DEUXIÈME
Et moy ma mère.
Le dialogue da bonrreaa et de son valet, après la mort da second e fanl, fait frémir :
Le voila despeché soHbdaid .
L'autre !
LE VARLEf^
Je le tiens par la main^ Tout ainsi comme une espousée.
Il est tendre comme rosée.
Le jeune enfant!
LE B0UftlU[4U«
Tay-toy, tay-aoy.
Le monstre allait s'attendrir !
M. Sainte-Beuve publie de nouveau le tableau lit* téraire qui a été son début dans la critique. On se rappelle dans quelles circonstances ce livre a été composé. Destiné à soutenir le mouvement de réno- ^tion poétique tenté sous la restauration, il rattachait les poètes du cénacle à ceux de la pléiade; il donnait des ancêtres aux nouveaux venus qui ne se (^intentaient pas de demander place au soleil, mais qui prétendaient, dans la première ardeur de leur entreprise, renverser et supplanter Técole qui avait régné sous Tempire. Cette généalogie n'était pas rassurante, car elle pouvait passer pour un présage, et le trébuobement des Ronsard et des Du Bartas n^était pas d'un heureux augure. Nous n'avons pas à examiner si l'augure est en voie de confirmation ; mais il est certain que M. Sainte-Beuve montrait une rare sagacité en signalant des rapports incontestables de dessein et d'exécution. L'école de Ronsard tirait son audace du dédain que lui inspiraient ses devanciers : le dédain n'a pas manqué à nos réformateurs ; elle déplorait la misère de la langue nationale^ nous en
466 NOUVEAUX ESSAIS l)*ni8T0IRB LITTÉRAIRE.
avons accusé Tépuisement ; elle cherchait de nouvelles sources à Finspiration en faisant couler ou plutôt déborder les fleuves de la Grèce et de Fltalie sur un sol desséché, nous avons détourné avec même intention le Rhin, la Tamise et le Gange. D^autres diront si Ronsard y Baïf et Du Bartas nous sont revenus, et si le cénacle a couru vers Tabime où s^est engloutie la pléiade. Pour nous, tout en reconnaissant certaines analogies menaçantes, nous aimons mieux constater la noble ardeur de Tentreprise, et espérer que des efforts si hardis n^auront pas été complètement sté^ riles. Nous n^ avons guère vu que la tempête et le déluge; mais après la bourrasque, nous devons troaver plus de chaleur dans Pair, et sur la terre un dépôt de fertile limon.
La nouvelle édition du livre de M. Sainte-Ben^ n^est pas une simple reproduction. Dans le corps même de Touvrage, et surtout dans les belles études qui le complètent, on voit que la pensée du critique et de rhistorien s^est modifiée. Il a fallu réduire de trop hautes espérances, et réviser une procédure violemment instruite : après avoir sonné la charge, on reconnaît qu'il n^y a pas lieu à chanter victoire; le bulletin reste en deçà de la proclamation. M. Sainte- Beuve le reconnaît, et il cite avec complaisance Taveu de Du Bellay , qui avoue qu^en fait de principes littéraires il ne faut pas porter le stoïcisme jusqu'à Tobstination. La sincérité de M. Sainte-Beuve est une des lumières de son esprit ; elle prépare et elle justifie
les revirements de sa pensée indépendante. Nous aimons à reconnaître comme un signe de force celte souplesse intelligente qui accepte et qui met à profit renseignement des faits. Un pas de plus, et nous recevrons M. Sainte-Beuve au giron de Tégliseelassique, h laquelle il a d'ailleurs toujours àpparteno par la solidité de ses études et par son aptitude à goûter le vrai et le beau. Au reste, le jeune novateur avait toujours eu quelque prudence, jusque dans ses témérités, et les conclusions de son livre, même au début, ont été plus mesurées qu'on n'a paru le croire.
Après avoir caractérisé les poètes qui ont illustré le règne de François V% et notamment Marot et Saint- Gelais, et constaté dans leurs médiocres imitateurs le dépérissement d'une littérature qui tournait h la puérilité, M. Sainte-Beuve fait connaître les préliminaires ^ la révolution' poétique qui se préparait dans Tombre du collège de Coqueret sous la discipline du savant Daurat, dont Técole a été comparée, par le bon Du Yerdier, au cheval de Troie, tant elle envoya de chefs intrépides sur le champ de bataille. Cette rénovation systématique eut tous les caractères d'un complot, et avant d'engager le combat, les postes avaient été désignés et les rôles distribués. Il fallait un manifeste, et l'un des conspirateurs, Joachim Du Bellay, se chargea de le rédiger.
Dans la revue de ces combattants, M. Sainte-Beuve a donné la première place à Du Bellay, et c'était justice, car il a sonné la charge^ et si tous les chefs et
les soldats eussent aussi bien mesuré leurs efforts, la victoire n^aurait pas été suivie de la catastrophe qui a fait succéder les gémonies à Tapothéose, le ridicule au sublime. Ni Toubli^ ni le ridicule n'ont atteint la mémoire de Du Bellay. Il avait posé des limites qu^il n^a pas franchies, le mouvement quMI imprimait était légitime, le but qu'il marquait, glorieux. Il avait conseillé de digérer Tantiquité et de s'élever jusqu'à elle, non pas par la contrefaçon, mais par Tétude et par l'inspiration . Si au lieu de transformer les anciens on les a travestis, il n'en est pas responsable. Ses conseils étaient salutaires, et son œuvre personnelle, bien que modeste, a été honorable et sensée. La langue qu'il parle n'est pas un pastiche : il fortifie , il élargit celle que Marot a façonnée, il ne la dénature pas. D'ailleurs, l'estime qu'il mérite comme écrivain se soutient par la sympathie qu'il inspire comme homme, et par l'intérêt qui s'attache toujours aux talents moissonnés «vaut Tâge. L'ambition des honneurs qui a désenchanté sa courte vie par une vaine attente, lui a été suggérée, car sa nature ne l'y portait pas ; et le culte de la muse a toujours adouci pour lui Tamertume des espérances déçues. Il se plaint avec dignité, il gémit et n'accuse pas. Quatre années passées à Rome sous le patronage stérile du cardinal Du Bellay, son parent, et dans une dépendance que l'affection et le dévoùmeut anoblissaient , ont affligé son âme ; il n'a pas dit d'un ton dégagé comme plus tard, après une épreuve de même nature et plus longue,
Mathurin Ref^fnier^ ce vigoureux satirique, qui n^éprouvait pas phis la mélancolie qu'il ne Tengendratt :
Je n'ai d'autre loyer de six ans jà passés, Sinon que sans regret je les ai dépensés.
Du Bellay a eu des regrets, il les a chantés, et ces Regrets poétiques Font immortalisé. Du Bellay a eu de la dignité dans ses plaintes, une douce mélancolie dans sa douleur, de la délicatesse en amour, do dé« voùment dans Tamilié, de Tardeur dans le patriotisme, et il a consacré Pexpression de ces sentiments diiFers par la grâce et par Ténergie du langage. C'en est assez pour sauver et pour honorer sa mémoire qui n'a pas eu beaucoup à souffrir des retours de Topinion. «
11 «'en a pas été ainsi du véritable héros de la réforme littéraire, qui en est aussi la principale victime, de Ronsard. Il s'agit ici d'une rojauté déchue, royauté littéraire pour laquell^l n'y a jamais de restauration complète, mais qui mérite toujours une réhabilitation partielle; car l'admiration n'est jamais absolument dupe, et lé dénigrement qui la suit est toujours entaché d'excès comme toutes les réactions. Ni si haut, ni si bas ! Deux siècles de mépris ont expié nn demi-siècle d'engoùment. Le temps de la justice était venu ; elle a été faite; on peut aujourd'hui prononcer sans dédain le nom de Ronsard et l'entendre sans rire. M. Sainte-Beuve a gagné ce point-là, et vraisemblablement il ne demandait pas davantage.
Puisque nous pouvons, grâce à lui, parler de Ronsard, parlons-en à notre aise^ comme dit Montesquieu, à propos d'Alexandre.
Pierre de Ronsard, enfant de noble raee, naquit au château paternel de la Poissonnière, dans le Vendômois, quelques mois avant la funeste bataille de Pavie. On a dit depuis que cette naissance providentielle était destinée à faire compensation au désastre qui la suivit de si près. On a aussi raconté, car tous les ber^ ceaux glorieux ont leur légende, que dans le passage du château à Téglise de Couture, l'enfant qn^on allait baptiser tomba sur la terre qui se couvrit aussitôt d*uu lit de verdure et de fleurs, et qu'une boite de parfums, épanchée par mégarde, répandit autour dç lui une odeur délicieuse qui présageait de loin la douce senteur de sa poésie. Apparemment Honsard n'avait pas conscience du sens de ces oracles. car envoyé au collège de Navarre pour y étudier, il ne prit aucun goût à .#étude, et il se prépara au métier des armes et à la vie d'homme de cour (les courtisans datent de son siècle), en suivant comme page le duc d'Orléans d'abord, pois Jacques Stuart, roi d'Ecosse : il tenta aussi la diplomatie sous Lazare de Baïf. Il était en voie de devenir ou un hardi capitaine ou un habile diplomate, car il avait du cœur et de Tesprit, et la nature Pavait^ doué pour tous les genres de succès, lorsqu'un accident lui ferma la carrière des armes et des affaires, il était devenu sourd. Quand on ëfet sourd on n'a rien de mieux à faire que
LA i^LÉIADK. 171
de sVnferm.T et de causer avec des livres. Cest ce que fit Ronsard ; il détouriia vers les lettres Tardeur et rintetligence qu'il aurait employées à d'autres desseins. Son infirmité le rendait opiniâtre, et Topiniâtreté était nécessaire au suctfès de la aouvelle entre-* prise qu'il forma dès lors de concert avec Antoine de BaïF, Rémi Belleau et Joacbim Du Bellay.
Quand la gloire éclata, cette surdité de Ronsard eut la célébrité de la cécité d'Homme : on en fit une dixième muse. Homère avait été grand peintre après avoir perdu la vue; Ronsard devait ôlre grand harmoniste pour avoir perdu Touïe. Il y avait analogie, dans un autre sens il y eut contagion : la surdité étant poétique, chacun voulut paraître poète en devenant sourd; c'était à qui n'entendrait pas: aussi le catalpgue des sourds illustres est-il long dans Claude Binet, le biographe de Ronsard. Lorsqu'on reçoit un signe extérieur comme marque du talent, on peut être assuré que les prétendants ne manqueront pas. Horace ^ne nous parle-t-il pas d'une école de poètes reconnaissables à la langueur des ongles et de la barbe : Non unguesponere curant, non barbam; et pendant un certain temps, dans un certain pays^ la chevelure n'at-elle pas possédé la même vertu ? L'unité de Tesprit humain se montre dans l'analogie des travers.
Les archives du seizième siècle sont remplies des témoignages de l'admiration qu'inspira Ronsard pendant les. longues années de son règne poétique. On sait que dans le partage des dépouilles dePantiquité
promises par Du Bellay è ses compagnons, Ronsard s'était fait la part du lion, il devait reproduire à lui seul Homère, Pindare, Ânacréon, et les plus habiles ne doutèrent pas, à la vue de ses œuvres, qu^il n'eût emporté cettes triple cdlironne. Le génie et la vertu de FHospital furent éblouis des rayons de sa gloire, le judicieux Etienne Pasquier n'hésite pas à le placer au niveau de ses modèles, et Montaigne, qui a douté de tout, ne doute pas de Timmortalité de Ronsard. Triste retour des choses d'ici-bas ! !Vlalberbeet en dernier lieu Boileau ont renversé la statue et brisé le piédestal. M.*9Qinte-Beuve, touché de compassion, a remué pieusement ces débris , ces fouilles ont eu un résultat, mais quel est-il ? LMnventaire nous donne bien quelques fragments hérfl|E|ues de pure et solide métal, mais qui ne peuvent ni s'étendre joi se rejoindre, car il y a tout à côté des scories honteusea^t de vils plairas. Pindare ne rend g^s davantage, et il ne fournit guère que des moules heureusement façonnés dans lesquels de plus habiles ont depuis coulé le# bronze et l'airain. La statue homérique et pindarique reste donc couchée par terre : ce qui se relève pour rester debout, étrange surprise 1 c'est une gracieuse statuette anacréontique. Oui, Ronsard reparait, mais dépouillé de sa grande auréole et ramené aux justes proportions d'un poète gracieux et délicat. Le grand Ronsard est bien mort, mais sur sa tombe se lève une petite étoile qui jette encore de doux rayons.
Ce côté gracieux fait revivre Ronsard, mais il serait
Là pléiade* 173
injuste de méconnaifare que s'il n'a pas fondé défini-iivement la langue noble de la poésie, à laquelle tendaient ses principaux efforts, il Ta rencontrée par in-* stants, et qu'il a donné le diapason auquel Malherbe, a su la maintenir. J'avouerai sans détour que dans le genre élevé Ronsard est mortellement ennuyeux, j'ai le droit de le dire après Tépreuve héroïque que j'ai supportée en le lisant. Mais la poésie éclate, çè et là, dans ce fatras monoione. M. Saiifte-Beuve, qui s'y est tenu éveillé, en a retiré de belles parties : pour ma part, j'en ai rencontré qu'il n'a pas produites, et en-* tre plusieijf^s^ je demande comme indemnité la per-» mission d'«n apporter une sente. Dans le discours qui ouvre le Bocage royal et qui est adressé à Henri III, le poëte, après avoir dit que dans la politique la douceur fait plus que la violence, traduit et éclaire sa pensée par la comparaison suivante :
Ne Toi8*ta ces rochers rempmrts de la marine? Grondant contre leurs pieds toujours le flot les winet Et d'un bruit écumeui à Tentour aboyant, Forcené de courroux, en vagues tournoyant»
Ne cesse de les battre, et d'obstinés murmures S'opposer à l'effort de leurs plantes si dures, S'irrltant de les voir ne céder à son eau.
Mais quand un mol sablon par un petit monceau Se couche entre les deux, il fléchit la rudesse De la mer, et l'invite, ainsi que son hôtesse, . A loger en son sein : alors le flot qui voit Que le bord lui fait place, en glissant se leçoit Au giron de la terre, apaise son courage, La caresse, et se Joue aux abords du rivage.
Cette période de quatorze aleiandrins n^est-etle pttf
174 NOUVUUX E88AI8 DfilSTOlitB LlTTéRAlRE*
Lien conduite, ne se 8ouUent-elfe pas par Theureuse variété des coupes, par la beauté des images et la pu** reté continue de Teipression ; et n^est^ii pas vrai de dire que Ronsard s^est quelquefois élevé à cotte no-* blesse quMl croyait toujours atteindre?
Disons encore quelques mots des astres subalteraed de cette pléiade, qui est devenue pour nous une né^ buleuse. Daurat nous écbappe, étant resté purement grec ou latin. Poiflus de Thyard ne fit que traverser la poésie; visant au solide, il cultiva les sciences, non sans succès, et gagna un évéchè. Amadys Jamyn, Yé^ lève chéri de Ronsard, ne se recommande plus que par cette illustre antitié; sa médiocrité décile ne fit jamais ombrage au maître, qui lui conserva sa faveur. Tous ses vers dorment paisiblement dans Timmense nécropole que chaque siècle peuple de ses rimeurs. Rémi Belleau est la plus gracieuse figure de ce groupe poétique : rien ne le rattache au pédantisme qui enveloppe le voisinage ; il n^a pas visé haut et s^est contenté d'exprimer avec grâce et de peindre avec délica-tesse ce qu'il a senti. On l'appelait le gentil Belleau : sa gentillesse s'est un peu ridée avec le temjis, sa mignardise a légèrement grimacé; mais parmi les fleurs de sa guirlande, il y en a une qui a conservé de la fraîcheur : c'est son Avrils dont le rhy thme sautillant a surtout fait la fortune. Quantà'Baif, c'est le pédantisme incarné ; il est rare qu'il ne soit pas lourd et tendu, quoiqu'il ait eu quelques bonnes fortunes en imitant Moschus et Théocrite* C'est toutefois un per-
8onnage important : associé aux premiers labeurs de Ronsard, bâtard légitimé d^un grand seigneur, il a joui d'une haute considération. Dans la réforme gëuérale, il a eu Tinitiative de deux réformes partielles qui ont complètement avorté : je veux pailler de Pessai des vers métriques et de l'introduction des compara-* tifs et superlatifs latiniformesj dernière fantaisie qui lui a attiré riitmique sonnet de Du Bellay, qui se termine par ce vers :
Docte, doctiear et doctime Baif«
Jodelle serait complètement oublié si son nom ne se rattachait pas à Tévénement dramatique du siècle, à la tentotive d'établissement d'un théâtre renouvelé des Grecs et des Latins. Jodelle est négligé jusqu^à Timpudence. Dans sa courte vie, il a dissipé un talent mé-« diocre et un revenu inégal^ selon le degré des libéralités royales. Jamais poète n'a mieux justifié c6 vers, qm peut devenir proverbe, et qu'il est bon de méditer :
On nMroproviae pas pour la postérité.
M. Sainte-Beuve, qui me reproche avec courtoisie de n'avoir pas été assez sévère pour Jodelle^ ne me trouvera pas,, cette fois, trop indulgent.
Çette^ revue rapide est bien loin d'épuiser le travail de M- Sainte-Beuve. L'habile critique a suivi l'école de Ronsard dans les disciples qui en accusent plus fortement les défauts^ d'Aubignéet DuBartas, et dans
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ceux qui réoerventen Tépurant, Desportes etBerlaut. Régnier, qui se croit le disciple de Ronsat*d, qu'il dé* fend, quoiqu^il ne lui doive rien, et Malherbe, qui le maltraite outrageusement, peut«-étre parce qu'il lui doit beaucoup, occupent sérieusement M. Sainte- Beuve» Les destinées du théâtre ont aussi leur place dans le tableau, à coté de Rabelais et ^e ses imitateurs. Mais ce qui recommande surtout cetttmouvelle édi^ tion, ce sont les études étendues et séparées sur Du Bellay, Desportei, Bertaut et Du Bartas: elles au-* raient pu enrichir le recueil de Critiques et Portraits littéraires* M. Sainte-Beuve a mieux fait de les donner comme complément et illustration du tableau qu'il a tracé.
Notons, en passant, quelques dissentiments. Je re-* gretteque M. Sainte-Beuve, éclairé par le savant mé* moire de M. Mabiin, ne se prononce pas plusnette^ ment contre les vers métriques imagiaés par Baif dans sa manie pédantesque d'imitalion grecque et latine. Peu importe que Turgot, qui avait mieux à faire, y soit revenu plus tard , il n'en demeure pas moins évident que la prosodie française ne peut pas relever de la quantité des syllabes. Je ne pense pas non plas qu'il faille voir dans l'Académie de Baif un essai anticipé de l'Académie fondée par Richelieu : les réunions de Baïf étaient presque exclusivement musicales et consacrées à des exercices en vue de la nouvelle prosodie qu'il voulait inaugurer. J'aurais encore voulu que M. Sainte-Beuve mit en relief le talent poétique
de François 1*' : le roi chevalier était un peu trouvère, et, puisque je réclaoïe en sa faveur, je veux citer uu huitain qui m'est resté dans la mémoire après lecture d'un précieux manuscrit, où sont enfouies ces royales poésies. Le voici :
Elle a juré par ses yeax et les miens.
Prenant pitié de ma longue entreprise, Qae mes malheurs se changeraient en biens, Et pour cela me fut heure promise :
Je crois que Dieu les femmes favorise.
Car de nos yeux qui furent parjurés.
Rouges les miens devinrent sans feintise, Les siens en sont plus beaux, plus azurés.
Marot et Saint-Gelais n'auraient pas mieux dit. Celte citation m^entralne à transcrire d'autres vers de souche royale, et on n^a que Tembarras de choisir avec ces Valois, qui étaient tous irés poêles. C'est le compliment de Charles IX à Ronsard :
L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner, Doit être à plus haut prix que celui de régner. Tous deux également nous portons des couronnes ; Mais, roi, je les reçois ; poète, tu les donnes. Ta lyre, qui rayit par de si doux accords.
T'asservit les esprits dont Je n'ai que les corps, Elle t'en rend le maître, et te sait introduire Où le plus fier tyran ne peut avoir d'empire.
Ici le roi éclipse le poêle, et on se prend à regretter, en lisant ces vers si fermes de facture , si nobles de pensée, à regretter que Charles IX n'ait pas cultivé exclusivement la poésie. S'il eût écarté sa mère et
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qit'îl se fût reposé sur THospilal des soins de la royauté, pour versifier à loisir, nous aurions un mauvais règne de moins et un bon poète de plus.
Ces réflexions n'ôteut rien au mérite de Texcellent livre de M. Sainte-Beuve, qui attache, qui instruil et qui jette une vive lumière sur la poésie d^ane époque pleine d'obscurités. Ajoutons à cet ouvrage, qui sera toujours un des plus beaux titres littéraires de M. Sainte-Beiive, et pour compléter notre instruction^ le discours de M. Saint-Marc-Girardin et celui de M. Cbasies, moins développés, mais plus compréhensifs que le travail de M. Sainte-Beuve, puisqu'ils renferment un tableau général de la littérature au seizième siècle. Ces travaux si dignes d^estime seront le meilleur guide de nos études, jusqu'à ce qu'il convienne à rbislorien de la littérature au moyen âge et pendant le siècle de Voltaire, à M. Villemain, qui nous a tous devancés et éclairés, de rassembler les souvenirs de renseignement mémorable par lequel il a renouvelé, en quelques années, toute notre histoire littéraire, et de répandre sur les œuvres comme sur les écrivains de cette époque, avec la riche et solide parure de son style, Tincomparable sagacité de sa critique, la nouveauté et la netteté de ses vues historiques.
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Si Mazarin n^est pas un bon modèle à proposer aux ministres, il doit au moins exciter leur envie par la durée de son administration. Ces longues vies ministérielles semblent en France, et même ailleurs, un privilège des cardinaux ; mais, sans sortir de notre histoire, quelle longévité administrative que celle des Richelieu, des Mazarin et des Fleury l II est vrai que ces phénomènes se sont produits sous ^ancienne monarchie, qui n'est plus, et que nous ne regrettons pas, dussions-nous ne jamais revoir ni ministres-cardinaux ni ministères à vie. Cet homme, dont l'administration forme une période historique, distincte, facile à isoler, offrait un sujet d'étude digne d'arrêter l'attention d'un historien ; c'est d'ailleurs un problème à résoudre , que la valeur politique et morale de ce favori d'Anne d'Autriche, qui a trouvé dans une femme un appui constant, inébranlable, et qui, au dehors, n'a rencontré que des détracteurs.
Je me trompe, car au plus fort du déchaînement des passions populaires contre le cardinal, pendant le premier accès de la fièvre continue qui produisit
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tant de mazarinades, le ministre trouva un défenseur imprévu plus ardent que ses adversaires, et, ce qui est moins difficile à croire, plus désintéressé. Cet intrépide champion ne demandait rien et n'aurait rien accepté; aussi son plaidoyer peut-il passer pour une pièce unique dans Thistoire des factions, il ne tiendrait qu'à moi de dire que les historiens ne Tout pas connu, puisqu'aucun d'eux n^en a parlé, et de me targuer d'une précieuse découverte qui change la face de Thistoire. L'usage m'y autoriserait, car, de nos jours, découvrir se dit aussi bien des choses dédaignées que des choses inconnues ; mieux encore, découvrir c'est tout simplement apprendre avec surprise ce qu'on ne savait pas ; de sorte que les chances de découvertes sont en raison directe de l'ignorance jointe au désir de savoir. C'est ainsi qu'on refait sous nos yeux, avec une ardeur incroyable, les découvertes de Ducange, de Montfaucon et de Saiute-Palaye. Ma trouvaille n'est pas de cette force. Le document que je veux introduire ne se cachait pas, et pour l'atteindre y il m'a suffi d'ouvrir un livre que les curieux rencontrent assez fréquemment parmi les bouquins sur le quai Voltaire. Le panégyriste de Mazarin n'est rien de moins que Cyrano de Bergerac, ce fabuleux ferrailleur qui payait de sa personneaussi bien que de sa plume. Si nous voulions retrouver ailleurs la même outrecuidance de langage, le même ton d'insulte et de provocation dans la polémique, la môme infatuation d'idées, la rime nous guiderait sans
MA2ARm ET LA FRONDE. 181
doute, mais elle ne nous conduirait pas à des fanfarons de cette force. Quoi qu'on ait pu dire et faire dans les mêmes voies, Cyrano demeure un pamplilétoire sans rivaux. Malheur à ceux qui se trouvaient dans la direction de sa colère et de sa flamberge ! Dieu nous garde d'un pareil adversaire, et le pouvoir, quel qu'il soit, d'un tel champion. Empruntons cependant quelques traits à ce curieux factum.
M. de Bergerac procède cavalièrement et toutefois mélbodiquement. Il faut voir de quel air délibéré il entre en matière et tout d'abord son ton de matamore. « Je suis Mazarin, ce n'est ni la crainte ni l'espérance qui me le font dire si haut, c'est le plaisir que me donne une vérité quand je la prononce... La nature s'est si peu souciée de me faire courtisan, qu'elle ne m'a donné qu'une langue pour mon cœur et pour ma fortune. » George de Scudéry n'aurait pas mieux débuté. Continuons. Les poètes du Pont-Neuf, le peuple de la place Maubert et des Halles, c'est ainsi que Cyrano désigne habituellement les frondeurs, reprochent au cardinal son origine étrangère, l'obscurité de sa naissance, ses concussions^ son opposition à la conclusion de la paix. Ces griefs n'embarrassent pas beaucoup le pamphlétaire ministériel, lui qui trancherait des montagnes ; il ne lui est pas difficile, du revers de sa plume, de repousser ces batteries de l'ennemi. Si Mazarin est étranger, on doit lui savoir d'autant pjua de gré d'avoir adopté la France pour patrie et de la servir. L'obscurité de sa naissance est une
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fable à T usage de ce peuple « qui ne serait pas de la lie s'il pouvait être sainement informé de quelque chose. » On voit que Cyrano éprouve à un degré coqvenable le superbe mépris du populaire, qui ne messied pas aux écrivains devenus gentilshommes par adjonction du nom de la ville ou de la bourgade natale. Si Bergerac se contentait d'être fanfaron et insolent, nous aurions laissé dormir en paix sa lettre aux frondeurs , mais il raisonne quelquefois assez pertinemment, et nous devons citer quelques traits de bon sens assaisonnés d'esprit. Voici, par exemple, une image assez fidèle de Tinjustice des partis : « Dans le chagrin qui ronge nos politiques bourgeois, ils se plaindraient de n'avoir pas de quoi se plaindre; parce que son émiuence n'a point fait de créatures, ils l'appellent ingrat ; s'il en eut fait, ils l'auraient accusé d'ambition ; à cause qu'il a poussé nos frontières en Italie, il est traître à son pays, et s'il n'eût point porté nos armes de ce côté-là, il se serait entendu avec ses compatriotes ; enfin, de quelque biais qu'on avance la gloire de ce royaume, son éminence aura toujours grand tort à moins qu'elle ne fasse ses envieux assez grands pour ne plus lui porter envie. » On reprochait au cardinal d'épuiser les finances de l'État. « Croient-ils donc, s'écrie Cyrano, qu'avec des feuilles de chêne on paie cinq ou six armées? qu'on lève toutes les campagnes de nouveaux gens de guerre? qu'on entretienne les correspondances qu'ij faut avoir et dedans et dehors? qu'on fasse révolter des
provinces et des royaumes entiers contre nos ennemis? enfin qu'an seul ministre domine le sort de tous les potentats de la terre, sans de prodigieuses sommes d'argent, qui seules sont capables de nous acheter la paix ? Oui, car M. le drapier se figure qu'il en va d'une monarchie comme des gages d'une chambrière ou de la pension de son fils Pierrot. » Ici Tirouie touche de près à l'éloquence, elle amène de solides raisonnements dans le passage qui va suivre : « Od le blâme ensuite de ce qu'il a refusé la paix, et ma blanchisseuse m'a juré que l'Espagne s'offrait à d^s conditions très utiles et très honorables pour ce royaume. J'exhorte les sages, qui ne doivent pas juger sur les apparences, de se ressouvenir que le temps auquel nos plénipotentiaires ont refusé de la conclure est lorsque commencèrent les plus violents accès de la révolte de Naples, et que la fortune semblait alors nous offrir la restauration d'un État qui nous appartenait ; il eût été contre toutes les règles de la prudence humaine d'en négliger la conquête qui nous était comme assurée ; outre que, le roi catholique ayant toujours insisté pour que nous abandonnassions les intérêts du roi de Portugal, il ne nous était pas licite, à moins de passer pour la plus perfide des na* tîons, de signer la paix sans qu'il fût compris dans le traité, puisqu'il n'avait hasardé que sur notre parole de remettre la couronne sur la tète de sa race. »
Voilà déjà bien des emprunts faits à cette fronderie de Cyrano contre les frondeurs ; mais nous ne sommes
184 NOUVEAUX ESSAIS d'uISTOIRE LlTTÉRAIRfi.
pas au bout, et je transcris encore un passage qui se trouve conforme à une opinion fort accréditée sur les causes de l'apparente intrépidité des frondeurs contre Mazarin : « Ils ne laissent pas de décrier ses plus éclatantes vertus, de blâmer son ministère et de lui préférer son prédécesseur; mais par quelle raison? n^en sais aucune, si ce n'est peut-être parce que M. le cardinal Mazarin n'envoie personne a la mort sans connaissance de cause; parce qu'il n'a point une cour grasse du sang des peuples, parce qu'il ne saii point trancher la tète à des comtes, à des maréchaux, à des ducs et pairs, parce qu'il n'éloigne pas les princes de la connaissance des affaires, parce qu'il n'est pas d'humeur à se venger, enfln parce que même ils le voient si modéré qu'ils en prévoient l'impunité de leurs attentats. Voilà pourquoi ces factieux ne le jugent pas grand politique. slupide vulgaire ! » Je ne suivrai pas plus loin le défenseur de Mazarin dans sa foudroyante apologie où il établit une doctrine qui n'a pas prévalu, doctrine bien commode cependant, puisqu'elle étend sur les ministres l'inviolabilité réservée au pouvoir royal.
Ce n'est pas simplement comme curiosité littéraire que nous apportons ces fragments d'un écrivain avorté ^ qui eut des éclairs de bon sens et de talent, et de qui l'audace, côtoyant toujours la folie, finit par y tomber ; c'est qu'au fond les conclusions de son
* M. Ch. Nodier a publié sur Cyrano une notice pleine d'intérêt et fort piquante.
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pamphlet se rapprochent beaucoup de celles qu'on peut tirer de la nouvelle histoire de Mazarin, écrite par un des esprits les plus fermes et les plus sensés de notre époque^ où rintelligence historique est peutêtre de toutes nos facultés celle qui s'est le moins égarée en se développant.
JuB singularité de cette rencontre n'enlève rien au rare mérite du nouvel historien de la fronde. Cependant je ne voudrais pas prolonger ni prendre au sérieux un rapprochement accidentel : le désintéressement a conduit par hasard Cyrano au point où M. Bazin est arrivé par Tétude approfondie des faits et des caractères. Nous pensons aussi que notre ingénieux contemporain y a été comme porté par le penchant de son esprit, enclin à la contradiction et doué par dessus tout de la haine du lieu commun, il est en effet piquant de montrer le ridicule de ceux qui se sont crus plaisants, et de relever dans la paisible majesté de son triomphe F homme que les frondeurs pensaient avoir tué sous leurs plaisanteries. D'ailleurs Mazarin immolé, ce n'est qu'une victime, et de plus les railleries sur les mésaventures de sa jeunesse, sur les accidents de son jargonnage italien, bien usées par les contemporains, n'avaient jamais été ni de bonne guerre, ni de bon goût. La foule de ses adversaires donnait bien plus de prise et présentait une galerie de figures plus capables de tenter un pinceau finement satirique. Le duc de Beaufort, vrai bâtard d'héroïsme, dédoublement comique de son aïeul
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Henri IV, qui lui avait transmis les dehors de ses qualités populaires sans le fonds solide d^où elles liraient le charme d'une noble familiarité ; le prince de Gonti, nain diRbrrae et méchant dont on s'avisa de faire un généralissime^ hésitant entre Téglise et la guerre, manquant le chapeau de cardinal et tout heureux de gagner enfin les bonnes grâces de Mazarin, qui veut bien le mettre au nombre de ses neveux ; le duc d'Orléans, beau diseur, incapable d'agir, continuant sous la régence l'irrésolution de ses perfidies, qui du moins ne conduisent plus ses complices à l'échafaud ; Condé, devenant un personnage de théâtre après avoir été le héros de Rocroi, de Fribourg, de Nordiingen et de Lens, sujet indocile, protecteur hautain, partisan infidèle, faisant remarquer ses changements dans un temps où tout le monde changeait, menaçant sans effrayer, et ayant si bien fait le matamore qu'il n'avait plus qu'à prendre, comme il fit, le commande ment des Espagnols ; le duc de Bouillon, attendant le consentement de la duchesse sa femme pour avoir un avis ; Turenne, galant indiscret et gauche, faclieui maladroit, ne sachant pas même débaucher son armée; et tant d'autres moins en évidence, mais tout aussi habiles à se déconsidérer et n'ayant rien à envier aux chefs d'emploi, tout ce personnel héroï-comique offrait au peintre de mœurs des couleurs assez variées pour le dédommager de la portion plaisante qui entre habituellement dans le portrait du ministre favori d'Anne d'Autriche.
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M. Bazin n'a pas négligé d'employer, dans le ta* bleau qu'il a tracé, ces éléments propres à tempérer la gravité de Thistoire, mais il n'en a pas abusé. La satire était Técueil du sujet, et il Ta sagement évitée. Le seul plaisir qu'il se soit donné avec une secrète passion, a élé d'amoindrir le fameux coadjuteur, que nous sommes habitués, sur la foi de ses Mémoires, à considérer comme le héros de la fronde. A vrai dire^ le cardinal de Retz est la partie adverse de M. Bazin : il le repousse malignement sur le second plan là où il s'est mis en première ligne, souvent même il le fait complètement disparaître;' il lui conteste ses dangers et quelquefois jusqu'à ses intrigues. Nous croyons que rhabile historien use cruellement des avantages que lui donne la démonstration de quelques inexactitudes pDur mettre en état de suspicion constante le plus important témoin de ces singuliers événements * . L'intervalle qui s'est écoulé entre les faits et la rédaction
^. M. Bazin, qui B'ocoupe, dans ses laborieux loisirs, d'un commentaire sur les Mémoires do cardinal de ReU, m'a signalé un (tAi, anecdolique, il est Trai, où le spirituel narrateur est pris en flagrant délit. 11 s'agit du piquant récit où Turenne joue un rôle héroïque à rencontre de prétendus revenanta. M. Bazin avait reconnu que Turenne, occupé ailleurs, avait été frauduleusement mis en scène par le cardinal, et j'ai trouvé dans les Mémoires de Tallemant que le narrateur s'y était gratuitement donné place. On peut lire , et qui n'a pas lu au commencement des Mémoires (p. 31, éd. de 1842, !«' vol}, l'aventure desÂugustins déchaussés rencontrés au bas de la barrière des Bons-Hommes par le carrosse de madame de Ghoisy^ et pris pour des diables ou tout au moins pour des fantômes, grâce à l'obscurité et à la peur. A cette apparition, dit le cardinal de Retz, « les femmes hurlaient plutôt qu'elles ne criaient. Voilure
des Mémoires expliquerait bien des erreurs, et per^ met d'écarter le soupçon de mauvaise foi ; d^ailleurs le contrôle exercé par M. Bazin sur le récit du cardinal se fait à Taide d'autres écrits où l'esprit de parli dénature les faits, calomnie les intentions, et dont
commença dd oremui : ▼ous connaiuei peat-étre les cris aigas.de ms' dame de Ghoisy : mademoiselle de Vendôme disail son chapelet : madame de Vendôme se youlait confesser à M. de Lisieux qui lui disait : « Ma fille, n'ayei point de peur, vous êtes en la main de Dieu ; > et le comte de Brion avait entonné bien dévotement à genoux , avec toDS dos laquais, les litanies de la Vierge. « Dans toute cette bagarre Turenne et le coadjuteur conservent seuls assez de sang-froid pour aller reconoaUre la cause de cette panique. Encore Turenne avait-il paru intimidé I Mais qu'on lise tout cela dans les Mémoires. Or, ce récit, si habilement dialogué, si rempli de détails personnels, n'a d'autre fondement qu'un incident analogue raconté au coadjuteur par madame de Lesdiguières. Voici, en effet, ce qu'on lit dans Tallemant : « L'été devant sa mort, Voiture fit nue promenade à Saint-Cloud avec feu madame de Lesdiguières et quelques autres. La nuit les prit dans le bois de Boulogne. Ils n'avaient pas de flambeaux. Voilà les dames à faire des contes d'esprits. En cet instant, Voiture s'avance du carrosse pour regarder si un écuyer, qui était à cheval, suivait, car la nuit n'était pas encore fermée : « Ah! vraiment, dit-il, si vous voulei voir des esprits, n'en voilà que huit. » On regarde; en effet, il paraissait huit figures noires qui allaient en pointe. Plus on se hâtait, plus les fantômes se hâtaient aussi. L'écuyer ne voulut jamais en approcher. Gela les suivit jusque dans Paris. Madame de Lesdigaières conte leur frayeur au coadjuteur, depuis cardinal de Retz; t dans huit jours, lui dit-il, j'en saurai la vérité. » 11 découvrit que c'étaient des Âugustins déchaussés qui revenaient de se baigner à Saint-Gloud, et qui, de peur que la porte de la ville ne fût fermée, n'avaient point voulu laisser éloigner ce carrosse, et l'avaient toujours suivi. » (T. iv, p. 5l)> On peut voir , en comparant les deux textes , quelle liberté s'est donnée l'auteur des Mémoires. Comme il avait découvert la vérité de cette mystérieuse aventure , il a cru pouvoir en disposer conmie de sa chose propre. Le droit de propriété, selon la disposiUon des légistes, est, on le sait, le droit d'user et d'abuser.
les auteurs, moins bien placés que le eoadjuteur, n'ont pas tout connu et se sont souvent trompés dans leurs conjectures. Ainsi le silence des écrivains de cette époque sur la part que Paul de Gondi aurait prise au soulèvement des Parisiens, qui parurent en armes et formèrent des barricades le lendemain de Tarrestation de Broussel, quand la cour croyait rémotion de la ville complètement apaisée, est loin de prouver que le prélat factieux n'y ait pas mis la main, ni même quUI se soit fait illusion sur Tinfluence des moyens qu'il assure avoir employés pour provoquer cette démonstration. Les ressorts qu'il fit agir secrètement ne durent se produire d'abord que dans leurs effets, et si la plupart des acteurs et des témoins des événements ne les ont pas aperçus, ne pourrait-on pas conclure , au lieu d'en nier remploi et l'action, qu'ils avaient été choisis et dirigés de maltresse main.
Il n'y a pas raison suffisante de douter que le cardinal de Retz n'eût été, avant la journée des barricades, le partisan sincère de la reine-mère, et il n'y en a pas non plus de contester la part qu'il prétend avoir prise h cette insurrection. L'accueil qu'il reçut au Louvre, après avoir payé de sa personne et employé sa popularité pour calmer l'effervescence populaire, explique ses ressentiments, et son habileté, l'ascendant qu'il prit du premier coup sur le parti au^quel il se ralliait brusquement. Le tort de la régente fut de méconnaitre la valeur du coadjuteur, et de soupçon-
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fier ses intentions : si elle eût accepté ses services, elle eût pu conserver Mazarin sans orages , ou le remplacer par un homme non moins habile, si le cours des événements l'avait obligée, à son cœur défendant, de sacrifier son favori aux passions populaires. Paul de Gondi apporta certainement à la fronde une force considérable qui changea Féquilibre des partis. Sans contester Tbabileté de Mazarin^ et tout en comprenant Topiniâtreté d'Anne d'Autriche à le maintenir, on peut dire que ce fut un malheur pour une régente espagnole d'avoir un ministre italien. Cette origine étrangère des deux dépositaires du pouvoir et leur intimité étaient une arme puissante aux mains «des partis , et il n'y a pas à s'étonner qu'ils aient, en l'employant, porté contre la reine et Mazarin les coups qui n'avaient épargné, au treizième siècle, ni Blanche de Castille , ni le cardinal Saint-Ange. La régente et son ministre, vulnérables de ce côté, auraient eu besoin d'une prudence ombrageuse pour tourner les difficultés de la situation, et on ne comprend pas que de gaieté de cœur ils aient provoqué par le dédain la redoutable hostilité d'un prince de l'Église.
Les admirateurs du cardinal de Reizont pour caution le témoignage de Bossuet, qui n'a pas méconnu la grandeur de ce personnage lorsqu'il nous le montre jusque dans l'exil, menaçant encore son rival de ses tristes et intrépides regards. Nous avons encore ses Mémoires, sincères ou non, qui déposent de sa rare
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aptitude aux affaires de la politique. Les ressources qu'il a dépeosées en pure perte par la fatalité de sa position et des circonstances auraient suffi à la répu-> tation d'un homme d'État. Ce qu'il y avait de solide et de spécieux dans sa nature le rendait également propre à ce rôle. Il n'est pas vrai de direvqu'il fut doué en aventurier et qu'il n'aima de l'ambition que le jeu^ 11 avait le sentiment et le goût des grandes choses et une parfaite connaissance des hommes. J'o* serai dire qu'il lit dans le cœur humain comme dans un livre ouvert. Sa pénétration naturelle, éclairée par la pratique du monde et par la réflexion sur ses propres mouvements , dont il se rendait compte en observateur habile, l'avait formé à Fart de maîtriser les volontés, et il en a donné plus d'une preuve, non seulement dans les conseils secrets des partis, mais dans les délibérations publiques du parlement et, ce qui est plus décisif, dans les conclaves, où son influence fut prépondérante. Peutrétre cédons-nous un peu trop à la séduction que ses merveilleux Mémoires ont exercée sur nous, mais il nous semble qu'il y avait en lui l'étoffe d'un homme d'État : beaucoup de lumières et peu de scrupules. Son imagination lui fournissait l'idée de grands desseins, que sa clairvoyance et la dextérité de son esprit l'auraient mis en
^ Ce mot iDgénleax est, Je crois, de M. Mole. Le président Hénault porte le même jagement lorsqu'il dit : « H aimait Tiiitrigue, pour iotrigaer : le personnage de rebelle était ce qai le flattait le plus dans la rébellion.
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mesure de réaliser. Il aurait apporté dans Texercice du pouvoir la réalité de ses talents et Tapparence de ses vertus, il ne Taurait compromis ni par les bassesses ni par les sottises^ et il n'aurait pas laissé pénétrer, comme il l'a si bien dit, Tabomination dans le ridicule/
Cette puissance, qui aurait pu être salutaire et honorée dans les conseils de la royauté, s'est égarée et flétrie dans les conciliabules d'un parti condamné à rimpuissance. On a vainement essayé de réhabiliter la fronde^ elle a été et elle demeure ridicule, parce qu'elle n'a pas eu de but déterminé^ parce qu'elle sest agitée sur place, en s'effrayant d'elle-même, parce qu'elle n'a voulu ni usurpation, ni révolution, dî même de sérieuses réformes, parce qu'avec tout l'attirail et l'accoutrement d'une guerre civile, elle n'a été qu'une mutinerie. Ne nous laissons duper ni par les fourrures, ni par les barbes vénérables des magistrats, ni par le rocliet et le camail d'un prélat, ni pav les barricades et les mousquets de la boui^eoisie, ni par l'épée et le panache de guerriers illustres ; ce n'est pas l'apparat, ce n'est pas le costume, ce ne sont pas les acteurs, mais les rôles^ mais le but, mais l'action continue qui font Timportance d'un mouvement politique.
