forces distinctes, ces forces devraient aussi être admises pour les corps bruts comme pour les corps vivants; car il n'y a qu'une différence de degré qu'explique assez bien la complexité de la molécule organique.

Puis que d'hypothèses successives à admettre si vous admettez cette force vitale végétative. D'où vient cette force vitale? Elle existait dans la graine de la plante et provenait de la plante mère; cette force s'est donc délachée d'une autre force comme un fruit se détache d'un arbre. Puis la plante croit, c'est à-dire que cette force agit sur les parties les plus ténues pour leur donner leur forme et leur composition, sur l'ensemble pour lui donner son unité; cette plante fournit une multitude de graines toutes douées de vie, c'est-à-dire qu'elle se divise en une infinité de forces distinctes qui, fécondées par le polleç, donnent naissance à des plantes nouvelles. Il faut donc admettre une segmentation de forces, une division en parties de quelque chose qui fia pas d'étendue. Et dans la greffe végétale, ce n'est plus une segmentation, c'est nue fusion de forces qu'il faut admettre. L'esprit se refuse à concevoir cette segmentation et cette fusion de forces; il ne peut même s'en faire une idée. Je puis me faire une idée de ce que c'est qu'un mouvement, et même approximativement de ce que c'est que la matière; des théories existent qui font comprendre la constitution des corps; sans être siîr de la réalité de ces atomes et de ces molécules, ou peut du moins interpréter assez facilement avec leur aide les phénomènes naturels; mais quelle idée se faire de ces forces vitales et de toutes leurs prétendues actions?

Et puis, dernière difTiculté encore, la plante morte, que devient sa

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force Titale? Dans cette hypothèse, on se heurte de tous côtés à l'impossibiUté, au vague et à la contradiction.

Si de la force vitale végétative nous passons à la force vitale des animaux, nous rencontrons la même incertitude, et si nous laissons de côté les phénomènes de conscience que nous étudierons plus loin, nous retrouvons les mômes objections et les mêmes diiïicultés que tout à l'heure. L'admission d'une force ou de forces vitales n'ajoute rien à nos connaissances; elle ne nous fait pas faire un pas de plus; nous ne faisons ainsi qu'ajouter Tinconnaissable à liuconnu, Tinexplicable à l'inexpliqué.

Les phénomènes nerveux eux-mêmes ne sont, en réalité, que des phénomènes de mouvement. Lorsque vous pincez la patte d'une grenouille décapitée et que cette patte se contracte, quelle explication vient donner votre force vitale de cette succession de phénomènes?

Nous arrivons aux phénomènes de conscience, à ces forces auxquelles on a donné chez TJiomme le nom û'dme, forces personnelles, individuelles, considérées en général comme absolument distinctes de la matière.

Ici nous marchons sur un terrain dangereux; l'équivoque règne en maîtresse et il importe pour la clarté de la discussion de bien préciser les termes du problème, ce qui n'est pas chose facile.

Tant qu'il s'agit de l'âme humaine, il n'y a pas la moindre difTicuKé et l'école spiritualiste présente la plus complète unanimité. L'âme est une substance réelle, immatérielle, immortelle, une intelligence servie par des organes^ suivant l'expression de de Bonald. Je laisse de côté les questions sur lesquelles les philosophes gardent un silence prudent, telles que l'origine de l'âme, l'époque de son apparition, son siège, son rôle dans les phénomènes d'hérédité , son existence dans certains monstres doubles, etc., etc. Je ne m'occuperai ici que de ses facultés, telles qu'elles sont admises par la généralité des psychologues. Mais une grande partie de ces facultés existent aussi chez l'animal et il n'y a plus aujourd'hui un seul philosophe qui osât soutenir sérieusement l'automatisme des bêtes; il n'y aurait pas même lieu de chercher à le convaincre, car il ne voudrait pas être convaincu; pour qui a observé les animaux sans parti pris, l'animal perçoit, se souvient, compare, hésite, juge, se décide, en un mot il a de com mun avec l'homme presque toutes, sinon toutes les opérations de l'esprit. On pourra, si l'on veut, lui refuser la généralisation, labslraction, mais qu'importe, s'il a une partie seulement, quelque minime qu'elle soit, des facultés qui, d'après l'école philosophique, sont l'apanage de l'esprit, d'un principe immatériel, d'une âme en un mot. Il ne peut y avoir de degré entre la matière et l'esprit. Ou la mémoire, le jugement, l'attention, sont des

actes intellectuels qui impliquent la présence d'un principe immatériel, et comme ces actes ne peuvent changer de nature et être produits chez rhomme par lame, chez l'animal par la matière, on est obligé d'admettre une âme chez ranimai comme chez l'homme; ou ces actes peuvent être produits par l'organisation matérielle seule et indépendamment d'un principe immatériel, et cela aussi bien chez l'homme que chez l'animal. Il n'y a pas à sortir de là : ou la pensée implique l'existence d'un principe immatériel et les animaux ont une âme; ou la matière peut penser et alors que devient Eàme humaine en tant qu'organe de la pensée?

Si la matière est susceptible de penser, comment concevoir celte pensée autrement que comme un mouvement, mouvement qui différerait des mouvements physiques et vitaux par le mode môme du mouvement et par la composition plus complexe de l'organe pensant. Je ne m'étendrai pas plus longtemps sur cette hypothèse; si la pensée est un mouvement matériel, il n'y a pas lieu d'admettre une force pensante.

Mais examinons de plus près l'hypothèse opposée, dans laquelle la pensée est le fait d'un principe immatériel, d'une âme, c'est-à-dire d'une force.

Je laisse de côté, pour le moment, les phénomènes moraux et tout ce gui dans les actes psychiques semble exclusif à l homme, et j'emploie le mot lime comme comprenant tous les phénomènes psychiques communs à l'homme et à l'animal. Cherchons s'il y a lieu d'admettre cette âme, d'admettre une force spéciale, force psychique, et quelles raisons on peut invoquer pour et contre.

