L'HOMME DANS LA NATURE
Cette énumération ne prouve-t-elle pas qu'il y a plus de distance, au point de vue de l'organisation, entre les singes inférieurs et les anthropomorphes qu'entre ceux-ci et l'homme, et quelque organe, quelque partie qu'on prenne, on arrivera toujours au même résultat.
Reste l'inteUigence. Il y a là une question d'un tout autre ordre. Personne ne nie la supériorité d'intelligence de l'homme sur le singe; mais dans une classification d'histoire naturelle l'intelligence ne peut entrer en ligne de compte et ne doit pas intervenir comme caractère distinctif essentiel. Ce serait bouleverser toute classification et introduire le chaos dans la science; le temps n'est pas venu encore où la classification organique et physiologique pourra faire place à une classification psychologique.
Il n'y a donc pas, au point de vue anatomique et physiologique, de ligne de démarcation tranchée entre l'homme et les singes anthropomorphes; quant à savoir si cette ligne de démarcation doit être cherchée dans les fonctions psychiques, c'est une question qui a déjà été traitée plus haut et qui reviendra à propos des fonctions cérébrales.
L'homme continue donc, en la terminant, la série ininterrompue des êtres qui s'élève peu à peu des organismes inférieurs jusqu'à lui; il ne peut, par conséquent, être isolé du reste des êtres vivants, et les phénomènes de la vie, pour être étudiés avec fruit, doivent être étudiés, non pas chez un seul, mais comparativement chez tous. Les fonctions ne s'exécutent pas autrement chez l'animal et chez l'homme, et les différences qu'elles présentent s'exphquent par des différences d'organisation; mais au fond les actes vitaux essentiels sont les mêmes. Ainsi la marche de l'homme diffère de la marche de tel ou tel animal, mais la contraction musculaire se fait chez tous de la même façon et d'après les mêmes lois. Il y a même souvent avantage, pour connaître les fonctions de l'homme, à s'adresser, non pas aux êtres les plus voisins de lui dans la série, mais au contraire aux êtres les plus éloignés, aux organismes inférieurs, chez lesquels les actes vitaux sont moins com|)lexes, plus facilement observables, et peuvent aussi, grâce au microscope, être constatés directement. Mais l'observation seule ne suffit pas en physiologie. De même que les chimistes placent les corps qu'ils veulent étudier dans certaines conditions, de façon- à reproduire des réactions déjà
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observées ou à en produire de nouvelles, le physiologiste cherche à déterminer dans quelles conditions, sous quelles influences se produit tel ou tel acte vital, et pour cela il reproduit les conditions, il fait agir les influences qu'il suppose pouvoir déterminer cet acte ou en faire varier le caractère; en un mot, il expérimente. C'est à l'expérimentation que la physiologie est redevable des progrès immenses quelle a faits dans ces dernières années, et quels que soient les reproches faits à certaines méthodes d'expérimentation et en particulier aux vivisections, il y a là une nécessité qui s'impose aujourd'hui, comme le massacre des animaux de boucherie est un résultat nécessaire de l'aUmentation humaine. Les vivisections sont aussi indispensables aux progrès de la physiologie que les autopsies aux progrès de la médecine. On peut proscrire et attaquer l'abus, mais on doit en permettre l'usage, sinon toute recherche scientifique deviendrait impossible.
Bibliographie. — Huxley : La place de l'homme dans la nature; traduit par Dallt, IS'iS. — Broca : L'ordre des primates (Bulletins de la Société d'anthropologie, lSiJ9.) — Cl. Bernard : Introd,uction à l'étude de la médecine expérimentale, l8o5.