Si j'insiste si longuement sur les qualités solides qui entraient dans l'ensemble du génie ondoyant et divers du cardinal de Relz, qualités qui se complètent par la découverte récente de sérieux travaux philoso^
phiques *, c'est que je n'ai guère d'autre querelle à faire à M. Bazin, et qu'à mon avis sa belle histoire ne pouvait que gagner encore si le rival de Mazarin y eût occupé une meilleure place. Personne n'est plus habile que M. Bazin à marquer Tenchalnement des faits, et à mettre en relief les ressorts les plus délicats des événements, mais il estime peu les hommes, et, n'éprouvant ni haine profonde pour ceux qu'il dédaigne, ni vive sympathie pour ceux qu'il approuve, s'il nuance finement leurs traits dans la trame du récit, il néglige de les mettre en saillie et n'accuse pas assez vigoureusement les physionomies. Il tientsurtout à n'être dupe de personne, à ne surfaire aucun personnage, et, en cherchant trop à ne pas être injuste par faveur, il sacrifie un peu, dans son impassible véracité, le mouvement qui naît de la passion exprimée ou contenue. Par là il attache plus qu'il n'entraine, il dessine mieux qu'il ne peint: pour nous, au risque de voir s'échapper ou se mêler quelques fils de ce tissu si artistement composé, nous voudrions que l'émotion de l'écriyain se trahit plus souvent et que Fhomme nous fit sentir plus vivement les battements de son cœur.
On l'a déjà dit, la méthode historique de M. Bazin est la négation de la plupart des systèmes qui ont eu la vogue; mais il condamne surtout l'hisloire-mo-
^ M. Amédée Hennequin, jeune écrivain qui soutient tionorablement un nom difficile à porter, a publié sur ces manuscrits un travail préliminaire. M. Cousin en a montré l'importance dans Ses Études de philosophie cartésienne. (1 vol in-18, Charpentier, 1846.)
194 NOUVEAUX ESSAIS d'hISTOIRE t\tlÈJ{klîLté
salque, qui se fait par juxtaposition de documente disparates et incohérents. M. Bazin pense avec raison que le rôle de Tbistoire est de choisir, d'abréger et d'éclairer, que les pièces originales ont rarement assez d'importance pour être reproduites, qu'il suffit d'en extraire la substance, et de la faire entrer en proportion convenable dans les matériaux de l'édifice. Il a résumé une lecture immense , et il a su dans un tableau fidèle , avec une pureté de style irréprochable et une concision qui n'enlève rien au charme du lan- {][age, renfermer en deux volumes ce que contiennent de véritablement historique des milliers de documents publiés ou manuscrits, mémoires, actes offi' ciels, libelles et pamphlets. 11 a fait de tout cela une œuvre véritablement personnelle où tout est élaboré et motivé, œuvre de conscience et de talent, possible seulement à un homme de loisir épris de la science et désireux d'une bonne renommée. M. Bazin s'est encore insurgé contre la mode historique qui charge d'indications de sources le bas de toutes les pages: il lui eût été facile de s'y conformer, grâce au nombre et à la consciencieuse exactitude de ses recherches. Peut-être a-t-il eu tort de s'abstenir complètement; car, si nous avons en lui pleine foi, nous sommes tous un peu curieux et assez friands de cette érudition qui ne coûte rien et dont on se pare dans l'occasion. Avec lui, nous aurions pu remonter aux sources indiquées, avec la certitude de les trouver, ce qui, soit dit en passant, n'est pas un jeu sûr lorsqu'on
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se laisse guider par le plus fécond de nos historiens.
M. Bazin n'a pas mêlé à sa narration un seul passage de ces mazarinadesqu'ila lues sans doute, comme nous, sans y rien trouver qui fût digne de mémoire. Les frondeurs de nos jours nous paraissent autrement spirituels. Il est vrai que le sel de ces pièces fugitives s'évapore rapidement et qu'on s'expose à trop de sévérité en les jugeant sur l'impression qu'elles nous laissent. Ce fatras de railleries insipides a été de l'esprit, nous devons le croire, mais tout cela est tellement vulgaire d'expression, si plein de redites, qu'on n'y voit plus que l'intention de blesser et d'amuser. Ce sont des flèches de métal grossier et rouillé ; le brillant n'y est plus, et la pointe en est émoussée. Au fait, la fronde n'était pas digne d'avoir sa Ménippéey ou ses Provinciales ou son Pamphlet des Pamphlets. On cite bien encore la Mazarinade, parce 'qu'elle est de Scarron^ mais il est impossible de la lire sans dégoût. S'il y a une exception à faire, c'est pour les triolets de Marigny sur M. d'Elbeuf et ses jQls : ils sont encore charmants. Quant aux récits burlesques des barricades, nous ne reprocherons pas à M. Bazin de les avoir omis ; mais, s'il ne les avait pas dédaignés, nous sommes bien assuré qu'il n'aurait pas imité tel de ses devanciers en histoire, qui a inséré tout au long, pour représenter les barricades de i 648, le récit rimé fait à l'occasion de celles qui forcèrent Henri III à abandonner sa bonne ville de Paris au duc de Guise.
Quoique nous approuvions en principe le procédé
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de sobre et substantielle analyse qui interdit habituellement a M. Bazin toute reproduction textuelle de documents, nous avons quelquefois regretté en le Usant qu'il n^ait pas dérogé plus souvent à sa doctrine. Ainsi, par exemple, nous aurions aimé à entendre au moins quelques paroles de la courageuse mercuriale adressée par le premier président de la cour des Aides, Amelot, au duc d'Qi'léans et au prince de Condé dans la séance du 25 avril A 658 ; elle nous a été conservée dans les mémoires de Conrart ^, et elle réclame une place dans Thistoire. Mais pendant que nous reprochons à M. Bazin d^étre trop discret à emprunter, nous oublions que nous encourons plus justement le même reproche, car nous avons sous les yeux un livre exc^lent que nous devrions faire connaître, qui contient une foule de pages remarquables, lesquelles ne demandent qu'à paraître pour louer dignement récrivain capable de les composer. Ce scrupule nous vient à propos, puisque nous ne saurions mieux terminer qu'en transcrivant un passage dans lequel M. Bazin esquisse le tableau de la fortune de Mazarin au momentoùlamort, « qui ravit tout sans pudeur^,» va Farracher brusquement à la paisible jouissance d'un pouvoir si longtemps disputé , si péniblement affermi :
c Au milieu de cette cour si resplendissante, de ces
1 Coll. Petitot, seconde série, toK XLVUI, pag. 33. * La Fontaine.
grands si soumis, de ces corps devenus si dociles, de ce peuple calme et attendant le bonheur, s'élevait à une hauteur que nul sujet n'avait encore atteinte le cardinal étranger, parrain, tuteur et premier ministre du roi. Le cardinal de Richelieu lui-même ne s'était jamais vu si fort au-dessus de tous; car enfin il n'avait pas fait la paix, et, de plus, il avait toujours vécu en défiance d'un maître chagrin, capricieux, cruel et jaloux. Celui-ci, au contraire, était aimé, respecté de son jeune et généreux pupille. Pour le tenir dépendant de ses conseils, ce ministre n'avait pas eu besoin de lui faire haïr mère, frère, cousin, favoris, maitresses, de chasser les uns, d'emprisonner les autres, de flétrir ceux qu'il épargnait; il possédait le roi sans l'avoir isolé. Aux premiers temps de la fronde, on lui avait reproché de ne rien posséder en France, ce qui annonçait, disait-on, l'intention de n'y pas fonder sa fortune, et d'aller bientôt rejoindre hors du royaume les richesses qu'il en avait tirées. Il s'était mis depuis longtemps à l'abri de ce reproche. Nous avons vu de quels titres il avait accompagné son nom an traité des Pyrénées ; il y avait ajouté depuis le gouvernement d'Alsace, abandonné par le comte d'Harcourt, qui fut fait gouverneur d'Anjou, et les duchés de Nevers et de Relhelois, achetés au duc de Mantoue. Ses revenus en bénéfices, ses profits sur les affaires et ceux qu'il tirait de son argent étaient énormes. Son magnifique palais , bâti derrière le jardin du Palais- Cardinal, était plutôt encombré que rempli de statues,
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de tableaux, de tapisseries et de meubles précieux. Trente-cinq mille volumes garnissaient les rayons de sa bibliothèque. Il avait pour neveux, par le mariage de ses quatre nièces, un petit-fils de Henri IV, le second prince du sang, un prince de Savoie, le duc souverain de Modène, et il lui en restait trois pour multiplier ses alliances. Moins heureux avec ses neveux, il avait perdu ceux où il semblait avoir mis le plus d'espoir, et celui qu'il avait conservé ne lui paraissait pas propre à porter tout le fardeau de son héritage. Un frère de son beau-frère Mancini venait^ cette année même, d'être promu par le pape au cardinalat, sur la présentation de la France. On a cru qu'avec cela son ambition n'était pas encore contente, et qu'il aspirait à s'asseoir lui-même dans la chaire de saint Pierre. Que ce fût pour attendre l'occasion de parvenir à cette dernière fortune, ou pour jouir de celle qu'il avait acquise en France, on peut dire que janoais homme ne devait plus désirer de vivre ; ce fut alors qu'il lui fallut mourir. »
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Il y a des écrivains sur lesquels on u'a jamais tout dit^ parce que le sujet est inépuisable, et avec lesquels on ne craint pas les redites^ parce que^ tout connus qu^ils sont, personne ne se fatigue d'en entendre parler. La Fontaine est de cette famille : aucun poëte n'a été loué plus souvent et par autant d'babiles critiques, aucune biographie n'a été tant de fois reproduite, ni détaillée avec autant de complaisance ; et cependant d'autres critiques et d'autres biographes viendront, qui, pas plus que nous, ne s'inquiéteront d'avoir été devancés. Pourquoi, en effet, se refuser à soi-même et interdire aux autres le plaisir de parler d'un vieil ami d'enfance dont le souvenir est toujours nouveau et charmant. Aussi bien sa vie nous expliquera peutêtre dans quel sens il faut entendre l'antique pro** verbe que les Champenois répètent et laissent courir sans inquiétude.
La Fontaine, qui ne se piquait pas d'exactitude chronologique, puisqu'il nous donne le moine Planude pour un quasi contemporain d'Ésope, a trouve, dans un de ses biographes, et ce n'est pas le moins
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spirituel, la même indifférence sur les dates. Celui-ci fait mourir Mazarin au moment précis où notre fabuliste vient au monde K Or Jean de La Fontaine est né le 8 juillet 4624, et l'on sait que le cardinal descendit dans la tombe le 9 mars 4661 • C'est un anachronisme de quarante ans. La Fontaine ne Teut pas remarqué; mais nous y regardons de plus près, et dans un temps où Tart de vérifier les dates est si fort en honneur, cette distraction cavalière veut être relevée. Celui qu'on devait surnommer \ebonhomme naquit dans one petite ville de la Champagne, à Château-Thierry, où son père, Charles de La Fontaine, exerçait les fonctions de maitre des eaux et forêts. Sa mère, Françoise Pidoux, était fille d'un bailli de Coulommiers. Enfant aimable et nonchalant, il étudia avec mollesse, et le cours de ses éludes ne révéla aucun des germes de son génie. A vingt ans^ après avoir lu quelques livres de pié;.é, il se crut la vocation de la vie ecclésiastique, et il entra au séminaire de Saint-Magloire, où il ne demeura qu'un an. Il ne prit aucun goût à la théologie, et on peut le croire sur parole lorsqu'il dit : « Ce n'est pas mon fait de raisonner sur les matières spirituelles, j'y ai eu mauvaise grâce toute ma vie^. »
^ Je n'invente pas : « Jean de La Fontaine naqnit à Ghâteau-Tliierry, le 8 juillet 1621, à l'instant même où Mazarin, raisonnablement chargé de la haine publique, selon la piquante expression du cardinal de Retz, descendait au tombeau et faisait place au jeune et brillant monarque qui deyaii donner son nom au dix-septième siècle. » L'édition est de 1829; 2 vol. in-8».
* Lettre iV, à madame de La Fontaine.
Son exemple avait entraîné son frère Claude, qui persévéra. Au sortir du séminaire, La Fontaine mena, dans la maison paternelle, cette vie de désœuvrement et de plaisirs qui énerve, surtout en province, les jeunes gens de famille. Pour le ranger au devoir, on le maria, et son père lui donna la survivance de sa charge. H avait alors vingt-six ans, et le démon de la poésie n'était pas encore venu. La Fontaine ne se pressa jamais.
Une ode de Malherbe, récitée par hasard devant lui, éveilla le goût de la poésie dans son âme, que le plaisir et la paresse s'étaient seuls partagée jusqu'alors. U lut avec transport Malherbe tout entier, et tâcha de rimiter; puis il passa à Voilure, qu'il goûta fort, et qui l'aurait gâté, si deux amis , Pintrel et Maucrok, ne l'eussent conduit à la lecture des vrais modèles. La Fontaine a fait lui-même l'aveu de ces tâtonnements de sa muse :
Je pris certain auteur autrefois pour mon maitre, 11 pensa me gâter : à la fin, grâce aux Dieux, Horace, par bonheur, me dessilla les yeux.
Platon et Plularque, parmi les anciens, furent ses auteurs de prédilection ; il les lisait dans des traductions, car il n'a jamais su le grec; entre les modernes, il s'attacha de préférence à Rabelais, à Marot et à d'Urfé dont VAstrée faisait ses délices.
Le mariage ne fixa pas l'inconstance de ses goûts. Marie Héricart, qu'ort lui fit épouser en >l 647, avait
de la beauté et de l'esprit; mais elle manquait de c«s qualités solides, amour de Tordre et du travail, fermeté de caractère, qui auraient subjugué et discipliné son mari. Pendant qu'elle lisait des romans, La Fontaine allait se distraire ailleurs, ou rêvait, soit à ses vers, soit k ceux de ses poètes favoris. La fortune du jeune ménage ne tarda pas à s'obérer. Le père de La Fontaine laissa, de son côté, une succession embarrassée : des emprunts contractés pour acquitter ses dettes et laisser le bien intact devinrent de nouvelles causes d'embarras, de sorte qu'on s'explique facilement que notre poète, inhabile aux soins d'intérêt, incapable d'ailleurs de s'imposer aucune privation, et ne trouvant auprès de lui ni secours, ni direction, ait mangé, comme il le dit gaiement, son fonds avec son revenu, de manière h n'avoir plus, apfès quelques années, ni revenu ni fonds ^ .
L'exercice de la charge de maître des eaux etforéls se borna vraisemblablement à de longues promenades sous les vieux arbres des bois soumis à sa juridiction, et à de non moins longs sommeils^ sur les tapis de
1 On connaît Tépitaphe que La Fontaine destinait à sa tombe :
Jean s'en alla comme il était venu, Mangeant son fonds avec son revenu :
' Tint les trésors chose peu nécessaire :
Quant à son temps, bien le sut dispenser :
Deux parts en fit dont il soûlait passer L'une à dofmir et l'autre à ne rien faire.
« La Fontaine était grand dormeur et'il Tétait avec passion et recon-
verdureau borddesruisseauxmurmurants. Nousavous bien le droit de le supposer, puisquMI est avéré qu^à plus de soixante ans^ il ignorait encore ce que les forestiers entendent par bois en grume, bois n)àrmenteau et bois de touebe ^ La poésie le cbarmait; ses premiers essais se bornèrent à des vers de circonstance qu'on prisait fort a Château-Tbierry : il s' enhardit enûn jusqu^à tenter une comédie ; comme l'invention lui manquait, il prit une pièce de Térence, dont il conserva Tintrigue, le nom des personnages, Tordre des scènes, les paroles mêmes qu'il voulut reproduire
naissance ; il dit^ en parlant au sommeil :
Je t'offre plus d'encens que pas un des mortels.
Songe du F'aux.
11 envie le sort des Papimanes : car.
Le vrai dormir n'est connu que chez eux;
et il s'écrie :
Je le verrai ce pays où Ton dort !
Il disait à sa femme, lettre 3 : « Moi qui suis enfant du sommeil et de la paresse.' » Et il a écrit dans Psyché ( 1. Il ) : « J'ai toujours cru et je crois encore que le sommeil est une chose invincible : il n'y a procès, affection, ni amour qui tienne. » Finissons cette note narcotique, déjà trop longue, par ces beaux vers tirés du Songe d'un habitant du Mogol :
Je ne dormirai point sous de riches lambris : Mais voit-on que le somme en perde de son prix ? £n est-il moins profond et moins pleins de délices ? Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices.
Liv. XI, f. V.
* « \\ avoue qu'il a appris dans le Dictionnaire universel ce que c'est que des bois en grume, qu'un bois marmenteau, qu'un bois de touche, et plusieurs autres termes de son métier qu'il n'9 jamais su. » {Second factum de Furetière, p. 22.)
avec fidélité \ Toutefois, par scrupule de morale, ce qui est bon à noter comme contraste avec ce qu'il fit plus tard^ il ôta au sujet ce quMI avait de piquant et de dramatique, et suivant le texte avec une certaine liberté d^imitation. La pièce qu'il avait choisie, Tfiinuquey ne convenait guère à notre théâtre ; il n'essaya pas de la faire représenter, mais il la publia, et ce fut par cette œuvre médiocre, quoique assez bien versifiée, que son nom commença à se produire. 11 avait alors trente-trois ans.
Ce fut vers cette époque qu'un de ses parents, J. Jannart, conseiller du roi, le présenta à Fouquet, dont il était le substitut auprès du parlement de Paris. Le surintendant aimait les gens de lettres; il les accueillait avec grâce et les pensionnait généreusement. C'était dans le luxe royal de sa maison ou plutôt desa cour, non pas un accessoire, mais un des ornements préférés, et c'est de ce côté que lui vinrent, plus tard,
^ Il y réussit médiocrement; je n'en eiteraiqn'un exemple. Lorstiue Phèdrie consent, à la prière de Thaïs, de s'éloigner pour deux jours, H s'écrie :
Dies noctesque âmes me : me desideres :
Me somnies : me exspectes *. de me cogites :
Me speres : me te oblectes : mecum tota sis : Meus fac sis postremo animus, quando ego sum tuus. Que devient ce transport de la passion dans Timitateur? le voici :
De cœur auprès de moi Rêvez incessamment, chez vous soyez absente.
AcT. 1, se. II.
On voit que notre poêle n'annonçait pas encore un rival heureux des anciens.
LA rONTAÎNË. 205
les seules consolations de sa disgrâce. La Fontaine devint le poëte ordinaire de Fouquet, et reçut une pension de mille francs, à charge d^acquitler chaque quartier par une pièce de vers. Dès lors il fut de toutes les fêles, ses yeux étaient éblouis, son cœur ému, son esprit éveillé. Les années qu'il passa au milieu des magnificences de cette vie voluptueuse furent un véritable enchantement : il en a laissé des traces dans les fragments du Songe de Vaux, premiers indices d^un talent qui devait s^élever jusqu^au génie ; la reconnaissance fut sa première muse, mais la douleur Tinspira bien plus heureusement, car V Elégie aux nymphes de VauXy sur la disgrâce du surintendant, le plaça à la hauteur des maîtres. Jusqu'à ce moment La Fontaine n'avait guère été qu'un versificateur aimable, facile, ingénieux ; cette fois, il fut poète, et ses plaintes touchantes sont demeurées un des chefsd'œuvre de la langue. La Fontaine ne pleurait pas seulement dans Fouquet la perte de ses plaisirs et de ses espérances, mais le malheur d'un homme qu'il aimait sincèrement par reconnaissance, et dont les brillantes qualités l'avaient séduit. Ce ne fut pas une émotion passagère : quelques mois après, en passant à Âmboise, l'ami fidèle voulut visiter la chambre du château où Fouquet avait commencé sa captivité; il ne put y pénétrer, mais il s'arrêta sur le seuil, ses pleurs coulèrent avec amertume, et « sans la nuit, on n'aurait pu, dit-il^ Parracher de cet endroit. » Les succès de noire poète, parmi cette élite de
206 NOUVEAUX ESSAIS o'hISTOIRB LITTÉRAIRE.
beaux esprits et de femmes charmantes qui se pressaient autour de Fouquet, ne s'expliqueraient guère si Ton ajoutait foi pleine et entière à cette légende de distractions bizarres et de surprenantes naïvetés qui nous est parvenue en se grossissant toujours. On ne saurait nier qu^il ne fût volontiers rêveur, distraite! crédiile ; mais Taecueil qu'on lui fait, rempresse-* ment qu'on lui témoigne, en si bons lieux, doit nous faire croire qu'il savait aussi être aimable quand il le voulait. Par la distraction il dérobait son esprit au contact d'un entourage importun , il ne se donnait qu'à ceux qui lui plaisaient; mais alors il se donnait tout entier avec son enjouement, sa fine raillerie, sa délicatesse et sa spirituelle bonhomie. Sa nature nonchalante lui interdisait tout effort ; il fallait se passer de lui, si on ne savait pas le prendre et Tanimer; on conservait bien la présence de son corps, mais son esprit se repliait ou s'envolait; on peut même ajouter que la rêverie était en lui une manière de politesse pour dissimuler son ennui. Sans doute alors il allait retrouver ses bêtes, mais il ne le disait pas : la distj[*action étant pour La Fontaine un moyen d'indépendance, à Faide de quoi il pouvait se livrer à ses heures, et st reprendre à sa fantaisie, il n'y a pas à s'étonner que par la suite il ait laissé croître démesurément un défaut qu'on lui passait, et dont il se trouvait bien.
La disgrâce de Fouquet ramenait La Fontaine vers la vie de famille, moins propre que jamais à se sou-
mettre aux devoirs qu'elle impose. Un fils lui était né, qui aurait dû Ty attacher^ mais les enfants que notre poëte a tant amusés depuis étaient ses ennemis naturels, et son aversion pour eux n a jamais manqué T occasion d'éclater. Ce petit peuple ^ , comme il les appelle, lui fut toujours insupportable : il est certain qu'aux indifférents ils paraissent exigeants, importuns, bruyants, avides de petits soins, et tyranniques au dernier point, terribles enCn ; d'ailleurs ils lui faisaient concurrence : partout La Fontaine a voulu être et il a été Tenfant de la maison, enfant gAlé dont on choyait les caprices , dont on caressait les penchants. Sa vie est une enfance de tous les âges; il a grandi, grisonné et vieilli dans une enfance non interrompue : il ne faut pas le juger autrement. Cest ' la clef et un peu Texcuse de cet abandon des sérieux devoirs de Thomme qu'il faudrait sévèrement blâmer
> « De vous ^ire quelle «st la famille de ce parent et quel nombre d'enfants il a, c'est ce que je n'ai pas remarqué, mon humeur n'étant nullement de m'arréter à ce petit peuple. » Lettre VI, à sa femme. — Les fables sont pleines de traits d'humeur contre l'enfance :
Mais un fripon d'enfant, cet âge est sans pitié.
Les deux Pigeons, liv. IX, f. n.
Certain enfant qui sentait son collège, Doublement sot et doublement fripon, Par le jeune âge et par le privilège Qu'ont les pédants de gâter la raison.
L'Écolier, le Pédant et le Maître d'un Jardin, liv. IX. f . v.
L'enfance n'aime rien.
Les dieux voulant instruire un fils de Jupiter, liv. XI, f. n.
208 NOUVEAUX ESSAIS d'histoire littéuairë.
eu lui, si on y appliquait les règles d'une morale rigoureuse. On lui pardonne d'avoir voulu être beureui, parce que tout sou être aspirait à la volupté. Volupté des sens, volupté de l'intelligence', impatience de toute douleur, de toute contrainte, de tout sacriflce; vif amour de tout ce qu'on peut aimer sans effort et sans vertu ; caractère inoffensif, bienveillance sincère, quoique inerte, grâce merveilleuse, bonhomie charmante, délicatesse exquise de pensée et de langage, riante imagination, voilà tout La Fontaine. Qu'on se garde bien de lui demander autre chose.
De rhumeur dont il était, La Fontaine devait saisir avec empressement roceasion de s'éloigner de sa famille et de.Cbàteau-Thieny, qui n'était plus pour lui qu'un tombeau. Pour se distraire de sa douleur, tout en s'y rattachant extérieurement, il suivit à Limoges son parent Jannart, exilé par lettre de cachet auprès de madame Fouquet-, dont il administrait la fortune. Notre poêle a fait le récit de ce voyage dans
^ Sar ce point nous avons un aveu complet et assez poétique pour être reproduit :
« Volupté^ volupté, qui fus jadis maîtresse
« Du plus bel esprit de la Grèce, « Ne me dédaigne pas ; viens-t'en loger chez moi,
« Tu n'y seras pas sans emploi :
« J'aime le jeu, Tamour, les livres, la musique, . « La ville et la campagne, enfin totU : il n'est rien
« Qui me soit souverain bien, « Jusqu'au sombre plaisir d'un cœur mélancolique. »
(Amours de Psyché, liv. H.)
hk FONTAINE. 209
une suite de lettres à sa femme, semées de jolis vers et pleines d'enjouement. Son séjour à Limoges fut de courte durée, et nous le retrouvons bientôt partageant son temps entre Paris et Château-Thierry, tantôt en garçon, tantôt avec madame La Fontaine, qui d'a-^ bord ie suivit assez souvent dans ses excursions. Ces déplacements et ce double train de maison durent précipiter le dérangement de ses affaires, mais il s'en inquiétait peu : d'ailleurs son bien seul y passait, car il n'y avait pas communauté entre lui et sa femme, qui plus tard put vivre dans Tisolement, à l'abri du besoin. Disons aussi, en passant, qu'il n'oublia pas tout d'abord ce fils qu'il jugea devoir être un char-^ mant garçon, dans cette courte et singulière entrevue dont on a tant parlé, et qu'il s'en occupa jusqu'au moment où il fut déchargé de ce soin par la générosité du procureur-général deHarlay. De cette époque datent ses rapports avec Racine, autre Champenois, son confrère en poésie. Leur liaison dut se faire par l'entremise de Molière que La Fontaine avait connu, et par conséquent aimé et admiré chez Fouquet : Racine amena Boileau, et Molière Chapelle^ cet incurable provocateur d'orgies, Anacréon aviné, toujours en guerre contre la raison de nos quatre poètes, «urtout vers la fin de leurs soupers. Le sévère Boileau gourmandait parfois les convives sans trop de succès, et l'on sait même qu'un beau jour Chapelle Tenivra pendant le cours d'un sermon improvisé sur la tempérance. Nos bons amis menaient une joyeuse vie,
210 NOUVEAUX ESSAIS d'aISTOIRE LITTÉRAIRE.
qui toutefois faillit avoir une issue tragique, puisqu'à la suite de ce dioer d^Auteuil, où Tivresse les avait conduits à philosopher mélancoliquement, la philosophie les poussait vers la Seine pour y noyer leurs chagrins, si Molière n'eût par bonheur fait remarquer que ce dénoùment renais au lendemain serait plus héroïque. Quoi qu'il en soit, la bonne chère n'était qu'un accessoire ; la poésie qui les avait rapprochés tenait le premier rang, et on peut se faire une idée du charme et de la solidité de leurs entretiens par ce qu'en rapporte La Fontaine dans le premier livre de sa P$yché. Cette heureuse confrérie se divisa bientôt. Un mauvais procédé de Racine éloigna Molière. La faveur royale rendit Boileau et Racine plus circonspects; Chapelle se débaucha outre mesure, et La Fontaine, tout en gardant ses amis, allait rêver et se divertir ailleurs.
Pendant que cette intimité durait, La Fontaine emmenait souvent Racine et Boileau à Château- Thierry, où il allait de temps à autre vendre quelque bout de terre pour établir une espèce de balance entre ses recettes et ses dépenses. L'aimable Maucroix, autre épicurien, arrivait de son côté pour compléter la fête, qui se continuait à Reims, où il attirait volontiers son cher La Fontaine, qui ne demandait pas mieux que de l'y suivre ; car, nous dit-il,
Il n'e&t cité que ]e préfère 4 Reims :
C'est roraeinent et Thonoeur de la France.
LÀ FONTàÏNE. 2H
Cette TÎe de dissipation éloigna madame La Fon'taine, qui cessa bientôt de suivre son volage époux à Paris : la séparation s'était opérée, sinon sans orages, au moins sans procès. Racine engagea souvent son ami à renouer^ et c^est pour obéir à ces conseils qu^i! fit ce voyage à Château'-Tbierry, dont il revint après deux jours sans avoir vu madame La Fontaine. L'anecdote est partout : « Eh bien ! éte&>-vous récon«ciliés? ave«-vous vu votre femme ? — J^y suis allé; mais elle était au salut» » Admirable naïveté, s^ écrient les biographes, trait charmant de bonhomie et de distraction 1 Hélas 1 non. La Fontaine savait ce qu*il faisait; il était parti à contre-cœur par condescendance pour ses amis; sa promesse le pousse jusqu'à la porte de son logis ; mais, n'ayant trouvé personne, il n'y reviendra pas, trop heureux qu'il est d'avoir dégagé sa parole et évité une entrevue qu'il redoutait; puis» à son retour, il paye ses conseillers d'une excase d'enfant, dont il ne sera pas le dernier à rire de bon cœur. Rien de plus naturel que ce manège : il a cédé par faiblesse; mais sa volonté, qui persistait sous une docilité apparente, se retrouve et triomphe à la fin.
La Fontaine a déjà plus de quarante ans, et à part sa froide comédie de VEunuque et l'admirable élégie sur Fouquet, ce n'est encore qu'un bel esprit aimable et un poôte de société. Remarquons cependant qu'il obtint alors la charge de gentilhomme servant de la duchesse douairière d'Orléans, veuve de Gaston, frère
2i2 nocvEAux essais d'histoire littérairk.
de Louis Xlll. La petiie cour du Luxembourg, à défaut de celle du grand roi, accueillait La FonlaÎDe, qui y vivait dans une douce intimité : sa charge n'était pas simplement bonoriCque et elle servait à justifier des libéralités qui venaient toujours à propos, La duchesse de Bouillon ne négligeait pas non plus notre puête; il Pavait vue à Cliâteau-Thierry, et cette princesse de mœurs faciles et d'esprit voluptueux Pavait engagé à appliquer son talent pour les vers à Fimitation de ces contes badins et galants qu'Arioste et Boccace avaient empruntés à nos trouvères. Ce conseil^ suivi avecempressement, fit rencontrer à La Fontaine une des veines de son génie et le mit sur la voie de Tapologue. Joconde fut son début dans le conte. Ce récit, libre^ ment imité de TArioste, fut Toccasion d'un débat littéraire dans lequel Boileau rompit une lance en faveur de son ami contre un autre imitateur qu'on lui op^ posait alors, et qu'on a oublié depuis; quelque chose comme Pradon mis en parallèle avec Racine. Le succès encouragea le conteur, qui mit successivement au jour d'autres nouvelles non moins ingénieuses et tout aussi libres. Ce côté de la gloire de La Fontaine doit ôtre voilé; car, bien que Tingénuité corrompue du bonbomme n'ait pas embrassé l'immoralité de propos délibéré et qu'il se soit étonné que pour cinq ou si3i contes bleus on Tait accusé de pervertir rinnocence, l'accusation n'en est pas moins fondée ^ . La licence des
* Nous pouvons condamner La Fontaine par ses propres paroles : il a fort bien dit ailleurs :
tableaux qu'il trace, loin d'être couverle par la grâce d'un style inimitable, n'en est que plus dangereuse. Toutefois, de ses deux chefs-d'œuvre en ce genre, il y en a un au moins, le Faucon, qui n'offense en rien la pudeur. Ajoutons bien vile, et pour courir sur ce sujet scabreux, que, dans aucune langue et par aucun poète, l'art du récit n'a été porté à ce degré de perfection.
Le talent désormais reconnu et apprécié de La Fon* taine l'aurait désigné aux bienfaits de Louis XIV, qui allaient au-devant du mérite, et souvent même de la médiocrité littéraire, si son genre de vie peu régulier et le caractère de ses dernières poésies n'eussent éloigné la sympathie du monarque et du rigide Colbert, dispensateur de ses libéralités. Le souvenir de Fouquet ne.sufGt pas à expliquer cette négligence, puisque l'éloquent défenseur du surintendant, Pellisson, était en ce temps même comblé de faveurs. La chute de Fou-* quet élait assez profonde et désespérée pour que l'amnistie couvrit tous ses amis. N'attribuons pas non plus cet abandon h ce qu'on appellerait aujourd'hui l'opposition de La Fontaine : le bonhomme fi'élait pas si courageux ni si progressif; il ne demandait pas mieux que d'être poète de cour, et dans l'occasion sa voix se mêlait au concert universel pour célébrer les mer-
Point de tels amants dans ces lieux.
Psyché s'en tiendrait offensée ;
Ne les offrez point à ses yeux,
El moins encore à sa pensée. (Pstché, liv. I.)
214 NOUVEAUI ESSAIS D*HISTOIRË LITTÉRAIRE.
' yeillcs du règne de Louis le Grand. La vérité est qu^on lui tenait rigueur pour les licences poétiques de ses vers et de sa conduite : lorsqu'il aura prorois d'èlre sage, on le croira sur parole, il aura part aux faveurs royales et on lui ouvrira les portes de TAcadémie.
Le ton de ces compositions licencieuses doit élre partagé entre La Fontaine, qui se laissa faire, et la duchesse de Bouillon qui le provoqua ^ Quoiqu^il ait continué de Eon plein gré, il n'avait pas la conscience parfaitement nette sur ce point, et il essaya de compenser ses torts par d'autres ouvrages. Sans y être invité, il voulut travailler, de son côté, à Tinstructrion morale et à Tamusement du dauphin, dont l'éducation commençait alors. C'était un moyen hono^ rable de faire sa cour et de se purifier. L'élégance de Phèdre y la simplicité d'Ésope l'avaient séduit, et l'ambition lui vint de les imiter : quoique passé maître dans l'art de conter et de peindre, il ne se doutait pas qu'il allait éclipser ses modèles. Il se mettait naïvement au-dessous de Phèdre, et Fontenelle a dit plaisamment que c'était par bêtise. Traduisons ce mot piquant par admiration sincère et exagérée des noms consacrés, et nous aurons la simple vérité. Le sentiment et le goût de la perfection est d'ailleurs un principe de modération dans l'amour-propre. J'ai re-
^ La Fontaine savait si peu résister aax suggestions de ramitié, qo'il composa encore, à la prière de la duchesse de Bouillon, un poème sur le Quinquina, et, d'après les conseils de MM. de Port-Royal, le récit de la Captivité de Saint-Maie.
marqué que les prodiges d'orgueil qui nous épouvantent dans rbistoire des lettres se rencontrent presque toujours chez les poëtes à sang cbaud, d'une fécondité inépuisable, et sans goût. Scudéry est un type en ce genre, mais il n'est pas unique. Des facultés même médiocres, exaltées par une fièvre non intermittente, simulent à merveille les transports de la véritable inspiration, et le plaisir que donne la production instantanée , irréfléchie , dégénérant en ivresse, explique ces vanités démesurées, qu'on prend pour de la folie. La veine facile, ingénieuse et délicate de La Fontaine, outre la simplicité naturelle de son caractère, le préservait de ces illusions et l'exposait même à méconnaître la valeur réelle de son génie. Il fallut d'abord que sa vocation lui fût révélée, et, plus tard, la gloire seule put Favertir que son talent l'élevait aux premiers rangs.
Le premier recueil de fables, composé de six livres, parut en 4668, sous le modeste titra ^ de Fables d'£sope^ mises en vers par M. de La Fontaine; il était dédié au daupbin. Cette dédicace nous révèle la secrète intention du poêle : plus tard, nous le verrons coopérer plus directement encore à l'éducation du petit-lils de Louis XIV, par l'entremise de Fénelon. Avant d'arriver, après tant d'autres, au jugement de ces inimitables compositions^ remarquons avec quelle
* La Bruyère publiait de même son chef-d'œuvre, en se cachant derrière Théophraste.
21 fr NOUVEAUX ESSAIS d'hISTOIRE LITTÉRAIRE.
lenteur le talent de La Fontaine s'est développé pour arriver à celle maturité féconde et sereine. Si notre poète, insouciant du côté de la fortune, a laissé son patrimoine dépérir, voyez comme il a donné du temps, de Fair pur et du soleil à la paisible culture, à la croissance continue de son génie. L'arbre s'est couvert de branches, les feuilles sont venues les orner dans la saison, et les fruits les plus savoureux ne demandent qu'à s'en détacher. Illustre nonchalant, vous aviez bien le droit de négliger des soins vulgaires, de manger, comme vous l'avez dit, votre fonds avec votre revenu matériel, puisque vous cultiviez un autre fonds qui donnera d'immortelles richesses! on voit des temps où Ton procède autrement: Timagination n'exclut pas toujours les calculs intéressés; mais certains auteurs appliquent à leur intelligence la méthode que vous avez suivie pour dissiper votre héritage; dans leur folle prodigalité, c'est le fonds de leur génie qu'ils dévorent avec le revenu ; impatients de produire, ils ne se contentent pas des fruits légitimes, ils prennent sur le capital; leur fécondité de serre-chaude épuise le terrain,\t après quelques moissons luxuriantes, ce sol qu'on voulait croire inépuisable, tant il paraissait riche^ n'offre plus que landes stériles et dévastées.
L'imprévoyance de La Fontaine devait tenir un peu à sa conGance dans le dévouement de ses amis, qui, du reste, ne lui manqua jamais. Lorsque la mort vint lui enlever la protection de la duchesse d'Orléans, il fut aussitôt recueilli par madame de La Sablière, dont la
générosité pourvut à tous ses besoins, et dont la délicatesse prévînt tous ses désirs. C'est sans doute la reconnaissance qu'elle inspirait qui arracha du cœur de La Fontaine ces vers que tant d'autres ont pu depuis répéter avec amertume :
Qu'an ami véritable est une douce chose ! etc.
Voilà encore un de ces noms devant lesquels on aime à s'arTêter. Madame de la Sablière exerça un véritable patronage sur les savants et les gens de lettres ; sa maison leur était ouverte, et sa fortune encourageait leurs travaux. Sauveur, Roberval, Berniér, éprouvèrent sa discrète libéralité, qui se déguisait pour se répandre plus largement. Elle aimait la science^ et la possédait sans Tafficher; elle faisait le bien avec passion, tout en le dissimulant par des ruses délicates; elle put, sans perdre l'estime publique, donner son cœur au marquis de La Fare, et transformer en vertu, aux yeux d'un monde indulgent, une fidélité transposée^ mais inaltérable. Au reste, ce dévouement de l'amour mondain ne fut qu'une transition aux élans de la'piétéla plus sincère, qui remplit les dernières années de sa vie. La Fontaine fut, jusqu'à soixante-douze ans, le génie familier de l'hôtel de madame de la Sablière ; il y passa plus de vingt années dans une complète sécurité, d'abord dans le commerce d'une société choisie de beaux esprits et de savants, et plus tard en hôte indépendant, faisant lui-même les honneurs du logis à des visiteurs un peu mêlés qu'il attirait pendant les longues retraites
religieuses de la maîtresse de la maison, désormais tout entière au salut de son âme.
La Fontaine n^a plus à chercher de nouveaux protecteurs; sa destinée est assurée : comme le rat de la fable, il a
Le yivre et le couvert : que faut-il davantage P
il lui fallait bien quelque chose encore, et il le trouvait sans trop de difficultés. Nous sommes donc tranquilles sur son compte comme lui-même : il profitera de cette sécurité pour se livrer avec abandon au démon de la poésie qui ne le quitte plus. Ses premières fables ont été accueillies avec transport, il en composera de nouvelles^ et par un bonheur que peu de poètes ont rencontré, ses recueils, en se succédant, soutiendront sa renommée. Cependant ce genre préféré ne Tavait pas absorbé complètement, le roman de Psyché et quelques pièces de théâtre Toccupèrent par intervalles. Psyché, qu^on néglige de nos jours et bien à tort, Tamusait beaucoup; il y revenait volontiers pour se délasser d'autres travaux, et il parvint à Tachever, quoique les longs ouvrages lui fissent peur. Le ^onge de Vaux fut moins heureux ; mais comment rappeler les enchantements et la féerie de ce château quand Fouquet usait obscurément les restes de sa vie dans une douloureuse captivité? Versailles avait surpassé ces magnificences et le talent descriptif de La Fontaine se dirigea vers la peinture du palais dont les merveilles naissantes frappaient tous les yeux : il les
rattache incidemment à la trame de sa fable allégorique, encadrée à la manière de Platon, et où il introduit avec lui-même, sous des noms empruntés, Molière ou plutôt Chapelle, Boileau et Racine. La publication de ce roman dont la prose est élégante et qui renferme une foule de vers excellents, suivit de près les premières fables. On l'accueillit avec faveur, et Molière, aidé de Corneille et de Quinault, en tira un opéra dont la musique fut composée par Lulli. Dans ce roman, La Fontaine a pris Apulée pour guide, mais il ajoute beaucoup à son modèle et il Tefface lorsqu'il Timite. On peut dire qu'il le traite comme Phèdre.
Les tentatives dramatiques de La Fontaine furent rarement heureuses, on doit l'avouer, mais Furetière exagère certainement lorsqu'il nous dit que les comédiens n'osaient jamais donner une seconde représentation de ses pièces de peur d'être lapidés. Quoi qu'il en soit, le théâtre le charmait et plus encore la société des acteurs : quand le salon de madame de La Sablière lui paraissait trop sérieux, il allait se distraire chez la Champmeslé, et pendant que Racine formait le talent de' cette grande actrice, La Fontaine aidait le mari dans la composition de comédies médiocres où son talent a laissé peu de traces. C'est ainsi qu'on lui a fait partager la responsabilité de Ragotin, plate imitation du Roman comique. Il n'y a rien à dire de Je vous prends sans vert, qu'on lui attribue et qu'on peut laisser à Champmeslé, qui
220 NOUVEAUIC ESSAIS d'hISTOIRE LITTÉRAIRE.
^^Y ^[Sgn^ra pas grandVhose : La Fontaine y perdrait. On remarque des scènes ingénieuses dans la Coupe enchantée ; niais, entre toutes les pièces présentées au théâtre par Champmeslé, il n'y en a qu'une qu'on voudrait pouvoir assigner à La Fontaine en sûreté de conscience, c'est le Florentin^ petite comédie amusante qui contient une scène digne de Molière. La part de La Fontaine dans ces pièces qui lui ont été ou attribuées ou imputées est difficile à déterminer. Ce qui est hors de doute, c'est qu'il a eu un moment la pensée de faire une tragédie, peut-être a l'instigation de Racine, qui ne se refusait guère une malice, entre amis surtout. Achille fut le héros de notre poëte : mais il s'arrêta prudemment après un commencement d'exécution.