Pour cela étudions un des phénomènes les plus simples de la sensibilité et de la volonté, analysons-le le plus rigoureusement possible, soit, par exemple, l'action de lancer une pierre, et suivons un à un la série des phélîomènes. La pierre est lancée; quelle est la cause, la force qui a mis cette pierre en mouvement? Mon bras. Mais mon bras lui-même qu'a-t-il fait? Il a exécuté un mouvement rapide et s'est étendu. La force qui a lancé la pierre est donc un mouvement. Ce mouvement de mon bras, qui l'a causé? Ici la scène change un peu; j'ai voulu ce mouxement de mon bras; je ne trouve pas autre chose. Je trouve donc comme fait initial la volonté, c'est-à-dire une force personnelle. Donc la série des phénomènes de l'acte de lancer une pierre se décompose ainsi :

1° Volonté d'étendre le bras;

2° Extension du bras ;

3® Projection de la pierre.

Je néglige à dessein, pour ne pas compliquer le raisonnement, quelques autres mouvements, tels que l'extension des doigts et l'ouverture de la main, qui laissent la pierre libre.

Les deux derniers actes, 2° et 3", sont évidemment des mouvements;

10 rROLEGOME>'ES.

le premier, non, et le phénomène parait d'un tout autre ordre. Cependant analysons le phénomène de plus près et voyons jusqu'où on peut aller.

Jusqu'à présent il n'y a rien entre l'acte de volonté et le mouvement du bras. L'un semble précéder l'autre immédiatement. C'est ainsi, en effet, que la chose se passera pour un enfant ou un homme ignorant. Il sait qu'il a voulu un mouvement et que ce mouvement s'est produit; voilà tout. Mais qu'il mette par hasard l'autre main sur son bras au moment où ce bras exécute le mouvement, il sentira la chair durcir et se gonfler, et il en conclura que le mouvement du bras s'accompagne d'un changement dans les parties intérieures qui le composent, et s'il interroge une personne plus instruite il apprendra que, dans sou bras, il y a des muscles dont la contraction a produit le mouvement du bras. Voilà donc, interposé entre la volonfé et le mouvement du bras, un nouvel acte dont il n'avait pas conscience, une contraction musculaire qui comble partiellement la lacune existant entre le mouvement du bras et la volonté. Il se passe donc en nous, dans la sphère de la volonté, des mouvements, même très-grossiers, dont nous n'avons pas conscience à moins d'une observation particulière. Mais ce n'est pas tout : le physiologiste intervient, et par des expériences précises il reconnaît qu'un organe spécial, un nerf, se rend à ces muscles, et que ce nerf transmet aux muscles une excitation sans laquelle la contraction musculaire ne se ferait pas, et que cette transmission s'accompagne de certains phénomènes qui indiquent un mouvement moléculaire. Voilà donc encore un mouvement, dont nous n'avions pas conscience, à ajouter à la série des mouvements déjà mentionnés, et la lacune entre l'extension du bras et la volonté se rétrécit de plus en plus. Ce nerf, d'autre part, aboutit à uu organe ou centre nerveux composé lui-même de plusieurs organes; mais, pour simplifier, admettons seulement un centre moteur; là se passe encore une modification, un mouvement moléculaire qui détermine la transmission dans le nerf. Nous avons donc, si nous reprenons toute la série, la succession suivante :

1° Projection de la pierre;

2° Mouvement du bras;

3° Contraction musculaire;

4° Transmission nerveuse motrice ;

5° Modification du centre nerveux moteur; "...

6° Volonté.

Si nous examinons quel est, par rapport à la conscience, le degré de connaissable de chacun de ces actes, nous avons le résultat suivant :

1° Projection de la pierre, mouvement connu immédiatement par l'observation la plus simple;

2° Mouvement du bras, connu immédiatement par les sensations qui l'accompagnent;

3" Mouvement musculaire, inconnu immédiatement, mais connu facilement par une observation grossière;

4° Transmission nerveuse; ne peut être connue qu'à l'aide d'une analyse physiologique délicate;

5° Modification du centre nerveux moteur; ne peut être connue que par une analyse plus délicate encore;

C Volonté, connue immédiatement, mais pas connue comme mouvement.

II y a là quelque chose de singulier; nous trouvons en nous-mêmes quelque chose qui ne se révèle pas à nous comme mouvement, mais comme cause de mouvement. Mais continuons notre analyse et reprenons la chose d'un autre côté.

Quelqu'un me lance une pierre; elle vient frapper ma figure; j'éprouve une vive douleur au point frappé ; de colère j'en ramasse une, et je la lance à la ligure de mon adversaire. Voyons Lrièvement quelle est la succession des phénomènes et leur degré de connaissable :

[° Choc de la pierre contre un point déterminé de la peau, connu immédiatement par la sensation de douleur qui l'accompagne;

2° Transmission nerveuse sensitive, mouvement moléculaire d'un nerf sensitif connu seulement par une analyse délicate;

3° Modification d'un centre nerveux sensitif connu seulement par une analyse plus délicate encore ;

4° Sensation de douleur ) séries d'actes de conscience connus immé-

5* Colère > dlatemem, mais non connus comme mou-

6° Volonté ) """lenis.

7° Modification du centre nerveux moteur, connue seulement par une analyse délicate ;

8° Transmission nerveuse motrice, idem;

9° Mouvement musculaire, connu par une analyse grossière;

10° Extension du bras I

. , r^ . .. , , . ^ Connus immédiatement.

11° Projection de la pierre. . . .)

Donc, dans cette série de phénomènes, entre la modification du centre nerveux sensitif (3°) et celle du centre nerveux moteur (7°) se trouve interposée une série d'actes psychiques qui ne sont pas reconnus, même par une analyse délicate, comme des phénomènes de mouvement, mais qui sont reconnus comme appartenant au moi, à ce même moi qui sent et qui veut. Mais, d'un autre côté, je remarque que les phénomènes de transmission nerveuse, qui sont incontestablement des modes de mouvement matériel, ne sont pas connus par la conscience, et qu'il faut une analyse îrès-rigoureuse et très-difficile pour les constater. J'en conclus qu'il se passe en dedans de nous, dans les centres nerveux en particulier, des phénomènes de mouvement dont nous n'avons pas conscience et qui n'en existent pourtant pas moins, et que ces phénomènes de douleur, de colère et de volonté, pourraient bien être aussi du même ordre, et n'être autre chose que des mouvements.

