BASES PHYSIOLOGIQUES DE LA PSYCHOLOGIE
1° Toutes les manifestations psychiques sont liées à Texistence et à l'activité de la substance nerveuse du cerveau. Le cerveau ne sécrète pas la pensée, comme le dit une phrase célèbre, car on ne peut assimiler une sécrétion à un fait de conscience; mais il est aussi indispensable à la production de la pensée que le foie à la production de la bile.
2° L'activité cérébrale peut être consciente ou inconsciente. Il faut remarquer à ce sujet que la séparation des phénomènes psychiques en phénomènes conscients et phénomènes inconscients ne semble pas aussi tranchée qu'on l'admet généralement. Un grand nombre d'actes cérébraux, primitivement conscients, deviennent inconscients par l'ha-
bitude (voir page 304) ou par leur faible degré d'intensité relativement à d'autres actes. L'aclivlté cérébrale, en un instant donné, représente un ensemble de sensations, d'idées, de souvenirs, dont quelques-uns seulement sont saisis par la conscience d'une façon assez forte pour que nous en ayons une perception nette et précise, tandis que les autres ne font que passer sans laisser de traces durables; les premiers pourraient être comparées aux sensations nettes et distinctes que donne la vision dans la région de la tache jaune, les autres aux sensations indéterminées que fournit la périphérie de la rétine. Aussi arrivet-il très-souvent que dans un processus psychique, composé d'une série d'actes cérébraux successifs, un certain nombre de chaînons intermédiaires vient à nous échapper. Quoiqu'il soit de toute évidence que ces actes intermédiaires se produisent peu à peu, par l'habitude nous en arrivons à négliger tout ce qui conslitue le mécanisme même du processus cérébral pour ne plus voir que l'acte initial et l'acte terminal; ainsi dans la parole, dans l'écriture, nous négligeons la série d'opérations intellectuelles intermédiaires entre l'idée initiale et la formation du signe verbal ou écrit qui la représente pour ne nous occuper que de cette idée et de son signe, et cependant, au début, nous av^ions eu conscience de chacune des opérations successives de ce mécanisme si compliqué. Cette inconscience, reconnue déjà, sinon formellement admise, par plusieurs philosophes {perceptions insensibles de Leibnitz, conscience latente d'Hamiltom, joue le plus grand rôle en psychologie ; il me paraît très-probable que la plus grande partie des phénomènes qui se passent ainsi en nous se passent à notre insu, et ce qu'il y a d'important c'est que ces sensations, ces idées, ces émotions, auxquelles nous ne faisons aucune attention, peuvent cependant agir comme excitants sur d'autres centres cérébraux et devenir ainsi le point de départ igjioré ûe mouvements, d'idées, de déterminations cZo?i^ nous avons conscience. Ceci s'accorderait du reste avec cette hypothèse, émise plus haut (page 306), que toutes les actions nerveuses sont primitivement conscientes et deviennent inconscientes par la répétition et l'habitude.
3° L'organisation cérébrale, condition nécessaire des phénomènes psychiques, peut se modifier continuellement sous l'influence des impressions venues soit de l'extérieur, soit de notre corps lui-même. Ces modiûcations peuvent n'être que temporaires, et le centre nerveux peut, une fois l'excitation passée, revenir à son équilibre primitif ; mais si l'excitation atteint une certaine intensité ou se produit dans certaines conditions, la moditication une fois produite peut devenir permanente, et ce centre nerveux ainsi modifié réagit autrement qu'il ne l'aurait fait avant la modification.
A l'organisation innée (voir plus loin) se superpose donc une organisation acquise qui varie continuellement de la naissance à la mort
sous rinfluence des impressions sensitives. Cette organisation acquise n'est autre chose que ce qu'on appelle habitude.
4° Quoique la question des localisations cérébrales soit encore dans l'enfance, on peut affirmer que les divers modes d'activité psychique ont pour organes des parties dififérentes du cerveau ; les régions qui commandent les mouvements sont distinctes de celles qui servent à la réception des impressions sensitives, celles-ci de celles qui engendrent les idées, etc., Il y a donc, quoique leur siège et leur nombre n'aient pu encore être déterminés, une série de fonctions cérébrales et d'organes cérébraux correspondant à ces fonctions.
5° Le cerveau de l'enfant nouveau-né contient les différents organes des fonctions cérébrales; seulement l'existence de ces différents organes n'implique pas la possibilité de leur fonctionnement immédiat, pas plus que l'existence des ovules dans l'ovaire du fœtus n'implique la possibihté de la conception. Quelques-uns de ces organes, les centres des mouvements instinctifs, par exemple, peuvent fonctionner immédiatement, comme dans l'action de téter ; d'autres ne fonctionnent que plus tard, au fur et à mesure du développement. Ces organes cérébraux contiennent virtuellement une certaine quantité et une certaine qualité d'activité psychique qui pourra se manifester plus tard, plus ou moins modifiée par les impressions postérieures à la naissance : il y a donc à ce point de vue une o.'^ganisation cérébrale innée, une activité psychique innée, mais il n'y a pas à^idées innées, car les idées ne sont que des rapports entre des perceptions, et les perceptions ne peuvent provenir que de sensations et d'impressions sensitives. L'activité psychique est innée en ce sens que les premières impressions venant du monde extérieur peuvent déterminer immédiatement, et en l'absence de toute expérience individuelle préalable, certains actes physiques et psychiques (mouvements instinctifs, mouvements d'expression, sensations, perceptions, etc.); en ce sens aussi qu'elles peuvent déterminer rapidement la formation de certaines idées (temps, espace), non pas sous la forme abstraite que leur donne le langage philosophique, mais sous la forme plus concrète de coexistence et de succession; mais cette innéité elle-même est acquise; elle n'est qu'un résultat de Thérédité; cette organisation innée est la résultante des perfectionnements successifs des organes cérébraux dans les générations antérieures; cette activité psychique innée est la résultante des sensations, des idées, des expériences accumulées lentement, pièce à pièce, de génération en génération, et fixées par l'hérédité; aussi le mot organisation native rendrait beaucoup plus justement la pensée que le mot innée. Mais il ne faudrait pas croire avec Helvétius que toutes les intelligences sont naturellement et essentiellement égales, qu'elles reçoivent tout du dehors, et que leur inégalité provient de l'inégalité des acquisitions. L'inégalité intellectuelle est native comme
l'inégalité physique et dépend de l'inégalité cérébrale. >'otre activité psychique comprend donc deux choses : une activité virtuelle, native, héréditaire, dépendant de la race, une activité acquise, individuelle, dépendant de l'expérience personnelle et de Téducation, en prenant ce mot dans son acception la plus large, et la part des deux facteurs doit être faite dans le domaine intellectuel comme dans le domaine physique.
6° Tous les phénomènes psychiques se réduisent, en dernière analyse à un élément initial, la sensation ; les sensations forment le matériel brut de l'intelligence ; elles sont le point de départ des perceptions, des idées, des volitions, des mouvements, en un mot, de tout ce qui constitue l'activité psychique.