Ceci nous amène à dire un mot de la grande, unique et courte colère de La Fontaine. Toujours prompt à céder aux conseils de ses amis, il prêta imprudemment l'oreille au perfide Lulli qui lui demandait à bref délai les paroles d'un opéra. La musique devait être merveilleuse, la cour porterait aux nues le compositeur et le poète, qui aurait son entrée au théâtre et force droits d'auteur. Quelle séduction ! La Fontaine se mit à la besogne courageusement sous la surveillance de Lulli, qui le pressait vivemont et lui imposait chaque jour de nouvelles corrections ; le poêle se prétait avec docilité au travail accéléré et même aux ratures. Il avait fini, lorsqu'il apprit que son déloyal instigateur avait passé avec tout son bagage de
notes à la Proserpine de Quinault. Qu'on juge de sa fureur I Quatre mois d'efforts en pure perte, la captalion, l'abandon imprévu, la fourberie, peut-être aussi des nuits sans sommeil, combien de griefs contre le traître 1 La Fontaine n'y tint pas, et il fit une satire pleine de fiel et de bile, dans laquelle il se plaint d'avuir été enquinaudé. Ce violent transport ne dura pas. Madame de Tbianges pratiqua entre le coupable et Toffensé une réconciliation qui présenta peu d'obstacles; car, après tout^ Lulli était bon convive et La Fontaine n'était pas de force à loger longtemps la colère. Un ressentiment l'aurait gêné : aussi pendant toute sa vie il ne garda jamais d'inimitiés ; ses amis pouvaient se refroidir ou se brouiller entre eux, il les conservait tous et les voyait séparément. On croirait qu'il avait pris pour devise le vers du vieux poëte Garnier :
Je m'unis à Tamour et non pas à la haine.
Les excursions poétiques de La Fontaine hors de' sa vocation n'enlèvent rien à sa renommée ; elles demeurent comme inaperçues entre les rayons de sa gloire de fabuliste. Pour la postérité, il n'est pas au-» tre chose, puisque nous devons oublier ses Contes; mais la fable, telle que l'a faite La Fontaine, est une des plus heureuses créations de Tesprit humain. C'est proprement un charme, comme il le dit, car toutes les ressources de la poésie s'y trouvent employées dans un cadre étroit. L'apologue de La Fontaine tient à
222 MotJvÊAtJX ESSAIS d'histoire littéraire»
Tépopée par le récit, au genre descriptif par les ta-» bleaui» au drame par le jeu des personnages et la pein-* ture des caractères, à la poésie gnomique, par les préceptes : ce n^est pas tout, car le poète intervient souvent en personne. Le charme suprême de ces com* positions, c^est la vie. L'illusion est complète ; elle va du poète qui a été le premier séduit, au spectateur quMI entraîne. Homère est le seul poète qui possède cette vertu au même degré. La Fontaine a réellement sous les yeux ce qu'il raconte, et son récit est une peinture; son âme, doucement émue du spectacle dont elle jouit seule d'abord^ le reproduit en images sensibles. Là se trouve le secret principal du style de La Fontaine ; tout y est en tableaut et en figures. Cette simplicité dont on le loue n'est que dans le naturel des images qu'il choisit ou qu'il trouve pour représenter sa pensée ou plutôt son émotion. Si l'on y regarde de près, on verra que l'invention dans le langage n'a jamais été portée plus loin ; le mot abstrait «ne paraît pas, la métaphore y supplée de manière à parler aux sens. Les habiles critiques qui se sont donné, sur quelques fables, le plaisir d'en analyser les beautés, n'ont pas eu d'autre soin que de signaler des images, des hypotyposes, comme disent les rhéteurs. Â proprement parler, on ne lit pas les fables de La Fontaine, on les regarde ; on ne les sait pas, on les voit. Ne prenons qu'un exemple, la Mort et le jBuch^ron , puisque deux grands poètes ont misérablement lutté contre le bonhomme ; ce qui tue Boi-
leau ^ et J.**B. Rousseau dans cette risible rivalité, c'est Fabstraction ; ce qui fait triompher La Fontaine, c'est rimage qui luit aux yeux et qui pénètre le cœur. Si l'on ajoute à cet attrait continu de la réalité vivante le plaisir que cause Timage de Thumanité visible sous ces symboles animés, on aura les deux principes de rintérét universel qu'excitent les fables de La Fon-laine, je veux dire Tillusion qui éveille Timagina** lion, et Tallusion qui fait coup double dans Tesprit. L'illusion qui domine et inspire si heureusement La Fontaine ne tient pas seulement à Timagination, mais à la sensibilité : dans sa longue familiarité avec les animaux, il s'est pris pour eux^ comme pour la na-* ture, d'un amour véritable; il les porte dans son cœur, il plaide leur cause avec éloquence, et dans Toccasion il s'arme de leurs vertus pour faire le procès à l'humanité.
11 ne faut pas croire que La Fontaine n'ait pas eu de précurseurs en France dans la fable. Les trouvères s'y étaient exercés, et l'un des plus singuliers monu-* ments de la littérature au moyen âge, le Roman du Renard, est une véritable histoire de la société féodale, représentée par le règne animal. L'assimilation
1 Ce malencontreux essai d'apologae punit Bolleau d'une omissioK qu'on ITpeiDe à s'expliquer. Est-ce par dédain ou par impuissante que le poêle n'a pas parlé de la fable dans VArt poétique?
Ce triste bûcheron, par Boileau corrigé, A fait dire aux neuf sœurs : La Fontaine est vengé. GuAussÀRD, Poétique secondaire»
des hommes el des bètes y est complète, et celle étrange épopée tire son intérêt de la perpétuelle allusion que nous venons de signaler dans La Fontaine. Mais notre poëte n'a pas puisé à cette source féconde, il ignorait également que Marie de France, au treizième siècle; avait porté, dans Timitation d'Ésope, la naïveté qu'il a retrouvée et surpassée, et que d'au* très poètes du même temps avaient développé les mêmes sujets, en lui dérobant par avance quelques vers qu'il a repris sans le savoir ^ La Fontaine a remonlé directement aux sources grecque, latine ou orientale, Ésope, Phèdre et Bidpaî sont habituellement ses modèles; mais parmi les Français il a rencontré quel* ques guides qui auraient pu le diriger vers la perfection que seul il a pu atteindre. P. Blancbet, dans Y Avocat Patelin, a introduit la fable du Corbeau et du Renard, auquel il a donné le nom de maître, adopté par La Fontaine ; Clément Marot a fait un petit drame plein de grâce et d'enjouement, de la fable du Rat et du Lion^, et le génie de Régnier le satirique avait pris
1 Robert, Fables inédites, etc.
* On me saura peut-être gré d'en citer quelques traits. Voici d'al)ord le rat délivré par le lion : ce lion
Trouva moyen et manière et matière, D'ongles et dens de rompre la ratière :
Dont maistre rateschasppe vistement: ^
Puis met en terre un genouil gentement.
Et en ostant son bonnet de la teste , ^ ' A mercié mille fois la grant beste :
Jurant le dieu des souris et des rats.
Qu'il lui rendroit.
les devants, sous d'autres noms» pour celle du Loup et du Cheval. La Fontaine n'a pas connu d'autres aïeux que ces trois poètes parmi les modernes, et Ton peut ajouter qu'il n^a guère songé à les imiter : malgré quelques analogies fugitives qu'il est bon de noter comme curiosité littéraire et comme linéaments prophétiques , La Fontaine demeure complètement original dans sa manière.
L'originalité de La Fontaine n'est pas uniquement dans le tour particulier de son imagination et de son esprit, mais encore dans la langue qu'il emploie. Il se rattache sans doute à son siècle par Télégance et la pureté du langage, et par ce je ne sais quoi d'achevé qui est le trait commun des grands écrivains de son temps ; mais son idiome est plus riche^ plus souple et plus naturel. Il a une veine gauloise que seul il a con-
Lorsgue le lion se troiiYa pris à son tour, le rat arrive joyet^r et esbaudy:
Secouru m'as, dU»il, fort lyonneusenient, Or, secouru seras rateusement.
11 faut voir de quel air de supériorité et de dédain incrédule le lion ac* cueille son libérateur :
Lors le lyon ses deux grands yeux vertit,
Et vers le rat les tourna un petit,
En lui disant, ô povre verminière,
Tu n*aB sur toy Instrument ne manière,
Tu n'as coulteau, serpe, ne serpillon.
Qui sceust couper corde, ne cordillon.
Pour me jester de ceste estroite voie :
Va te cacher que le chat ne te voie. {Epitre IX.)
N'est-ce pas là, comme chez La Fontaine, une peinture vivante ?
226 NOUVEAUX ESSAIS D*flI8T0IRE LITTÉRAIRE.
servée, et qui lui donne par rarchaisme un air de nouveauté. LVmploi des vieux mots et des tours antiques qu'il rajeunit est une véritable conquête sur le passé, et un moyen d'introduire avec aisance des idées que la noblesse trop soutenue du langage classique aurait dénaturées. Marot, Rabelais, la reine de Navarre, apportent leur tribut pour former la langue la plus personnelle que jamais écrivain ait parlée. Les larcins de La Fontaine ne paraissent pas, ils s'unissent à la trame du discours pour Torner, et jamais récrivain n'est plus naturel que dans ses emprunts, ou plutôt dans ses réminiscences. C'est ainsi qu'il a également dérobé les anciens , sans se trahir; qu'Horace, Virgile^ Platon même, lui ont fourni les traits les plus heureux qui avaient résisté aux efforts des traducteurs, traits qu'il s'approprie en n'y songeant pas : son esprit les saisit au passage selon les besoins de la pensée, et ils coulent comme de source avec le reste. Virgile retrouve son frigus captabit opacum dans joâ^^ Vombre et le frais ; Horace son ô imttatores , sefvuv^ pecusy dans quelques imitateurs^ sot bétail, je fa^o^^'* et encore at nostri proavi, etc., dans nos aïeux, tommes gens, etc.* Mais ni Virgile ni Horace ne crieront au vo-
* Voici quelque» exemples de l'henreuse adresse aveclaqnelle La Fontaine sait dérober les anciens :
Quœ quantum vertice ad auras j£therea9 tantum radiée ad tartara tendit.
(YiRG. Georflf. l.n,v.2fll)
Celui de qui la tête aux cieux était yotsiae,
leur ou au traître ; ils salueront, à la rencontre, un frère en poésie.
La Fontaine fut admis à présenter son second re-*
Et dont les pieds touchaient à l'empire des morts. (L. 1, f. xxu, V. 31-2.) Redit agricoli» labor actus in orbem Alque in $e iua per vestigia votvitur annus.
(ViRG. G«or^. 1. n, V. 401.) n dit que da labeur des ans Pour nous seuls il portoit les soins les plus pesants» Parcourant sans cesser ce long cercle de peines Qui, revenant sur soi, ramenoit dans nos plaines Ce que Gérés nous donne et vend aux animaux.
( L. X| f. n, V. 68 et suiv.) Luxurieun segetum. (Viro.)
Dieu permet aux moutons De retrancher Texcés des prodigues moissons» ' (L.IX,f.xi, V. 13-4)»
Majores que eetduni aliia de montibuê umbrœ.
(ViRG. £oL I, V. 84.) Bt déjà les vallons Voyaient l'ombre en croissant tomber du haut des monts* (Phil. et Baucis, V. 93-4.) Serit factura nepotibiu umbram»
(ViRG. Georg. 1. Il, v. 58.)
Mes arriére-neveux me devront cet ombrage.
(L,XI, f. viii,v. 21.) Fiîût 9umma hrevi$ spem nos vetai inchoare longam.
(HoR. 1. 1, Od.iv, V. 15.) Quittes le long espoir et les vastes pensées.
(L.XI,f. vm,v.n.)
Cuneta iupereilio moventis.
(HoR. 1. m, 0(i.v,v. 8.)
Jupiter leur panit avec ces ùoirs sourcils
cucil de fables à Louis XIV, et il obtint pour la pU" blication un privilège fort honorable, puisque, par une exception presque unique^ Téloge du livre était mêlé à l'autorisation de le faire paraître. Notre poète avait Pair de se ranger, et par égard sans doute pour sa bienfaitrice, il évitait le scandale. Une autre considération le dirigeait encore ; car il nourrissait la secrète ambition d'arriver à TAcadémie. Dans cette espérance, il fit effort sur lui-même jusqu'à louer Colbert, qui avait été Tinstrumcnt passionné de la perte de Fouquet. Il est vrai que Fillustre compagnie lui faisait des avances , et qu'elle le priait d'agir de telle sorte , que le choix qu'elle préparait pût être agréé. Sa bonne volonté était si prononcée , qu'à la mort de Colbert, qui suivit de près les éloges de La Fontaine, elle préféra le fabuliste à Boileau qu'appuyait la faveur royale. Mais il fallut attendre. Le
. Qui font trembler les ciea\ sur leurs pôles assis.
{Phil. et Baogis, V. 77-8.)
Il serait facile de multiplier les passages de ce genre qui juslifieDt ce vers de notre poète :
Mon imitation n'est pas un esclavage. (Ép. à Huet.)
La Fontaine ne bornait pas ses emprunts à Horace et à Virgile : B\nn
Je ne serais pas étonné que ce vers, tiré d'un fragment des satires de
Varron :
Fenti
Phrenetici septentrionum filii.
lui eût inspiré ce beau passage :
Le plus terrible des enfants Que le Nord eût porté jusque-là dans ses flancs.
choix de rAcadémie ne fut ni annulé ni confirmé ; on temporisa jusqu'au moment où la mort d'un autre immortel ayant ouvert une vacance nouvelle, Boileau et La Fontaine purent entrer de front à FAcadémie, Boileau de plain pied, et La Fontaine après une année de consigne. 11 avait fait, comme on dit, son purgatoire, et Louis XIV avait bien voulu croire à sa promesse d'être sage. Nous verrons que La Fontaine n'eut que la force de promettre, et qu'il vérifia le refrain d'une de ses plus jolies ballades :
Promettre est un» et tenir est un autre.
Il est bon de remarquer que La Fontaine n'avait pas moins de soixante-trois ans lorsqu'il fut reçu académicien, et que les six premiers livres de ses fables avaient paru depuis quinze ans : de nos jours les poètes sont moins patients, à vrai dire^ les réputations risquent de passer si vite, qu'il ne serait pas prudent d'attendre, et c'est sagesse de saisir au vol le prix d'une célébrité qui peut s'évanouir du jour au lendemain, comme elle est née.
L'Académie fut une des passions de La Fontaine. L'amitié de ses confrères et son goût pour les lettres l'y attiraient : il se fit remarquer par son exactitude aux séances, où il arrivait toujours assez à temps pour toucher ses jetons de présence *. Une fois, il fut en
* Ces jetons datent du U janvier 1673. Ce furent les étrennes de Louis XIV à TÂcadémie. La somme allouée pour chaque séance était de quarante livres, qui se partageaient entre les mcmtjres présents^.
230 NOUVEAUX ESSAIS d'hISTOIRB LITTÉRAIRE.
retard (c'était sans doute ce jour où il prit le long) : le règlement était formel, toutefois, les membres présents qui savaient que cette petite recette hebdomadaire garnissait presque seule la poche de leur confrère, proposaient de laisser dormir cette fois la règle académique, mais La Fontaine fut inflexible. Ce beau trait d'héroïsme n'empêcha pas Furetière, dans ses démêlés avec F Académie, de lui lancera la tèle Tépithète de jetonnier. On sait pourquoi cet abbé lexicographe, bilieux comme tous les grammairiens réformateurs, entra en campagne contre ses confrères, et comment son opiniâtreté et ses mauvais procédés, quoiqu^il n'eût pas tort au fond, le flrent exclure de l'Académie. La Fontaine , soit distraction ou esprit de corps, ce qui est plus probable, avait mis, comme un autre, la fatale boule noire pour l'expulsion d'un . vieil ami récalcitrant; aussi Furetière le poursuivit-il avec un acharnement implacable, et dans ses piquants factums plus injurieux encore que plaisants, le bonhomme a un peu plus que sa part d'outrages. Ce fut la seule épreuve de ce genre q^u'il eut à subir, mais elle fut rude. Il ne tient pas à ce rancuneux abbé de Ghalivoix que le plus inofiènsif des hommes ne soit un monstre de perfidie. Dieu nous garde tous des ressentiments d'une défunte amitié : il n'y ^ rien de pareil pour le venin et la calomnie !
La Fontaine se trouva mêlé à un autre débat académique non moins vif, mais dans lequel ses adversaires ne manquèrent pas d'urbanité : je veux parier
du procès entre les anciens et les modernes, réveillé en pleine Académie par Ch. Perrault. Boileau en fut exaspéré aussi bien que Racine. La Fontaine se rangea de leur parti avec plus de sang*froid mais autant de décision. Ainsi les trois meilleurs arguments que le panégyriste des modernes aurait pu employer à Tappui de sa tbèse se levèrent contre lui. Le tour que prit cette querelle est vraiment singulier : les rivaux sérieux de Pantiquité se déclarèrent en sa faveur, pendant que des écrivains médiocres, plus désintéressés dans la question qu'ils ne le supposaient, proclamaient avec passion la supériorité des modernes. Saint-Sorlin avait commencé, Perrault fit une nouvelle levée de boucliers, et Lamotte*Houdart continua la» guerre. Étranges champions du progrès dans les lettres ^ que ce paradoxe a presque seul sauvés de Toubli! Au reste, la seule pièce qui intéresse encore dans le volumineux dossier de celte affaire, est l'admirable épitre de notre poète au savant Huet, alors évéque de Soissons.
Aussi longtemps que madame de La Sablière eut Tceil sur La Fontaine, on ne put guère lui reprocher que des peccadilles; mais dès qu'elle eut fermé son salon, abandonné par le marquis de La Fare, et qu'elle se fut livrée aux pratiques d'une dévotion austère, le vieil enfant qu'elle laissait sans guide profita de son indépendance, comme un écolier émancipé. Les princes de la maison de Vendôme, qui se divertissaient au Temple en véritables templiers, l'attiraient à leurs fes-
tins, et le provoquaient, par leurs eiemples, à payer un large tribut au malin. D'autres séductions entretinrent au delà du terme convenable son goût pour les plaisirs d'un autre âge. On souffre de ces faiblesses, mais on peut les rappeler, puisqu'elles ont été expiées par un repentir sincère. Pendant ces années de liberté mal employée, les duchesses de Bouillon et de Mazarin, retirées toutes deux en Angleterre, essayèrent, avec Saint-Évremout, de décider La Fontaine à faire un voyage d'outre-mer. il aurait cédé sans doule, malgré son âge et quelques inCrmités qui commençaient à déranger sa robuste santé, si une intrigue d'arrière-saison, dont M. Waickenaer, en biographe inexorable, a donné tous les détails, ne Teût retenu. Madame Ulrich abusa de son empire jusqu'à lui faire écrire de nouveaux contes. Nous voyons ici combien est vrai ce mot cruel et profond d'un moraliste moderne ^ : « Le châtiment de ceux qui ont trop aimé les femmes est de les aimer toujours. »
Heureusement une maladie sérieuse vint avertir La Fontaine que le temps était venu de se retirer des plaisirs et qu'il fallait songer à bien mourir. Jamais même au pl^s fort de ses dissipations, il n'avait manqué de respect à la religion; il la négligeait et ne l'outrageait pas. La facile morale des gens du monde au dix-septième siècle n'était pas une révolte systématique contre les principes religieux; on savait
1 If. Joubert.
qu'on vivait contre la règle, mais on n'érigeait pas le dérèglement en vertu ; les plus désordonnés se réservaient de faire un jour pénitence : le libertinage ne changeait pas de nom pour s'appeler force d'esprit et on peut dire que jamais on ne sut mieux mourir ^ Avec de pareilles dispositions rien n'est désespéré. Certes La Fontaine avait beaucoup tardé à revenir ; mais il revint complètement et avec toute la ferveur de cette piété quMl avait prise au sortir de Tadolescence pour une vocation religieuse. Racine, qui avait réparé depuis longtemps les courtes erreurs de sa jeunesse^ assistait son ami dans le cours de cette maladie et ménagea sa réconciliation avec rÉglise. Ce fut lui qui amena au chevet du malade ce vieux confesseur auquel La Fontaine proposait naïvement de répartir en aumônes le prix des exemplaires qu'un libraire devait lui abandonner sur une nouvelle édition de ses contes. Cependant le mal s'aggravait. Un jeune vicaire de Saint-Roch, Tabbé Poujet, fut chargé de mener à bonne fin la pénitence de La Fontaine : il le trouva dans les meilleures dispositions; le malade consentit à avouer et à déplorer devant une députation de l'Académie ses péchés littéraires ; il s'engagea, en outre, s'il survivait^ à ne plus traiter que des sujets de morale ou de piété, et enfin, il sacrifia aux scrupules de son directeur et de la Sor-
* C'est le temps où Boileau disait à un abbé qui trouvait le cumul des bénéfices si bon pour vivre : c Mais pour mourir, M. l'abbé ! » En effet, c'est là qu'il faut venir et û est bon d'y songer.
234 NOUYBàUX essais d'hISTOIRB LIXTÉnAIRE.
bonae une comédie en vers que le tbéèlre atteDdait et que le poète aimait comme un enfant de sa vieillesse : dernier sacriGce bien méritoire, car il ne s^accomplit pas sans regrets I Aucun doute ne s'éleva sur la sincérité de cette conversion ; La Fontaine reçut les derniers sacrements, et lorsque le bruit vint à se répandre qu'il avait cessé de vivre, on dit qu'il était mort comme un saint. Ce bruit n'était pas fondé; la santé lui revint avec la paii de Pâme, et il eut le temps de prouver, par une pratique rigoureuse des devoirs du cbrélien, sa bonne foi et son repentir. En suivant toutes les phases de cette solennelle préparation à la mort, une chose m'étonne et m'attriste : autour de ce lit d'un mourant, je vois l'Académie, le clergé, des amis en foule; mais je cherche une femme et un CIs : la distraction de La Fontaine avait-elle donc gagné tout le monde?
Lorsque l'hôte illustre et désormais chrétien de madame de f^ Sablière entrait en convalescence, celle-ci mourait aux Incurables où elle s'était retirée. A peine rétabli, La Fontaine dut quitter l'hôtel qui lui avait servi d'asile pendant vingt-deux ans; il en sortait lorsqu'il rencontra M. d'Hervarf^ qui venait lui proposer de le conduire à son hôtel de la rue Plâtrière. On connaît la réponse de La Fontaine : il y allait.
Qui d'eux aimait le mieux ?
Ce fut dans cette magniflque demeure *décorée par le pinceau de Mignard que La Fontaine passa paisible-
ment les deux années qui lui restaient à vivre : il allait encore à rÂcadémie, mais plus souvent à Téglise ; il rimait quelques psaumes, paraphrasait poétiquement le Dieê irœ, et retrouvait par instant la verve de son âge mûr pour écrire de nouvelles fables. Féne- Ion Fassociait ainsi à l'éducation du jeune duc de Bourgogne, qui paraissait fournir les sujets que le bonhomme mettait en vers avec une reconnaissance enfantine; le précepteur et son royal élève rivali* saient de soins et d'attentions délicates pour charmer le vieillard aimable qui n'avait laissé périr dans sa conversion ni la bonhomie de son caractère, ni les agréments de son esprit. Gr&ce à cette protection, à la vigilance de Familié et aux consolations de la reli* gion, il sera vrai de dire lorsqu'il fermera les yeux :
Rien ne trouble sa fin, c'est le soir d'un beau jour.
La Fontaine s'éteignit doucement après quelques mois de faiblesse extrême, le 43 février 4695, dans la soixante-*quatorzième année de son âge. Racine le vit mourir avec de sincères regrets, et Fénelon, dans sa douleur, se fit en termes exquis l'interprète de l'admiration de ses contemporains. Citons les derniers traits de cette courte oraison funèbre : « Lisez-le, .et dites si Anaeréon a su badiner avec plus de grâce;, si Horace a paré la philosophie et la morale d'ornements plus variés et plus attrayants ; si Térence a peint les mœurs des hommes avec plus de naturel et de vérité ; si Virgile, enfin, a été plus touchant et plus harmo-
nieiix. » Nous ne chercherons pas d'autre hommage à son génie : quant à son caractère voici une précieuse conCdence qui a jusquMci échappé aux biographes. M. Walckenaer nous Tenviera ^ En apprenant la mort de son vieil ami, Maucroix écrivait ces lignes touchantes : « Mon très-cher et très-lidèle ami M. de La Fontaine est mort. Nous avons été amis plus de cinquante ans^ et je remercie Dieu d^avoir conduit Tamitié extrême que je lui portais jusqu^à une assez grande vieillesse sans aucune interruption ni aucun refroidissement, pouvant dire que je l'ai toujours tendrement aimé, autant le dernier jour que le pre^ mier. Picu, par sa miséricorde, le veuille mettre dans son saint repos. C'était Tâme la plus sincère et la plus candide que j'aie jamais connue; jamais de déguisement. Je ne sais s'il a menti en sa vie. » Le vœu qu'exprime Maucroix dans sa sollicitude pour l'&me de son ami est sans doute exaucé ; car, pour apporter ici un dernier et naïf témoignage, qui d'entre nous n'a pas répété après sa garde-malade : « Dieu n'aura pas le courage de le damner, n
* Je Temprante aux mémoires de Maucroix, publiés par M. L. Paris, bibliothécaire-archiviste de la ville de Reims, p. 53, liv. II.
« Si je pouvais seulement vivre deux cents ans. il me semble que je serais une personne très admirable^ i) Ce souhait de longue durée, que formait madame de Sévigné en vue de la perfection morale qu'elle désirait atteindre, se trouve aujourd'hui réalisé pour sa mémoire : elle a conquis, sans y prétendre, une admiration qui ne s'épuise pas, et qui appelle sur son nom les hommages réservés au génie. On Faurait bien surprise et un peu alarmée, si on lui eût fait entrevoir qu'en laissant courir sa plume liberline ^ la bride sur le couy comme elle dit, sur ce papier que dévorait si rapidement sa grande écriture, elle achevait la gloire d'un siècle, illustre entre tous, et prenait place à côté des Pascal, des Molière, des La Fontaine : et cependant rien n'est plus vrai : car il ne faut pas s'y méprendre, madame de Sévigné est bien de cette race de privilégiés auxquels il sufût de se montrer tels qu'ils
^ T. ni, p. 123, édition de M. de Montmerqué. ' « Je suis tellement libertine quand j'écris, que le premier tour que je prends règne tout le long de ma lettre. » (Lettre V, p. 416.)
238 NOOVEAUl ESSAIS D'HISTOlftB LITTÉRAIRE*
sont^ et qui marquent naturellement Tempreinte de leur supériorité dans des œuvres inimitables. La correspondance de madame de Sévigné est de même titre que les Provinciales, les Fables et les Femmes savantes f et ce titre c'est la perfection dans un genre donné. On se récrie parce qu'ici la gloire n'a pas coûté d'efforts. Eb^ qu'importe 1 elle n'en est pas de moindre valeur : c'est une bonne fortune sans doute, mais il n'y a ni dol ni surprise, la possession est légitime. Laissons les étrangers nous envier cet accident impérissable; pour nous, jouissons-en chèrement comme d'un bien qui pouvait nous échapper. Voyons, en effet, quel concours de faits contingents était nécessaire à la production et la conservation de cette correspondance. Avant tout, il fallait qne la Providence fit naître de noble race et dans une maison opulente une enfant merveilleusement douée des dons de l'esprit et du cœur; que la culture de cet esprit supérieur fût complète, et qu'il échappât, malgré l'entourage, à la contagion du pédantisme et de l'afféterie; qu'un veuvage survînt, après quelques années d'une union féconde, et que, par un double miracle, pour l'époque, ce veuvage fût opiniâtre et chaste. Ce n'est pas tout : une séparation cruelle devait faire naître le besoin d'épancher et de transmettre des sentiments devenus plus vifs par cette séparation même. 11 fallait encore que l'ambition littéraire n'arrivât pas avec la conscience du talent^ car si madame de Sévigné eût donné la moindre distraction à son
MàDàMB de SÉVIGMÉ. 239
cœur^ le moindre détour à son esprit, en regfardant du coin de rœil la postérité^ le charme était rompu. Nous avions un auteur de plus, écrivant d'agréables mémoires, plus ou moins mensongers (nous en avons déjà tant) ; mais la femme du monde , avec Tentrain de son intarissable enjouement, mais la mère et Fimpétuosité de sa tendresse nous étaient ravies. Ainsi le désintéressement de toute gloire était la condition de rimmortalité ! Voyez encore ; ces feuilles légères, couvertes par de rapides improvisations, soumises aux caprices des courriers, exposées aux infidélités du cabinet noir, monstre nouvellement né dans Tombre, et doDt heureusement on ne se défiait pas, à la né- ' gligence de ceux qui les reçoivent, parfois à la curiosité indiscrète du voisinage, qui peut les égarer après eu avoir passé son envie ; tous ces jeux de l'espri*, toutes ces tendresses du cœur fixés sur une matière fragile, combien de périls devaient-ils traverser pour ne pas périr sur la roule de Tavenir? Mais enfin nous les tenons, et Dieu en soit loué, car ce nW rien de moins qu'un chef-d'œuvre. Aussi n'est-ce pas sans raison que l'Académie française proposait, il y a quelques années, dans ses concours, l'éloge de madame de Sévigné , que devait suivre celui de Pascal , et c^ue nous rencontrons aujourd'hui deux historiens sérieux qui ont lutté de zèle et d'érudition pour nous faire connaître, dans tous leurs détails, la vie et les écrits de cette femme immortelle*.
^ On sait qfie le prix a été décerné à madame A. Tasta. Les deilx liis«
Rien ne nous empêche maintenant de crayonner après tant d'autres la figure de madame de Sévigné : MM. Walckenaer et Aubenas nous en donnent le prétexte et les moyens, et nous pouvons d'ailleurs appor-
toriens auxquels je fais allusion sont MM.Walckenaer et Aubenas. M, Aubenas a fait simplement ce que les Latins appellent un juste Tolome, juttum volumen *. 11 traite son sujet sans digression, avec ordre et pro^ portion. Madame de Sévigné domine tout Touvrage et les personnages secondaires ne paraissent et n'agissent que dans leur rapports réels avec l'héroïne. Nous n'avons remarqué dans cet ensemble ni lacunes regret* tables, ni super fétations. Ajoutons que l'auteur est un homme d'esprit qui écrit élégamment, de sorte que son livre ne cesse pas d'intéresser et de plaire. Historien sincère, H. Aubenas ne dissimule pas, et il justifie la vive sympathie que lui inspire madame de Sévigné. Quelquefois il plaide, mais il a à repousser d'injustes attaques» et de plus il démontre ses assertions par raisonnement et pièces de conviction.
Walckenaer a un dessein plus étendu. La complication même du titre de l'ouvrage ne montre pas toute la portée des projets de l'auteur. Ce qu'il nous donne, ce sont des âîémoiret dans le sens érudit et académique touchant madame de Sévigné et sur son époque. Or, cette époque, qui embrasse la régence d'Anne d'Autriche ou plutôt le règne entier de Mazarin et la meilleure partie du règne personnel de Louis XIY, ayant plus d'importance que madame de Sévigné, l'histoire surmonte et noie, pour ainsi dire, la biographie. On le sait, les ouvrages du savant polygraphe ont souvent quelque chose de cyclopéen par la masse et aussi par le défaut de ciment. Ces blocs dégrossis, il est vrai, et même ciselés par endroits, mais seulement juita-posés, donnent au tout un aspect plus imposant que régulier. Malgré ces réserves sur la méthode de coteposition familière à l'auteur, et sensible surtout dans la partie de son ouvrage que nous avons sous les yeux, nous aimons à reconnaître que M. Walckenaer est ici, comme toujours, exact et consciencieux, et nous dirons volontiers qu'en écrivant ces cliapitres historiques sous l'invocation de madame de Sévigné, il a su, dans l'occasion, donner à son style du trait et de 1 élégance.
* u Un volume bien rempli. » Madame de Sévigné a employé cette expression à la fin d'une de ses plus longues lettres. « Cette lettre, dit-elle, est devenue an juste volume^ » Tom. 11, pag. 273. On voit qu'elle n'avait pas oubliéjson latin.
1er dans cette esquisse quelques souvenirs d'un commerce assidu. Laissons de côlé les détails d'une généalogie glorieuse, qui nous montre parmi les aïeux de Marie de Chantai une foule de braves gentilshommes^ et, ce qui vaut mieux, une sainte. Madame de Sévigiié y trouvait de bons exemples sans en tirer vanité. C'est d'elle seule que nous voulons parler. Orpheline, à cinq ans, Marie de Rabutin Chantai fut d'abord confiée aux soins de son aïeul maternel, dont la mort la fit bientôt passer sous la tutelle d'un excellent oncle, le boi abbé de Coulanges, qui gouverna avec une tendresse presque paternelle la fortune et l'éducation do sa nièce. Il sut augmenter au profit de sa pupille un bien déjà considérable, et il orna son esprit de connaissances solides et variées. Elle eut plus tard pour maîtres Chapelain et Ménage qui lui apprirent, à l'envi l'un de l'autre, Tespagnol, l'italien, le latin, peutêtre même un peu de grec. On sait que Ménage aimait à endoctriner les jeunes filles et qu'il était sujet à s^éprendre de ses élèves : ses madrigaux pour mademoiselle de La Vergue et ses lettres àMarie de Chantai en font foi. Pour ma part, je n'aime guère (M. Walckenaer paraît d'un autre avis, mais M. Âubenas abonde dans raon sens*), ce pédagogue qui fait le dameret en débitant son latin, et j'admire la bonne âme de ces
1 M. Aubenas dit spirituellement à ce propos : « Ménage était arrivé d'Angers, sa patrie, avec un assez bon bagage de latin et de grec, et une lieureuse vocation pour le pédantisme qui tint tout ce qu*elle avait promis. » Pag* 42.
242 MOuvEAUi ESSAIS b'histoire littéraire.
belles jeunes filles qui lui conservent leur amitié* Voyez-Yous d^ici ce juré peseur de syllabes, cet ioqoisiteur d'élymologies, s'adonisant auprès de Jolie d'Aogennes, de Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, et deJMarie Rabutin Chantai, et qui prépare galamment pour la cour et la ville la marquise de Montausier, la comtesse de La Fayette et la marquise de Sévigné, c'est-à-dire ce que le dix*septième siècle nous offre de plus digne, de plus tendre , de plus spirituel, parmi tant de femmes dont on remarquait Tespritet la beauté. Heureux pédant 1 Mais il payera quelque jour les torts de sa galanterie empesée, car Molière n'est pas loin, il le surveille^ et il tirera de sapbfsionomie quelques-uns des traits dont il peindra Vadius. Le bon Chapelain fut plus circonspect; il avait plusde conscience que d'imagination^ et le feu qui prenaitsi difficilement à son cerveau rétif ne lui échauffa jamais le cœur. Son élève lui sut gré de ses leçons, et Ton aima au point d'élre blessée au vif des épigrammesde Boileau. Quant à Ménage^ elle se fit un jeudedécourager sa passion à force de confiance et de familiarité: elle le fourrait intrépidement dans son carrosse, bien assurée qu'on ne médirait pas de ces tête•à-téte^
A vingt ans, Marie de Rabutin devint, par son mariage, marquise de Sévigné. On pouvait mieux rencontrer. Le marquis était spirituel et brave, mais
* Nous voyons encore qu'elle s'amusait à ses dépens : « Le père Bouhours et Ménage s'arrachent les yeux et nous divertissent. » Tom. 1V> pag. 466.
HADAUE DE 8ÉVIGKÉ. 243
évap(»ré, dissipateur, querelleur, libertin : les grâces de sa jeune épouse ne purent le fixer, Ninon Tentraina. Ninon devait se trouver souvent sur la route de madame de Sévigné : elle lui débaucha d'abord son mari: vingt ans après elle dérangea son fils, et après vingt autres années, dit-on, son petit-fils : dangereuse et incurable beauté qui corrompt trois générations dans la même famille, pour la douleur de la plus vertueuse des épouses, de la pins tendre des mères. Ma* dame de Sévigné aimait ce jeune et infidèle mari, mais son cœur était navré. L'épée du chevalier d'Albret lui procura le veuvage. Il faut dire comment * : Le 4 février 4654 , en pleinp Fronde, le marquis et le chevalier se rencontrèrent derrière Picpus : comme le sujet de la querelle n'était point grave (il s'agissait d'une maîtresse banale et de propos que désavouait le mar-quis), les deux champions commencèrent par s'embrasser. Mais, étant venus sur le terrain, ils jugèrent convenable de croiser le fer. Quelles mœurs ! et combien^ grâce à Dieu, nous sommes éloignés de ces meurtres par raffinement du point d'honneur. Sévigné porta quelques bottes à son adversaire, puis il s'enferra étourdiment dans l'épée de d'Âlbret qui le traversa de part en part* Le lendemain Sévigné mourut. Sa femme accomplissait ce jour-là même sa vingtcinquième année.
^ Voyez sur ce duel les curieux Mémoires de Conrart, édlt. par M. de Monmerqué. Collect. de Pelitot. 11 est à désirer que quelque habile homme explore de nouveau les manuscrits de Conrart conservas à l'Arsenal.
La Fronde , qui à son début enrôla tant de d'esprit, entraîna toute la famille des Sévigné, alliée au coadjuteur. Renaud de Sévigné commandait le régiment, organisé au pelit archevêché, et ce fut lui qui reçut en cette qualité la première aux CorinlhienSj qui ne fut pas la seule, car les frondeurs n'étaient pas heureux hors de Tenceinte de leurs murailles. Le marquis fit cause commune avec son oncle, et on peut penser sans témérité que madame de Sévigné, entraînée par l'exemple, dut décocher quelques épigrammes contre le Mazarin. Mais sa part dans cette petite guerre n'est pas assez considérable pour qu'on fasse d'elle le pivot de tous les événements. C'est en cela que M. Walckenaer nous parait avoir manqué de discrétion, quoique, à vrai dire, ses récils soient animés et intéressants et que ses Mémoires se fassent lire encore après ceux du cardinal de Retz. Madame de Sévigné fut janséniste comme elle était frondeuse, par affection de famille : les Arnauld étaient liés avec les Sévigné. Serait-on autorisé par cette rencontre à grouper autour de son nom toute l'histoire de Port-Royal? M. Sainte-Beuve ne s'en est pas avisé.
Veuve à vingt-cinq ans, que fera-t-elle de son veuvage, de cette liberté inattendue qu'elle retrouve à un âge où il est si facile d'en abuser et de la reperdre? Elle est jeune, elle est belle, elle est maîtresse d'une fortune un peu compromise, il est vrai, par les prodigalités de son mari, mais considérable encore, et bientôt rassise par la providence du bon abbé de Cou-
langes. Les prétendants ne devaient pas manquer et moins encore les amants. Madame de Sévigné n'est pas d'humeur à pleurer longtemps, quoiqu'elle aime à pleurer souvent ^ Son amie, madame de La Fayette, lui a dit : « Vous paraissez née pour les plaisirs, et il semble qu'ils soient faits pour vous : la joie est Fétat véritable de votre âme, et le chagrin vous est plus contraire qu'à qui que ce soit ^. » 11 arriva sans doute comme pour la Jeune Veuve du fabuliste :
On fait an peu de bruit et puis on se 6onsole : Sur les ailes du temps la tristesse s'envole, Le temps ramène les plaisirs.
Madame de Sévigné était trop sincère pour faire beaucoup de bruit à l'occasion d'une perte où elle gagnait le repos : « L'affliction^ comme dit quelque part * La Fontaine, pour un autre veuvage, fut d'abord plus forte que le souvenir des torts du défunt, et le temps fut plus fort que l'affliction. » Elle ne tarda pas donc pas à être, sinon consolée, au moins abordable. La sérénité de son front ramena les courtisans de sa beauté. M. Walckenaer en a donné la liste, qu'il a peut-être trop chargée. Contentons-nous d'en citer deux dont les poursuites furent sérieuses : Bussy- Rabutin , qui avait négligé d'épouser sa cousine,
1 Elle disait à sa fille : « Vous pleurâtes, ma très chère, et c'est une affaire pour vous. Ce n'est pas la même chose pour moi : c'est mon tempérament. » (Tom.V, p. 87.)
« Portrait de madame de Sévigné.
» Psyché, 1. II.
246 NOUVEAUX ESSAIS d'histoirb littéraire.
quoique rien ne s'opposât à cette alliance, se mit à Taimer aussitôt qu'elle fut mariée; il l'était aussi; mais ce ))ersonnage n'était rien moins que scrupuleux. Le mariage n'avait pas été un frein, le veu- Tage fut un aiguillon. Bussj perdait son temps, quoique ses entretiens fussent agréables et recherchés : madame de Sévigné ne voyait pas les vices du cœur sous les agréments de l'esprit, et elle ne fut pas même éclairée lorsque son cousin se fut doublement trabi. Bussy, las d'attendre un prêt dont quelques formalités retardaient la conclusion, ne tint aucun compte de la bonne volonté de madame de Sévigné et partit courroucé contre elle. Ce n'est pas tout, il composa, pour son Histoire amoureuse des GauleSf un portrait satirique de sa cousine, et ce portrait, qui avait couru manuscrit, avec ou sans l'aveu du coupable, parut dans le livre imprimé, mais au mépris d'un engagement formel. Lorsque le calomniateur fut puni par où il avait péché, et que son livre l'eut précipité dans une de ces disgrâces dont on ne se relève jamais, parce que la considération a péri en même temps que la faveur, madame de Sévigné, qui avait cruellement ressenti l'outrage, fut assez bonne pour pardonner, et elle oublia si bien qu'elle put retrouver son enjouement dans sa correspondance avec le perfide qui l'avait diffamée. Le second poursuivant, plus redoutable encore parce qu'il était plus aimable, fut le surintendant Fouquet , qu'entouraient alors tous les prestiges de la faveur, de l'opulence et du mérite per-
MADAME DE SÉVIONÉ. 247
sonnel. C'est sans doute aux souvenirs des dangers qu'elle courut dans ce commerce plein de séduction qu'il faut rapporter ce qu'elle disait plus tard : t II y a des moments où Ton admire qu'on ail pu s'approcher à 900 lieues du Cap! » Il restait sans doute beaucoup à faire pour y toucher, mais on était près-» qu'à moitié chemin : les conseils et les exemples ne lui manquaient pas pour aller jusqu'au bout. Lorsque Fouquet fut arrêté, madame de Sévigné ne dissimula pas sa douleur, et quand on sut que des lettres écrites de sa main se trouvaient dans la cassette mystérieuse où le surintendant avait renfermé les liasses de sa correspondance amoureuse, le soupçon fut permis. Combien de belles pécheresses espérèrent, un instant, que cette vertu, qui leur portait ombrage, allait être convaincue d'hypocrisie! Il n'en fut rien : madame de Sévigné, par une glorieuse exception, faisait mentir le vers de Boileau *. Pourquoi cela? C'est que la jeune veuve était mère et que sa tendresse la protégeait contre l'amour. Nous avons sur ce point son propre aveu, lorsqu'elle dit à sa fille : « Je ne sais de quoi votre amitié m'a gardée, mais quand ce serait de l'eau et du feu, elle ne me serait pas plus chère. )> Après le procès de Fouquet, délivrée des angoisses de l'amitié qui avaient distrait sa tendresse maternelle,
' Jamais snrlntendant ne trouva de craellea.