12 TROLÉGOMÈNES.

En outre, si ces phénomènes psychiques ne sont pas un mouvement matériel, que devient le mouvement moléculaire dégagé dans le centre nerveux sensitif. et d'où vient le mouvement produit dans le centre nerveux moteur? D'après la loi de corrélation dite des forces physiques, le premier ne peut disparaître qu'en se transformant, et le second, ne pouvant être créé ex nihilo, ne peut être qu'une transformation d'un mouvement antérieur. N'y a-t-il donc pas lieu de supposer que ces phénomènes psychiques ne sont qu'un mode de mouvement (mode tout particulier si Ion veut) provenant de la transformation du mouvement moléculaire du centre sensitif et se transformant eu mouvement moléculaire du centre moteur? Ce qui donne plus de poids à cette hypothèse, c'est que lorsque ces phénomènes sont portés à un degré trèspuissant, exemple : la colère, on sent en soi quelque chose qu'on ne peut comparer qu'à un mouvement; la colère me monte à la tète, dit-on quelquefois, et ce langage n'est peut-être pas si figuré qu'il en a l'air.

Enfin tous ces actes psychiques supposent des organes nerveux, organes dont l'activité n'est qu'un mode de mouvement. Quel besoin alors de surajouter à ces organes une force distincte et spéciale qui ne peut entrer en action sans eux? La liaison qui existe entre certains organes nerveux et des actes que nous ne reconnaissons comme phénomènes de mouvement que par une analyse très-délicate, ne nous autorise-t-elle pas à croire que la même liaison existe entre la volonté et certains centres nerveux, et qu'il n'y a là qu'un mouvement moléculaire dont nous n'avons pas conscience. 11 est évident que la preuve absolue ne sera faite que le jour où la volonté, la mémoire, le jugement, etc., où tous les actes psychiques simples auront été scientiOquement rapportés à un centre nerveux et à un mouvement moléculaire, comme la transmission nerveuse est rapportée à un mouvement moléculaire d'un cordon nerveux; mais jusque-là n'y a-t-il pas au moins une très-forte présomption en faveur de cette hypothèse, et la science ne marche-t-elle pas de plus en plus dans cette voie?

Le reproche essentiel qu'on peut faire à l'hypothèse de la production matérielle de la pensée, c'est que certains faits ne sont pas encore prouvés, que beaucoup sont encore inexpliqués et inexplicables. C'est vrai; mais n'en est-il pas de même de l'hypothèse contraire? Et de plus, dans l'admission d'une force pensante, les difficultés, au lieu d'être résolues, augmentent.

IN'ous avons vu tout à l'heure que si l'on admet cette force, cette âme pensante chez l'homme, il faut l'admettre aussi chez l'animal. Mais où cela conduit-il? Ces forces, ces âmes animales, concevables à la rigueur pour les animaux les plus rapprochés de l'espèce humaine, que . deviennent-elles chez les animaux inférieurs? Où fera-t-on finir l'automalismc et commencer la volonté? A quel degré s'arrêtera-t-on dans la série? Est-ce qu'un mollusque n'a pas des sensations, des mouvements volontaires, des souvenirs, des comparaisons? Que sera l'âme des polypes

agrégés, Tâme des hydres que l'on coupe en deux et dont chaque moitié forme un individu différent ? l'uis cette âme animale qu'en fera-t-on ? Je ne demande plus : d'où vient-elle ? Mais que devient-elle ? Est-elle immortelle comme l'âme humaine? Que de questions auxquelles il est impossible de répondre !

Mais cette âme humaine elle-même, quelle est-elle ? On la fait créée et immortelle, c'est-à-dire qu'on lui attribue le fini dans le passé, linfini dans l'avenir. Quelle inconséquence ! Mais cette création de forces est encore plus inconcevable. Comment expliquer, dans l'hypothèse d'une création, une foule de faits physiologiques et en particulier l'hérédité ? Comment expliquer la transmission de certains caractères intellectuels qui, quelquefois, sautent plusieurs générations ? Et les faits d'aliénation mentale ? et l'habitude, etc. ? Et, si l'âme est immortelle, que peut être une âme privée de cerveau et qui n'aura, par conséquent, ni sensations, ni souvenirs, ni aucun des éléments de la pensée (') ?

Laquelle choisir de ces deux hypothèses contradictoires? L'une nous paraît réunir plus de preuves en sa faveur que l'autre ; elle nous parait plus scientifique, plus progressive; mais il n'y a pas certitude absolue : c'est une affaire de croyance personnelle.

En résumé, ou la pensée est un mode de mouvement, et dans ce cas la matière, sous certaines conditions, devient susceptible de sentir, de vouloir et de penser ; il y aurait alors dans la nature deux espèces de mouvements : le mouvement inconscient physico-chimique et le mouvement qui se connaît, ou 7nouvement psychique; ou bien la matière est incapable de penser, et il y a, chez les animaux comme chez l'homme, une force distincte de la matière, personnelle et inconsciente.

Mais, dans l'ensemble des actes psychiques qui appartiennent à ce qu'on appelle l'âme humaine, il n'y a pas seulement de la sensation, de la volonté, de l'intelligence; il y a autre chose, et c'est par là surtout que l'homme s'écarte des animaux plus encore que par les facultés intellectuelles : ce quelque chose, c'est ce que j'appellerai du nom de moralité, c'est-à-dire l'ensemble du caractère moral qui a pour expression Uidée du devoir et la responsabilité individuelle. La question de savoir si cette moralité dépend d'organes nerveux et n'est qu'une forme perfectionnée des passions et des instincts de l'animal, ou si elle est l'attribut d'une substance supérieure, d'une force, ne peut être traitée

(1) « Mais s'il en est ainsi, le doute le plus grave vient envahir l'âme et « la jeter dans un abime de mélancolique rêverie. Si le cerveau est l'organe « de l'imagination et de la mémoire, comme l'expérience semble bien l'in- « diquer; si l'âme ne peut penser sans signes et sans images, c'est-à-dire « sans cerveau, qu'advient-il le jour où la mort, venant à dissoudre non- " seulement les organes de la vie végétative, mais ceux de la vie de rela- " tion, de la sensibilité, de la volonté, de la mémoire, semble détruire ces « conditions inévitables de toute conscience et de toute pensée ? » (Paul Janet, le Cerveau et la Pensée, page 178.)

dans les limites de ce livre. Qu'il me suffise de dire que, pour ma part, croyant à l'origine matérielle de la pensée, c'est à cet ensemble de qualités morales que je réserverais le nom à.'âme, exclusivement attribuée alors à l'homme, sans méconnaître cependant les ob.jecfions sérieuses auxquelles cette solution peut donner lieu, et qui seraient eu grande partie les mêmes que celles énoncées précédemment, mais avec moins de force et d'autorité.

En résumé, nous nous trouvons en face de deux grandes doctrines opposées :

1° La doctrine dualiste qui admet l'existence simultanée de la matière et de la force, forces personnelles ou impersonnelles ;

2^» La doctrine uniciste, ou mieux unitaire, qui n'admet qu'une seule chose : les uns des forces, les autres la maiiére ; les deux, eu réalité, se réduisent, pour nous, au mouvement.

Entre le dualisme et l'unicisme, le choix ne nous parait pas douteux en ce qui concerne les phénomènes physiques et vitaux: dans les deux cas, il n'y a que du mouvement. Le doute peut exister pour les phénomènes psychiques, mais ils nous paraissent être aussi réductibles au mouvement chez Thomme comme chez les animaux. EnSn, pour les phénomènes moraux, pour la cause première du mouvement, la science, jusqu'à nouvel ordre, ne peut que rester dans la réserve ; c'est une affaire de croyance : l'existence de l'âme morale, l'existence de Dieu, ne sont susceptibles ni de démonstration ni de réfutation rigoureuse.

Kous arrivons donc à cette conclusion que, dans les sciences physiques et physiologiques, l'admission de forces distinctes est inutile et ne fait qu'embarrasser le langage scientifique. Tous les phénomènes que Vesprit humain psut comprendre sont des phénoinènes de moiivemeyit, et la force ne peut être admise que pour les phénomènes qui dépassent les bornes de notre intelligence ; phénomènes de moralité dans le sens indiqué plus haut et cause première, quelle qu'elle soit, du mouvement; mais tout ce qui dépasse notre intelligence, âme et Dieu, étant en dehors de la science, ne doit pas nous occuper ici. En restant dans les limites de la science, il n'y a que du mouvement.

Le mouvement, dans ses dilTérentes manifestations, physiques, vitales et (pour nous du moins) psychiques, constitue le champ commun de toutes les sciences ; mais il doit aussi être étudié en lui-même et dans ses caractères essentiels, indépendamment de ses différents modes.

La première question qui se présente est celle du repos et du mouvement. Ce passage du repos au mouvement et du mouvement au repos est uue des questions qui ont occupé longtemps les philosophes, et forme encore aujourd'hui une des pierres d'achoppement de la métaphysique moderne.

Voici comment l'expose Herbert Spencer :

« Nous voilà encore en face de la vieille énigme du mouvement et

« du repos. IN'oiis constatons tous les jours que les objets qu'on lance « avec la main ou autrement subissent un ralentissement graduel et « finalement s'arrêtent, et nous constatons aussi souvent le passage du « repos au mouvement par l'application d'une force. Mais nous trouvons a qu'il est impossible de se représenter par la pensée ces transitions. « En efFet, une violation de la loi de continuité y semble nécessairement « impliquée, et nous ne pouvons pas concevoir une violation de cette « loi. Un corps voyageant avec une vitesse donnée ne peut être ramené « à un état de repos ni changer de vitesse sans passer par toutes les «vitesses intermédiaires. A première vue, il semble que rien n'est «plus aisé que de l'imaginer passant de l'un à l'autre de ces élats « successifs. On peut penser que son mouvement diminue insensible- « ment jusqu'à devenir infinitésimal, et beaucoup mieux qu'il n'est « possible de passer par la pensée d'un mouvement infinitésimal à uu « mouvement égal à zéro. Mais c'est une erreur. Suivez autant que « vous voudrez par la pensée une vitesse qui décroît, il reste encore « quelque vitesse. Prenez la moitié et ensuite la moitié de la somme du <r mouvement, et cela à l'infini, le mouvement existe encore, et le mou- 0 vemeut le plus petit est séparé de zéro mouvement par un abime « infranchissable. De même qu'une chose, quelque ténue qu'elle soit «est infiniment grande en comparaison de rien; de même encore le « mouvement le moins concevable est infini en comparaison du repos. » {Premiers principes, trad. par Gazelles, page 60.)

La réponse semble facile à la vieille énigme; avant de chercher à expliquer ce passage incompréhensible du repos au mouvement et du mouvement au repos, il faudrait d'abord se poser cette question : le repos existe-t-il? Lqs données de la science moderne permettent de répondre hardiment à cette question. Si par repos vous entendez l'immobilité de masse d'un corps, oui, le repos existe; mais ce n'est qu'un repos apparent. Les molécules du corps qui parait le plus stable et le plus fixe sont en état de continuelle instabilité ; le mouvement est partout, seulement il n'est pas toujours sensible à nos sens et à nos instruments; mais il n'en existe pas moins. Supposez qu'un microscope puisse grossir démesurément les objets et agrandir le champ de l'intelligence, chacun de ces corps qui nous parait invariable nous paraîtrait variable à chaque instant comme les nuages du ciel ; tout est mouvement, et le passage du mouvement au repos n'est que le passage da mouvement de masse au mouvement moléculaire.