Il faut ajouter mademoiselle de La Vallière ; mais elle avait d*aulres raisons.
madame de Sévigné songea à produire dans le monde ses enfants sur lesquels elle avait concentré toutes ses affections. Ce fut sur ce pied-là qu'elle s'établit. Elle s'abrita derrière la beauté de sa fille, et c'est avec raison qu'elle lui disait plus tard : « Je vous aurais cachée, si j'avais voulu être aimée. » Cependant madame de Sévigné n'avait rien perdu des agréments de sa jeunesse, et même elle avoue, longtemps après le mariage de sa fille, qu'elle est « d'une taille si merveilleuse qu'elle ne conçoit pas que cela puisse changer, et pour son visage cela est ridicule d'être encore comme il est ^. » Ainsi Benserade n'était que juste lorsqu'il nous montre madame de Sévigné '
Se lassant aussi peu d'être sage que belle.
Toutefois, lorsqu'il fut bien avéré qu'elle était exclasivement mère, la galanterie se le tint pour dit. La jeune veuve n'eut plus à détourner d'avances honorables, ni à repousser d'hommages injurieux. Entre elle et le monde, il ne fut plus question que de sa fille. C'était le chemin de son coeur, et elle n'avait d'amis que les admirateurs de ses enfants. Au reste, l'admiration était générale pour ce couple gracieux, et même on ne voyait pas d'hyperbole à comparer madame de Sévigné entre son fils et sa fille, à Latone escortée de Diane et d'Apollon.
Comme il y a des gens pour avancer et pour sou-
* T. IV, p. 266.
tenir toutes les opinions, on a dit que madame de Sévigné n'aimait pas sa fille. Ceci nous semble le sublime du paradoxe impertinent. Ehl comment madame de Sévigné n'aurait-elle pas aimé sa fille? née avec un cœur tendre, ce cœur avait été froissé par les désordres d'un mari qu'elle chérissait : veuve à vingt-cinq ans, c'est-à-dire dans un âge où le besoin d'aimer dévorerait Tàme s'il ne trouvait pas un aliment, sa vertu la garda de ces galanteries qui donnent le change à la passion, et sa prudence, d'un nouveau lien. La flamme intérieure se concentre alors dans un même foyer, et rayonne sur un même objet. N'est-ce pas assez pour donner à un sentiment unique tous les transports de la passion ? et si tout conspire à l'entour pour aviver cette flamme, si le monde répète chaque jour à cette mère éprise de sa fille qu'elle a raison d'en être fière, comment veut-on que l'imagination et le cœur, travaillant de concert, échauffés l'un par l'autre, animés par cette enivrante complicité de l'admiration publique, ne s'exaltent pas, et que le feu qu'ils attisent ne pénètre pas l'âme tout entière? Nous n'accuserons donc pas madame de Sévigné de manquer de sincérité dans l'amour maternel. Mais nous ne la tenons pas quitte de tout point ; nous lui reprocherons de manquer de mesure. Sans être janséniste comme Arnauld d'Andilly, on peut penser avec lui qu'une mère chrétienne ne doit pas aimer ainsi. « Vous êtes, lui disait-il, une jolie païenne. » Ce mot est juste et profond, et madame de Sévigné en sentit
la portée; elle eut des scrupules, mais elle ne voulait pas guérir; ce péché, c'était sa vie même, et elle ne le croyait pas mortel ; a A-t-on gagé d'être parfaite, disait-elle gaiement : si j'avais fait cette gageure, j'y aurais bien perdu mon argent ^ » Mais voici un aveu plus direct : « Cette petite circonstance d'un cœur qu'on ôte au Créateur pour le donner à la créature , me donne quelquefois de grandes agitations ^. » Du côté du monde elle se rassurait plus facilement : « Vous m'empêchez, dit-elle à sa fille, d'être ridicule. » Sa fille était si accomplie à sesyeuxl d'autres mères n'auraient pas la même excuse : « A moins d'avoir des raisons comme moi, on peut se dispenser d'avoir cet excès d'amour maternel ^. » Nous la prenons au mot sur l'aveu, et nous faisons nos réserves sur l'excuse. Au reste, nous sommes tous sujets à nous mettre hors de la règle, au moins sur quelque point, et qui n'a pas dit, une fois en sa vie, comme Danville, dans Y Ecole des Vieillard$ : a Mais moi, c'est autre chose 1 »
Cette beauté que Bussy, peu flatteur par nature» avait proclamée « la plus jolie fille de France » et La Fontaine, « toute belle, à son indifférence près, »
* Tom. Il, pag. 90.
* Tom. III, pag. 177. Elle dit ailleurs^ à propos de cette etcessiTe tendresse : « C'est ce qu'il faudrait avoir pour Dieu, si Ton faisait son devoir. » Tom. I, pag. 236. Et ailleurs : « Je vous aime comme il faudrait aimer son salut. » Tom. IV, pag. 302.
* Tom. IV, pag. 69.
MADAME DE SÉYIGMÉ. 251
mademoiselle de Sévigné est arrivée à l'âge d^étre mariée; elle a brillé dans ces fêtes dont Timage électrisait la vieillesse de Voltaire ^ ; elle y avait dansé avec une grâce qui tirait des larmes des yeux de sa mère; Benserade s'était surpassé dans les madrigaux qu'il composait pour elle. Enfin il n'était brait que de son esprit et de ses charmes : de plus, madame de Sévigné devait compter cent mille écQs avant la signature du contrat. Cependant les prétendants ne se pressent pas , on n'arrive pas des quatre coins du monde pour disputer ce trésor à sa mère. Qu'est-ce à dire? L'admiration aurait-eile produit les effets de la crainte ? Madame de Sévigné s'étonne, mais enfin elle peut choisir eptre plusieurs partis dont les avantages se balancent, et sa préférence s'arrête sur le comte de Adbémar de Grignan, de noble race provençale, dont l6 blason remonte avec honneur jusqu'aux croisades. M. de Grignan était homme de mérite, déjà éprouvé dans d'importants emplois, il paraissait réservé à une plus haute fortune ; si ses grandies manières l'avaient, dans sa jeunesse, incliné è une négligence voisine du désordre, te temps <}ui mûrit les bons esprits, devait avoir réduit sa prodigalité aux termes d'une générosité chevaleresque; de plus, l'expérience de deux mariages antérieurs l'avait suffisamment exercé a la pratique des vertus domes-
^ Quels plaisirs quand vos jours, marqués par vos conquêtes, S'embellissaient encore àTéclat de vos fêtes.... etc.
Volt. U Ru$se à Paris,
tiques. En somme, il n'avait contre lui que son aptitude au veuvage, qu'on pouvait croire épuisée, et qui était balancée par la perspective d'un brillant avenir dans Tarmée ou dans les affaires.
Nous touchons à l'événement décisif qui renferme la destinée à venir de madame de Sévigné. Un an après son mariage, M. de Grignan fut appelé à exercer les fonctions de gouverneur de la Provence, sous le titre de lieutenant général du roi» à la place du duc de Vendôme, trop jeune alors, et plus tard trop ami des plaisirs et de la guerre pour résider dans son gouvernement. Il n'y avait pas à hésiter, car c'était une brillante fortune que cet emploi ; nous n'avons rien, dans notre régime administratif, qui puisse donner une idée de ces vice-royautés de l'ancienne monarchie : un gouverneur de province tenait de la délégation royale un éclat et une autorité qui compensaient, pour la noblesse, l'indépendance de la grande féodalité. M. de Grignan allait entraîner sa femme à TaU" tre bout de la France, et arracher cruellement la fille à sa mère. Toutefois, une grossesse commencée ajourna cette douloureuse séparation, mais enfin il fallut s y résoudre. Née le 25 février -1626, veuve le 5 février ^65^, madame de Sévigné se sépara de sa fille le 5 février 167^1 . Ainsi le sort qui avait déjà placé sur le même jour sa naissance et son veuvage, amenait encore à la même date, après un intervalle de vingt années, la crise principale de sa vie. Épreuve déchirante I mais la gloire était à ce prix.
11 faut lire dans madame de Sévigné Texpression de ses angoisses maternelles. Tout d'abord « elle a senti de vingt lieues cet éloignement cruel comme elle sentirait un changement de climat. » L^idée des périls de ce voyage lointain efface bientôt les douleurs de la séparation; elle ne voit plus que le pont d^ Avignon, les hauteurs de Tarare et la rapidité du Rhône. Lorsque madame de Grignan est arrivée dans son gouvernement, il y a bien quelque dédommagement, car les bannières se déploient en son honneur, le ca« non gronde, les hommages pleuvent de toutes parts; Aix et Marseille rivalisent de galanterie. Mais le premier bruit s'apaise, les alarmes recommencent; sans parler de la pesanteur de Tabsence ', il faut encore « porter Tépouvantable inquiétude qu'on a d'une santé si chère; » ou a mal à la poitrine de sa fille, puis on s'écrie à la nouvelle d'une grossesse : « Que votre ventre me pèse, ma chère petite ' 1 » Comme on plaint cette pauvre mère à la merci de tous les caprices de son imagination, car pour un cœur tel que le sien « toutes les tristesses de tempérament sont des pressentiments, tous les songes sont des présages, toutes les précautions sont des avertissements, enfin c'est une douleur sans fin '. » Aussi n^a-t-elle pas d'autre pensée que de se rapprocher de sa fille, et de précipiter dans cette espérance, suivant l'énergique
i « Je connais la pesanteur de votre absence. » Tom. V; p. 25. s Tom. U, pag^224. 3 Tom. II, page 49
expression qu'elle emploie , les restes de sa vie : « je prèle la main aux jours pour aller plus vite, et je consens de tout mon cœur à leur rapidité jusqu'à ce que nous soyons ensemble \ » Heureusement, madame de Sévigné peut écrire. Quelle consolation ! et sa fille sait répondre. Quelle joiel Ces lettres qui vien-* nent d'Âix, de Marseille ou de Grignan sont de véritables événements. Aussi comme elles sont atten* dues ! « Vous voyez assurément, dit-elle à sa fille ^ tout le manège que je fais quand j'attends vos lettres; je tourne autour du petit pont: je sors de Vhumeur de ma fille, et je regarde par Vhumeur de ma mère ^ si La Beaume ne revient point; et puis je remonte et reviens metlre mon nez au bout de l'allée qui donne sur le petit pont. » Et lorsqu'elle tient enfin une de ces lettres, c'est bien un autre manège : elle ne la lit pas, de peur de l'avoir lue; et lorsqu'elle l'a lue et relue, elle la relit encore; et ce bienheureux papier règne sans partage jusqu'à ce qu'un nouveau courrier vienne le supplanter.
Disons toute la vérité. Madame de Sévigné a outré la passion, et elle n'a pas atteint F héroïsme dans l'a^ mour maternel : elle ne sut pas voir que le mariage de sa fille créait pour toutes deux une situation nouvelle; que madame de Grignan n'était plus tout à fait ma* demoiselle de Sévigné^ qu'elle devait à son époux la meilleure part de sa tendresse, que le devoir d'une
* Tom. V, piigeOS.
' Ces humeurs sont des noms donnés aux allées du parc des Rochers.
mère était , je ne dis pas d'étouffer , mais de contenir son amour, et, par le plus noble des sacrifices , de paraître s'oublier. 11 n'en fut rien : madame de Sévigoé continua de faire la cour à sa fille lorsqu'elle fut mariée, et si M. de Grignan se fut établi sur le même pied, la guerre était allumée. M. de Grignan évila par sa prudence les démêlés d'une rivalité dangereuse; mais la position n'en était pas moins fausse, et madame de Grignan, placée entre les exigences de sa mère et les droits de son mari, dut souvent eu être embarrassée. On peut croire qu^elle en souffrit, et il est certain que, pour sa part, elle s'arrangea de manière à ne pas devenir incommode par excès de sensibilité. Quand elle eut une fille, elle prit le parti de l'aimer modérément, si même ellel'aima jamais, car sa mère luï disait à ce propos : « Tâtez^ tàlez un peu de l'amour maternel : on doit le trouver assez salé quand c'est un choix du cœur, et que ce choix regarde une créature aimable ^. »
Il convient de dire quelques mots de cette fille idolâtrée. Mademoiselle de Sévigné fut tout d'abord une enfant pétrie de grâces et d'esprit avant de devenir une femme véritablement distinguée par la culture de son intelligence et par sa beauté. Le tort de madame de Sévigné fut de le lui dire de trop bonne heure et trop souvent. S'étant mise à Tadorer pour se préserver de toute autre passion, elle fit de sa tendresse un culte,
» Vol,V,pag. 142.
et de Tobjet de sa passion une idole. L^aimable enfant se laissa faire, et grandit sans s'émouvoir au milieu de ces prévenances et de ces flatteries. L'amour filial se développe par un mélangé de sévérité et de douceur qui fait sentir Tautorité; la crainte respectueuse est au fond, et elle engendre Taffectioa sous les formes de Tobéissance. Si on habitue Tenfaace à ne rien souffrir, à ne rien désirer longtemps, on la dispose a compter sur des hommages qu'elle reçoit sans plaisir. Trop sûre de sa mère mademoiselle de Sévigné n'eut pas ces effrois salutaires, ces cruelles petites douleurs qui sont les premiers aiguillons du cœur, et elle prit sous les baisers de sa mère une habitude de dignité froide qui passa pour de la fierté dédaigneuse. Sa contenance réservée et quelque peu altière semblait imposer les hommages comme un tribut^ et les recevoir comme une dette. Elle détournait par-là ceux qui auraient été les plus précieux, et il u y a guère que sa mère qu'elle n'ait pas découragée.
J avoue que madame de Sévigné me parait avoir beaucoup mieux entendu son rôle de mère avec son iils. Elle en fit un jeune homme parfaitement aimable, et elle compta peu sur lui pour élever leur niaisoD, car elle reconnut que son caractère n'était pas d'une trempe assez forte pour le soutenir et le pousser dans les affaires. Elle le peint tout entier d'un trait : a Quand il se divertit, tout est bien. » On se plait à la voir entrer dans les faiblesses de ce fils, non pas adoré, mais tendrement aimé, pour l'en faire sortir
MABAHE DE SÉVIGNÉ. 257
par une voie honorable et douce. Le jeune marquis de Sévigné, ami du plaisir et homme de goût, eut ses premiers succès auprès de La Ghampmeslé dans la société des petit Racine et des petit Despréaux, sa mère les appelle ainsi, jeunes alors et convenablement dissipés ; Ninon voulut le mettre en honneur par un de ses caprices si enviés; mais le caprice passé, elle lui fit tort par ses plaisanteries indiscrètes. Après ces bonnes fortunes, il alla faire preuve de bravoure à la guerre, et il s'y distingua sans avancer. Insouciant sur les honneurs pourvu qu'il s'amusât, il finit par trouver un peu long le temps de son noviciat dans le guidonnage, et il le dit assez galment : « Toujours guidon, guidon éternel, guidon à barbe grise 1 Oh ! le ridicule nom de charge quand on le porte depuis cinq ans! » Madame de Sévigné ne s'affligeait pas trop de ce mécompte, et voici en quels termes elle s'explique : « Mon fils est bien affligé de ne pouvoir sortir de ce malheureux guidonnage ; mais il doit compren* dre qu'il y a des gens présents et pressants qu'on a sur les bras, à qui l'on doit des récompenses, et qu'on préférera toujours à un absent qu'on croit placé et qui ne fait simplement que s'ennuyer dans une longue subalternité. » Le marquis de Sévigné attendit vainement le prix de ses services; on paya sa bravoure en éloges, et ce fut à grand' peine qu'il échangea le guidonnage contre le grade de lieutenant de roi. Il en prit bravement son parti. Désabusé de bonne heure de la vanité des plaisirs et des chimères de Tambition, il
viiU cbarmer par les agréments de sou esprit la so^ lilude de sa mère, se rangea dans le mariage^ fit ud |ieu de littérature \ tourna à la piété et se coDlenta d'être un honnête homme généralement aimé et justement considéré. A tout prendre^ il y a de pires con^ dilions.
Mais revenons à madame de Grignan et à sa mère, si malheureuse de son éloignement. Elles se revirent souvent et longtemps ; mais ces rapprocbemenls si débirés, si impatiemment attendus, ne tenaient pas tout ce qu'on s'en était promis. H y a à cela une raison générale : c'est que Timagination était en jeu et que la réalité n'a jamais la perfection de l'idéal ; le cœur rêve au-delà de ce qu'il éprouve, de sorte qu^ après les premiers transports, il y a toujours un peu de désencbantement. Madame de Sévigné, la plume en main, exaltait son amour en l'exprimant; sa fille elle-même parvenait à s'échauffer et à brûler le papier : lorsqu'elles étaient réunies, les soins de la vie réelle vc' naienlà la traverse; les entretiens même n'étaient pas aussi favorables aux épancbements, aux fusées de tendresse que la correspondance. D'ailleurs madame de Sévigné voulait toujours être inquiète de quelque chose; c'était un besoin de son cœur; à la moindre
* On a du marquis de Sévigné un mémoire sur un passage d'Horace qu'il comprenait autrement que Dacier. L'érudit et l'homme da monde étaient à côté du véritable sens, que Dumarsais a fait prévaloir. Le passage en litige est le vers de l'art poétique : Difficile e$t proprie communia dicere.
MADAME DE SEVICNÉ. 259
altécalioiidu visage de sa fille, il lui fallait qu'elle ïùl malade : celle-ci s'obstinait o se bien porter; c'était dissimijdation. Un air de tristesse annonçait les regrets d'un mari absent ou des honneurs de gouvernante. Votre mère ne vous suffit-elle plus? Et sur ce texte milles tendres reproches, puis des pleurs en abondance. Madame de Sévigné laisse deviner ces obsessions et ces petits démêlés. Écoutons-la : « Il y a des gens, dit-elle à sa fille, qui m'ont voulu faire croire que l'excès de mon amitié vous incommodait; que cette grande attention à découvrir des volontés, qui naturellement devenaient les miennes, vous faisait assurément une grande fadeur et un grand dégoût'. » Certes ces gens-là étaient fort impertinents, mais bien près de rencontrer juste. Tant de prévenances n'amenaient pas le dégoût, le mot est trop rude ; mais elles pouvaient être gênantes. Au reste, ces légers nuages sont un bien faible argument pour ceux qui représentent la mère et la fille en hostilité ouverte lorsqu'elles sont ensemble : nous ne voyons là que les incidents inséparables d'une affection sincère des deux parts, excessive d'un côté. Madame de Sévigné, qui apportait beaucoup dans la communauté, prétendait quelquefois à recevoir en raibon de sa mise. C'était trop vouloir, et souvent elle le comprenait; car toute bonne et toujours sensée, hormis le chapitre de sa fille, elle s'accuse, sauf à ne pas se corriger : « Il n'est
^ Toio* ni, page 288.
260 KOUVEAUl ESSAIS d'hISTOIRE LITTÉRAIRE.
pas juste, disait-elle, de juger de vous par moi : celle mesure est téméraire \ » Et plus clairement encore: « Mes délicatesses, et les mesures que je prends sur moi, ont donné quelquefois du désagrément à mon amitié ^. » Comment se bouder longtemps après de pareils aveux ? Concluons donc que madame de Sévigné et sa fille faisaient bon et même excellent ménage; mais elles faisaient ménage. Tenons-nous-en à ce mot qui n'envenime rien et qui n'a pas besoin de commentaire.
On se laisse aller volontiers à sonder ces âmes d'élile où les défauts mêmes ne sont qu'une sorte d'intempérance dans le bien* Telle est madame de Sévigoé, quand on apprécie de sang-froid son idolâtrie pour madame de Grigoan. Mais il y a d'autres aspects qui nous la montrent tout ensemble pleine de générosilc et de mesure, et qui permettent de la louer sans restriction. Le plus chagrin des moralistes, le duc de La Rochefoucauld, disait qu'elle « contentait son idée de l'amitié avec circonstances et dépendances, » et ce n'est pas seulement parce qu'elle venait assidûment charmer ses souffrances et celles de madame de La Fayette, mais parce que sa vie tout entière attestait la constance et le désintéressement de ses affections. On sait avec quelle ardeur elle embrassa la disgrâce de Fouquet, au péril même de sa réputation, et ses alarmes pendant le procès du surintendant; dont elle a
* Tom. II. page 10|.
* Tom. m, page 133.
raconté tous les incidents dans ses lettres à M. de Pomponne. Celui-ci fournit plus tard matière à la même vertu, et lorsqu^il cessa d'être ministre, madame de Sévigné qui « avait fait ses preuves de générosité sur le sujet des disgraciés ^ » n'hésita pas à dire haute* ment ce que sa conduite sut bien prouver et ce que garantissait son cœur : « Le malheur ne me chassera pas de cette maison. » Son affection pour MM. de Port-Royal, si souvent persécutés, ne se démentit jamais, et elle témoigna au cardinal de Retz le même dévouement. L'auteur des Maximes , autre débris de la Fronde, eut une égale part à son amitié.
Cette constance dans des affections que d'autres auraient sacrifiées ou dissimulées par politique, ne permit pas à madame de Sévigné d'entrer fort avant dans la faveur royale. Le rôle de courtisan ne convenait pas à son humeur; elle ne dissimule pas combien ces adorateurs de la fortune lui semblent peu dignes d'estime, et il n'y a nulle part de plus cruel sarcasme contre eux que cet éloge qu'elle fait, je crois, du duc de LaFeuillade : « C'est le moins lâche et le moius bas courtisan que j'aie jamais vu ^. » Elle ne paraissait guère à la cour que pour y servir les intérêts de son gendre et y recueillir sur d'augustes lèvres des éloges de sa fille, fidèlement renvoyés h leur adresse : on ne voit pas qu'elle ait été tentée de s'y établir, ni
* Tom. I, page 128.
* Tom. IV, page 42.
qu'on ait essayé de faire violence à ses goûts. OnTestimait assez pour croire que ia Fronde avait laissé des traces dans son esprit et Fouquet dans son cœur : c'était trop pour un lieu où Ton n'aïmait que des hommages sans réserve ; au reste, on devinait le fond de sa pensée, et en cela on voyait plus clair que les critiques et les historiens qui la croient complètement séduite parce qu'elle est sincèrement ralliée. On ua pas assez remarqué cet arrière*goût de fronderie qui persiste en présence de la royauté triomphante. Je ne sais si je m'abuse, mais je crois surprendre un sourire légèrement ironique sur les lèvres de la marquise, lorsqu'elle écrit en parlant du roi : o Le plus sur est de riionorer et de le craindre, et de nVn parler qu'avec admiration. » L'enthousiasme ne se traduirait pas ainsi par un simple conseil de prudence. Mais voici qui est plus clair, quoique toujours voilé : « La royauté, dit-elle à sa Glle, est établie au-delà de ce que vous pouvez imaginer : on ne se lève plus, on ne regarde plus personne '. » Peut-on accuser plus finement rinfatualion de la puissance qui ne daigne plus même laisser tomber ses regards sur les marches du trône. Gela est légèrement décoché, mais le trait n'en est pas moins pénétrant. Le blâme est plus explicite, il éclate tnèiue à propos de Turenne, dont le souvenir périt si vite dans les fêtes d'une cour voluptueuse: c< A quoi point la porte d'un héros a été promptementou-
» Tom. m, page 421.
bliée dans cette maison; c'est une chose scandaleuse '• » La bonne âme de madame de Sévigné ne pouvait comprendre ce rapide évanouissement de la douleur après tant de services rendus au monarque et à rÉtat.
Suivons encore celte veine délicate d'opposition, et nous verrons que les souvenirs du petit arclievèché' n'ont jamais été effacés : voici, par exemple, sur les impôts une métaphore passablement démocratique : « J'ai toujours, dit-elle, la vision d'un pressoir que l'on serre jusqu'à ce que la corde rompe*. » Ailleurs, elle raille agréablement ces bons Bretons , enchantés qu'on ait agréé les subsides qu'ils ont libéralement votés : « Nous avons percé la nue du cri de Vive le Roi. Nous avons fait des feux de joie et chanté le Te Deum, de ce que S. M. a bien voulu prendre cette somme * . » Je ne veux pas épuiser les traits de ce genre, mais je me reprocherais de ne pas citer le passage suivant, qui contient en germe un pamphlet foudroyant ; il n'y manque qu'un peu de fiel et de déclamation, mais il ne faut pas chercher ces ingrédients-là chez madame de Sévigné : « On tâche de réformer les libéralités et les pensions, et l'on reprend de vieux règlements qui couperaient tout par la moitié: je pam qu'il n'en sera rien, et que comme cela
1 Tom. ni, page 363.
* C'était le palais du coadjuleur pendant" la Fronde. ' Tom.V, pageCO.
* Tom. 111, page 200.
264 NOUVEAUX ESSAIS d'histoibe littéraire.
tombe sur nos amis les gouverneurs, lieutenants-généraux, commissaires du roi, premiers présidents et autres, on n'aura ni la hc^rdiesse ni la générosité de rien retrancher ^ »
Nous voilà bien assurés que madame de Sévigné a conservé sa liberté d'esprit au milieu de la flè^red'adulationqui régnait a ses cotés. La contredanse royale dont parle Bussy ^ n'a pas eu la puissance de la lui enlever pour toujours. Malgré la licence des mœurs, si scrupuleusement détaillée par M. Walckenaer^ et rindulgenee qui semblait Tautoriser, madame deSévigné a encore conservé le don de mépriser les femmes qui ont abusé de la galanterie; et sur ce point elle a des mots dignes du pinceau de Tacite. C'est elle qui dit, en parlant de madame de Lionne, complice des désordres de sa fille : a Je l'avais chassée depuis long' temps du nombre des mères ^. » Quelle sentencel C'est elle qui dit encore : « Le nom d'Olonne est trop difficile à purifier^; » et quand une autre femme, renommée par le scandale de sa vie ^, vient de mourir après de cruelles souffrances, elle écrit, avec un sentiment amer de pitié dédaigneuse et d'indignation con-
* Tom. IV, page 101.
* Voici ce que raconte cette méchante langue : « Un soir qwe le roi Tenait de la faire danser, s'étant remise à sa place, qui était auprès de moi : 11 faut avouer, me dit-elle, que le roi a de grandes qualités; je crois qu'il obscurcira la gloire de tous ses prédécesseurs. »
» Tom. 11, page 140.
* Tom. IV, page 80.
* La princesse de Monaco.
tenue : a La pilié qu'elle faisait n'a jamais pu obliger personne de faire son éloge ^ » Madame de Sévigné, qui était si éloignée d'être prude, avait par sa vertu sans faste mission pour maintenir les droits de la pudeur.
Petite-fllle d'une sainte, liée d'amitié avec les docteurs les plus rigoureux de rÉglise gallicane, madame de Sévigné n'eut longtemps que celle sorte de piélé séculière qui ne défend pas de concilier les pratiqués de la religion avec les plaisirs du monde. Les grandes austérités lui paraissaient une sainte folie : «3e crains, disait-elle, que celle Trappe, qui veut surpasser Thumanité, ne devienne les Pelites-Maisons ^. » Le grand Arnauld lui enseignait les abus de la fréquente communion, et elle suivait volontiers ce principe de la morale janséniste. Elle tenait encore de ses pieux amis une résignation aux décrets de la Providence, voisine du fatalisme qu'on a reproché aux théologiens de Port-Royal. Les Essais de Nicole^ qu'elle méditait et dont elle aurait voulu faire un bouillon ' pour les avaler à son aise, ne pouvaient ni triompher de son paganisme maternel ni l'amener à la dévotion ; « Vous , me demandez, disait-elle, si je suis dévote : hélas! non, dont je suis 1res fâchée ^. » La grâce n'opérait pas; elle n'était ni à Dieu ni au diable; cet état l'en-
* Tom. V, page 33 L
* Tom. U, pBgen.
• Voir la leltre du 4 novembre 1671.
♦ Tom. IV, page 332.
nUyait, et cependant elle le trouvait le plus naturel du monde : le temps de se donner entièrement à Dieu ne devait venir qu'avec la vieillesse ' ; c était un peu tard, mais il faut lui savoir gré de ne s'être jamais tourné du côté du diable, et d'ailleurs, quand il y a peu à expier, il est juste que la pénitence ne soit ni bien longue, ni bien sévère. Elle a fait de son mieux pour ne se brouiller ni avec le monde ni avec Dieu> et quand il faudra quitter le monde pour aller à Dieu, elle trouvera la route aplanie et le passage ouvert; car Dieu ne repousse que les pécheurs endurcis.
Nous ne trouverons pas madame de Sévigné moins convenable sur le chapitre de la philosophie. Bien qu'autour d'elle on se piquât d'approfondir Descartes, et que Corbinelli donnât, sur ce point, à madame de Grignan de sérieuses leçons, dont elle a profité, madame de Sévigné ne voulut l'apprendre que comme rhombre, non pas pour jouer, mais pour voir jouera Toutefois, on a dit spirituellement qu'elle en sut assez pour faire la partie de sa fllle. Je suis aussi de cet avis, car il faut avant tout qu'elle entre dans ses goùls, et « si elle se sait si bon gré d'être une substance qui pense et qui lit ' » c'est encore en vue de madame. de Grignan, à laquelle elle pense toujoui's,
^ « Il est déyoty c'est un senUment qai est bien natarel 4ans le maiheur et dans la yieiliesse. » Tom. iV, page 30. « Je ne suis ni à Bien ni au diable : cet état m'ennuie, quoique entre nous je le trouve le plu^ naturel du monde. » Tom. 11, page 83.
• Tom. IV, page 372.
' Tom. m, page 465.
MADAME DE SÉVÎGNÉ. 267
et dont elle lit les lettres le plus souvent possible. Nous avons maintenant quelques procès h débattre, entre lesquels il y en a un fort grave; car ce n'est pas ^seulement le goût de madame de Sévigné, mais son cœur qui a été mis en cause ; heureusement nous sommes assurés de nous en tirer à son honneur. Procédons par ordre, et souvenons-nous bien que, chez madame de Sévigné, les vieilles admirations sont incurables, et que c'est toujours son cœur qui juge, de sorte que ces préférences, même littéraires, sont encore des prédilections. On voit que nous voulons parler de ses jugements sur Corneille et sur Racine. On ne lui reproche pas d'admirer le premier,mais d'être injuste envers son jeune rival. Il est certain qu'elle pense que « rien n'approchera jamais des divins endroits de Corneille; » mais où est le crime? n'est-ce pas encore aujourd'hui l'opinion des maîtres de la critique? Mais elle admire peu Bajazet, qui ne lui parait pas supérieur à Andromaque^ et elle dit que Racine ne s'élèvera pas plus haut. En cela elle prophétisait mal, ne prévoyant ni Phèdre, ni Alhalie. Mais on oublie qu'en parlant ainsi elle avait sur le cœur rhumiliation de son cher Corneille, récemment vaincu dans la lutte des deux Bérénice, que Montme était le triomphe de la Champmesié, qui lui avait dérobé son flis, et que \^ petit Racine était mêlé à cette folie de jeunesse. A^oilà bien des circonstances atténuantes dont il faut tenir compte. Plus tard, lorsque ces nuagps n'offusqueront plus son jugement, et que
268 NODVEAUI ESSAIS d'hISTOIRE LITTÉRAIRE.
Racine aura pris son rang par de nouveaux chefsd'œuvre, elle parlera de Tauteur d'Esther avec la plus vive admiration. Mais j'entends ici la phrase célèbre : a Racine passera comme le café. » Singulière propliétie qui se trouve vraie, étant doublement faussé ; car le moka el Racine ont passé Tun comme Tautre, c'està-dire qu'ils paraissent devoir durer également. Mais comment madame de Sévigné, qui ne l'entendait pas ainsi, a-t-elle pu porter une pareille sentence? Ceci est grave. Voyons cependant s'il n'y a pas moyen de sauver ce ridicule à une femme d'esprit. Remarquons d'abord qu'elle n*a point dit que Racine passerait; en second lieu qu'elle n'a pas annoncé malheur au café, et troisièmement qu'elle n'a jamais comparé Racine au café. Voilà qui devient embarrassant. Coramcnt donc se fait-il que tout le monde l'accuse de ce triple délit, et que Tarrét en question soit devenu proverbe? M. de Saint-Surin, qui a commencé à démêler celte affaire, et M. Aubenas, qui Fa éclaircie après lui, vous diront que le premier coupable est Voltaire, et que la Harpe a consommé le crime. Madame de Sévigné avait dit en ^672, dans une disposition d'esprit que nous avons constatée : « Racine fait des comédies pour la Champmesié ; ce n'est pas pour les siècles à venir: si jamais il cesse d'être amoureux, ce ne sera plus la même chose. Vive donc notre^ vieil ami Corneille I » Quatre ans après elle écrivait à sa fille : « Vous voilà donc bien revenu du café; mademoiselle de Méri Ta aussi chassé. Après de telles disgrâces, peut-on conip-
MADAME DE SÉVIGNÊ. 269
ter sur la fortune? » Il y avait quatre-vingts ans que ces deux petites phrases reposaient à distance respectueuse, chacune à sa place et dans son entourage qui la modifie, lorsque Voltaire s'avisa de les rapprocher en les altérant : t< Madame de Sévigné croit toujours que Racine n{rapa$ loin; elle en jugeait comme du café;, dont elle disait qu'on se désabuserait bienlôl ^.•» Sur ce texte, ia Harpe compose alors la phrase sacramentelle : « Racine passera comme le café. » Il la porte tout simplement au compte de madame de Sévigné; M. Suard Fadopte, et les moutons de Panurge viennent ensuite. C^est ainsi que s^est composé ce petit mensonge historique, qui sei*a longtemps encore une vérité pour bien des gens. Cependant madame de Sévigfné a loué Racine avec enthousiasme^, et M. Aubenas nous fait remarquer que nous lui devons probablement Tusage du café au lait ^.
Voltaire Taccuse ailleurs d'avoir mis Mascaron audessus de Fléchier. Voici le fait : après avoir entendu réloge de Tureuue par Mascaron, elle défie Fléchier, qui travaille sur le même sujet, de faire jamais aussi bien; Voltaire prend le défi pour un jugement définitif, et il oublie, du moins il ne dit pas, que Toraison funèbre de Tévéque de Nimes ayant
1 Siècle de Louis XIV, chap. xxxii.
« Voyeï la lettre du 20 février 1689.
> Oo lit en effet dans sa correspondance (1660) : « Nous avons ici de bon lait et de bonnes vaches ; nous sommes en fantaisie de faire bien écrémer ce bon lait et de le mêler avec du sucre et de bon café : n'almeriez-TOUs pas ce lait cafeté ou ce café laite, »
270 MOUVEADl ESSAIS D*HIST01RE LITTÉRAIRE.
paru, madame de Sévigné avoua de bonne grûce la défaite de Mascaron. Elle ne songe pas à dire, et il est vrai qu'elle ne s'en doute pas, que quelqu'un a su, au cours de la plume, vaincre Mascaron et Fléchier. On lui reproebe encore, comme indice de faux goût, le plaisir qu'elle prenait aux romans de la Calprenède ; ici il n'y a pas h contester, car elle en fait Tavea, et voici en quels termes : « Cette lecture me divertit encore ; cela est épouvantable ^ . »
Nous n'avons rien fait, si nous laissons peser sur la mémoire de madame de Sévigué Taccusation de légèreté cruelle à propos des supplices inQigés aux paysans bretons par les ordres de son ami , M. de Chaulnes, pendant les troubles de-1675. Ce n'est pas que sur ce point madame de Sévigné n'ait trouvé des apologistes qui , tout en admettant l'inburoaDité de ses paroles, la déchargent de toute responsabilité pour accuser sa caste et son siècle. Voyez , dit-on , quelle était la puissance des préjugés du sang à cette épo* que si vantée, puisque une femme, justement renommée par la douceur de ses mœurs et la sensibilité de son âme , ne trouve qu'un texte de plaisanteries daos les exécutions barbares de ces pauvres Bretons roués et pendus, parce qu'ils résistent à des taxes quils ne peuvent acquitter. Il est vrai que si La Bruyère a fat une fidèle peinture des paysans de son temps , il de* vait être fort difficile de reconnaître des hommes dans
> Toffl. II, page 104.
Madame de sévigné. 271
ces êtres misérables et dégradés; mais je n^ admets pas ces apologies indirectes qui laisseraient subsister le corps du délit.
J'avais toujours pensé qu'on se méprenait sur le sens des paroles de madame de Sévigné, et j'ai été charmé de voir qu^ M. Aubenas levait hardiment la paille. Pour bien comprendre, il faut remettre madame de Sévigné en situation. Plaçons-la entre M. de Chaulncs, gouverneur de la Bretagne, qui dirige la répression des troubles, et madame de Grignan, gouvernante de Provence, qui applaudit à toutes ces rigueurs, et nous comprendrons d'abord qu'elle désapprouve la sédition des paysans bretons, qu'elle ne peut pas faire un réquisitoire direct contre son ami le gouverneur, et qu'elle doit se garder de heurter de front les sentiments de sa fille. Tout ce que nous pouvons espérer dans ce conflit, c'est un blâme couvert et une pitié enveloppée. Elle dira bien pour plaire à sa fille, qui n'y verra pas d'ironie : « Cette province est un bel exemple pour les autres et surtout de respecter les gouverneurs et les gouvernantes, de ne leur point dire d'injures et de ne pas jeter de pierres dans leurs jardins * . » Mais aussi elle la contredira en affirmant que M, de Grignan n'aurait pas fait comme M. de Chaulnes^, et cette affirmation est presque héroïque dans la bou-
• Tom. IV, page 64.
a « Vous jugez superficiellement de celui qui gouverne cette province quand vous croyez que vous feriez de même. Non, vous ne feriez pas
272 MOUVEÀCt ESSAIS d'histoire littéraire* cbe de madame de Sévigné, car, du même coup, elle blâme un ami et elle contredit sa fille* TraDscrivons maintenant, sans plus long préambule, le passage incriminé : « Vous me parlez bien plaisamment de nos misères. Nous ne sommes plus si roués. Uo en buit jours seulement pour entretenir la justice. 11 est vrai que la penderie me parait maintenant un rafraicbissement. J'ai une tout autre idée de la justice depuis que je suis dans ce pays. Vos galériens me paraissent une société d^ionnêtes gens qui se sont retirés du inonde pour revenir à une vie dou^e ^ » S'il n'y a pas là quelque secrète ironie, les premières lignes sont atroces, et les dernières niaises. Mais comment admettre ce mélange d'atrocité et de niaiserie dans un esprit aussi fin, dans une âme aussi tendre? Essayons donc une traduction» ou plutôt un petit commentaire. Le voici : « Voup avez mauvaise grâce, ma fille, à plaisanter sur nos misères , il est vrai que nous sommes un peu moins malbeureux, on ne roue plus aussi souvent, nos juges ne se donnent ce passetemps qu'une fois la semaine pour ne pas en perdre rbabitude. Ce supplice est si afl^reux qu'au prix de la roue la pendaison semble un rafraicbissement. Ces gens-là entendent la justice autrement que nous. J'avais cru qu'une mutinerie était moins criminelle que le vol et l'assassinat ; mais puisque je vois d'un côté
comme il a fait, et le service du roi ne le voudrait pas. > Lettre du H décembre 1675.
^ 24 novembre 1675.
les galères et de l'autre la roue, et, par amendement^ la potence, il faut bien que je me sois trompée. Vos galériens sont d' honnêtes gens et nos paysans d'abominables scélérats. » Je demande pardon d'avoir substitué cette prose languissante et décolorée à la poignante ironie de madame de Sévigné et aux tours elliptiques qui donnent tant d'énergie à sa pensée, mais puisqu'on s'y était trompé, j'ai du chercher la clarté dans une glose vulgaire, et mettre à nu cette noble imagination qui se déguise pour se produire. Le ton badin a été donné par les plaisanteries de madame de Grignan, mais madame de Sévigné change Taccent, et dans son apparente complicité elle a, pour qui sait comprendre, plus d'énergie et d'éloquence que si elle protestait ouvertement.
Nous pouvons maintenant, je le crois, louer à notre aise cette femme dont le nom consacré est devenu la plus douce flatterie aux oreilles féminines. Comment ne pas aimer celle qui résume et qui embellit toutes les qualités de son sexe? comment n'être pas fière de lui être comparée? Enjouée, tendre, rê-' veuse^ compatissante, au sourire si souvent mouillé de larmes , esprit railleur sans amertume , badin sans licence comme sans pruderie, religieuse sans bigoterie, toujours simple, vive et naturelle, madame de Sévigné n'avait de malice que contre les bêles de sa fille et d'iiumeur que contre la déraison et la mauvaise foi ^ ;
< € La déraison me pique et la mauvaise foi m'offense. > Tom. l\,
et sa nature fut si heureuse, si pure, si sensée, qu'elle put supporter les leçons de Ménage et ne pas devenir pédante, les exemples de T hôtel Rambouillet sans se guinder Tesprit, Tamitié de Port-Royal et rester indulgente, les avances de Fouquet sans faiblesse, et les traits de Bussy sans rien perdre de sa bonne renommée. Quand on se représente tant de qualités brillantes, ornement d'une solide raison, on ne peut s'empêcher de porter envie à ceux qui ont vécu dans Tintimité de madame de Sévigné, et qai ont vu briller cet esprit dont madame de La Fayette a dit qu'il éblouissait les yeux. S^il est vrai que ses lettres ne peignent pas toute la tendresse de son â^1e^ et « qu'elle cache au monde, à elle-même et à sa fille la moitié de l'inclination qu'elle a pour elle S » il nous manque aussi quelque chose de l'entrain de sou esprit si vif à la réplique, si prompt à s'animer, et de son intarissable gaité. Ne nous plaignons pas cependant ; car le commerce épistolaire a aussi des bonnes fortunes qui lui sont propres et qui compensent par la précision du langage, par le trait plus finement aiguisé, et par l'élévation du style et des idées, les charmants caprices de la conversation. Ces lettres, telles qu'elles sont, nous donnent le spectacle unique
page 51. Les esprits où il n'y a pas de remède lui font bouillir le saogi et elle avoue que « c'est un plaisir pour elle de voir les convulsions de la mauvaise foi qui ne sait plus où se prendre. » Tom. IV, page 127.
^ « Ce serait une belle chose si je remplissais mes lettres de ce qai m^ remplit le cœur. > Tom. l\, page 113.
* Tom. Ul; page 230.
d'un esprit supérieur, tout entier à ses pensées et à ses sentiments, courant en pleine carrière, se jouant, dans la souplesse gracieuse et forte de sa nature, par mille détours et brusques écarts , précipitant ou ralentissant son allure au gré de ses émotions, s'arrétant sans fatigue et laissant sur sa trace un sillon de pure lumière d^où jaillissent, par instant, de vives étincelles. Il n'y a plus à louer ce chef-d'œuvre de naturel et de sincérité ; on a épuisé toutes les formules de l'éloge, et cependant on n'a pas exagéré le mérite de ce style qui peint tout ce qu'il exprime ; tour à tour gai, attendrissant, pathétique, quelquefois sublime. Les souvenirs se pressent pour apporter témoignage de toutes ces qualités, et nous pourrions ajouter bien des traits à ceux que la critique a déjà popularisés ; mais à quoi bon choisir dans madame de Sévigné, lorsqu'on peut tout prendre. Quant à moi, je vais m'y remettre , car rien ne dispose à la lire comme de l'avoir lue.
Cette correspondance si animée quand madame de Sévigné est loin de madame de Grignân, languit ou s'interrompt lorsque la mère et la fille sont réunies. Surtout les lettres sont rares à dater de 4690. C'est que désormais elles ne se sépareront plus. En Provence ou à Paris nous les trouvons toujours ensemble et rien ne parait troubler la douceur de leur intimité. Il est vrai de dire que dans cette communauté madame de Sévigné apportait ses revenus si bien administrés à une autre époque, sous la direction de l'abbé
276 NOUVEAUX ESSAIS d'histoihe littéraire.
de Coulanges, et qu'emportaient alors, comme un ou^ ragao, les prodigalités du comte de Grignan. Madame de Sévigné s'en étonnait toujours et n'y pouvait rien. Heureusement une opération de finance permit d'apaiser des créanciers qui commençaient à devenir indiscrets et inquiétants. Le jeune marquis de Grignan se dévoua. Puisque le roi ne dégageait pas une fortune obérée à son service, on se résigna à faire une marquise de la fille d'un fermier-général. Il se trouva d'ailleurs qu'elle était charmante. Madame de Sévigné eut bientôt après la joie sans mélange d'unir sa chère Pauline au marquis de Simiane^ riche et de pur sang. Jamais elle ne parut plus heureuse. Mais ce bonheur fut de courte durée. Sa fille fut atteinte d'une noaladie qui mit ses jours en danger ; celle-ci devait y survivre, mais l'épreuve fut trop forte pour sa mère: pendant que madame de Grignan échappait à la mort, madame de Sévigné fut elle-même frappée de la petite-vérole : aux premiers accès de la fièvre elle comprit qu'il fallait se préparer à mourir ; elle s'y résigna courageusement , et après quelques jours de souffraucis elle expira le 48 avril 1696, heureuse encore de précéder dans la tombe la fille qu'elle avait si tendrement aimée.
VimUUnHHHHHHHHH-nHHHHHHi^ H
Fénelon, placé sur la limite de deux siècles, glorieux à des titres divers, continue la tradition religieuse du premier, et inaugure le génie réformateur du second : l'Église Tavoue comme un de ses plus dignes enfants^ et la révolution Thonore comme un des précurseurs de la liberté politique; de sorte que la religion et rhumanité consacrent à Tenvi son nom par leurs hommages. Pressentant les périls que couraient la foi et la monarchie, il a prêté une attention inquiète aux bruits qui présageaient sourdement un double orage, et sa prévoyance indiquait les moyens de le conjurer. Si Tautorité de ce grand homme avait prévalu, si ses desseins avaient été suivis, on peut croire que le pouvoir monarchique, fortiflé par une alliance opportune et discrète avec la liberté, et le catholicisme, retrempé aux sources vives du savoir et de la vertu évangélique, auraient prévenu et l'écroulement de la monarchie et les sanglantes catastrophes qui ont misa un si haut prix la régénération de la France.
François Salignac de Lamothe-Fénelon naquit le
6 août 4654 au château de Fénelon, en Périgord. Son père, PoQs de Salignac, comte de Lamothe-Féneion, après un premier mariage avec Isabelle Esparbès de Lussan^ épousa Louise de La Cropte de Saiiit-Âbre, bientôt mère du jeune enfant qui devait grandir pour ajouter Téclat de la gloire au nom des Fénelon, déjà recomniandable par la durée, par d'honorables services dans les armées, dans TÉglise, dans la diplomatie, et par une suite non interrompue de vertus publiques et privées. Mademoiselle de Saint-Âbre avait de la naissance, de la beauté, les charmes de Tesprit, la noblesse du cœur : elle fut, h côté de son mari, la première institutrice du jeune Fénelon, dont la précoce intelligence fut cultivée avec amour dans la maison paternelle. Les leçons d^un précepteur instruite! judicieux rinitièrent rapidement à la connaissance des lettres anciennes. Cicéron et Virgile, Homère, Platon et Démosthène lui étaient familiers dès Fâge de douze ans, et son goût naissant s'était déjà déclaré en faveur de Faimable et forte simplicité du génie grec. C'est à cet âge qu'il alla terminer ses humanit,és et étudier la philosophie à T université de Cabors, alors florissante. Ses succès y furent briilanti^ et rappelèrent sur un théâtre plus élevé. Son oncle, le marquis do Fénelon^ homme admirable et dont le grand Çoiidé disait : « Il est également propre pour la conversation, pour la guerre et pour le cabinet, » le fit venir à Paris et le plaça au collège Du Plessis, où ses progrès étonnèrent ses maîtres. On voulut bientôt tenter un essai
public de cette éloquence qui se faisait remarquer dans les exercices de Técole. Cet orateur de quinze ans renouvela avec le même talent Tépreuve par laquelle Bossuet, au même flge, avait émerveillé les beaux- esprits de F hôtel Rambouillet ^ Un cercle nombreux et choisi applaudit le début deFénelon. Le bruit de ces applaudissements retentit au dehoi*s et annonça un rival aux mattres de la chaire chrétienne. Mais le marquis deFénelon craignit pour son neveu les séductions d'une célébrité prématurée : il replaça celte vive lumière sous le boisseau. De fortes études suivies avec calme alimentèrent le génie de Fénelon, qui dut quelques années plus tard se ranger sous la discipline du savant M. Olier, fondateur et directeur de Saint-Sulpice, etdu vénérable M. Tronson, docteur renommé par la sagesse de ses principes. Les sulpiciens formaient dans TÉglise une école théologique intermédiaire qui sut jusqu'à nos jours se tenir à distance égale entre deux excès, la complaisance des jésuites et la dureté de Port-Royal, école prudente el paciGque, qui se gardait d'altérer la morale et d'assombrir le dogme, conservatrice dans le vrai sens de ce mot, ennemi de la nouveauté, et prévenant toute réforme par une orthodoxie sans âprelé et par une morale sans rigueur comme sans faiblesse.
Fénelon reçut les ordres à vingt-quatre aus. Sa
^ On sait que le jeune Bossuet ayant prêche à la fin d'une soirée, Voiture dit à ce propos qu'il n'ayait Jamais entendu préclier ni si tôt, ni si tard.
naissance lui permettait de prétendre tout d'abord aux plus hautes dignités^ mais son ambition aspirait avant tout aux périls et aux travaux, en attendant les honneurs. Son zèle ardent et sa poétique imagination le disposaient aux conquêtes de la foi : le plus beaa rôle dans le sacerdoce était à ses yeux celui du missionnaire qui va, désarmé, lecruciGx à la main, combattre Tidolâtrie et cueillir la palme du martyre. La faiblesse de sa santé lui défendit les rudes travaux de Tapostolat, mais on peut voir quels furent ses regrets par le magnifique éloge quMI fait des missionnaires. Citons cet éloquent panégyrique : « La charité va plus loin que Torgueil. Ni les sables brûlants, ni les déserts, ni les montagnes, ni la distance des lieux, ni les tempêtes, ni les écueils de tant de mers, ni l'intempérie de Tair, ni le milieu fatal de la ligne où Ton découvre un ciel nouveau, ni les flottes ennemies, ni les côtes barbares ne peuvent arrêter ceux que Dieu envoie. Qui sont ceux-ci qui volent comme les nues? Vents, portez-les sur vos ailes. Que le Midi, que TOrient, que les lies inconnues les attendent et les regardent en silence venir de loin ! QuMIs sont beaux, les pieds de ces hommes qu^on voit venir du haut des montagnes apporter la paix, annoncer les biens éternels, prêcher le salut et dire : « Sion, ton Dieu régnera sur toil Les voici, ces nouveaux conquérants, qui viennent sans armes, excepté la croix du Sauveur. Ils viennent, non pour enlever les richesses et répandre le sang des vaincus, mais pour
offrir leur propre sang et eommuniqaer le trésor céleste ^ »
Fénelon ne renonça pas sans amertume à Tespéranee de ces conquêtes évangéliques : sein âmehéroique rêvait raffranchissement de la Grèce ; le joug musulman lui pesait plus qu^aux descendants des Tbémistocle et des Léonidas, ou plutôt il était devenu leur concitoyen par sa reconnaissance et son admiration pour la poésie dont il s'étaitenivré. Pindare, chrétien et prophète, supposons le un instant, n^aurait pas annoncé d'un mouvement plus lyrique la renaissance de sa patrie. Transcrivons cette inspiration vraiment prophétique : « La Grèce entière s^ouvre à moi, le sultan effrayé recule : déjà lePéloponèse respire en liberté, et TEglise de Corinthe va refleurir : la voix de TApôtre s'y fera encore entendre. Je me sens transporté dans ces beaux lieux et parmi ces ruines précieuses pour y recueillir avec les plus curieux monuments Tesprit même de Tantiquité. Je cherche cet aréopage où saint Paul annonça aux sages du monde le Dieu inconnu. Quand est-ce que le sang des Turcs se mêlera avec celui des Perses sur les plaines de Marathon, pour laisser la Grèce entière à la religion, à la philosophie et aux beaux-arts^ qui la regardent comme leur patrie?
Arva beata
Petamui arva divites et insulas.
Je ne t'oublierai pas, ô ile consacrée par les célesles ^ Sennon pour la fdte de rÉpiphanie«
282 NouvEAUi ESSAIS d'histoiré littéraire.
visions du disciple bien-aimél ô heureuse PatmosI J'irai baiser sur la terre les pas de Tapôtre et je croirai les eieui ouverts. Là je me sentirai saisi d'indignation contre le faux prophète qui a voulu développer les oracles du véritable, et je bénirai le Tout-Puissantqui, bien loin de précipiter TÉglise comnoie Babylone, enchaîne le dragon et la rend victorieuse. Je vois déjà le schisme qui tombe, TOrient et TOccident qui se réunissent à l'Asie qui voit renaitre le jour après une si longue nuit; la terre sanctifiée par les pas du Sauveur et arrosée de son sang, délivrée de ses profanations et revêtue d'une nouvelle gloire ; enfin les enfants d^Abraham, épars sur la surface de toute la terre et plus nombreux que les étoiles du firmament, qui, rassemblés des quatre vents, viendront en foule reconnaître le Christ qu'ils ont percé et montrer à la findes temps une résurrection. »
Ces rêves généreux aboutirent à un ministère moins glorieux sans doute, mais non moins utile, et dans lequel Féoelon put exercer les qualités aimables, les dons de persuasion, et, si Ton peut dire, de pieuse séduction qui le rendaient si puissant sur les âmes. Il fut chargé de la direction des Nouvelles Catholiques, institution fondée sous le règne de Louis XIII par de pieuses femmes qui se consacraient à rinstruction des jeunes filles protestantes récemment converties, et florissante alors sous les auspices de Louis XIV. On sait que, pour amener l'unité des croyances dans son royaume, ce prince tenta d'abord les voies de douceur
OU deeaptation. Pour obtenir des abjurations promptes et nombreuses on employa tout, jusqu'à l'argent : et Pellisson, tout animé du zèle de sa récente conversion, eut l'intendance de ses largesses faites au proCtde la foi. Mais ces abjurations précipitées avaient besoin d'être affermies ', et aucune âme, aucune voix n'était plus propre que celle de Fénelon à cette œuvre d'édification. Lejeuneabbé s'y consacra avec ardeur et un plein succès : il y employa dix années de sa vie, pendant lesquelles il pénétra tous les secrets du cœur humain saisis dans la naïveté de Tenfance et dans les premières agitations de l'adolescence. La direction de ces jeunes filles lui donna une expérience qu'il aurait vainement demandée au monde où tout se déguise et se dénature. C'est de là sans doute que nous viennent ces touches vives et délicates qui donnent tant de grâce et de vérité aux figures d'Ëucharis et d' Antiope. Mais ce qui est incontestable, c'est que Fénelon a recueilli dans cette maison cette foule d'idées et de sentiments dont il a composé le plus utile et le plus charmant des livres sur l'éducation des filles.
Ce traité, chef-d'œuvre de délicatesse, de grâce et
^ Madame de Caylus est un piquant exemple de ces conTersions brusques et superficielles : « Nous arrivâmes, dit-elle, à Paris, où madame de Maintenon vint aussitôt me cliercher, et m'emmena à Saint-Germain. Je pleurai d*abord beaucoup ; mais Je trouvai le lendemain la messe du roi si belle, que je consentis k me faire catholique, à condition que je Ten-* tendrais tous les jours et qu'on me garantirait du fouet ; c'est là toute la controverse qu'on employa et la seule abjuration que je fis. » {Souvenirs d9 madame de Caf^lus, p. 2V}.
284 NOUVEAUX ESSAIS b'histoire littéraire.
de génie, composé à la prière de madame de Beauyillers pour la guider dans Téducation que ses filles recevaient sous ses yeux, devint public, et prépara la haute fortune qui attendait Fénelon. Le duc de Beauvillers se garda bien de retenir, comme un privilège de famille, un livre qui devait éclairer toutes les mères. On peut croire sans témérité que cet homme vertueux, appelé d'avance par la voix publique et par Testime de Louis XIV à l'emploi de gouverneur auprès du CIs du dauphin, voulut, de son côté, désigner par cette publication le précepteur quMI devait s'associer, et j'ose ajouter que la secrète ambition de Fénelon répondait à ce calcul de Tamitié. Il se tenait prêt pour l'avenir, et, sans orgueil comme sans intrigue, il ouvrait les voies à la faveur qui s'avançait tlans l'ombre. L'humilité chrétienne qui nous fait si petits au regard de Dieu, si bienveillants envers les hommes, n'enlève pas au génie le sentiment de sa force et de ses droits. Fénelon briguait silencieusement ce que la fortune parut lui donner; il resta h la portée du prince et sous ses yeux dans un emploi peu envié, où ses vertus et ses talents paraissaient d'autant mieux qu'il semblait les dérober, et le choix qu'il attirait discrètement devenait plus vraisemblable par sa discrétion même; car les juges magnanimes, et Louis XIV avait le goût des nobles procédés, ne sont jamais mieux disposés à choisir le plus digne que s'ils pensent le surprendre, parce qu'alors, faisant preuve en même temps de pénétration et de délicatesse, ils ont encore l'honneur
de s^étre décidés sans contrainte et d'avoir été justes avec générosité.
Féneion se sépara pendant plusieurs mois de la maison des Nouvelles-Converties pour une mission où il fit éclater la puissance de la religion sans autres armes que la vérité et la vertu. Louis XIV, cédant à de funestes conseils, et oubliant le mot profondément religieux de Tapôtre : Oportet hœreses esse^ « il faut qu'il yait des hérésies, » avait révoqué Tédit de Nantes. Des missionnaires furent envoyés dans les diocèses où les protestants s'obstinaient à ne quitter ni leurs croyances ni leur patrie, et presque partout les dragons vinrent en aide à la prédication. Féneion, désigné pour la Saintonge et TÂunis, refusa le cortège menaçant qu'on lui offrait. Il ne croyait pas que l'emploi de la force fût un moyen légitime de conversion ; contre Terreur, il ne connaissait d'autre puissance que la persuasion. La contrainte morale est un attentat sur la conscience dont le succès ne produit trop souvent que rhypocrisie ; et alors le principe et le résultat sont également contraires à Tesprit chrétien, qui est un esprit de douceur et de sincérité. Féneion partit seul, et nulle part la mission ne fut plus heureuse, plus féconde : le miel coulait des lèvres du missionnaire, le feu de la charité qui échauffait son cœur animait ses paroles; on accourait pour Tentendre, et, parmi les plus endurcis, les uns se retiraient convaincus, les autres ébranlés^ tous pénétrés d'admiration et de respect. Dans cette occasion, Féneion donna un
286 NOUVEACI ESSAIS 1>*H1ST0IRE LITTÉRAI&G.
grand exemple et une salulaire leçon : il flt acte de foi. Le recours à la force est un signe d'incertilude, et je ne crains pas de dire que le fanatisme intolérant cache le doute el la crainte sous les emportements du zèle. Les hommes convaincus sont patients; ils croient fermement que la lumière qui les éclaire pénétrera dans toutes les âmes, qu'il suffit de lui donner ouverture ; et, comme rien n'est plus propre que la douceur à ouvrir les intelligences, ils ne menacent pas, ils enseignent; ils n'injurient pas, ils discutent. Quaut à la violence^ outre qu'elle est une marque certaine de faiblesse dans le caractère, c'est encore un symptôme d'inquiétude. Ainsi les persécuteurs sont bien loin de prouver qu'ils soient croyants, ils montrent seulement le besoin de dominer et l'impatience de vaincre. Ceux qui envoyaient des dragons pouvaient être des athées ; Fénelon qui les écarte est un chrétien inébranlable dans sa foi.
Écoutons sur ce grave sujet les paroles mêmes de Fénelon, que les ministres de l'Évangile et les hommes d'État ne sauraient imprimer trop profondément dans leurs cœurs : « De quoi s'agit-il dans le ministère apostolique? Si vous ne voulez qu'intimider les hommes et les réduire à faire certaines actions extérieures, levez le glaive, chacun tremble, vous êtes obéi. Voilà une exacte police et non une sincère religion. Si les hommes ne font que trembler, les démons tremblent autant qu'eux et haïssent Dieu. Plus vous userez de rigueur el de contrainte, plus vous
courez risque de n'établir qu^ua amour-propre masqué et trompeur. Où seront donc ceux que le père cherche et qui Tadorent en esprit et en vérité? Souvenez-vous que ie culte de Dieu consiste dans l'amour: Nec colitur tlle nisi atnando. Pour faire aimer, il faut entrer au fond des cœurs ; il faut en avoir la clef; il faut en remuer tous les ressorts ; il faut persuader, et faire vouloir le bien, de manière qu'on le veuille librement et indépendamment de la crainte servile. La force peut-elle persuader les hommes? peut elle faire vouloir ce qu'ils ne veulent pas? Ne voit-on pas que les derniers hommes du peuple ne croient ni ne veulent pas toujours au gré des plus puissants princes ? Chacun se tait, chacun souffre, chacun se déguise, chacun agit et parait vouloir, chacun flatte, chacun applaudit ; mais on ne croit et on n'aime point; au contraire, on hait d'autant plus qu'on supporte plus impatiemment la contrainte qui réduit à faire semblant d'aimer. Nulle puissance humaine ne peut forcer le retranchement impénétrable de la liberté d'un cœur ^ »
Féuelon entrait dans sa trente-huitième année : simple prêtre à Saint-Sulpice pendant quatre ans, il avait ensuite consacré dix années à l'instruction des Nouvelles Catholiques. Sa mission en Sainlonge n'avait été qu'un court épisode. Toutefois son nom était célèbre. Sans parler des instructions qu'il improvisait
^ DUcoun tur le saere de lélecteur de Cologne,
288 MotJVEAut ESSAIS d'histoire littéraire.
avec une si heureuse abondance de cœur, le sermon pour la fête de F Epiphanie, prononcé en 4685 dans Téglise des Missions-Étrangères, avait marqué sa place à côté des premiers orateurs chrétiens. Un écrit sur leministire des pasteurs y où il dépouillait de ses titres d'institution le clergé protestant, avait montré son aptitude à la polémique ; l'opuscule sur l'éducation des filles le mettait au premier rang des moralistes pratiques. Des amis illustres ajoutaient encore à sa considération. Bossuet aimait en lui un disciple brillant et docile, madame de Maintenon se laissait aller au charme de ses entretiens, et le duc de Beauvillers Tavait pris pour confident et pour, guide. Il était Toracle de cette maison , ou plutôt de ce sanctuaire où régnaient toutes les vertus^ à côté d'une cour qui , cessant d'être scandaleuse^ commençait à devenir hypocrite. Ainsi, quoique simple abbé, Fénelon n'avait réellement au-dessus de lui dans le clergé que Bossuet^ qui dominait l'Église.
Fénelon avait paru redouter la faveur de l'archevêque de Harlay, prélat peu édifiant , mais dont le crédit Taurait porté à l'épiscopat. Proposé pour l'évêché de Poitiers^ il avait été éliminé par le mauvais
> Il jouissait du retenu du prieuré de Carenac, dans le diocèse de Sarlat, grâce à Fabandon que lui en avait fait Tévéque de Sarlat, son oncle, frère du marquis Antoine de Fénelon. Fénelon, à sa prise de possession, avait été accueilli avec de grands honneurs, et U a donné, de cette réception triomphale, un récit plein d'enjouement et de grâce dans une lettre adressée en 1681 à madame la marquise de Laval, sa cousine.
vouloir de monseigneur de Paris, qui, piqué de la rareté de ses visites* lui avait dit : « Vous voulez élre oublié, on vous oubliera. » Heureusement cette menace n'était pas une prophétie. Le lendemain du jour où le duc de Beauvillers fut nommé gouverneur des enfants de France, Fénelon était appelé à Temploi de précepteur. Il était digne de cette éminente fonction, et le choix dont il était honoré ne surprit personne. I^ France vit avec confiance l'éducation du petit-fils de Louis XIV, que sa naissance destinait à la royauté* remise aux soins de deux hommes dont la vertu et le mérite devaient préserver leur*élève de la contagion des gens de cour. Il y avait beaucoup à faire, car le jeune duc de Bourgogne était né avec un naturel violent et vicieux , que la faiblesse de ses gouvernantes n'avait pas môme essayé de combattre. Recueillons sur ce point le précieux témoignage de Saint-Simon ; sans doute, selon sa coutume, il accuse les traits d'un pinceau trop vigoureux, mais il est facile de saisir le vrai sous l'hyperbole: a Ce prince, héritier nécessaire, puis présomptif de la couronne, naquit terrible, et sa jeunesse fit trembler; dur et colère jusqu^aux derniers emportements et jusque contre les choses inanimées ; impétueux avec fureur ; incapable de souf« frir la moindre résistance, même des heures et des éléments, sans entrer dans des fougues à faire craindre que tout ne se rompit dans son corps ; opiniâtre à l'excès ; passionné pour toute espèce de volupté , il aimait la bonne chère , la chasse avec fureur, la mu-
sique avec une sorte de ravissement, et le jeu eucorei où il ne pouvait supporter d'être vaincu et où le danger avec lui était extrême ; enfin livré à toutes les passions et transporté de tous les plaisirs ; souvent farouche, naturellement porté à la cruauté, barbare en raillerie, et à produire les ridicules avec une justesse qui assommait. De la hauteur des cieux il ne regardait les hommes que comme des atomes avec qui il n'avait aucune ressemblance, quels qu'ils fussent. » Tel était le caractère qu^il fallait dompter et assouplir : la tâche était rude , mais les difficultés n'étaient pas insurmontables, car dansTéducationil n^j a d'incurable que Findolence et le défaut absolu d'esprit. C'est contre ces écueils que Bossuet avait échoué : la nature matérielle, inerte, obtuse du grand dauphin ne donnait aucune prise ni à la force ni à l'adresse, tandis que Fénelon , mieux servi , malgré l'énergie des résistances , put du moins lutter et sortir de la lutte à son honneur. Le maitre trouvait des secours h côté des obstacles^ car cet enfont indompté et farouche avait une rare intelligence. Laissons encore parler Saint-Simon : o L^esprit, la pénétration brillaient en lui de toutes parts. Jusque dans ses furies ses réponses étonnaient ; ses raisonnements tendaient toujours au juste et au profond, même dans ses emportements. Il se jouait des connaissances les plus abstraites. L'étendue et la vivacité de son esprit étaient prodigieuses. » On voit déjà que, si les difflcullés étaient grandes, les ressources ne manquaient pas.
Le caractère de FéneloD était merveilleusement disposé pour une tâche à laquelle toutes les lumières de Tesprit ne suffisent pas. Grêlait un mélange exquis de tendresse et de force, de complaisance et de fermeté, de patience et de souplesse, où Ténergie se tempérait de grâce. Le plus sûr moyen de maîtriser Tenfance est de Taimer et de ne la craindre pas, de se dévouer sans s'asservir, et cette affection courageuse, qui prévient toute faiblesse et toute violence, est le point d'appui et le levier de Tautorité. Les enfants ont une stratégie pleine d'artifices que le sang froid peut seul déjouer : céder avec mollesse ou résister avec emportement c'est se trahir également à ces petits regards pénétrants et impitoyables; soit qu'ils lassent ou qu'ils irritent, ils sentent leur avantage et ils en profitent en tyrans consommés. 11 faut avec eux du caractère et de l'âme ; de l'âme pour les attirer, du caractère pour les dominer. Ces deux qualités, Fénelon les possédait dans un rapport plein d'harmonie : il en usa pour prendre sur son élève Tascendant nécessaire, et dès lors il put instruire avec fruit cette jeune et riche intelligence, frémissante encore par intervalles, mais domptée et disciplinable.
Les débuts de cette mémorable éducation furent orageux. Dans un de ses accès de colère si fréquents l'intraitable enfant avait osé dire à son précepteur : « Vous oubliez qui je suis et qui vous êtes. » Fénelon ne répondit rien. Pendant tout le reste du jour un morne silence laissa le coupable à ses réflexions : pas
un mot à échanger, pas un regard à rencontrer^ aucune distraction au sentiment intérieur de la faute commise, nul prétexte à une colère nouvelle, nul moyen d^aggraver ses torts et de se soulager dans une crise plus violente. Il fallut porter jusqu'à la nuit, jusqu'au jour, le poids de cette insolence sans punition, sans pardon. Le lendemain matin Fénelon entra plus tôt que de coutume dans la chambre de son élève, et d'un ton grave et triste, prévenant tout témoignage de repentir, il lui dit : « Je ne sais, monsieur^ si vous vous rappelez ce que vous m'avez dit hier : que vous saviez ce que vous êtes et ce que je suis ; il est de mou devoir de vous apprendre que vous ignorez l'un et l'autre. Vous vous imaginez donc, monsieur, être plus que moi ? Quelques valets vous l'auront dit; et moi, je ne crains pas de vous dire, puisque vous m'y forcez, que je suis plus que vous. Vous comprenez assez qu'il n'est pas ici question de la naissance. Vous regarderiez comme un insensé celui qui prétendrait se faire un mérite de ce que la pluie du ciel a fertilisé sa moisson, sans arroser celle de son voisin. Vous ne seriez pas plus sage si vous vouliez tenir vanité de votre naissance, qui n'ajoute rien à votre mérite personnel. Vous ne sauriez douter que je suis au-dessus de vous par les lumières et les connaissances. Vous ne savez que ce que je vous ai appris, et ce que je vous ai appris n'est rien comparé à ce qu'il me resterait à vous apprendre. Quant à l'autorité, vous n'en avez aucune sur moi, et je Tai moi-même, au con-
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traire, pleine et entière sur vous. Le roi et monseigneur vous l'ont dit assez souvent. Vous croyez peutêtre que je m'estime fort heureux d'être pourvu de remploi que j'exerce auprès de vous? Désabusez- vous encore, monsieur; je ne m'en suis chargé que pour obéir au roi et faire plaisir à monseigneur, et nullement pour le pénible avantage d'être votre précepteur, et afin que vous n'en doutiez pas, je vais vous conduire chez Sa Majesté pour la supplier de vous en nommer un autre, dont je souhaite que les soins soient plus heureux que les miens *• »
Ce n'était pas une vaine menace : Fénelon était prêt à ce sacrifice, car il savait que, pour être utile dans un emploi , il faut pouvoir l'exercer dignement. Toutefois il pressentait que le duc de Bourgogne fléchirait et que le coup si bien frappé serait décisif; il ne se trompait pas : l'enfant royal se répandit en pleurs et en prières, il promit tout, et pour le moment ne reçut aucune promesse en échange. Fénelon prolongea à dessein son anxiété et ne parut céder qu'aux sollicitations de madame de Maintenon, qu'on fit intervenir. C'est sans doute à la suite de cette douloureuse épreuve que fut écrit le billet suivant, dont Toriginal a été trouvé dans les papiers de Fénelon : « Je promets, foi de prince, à M. l'abbé de Fénelon de faire sur-le-champ ce qu'il m'ordonnera et de lui
^ Histoire de Fénelon^ par le cardinal de Bausset, tom. I, page 165, Inédit., 1808.
obéir dans le moment quMI me défendra quelque chose ; et si j^y manque, je me soumets à toutes sortes de punitions et de déshonneur. Fait à Versailles; Signé Louis. » Cet engagement d^honneur assurait Tautoritédu précepteur, la docilité de l'élève, bridait les défauts du caractère et rendait facile la culture dé Tintelligence.
On découvre facilement dans les écrits dé Fénelon les principes de sa méthode d^enseignemenf : elle tendait à rendre Tétude attrayante et morale. Fénélon entretenait l'ardeur de son élève eh rattachant ses compositions aux incidents mêmes de sa vie d'éèoliér. C'était tantôt un éloge, tantôt une excuse, plus souvent une leçon enjouée ou sévère. Lejeune duc s'étaitil montré trop sensible aux railleries d^'un pa^e, indiscret témoin de ses méprises grammaticales, Fénelon reproduisait cette petite scène de malice et de dépit dans un charmant apologue : le prince devenait Bacchus enfant, et le page était déguisé en jeune Faune S qui marquait à Silène (le précepteur), par un ris moqueur, toutes les fautes que faisait son (Ti^ciple; et Bacchus; ne pouvant souffrir un rietir malin, toujours prêt à se moquer de ses expressions si elles n'étaient pures et élégantes, lui disait d'îiii ton fier et impatient : « Comment oses-tù té hlbquer du fils
* « Le critique était jeune, gracieux et folâtre ; sa tète était couronnée de pampre ; ses tempes étaient ornées de grappes de raisin; de son épaule gauche pendait sur son côté droit, en écliarpe, un feston en iierre, etc. • Baeehtu et le Jeune Faune,
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de Jupiter? » — Et le Faune répondait sans s'émouvoir*: « Eh ! comment le fils de Jupiter ose- t-il faire quelque faute? » Uenfant recevait ainsi sous déguisement une leçon de patience et de mythologie, et, par surcroît, un exercice de traduction : car il fallait mettre en latin ces apologues improvisés. Un orage avait-il, pendant la nuit, interrompu le sommeil de Tenfant et retardé son lever, Fénelon excusait cette légère infraction à la discipline, et faisait dire au soleil : « Je veux qu'il dorme, le sommeil rafraîchira son sang, apaisera sa bile. . . pourvu qu'il dorme, quMI rie, qu'il adoucisse son tempérament, qu'il aime les jeux de la société, qu'il prenne plaisir à aimer les hommes et à se faire aimer d'eux, toutes les grâces de l'esprit et du corps viendront en foule pour l'orner '. » Si rélève n'a mérité que des éloges, le rossignol et la fauvette, de leur voix la plus harmonieuse, célébreront à Tenvi un jeune pasteur qui vient visiter leur bocage, et promettront à ce fils des dieux, pour prix de son amour pour les muses, un règne fortuné qui ramènera l'âge d'or sur la terre '. Le mal s'est-il mêlé au bien de manière à faire craindre que le terrible enfant d'autrefois ne reparaisse avec ses travers et ses vices, une lettre datée d'Amsterdam ', signée de Bayle, dénonce aussitôt l'existence d'une médaille dont le revers contredit la face et met en suspens la sagacité des
1 l£ Nourrisson des Muses favorisé du Soleil (fable}. * Le Rossignol et la Fauvette* « La Médaille.
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savants. Est-elle véritablement antique, ou plutôt ne figure-t-elle pas quelque chose de notre temps? En effet, <c Ton affecte de faire entrevoir malignement quelque jeune prince dont on tâche de rabaisser les bonnes qualités par des défauts qu'on lui impute. » Les mômes craintes font écrire le Fantasque^ et il semble que Fénelon ait dérobé le burin de La Bruyère.
Ainsi furent composées, dans Toccasion et au besoin de chaque jour, les fables et les contes qui furent un amusement si profitable. Les Dialogues des mûris concoururent au même but d'instruction, de morale et d'agrément. Fénelon, sous cette forme piquante, fit passer dans l'esprit de son élève les faits les plus intéressants de la Fable, et les plus graves enseignements de Thistoire et de la politique. Ces dialogues mettent en lumière des doctrines contraires à la pratique habituelle des gouvernements; ils respirent Tamour de la vertu, et ils inspirent Taversion de ces violences et de ces perfidies heureuses qu'on a trop souvent admirées dans les hommes d'état et les conquérants. On voit que Fénelon n'a qu'une pensée, qui est d'introduire la probité dans la politique, et de gouverner les nations par les règles de la morale universelle. Fénelon eut sans doute la hardiesse naïve de développer ces idées devant Louis XIV, et ce doit ôlrc après un entretien de ce genre que le monarque déclara qu'il venait « d'entendre le plus bel esprit et le plus chimérique de son royaume. »
Les leçons de Fénelon eurent un succès qui tient du
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prodige; uon seulement elles firent en peu de temps du duc de Bourgogne un esprit orné de connaissances solides et variées^ mais elles opérèrent une transformation morale qui frappa tous les yeux. Saint-Simon nous a dit ce qu'était le jeune prince, il va nous apprendre ce quMI devint sous la discipline de Fénelon : «De cet abime sortit un prince affable, doux, humain, modéré, patient, modeste, pénitent^ et, autant et quelquefois au delà de ce que son état pouvait comporter, humble et austère pour soi. Tout appliqué à ses devoirs et les comprenant immenses, il ne pensa plus qu^à allier les devoirs de fils et de sujet avec ceux auxquels il se voyait destiné. La brièveté des jours faisait toute sa douleur ^ » On put même craindre que Fénelon n^eôt trop bien réussi, et que, voulant former un roi, il n^eût fait un saint : aussi fut-il obligé, ses lettres en font foi, de tempérer et d^éclairer la religion du prince par des conseils de sagesse purement humaine. Cet excès de vertu avait
^ Les soins donnés an corps n'eurent pas le même succès : t 1) sortit droit d'entre les mains des femmes. On s'aperçut de bonne heure que sa taille commençait à tourner. On employa aussitôt et longtemps le collier et la croix de fer qu'il portait tant qu'il était dans son appartement, même devant le monde, et on n'oublia aucun des jeux et des exercices propres à le redresser. La nature demeura la plus forte. » La princesse Palatine, mère du régent, est d'un autre avis que Saint-Simon. Elle attribue le mal aux moyens employés pour y remédier : • 11 était bossu : je crois que cela venait d'une barre de fer qu'on lui faisait porter pour l'habituer à se tenir droit, mais qui faisait que, pour éviter la douleur qu'elle lui causait, il se tenait de travers. Je l'ai souvent dit au duc de Beauvillers. » Mém, de la princesse Palatine, p. 201.
298 MOUVEAUt ESSAIS d'histoire LITTÉHAIRE.
ses inconvénients. Sa solide piété faisait ombrage au roi « avec sa dévotion et sa régularité d'écoree, » et le dauphin» « tout livré à la matière et à autrui \ » en était humilié et gêné. Saint-Simon parait rapporter le principal honneur de cette éducation aux ducs de Beauvillers et de Chevreuse, ses amis; mais il uous éclaire et nous rassure par un aveu qui le réfute : a Ces deux frères, dit-il, n'étaient qu^un corps et qu'une âme^ M. de Cambrai eu était la vie et le mouvement. Leur abandon pour lui était sans bornes, leur commerce secret était continuel. »
Jusqu'ici tout sourit à Fénelon, sa marche est heureuse et facile comme son génie ; il s'élève sans efforts, on Fapplaudit, on Tadmire, on l'aime. 11 exerce autour de lui une séduction irrésistible, et dans la région supérieure, où il plane déjà, son âme est sans orgueil et ses yeux sans éblouissement : il semble qu il doive toujours s'y déployer à Taise comme porté sur des ailes divines. Cependant un orage se formait qui devait le précipiter. Le roi n^aimait pas le précepteur de son petit-fils, et Fénelon, de son côté, trop sévère pour Louis XIV, voyait en lui plus de faste que de grandeur véritable : il ne lui pardonnait pas de tout sacrifier à l'éclat extérieur et à l'agrandissement de son pouvoir. Sa pensée secrète éclatait dans les instructions qu'il donnait au duc de Bourgogne ^. C^é-
1 Saint-Simon, Mim,
' Fënelon n'avait pas caché ses véritables senUments à madame de Blaintenon et au dac de BeauviUers, qai avaient Toreille du roi ; maii il
tail une opposition intime et de tous les instants, sur les marches mêmes du trône; opposition redoutable, parce qu^elle agissait et que ses œuvres parlaient pour elle. L^ avenir aussi lui appartenait; le ducdeBourgogne, même du vivant de son père qu'il éclipsait, aurait été le vrai successeur de Louis XIV, et il n'aurait pas eu d'autre ministre que Fénelon. Une cour dissidente se formait au sein de la cour. Le roi vieillissant était menacé de décheoir : son orgueil et sa
ne put les déterminer à faire entendre des conseils sévères* C'est alon qu'il écrivit, sans se faire connaître, une lettre adressée à Louis XIV, et dans laquelle il ne ménage rien. L'authenticité de cette lettre fameuse n'est aujourd'hui l'objet d'aucun doute. On y lit des passages tels que ceux-ci : « Ceux qui vous ont élevé ne vous ont donné pour toute science de gouverner que la défiance, la jalousie, l'éloignement de la vertu, la crainte de tout mérite éclatant, le goût des hommes souples et rampants, la hauteur et Tattention à votre seul mérite. » Et plus loin : « Vos peu* ples, que vous devriez aimer comme vos enfants, et qui ont été Jusqu'ici si passionnés pour vous, meurent de faim. La culture des terres est presque abandonnée, etc. ; le peuple même (il faut tout dire), qui vous a tant aimé, qui a eu tant de confiance en vous, commence à perdre l'amitié, la confiance et même le respect. Vos victoires et vos conquêtes ne le réjouissent plus ; il est plein d'aigreur et de désespoir. » Citons encore : « Vous n'aimez point Dieu, vous ne le craignez même que d'une crainte d'esclave : c'est l'enfer, et non pas Dieu, que vous craignez. Votre religion ne consiste qu'en superstitions, en petites pratiques superficielles... Vous n'aimez que votre gloire et votre commodité... Vous avez un archevêque (de Harlay) corrompu, scandaleux, incorrigible, faux, ma- Un, etc... Pour votre confesseur (le père La Chaise), il n'est pas vicieux, mais il craint la solide vertu et il n'aime que les gens profanes et relâchés, etc. » Cette lettre, écrite à la fin de 1694, à la veille des débats sur lequiétisme^ est un trait de lumière. Peu importe que Louis XIV l'ait lue et qu'il en ait connu l'origine : l'homme qui avait pu l'écrire devait se trahir et laisser pénétrer les sentiments qui lui dictaient ces rudes remontrances.
conscience de despote s^alarmèrent à Taspect de ce pouvoir nouveau et à la prédication de ces doctrines qui soumettaient les rois à la justice, qui les asservissaient au bonheur et aux droits des peuples. On n'a pas assez fait remarquer ce contraste et la puissance de Fénelon, qui cependant expliquent seuls sa disgrâce. La querelle religieuse ne fut guère qu'une occasion et un moyen.
On peut juger des craintes que devait inspirer Fénelon par les espérances qu'il faisait concevoir, et par l'empire qu'il exerçait autour de lui : pour s'en faire une juste idée, il faut avoir présent h l'esprit cet admirable portrait que Saint-Simon a tracé : « Ce prélat était un grand homme maigre, bien fait, pâle, avec un grand nez, des yeux dont le feu et l'esprit sortaient comme un torrent, et une physionomie telle que je n'en ai point vu qui y ressemblât, et qui ne se pouvait oublier quand on ne l'aurait vue qu'une fois« Elle rassemblait tout, et les contraires ne s'y combattaient point. Elle avait de la gravité et de la galanterie, du sérieux et de la gaieté ; elle sentait également le docteur, l'évéque et le grand seigneur ; ce qui y surnageait, ainsi que dans toute sa personne, c'était la finesse, l'esprit, les grâces, la décence, et surtout la noblesse. Il fallait effort pour cesser de le regarder. Tous ses portraits sont parlants, sans toutefois avoir pu attraper la justesse de Tharmonie qui frappait dans l'original, et la délicatesse de chaque caractère que le visage rassemblait. Ses manières y répondaient dans
la même proportion avec une aisance qui en donnait aux autres, et cet air et ce bon goût, qu'on ne tient que de Tusage de la meilleure compagnie et du grand monde, qui se trouvait répandu de soi-même dans toutes ses conversations; avec cela une éloquence naturelle, douce, fleurie ; une politique insinuante, mais noble et proportionnée; une élocution facile, nette, agréable ; un air de clarté et de netteté pour se faire entendre dans les matières les plus embarrassées et les plus dures; avec cela un homme qui ne voulait jamais avoir plus d'esprit que ceux à qui il parlait, qui se mettait à la portée de chacun sans le faire jamais sentir, qui les mettait à Taise, et qui semblait enchanter, de sorte qu'on ne pouvait le quitter, ni s'en défendre, ni ne pas chercher à le retrouver. C'est ce talent si rare et qu'il avait au dernier degré qui lui tint tous ses amis si entièrement attachés toute sa vie, malgré sa chute, et qui, dans leur dispersion, les réunissait pour se parler de lui, pour le regretter, pour le désirer, pour se tenir de plus en plus a lui, comme les Juifs pour Jérusalem, et soupirer après sou retour, et l'espérer toujours, comme ce malheureux peuple attend encore et soupire après le Messie. C'est aussi par cette autorité de prophète qu'il s'était acquise sur les siens qu'il s'était accoutumé à une domination qui, dans sa douceur, ne voulait point de résistance. Aussi n'aurait-il pas longtemps souffert de compagnons s'il fût revenu à la cour et entré dans le conseil, qui fut toujours son grand but ; et une fois ancré et hors
des besoins des autres, il eût été bien dangereux, non seulement de lui résister, mais de n^étre pas toujours pour lui dans la souplesse et Tadmiralion. »
Il était nécessaire d'avoir sous les yeux ce témoignage d'un contemporain, juge pénétrant et hoslile jusque dans son admiration, pour bien comprendre les faits qui vont suivre. Fénelon était si haut placé dans l'estime publique, son parti avait à la cour des racines si profondes, il était si bien hors d'atteinte par ses mœurs, par son caractère, qu'on n'aurait pu l'attaquer directement. Aussi le premier signe de sa disgrâce fut-il une faveur. Le roi le nomma à l'archevêché de Cambrai. Cette dignité le faisait duc et pair, prince du saint empire, et paraissait la récompense longtemps attendue de ses services. Fénelon dut l'accepter avec des marques de vive reconnaissance, et de plus, comme si tous ses vœux étaient comblés, il se démit de l'abbaye de Saint- Valeri, seul bénéfice ecclésiastique dont il fût pourvu ^ Cet abandon de dangereux exemple scandalisa les gros bénélîciers, qui n'avaient point de pareils scrupules. Le nouveau prélat se plaignit doucement d'un honneur qui Téloignerait de son élève, mais on lui répondit gracieusement que neuf mois de résidence suffisaie'tat, qu'il en passerait trois à Versailles, et qu'il enverrait de Cambrai ses instructions. Les amis de Fénelon furent
^ Il a^ait abandonné à Tabbé de Beaamont le prieuré de Carenac en recelant l'abbaye de Saint-Valeri.
déconcertés ; ils attendaient pour lui le siège de Paris, que la mort imminente de monsieur de Harlay allait rendre vacant, et dont la possession n^aurait pas entravé Téducationdu prince. Cambrai, donné a temps, déjouait cette combinaison si favorable h la fortune et au crédit de Fénelon. La duchesse de Bétliune vit là une perfidie qui Tindigna jusqu^aux larmes : fille de Fouquet, elle croyait peu à la loyauté de Louî« XIV, et son amitié pour Fénelon n^était pas exempte de cabale. Au reste, elle avait bien compris. Neuf mois de résidence à Cambrai étaient un commencement d'exil dont on espérait profiler pour détacher peu à peu le jeune duc de la domination de son précepteur.