Et même ce repos des corps, cette immobilité de masse n'existe jamais en réalité. La terre n'emporte-t-elle pas dans son mouvement de rotation tout ce qui est à sa surface, et n'est-elle pas elle même entraînée dans le mouvement de notre système solaire à travers l'espace? Et de même que, sur un bateau, la pierre que nous lançons en avant de nous ne passe pas du repos au mouvement, mais du mouvement à un mouvement plus rapide; de même le passage apparent d'un corps du

16 PROLEGOMENES.

repos au mouvement et du mouvement au repos n'est autre chose qu'une accélération et un ralentissement, du mouvement.

Il resterait maintenant à chercher les lois générales du mouvement. Je ne m'étendrai pas sur ce sujet dont l'étude exigerait des développements mathématiques qui me sont interdits. Je me contenterai de quelques lignes. Ces lois sont au nombre de trois : la transmission, la nécessité et l'égalité du mouvement.

1° Transmissibilité du mouvement. Tout mouvement a pour antécédent un mouvement et pour conséquence un mouvement,

2° Nécessité du mouvement. Étant données telles conditions, tel mouvement se produit nécessairement dans une direction et avec une intensité déterminées. On pourra donc, si on connaît ces conditions, prévoir ce mouvement et le faire naître si l'on peut reproduire ces conditions.

3° Égalité du mouvement. La quantité du mouvement transmis et celle du mouvement communiqué sont égales l'une à l'autre sous quelque forme que ce mouvement se présente. C'est la loi connue sous le nom d'équivalence ou corrélation des forces.

Toutes ces lois se réduisent en somme à une seule loi générale dont elles dérivent, celle de la persistance du mouvement [loi de la conservation de la force d' Helmholtz).

C'est avec les réserves faites ci-dessus que les mots force et matière seront employés dans cet ouvrage.

Des corps. — Si la matière est permanente et si, dans le domaine scientifique, il est impossible de lui assigner ni commencement ni fin, il n'en est pas de même des corps qui ne sont que des fragments du grand tout. Les corps ont une évolution, c'est-à-dire une origine ou un commencement, une existence et une fin.

Donc pour connaître un corps, il faudra étudier :

1° Ses caractères, au triple point de vue

De la matière ; groupement des atomes, des dynamides et des molécules; c'est ce qui constitue la chimie de ce corps;

De la. force ou. du mouvement; dynamique]

De la forme; morphologie.

2° Son origine, son apparition et les conditions de cette apparition; sa genèse, en un mot.

3° Son évolution, c'est-à-dire les mutations qu'il subit dans le cours de son existence; mutations de la matière, mutations de la force, mutations de la forme.

4° Sa disparition ou sa fin et les conditions de cette disparition.

Mais ce n'est pas tout ; un corps ne peut être isolé des corps qui l'entourent, de toutes les condilions qui agissent sur lui pour modifier ses caractères ou son évolution ; il faudra donc, pour connaître un corps complètement, étudier encore :

5"* L'action des milieux sur ce corps.

IBil>liOS**flphic. — R. EOSKOTiTCH : Theorîa philosophiœ natiiralia reducfa, 17G3, — Mater : Die organîsche Ben-egmig in ihrcm Zu.iammenhange mit dem Stnffiiechfrel, 1845. — J. T. Joule : On fhe existence of an eqvivalent relation hetveen heat and the ordinary forms of mechanical jyoxer. Phil. Mag. XXVIII. — H. HEL>rnOLTZ : Mémoire sur la conservation de la force, 1S47; traduit par L. Pérard, 1.'-69. — HiRN : Recherches svr V équivalent mécanique de la chaleur, 186.S. — Saigey : la physique moderne, l.S(>7. — P. Secciii : V Unité des forces 2^hysiqnes; trad. par Deleschamps, 1n69. — Herbert .Spexcer : Les premiers Principes ; trad. par Gazelles, 1871. — Oximus : De la Théo-ie dynamique de la chaleur dans les sciences hiologiques, ISiiG. — Beaunis : De la Force et du Mouvement [Revue scientifique, 1874).

La première division qui se présente à l'esprit, quand on examine les différents corps de la nature, c'est celle de corps bruts et de corps vivants. Nous allons passer rapidement en revue les caractères principaux des corps vivants, et cette étude nous conduira directement à la définition même de la vie.

Caractères matériels des corps vivants. — Parmi les corps simples qui entrent dans la composition des corps vivants, on trouve en première ligne l'oxygène, l'hydrogène, l'azote et le carbone ; les trois premiers sont des gaz qui n'ont pu encore être liquéfiés, indice d'une forte mobilité moléculaire; l'azote se fait remarquer par son indifférence chimique, tandis que l'oxygène fait sous ce rapport un contraste frappant avec les trois autres corps et surtout avec l'azote.

Parmi les corps composés, Peau est une des substances les plus importantes des corps vivants et constitue plus des trois quarts de leur masse.

Les composés ternaires et quaternaires sont essentiellement • caractérisés par leur instabilité chimique; elle est surtout prononcée pour les matières azotées (albuminoïdes) et parait due à Pazote qu'elles contiennent. L'azote en effet transmet aux composés dans lesquels il entre une instabilité particulière, comme on le voit pour les corps explosibles (poudre, nitroglycérine, etc.), qui sont tous azotés. On sait, du reste, avec quelle difliculté se conservent les substances albuminoïdes.

Beaunis, Phys. 2

18 PROLEGOME>'ES.

La molécule organique, surtout dans les composés quaternaires, possède une très-grande complexité. Il n'y a, pour s'en rendre compte, qu'à jeter les yeux sur les formules des albuminoïdes.

Les corps vivants contiennent une très-forte proportion de colloïdes, colloïdes que Graham appelait état dynamique de la matière, et qui se laissent traverser par l'eau, l'oxygè'ne et les cristalloïdes. Cet état colloïde n'est pas spécial, il est vrai, à la matière organique, puisqu'il se présente dans la silice et le peroxyde de fer, par exemple, mais il faut remarquer que ces deux corps entrent précisément dans la constitution de beaucoup d'organismes vivants.

La substance des corps vivants est hétérogène; qu'on prenne l'organisme le plus inférieur ou l'élément le plus petit d'un organisme, on le trouvera toujours constitué par l'assemblage d'eau, de colloïdes et de cristalloïdes, assemblage fait dans certaines proportions et avec un arrangement défini.