Fénelon venait d'être sacré par Bossuet, lorsqu'il fut enveloppé dans l'affaire de madame Guyon. C'est une longue histoire qu'il faut débrouiller. Cette femme singulière, qui avait de la naissance, de la beauté, de Tesprit, et une vocation religieuse irrésistible, devenue veuve à vingt-huit ans, avait sacrifié sa fortune personnelle, la garde-noble de ses enfants, qui valait quarante mille livres, et ne s'était réservé qu'un modique revenu pour se livrer sans partage à la vie dévole et à la propagation de ses idées mystiques. Après six années de pieux vagabondage, en compagnie d'un barnabite, le père Lacombe. son directeur et son acolyte, pendant lesquelles, tour à tour objet d'édification ou de scandale, elle avait partout excité l'attention par l'élrangeté de ses manières et par son
éloquence, madame Guyon était venue a Paris, en 1687, pour y répandre ses doctrines. Le moment était mal choisi. Molinos venait d'être condamné à Rome, pour avoir fait du mysticisme une doctrine de débauche sous le nom de quiétisme. Molinos, mettant toute la religion dans l'union de T&me avec Dieu, laissait, comme autrefois les gnostiques, toute liberté au corps, en vertu du divorce opéré par Textase. La chair, abandonnée à elle-même, avait abusé en Molinos et les siens de son émancipation, et Rome avait du sévir. Les excès du quiétisme rendirent suspects le mysticisme de madame Guyon et son commerce avec le père Lacombe. Monsieur de Harlay, sévère pour les mœurs d'autrui, craignit la contagion de doctrines qui pouvaient infecter son diocèse. Le père Lacombe et madame Guyon furent arrêtés. Celle-ci, enfermée au couvent des religieuses de Sainte-Marie, subit avec sécurité plusieurs interrogatoires et gagna rapidement l'affection des religieuses, qui furent touchées de ses discours et prirent modèle sur sa conduite. Madame de Miramion elle-même la vit, Tenlendit, et fut séduite.
Rendue à la liberté, madame Guyon, par rentremise de la duchesse de Béthune, fut accueillie chez madame de Beauvillers^ où elle trouva d'ardentes prosélytes. Madame de Mainlenon, toute prudente et froide qu*elle était, se laissa charmer, et voulut même la faire entendre aux pensionnaires de Saint-Cyr. ie fut chez le duc de Bianviilers que Fénelon vit pour la
PÉNELON. 305
première fois madame Guyon, et que commença la liaison toute spirituelle que ses ennemis surent tourner contre lui. Comme toutes les âmes tendres et élevées, Fénelon était disposé au mysticisme; dès sa jeunesse, à Saint-Sulpice, il avait étudié avec passion les écrits de saint Clément, de Grégoire de Nazianze, de Cassien, le Trésor ascétique, François de Sales, Jean de La Croix ; il retrouvait dans les entretiens de madame Guyon les maximes de ses docteurs préférés, et il s'habitua à la considérer comme une sainte. Ce commerce de piété expansive durait depuis plusieurs années sans trouble et dans un perpétuel ravissement, lorsque la mystique amie de Fénelon fut en butte à de nouveaux soupçons qui amenèrent une nouvelle en* quête. L'éveil fut donné par l'évèque de Chartres, Godet-Desmarais, confesseur de madame de Maintenon et directeur spirituel de Saint-Cyr. Â cette première alarme, madame de Maintenon, qui n^eut guère de constance que dans ses rancunes, et qui fut si prompte à se détacher de ses amis quand il y avait péril à les défendre, se refroidit pour madame Guyon. Bientôt elle lui fut hostile, et ne tarda pas à se tourner contre Fénelon lui-même lorsque la lutte fut engagée. Madame Guyon menacée se réfugia auprès de Bos* suet; elle fut assez habile pour obtenir de lui la communion et un certificat dont elle fit trophée. Cette approbation suffisait pour ses intentions et pour ses mœurs : mais ses écrits restaient en cause, et elle denianJa, pour les examiner, une commission mixte,
OÙ les juges laïques seraient en nombre égal avee les ecclésiastiques. On n'y consenlit pas. L'affaire fut soumise à Bossuet, à M. de Noailles, alors évéque deCbâluns, et au vénérable Tronson, supérieur de Saint- Sulpice. Pendant les conférences tenues à Issy , Féneloû fut nommé à Tarcbevèché de Cambrai et admis à prendre part comme juge à la délibération. On reconnût les erreurs de madame Guyon i mais, la pureté de ses intentions étant hors de doute, comme celle de ses mœurs, les commissaires se contentèrent, sans la censurer directement, de rédiger en articles les principes de la yéritable spiritualité et les règles des voies intérieures. Fénelon signa ces trente-Hjuatre articles, et tout parut terminé.
Pendant les conférences, Fénelon avait maintenu son droit de juge : devenu par sa nouvelle dignité régal de Bossuet, il s'était départi de la docilité qu il aimait à témoigner comme simple prêtre. Bossuet en fut surpris. Fénelon, qui n'avait pas défendu les livres incriminés, et qui s'était engagé à blâmer, dans un mandement, les doctrines qu'on attribuait à son amie, pensait qu'on n'avait plus à lui demander de nouveaux sacrifices. Mais Bossuet lui ménageait une cruelle surprise. Le prélat annonça sur les états d'braisou une instruction où madame Guyon était censurée avec amertume, et il voulait qu'elle parût avec l'adhésionde l'arcbevôque de Cambrai. Il y avait péril dans le refus et dans le consentement. Fénelon pouvait-il, en accusant publiquement madame Guyon, flétrir celle qu'il
avait honorée et s'accuser lui-même contre le témoignage de sa conscience ? Bossuet disait : « Un homme, un chrétien, un évéque a-t-il tant de peine a s'humilier I » Il voulait donc que Fénelon fût humilié. Et pourquoi? Mais, ici l'humilité amenait le déshonneur. D'un autre côté, la résistance ne pouvait manquer de passer pour un aveu de complicité. Comment Bossuet osait-il placer un évéque, un précepteur des enfants de France, dans la nécessité de se déconsidérer? Quel avantage pouvait en revenir à TEglise et à la religion ? La signature donnée aux articles d'Issy, le mandement promis^ n'était ce pas une adhésion suffisante, et tout n'élait-il pas sauf, la doctrine et Thonneur?
Cependant madame Guyon, qui pouvait se croire hors de cause, avait été enfermée au donjon de Vincennes, et Bossuet en avait été ravi ^ Fénelon laissa faire la persécution et s'affermit dans la résolution de ne pas s'y associer. « On veut, disait-il, que je la condamne avec ses écrits. Quand FEglise fera là-dessus un formulaire, je serai le premier à le signer de mon sang et à le faire signer. Hors de le je ne puis ni ne dois le faire. J'ai vu de près des faits certains qui m'ont infiniment édifié; pourquoi veut-on que je la condamne sur d'autres faits que je n'ai point vus et qui ne concluent rien par eux-mêmes?... Ses écrits ne sont-ils pas assez condamnés par tant d'ordonnances qui n^ont été contredites de personne?... Que veut-
*■ Lettre à madame de Maintenon, 2 Janvier 1696.
on de plus?... Me convient-il d'aller accabler une pauvre personne que tant d'autres ont déjà foudroyée et dont j'ai été ami?... Tout se réJuit de ma part à ne vouloir point parler contre ma conscience, et à ne vouloir point insulter inutilement une personne que j'ai révérée comme une sainte^ sur tout ce que j'en ai ^u par moi-même. En vérité, peut-on douter de ma bonne foi?... Pourquoi me demander ce qu'oo exi- {Tcrait à peine d'un homme suspect d'imposture*? » Ainsi Fénelon ne demandait qu'à se taire et laissail le champ libre aux ennemis de madame Guyon ; mais Bossuet voulait une soumission ou un combat. Fénelon prit le seul parti qui lui offrit encore quelques chances favorables. Il se hâta de faire une profession de foi qui le mit au-dessus du soupçon et qui établit la pureté de sa doctrine : pour plus de sûreté il se fit un rempart des Maximes des saîntSj relatives à la prière et à l'amour de Dieu. Cette tactique, toute habile qu'elle fût, ne lui réussit pas. Les saints euxmêmes ne protègent pas toujours ceux qu'on veut perdre : il y a des détours propres à éluder leur autorité, et Fénelon aurait dû se rappeler que la Sorboune, en 4656, avait atteint le grand Arnauld à travers saint Paul et saint Augustin.
Dès que Fénelon eut parlé, madame Guyon futrejelée sur le second plan. Elle ne reparaîtra plus qu'au besoin^ quand il sera utile de la diffamer pourdécon-
> Lettre à M. Tronson, 2Ô février 1696.
sidérer Fénelon. Au fond on s'inquiélail médiocrement de celle femme, dontrexaltaliou pouvait, selon rhumeur des gens, recevoir des interprétations oppobées. Le fait est qu'elle élait folle de Dieu, et que ses transports faisaient passer dans son langage toutes les figures qui sont à Pusage de Tamour profane. C'est le propre des mystiques, et cette confusion n'est dangereuse que pour les âmes corrompues : omnia munda mundis. Quoi qu'il en soit, Fénelon se découvrait, etBossuet put prendre corps à corps cet adversaire jusque-là insaisissable, mais il lui fallut du temps pour le terrasser. Alors commença, sur une question qui aurait pu dormir sans péril, un terrible duel qui laissa pendant près de deux années PEglise en suspens. Les deux athlètes se trouvèrent dignes Ton de l'autre : celui-ci plus fort, plus exercé; l'autre plus souple et fécond en ressources imprévues ; l'un étonné d'une résistance qui portait atteinte à sa longue doniination sur les esprits, l'autre soutenu par le sentiment de son droit et déterminé à ne ce* der qu'à l'autorité qui règle la foi. Bossuet voulait être le juge de Fénelon, mais Fénelon soumit le débat à la décision du saint-siége, et par là il força celui qui pensait élre l'arbitre de la cause à devenir sa partie, il maintint l'égalité jusqu'à sa défaite, et de cette défaite même il sut faire un triomphe par sa prompte soumission.
Avant de pénétrer plus loin dans les détails de cette controverse, j'ai besoin de m'expliquer sur le rôle qu'y
joua Bossuet. Dieu me garde de ternir la gloire de ce dernier des Pères de TÉglise par le soupçon de mauvaise foi ou de jalousie. Bossuet a servi des ressentiments qu'il n'avait pas, il a prêté sa puissance à une intrigue qu'il aurait désavouée s'il Teût connue. Habi* tué a régner sur TÉglise, qui acceptait ses décisions comme des oracles, il a été entraîné par son dogmatisme impérieux, par son altière orthodoxie, à des excès de parole, à des écarts d'action qui nous étonnent, qui nous affligent sans que nous puissions accuser la pureté de ses intentions. Avouons encore que les conseils de son neveu , Fabbé Bossuet , venant de Rome, les terreurs et les calomnies de cet esprit court et violent, égarèrent sa loyauté.
Le livre des Maximes des saints eut peu de succès. Fénelon n'avait prétendu faire qu'une compilation et un commentaire irréprochables. Les gens du monde le trouvèrent fastidieux et inintelligible : ils étaient dans leur droit, l'auteur n'ayant pas voulu les amuser et ne pouvant leur donner Tintelligence de ces matière^. Les théologiens le tinrent pour suspect , et Bossuet était assuré d'avance de le trouver coupable. Il ne s'en cacha pas avant d'avoir vu le livre, puis il promit des remarques qui devaient être soumises à l'auteur seul et qui ne lui arrivèrent pas; il tenta ensuite de faire comparaître Fénelon devant une commission qu'il aurait dominée, et de lui arracher une rétractation. Sous le nom d'un docteur il écrivit une censure amère ; enfin il publia une déclaration, signée de lui,
PÉNELON, 311
fie révéque de Chartres et de rarchevéque de Paris, qui trancbait la question pendante en cour de Rome. Cependant Fénelon, qui avait demandé la grâce d'aller lui-même à Rome défendre son livre, recevait en réponse Tordre de partir pour son diocèse et d'y rester. Le duc de Beauvillers était menacé de destitution, et bientôt après le contre-coup de la disgrâce du prélat allait frapper les abbés de Beauraont et de Langeron, sous-précepteurs du prince : le frère de Fénelon, exempt des gardes, était congédié, et quelques mois après Pénelon lui-même était dépouillé de son titre de précepteur. Madame de Maintenon , Bossuet , Louis XIV rivalisaient d'ardeur pour accabler Tarclievéque de Cambrai. Bossuet était infatigable dans sa polémique, et, il faut le dire, dans ses menaces. Louis XIV donnait cours à ses ressentiments, et comme il frappa dans le théologien accusé et non condamné le précepteur de ses petits-fils, on put comprendre que réducation du duc de Bourgogne était à ses yeux le véritable crime du prélat. D'Aguesseau a dit le mot de ce débat : « C'était plutôt une intrigue politique qu'une affaire de religion. » La question religieuse pouvait se vider sans éclat. En effet, comme le disait Fénelon écrivant è Bossuet : « Un évéque qui soumet son livre et qui se tait après l'avoir soumis, ne peut être comparé ni à Pelage ni à Julien. Vous pouviez envoyer secrètement à Rome, de concert avec moi, toutes vos objections ,* je n'aurais donné au public aucune apologie, ni imprimée ni manuscrite : le
juge seul aurait examiné mes défenses; toute FEglise aurait attendu en pais le jugement de Rome; ce jugement aurait tout fini. La condamnation de mon livre, s'il est mauvais, étant suivie de ma soumission sans réserve, n'eût laissé aucun péril pour la séduction ; nous n'aurions manqué en rien à la vérité : la charité, la paix, la bienséance épiscopale auraient été gardées ^ »
Les invectives de Bossuet et les rigueurs de la cour tournèrent la faveur publique du côté de Fénelon, dont les réponses se succédaient rapidement, toujours fermes et modéréfs, souvent éloquentes. Bossuet navait jamais entendu un pareil langage; et il faut ajouter que, de son côté, il poursuivait son confrère avec plus de vivacité et d'aigreur qu'il n'en avait mis contre les hérétiques. Quoi de plus incisif, de plus ému, de plus cruel aii fond que ces paroles de Fénelon à son terrible antagoniste? n'était-ce pas un peu, comme l'a si bien dit M. Joubert, le fiel de la colombe?
« Qu'il m'est dur, monseigneur, d'avoir à soutenir ces combats de paroles^ et de ne pouvoir plus me justifier sur des accusations si terribles qu'en ouvrant le livre aux yeux de toute l'Église, pour montrer combien vous avez défiguré ma doctrine 1 Que peut-on penser de vos intentions? Je suis ce cher auteur que vous portez dans vos entrailles pour le précipiter, avec Moliiios, dans l'abime du quiétisme. Vous allez me
* Première lettre de Fénelon à Bossuet.
pleurer partout, el vous me déchirez en me pleurant ! Que peiit-on penser de ces larmes, qui né servent qu'à donner plus d'autorité à vos accusations? Vous me pleurez, et vous supprimez ce qui est essentiel dans mes paroles 1 Vous joignez, sans en avertir, celles qui sont séparées ! Vous donnez vos conséquences les pins outrées comme mes dogmes précis, quoiqu'elles soient contradictoires à mon texte formel. Quel(|ue grande autorité, monseigneur, que vous ayez justement acquise jusqu'ici, elle n'a point de proportion avec celle que vous prenez dans le style de ce dernier livre. Le lecteur sans passion est étonné de ne trouver, dans un ouvrage fait contre un confrère soumis à l'Église, aucune trace de cette modération qu'on avait louée dans vos écrits contre les ministres protestants. Pour moi, monseigneur, je ne sais si je me trompe, et ce n'est pas à moi à en juger, mais il me semble que mon cœur n'est point ému, que je ne désire que la paix, et que je suis avec un respect constant pour votre personne...... »
Cette résistance ou plutôt celle révolte inattendue contre la dictature théologique de Bossuet, de la part d'un prélat renommé par la douceur de son caractère, arracha à son adversaire des paroles où perce le dépit : « Pour des lettres, disait-il, composez-en tant qu'il vous plaira : divertissez la cour et la ville ; faites admirer votre esprit et votre éloquence, et ramenez les grâces des Lettres provinciales ; je ne veux plus avoir de pari au spectacle que voussemblez vou-
loir donner au publie. » Ce spectacle même, Bossuet essaya de le faire cesser. On Gt intervenir le nonce pour fermer la bouche à Fénelon, qui, loin de se taire, redoubla d'énergie. De nouvelles lettres ajoutèrent à rirritation de Bossuet. Citons encore un passage dans lequel Fénelon accuse et se justifie avec une incomparable vigueur.
« Il m'est impossible de vous suivre dans toutes les objections que vous semez sur votre chemin ; les difficultés naissent sous vos pas. Tout ce que vous tonchez de plus pur dans mon texte se convertit aussitôt en erreur et en blasphème ; mais il ne faut pas s'en étonner : vous exténuez et vous grossissez chaque objet, selon vos besoins, sans vous mettre en peine de concilier vos expressions. Voulez-vous me faciliter une rétractation, vous aplanissez la voie ; elle est si douce qu'elle n'effraie plus. Ce n est, dites- vous, qu'un ébloutssement de peu de durée. Mais si Ton va chercher ce que vous dites ailleurs pour alarmer toute TÉglise, pendant que vous me flattez ainsi, on trouvera que ce court ébloutssetnent est un malheureux mystère et un prodige de séduction.
« Tout de même, s'agit-il de me faire avouer des livres et des visions de madame Guyon? Vous rendez la chose si excusable, qu'on est tout étonné que je ne veuille point la confesser pour vous apaiser. £5/ceun sigrand malheur, dites-vous, d'avoir été trompépar une amie? Mais quelle est cette amie? C'est une Priscille dont je suis le Montan. Ainsi, vous donnez,
comme il vous plail, aux mêmes objets les formes les plus douces et les plus affreuses.
« Je ne veux pas me juger moi-même. En effet, je dois craindre que mon esprit ne s'aigrisse dans une affaire si capable d'user la patience d'un homme qui serait moins imparfait que moi. Quoi qu'il en soit, si j'ai dit quelque chose qui ne soit pas vrai et essentiel à ma justification, ou bien si je l'ai dit en des termesqui ne fussent pas nécessaires pourexprimer toute la force de mes raisons, j'en demande pardon à Dieu, à toute l'Église et à vous. Mais où sont-ils, ces termes que j'eusse pu vous épargner ? du moins, marquez-les-moi ; mais, en les marquant, défiezvous de votre délicatesse. Après m'avoir donné si souvent des injures pour des raisons, n'avez-vops point pris mes raisons pour des injures ?
« Cette douceur, dont vous me dites que je mVtais paré, on la tournait contre moi ; on dit que je parlais d'un ton si radouci parce que ceux qui se sentent coupables sont toujours timides et hésitants. Peutêtre ai-je ensuite un peu trop élevé la voix ; mais le lecteur pourra observer que j'ai évité beaucoup de termes durs qui vous sont les plus familiers. Nous sommes, vous et moi, l'objet de la dérision des impies, et nous faisons gémir tous les gens de bien : que tous les autres hommes soient hommes, c'est ce qui ne doit pas surprendre ; mais que les ministres de Jésus- Christ, ces anges des églises^ donnent au monde profane et incrédule de telles scènes, c'est ce qui demande
3IG NOUVEAUX ESSAIS d'hISTOIRE LITTÉRAIRE.
des larmes de sang. Trop heureux si, au lieu de ces guerres d^écrits, nous avions toujours fait notre catéchisme dans nos diocèses, pour apprendre aux pauvres villageois à craindre et à aimer Dieu. »
Bossuet, poussé à bout par ces répliques qui emportaient Topinion du côté de son adversaire, rassem- . bla toutes ses forces pour frapper un coup décisif. Il écrivit la Relation du quiétismej chef-d'œuvre de dialectique vigoureuse et de raillerie amère, qui étendait sur Fénelon le ridicule dont madame (ftyon était enveloppée. On le crut blessé à mort par cette arme, dont les blessures étroites sont si profondes, mais il renvoya ce qu'il avait reçu av^c ime promptitude et une dextérité surprenantes. « Il y eut, dit M. de Bausset, telle province en France où la réponse à la Relation du quiélisme parvint en même temps que la Relation elle-même. On ne savait ce qu'on devait le plus admirer dans cette réponse : la clarté dans l'exposition des faits ; Tordre et Texactilude rétablis dans leur marche naturelle; chaque accusation détruite par des preuves irrésistibles; le mérite si rare de mettre plus de précision dans la justification que n'en offraient les accusations mêmes; raccord plus rare encore de la simplicité, de l'élévation et de la noblesse du style ; l'art admirable avec lequel Fénelon avait su, sans faiblesse et sans mollesse, mettre à l'écart le cardinal de Noailles et Tévêque de Chartres, le roi et madame de Maintenon, pour ne faire tomber ses traits que sur Bossuet seul.
qui Tavait si cruellement offensé ; en un mot, celte profonde indignation d'une âme vertueuse, qui se fait plutôt sentir qu'apercevoir, parcequ'elle conserve encore assez d'empire sur elle-même pour respecter, dans son adversaire, la dignité de son propre caractère; telles sont les faibles nuances qui peuvent offrir une image imparfaite de cette admirable composition^»
Bossuet, voulant amortir Teffet de cette réponse, publia des Remarques qui n'ajoutaient rien à la Relation du quiéltsme^ où il avait épuisé ses ressources de malignité et de ridicule. D'ailleurs, les rôles étaient in« tervertis : Bossuet, tout en continuant d'accuser, se ^défendait!... Fénelon, qui avait pris l'offensive, répliqua^ et il se montra plus décidé, plus pressant, plus incisif que jamais. 11 avait dit : « Tandis que le saint-siége me permettra de montrer mon innocence, et qu'il me restera un souffle de vie, je ne cesserai de prendre le ciel à témoin de Tinjustice de vos accusations. » II tint parole. Bossuet dut se repentir plus d'une fois d'avoir évoqué le souvenir de Montan et de Priseille; en vain avait-il cherché à pallier un tort inexcusable en disant qu'il ne s'agissait, entre Montan et Priseille, que d'un commerce d'illusion. « Vos comparaisons tirées de l'histoire, répondait Fénelon, réussissent mal. Ma prétendue illusion ne ressemble point à celle de Montan. Ce fanatique avait détaché de leurs maris deux femmes qui le suivaient: il les
* Histoire de Fénelon, tome }, page dernière.
livra à une fausse inspiration, qui était une véritable possession de l'esprit malin, et qu'il appelait Tespril de prophétie. Il était possédé lui-même, aussi bien que ces femmes ; et ce fut dans un transport de la fureur diabolique, qui l'avait saisi avec MaximxUe^ qu'ils s'étranglèrent iousdcux. Tel est cet homme, l'horreur de tous les siècles, auquel vous comparez votre coqfrère, cé cher ami de toute la t?tV, que vous portez dans vos entrailles ; et vous trouvez mauvais qu'il se plaigne d'une telle comparaison! Non, monseigneur, je ne m'en plaindrai plus; je n'en serai affligé que pour vous. Et qui est-ce qui est à plaindre, sinon celui qui se fait tant de mal à soi-même, en accusant son confrère sans preuve? Dites que vous n'êtes point mon accusateur, en me comparant à Montan! Qui vous croira? et qu'ai-je besoin de répoudre? Pouviez-vous jamais rien faire de plus fort pour me justifier, que de tomber dans cet excès, et dans ces contradictions palpables, en m'accusant ? Vous faites plus pour moi que je ne pourrais faire moi-même. Mais quelle triste consolation, quand on voit le scandale qui trouble la maison de Dieu, et qui fait triompher tant d'hérétiques et de libertins I Quelque Cn qu^un saint pontife puisse donner à cette affaire, je l'attends avec impatience , ne voulant qu'obéir, ne craignant que de me tromper, et ne cherchant que la paix. J'espère qu'on verra dans mon silence, dans ma soumission sans réserve, dans mon horreur constante pour l'illusion, dans mon éloignement de tout livre et de toute
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personne suspecte^ que le oial que vous avez voulu faire craindre est aussi chimérique que le scandale n été réel, et que les remèdes violents contre des oiaux imaginaires se tournent en poison. »
Pendant ce débat, Rome procédait avec lenteur à Texamen du livre de Fénelon. Vainement Tabbé Bossuet mettait-il eu jeu tous les ressorts de Tintrigue et de la violence : ses calomnies et ses menaces, combattues par le dévouement de Tabbé de Chanterac, mandataire de Fénelon, et par Téquité impartiale du cardinal, de Bouillon, ambassadeur de France, ne précipitaient point la marche compassée de la congrégation du Saint-Ofûce. D'ailleurs Innocent XII était favorable à Fénelon, qui, outre ses vertus et son génie, avait à ses yeux le mérite de se piquer médiocrement de gallicanisme^ La démarche de rarchevéque de Cambrai était un hommage au saint-siége, une protestation contre l'autorité de Bossuet, dont la dictature théologique humiliait Rome en dominantTËglise. Bossuet allait de mécompte en mécompte ; il avait cru faire plier Fénelon, et Fénelon combattait avec un courage de lion; il avait pensé que Rome condamnerait sans hésitation, sans délai; et non seulement Rome tardait; mais elle était indécise. Bien plus, après une délibération qui avait duré plus de quinze mois, la congrégation du Saint-Office se trouva partagée : cinq docteurs sur dix jugèrent le livre irréprochable. Ce partage était, selon la coutume, un arrêt de noa-lieu. Fénelon triomphait. Mais la poli-
tique Temporla sur la jurisprudence consacrée; Taffaire fut déférée au collège des cardinaux, et, Louis XIV aidant, le livre fut censuré. On y trouva vÎDgltrois propositions répréhensibles ou de dangereuse conséquence. La sentence fut libellée sous la forme adoucie de bref^ et non de bulle ; la terrible formule d'bérésie fut écartée, et le livre proscrit ne fui pas condamné au feu. Il fallut que la cour de France se contentât de cette demi-victoire.
Telle fut Fissue de cette douloureuse affaire. On peut en déplorer Téclat, car la religion n'y a rien gagné, et elle trouble les admirateurs de Bossuet. En engageant le combat, ce grand bomme s'était mis dans la nécessité de vaincre, et Ton sait à quelles extrémités entraîne une situation dont on ne peut sortir que parla victoire. Tout paraît juste alors. Dans Temportement de la lutte, Bossuet employa des armes qui n'étaient pas à son usage. Toutefois, j'ai hâte de le dire, sa conscience lui voila ses torts, puisqu'il en vint à se persuader, car il le dit, qu'il y allait de toute la religion. Mais cette conviction n'avait>elle pas sa racine dans une injuste prévention ? On voulut voir Molinos dans madame Guyon, et madame Guyon dans Fénelon, el cependant madame Guyon n'avait que Télan d'une Sapho catholique, elle relevait de sainte Thérèse, et Fénelon était un disciple de saint François de Sales. La doctrine de l'amour divin, pur et désintéressé, peut être une chimère, mais elle est en dehors du dogme. 11 faut aimer Dieu, bien que certains casuistes nous en dis-
pensent ; mais il y a des nuances et des degrés dans cet amour. Bossuet ne veut pas qu'on le sépare de Tespérance du salut. Fénelon trouve qu'il y a quelque chose de mercenaire dans ce mélange, et il pense qu'il y a plus de pureté à aimer Dieu pour lui seul, pour sa beauté, pour sa bonté, en un mot^ parce qu'il est lui, sans égard à la récompense qui suit cet amour. On peutdirequecedétachementabsolu est une illusion, un vain rêve de perfection au-dessus de la nature de Thomme ; il est possible encore que certains esprits, enivrés de cet amour, se bercent dans une inaction voluptueuse qu'ils prendront pour de la sainteté; mais cette quiétude découle-t-elle nécessairement du principe de l'amour désintéressé? Fénelon proteste de toutes ses forces contre de telles conséquences. Il ne veut pas une brutale indifférence sur le salut : il désire que l'idée de récompense n'altère pas les mérites du chrétien, et il pense qu'on est d'autant plus digne de la béatitude qu'on n'y a pas songé en servant Dieu et en l'aimant.
Le bref d'Innocent XII affligea Fénelon, mais sa soumission prompte et sincère termina heureusement cette longue querelle. Ses ennemis virent de l'ostentation dans son humilité^ et, sans doute, ils lui en auraient disputé le mérite si l'applaudissement unanime du monde chrétien ne leur eûtfermé la bouche^
i « Debout et le bras étendu pour instruire les hommes^ dit M. De Maistre, il peut avoir un égal j prosterné pour se condamner lui-même, il n'en a plus. » Soirées de Sainl^Péterebourg,
Et maintenant posons cette question : Si Rome eut prononcé dans un sens différent et qu'elle eût absous Fénelon, ses adversaires auraient-ils montré la môme déférence pour la décision du saint-siège?
Pendant le débat, un incident imprévu avait envenimé Tanimosité de Louis XIV contre le précepteur de ses petits-fils. L'infidélité d'un domestique avait lirré aux libraires de Hollande une copie du Télémaque, On sait que Fénelon avait préparé ce poème pour couronner ses instructions auduc de Bourgogne. Cétait pour la morale politique le complément des Dialogues des morts. La malignité publique vit dans cetle belle fiction antique des allusions injurieuses. Idoménée, Adraste, Pygmalion peut-^étre dénonçaient Louis XIV à l'Europe : on voulait reconnaître Louvais dans Protésilas. Le roi fut du parti de ses détracteurs. Il avait ses raisons pour soupçonner Fénelon, et cependant il se trompait. Le Télimaque est autre ebose qu'une satire. « Sans doute , a dit excellemmeni M. Villemain , le Télémaque présente quelques réflexions que Ton peut détourner contre Louis XIV, mais c'est une absurde injustice de chercher dans cet ouvrage la censure allégorique et méditée de ce grand roi ; il était même impossible d'avoir mieux combiné tous les détails pour déconcerter les allusions, et pour échapper, autant que possible, à Tinéfitable fatalité des ressemblances. Nous croyons que celte précaution généreuse occupait encore Fénelon écrivant pour le bonheur des peuples , et qu'elle lui fit
chercher celte conception poétique, ces mœurs primitives, ces sociétés antiques si éloignées du tableau de l'Europe moderne. Pourquoi, d'ailleurs, aurait-il voulu peindre Louis XIV sous les traits de Timprudent Idoménée ou du sacrilège Adraste , plutôt que sous rimage du grand et vertueux Sésostris? » Empruntons encore à Fillustre écrivain quelques considérations d'une justesse frappante : « Comme le Télimaque est surtout un livre de morale politique, ce que l'auteur peint avec le plus de force, c'est l'ambition, celte maladie des rois qui fait mourir les peuples ; l'ambition grande et généreuse dans Sésostris; l'ambition imprudente dans Idoménée; l'ambition tyranniquc et misérable dans Pygmalion ; Tarnbition barbare, hypocrite, impie, dans Adraste *.» Avant de suivre Fénelon dans son diocèse d'où il ne sortira plus désormais , nous devons, et Télémaque nous y convie, essayer de caractériser sommairement le génie de l'écrivain et de l'orateur : il faut dire aussi quelques mots du philosophe et du critique. Le Traité de Vexislence de Dieu suffirait pour immortaliser Fénelon : il y déploie une riche imagination dans le développement des beautés et de Tordre de la nature considérés comme preuves de la puissance et de la sagesse divines, et il se montre métaphysicien et logicien supérieur dans l'exposition des preuves métaphysiques et dans la déduction des attributs qui
> n faut lire^ dans les Mélanges de M. Villemain, tout ce morceau sur le Télémaque, ^\Gïn de Tues neuves et profondes.
dérivent de Tidée de cause et de substance infinies. Disciple de Descartes, il s'est arrêté sur la pente qui a entraiué Malebranche et Spinosa. Il faut lui savoir gré d'avoir montré comment la raison s'élève par «es propres forces à ces notions sublimes, et de les avoir mises en lumière au profit du sentiment religieux qui n'a pas de meilleur aliment que la contemplation de l'infini. S'il eût écrit de nos jours, ilauraiteu bien de la peine h échapper aux censures de certains théologiens auprès de qui il y a péril à parler de la toute- puissance de Dieu ; bon gré, mal gré, on ferait de lui un panthéiste.
Le Traité de l'existence de Dieu nous ramène plus directement qu'on ne pense aux débats théologiques de Fénelon et de Bossuet, et j'y reviens, au risque de paraître faire une digression. Sans doute dans celte querelle mémorable , les deux rivaux ont payé^ dans leur force même, tribut h la faiblesse humaine. Bossuet songeait à maintenir sa dictature en défendant l'intégrité de la foi ; peut-être encore était- il importuné des succès, du crédit et de la renommée croissante d'un disciple longtemps soumis : sans doute encore l'habileté, la souplesse, la vigueur, pour tout dire en un mot , les ressources inépuisables du génie de Fénelon ne se déployèrent point sans un secret sentiment de fierté; mais si ces motifs humains expliquent l'animosité et Facharncment du combat, ils ne sont pas le principe de la lutte elle-même. Elle pouvait naître au premier choc d'un dissentiment réil
et de la diversité de ces deux génies qui n'ont en commun que la sincérité et la grandeur. Bossuet et Fénelon étaient trop clairvoyants pour ne pas pressentir les périls qui menaçaient la religion , et trop pénétrés des vérités qu'elle annonce pour ne pas chercher les moyens de la préserver d'un nouvel ébranlement. Or c'est sur ce point qu'ils étaient divisés.
Que Fénelon ait vu les dangers que courait la religion, cela est incontestable, et j'ai hâte d'en apporter la preuve, puisque j'y trouve l'occasion de le faire parler. Voici, en effet, ce qu'il disait du haut de la chaire évangélique quelques mois avant la révocation de redit de Nantes ' : « Un bruit sourd d'impiété vient frapper nos oreilles, et nous en avons le cœur déchiré. Après s'être corrompus dans ce qu'ils connaissent, ils blasphèment enfin ce qu'ils ignorent. Prodige réservé à nos jours! l'instruction augmente et la foi diminue. La parole de Dieu, autrefois si féconde, deviendrait stérile si l'impiété l'osait. Cependant de tous les vices on ne craint plus que le scandale: que dis-je? le scandale même est au comble; car l'incrédulité, quoique timide, n'est pas muette; elle sait se glisser dans les conversations, tantôt sous des railleries envenimées , tantôt sous des questions où l'on veut tenter Jésus-Christ, comme les Pharisiens. En même temps l'aveugle sagesse de la chair , qui prétend avoir droit de tempérer la religion au gré de
» 6 janvier 1G86.
326 NOUVEAUX ESSAIS d'hISTOIRE LITTÉllAlRE.
ses désirs^ déshonore et énerve ce qui reste de fui parmi nous. Chacun marche dans la voie de son propre conseil ; chacun, ingénieux à se tromper, se fait une fausse conscience. Plus d'autopté daus les pasteurs, plus d'uniformité de discipline, le dérèglement ne se contente plus d'être toléré y il veut être la règle même, et appelle excès tout ce qui s'y oppose, La chaste colombe , dont le partage ici-bas est de gémir, redouble ses gémissements. Le péché abonde, la charité se refroidit^ les ténèbres s'épaississent, le mystère d'iniquité se forme ; dans ces jours d'aveuglement et de péché, les élus mêmes seraient séduiis, s'ils pouvaient l'être. Le flambeau de l'Évangile qui doit faire le tour de l'univers achève sa course. Dieul que vois-je? où sommes-nous? le jour de sa ruine est proche , et les temps se hâtent d'arriver. Mais adorons en silence et avec tremblement l'impénétrable secret de Dieu *. »
Ce bruit sourd d'impiété^ la révocation de l'éditde Nantes ne l'étouffa point, et devenu plus distinct dans le silence de l'hérésie, il continua d'inquiéter les chefs de l'Église. Bossuet voyait le salut de TÉglise dans la science théologique et dans la rigueur des dogmes. Il craignait que ce qui restait de sentiment religieux dans les âmes ne vint à se dissiper si on ne le fortifiait par la connaissance profonde des Saintes-Écritures, si on ne l'étreignait vigoureuse-
^ Discours pour la Fête de V Epiphanie.
FÉMELON. 327
meotdes inflexibles liens du dogme: théologien consommé, c^esi par la théologie qu'il voulait captiver la croyance et réprimer l'incrédulité. Fénelon suivit une autre voie. Il voulait assurer la religion par le sentiment de la puissance inflnie du Créateur et par Tamour de Dieu; il prétendit donner à la croyance des racines profondes, une base inébranlable, en dégageant dans toute sa grandeur Tidée de Dieu, pendant que Tamour élevant Tâme au-dessus des intérêts de la terre^ apaiserait la secrète révolte de la raison contre des mystères impénétrables. Ainsi quand Bossuet choisissait ces mystères mêmes pour vaincre Torgueil de la raison humaine et lui enseignait la soumission par le spectacle de son impuissance^ Fénelon faisait briller devant elle les clartés de la théodicée, et remportait dans TinCni sur les ailes de lamour divin^ espérant rallier toutes les intelligences et tous les cœurs sur ces hauteurs inaccessibles aux brouillards et aux orages. C'est pour cela que Fénelon, sans dédaigner la théologie, et sans rien relâcher des règles austères du devoir, s'arrête surtout dans la métaphysique à l'idée de Dieu, et à la charité dans la morale. Ces deux grands hommes, chrétiens sincères et alarmés, devaient se heurter en se rencontrant, mais comme le contraste de nature qui les a mis aux prises se reproduit dans la fa^ mille humaine, les routes distinctes et non opposées qu'ils ont tracées ne seront pas désertes, elles tendent au même but, et si les cœurs fermes et droits suivent
Bossuet avec assurance, les âmes élevées et tendres peuvent prendre leur essor dans le sillon de pure lumière qui marque le passage de Fénelon.
Comme orateur, Fénelon n'a pas la sublimité de Bossuet, la rigueur de Bourdaloue, le pathétique de Massillon, mais il s'élève, il raisonne, il touche avec un naturel et un tour aisé qui ne sont qu'à lui : il a au-dessus de tous la souplesse et la fécondité. Il y a en lui le docteur et le grand seigneur , selon la remarque de Saint-Simon. Nous avons vu, par quelques traits, quelle vigueur lui donnent la passion et la bonne conscience dans sa polémique qui a fait dire, en outre , à Bossuet « qu'il avait de Pesprit à faire trembler. » Comme critique , Fénelon mérite une place à part. Aux préceptes des anciens interprétés avec goût il ajoute des vues neuves et justes : il laisse la routine aux pédants, le paradoxe aux beaux esprits; il se tient aux principes qu'il semble créer, parce qu'il les renouvelle en les prenant à leur source même, dans le cœur humain.
Quel que soit le mérite de composition, de style et de pensée dans ces différentes œuvres, le principal titre littéraire de Fénelon sera toujours le TélAnaque, œuvre unique dans notre littérature par la variété des caractères qui se dessinent dans l'actioD et ne se démentent jamais, par la richesse des descriptions, le coloris des tableaux qui remplissent l'iaiaginalion, parla vérité des mœurs et des passions. Cette prose que Voltaire trouve un peu traînante, parce
qu'elle a de Tampleur et de la noblesse, a le mérite d'exprimer des pensées et des images poétiques sans rien emprunter, comme on Ta fait depuis, de la construction et des tours particuliers à la versiGcation. Fénelon est poëte en prose sans qu'on puisse l'accuser d'avoir confondu les genres et composé de la prose poétique, co:nme Terrasson , Reyrac et d'autres que je ne nommerai point. On voudrait n'avoir pas à dire que le successeur de Fénelon à l'Académie française se crut obligé de ne pas parler du Télémaque. Étaitce prudence ou docilité? Je ne sais : toujours est-il que ce silence est la plus surprenante flatterie qu'on se soit permise à l'Académie.
La disgrâce de Fénelon était complète. Il ne devait plus revoir Versailles, où il avait formé riiérilier du trône avec la noble ambition de travailler un jour avec lui au bonbeur de la France. Le gouvernement d'un grand peuple, selon les maximes de la morale évangélique, a élé la pensée dominante de la vie de Fénelon, et dans son exil de Cambrai il la caressait encore : il saisit même avec empressement toutes les occasions d'éclairer de ses conseils ceux qui dirigeaient les affaires publiques. Le duc de Beauvillers le consultait, et le représentait dans le cabinet. Malgré ces préoccupations, Fénelon comprit qu'il se devait à son diocèse, et, tout en conservant ses espérances pour l'avenir, il se dévoua avec ardeur au ministère religieux qui lui était confié. « Retiré dans son diocèse , dit Saint-Simon, il y vécut avec la piété et l'applica-
330 NOUVEAUX ESSAIS d'uISTOIRE LITTÉRAIRE.
tion d'un pasteur, avec Tari et la magnificence d'un bommequi n'a renoncé à rien, qui se ménage tout le monde et toutes choses. » Ne pouvant gouverner la cour, il prit le parti de se faire adorer à Cambrai, et de donner à ceux qui l'avaient chassé, sinon des regrets, au moins quelque honte par le bruit de ses vertus. Au reste, cette vengeance n'était que Texer-^ cice naturel des qualités de son esprit et de son âme. Jamais pasteur ne fut plus actif et plus édifiant : « ses aumônes, ses visites épiscopales réitérées plusieurs fois l'année, et qui lui firent connaître par lui-même à fond toutes les parties de son diocèse, la sagesse et la douceur de son gouvernement, ses prédications fréquentes dans la ville et dans les villages, la facilité de son accès, son humanité avec les petits, sa politesse avec les autres, ses grâces naturelles qui rehaussaient le prix de tout ce qu'il disait et faisait, le firent adorer de son peuple ; et les prêtres, dont il se déclarait le père et le frère, et qu'il traitait tous ainsi, le portaient tous dans leurs cœurs. Parmi tant d'art et d'ardeur de plaire, et si générale, rien de bas, de commun, d'affecté, de déplacé, toujours en convenance à l'égard de chacun ; chez lui abord facile, expédition prompte et désintéressée ; un même esprit, inspiré par le sien, en tous ceux qui travaillaient sous lui dans ce grand diocèse \
Les malheurs de la France, que Fénelon avait
* Saint-Simon, Mémoires, ch. coclxxx.
prévus, mais qu^il n^avalt pu détourner, donnèrent un nouvel éclat à ses vertus : « Il y a longtemps, avait-il dit à Louis XIV, au milieu de ses prospérités (1694), que Dieu tient son bras levé sur vous ; mais il est lent à vous frapper, parce qu'il a pitié d'un prince qui a été toute sa vie obsédé de flatteurs, et parce que, d'ailleurs, vos ennemis sont aussi les siens. Mais il saura bien séparer sa cause juste d'avec la vôtre qui ne Test pas, et vous humilier pour vous convertir; car vous ne serez chrétien que dans ThumiliatioD. » Ca temps des expiations était arrivé^ et il faut dire que Louis XIV supporta les rigueurs de la fortune avec honneur, et que, s'il avait été enflé de ses succès^ il ne fut pas abattu par les revers : même il fallait cette épreuve pour que la postérité lui confirmât le titre de Grand, que Tenivrement des peuples lui avait donné pendant ses triomphes. L'acceptation du testament de Charles II, que Fénelon avait déconseillée par la voix du duc de Beauvillers, avait armé contre la France l'Europe coalisée. Les défaites se succédaient, vainement réparées par des efforts qui épuisaient la nation» La famine vint se joindre, en >i709, à ces désastres. Fénelon fut admirable de générosité et de dévouement : les approvisionnements qu'il tenait en réserve nourrirent l'armée, et le respect que son nom inspirait aux étrangers protégea son diocèse contre la dévastation. Après la bataille de Malplaquet, Cambrai fut un refuge où les blessés français trouvèrent des soins et des ressources ines-
332 nolveàlx essais d'histoire littéraire.
pérés. Fénelon se multipliait : on le voyait dans les hôpitaux, dans les églises, partout où il y avait des consolations à offrir, des secours à porter. Parmi les malheurs puhlics, et par eux^ Fénelon eut la joie, mêlée d^amertume, de revoir, après dix ans de sépara tion, son élève fidèle à ses principes, fidèle à son amitié. Pendant ces dix années d'éloignement, le duc de Bourgogne n^avait pas cessé de demander et de recevoir secrètement les conseils de son précepteur. Mais en cela il désobéissait à son inflexible aïeul; qu'on aurait offensé en prononçant devant lui le nom de Fénelon^ et qui fut si obstiné dans son aversioD, qu'à la mort de son petit-fils^ il fit brûler tous les monuments de ce long commerce entre Félève et son précepteur exilé. Car, il faut le dire, si la postérité possède les admirables leçons renfermées dans un des plus beaux ouvrages de Fénelon, les Directions pour la conscience d'un roi^ ce n'est pas la faute de Louis XIV, mais un bienfait de la prévoyance du duc de Beauvillers, qui gardait chèrement copie de tous ces écrits.