Les organismes vivants sont continuellement le siège d'une succession de décompositions et de recompositions {tourbillon vital de Cuvier). Ces décompositions et recompositions successives ont pour condition une rénovation incessante des molécules de l'organisme ; une partie des molécules décomposées est remplacée par des molécules venant de l'extérieur ; la matière brute devient matière vivante et la matière vivante devient matière brute; il y a un perpétuel échange entre l'organique et l'inorganique ; c'est là ce qu'on a appelé la circulation de la matière. Le mode même par lequel ces molécules nouvelles pénètrent dans l'organisme fournit encore un caractère distinctif ; tandis que, dans un cristal, par exemple, les molécules nouvelles ne font que s'appliquer sur la surface du cristal déjà formé, dans les corps vivants elles pénètrent dans l'intimité même de l'organisme, entre (et non pas sur) les molécules déjà existantes; c'est ce qu'on a exprimé en disant que les corps vivants s'accroissaient par intussusception, les corps bruts par apposition.

Ici se présente une question. Les quantités relatives de matière brute et de matière vivante sont-elles invariables? Ou bien la quantité de matière vivante augmente-t-elle indéfiniment aux dépens de la matière brute ? Il est évident qu'à partir de la première apparition de la vie sur le globe, la quantité de la matière vivante s'est accrue graduellement; mais cet accroissement s'est-

il arrêté à une certaine époque ou continue-t-il encore actuellement? Dans l'état de la science, le problème me paraît insoluble.

Caractères dynamiques des corps vivants. — Les êtres vivants dégagent des forces vives (chaleur, mouvement mécanique, etc.). Ce dégagement de forces vives, continuel chez les animaux, est souvent à peine marqué chez les végétaux ; mais il n'en existe pas moins et devient très-sensible à certaines phases de leur existence (floraison, germination, etc.). Les corps bruts composés ne produisent guère de chaleur qu'au moment de leur formation ou de leur destruction. 11 y a un rapport déterminé entre la quantité de forces vives produite par un orgauisme et les mutations matérielles de cet organisme ; à une quantité donnée de mouvement correspond, par exemple, une quantité donnée de carbone oxydé.

Les organismes sont des transformateurs de forces; les animaux transforment surtout des forces de tension en forces vives, les végétaux des forces vives en forces de tension. De même qu'il y a un échange incessant des molécules de la matière brute et des molécules de la matière vivante, de même il y a un échange perpétuel entre les forces extérieures et les forcés intérieures de l'organisme ; comme le carbone de l'acide carbonique de l'air entre dans la constitution de la graisse de la plante ou de l'animal, ainsi la lumière solaire, la chaleur, l'électricité, reparaissent dans le corps vivant sous forme de mouvement musculaire, de chaleur, d'innervation; les mouvements vitaux sont les corrélatifs des mouvements physicochimiques, les forces dites vitales les équivalentes des forces physiques.

Caractères morphologiques des corps vivants. — Les corps vivants sont organisés, c'est-à-dire qu'ils sont composés de parties dissemblables ou distinctes arrangées dans un certain ordre; ce caractère existe même chez les êtres unicellulaires, chez lesquels on retrouve toujours un noyau ou au moins des granulations ; c'est Yhèlérogéncitc organique, qu'il ne faut pas confondre avec l'hétérogénéité chimique mentionnée plus haut.

La forme extérieure des êtres vivants offre toujours une certaine constance ; chaque organisme est construit sur un type morphologique dont il ne peut s'écarter que dans des limites

restreintes dans le cours de son existence. Au début, cette formetype est toujours ou presque toujours la forme sphérique; puis, peu à peu le type propre à l'organisme se caractérise et se dessine dans le cours de son développement. Cette forme sphérique se retrouve non-seulement au début de la vie d'un organisme, mais aussi dans la plupart des éléments primitifs dont se compose cet organisme.

Évolution des corps vivants. — L'évolution des corps vivants est déterminée : ils ont un commencement, une existence, une fin ; ils parcourent des phases définies qui se succèdent régulièrement et dans un certain ordre; un cristal, un composé chimique instable, pourraient peut-être, sous ce rapport, être comparés à un organisme vivant; mais ils s'en distinguent par l'absence d'usure et de réparation, par la fixité de leurs molécules pendant la durée de leur évolution.

Les êtres vivants ont une individualité propre; ils constituent des individus indépendants ou des agrégations d'individus dont chaque membre jouit d'une certaine indépendance vis-à-vis du tout : mais ce caractère n'est pas absolu et disparaît presque dans certaines classes d'animaux et de plantes pour faire place à une solidarité intime.

Tous les organismes vivants naissent d'un germe ou d'un parent antérieur doué de vie, et comme corrélatif un de leurs caractères essentiels est l'aptitude à reproduire des êtres plus ou moins semblables au générateur, ou, pour exprimer la même pensée sous une forme plus générale, la possibilité, pour des parties détachées du tout, de vivre d'une existence indépendante. Ce n'est pas ici le lieu de discuter la question si controversée de la génération spontanée ; elle trouvera sa place dans un autre chapitre.

Les êtres vivants forment donc une série continue et on peut remonter ainsi d'être en être jusqu'à l'apparition de la vie sur la surface du globe. Une autre conséquence de cette propriété générale de reproduction, c'est que les produits possèdent des caractères (en plus ou moins grand nombre) semblables à ceux de leurs ascendants, soit directs, soit dans la série; c'est là ce qui constitue l'hérédité. Ces caractères héréditaires apparaissent, les uns dès la naissance de l'organisme (caractères dits à tort innés, innéité), les autres pendant le cours de l'évolution de l'organisme (hérédité proprement dite).

La conslitution chimique de l'être vivant varie aux diverses phases de son évolution ; il n'y a, sous ce rapport, qu'à examiner les analyses comparatives de la graine et de la plante à laquelle elle donne naissance, de l'œuf et de l'animal adulte. Cette variation des principes constitutifs de l'organisme, suivant l'âge, portent à la fois sur la quanlilé et sur la qualité, et la plus remarquable est la diminution progressive de la quantité d'eau du corps par l'effet de l'âge; il semble qu'à mesure que leur évolution approche de sa fin, les organismes vivants se rapprochent du monde inorganique (ligneux des plantes, incrustations calcaires des cartilages des vieillards).

La production de forces vives change aussi pendant la durée de l'évolution; habituellement cette production décroît après avoir atteint son apogée (maximum d'activité vitale) ; d'autres fois elle présente des alternatives de diminution et de recrudescence très-remarquables dans quelques espèces; ainsi certains êtres passent par des phases successives do repos et de mouvement (enkystement des infusoires, métamorphoses des insectes, animaux hibernants, etc.) ; enfin, dans certains cas, elle paraît tout à fait suspendue, et les organismes vivants, comme les graines, lesrotifères desséchés, semblent en état de mort apparente; c'est la vilalité donnante des auteurs anglais.

La forme des organismes n'est pas moins variable ; sphériques ou sphéroïdaux à l'origine, ils se modifient peu à peu jusqu'à ce qu'ils aient atteint le type morphologique qui caractérise le groupe auquel ils appartiennent; c'est ainsi que cette forme sphérique devient radiée, bilatérale, spiroïde, etc.

Ce changement de forme s'accompagne de deux phénomènes corrélatifs, une augmentation de la masse de l'organisme, et un développement de son organisation.

L'augmentation de m'asse ou l'accroissement a heu pendant la première période de l'évolution, pendant la période progressive; puis, à un moment donné, spécial et déterminé pour chaque groupe d'êtres, elle subit un arrêt. Les causes de cet arrêt d'accroissement sont assez obscures; elles doivent être cherchées surtout dans la rupture des rapports entre l'usure de l'organisme et sa réparation. Un dégagement trop grand de forces vives, une réparation insullisante sont des conditions d'arrêt de l'accroissement; or il arrive forcément un moment où la réparation est insuffisante. Un exemple le fera comprendre. Soit un cube de

1 mètre de côté ; il aura une surface de 6 mètres carrés et une masse de 1 mètre cube; supposons un cube double de hauteur; il aura 24 mètres carrés de surface et 8 mètres cubes de masse; en doublant de hauteur, la masse sera 8 fois plus considérable, la surface quadruple seulement. Au lieu d'un cube prenons un organisme, les conclusions seront les mêmes ; quand l'organisme aura une hauteur double, sa masse, sur laquelle porte l'usure et doivent porter les réparations alimentaires sera 8 fois plus considérable ; sa surface, par laquelle s'introduisent les matériaux de réparation, ne sera que quadruplée ; il viendra donc un moment où ces matériaux ne seront plus introduits en quantité sufïisante pour subvenir à la réparation. En d'autres termes, l'usure de l'organisme croit comme le cube et la réparation ne croît que comme le carré. Il- y a bien, en outre, une affaire d'innéité (entendue dans le sens qui sera expliqué plus tard à propos de l'hérédité) dont il faut tenir compte; chaque être, en efifet, suivant l'expression d'Herbert Spencer, commence son évolution biologique avec un capital vilal différent.

Le développement de l'organisation marche en général de pair avec l'accroissement de la masse. Il y a d'abord une différentiation morphologique qui porte primitivement sur les éléments cellulaires intérieurs et extérieurs ; puis peu à peu les tissus, les organes, les appareils, paraissent et se distinguent les uns des autres ; en un mot, l'organisation se perfectionne et s'achève.

La mort vient enfin terminer nécessairement cette évolution vitale, et livrer l'organisme à l'action pure et simple des milieux extérieurs; maisil faut distinguer la mort de l'organisme en tant qu'individu et la mort des parties et des éléments isolés qui le constituaient. En général, dans les organismes complexes, la mort du tout et la mort des parties ne coïncident pas ; sauf dans des cas très-rares (fulguration, par exemple), la mort totale, somatlqiie, précède la mort moléculaire ou des parties.

Action des milieux. — Le milieu fournit les matériaux de la vie ; la matière brute devient matière vivante ; il fournit les mouvements indispensables aux manifestations vitales, lumière, chaleur, etc.; il modifie la forme des organismes (influence de la pesanteur sur la végétation).

Le miUeu agit sur l'organisme à chaque instant de son évolu-

tioii ; cette action du milieu est tantôt adjuvante, tantôt destructive. Aussi tous les êtres vivants possèdent-ils [•àvariabilité dans certaines limites, et cette variabilité est la condition de leur existence. Chaque action extérieure est suivie d'une réaction interne de l'organisme qui lui correspond exactement, et la vie n'est, en réalité, qu'une série continuelle d'adaptations des réactions intérieures aux actions extérieures, ou, comme le dit Herbert Spencer, des relations internes aux relations externes.

En résumé, les caractères essentiels de la vie sont les suivants:

1° Complexité moléculaire, hétérogénéité et instabilité chimique des composés organiques ;

2° Usure et réparation incessante des matériaux organiques ;

3" Production de forces vives et, en particulier, de mouvement mécanique, de chaleur et d'électricité;

4" Organisation ;

5° Évolution déterminée deTorigine à la mort;

6° Origine d'un être vivant antérieur et po^^sibilité de reproduction ;

7° Variabilité et adaptation aux milieux et aux forces extérieures.

En réalité, une partie de ces caractères sont sous la dépendance les uns des autres; la complexité et TinstablUté chimique de la molécule organique rendent possibles l'usure et la réparation de l'organisme, et, d'un autre côté, le dégagement de forces vives est lié intimement à cette usure et nécessite cette réparation ; l'adaptation au milieu à son tour n'est autre chose qu'une production de forces vives, de réactions correspondant aux actions extérieures. Les trois premiers caractères contenus déjà l'un dans l'autre se trouvent aussi impUcitement contenus dans le septième, et l'on pourra donc définir la vie, en prenant seulement les caractères essentiels et jusqu'à un certain point indépendants, de la façon suivante :

La vie est révolution déterminée d'un corps organisé susceptible de se reproduire et de s'adapter à son milieu.