Tout paraissait désespéré pour la France. En vain Louis XIV s'était-il humilié par ses ambassadeurs; Tennemi victorieux voulait pousser à bout les représailles^ et le grand roi avait résolu d'aller mourir à la tète de sa noblesse sous les murs de Lille. Fénelon eut alors une idée de génie. Il comprit que le pays ue pouvait être sauvé que par la nation elle-même, et qu'on ne pouvait exiger d'elle un dernier sacrifice
qu'en lui rendant ses droits, qu'il fallait obtenir de son libre consentement ce qu'on avait trop longtemps imposé à son dévouement et à sa résignation. « Notre mal vient, écrivait-il au duc de Beauvillers, de ce que cette guerre n'a été jusqu'ici que l'affaire du roi; il faudrait en faire l'affaire véritable de tout le corps de la nation ; elle ne l'est que trop devenue, car, la paix étant rompue, le corps de la nation se voit dans un péril prochain d'être subjugué. » Fénelon voulait que la France fût consultée, et il voyait dans cette convocation des notables des trois ordres un acheminement aux étals-généraux qu'il voulait appeler régulièrement tous les trois ans pour délibérer sur les besoins de l'État. C'eût été un beau spectacle que de voir le despotisme à bout de ressources, proclamant l'impuissance, avouant les dangers du pouvoir absolu, se dépouillant pour sauver la force publique. Louis XIV parut entrer dans ce dessein, qui aurait sauvé la monarchie en la réformant; il rédigea même la proclamation qui devait apprendre à la France que la royauté avait besoin de la force du peuple et de ses conseils : mais la disgrâce de Marlborough et la victoire inespérée de Denain prévinrent l'effet de cette résolution. La paix fut signée à Utreeht, et, le péril passé, la nation resta sous le régime du pouvoir absolu, qui n'était plus tempéré parla gloire.
L'admiration pour Fénelon était générale, tous les regards se tournaient vers lui avec espérance, et on pensait que son dévouement et ses vertus avaient en-
334 NOUYEADX ESSAIS d'hISTOIRE LITTÉRAIRE.
fin désarmé les ressentiments de Louis XIV. Mais sa disgrâce était irrévocable : il n'était pas bon, soes ce règne, de prendre en main la cause du peuple ; Racine et Vauban en moururent. Fénelon ne se décourageait pas. Pendant que le roi s^affaissait sons le poids des années, le grand dauphin mourut, et Tarcbevéque de Cambrai se prépara avec une ardeur noavelle au rôle qui l'attendait. Sa prévoyance embrassa toutes les réformes h introduire dans la constitution de rÉtat, et tous les détails de Fadministration : en un mot, il dressa le programme complet du nouveau règne. Le duc de Bourgogne approuvait tout : états provinciaux pour tous les gouvernements, états-généraux pour toute la nation, soumission à la loi, gratuité de la justice^ répression d'un luxe corrupteur et ruineux , maintien de la paix; telles étaient les bases générales du système concerté entre le roi présomptif et son ministre. La Providence déjoua ces projets. Le duc de Bourgogne fut enlevé par une mort soudaine, où la douleur publique voulut voir un crime : la postérité plus juste n'y a vu qu'une déplorable fatalité. Jamais, depuis le meurtre de Henri IV, la mort n'avait étouffé de si nobles projets, ni déconcerté tant d'espérances. Cette déception cruelle ne permet que des conjectures.. On peut dire qu'aucune prudence humaine ne pouvait détourner le cours que les événements ont suivi ; mais le champ des hypothèses est libre^ et il est permis de croire que la loyauté dans les conseils du prince, sa piété sincère, l'exempte de
mœurs irréprochables auraient rallié la nation au gouvernement, ravivé les croyances, prévenu le débordement de la corruption. Il est du moins hors de doute que Favénement du duc d'Orléans et de Dubois, tous deux sceptiques et cyniques, mit a nu la dépravation des mœurs, Taffaiblissement des croyances, IV vilissement du pouvoir, et acheva ce que le despotisme avait commencé. Osera-t-on dire que la probité, la religion, Tamour de l'humanité auraient produit les mêmes effets que le vice effronté? Ou bien prétendra-t-on que, pour arriver à Tégalité civile, à la tolérance religieuse, à la jouissance des droits politiques, enfin à tous les bienfaits de la civilisation moderne, il fallait une secousse que la révolte des esprits sous un despotisme impuissant pouvait seule amener? Ceci est encore une hypothèse qui ne nous empêchera pas de regretter que Texpérience d'un gouvernement probe, religieux et, si Ton peut ainsi parler, honnête homme, telle que la méditaient Fénelon et son disciple, n'ait pas été faite. Le deuil de la France à la mort du duc de Bourgogne prouve tout au moins les espérances qu'on avait conçues.
On crut que Fénelon ne survivrait pas à la mort de son élève : « Tous mes liens sont rompus, s'écrîa-t-il, rien ne saurait plus m'attacber à la terre ! » Cependant il lutta contre la douleur et surmonta son désespoir. L'administration de son diocèse n'en souffrit pas : il trouva même quelque consolation dans l'inaltérable amitié du duc de Beauvillers, que le même coup
336 NOLTEACX ESSAIS d'hISTOIRE LITTÉRAIRE.
frappait non moins cruellement. Nous le voyons, pendant ces dernières années, répondre avec empres* sèment aux désirs de F Académie française % qui le consultait sur les travaux qu'elle devait entreprendre. Sa lettre montre que la polémique religieuse et les^ méditations politiques n^avaient pas émoussé la délicatesse de son goût littéraire, ni diminué la richesse et la vivacité de ses souvenirs classiques. Vers le même temps, il recevait une sollicitation d^une autre nature, qui le trouva tout aussi compétent et non moins empressé : le futur régent, qui pensait sans doute avoir un jour à compter avec lui, le pria de le tirer de ses doutes sur Dieu, sur l'immortalité de lame et sur le libre arbitre. Nous ignorons quelle impression produisirent les puissantes raisons développées avec tout le charme de Téloquence dans les réponses de Fénelon sur le cœur de cet étrange catéchumène, mais on sait qu'elles l'auraient ramené de loin si elles avaient fait de lui un bon catholique.
Fénelon, déjà sous le poids de Tâge et de la douleur, vit les premiers débats suscités par le livre du janséniste Quesnel et par la bulle Vnigenitus. Quoiqu'il eût flétri par de nobles paroles les violences exercées contre Port-Royal, il était loin d'être favorable au jansénisme; aussi n'hésita-t-il point à se déclarer contre le père QuesneK Dans cette triste querelle, il
1 Fénelon avait été admis à rAcadémie à la place de Pellisson, mort en 1694.
PÉNELON. 337
rencontra encore le cardinal de Noailles, Tancien allîé de Bossuet au lennps du quiétisme. Celte fois, Tarchevêque de Paris était en lutte avec Roiïie, et se montrait moins habile et moins soumis que ne Pavait été rarcbevéque de Cambrai. Dans son diocèse, Fénelon ne donnait aucune autorité aux jésuites, qui le caressaient et qui ne lui déplaisaient pas, et se gardait avec un soin égal d'inquiéter les jansénistes, dont il ne partageait pas les opinions. Fénelon, dont toute la théologie se résumait dans l'amour de Dieu, et toute la morale dans la charité, combattait de bonne foi le jansénisme^ dont les doctrines aggravent les mystères du dogme et tournent en rudesse la pureté des maximes évangéliques. On a soupçonné que l'espérance de désarmer Louis XIV et madame de Maintenon, s'unissant au plaisir d'embarrasser un ancien adversaire, avait stimulé le zèle de Fénelon dans cette affaire : sans doute ce double avantage se rencontrait, mais rien ne nous force à mettre en jeu l'ambition et la rancune puisque Fénelon, pour prendre ce parti, n'avait qu'à suivre ses opinions : c< Quand la conduite d'un homme vertueux, dit M. Villemain, est autorisée par son devoir, il ne faut pas l'expliquer par ses faiblesses. » Quoi qu'il en soit, on aimerait mieux n'avoir pas à parler tout ensemble de Fénelon et de la bulle Uni^enilus.
L'amitié de M. de Beauvillers, le sentiment des devoirs à remplir, l'espérance de convertir le duc d'Orléans, avaient donné à Fénelon le courage de vi-
Tre après la morl du duc de Bourgogne; mais Use sentit atteint au cœur lorsqu'il apprit que le duc de Beauvillcrs avait cessé de vivre. « Nous retrouverons bientôt, écrivail-il à la veuve de son ami, ce que nous n'avons pas perdu : nous en approchons tous les jours à grands pas ; encore un peu, il n'y aura plus de quoi pleurer. » Fénelon fut bientôt pris de !a maladie qui termina ses jours. Tout Cambrai s'émut de la fin prochaine de son archei^êque, et la France partagea ses alarmes. Fénelon, dont la vie entière avait élé une préparation à mourir sainlement, ne se démentit pas à l'heure suprême : il vit doucement approcher la mort, et il expira le 7 janvier 4715, au milieu des larmes de ses serviteurs et de ses amis. Par un miracle d'ordre et de générosité, il ne laissait ni une dette ni une obole : tant il avait bien compris ses devoirs de dépositaire et de dispensateur du bien des pauvres I La France, qui l'avait admiré, le pleura amèrement, et, dans la tristesse générale qui assombrit les dernières années du grand règne, cette mort fut un éclat de douleur : on voyait s'éteindre en Fénelon la dernière splendeur du passé, la plus noble espérance de l'avenir. Quelques mois après, le convoi de Louis XIV s'acheminait vers Saint-Denis, au milieu des imprécations et des railleries de la populace, et Philippe d'Orléans prenait en main la régence du royaume.
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Les enthousiastes et les détracteurs n^ont pas manqué à J.-J. Rousseau; peu d'écrivains ont excité au même degré la sympathie ou la haine, et il faut avouer que la vie et les écrits de cet homme extraordinaire donnent également prise à la censure et à Tadmiration , tant ils présentent de disparates et de choquantes contradictions. Quelques critiques ont été moins exclusifs : mieux encore, l'historien littéraire du dix- huitième siècle, M. Villemain, a pesé dans une juste balance les torts et les mérites du philosophe de Genève; mêlant à une admiration vivement sentie une généreuse compassion pour les aberrations d'un génie puissant, pour les fautes graves, disons plus, les bassesses d'un caractère élevé en quelques parties, il a fait, sans fléchir, la part exacte du mal et du bien, aussi éloigné de l'anathème que de l'apothéose. Cette ligne intermédiaire est celle de la justice ; nous tâcherons de la suivre , car Rousseau n'est pour nous ni un réprouvé, ni un apôtre ; il a souvent failli dans sa conduite, il s'est souvent trompé dans ses doctrines, mais il aspirait à la vertu qu'il n'a pas su
340 KOCTEAUl ESSAIS D^HISTOIRE LITTÉRAlfiC.
pratiquer, a la vérité qu'il ne lui a pas été donné dTatteindre.
L'enfance de J.-J. Rousseau fut comme un présage de sa vie orageuse. Sa naissance fut marquée par la mort de sa mère, que les douleurs de l'enfantement surprirent loin de sa maison où elle ne devait pas rentrer, de sorte que, privé des soins maternels qae rien ne remplace, il passa ses premières années sous la garde d'une nourrice qui tempérait, il est vrai, par la tendresse, les brusques rigueurs de Tautorité paternelle, mais sans pouvoir les prévenir. Cette perte prématurée réagU sur toute la destinée de Rousseau, car il manqua de cette éducation domestique, de cet enseignement par l'exemple qui imprime si fortement la morale au cœur de Fenfant , et on peut dire avec assurance que la plus grave des fautes qui pesa si longtemps sur sa conscience, et qui charge encore sa mémoire , n'aurait pas été commise s'il eût connu sa mère. Le souvenir de cette femme distinguée par le cœur et par l'esprit l'aurait gardé d'un attachement honteux, ou l'en aurait promptement dégagé. Presque abandonné à lui-même, il occupa et aiguisa la curiosité de sa jeune intelligence par la lecture de romans qui lui donnèrent, comme il le reconnaît « des notions bizarres dont l'expérience et la réflexion n'ont jamais bien pu le guérir. » Plutarque, qu'il dévorait à la même époque, mettait dans son esprit un idéal héroïque de la vertu qui lui préparait d'autres illusions.
A peine âgé de huit ans, la fuite de son père, forcé
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de quitter son modeste atelier d'horlogerie pour échapper à la persécution , le rendit doublement orphelin, et le fit entrer dans cette carrière de priva* tions, d'inquiétudes, d'asiles précaires et d'exils agités, d'où il ne sortira que par la morL 11 serait peu intéressant de le suivre pendant cette période de son exibtence, chez M. Lambercier, ministre à Bossey, où il apprit quelque peu de latin, en même temps qu'un châtiment corporel, infligé par la fille du pasteur, devenait le premier aiguillon de ses sens, et que la . même peine, tant le fouet est habile à donner des le* çons! appliquée une seconde fois avec iniquité lui imprimait dans Tâme une haine profonde contre Tinjustice ; puis au greffe du tribunal de Genève d'où il se fait renvoyer sous la prévention d'incapacité en matière de chicane et de procédure. Déclaré inepte par l'autorité du greffier de Genève, il passa dans l'atelier d'un graveur nommé Ducommun, homme rude et grossier, qui ne lui apprit point son état, mais qui pervertit, par la contrainte et la brutalité, le naturel de son apprenti. Rousseau sortit, ou plutôt s'é\ada de cette école avec le dégoût du travail, l'habitude du mensonge, et l'instinct de l'appropriation illégitime notablement développé. Dans sa fuite il se dirigea vers Annecy, et il y fut recueilli, sur la recommandation d'un honnête ecclésiastique, par madame deWarensqui, charmée de son heureuse physionomie, sous laquelle elle devinait les brillantes facultés que le régime des huit années précédentes (Rousseau
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accomplissait sa seizième année) avait refoulées, résolut de travailler à la réforme de son cœur et de son intel* ligence. Récemment convertie elle-même, elle voulut, i avant tout, que son jeune protégé abjurât Tliérésie de ' Calvin : mais il fallait l'instruire, et elle le plaça àTurin | dans riiospice des cathécumènes. Pour sortir plas l promptement de cet ennuyeux séjour Rousseau brus- i qua sa conversion. Catholique et sans ressources, il ne trouva rien de mieux à faire que d'entrer comme laquais chez madame de Versellis. De chute en chute son âme était descendue au niveau de cette condition. C'est ici que se place l'ignominieuse aventure du ruban dérobé, que la calomnie a essayé plus tard de transformer en pièce d'argenterie ou en diamant, larcin lâchement imputé à une jeune fille innocente qui paya de son honneur et de sa place le mensonge de son accusateur. Jean-Jacques ne garda pas longtemps la sienne ) on le congédia avec sa livrée. Faut-il dire qu'il entra ensuite chez le comte de Gouvon, écuyer de la reine de Sardaigne, et que cette fois encore il fut mis sur le pavé? Quel début pour la vie d'un philosophe réformateur!
Rousseau, après cette dernière incartade, retourna chez n)adame de Warens qui le reçut comme l'enfant prodigue : toujours jalouse de son salut, elle le mil au séminarre d'Annecy pour en faire un prêtre : mais ne prenant aucun goût à la théologie, il quitta bientôt le séminaire, et sa protectrice le plaça auprès du inaitre de musique de la cathédrale nommé Lemaitre.
Celui-ci s'ctant pris de querelle avec le chapitre se délermina à passer en France. Rousseau raccompagna jusqu'à Lyon , où Lemaitre, surpris dans la rue par une attaque d'épilepsie, fut abandonné sans secours par son compagnon de voyage qui se hâta de retourner à Annecy. Cruel mécompte ou plutôt juste châtiment 1 Madame de Warens avait disparu : elle était partie sans laisser son itinéraire. Que fera Rousseau, réduit à la misère par Tabsence de sa bienfaitrice? Il imagine de tirer parti de la musique qu'il ne sait pas encore. Il se rend à Lausanne où il prend enseigne de musicien et de compositeur. On le croit d'abord sur parole; mais un concert où il fait exécuter une cantate de sa composition, dont les notes discordantes produisirent Teffet d'un véritable charivari, le força d'aller chercher un autre théâtre. Dans cette audacieuse tentative il n'avait compromis que le nom deVaussore, anagramme prudemment substituée à son véritable nom. Il réussit mieux à Neufchâtel, car il commençait à apprendre la musique en renseignant; mais il ne s'y fixa point. Un charlatan, qui prenait le titre d'archimandrite , et qui annonçait l'intention d'aller à Jérusalem, engagea facilement Rousseau à le suivre dans son pèlerinage. Mais le fourbe est arrêté à Soleure, et Rousseau partage sa disgrâce. L'ambassadeur de France le tire de ce mauvais pas , et lui donne les moyens d'aller jusqu'à Paris. Paris était le rêve de Rousseau : son entrée par la porte Saint-Antoine commença à le désenchanter ;
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le fpoid accueil qu'il y reçut, les obstacles qu'il rencontra dans ses projeta, le forcèrent bientôt à la retraite. Dans sa détresse, il apprend que madame de Warons, dont il avait perdu la trace, est à Chambéry. Il y court, et il y trouve la même tendresse, le même dévouement. Les choses allèrent même plus loin, car Uousseau n'était plus un enfant, et sa bienfaitrice navait pas renoncé à la galanterie qui va bien au delà delà jeunesse chez les femmes qui en ont pris Thabitude. Pendant un séjour de quelques années à Chambéry, interrompu seulement par une excursion à Besançon, Uousseau se livra à Télude et h renseignement de la musique, se reprit de passion pour la lecture, et s'occupa avec une ardeur plus vive qu'heureuse du jeu d'échecs, de géométrie, d'algèbre, et même d'asti^onomie. Ce qu'il fit de plus profitable, ce fut de revenir sur le latin, qu'il ne connaissait qu'imparfaitement. Des livres de médecine, qu'il consultait alors dans son ardeur de tout apprendre, frappèrent vivement son imagination et lui donnèrent la vision d'une des plus graves maladies dont ils décrivaient les symptômes. En vertu de cette contagion du livre sur le lecteur, Rousseau n'eut rien de moins qu'un polype au cœur. La faculté de Montpellier était seule digne et capable de guérir un si terrible mal; sur la route, le malade fit diversion à son polype par une passion profonde et passagère pour une madame de Larnage. Il paraît môme que cette crise le guérit, car les médecins de Montpellier prirent Rousseau pour un
visionnaire lorsqu'il parla de son polype. Sans faire consolider sa guérisou par sa nouvelle maîtresse, comme il Taurait pu, noire voyageur, saisi tout à coup par le souvenir de madame de Warens , veut aller renouer leurs amours; mais cette excellente femme avait eu compassion d'un nouveau venu, et Rousseau, à son retour, se trouva réduit à un rôle subalterne dans ce commerce de galanterie. Quelle école de morale ! Aussi avec quel enthousiasme mêlé de tristesse, par un douloureux retour sur les souillures de son adolescence, Rousseau célébrera-t-il , dans Emile, le charme ineffable que la pureté des mœurs donne à la jeunesse !
Toutefois sa protectrice ne l'abandonna point : elle lui procura l'emploi de précepteur chez le grand prévôt de Lyon, M. de Mably, frère des abbés de Mably et de Condillac. Le préceptorat est une condition bi<?n épineuse parce qu'il ne donne qu'une autorité déléguée et une position subalterne, pour une œuvre qui demande toute la puissance de l'autorité directe et toute la considération qui s'attache à l'indépendance. Le caractère de Rousseau devait aggraver cet inévitable inconvénient, aussi reconnut-il bientôt qu'il n'était pas né pour l'abnégation et la dépendance. Il se retira donc, mais en assez bons termes avec le père de ses élèves, quoique dans l'emploi de sommelier qu'il cumulait avec le préceptorat il eût détourné quelques bouteilles de vin d'Arbois, et que, par surcroît, il fut tombé amoureux de madame de Mabiv.
Rousseau revit alors madame de Warens, son refuge accoutumé : mais il n'y demeura pas longtemps. Avec quinze louis dans sa poche (jamais il ne s'était vu si opulent) , el un système de notation musicale par les chiffres, dont il attendait la gloire et la fortune, il s^achemina de nouveau vers Paris. Cette fois il y fit un peu meilleure figure. L'Académie des Sciences examina son système, qu'elle n'osa pas condamner; mais l'arrêt fut porté par Rameau, juge compétent, dont les conclusions furent sévères*. Malgré cet échec, Rousseau se lança dans le monde des philosophes et des financiers. Cependant il ne s'y enrichit pas, et ses amis, pour le tirer d'embarras, lui procurèrent la place de secrétaire auprès du comte de Monlaigu , ambassadeur à Venise. C'était encore une position précaire et dépendante. On sait mal ce que Rousseau fit dans les États de la sérénissime république. Si on s'en rapporte à son témoignage, il trancha de l'ambassodeuren plusieurs circonstances, devant le sénat de Venise; si l'on consulte la vraisemblance, il ne dut jamais paraître qu'à la suite de son maître, sim-
> La musique a toujours été le faible de Rousseau, et dans un autre sens, pour appliquer ici un mot du cardinal de Retz, elle n'a jamais été son fort. Le Dictionnaire de musique prête à la critique des connaisseurs par ses omissions et par ses erreurs. Rameau trouvait dans la partition des Muses galantes des murceaux dignes d'un maître consommé, à côté d'autres qui accusaient une extrême ignorance. On sait d'ailleurs que Rousseau voulant retoucher le Devin du village ne réussit qu'à le gâter. 11 y a dans ces contradictions, au moins apparentes, un problème difficile à résoudre.
pie allaclié de la personne et non de ranibassade : quoi qu'il en soit, il ne tarda pas à recevoir son congé. Ce fut le terme de sa carrière diplooiatique*
Ces événements nous conduisent jusqu'à la trentetroisième année de la vie de Rousseau ; apprenti , cathécumène^ laquais^ séminariste, musicien, précepteur, secrétaire , dans cette carrière de servitudes diverses et de vagabondage, il a dû s'éprendre d'une terrible passion pour la liberté. Le voilà libre enfin! il retrouve à Paris des aoiis, des protecteurs : il sait maintenant assez de musique pour en vivre, soit qu'il copie, qu'il compose, ou qu'il enseigne; il a même en portefeuille un opéra complet, paroles et partition, les Muses galantes. Le duc de Richelieu le charge de revoir la Princesse de Navarre pour une nouvelle mise en scène, c'est-à-dire de reloucher Voltaire et Rameau. Il reparaissait donc sous d'heureux auspices dans ce Paris où deux fois il avait échoué. Mais il n'élait pas au bout de ses épreuves : les Muses galantes tombèrent avant d'être représentées, et la Reine de Navarre y amendée, ne réussit pas. De plus, le malheureux Jean-Jacques , à peine arrivé à Paris, avait rencontré dans son petit hôtel de la rue des Cordiers une servante sans esprit, sans beauté, qui l'ensorcela, et qui perpétua jusqu'à la fin de sa carrière la fatalité de son adolescence el de sa jeunesse, Thérèse Levasseur, qui fut à ses côtés, tant qu'il vécut, le symbole vivant de l'abjection et de l'esclavage de ses premières années.
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La déconvenue de ses opéras le réduisit à occuper un emploi de commis chez M. Dupia, fermier général; il ajoutait quelque chose à ses minces appointements en copiant de la musique. Cependant sa passion pour Thérèse l'absorbait. Une grossesse survint pour aggraver la gène de sa situation. Le premier fruit de ce commerce fut envoyé aux Enfants -Trouvés, les autres eurent le même sort. Rousseau n'hésita pas. Le sentiment de la paternité n'émut point celui qui n'avait pas connu les douceurs de la vie de famille: il né vit dans la fécondité de sa compagne qu'uue perspective de sacrifices sans compensation, et il s'y déroba. Qu'aurait-il fait de cette lignée illégitime que sa maîtresse n'était pas capable d'élever, à laquelle le pain même aurait souvent manqué dans le taudis qu'habitait ce couple disparate? Ce lien , formé par lappât d'une grossière volupté, et resserré par la crainte, jusqu'à ce que l'habitude en eût fait une chaîne indissoluble, ne pouvait engendrer de devoirs; il devait conserver jusqu'au boutle vice de son origine. Ces produits de la débauche étaient attendus dans l'asile queleuronvraitia religion. Rousseau n'a jamais été ni père, ni époux, malgré le mariage qui Tunit légalement, quelque vingt ans plus tard, à cette indigne compagne. Je crains d'offenser les oreilles délicates, mais je ne trouve, pour exprimer nettement ma pensée, qu'une seule formule que je compose par un double emprunt au vocabulaire des comtes Joseph et Xavier De Maistre : Thérèse ne fut que la fe-
melle* de la bête^ de Rousseau : elle renehaina par les sens, elle gouverna sa luxure et son appétit. Tel fut auprès de lui l'empire et la condition de cette femme. Quoi de plus triste? je flétris en expliquant : mais je sépare deux choses distinctes , j'écarte de Pâme de Rousseau les souillures et les misères de ses sens, je déconcerte ces éternelles antithèses qui supposent une famille à Rousseau pour Paccuser d'avoir méconnu ]e ptus sacré des devoirs. Sa cause n'en devient pas bonne, mais elle est mieux instruite.
Tous ces faits étaient dans le passé, et Rousseau avait près de quarante ans lorsque son génie prit tout à coup un essor imprévu qui, du premier élan, le porta sur les hauteurs. Une annonce insérée au Mercure lit jaillir Tétincelle électrique : w Le progrès des sciences et des arts a-t-il contribué à corrompre ou à épurer les mœurs? » Voilà ce que demandait l'Académie de Dijon : ce fut comme un éclair qui sillonna l'intelligence de Rousseau, et qui fit gronder dans son sein ses ressentiments contre son siècle et le dégoût de la corruption commune qui l'avait a^ili lui-même. Son antipathie contre une époque fière de sa littérature retombera sur les lettres : sa déterminalion n'est pas moins soudaine que son inspiration : trente années de sa vie sont retranchées en imagination , l'ême du jeune lecteur de Plutarque se dégage des souillures qiii ont rempli Tintervalle, enivrée de
^ Joseph de Maistre.
* Xavier de Maistre.
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son idéal longtemps obscurci, toute prête à mesurer aux règles, à peser au poids de Fantiquité, les mœurs de ses contemporains. La mission qu'il se donne dans le transport de son cerveau sera un rôle, il le sait bien, mais ce rôle il le remplira au risque d'être frappé de ranalbème qu'il va lancer. Ne pouvant être pur, il sera du moins le fléau de l'impureté. Rousseau entra donc dans la littérature par une diatribe contre les lettres. Cette attaque eut un long retentissement, car il n'y a rien de plus puissant sur les esprits que la sincérité dans le paradoxe. Le monde des lettrés, ainsi pris à partie, s'émut du coup qu'on lui |)ortait au milieu de son triomphe. Ce premier succès, suivi bientôt du Devin du Village qui réussit à Fontainebleau sous les yeux de la Cour et du Roi, et qui aurait procuré à son auteur, s'il l'eût voulu, de royales faveurs ; le bruit de sa lettre sur la musique française; les avances de M. de Fraucueil, receveur général des finances , qui le mettaient sur la route de la fortune; tout cela n'avait pas suffi pour apprivoiser Rousseau, lorsque l'Académie de Dijon^ en proposant pour sujet de prix la recherche de l'Origine et des fondements de rinégaliti parmi les hommes, lui donna l'occasion de rentrer en lice et de faire cette fois le procès, non plus aux lettres , mais à la société tout entière. Dans le précédent discours, en évoquant l'ombre de Fabricius, il faisait appel à des mœurs qui avaient au moins la vraisemblance historique; maintenant il imagine une ère d'ignorance et de pu-
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reté morale, sans autre autorité que les rêves de son esprit, et il accuse la société d'avoir substitué le mensonge de ses institutions aux rapports simples et légitimes que la nature avait établis. Ce nouveau factum, plus déclamatoire que le précédent, n'était pas moins sincère, car Rousseau, en présence d^une réalité qui l'opprimait, avait dû souvent se réfugier dans la région des chimères. Rousseau pensait vigoureusement, mais il observait peu; il n^avait vu les vices de la société que dans ses torts envers lui; au lieu d'embrasser Tensemble des faits et de chercher dans ce qui existe le germe d'un meilleur avenir, il condamne en masse ce qu'il ne connaît qu'en partie, et encore sous le point de vue de la passion ; il fait table rase, et il cherche le mieux hors du possible.
Rousseau, qui avait dédié son discours aux citoyens de Genève, fut pris d'un violent désir de revoir sa patrie : il profita d'une occasion qui se présentait, et pendant son séjour dans cette ville il se rattacha à la secte de Calvin qu'il avait quittée par son abjuration à Turin. Genève lui parut l'asile de la liberté, il songeait même à s'y fixer, mais il en fut détourné par le voisinage de Voltaire dont il craignait l'influence sur ses concitoyens. Ce fut alors que l'amitié de madame d'Épinay l'attira dans la délicieuse vallée de Montmorency, où il aurait trouvé le repos, s'il n'y avait porté les inquiétudes de son caractère ombra-> geux, et le commérage compromettant de son indigne entourage. Rousseau n'habita que vingt mois l'Ernii-
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tage que madame d'Ëpinay lui avait fait élever, maid il y composa la Nouvelle Hélohe sous le charme de quelques réminiscences d'amour mêlées a des sentiments exaltés que son imagination concevait, et qui de là. descendaient vers son cœur qu'ils allaient réchauffer. Cest pour cela que dans ce livre, beaucoup trop vanté, la passion est éloquente, et que les sentiments comme les caractères sont généralement faux. Dans la Nouvelle Hélohe, il n'y a de complétemeut vrai que le paysage, parce que Rousseau avait bien vu et vivement senli la nature; tout ce qui vient de la passion et ce qui touche au monde réel est sans vérité et sans proportion. Ce sont des êtres et des sentiments d'imagination qui se meuvent et se produisent dans un monde que le romancier a fortement conçu, mais qu'il n'a pas vu. De là une vraisemblance relative entre les idées et les personnages, qui fait illusion si on se laisse entraîner dans le cercle tracé par Tauteur, et cet entraînement est inévitable, à Tage où on. ne connaît ni le monde, ni la passion réelle. La Nouvelle Héloiseeii vraie et saisissante pour les jeunes imaginations : plus tard Texpérience nous arme contre la séduction, et il arrive souvent qu'on s'étonne de ne pouvoir relire ce qu'on avait dévoré.
Pendant que Rousseau se berçait de cet idéal de passion, il en tourmentait la sœur de madame d'Epinay, la comtesse d'Houdetot. Cet amour que la distance des âges et du rang, le sentiment des devoirs de rhospitalité, la notoriété du commerce depuis
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longlcmps établi entre Saint-Lambert et la comtesse, la commisération dédaigneuse de l^objet de ce culte, et les plaintes grotesques de Thérèse auraient dû réprimer, dégénéra en frénésie. Rousseau ne voyait que des ennemis dans ceux qui lui faisaient obstacle. Saint- Lambert fut averti et menaça de loin, mais avec un mépris marqué; madame d'Houdetot lui interdit sa présence, et coupa court à la correspondance qu'elle tolérait. Madame d'Epinay parut entrer dans le complot, et Rousseau, hors de lui, signifia brusquement son départ : il quitta TErmitage au cœur de Thiver, et, sans s'éloigner de la vallée de Montmorency, il s'établit dans le voisinage, h Mont-Louis. Quelque temps après, le maréchal de Luxembourg lui donna un appartement au petit château de Montmorency, où le philosophe reçut, entre autres visites qui flattèrent son amour-propre, celle du prince de Conti. Atout prendre» Rousseau n'était pas malheureux alors; il est vrai qu'il soupçonnait au moins de trahison ceux de ses amis avec lesquels il n'avait pas complètement rompu, mais il trouvait un dédommagement dans l'intérêt sincère que lui témoignaient d'illustres protecteurs, dans la sympathie de M. de Malesherbes qui corrigeait les épreuves de ses ouvrages , dans le succès populaire deJulie^ la composition d'ÉmilCj et surtout le spectacle d'une nature si belle qu'elle repose et qu'elle enivre tout ensemble. Le séjour de Rousseau dans la vallée de Montmorency, qui se prolongea pendant six années, est la période la plus féconde et la
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plus lumineuse du développement de son génie. C «st là qu'il composa, outre \a Nouvelle Héloise, le Contrai êocial et VEmile. Remarquons, pour y faire penser, cette fécondation de Tâme par la solitude. Qaatre grands écrivains ont laissé, au dix-buitième siècle, des monuments durables, et le nom de chacun d'eus rappelle une retraite bonorée par leurs travaux. La Brède se souvient de Montesquieu, Montbard parle de Buffon, Cirey de Voltaire, et Montmorency nous a donné Rousseau tout entier.
Rousseau avait composé la Nouvelle Hilotse pour occuper et divertir la fièvre de passion qui l'agitait dans sa solitude. Lorsqu'elle fut terminée il eut à bon droit des scrupules da moraliste : ses deux discours étaient un engagement public et promettaient autre chose. 11 y a loin, en effet, d'un roman d'amour aux vertus de l'ignorance et à Tinnocente pureté delà vie sauvage. Rousseau se tire d'embarras par un détour habile : « J'ai vu les mœurs de mon siècle et j'ai publié ce livre. » — Épouses coupables, apprenez à rougir : quant à vous, jeunes filles, si vous êtes tentées de me lire vous êtes déjà perdues. — Je ne sais si ce sophisme satisfit pleinement Rousseau, mais il lui suffit pour donner cours à son œuvre dont le succès dépassa ses espérances et ses craintes. La menace dont il veut effrayer la pudeur des jeunes filles fut sans doute un aiguillon; pour les femmes^ elles pouvaient lire en sûreté de conscience. Combien furent ramenées dans la bonne voie, combien égarées? nous
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ne savons : toujours est-il que Finfidélilé par anticipation est un gage équivoque de la fidélité ultérieure, et que si Rousseau avait réellement un but moral, il aurait pu y tendre par une route plus droite.
Après avoir vécu en bonne intelligence avec les philosophesy au point de fournir des articles à rEncyclopédie, Rousseau fit éclater ses dissentiments à l'occa* sion de Tarticle Genève que d'Âlenibert avait écrit sous les inspirations de Voltaire. Suivant d^Àiembert, les ministres protestants de Genève étaient devenus de simples déistes chrétiens, sur les traces de Socin. Le philosophe les en félicitait, mais Rousseau repoussa reloge de d'Alembert comme une injure. Au reste ce n^était là qu^un grief accessoire : ce qui avait surtout blessé Rousseau, c^ était la proposition d^ établir un théâtre à Genève. Delà cette lettre à d^Alembert qui contient un long traité contre le théâtre et les comédiens. Si Rousseau se fut borné à montrer les dangers d^un établissement dramatique permanent dans un petit État comme Genève, il eût pu trouver d'excellentes raisons , quoique, même dans cette limite, il en donne d'assez mauvaises : mais il vise plus haut, et non moins rigoureux que les pères de TÉglise et Bossuet, il proscrit en masse tous les genres de poésie dramatique et leurs interprètes. Cette lettre est un chefd'œuvre de style et une diatribe impuissante contre un des plus nobles délassements de Tesprit humain, qui a été la source de tant de chefs-d'œuvre. La morale demande et devrait exiger la réforme des abus
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de la scène, mais la destruction de ia scène est on vœu de barbare. Ajoutons que Rousseau ayant quel^ ques péchés dramatiques sur la conscience n'avait pas mission pour lancer Tanathème. C'est dans ce manifeste qu^il faut chercher le principe de ranimosite de Voltaire, qui passa toutes les bornes, il faut l'avouer, dans ses représailles contre le détracteur du théâtre.
Disons quelques mots de ce triste débat : Rousseau a toujours rendu hommage au génie de Voltaire, et Voltaire n'a jamais nié celui de Rousseau. Ce n'est pas Penvie qui les a divisés. Leurs premiers rapports n^annonçaient pas les violences auxquelles Voltaire se laissa entraîner. Dans les lettres qu'ils échangèrent d'abord, Rousseau montra de la déférence et de l'admiration, et Voltaire de la courtoisie : il ne se range pas aux idées de Rousseau qui étaient la contre-partie des siennes, mais sa plaisanterie est encore discrête et amicale : a Vous donneriez, dit-il, Tenvie de marcher à quatre pattes. » Tandis que Rousseau se borna à déclamer, en général, contre les lettres et la civilisation, Voltaire ne prit pas au sérieux ces paradoxes inoffensifs 1 mais, lorsqu'il s'attaqua au théâtre, Voltaire se sentit menacé dans son plus beau domaine, et Rousseau commença à lui paraître dangereux. Ses arguments signalaient Ferney h l'attention inquiète des Genevois. Voltaire dut craindre et craignit en effet pour son repos; et dès lors, stimulé par d'Alemberl et Diderot, il essaya de rendre Rousseau ridicule pour
Tempêcher d'être redoutable. A ses yeux, Rousseau avait toujours été un rêveur hors du bon sens. Quand ces rêves d'un cerveau malade, je parle comme pensait Fauteur du Mondain^ lui parurent menaçants, il s'arma contre eux de dédain et de raillerie. Ce qui me prouve que Voltaire était sérieusement inquiet, c'est qu'il manque d'esprit quand il attaque Rousseau. Au reste, celui-ci eut les honneurs de la guerre, puisqu'il reçut toute cette mauvaise mitraille sans sourciller et sans riposter.
De tous les ouvrages de Rousseau, le Contrai social est celui qui a exercé la plus grande influence sur la société, influence funeste, car l'erreur s'y trouve dans les principes et dans les conséquences. La première est l'hypothèse d'un contrat entre les parties intéressées à l'origine des sociétés, comme si la société était un produit contingent de la volonté humaine et non le résultat nécessaire de la nature des choses ; la seconde^ non moins grave, est cet axiome abstrait qui fait d'un peuple une masse homogène dont tous les membres seraient unis par la communauté des idées et des intérêts. De ces données découle, sous le nom de liberté et de souveraineté populaire, un système de servitude et de despotisme plus oppresseur que les législations les plus tyranniques de l'antiquité. Toutes les pièces de ce système se tiennent par un enchaînement rigoureux^ et la logique qui les unit parait irrésistible. Rien n'est plus simple, car le publiciste procède par la méthode géométrique, établissant ses
axiomes et dégageant par déduction ce qu'ils con«tiennent; or« dans ce monde abstrait, il est naturel que les idées s'enchaînent étroitement, puisqu'elles s'engendrent. Dans ce travail, Rousseau ne s'est embarrassé ni de rhisloire, ni de la science politique; sa pensée a combiné, dans l'isolement, les ressorts d^ane machine simple et puissante, sans dessein d'application complète et prochaine, plutôt pour montrer la force et la sagacité de son génie, que pour remuer le monde. Mais l'autorité de son nom accrédita ces principes dont la clarté était déjà une séduction, et on voulut les éprouver sur une société qu'ils bouleversèrent sans pouvoir la réorganiser. Rousseau inspira la Convention, et si cette assemblée, par l'emploi de la puissante machine que le Contrat social mettait dans ses mains, a maintenu pour un temps l'indépendance de la France, elle a gravement compromis rétablissement de la véritable liberté. L'expérience a ruiné les théories politiques de Rousseau : notre siècle n'admet pas Tinfaillibilité du peuple, il contrôle par l'éternelle idée de la justice les actes de tous les pouvoirs quels qu'ils soient, et l'autorité n'est légitime à ses yeux que par Texercice régulier de la puissance souveraine.
En parcourant le cercle complet des institutions sociales et politiques avec une pensée de réforme radicale, Rousseau comprit qu'il fallait donner une base a l'édifice nouveau qu'il voulait élever. En effet, toute réforme est illusoire, toute prédication est vaine
si Ton n^atteint pas le cœur même deThomme. La réforme de Téducation est donc Tantéeédent nécessaire de toute réforme sociale : de quelque manière que vous disposiez la corruption, sous quelque angle que vous la placiez, quelque vêtement et quelque direction que vous lui donniez, elle ne changera pas de nature; elle corrompra la vertu des plus belles institutions ; elle emploiera pour le mensonge les meilleurs instruments de vérité ; sous le masque de la justice elle pratiquera Tiniquité, et fera partout servir Tapparence des vertus au triomphe du vice. Si donc on veut régénérer le corps, il faut d^abord purifier la molécule organique; telle est la pensée-mère de VÉmile. Avant tout, on a peine à comprendre comment le publiciste républicain, qui absorbe si complètement rindividu dans Tunité nationale, écrit un traité d'éducation domestique; mais cette contradiction peut se résoudre, car évidemment Rousseau a voulu faire de son élève l'instituteur du genre humain. L'éducation commune commencera quand l'éducation individuelle, bien dirigée, aura dégagé toute vérité dans une intelligence unique, et montré ce que comportent Tûme, l'esprit et le cœur de Thomme. Cette intelligence, préservée de la contagion antérieure, reprendra l'humanité à son point de départ et la replacera dans les voies de la Providence. Si Rousseau n'eût pas sous-entendu cette pensée, la contradiction indiquée plus haut resterait dans toute sa force, et de plus on l'embarrasserait fort en lui demandant com-
nicnl il pourrait étendre à tous une éducation qui occupe un précepteur autour d'un seul enfant, sans compter, comme le remarque ingénieusement M. Villemain, les compères qui lui sont nécessaires pour la mise en scène des leçons décisives destinées à produire sur Timagination de Télève une impression profonde. L^éducalion d'Emile n'est donc que le prélude de rédueation nationale; mais dans ce but restreint estelle complètement saine et praticable ? Et d^abord, en demandant tout à la raison de son élève, dans un âge où rintelligence est surtout alimentée par la foi et parla mémoire, Rousseau est-il bien sur de ne pas opprimer la faculté quMl surcharge? retrouvera-t-il, à point nommé, celles qu'il a laissé dormir? Que dire de cet ajournement de la notion de Dieu, que le précepteur réserve pour la faire luire à sa convenance, comme s'il était assuré que cette notion sublime, si nécessaire et si naturelle qu'elle semble iunée, ne préviendra pas longtemps à l'avance le signal qu'il veut lui donner à son heure? Ces objections, d'uue force réelle, troublent Tensemble du système de Rousseau, mais son livre n'en demeure pas moins un des plus beaux monuments que le génie de l'homme ait élevés, et les vérjtés partielles qu'il renferme ont suffi pour opérer une réforme heureuse dans l'éducation. On peut dire que VEmile a reconstitué la famille par l'importance nouvelle qu'il donne aux enfants; il a garanti la vertu des mères par l'exercice des devoirs que leur impose la nature, que leur conseille la
tendresse; il a protégé la jeunesse contre ces traitements barbares, contre ces peines corporelles qui étaient toujours la dernière, et souvent la seule raison des maîtres; en forçant peut-être T emploi de la raison, il a certainement détrôné la routine; en présentant la notion de Dieu dans son antique simplicité, il a arrêté l'irréligion sur la pente glissante de Fathéisme V, et, en fortiflant le principe générateur de tous les cultes, il a préparé le retour vers le culte le plus digne de Thomme et de la Divinité. Ce sont là d'incontestables bienfaits, des vérités durables qui compensent bien des erreurs, et qui permettent de dire que si Rousseau a rarement atteint la vérité, il y a souvent conduit; ce n'est pas un guide assuré, sans doute, mais c'est un puissant promoteur.