Pas plus que toutes les déflnitions données auparavant, cette définition n'est à l'abri de toute objection; et cela s'explique facilement si l'on réfléchit qu'une distinction absolue entre les corps bruts et les corps vivants est impossible.

Définitions et théories de la vie. — C'est ici le lieu de rappeler les principales déliiiitions de la vie données par les auteurs. Le lecteur

24 TROLEGOME.XES.

D'aura qu'à se reporter aux caractères essentiels des êtres vivants, caractères qui ont été donnés plus haut, pour voir par quoi pèclient ces définitions.

Aristote : La vie est Tenscmble des opérations de nutrition, de croissance et de destruction (Çojyjv §i /iyw, tï]v rpofh'j y-<A a.v^r,7tv vcà

Ç>5t(Ttv).

Lamargk : La vie, dans les parties d'un corps qui la possède, est cet état de choses qui y permet les mouvements organiques, et ces mouvements qui constituent la vie active résultent d'une cause stimulante qui les excite.

BfCHAT : La vie est l'ensemble des fonctions qui résistent à la mort.

RiGHERAND : La vie est une collection de phénomènes qui se succèdent pendant un temps limité dans un corps organisé.

LouDAT : La vie est Talliance temporaire du sens intime et de l'agrégat matériel, alliance cimentée par un svooaov ou cause de mouvement dont l'essence est inconnue. Cette définition ne s'applique qu'à Thomme.

BÉGLARD : La vie est l'organisation en action.

DuGÈs : La vie est l'activité spéciale des corps organisés.

ÏREYiRAXus : La vie est ruuiî'ormité constante des phénomèuv^s avec la diversité des influences extérieures.

P. BÉRARD : La vie est la manière d'exister des êtres organisés.

De Blalwille : La vie est le double mouvement interne de composition et de décomposition, à la fois général et continu.

Ch. Robin : La vie est la manifestation des propriétés inhérentes et spéciales à la substance organisée seulement. Et ailleurs : On donne le nom d'oi-gmiisation à cet état de dissolution et d'union complexe que présentent les matières demi-solides, quelquefois liquides ou solides, formées de principes immédiats d'ordres divers et provenant d'un être qui a eu ou a une existence séparée, [Dictiomiaire de médecine.)

LiTTRÉ : La vie est l'état d'activité de la substance organisée. [Dictionnaire.)

H. Lewes : La vie est une série de changements définis et successifs, à la fois de structure et de composition, qui se présentent chez un individu sans détruire son identité.

Herbert Spencer : La vie est la combinaison définie de changements hétérogènes, à la fois simultanés et successifs, en corrélation avec les coexistences et les successions extérieures [in correspondence wii/i exlernul co-existences and séquences) , ou plus brièvement : la vie est l'adaptation continuelle des relations internes aux relations externes.

Kuss : La vie est tout ce que ne peuvent expliquer ni la physique ni la chimie.

Chacune de ces déOnitions se rattaclie de près ou de loin, sciemment ou insciemment, à une des théories de la vie. Ces théories peuvent se ranger en trois groupes ; il suffira de les indiquer d'une façon générale sans entrer dans une discussion qui a déjà été faite en partie au début des prolégomènes.

1° Théorie animiste. — Dans l'animisme pur de Stahl et de quelques modernes, l'âme (vovç) agit sur le corps sans intermédiaire pour diriger toutes les actions vitales. Mais la plupart des auteurs modernes, reculant devant les conséquences d'un pareil système, ont admis un animisme mitigé dans lequel l'àme n'agit que sur une certaine catégorie de phénomènes nerveux, le reste des actes vitaux étant réductible à des actes physico-chimiques ou soumis à une force vitale. La part de l'âme dans les actes vitaux est du reste plus ou moins réduite suivant les opinions individuelles. Les végétaux et les animaux inférieurs ne peuvent évidemment trouver place dans cette théorie et rentrent alors soit dans la théorie vitaliste, soit dans la théorie mécanique. Pour les animaux supérieurs, la plupart des animistes regardent la question comme trop embarrassante, car ils évitent de se prononcer catégoriquement.

2" Théorie vitaliste. — Entre l'âme et le corps se trouve une force vitale qui sert d'intermédiaire et dirige les actes vitaux (délînilion de Lordat). Cette force vitale existe seule chez les animaux et les végétaux. Les vitalisles ne se prononcent pas sur l'essence et la nature de cette force vitale. Le vitalisme de Burthez est un vitalisme mitigé ; Bartliez admet des forces vitales, mais provisoirement. Le prétendu vitalisme de Bichat n'est qu'une forme de mécanisme.

3° Théorie mécanique. — D'après cette théorie, les actes vitaux se font d'après les mêmes lois que les actes physico-chimiques; cène sont aussi que des modes de mouvement, plus complexes seulement et plus difficiles à interpréter. Dans la théorie mécanique, on peut distinguer deux opinions bien différentes : 1° le mécanisme préétabli (harmonie préétablie de Leibnitz), dans lequel l'organisme est considéré comme un mécanisme créé et agencé par une intelligence suprême et marchant en vertu d'une impulsion première, 2" le mécanisme accidentel ou évolutionnel, dans lequel les actes vitaux sont sous la dépendance immédiate ou éloignée des milieux et des actions extérieures ; c'est la vraie théorie moderne ; la vie n'est qu'un mode de mouvement, toujours provoqué, jamais spontané, et la science de la vie n'est qu'un chapitre de la dynamique générale.

fllibliographie. — Stahl : Opéra; spécialement : Theoria medica vera, 1777. — J. Bakthez : Nouveaux Eléments de la science de l'Homme, 1S06. — X. Bichat : Recherches physiologiques stir la vie el la mort, ISUO. Anato mie générale, ISOl. — F. TiEDEMANx : Physiologie de l'Homme; trad. par Jolkuan, lt<3l. — Lordat : Ebauche du plan d'un traité complet de physiologie humaine, lb41. — Hehberi Spencer : Principles o/biology, lSG4-lSii7.

26 PROLEGOME^'ES.

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