Ce livre, à tout prendre, le plus utile et le moins révolutionnaire des écrits de Rousseau, souleva contre lui une violente tempête; l'autorité civile lança ses arrêts, Taulorité religieuse ses analhèmes. Le parlement, qui allait frapper les jésuites, essaya son glaive à deux tranchants contre l'auteur d'Emile. Le livre fut condamné au feu, et l'écrivain décrété de prise de corps. Christophe de Beaumont attaqua le réformateur dans un mandement célèbre. Rousseau, prévenu à temps, quitta précipitamment sa chère vallée de Montmorency ; sur la route de l'exil, il sema la touchante élégie du Lévite d'Ephràîmj et arrivé au terme de sa course, il se
* « Rousseau, dit Bernardin de Saint-Pierre, fait douter ceux qui ne croient plus. »
362 NOUVEAUX ESSAIS D*HfSTOIRE LITTÉRAIRE.
retourna pourjeierà la face de ses accusateurs une ré-' plique foudroyante. La réponse au mandement de Tarebevéque de Paris est, sans contredit, le plus éloquent des pamphlets; la tribune antique n^a rien entendu de plus lier, et de plus véhément, de plus incisif. Rousseau croyait trouver un asile en Suisse, mais sa patrie se montra plus sévère encore que la France. Genève le condamne sans Tavoir lu- sur la foi du parlement de Paris; le sénat de Berne lui refuse un asile, et Fillustre fugitif est obligé de se placer sous la protection du roi de Prusse, dans le canton de Neufcbâtel. 11 s'établit à Motiers, où George Keit, Milord Maréchal^ gouverneur de Neufcbâtel, le combla de prévenances et de bienfaits dont Rousseau garda toujours le souvenir. C'est là qu'il prit le costume arménien, qui excita plus tard à un si haut point la curiosité des Parisiens. Les Lettres de la Montagne, autre chefd'œuvre sorti de sa plume, écrites pour sa propre défense et dans rintérèt de Tun des partis qui divisaient Genève, suscitèrent dans sa paisible retraite un orage devant lequel il se crut obligé de fuir. La petite ile de St-Pierre, dans le lac de Bienne, aurait ûxé son choix, mais le sénat de Berne le somma de partir sans délai. Les efforts réunis de Milord Maréchal^ de Thislorien Hume et de la comtesse de Bouftiers le déterminèrent à passer en Angleterre; il prit pour y arriver la route de Paris. Quatre ans s'étaient à peine écoulés depuis le décret de prise de corps lancé par le parlement; mais dans ce siècle de scepticisme où les rigueurs de
la loi étaient neutralisées par la tolérance sociale, il put impunément passer quelques semaines à Paris, protégé en apparence par le droit d'asile dont jouissait renceintedul'emple où le prince de Gonti l'avait reçu, mais en réalité par Tindulgencedu pouvoir et par la sympathie de Topinion. On ne lui demanda que lé Suorifiee momentané de son costume arménien.
Hume conduisit Rousseau en Angleterre et l'établit à Yootton dans le comté de Derby ; là Rousseau, loin du monde et décidé à n'y plus rentrer, commença son examen de conscience, et écrivit en moins de trois mois les six premiers livres de ses Confessions qui suffiraient, à défaut de ses autres chefs-d'œuvre, pour le mettre au premier rang des écrivains. Il paraissait heureux dans sa retraite et affermi dans la résolution d'y passer le reste de sa vie, lorsqu'on apprend tout à coup que les liens d'amitié qui l'unis^ saient à Hume ont été violemment rompus. Quelles étaient les causes de ce brusque changement? D'abord les amis de Rousseau l'avaient servi à leur mode, et non à la sienne, ne ménageant pas assez son ombrageuse susceptibilité, qui n'entendait recevoir les bienfaits que dons la mesure qu'elle avait librement fixée. Ge premier grief sommeillait cependant; mais Rousseau apprend, on ne sait par quelle voie, que son protecteur a trempé dans une raillerie ourdie contre lui par ses bons amis les philosophes^; aussitôt, sans
1 Horace Walpole, le ûls du grand corrupteur, avait fabriqué sous le
3G4 NOUVEAUX ESSAIS d'histoire littéraire.
donner ni provoquer d^explications, il accuse Humé de trahison, et lui rejette ses bienfaits avec indignation. Ce brusque procédé était dans les habitudes de Rousseau, qui n^a jamais ménagé les transitions. Un mot profondément vrai, qu'il a dit de lui-même, nous explique ces coups de tète fréquents qu^on lui reproche: « Je suis, dit-il, d'un naturel hardi et d'un caractère timide. » L'audace de l'imagination et la fierté des sentiments^ à côté d'une. volonté faible, produisent habituellement ces rapides secousses. La décision, chez- les caractères timides, ne se prend que sous Tenipire d'une passion qui emporte la volonté ; l'impulsion est si vive qu'elle franchit toutes les bornes, et l'éclat en est si violent qu'il ne permet plus de retour. C'est ainsi que toutes les brouilleries de Rousseau ont été des ruptures soudaines et irrémédiables.. La véritable force est dans Fénergie continue de la volonté qui domine une situation, et non dans la rapide violence qui veut s'y soustraire. Les caractères faibles se font illusion en ce point, parce qu'ils produisent en un instant un effet considérable ; mais leurs coups de télé n'en sont pas moins des actes de faiblesse réelle
nom de Frédéric, roi de Prusse, une lettre ironique dans laquelle ce prince proposait à Rousseau un asile dans ses États avec promesse de le persécuter tant qu'il aurait le goût de la persécution : « Si vous persistez à vous creuser l'esprit pour trouver de nouveaux malheurs, chosissez-les tels que vous voudrez, je suis roi, je puis vous en procurer au gré de vos souhaits. » D'Alembert, Helvétius, le duc de Nivernois et Hume lui-même, avaient coopéré à cette odieuse rainerie qui égayait déjà nos beaux esprits au moment même où Rousseau partait pour l'Angleterre.
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qui les séduisent par les apparences de la force. Les Confessions qui ont fourni tant d^armes aux détracteurs de Rousseau sont bien, quoi qu'on ait dit, un livre de bonne foi« En mettant à découvert cet étonnant contraste d'un naturel vicieux ^ et d'une âme enivrée de vertu, elles expliquent la contradiction de sa conduite et de ses doctrines. Le culte de la vertu sincèrement professé le purifiait à ses yeux de toutes ses souillures, et lorsqu'il dit que son livre à la main il se présentera sans crainte devant le tribunal du juge suprême, il ne croit pas se flatter, mais se rendre justice. Ou voit, en effet, si on examine sa vie, que les faiblesses qui l'ont avili ne l'ont jamais dépravé, de sorte qu'en consultant son cœur , vivement épris de vérité et de vertu, il déclare hautement qu'il n'y a pas homme au monde qui vaille mieux que lui. Sa pas-^ sion pour le bien est le principe de son illusion : cet idéal de vertu dont la contemplation échauffait son sang et emportait son imagination lui dérobait les impuretés de sa vie. Le dégoût que lui inspiraient la bassesse des sentiments, les perfidies et la vanité de l'ambition, la poursuite des richesses, l'avilissement de tous les esclaves à chaînes dorées qu'il voyait régner sur les hommes^ tous ces sentiments exaltés dans la fière indépendance qu'il s'était faite au prix de no^blés sacrifices lui donnaient en idée la valeur morale qu'il s'attribue. Cet orgueil solitaire était d'ail-
> Rousseau a dit : « Je suis vicieux, mais très vicieux. » Et ailleurs : • Je devins vertueux ou du moins enivré de la vertu. »
leurs une compensation aux souffrancesqu'il endurait, car ses amis s^étaient tournés contre lui, et il avait trop ouvertement rompu en visière au siècle tout entier pour ne pas croire à la réalité des haines dont il se voyait poursuivi. Disons à son honneur qu'il n'a haï personne, qu'il n'a pas rendu injure pour injure, que la jalousie littéraire n'a pas même effleuré son âme, qu'il n'a eu ni flel ni cupidité, et que s'il a poussé l'estime de soi jusqu'à la folie, c'est qu'en se plaçant si haut, il pensait encore adorer la vertu. Au reste, cette illusion est plus commune qu'on ne pense, et il y a bien des hommes qui se croient en pleine vertu ; parce qu'ils admirent passionnément la beauté morale et qu'ils méprisent éncrgiquement le vice. Cette grande morale ne devrait pas faire négliger la petite ^ car on n'a pas souvent l'occasion d être un héros, et on est tenu d'être honnête homme tous les jours.
Maintenant la carrière active de Rousseau est terminée (4767). Son séjour en Angleterre avait duré seize mois et s'était prolongé plus d'un an après Téelat de ses ressentiments contre Hume. Les onze années qui lui restent à vivre ne seront plus guère signalées que par des pèlerinages volontaires ou forcés, et par un séjour de huit années à Paris où il se montra librement, malgré l'arrêt de prise de corps qui ne fut ni révoqué, ni exécuté : tant les mœurs étaient peu d'accord
* On connaît le mot de Mirabeau : « La petite morale tue la grande.*
i.-j. ROUSSEAU. 367
avec les lois ! Les faits les plus importants de cette période furent son mariage avec Thérèse Levasseur, contracté en 4769 sous le pseudonyme de Renou, par cette raison singulière que « ce ne sont pas les noms, mais les personnes qui se marient : » sa souscription à la statue de Voltaire, hommage indiscret d'une admiration sincère, ou représailles cruellement gé-* néreuses des mauvais procédés du patriarche de Ferney; Tenvoi tardif d'un projet de constitution à la Pologne expirante (4772)* ; enfin Taccueil empressé qu'il reçut à son arrivée à Paris, où sa présence fit une véritable sensation. Son petit appartement de la rue Plâtrière reçut souvent d'illustres visiteurs, mais on n'y arrivait pas sans peine, et on y revenait plus difficilement encore. Jean-Jacques vivait fièrement du produit de ses minces économies placées viagèrement, et de son travail de copiste, sans rien demander à personne, et refusant même les arrérages de la pension qu'il tenait du roi d'Angleterre. Dans l'année qui précéda celle de sa mort, une chute violente dérangea sa santé, et ce dérangement donna un nouvel empire aux sombres idées qui assiégeaient souvent son imagination, idées nourries de terreurs imaginaires, de soupçons exagérés et de remords réels.
Rousseau y sentant ses forces décliner, accepta, vers la fin de mai 1778, l'hospitalité que lui offrait
^ Huit ans auparavant, Rousseau, consulté par la Corse, n'avait pas été plus heureux ; la Corse avait cessé d'élrc UidcpeDdante lorsque ses conseils arrivèrent.
368 NOUVEAUX ESdAis d'histoire littéraire.
noblement M. de Girardin dans sa magnifique terre d'Ermenonville. H parut charmé de ce séjour. Logé dans un pavillon isolé, il allait souvent visiter ses hôtes, et il aimait à faire de longues promenades dans les allées du parc, autour des pièces d^eau doat le pur cristal charmait ses yeux, avec le jeune Stanislas Girardin, auquel il enseignait la botanique. Thérèse Levasseur Tavait accompagné et lui préparait tous les jours ses mets favoris. Le 5 juillet il se leva de bonne heure, fit dans le parc sa promenade accoutumée, rentra pour déjeuner, et commença sa toilette pour aller au château. Tout à coup, il se plaignit d'un violent mal de tète; sa femme lui donna quelques potions calmantes et s'efforçait de le soute* nir, lorsquUl tomba violemment la tète contre terre. Le sang jaillit de son front et il expira sans prononcer une seule parole ; un épanchement de matière séreuse dans le cerveau venait de le foudroyer : il était âgé de soixante-six ans.
Cette mort soudaine et accidentelle donna cours au dehors à des bruits de suicide : le témoignage d'un ami de Rousseau » M. de Corancez, les accré^ dita : madame de Staël les a accueillis passagère* ment, et le dernier des biographes de Rousseau, M. Musset-Pathay, les a fortifiés du poids de son autorité. Ce consciencieux écrivain complique même le suicide par l'emploi du poison et du pistolet. Des convictions sincères appellent une discussion, mais, pour en ruiner le témoignage, il suffit de montrer
sur quelle base fragile elles reposent. La mort naturelle de Rousseau est constatée par le concert de la famille deM. de Gîrardin, par le procès-verbal d'autopsie que dressa le docteur Lebègue de Presle, par la parole de Houdon, qui prit l'empreinte de la figure et du crâne; enfin par le récit détaillé que Thérèse Levasseur a donné des derniers moments de son mari. Qu'oppose à cette masse de témoignages M. de Coran cez? le dire du maître de poste de Louvres, écho d'un bruit sans consistance, et qu'une réflexion bien simple dépouille de toute autorité. Une chute détermine la mort de Rousseau : quel sera lepremier cri des témoins de celte catastrophe? « M. Rousseau vient de se tuerl » Est-ce à dire que sa mort soit volontaire? Ce cri passe de bouche en bouche, et il arrive naturellement à une demi-lieue du théâtre de l'événement avec la circonstance classique du coup de pistolet. Un campagnard le répète sans le dépouiller de cet accessoire; un homme de sens l'accueilie, soit par légèreté, soit par quelques motifs personnels, et une équivoque de langage devient ainsi le point de dopatrt d'une opinion qui prend racine.
Quelques mois avant de régulariser par le mariage sou union avec Thérèse Levasseur, Rousseau avait écrit à celle qu'il considérait depuis longtemps comme sa femme : o Si quelque accident doit terminer ma carrière, souvenez-vous en pareil cas de quel homme vous êtes la veuve, et d'honorer sa mémoire en vous honorant. » L'avenir réalisa ce vague pressentiment
d^une catastrophe. Un an après, la veuve de Rous^ seau devenait la femme d'un jeune et robuste palefrenier : elle se faisait expulser dTrmenonville où reposaient, dans File des Peupliers, les restes de Fillustre mort, étendant ainsi^ par un dernier outrage, sa funeste influence sur la destinée de Rousseau, audelà même de la tombe !
Paris avait chassé J.-J. Rousseau et ne Tavait jamais rétabli dans ses droits, quoiqu'il ait toléré plus tard et même honoré sa présence. Genève, quMl idolâtrait, Tavait frappé dans sa détresse; et tant qu'il vécut son existence fut agitée et précaire. La morl a tout effacé : aujourd'hui la dépouille mortelle de Rousseau repose au Panthéon , et le premier monument que Genève offre aux yeux du voyageur, c'est la statue du citoyen qui lui a légué tant de gloii'e.
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La Bourgogne semble une terre de prédestination pour la haute éloquence. Laissant de côté les renommées secondaires dont elle fut le berceau, il suffit de citer saint Bernard , Bossuet et Buffon. Ces grands noms sont la gloire de la France, et TEurope n^a rien à leur opposer.
Du sein des ténèbres h peine éclaircies du moyen âge, saint Bernard a fait briller une lumière qui éclaire le douzième siècle, et dont Téelat n^est pas obscurci après sept cents ans» La douceur et la véhémence de son langage, son inaltérable bon sens et rinviucible ardeur de sa foi, ont marqué ses écrits du signe de la durée, et son génie, en reproduisant les mâles beautés des Pères de l'Église, annonce et prépare cette seconde floraison de l'éloquence religieuse qui doit s'épanouir, au siècle de Louis XIV, sous la double influence de la foi et de la civilisation. Or, c'est encore un fils de la Bourgogne qui brille au dessus de tous dans celte époque lumineuse, Bossuet, l'oracle de l'Église de France, comme saint Bernard
fut celui de TEurope catholique au moyen âge. Tous deux offrent dans leur éloquence le caractère particulier à leur province qui, placée entre le nord et le midi y semble n^avoir pris que les heureuses qualités de deux natures opposées, tempérant les feux du midi par le calme du nord , et réchauffant le bon sens propre aux races du septentrion par la vivacité et Félan du génie méridional.
Saint Bernard et Bossuet, vivant, Tun dans un siècle de ferveur, Pautre dans une époque de croyance paisible, ont porté sur les vérités de la religion la force de leur intelligence et le mouvement de leur imagination. Buffon, né dans un siècle positif où la religion , était flétrie par la raillerie et la morale ébranlée par le doute, s^anima par la contemplation de In nature, et, mêlant la science à Tenthousiasme, célébra, en les décrivant, les merveilles de la création matérielle : il ne vit que Tœuvre sans remonter à Fauteur; mais la variété saisissante des forces soumises à son examen , la puissance mystérieuse des agents de la nature, la beauté empreinte dans tous ses ouvrages, devaient tenir éveillé dans son âme le sentiment de TinGni, et, par là, cette noble émotion, cette admiration sans mélange qui fortifie, qui épure, qui transporte l'esprit de Tbomme. Le temps de Téloquence religieuse était passé, celui de Téloquence politique n'était pas encore venu ; TÉglise semblait s'abimer, la patrie n'était qu'une espérance : Buffon s'inspira de la nature, qui ne décline jamais, la na-
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ture toujours présente, dans son inaltérable grandeur, poar émouvoir ceux qui Tainient et qui cherchent à la comprendre.
Bu£Fon occupe une place à part dans le dix-hui<^ tième siècle. Il a atteint, par la force et la majesté de son génie, par le choix de ses travaux, par l'ascension calme, continue et vigoureuse de son essor, ces hauteurs sereines que ne troublent jamais les agitalions d'en bas ni les passions ardentes des contemporains. Ses trois rivaux de gloire, Montesquieu, Voltaire, Rousseau, n'ont pas eu comme lui la pleine possession, la pure jouissance de leur renommée; elle leur a été vivement disputée : le mouvement des idées, la révolution des doctrines morales et religieuses, les exposent à des retours soudains, leur pré*v parent de nouveaux combats et des éclipses passa-^ gères : Buffon n^a rien à craindre des caprices de la postérité, et, privilégié entre tous, il a goûté, dans les suffrages unanimes de son siècle, les prémices de sa radieuse et paisible immortalité.
Comment apprécier dignement cette grande destinée littéraire; comment se faire écouter après le maître de la critique moderne, qui, dans cinquante pages * au-dessus de l'éloge, a jugé en dernier ressort la vie, la science et le style de Thistorien de la nature. M. Villemain a dérobé tous ceux qui devaient
i TabUau du dix-huitième liécle^ première partie, 2* vol. , page 361 à 403.
374 NOUVEAUX ESSAIS d'uistoire littéraire.
le suivre dans la même carrière et ne leur a laissé d'autre ressource, pour se défrayer, que Tempruot; heureusement il leur est permis, sinon d'acquitter la dette qu'ils contractent, au moins de l'amortir en se dégageant par un aveu sincère et une vive admiration. Ce parti nous coûte peu, ou plutôt nous y trouvons le double avantage de remanier les idées de Tillustre écrivain et de les lui rapporter. Quant à son style, il est tro|> bien protégé contre toute tentative d'usurpation.
Georges-Louis Le Clerc, comte deBuffon, naquilà Montbard le 7 septembre 1707; au moment où toutes les splendeurs du règne de Louis XIV, successivement éclipsées, laissaient la France, avec le souvenir de longs désastres noblement supportés, sous le poids d'un ennui profond, attendant, non sans impatience, le moment qui la délivrerait d'une insupportable contrainte et du joug de ce despotisme qui, dépouillé de ses rayons, ne laissait plus sentir que des entraves. Ainsi, quand s'abaisseut les grandeurs du passé, commencent à poindre celles de l'avenir : Montesquieu et Voltaire étaient nés, et Rousseau devait suivre après quelques années. Lé père de Buffon, Benjamin Le Clerc', conseiller dans le parlement de Bour-
1 Le père de Buifon mourut (en 1775] figé de quatre-vingt-treize ans. BufTon en avait soixante-huit lorsqu'il perdit, plein de vertuâ et d'années, suivant ses expressions, cet homme vénérable, dont il déplora la perte avec un sentiment de profonde douleur. (Réponse au discourt de réception de M. le chevalier de Chatellux.)
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gogne , où le goût des lettres s'unissait à la sévérité des mœurs parlementaires, voulut donner à son fils une éducation qui développât les germes heureuï que cet enfant avait reçus de la nature^ et qui le mit au niveau des fonctions honorables qu^il prétendait lui léguer. Son orgueil paternel n'allait pas au delà. Plus tard Buffon aimait à rappeler, outre la tendresse d'un père vénéré, la supériorité de Tesprit de sa mère à laquelle il rattachait les grandes facultés de son intelligence. « Ce souvenir lui plaisait, dit M. Villemain, par tendresse de fils et par induction de naturaliste. » C'est qu'en effet l'expérience semble prou* ver que l'intelligence se transmet en changeant de sexe. On s'étonne souvent qu'un homme de génie naisse d'un homme obscur et vulgaire; mais qu'on regarde auprès de son berceau et l'on y trouvera toujours, sous les traits d'une mère dévouée, une femme supérieure. Lucrèce avait déjà dit: Maternoque mares de sanguine crescunt.
Buffon fit ses études au collège de Dijon , et il y montra cette puissance de travail, cette ardeur soutenue et infatigable qu'il a prise pour la cause de son génie * et qui n'en était que le signe. Dès lors commence cette longue et vigoureuse végétation, cette croissance régulière et constante dont la vie de Buffon nous présente le développement, comme ces chênes de nos forêts qui poussent chaque année de
> « Le génie n*e&t qu'une longue patience. » (Buffon.)
nouvelles branches autour de leur tronc plus vigoureux, jusqu'à ce que leur tête séculaire annonce, en se couronnant, que la vie se retire. Buffon ne cessa |)as de se fortifier, tant qu'il vécut, de sorte que la mort, qui limita les jours du noble vieillard, put seule arrêter cette sève qui multiplitîit sans interruption les rameaux de son génie. Nous allons suivre cette merveilleuse progression dans Téi^umération de ses travaux.
La nature avait doué Buffon avec une faveur marquée. Une figure noble et régulière, une taille élevée, une constitution robuste, capable de résister aux fatigues du plaisir et du travail ; une âme facilement émue par le spectacle des grandes choses, propre à en conserver Pimage et à la reproduire; une intelligence assez déliée pour saisir, au besoin, les moindres détails; une imagination de cette espèce supérieure qu'on peut considérer comme une plus grande chaleur et une plus vive lumière de la raison, brillante faculté qui colore et qui assemble les objets et les idées ; une ardeur opiniâtre qui ne s'occupe des obstacles que pour les vaincre; voilà de quels éléments la nature avait formé le corps et Tintelligence de son futur historien. La société ne Tavait pas traité moins favorablement en lui donnant une place honorable et une fortune indépendante. Lorsque la destinée d'un homme s'annonce sous de pareils auspices, on peut, sans témérité ni superstition , y reconnaître un dessein de la Providence.
J'avais rintention d'écrire une biographie familière et de parler avec simplicité de notre illustre naturaliste; mais la grande figure de Buffon, toujours présente à mes yeux, le souvenir de la pompe de son langage et de la majesté de ses, travaux, m'ont porté involontairement dans une sphère d'où je ne sais comment descendre pour arriver aux détails qu'il faut cependant raconter avec fidélité. La vocation scientifique de Buffon se déclara pendant le cours et surtout vers la fin de ses études. Les éléments d'Euclide, dont Pascal enfant devina la première partie, furent aussi son livre de prédilection. Buffon n'eut pas cette prodigieuse précocité; mais les facultés de son intelligence suivirent le progrès de ses forces physiques, de sorte que l'équilibre ne cessa pas de subsister. Il prenait une part ardente aux jeux de ses condisciples; mais lorsque le démon de la science venait le saisir, il s'isolait courageusement pour calmer la fièvre de travail et de curiosité qui fermentait dans son cerveau. Ce partage de ses forces entre l'agitation physique et l'étude solitaire dont la règle du collège lui avait donné l'habitude, Buffon le garda invariablement dans le monde, malgré la tyrannie des devoirs et des plaisirs. Aucune considération ne pouvait lui imposer le sacrifice des heures réservées pour le travail. C'est ainsi que, pendant l'effervescence de l'âge, une matinée laborieuse succédait parfois sans transition aux fatigues, quelles qu'elles eussent été, d'une nuit sans sommeil, et que, dans tous les temps, la voix du
fidèle Joseph , inexorable réveil-matin , ne fut jamais méconnue. Buffon savait que les ouvrages de la nature, qu'il prenait pour modèle, ne s'accomplissent avec perfection que par Pobservation de lois inflexibles.
Le père de Buffon ne tarda pas h reconnaître qu'il y avait dans son fils plus que Tétoffe d'un magistrat; il le laissa donc libre de suivre sa vocation, bien assuré que rillustration de sa famille ne perdrait rien par ce changement de carrière. Au lieu d'user de précieuses années dansTétude épineuse et obscure du droit, Buffon, qui s'était liéd'amitié avec un de ses condisciples, lord Kingston , voulut compléter son instruction en voyageant. Il visita d'abord, en compagnie du jeune Anglais et de son précepteur, homme fortinstruit, dont les conseils ne lui furent pas inutiles, les différentes provinces de l'Italie. Notre voyageur s'arrêta moins à l'étude d'un peuple dégénéré et de ses institutions décrépites, qu'à la contemplation des beautés de la nature et surtout des phénomènes volcaniques. L'énergie des feux souterrains, manifestée par de fréquentes éruptions, lui fit concevoir l'hypothèse du feu central, point de départ de sa théorie delà terre, qu'il développa plus tard avec une rigueur presque scientifique, avec un enthousiasme qui touche à la poésie. Mais il ne se pressa pas de la divulguer. Le germe était déposé dans son intelligence; la méditation, nourrie par de nouvelles observations, devait la faire éclore à un point de maturité convenable. De
ritalie, Buffon passa en Angleterre où il séjourna quelques mois, pendant lesquels il constata Télat de la science chez nos voisins et se familiarisa avec leur idiome.
Ce contact avec la patrie de Newton fixa la vocation scientifique de Buffon. Son début fut un hommage à la contrée dont Voltaire paya aussi l'hospitalité en célébrant le génie de ses savants, de ses philosophes et de ses poètes. Buffon traduisit le traité du calcul infinitésimal de Newton, et la statique des végétaux de Haies. Ce moyen détourné de s'introduire dans la science, par Timportation des idées d'autrui, indiquait plutôt la prudence que Toriginalitéde son génie. Mais la prudence est un signe de force. Combien de talents distingués ont compromis leur avenir par Tempressement de produire? C'est surtout dans les scien^ ces et dans les lettres qu'on peut dire : « Tout vient h point à qui sait attendre. » Buffon ne manqua jamais du sentiment de ses forces, mais il en ménagea l'emploi pour les augmenter et les appliquer enfin à une œuvre qui en donnât la mesure. Par ces traductions, Buffon fit connaître le nom qu'il devait illustrer: quelques travaux spéciaux, tels que des mémoires de physique, de géométrie et d'économie rurale, et surtout l'expérience qui renouvela les miroirs ardents d'Arehimède *, en commencèrent la
* t Cette expérience, qui réussit parfaitement, exigeait une prodigieuse quantité de lentilles d'une grande dimension. Plus tard, en 1748, Buffon propesa pour le même objet une loupe à échelons, beaucoup plus simple
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célébrité. Buffon avait pris place dans la science : il avait à peine vingt -six ans lorsque les suffrages de TAcadémie des sciences consacrèrent sa réputation naissante. Il fut élu membre de cette illustre compagnie en 1733.
Ces travaux préliminaires, qui donnaient à Buffon un rang élevé parmi les savants, Pavaient fait connaitre en même temps comme un écrivain exact, précis, nerveux : mais rien n'annonçait encore le grand naturaliste , ni le maître consommé dans Tart d'écrire. Une occasion qui semble fortuite vint mettre Buffon en demeure de produire son génie tout entier. Le savant Dufay, intendant du Jardin du Roi, au lit de mort, désigna son successeur au choix de Louis XV. Cet homme de bien, passionné pour la science et pour la prospérité de rétablissement confié à ses soins, par un calcul de désintéressement bien rare, même chez les savants, aspira à se faire éclipser. Il pensa que la grande considération dont Buffon était entouré, le zèle qui ranimait et sa capacité éprouvée , attireraient de nouvelles richesses , introduiraient un ordre nouveau dans ces collections longtemps négligées , et demeurées incomplètes et confuses, malgré tous ses efforts. Que sa mémoire en soit illustrée! car désormais la destinée de Buffon est fixée, un grand nom de plus va
dans sa conslniction, et dont les effets, qui poavaient être gradaés à volonté, n'en étaient pas moins intenses : elle fut exécutée près de trente ans après par M. l'abbé Rochon. » {JVotice fur Buffon, par M. A. Richard.)
s'inscrire dans les annales littéraires de la France. Â la vue de ce vaste dépôt des productions de la nature, ridée qui doit le rendre immortel s'est emparée de son intelligence; il consacrera courageusement à la réaliser sa vie tout entière, toutes les forces de son génie. « Dès lors, dit M. Yillemain^ Tardeur de Buffon se fixa sur un seul objet : étudier, enrichir les dépôts d'iiistoire naturelle du Jardin du Roi, et, à côté de ces échantillons toujours si incomplets de la nature, décrire la nature elle-même, en raconter l'histoire ^ en expliquer les lois, en retracer les monuments. Je ne doute pas que Buffon, quand il se proposa lui-même cette tache immense, n'ait été saisi d'un enthousiasme dont Tempreinte se retrouve dans la solennité de son langage^ et qui fit de lui un si éclatant promoteur de la science. »
Buffon entreprit donc l'histoire de la nature. Avant lui on l'avait décrite en partie, il voulut la peindre et la faire revivre dans son ensemble. Non seulement il prétendit faire connaître, par l'étude des trois règnes de la nature, tout ce qui couvre la surface de la terre et ce qu'elle renferme dans ses entrailles, mais remonter par la pensée vers des âges où l'œuvre divine se formait sans autre témoin que Dieu lui-même; il voulut nous faire assister à ces révolutions successives qui ont façonné le théâtre où l'homme, dernior venu de la création, règne en souverain. Comment s'est formée notre planète? Buffon nous répond : c'est un fragment incandescent détaché du soleil et
jeté dans l'espace par le choc d'une comète; il a bouillonné pendant trente-cinq mille ans; attiédi en* fin par le rayonnement séculaire de sa chaleur innée, il a vu refluer vers sa surface les vapeurs qu'il avait rejetées, et ces vapeurs^ en se condensant, ont formé une sphère liquide qui servit d'enveloppe à ce noyau de lave brûlante. Après vingt-cinq mille ans d'ébullitiou et de refroidissement, le niveau des eaux sV baissa pour laisser paraître de vastes espaces solides, où commencèrent la végétation et la production d'é<tres animés se mouvant par une force intérieure. Quels lieux furent d'abord habitables ; dans quelles contrées et pendant combien de siècles se firent les premiers essais de la nature vivante; quelles dynasties d'animaux se succédèrent à la surface du globe? Buffon le sait, et il le raconte avec la précision d'un témoin oculaire, avec l'orgueilleuse et puissante émotion d'un voyageur qui a visité seul des régions inconnues. Cette nouvelle Genèse surprend et confond rimagination ; mais quelle que soit la grandeur des hypothèses, la nouveauté et l'éclat des images, j'a-* voue qu'elle m'émeut moins sérieusement que les antiques traditions de la Bible. Moïse parait avoir eu de meilleurs renseignements.
Le plan conçu par Buffon était trop vaste pour qu'il pût l'exécuter tout entier; toutefois il a dessiné l'ensemble du monument, il en a élevé le majestueux péristyle et construit les parties principales. Dans ce travail immense il appela à son aide d'habiles auxi-
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liaires qu'il animait du souffle de son génie. En première ligne y il faut nommer l'exact et laborieux Daubenton, son compatriote; Guéneau de Montbéliard, ravi trop jeune à la science, et qui déroba quelquefois de riches couleurs à la palette de son maitre; et Fabbé Bexon, qui prit une part considérable à riiistoire des oiseaux. 11 est juste de citer ces utiles collaborateurs comme on nomme les élèves qui, dans Tatelier d'un grand peintre, contribuent à la perfection des tableaux : leur mérite fait partie de la gloire du chef qui les inspire. Après dix années de travaux, poursuivis de concert avec Daubenton^ Buffon commença, en >I749, la publication de son grand ouvrage. Les quinze premiers volumes, qui traitent de la théorie de la terre, de la nature des animaux, de rbistoire de 1 homme et des quadrupèdes vivipares, parurent successivement dans une période de dixhuit années. Les dix-neuf autres suivirent, à des intervalles inégaux, jusqu'à la mort de Buffon. Son chef-d'œuvre, les Epoques de la naturey où il complète, en la modiflant^ sa théorie de la terre, fut publié lorsqu'il était plus que septuagénaire.
C'est dans cet imposant ouvrage que se trouvent les titres de Buffon, comme savant et comme écrivain, aux yeux de la postérité. Sous le rapport scientifique, sa renommée a porté la peine de son dédain pour les classificateurs et les nomenclateurs. IVfalgré son incontestable savoir, les esprits subalternes qui se piquent d'exactitude, le traitent cavalièrement à pro-
pos de quelques erreurs et de certaloes omissions. Ce qu'il a dédaigné on Timpule h l'ignorance; les méthodes secondaires , les règles convenues qu'il a négligées par une vue supérieure de Tensemble et pour obéir à une pensée plus générale, deviennent des arguments contre la régularité de sa marche. La médiocrité n^admet pas qu'on puisse Téclipser ^ur tous les points ; elle se réserve, pour le soulagement de sa vanité, un domaine où elle veut régner à rexclusion des esprits supérieurs. Ceux qui ont compté plus de cinq cents espèces de cirons, et qui savent nous dire, avec gravité, dans quelle série des mammifères Thomme doit être rangé, prennent en pitié la science de Buffon, comme le plus chétif archéologue de nos jours sourit dédaigneusement lorsqu'on parle de l'érudition de M. de Voltaire. Laissons-leur cetle innocente consolation^ mais répétons, après M. Villemain: ce Buffon, par le caractère seul de ses recherches, la sublimité de ses conjectures, de ses paradoxes même, agitait les esprits, appelait de loin les découvertes, et créait ce qu'il ne savait pas encore. » Ajoutons que les maîtres de la science sont moins sévères que les écoliers, et que les Guvier, les Geoffroy Saint-Hilaire, les Blainville, lesÉliedeBeaumont, les Flourens reconnaissent l'immense savoir de BufTon, comme Robertson a proclamé l'exactitude historique et l'érudition de Voltaire. Comme écrivain, Buffon n'a pas même été attaqué par ces enf&nls perdus de la littérature qui n'ont respecté ni Racine ni Bossuet.
Buffon a exposé luî-niêmc ses procédés de style ot de composition dans son discours de réception à l'Académie française. En indiquant la méthode que doit suivre un écrivain pour arriver à la perfection, il s'était pris pour modèle, et nous n'avons rien de mieux à faire que de transcrire une page dans la quelle il énumère complaisamment les secrets de son art et les qualités qui distinguent son style ^ « Pour bien écrire il faut posséder pleinement son sujet, il faut y réfléchir assez pour voir clairement Tordre de ses pensées et en former une suite, une chaîne continue, dont chaque point représente une idée, et^ lorsqu^on aura pris la plume, il faudra la conduire successivement sur ce premier tracé sans lui permettre de s'en écarter, sans l'appuyer trop inégalement, sans lui donner d'autre mouvement que celui qui sera déterminé par l'espace qu'elle doit parcourir. C'est en cela que consiste la sévérité du style ; c'est aussi ce qui en fera l'unité et ce qui en réglera la rapidité, et cela seul aussi suffira pour le rendre précis et simple, égal et clair, vif et suivi. A cette première règle dictée par le génie si l'on joint de la délicatesse et du goût, du scrupule sur le choix des
< M.TilIemain a indiqué ce qu'il y a d'exclusif et de trop rigoureux dans quelques points de la théorie de composition exposée par Buffon. Il l'a complétée par de nouveaux aperçus tirés de sa propre expérience. Ces révélations personnelles des maîtres en l'art d'écrire contiennent un enseignement pratique bien plas fécond que les règles traditionnelles de la routine.
38G NOUVEAUX ESSAIS d'histoihe littéraire.
expressions , de raltenlion à ne nommer les choses que par les termes les plus généraux , le style aura de la noblesse. Si Ton y joint encore de la défiance pour son premier mouvement, du mépris pour tout ce qui iVest que brillant, et une répugnance constante pour Téquivoque et la plaisanterie, le style aura de la gravité, il aura même de la majesté. » Qu'on ajoute à ces traits cette chaleur tempérée qui naît du paisible enthousiasme de la science, et le coloris qui tient à Tiinagination, on aura Buffon tel que ses ouvrages nous le montrent, méthodique, précis, gravp, majestueux, abondant, animé d'un feu contenu, et colorant sa pensée de teintes énergiques et brillantes. Disons encore pour compléter ce tableau que lorsque Buffon composait il aimait à mettre le monde extérieur en. harmonie avec la dignité de sa pensée. Le cabinet voisin de la tour solitaire de Montbard, où il se retirait dans un majestueux isolement , était comme un sanctuaire dans lequel Tinterprète de la nature célébrait les mystères de la création.
L^intendance du Jardin du Roi avait réglé la vie de Buffon, dont le temps se partageait entre sa résidence de Paris et un séjour de plusieurs mois dans ses terres de Bourgogne. Un mariage, contracté en 4752. avec mademoiselle de Saint-Belin, femme d'une rare beauté et d'un esprit distingué, ferma sa jeunesse. Un an après, l'Académie française s'honora en l'appelant dans son sein. Cette docte assemblée s'était peu pressée : car il y avait déjà trois an? que les trois premiers
volumes de VHistoire naturelle avaient paru. Au reste Buffoii ne fit point d'avances, et en cela il comprit sa dignité et les droits de rassemblée qui témoigna le désir de le posséder. L'usage des visites est un supplice pour celui qui les fait, et une violence ou une séduction pour ceux qui les reçoivent. H arrive ainsi que le mérite se tient à Técart et que la médiocrité obtient de guerre lasse Feutrée du sanctuaire. C'est ainsi que Tabbé Trublet força les portes : on se fatigua de les fermer sur cette figure qui reparaissait toujours, et sa longue candidature finit par devenir un litre plus puissant que les noms de Diderot et de Jean- Jacques. Buffon, suivant en cela l'exemple de Voltaire, eut le courage de faire un discours utile et vraiment littéraire, il parla en maître consommé de Fart d'écrire ; par une bardiesse nouvelle et qui ne s'est pas renouvelée, il ne prononça pas même le nom de son prédécesseur, dont il se contenta de louer, par voie d'allusion, le zèle et la piétés 11 est vrai qu'il succédait à l'arcbevêque de Sens, Languet de Gergy, historien de itfarte Alacoque et champion déclaré de la bulle Unigenitus.
La réputation de Buffon remplissait l'Europe. Les hommages de l'admiration publique lui arrivaient de toutes parts : les souverains, les savants, les voyageurs de toutes les nations lui envoyaient, comme un tribut, les plus rares productions des deux mondes; toutes les compagnies savantes l'inscrivaient au nombre de leurs correspondants; Louis XV, maljjré sa
388 NOUVEAUX ESSAI3 d'histoire littéraire. profoode indifférence pour ceux dont le génie illustrait son règne, le combla de faveurs, et il érigea en confilé sa terre de Montbard ; enfln un minisire de Louis XVI, M. d'Aogevilliers, lui fit élever une statue en marbre avec cette magnifique inscription : u Majeslati naturœ par ingenium. »
« Ni personne, dit M. Villemain, ni surtout Buffon lui-même, ne s^étonnait de tels honneurs. » Ce mot si vif et si expressif, incidemment jeté par Thistorien de notre littérature, nous amène à dire quelques mots du caractère de Buffon. Jamais homme ne posséda à un plus haut degré le sentiment de sa supériorité, et ne s'inquiéta moins de le dissimuler. Non seulement il a conscience de son propre génie, mais il fait de ce génie Tidéal de Pintelligence humaine. Il abaisse ce qu'il n'atteint pas, il dédaigne ce qu'il ne saurait goûter. Prosateur, il méprise les vers, à moins qu'ils ne soient beaux comme de la prose ; peu sensible, il rudoie les délicatesses du sentiment, et navre le cœur de Bernardin de Saint-Pierre, en interrompant brusquement la lecture de Paul et Virginie. Malgré quelques précautions oratoires , sa personnalité n'éclate nulle part avec plus d'évidence que dans son discours de réception à TAcadémie. Contraint de louer par les habitudes du lieu, il annulle ses éloges par la généralité et l'exagération : pour faire passer l'apothéose de son talent, après avoir exposé une théorie tirée de sa propre pratique, il la rapporte aux ouvrages de ses nouveaux collègues, ouvrages que
sans doule il n'a jamais ouverts. Je me trompe, il a lu Montesquieu, Voltaire et Foiitenelle, et il aura soin de leur faire entendre qu^il connaît le faible de leurs plus beaux écrits.
« Faute d'un plan fortement conçu, le meilleur écrivain s'égare : quelque brijlantes que soient les couleurs qu'il emploie, quelques beautés qu'il sème dans les détails, comme l'ensemble choquera ou ne se fera pas sentir, l'ouvrage ne sera point construit, et, en admirant l'esprit de l'auteur, on pourra soupçonner qu'il manque de génie. » Voilà pour M. de Voltaire, « Les interruptions, les repos, les sections, ne devraient être d'usage que quand on traite des sujets différents ; autrement, le grand nombre de divisions, loin de rendre un ouvrage plus solide en détruit l'assemblage; le livre paraît plus clair aux yeux, mais le dessein de l'auteur demeure obscur. » Comprene2-vous, M. de Montesquieu ? A vous maintenant, M. de Fontenelle. « Rien ne s'oppose plus à la chaleur que le désir de mettre partout des traits saillants; rien n'est plus contraire à la lumière, qui doit faire un corps et se répandre uniformément dans un écrit, que ces étincelles qu'on ne tire que par force en choquant les mots les uns contre les autres, et qui ne nous éblouissent pendant quelques instants que pour nous laisser ensuite dans les ténèbres. » Fontenelle, Voltaire et Montesquieu , poliment éliminés et dûment avertis, Buffon peut dire à ses nouveaux confrères , sans crainte d'être pris au mot :
« Cest ainsi, Messieurs, quMI me semblait en vous lisant, que vous me parliez, que vous m'instruisiez. Mon âme> qui recueillait avec avidité ces oracles de la sagesse, voulait prendre Tessor et s'élever jusqu'à vous: vains efforts! » L'Académie, qui depuis son origine a entendu, de bonne grince, il est vrai, et sans rien perdre de sa haute et légitime considération, bien des railleries, n'a jamais été persiflée aussi intrépidement. Buffon , dans ces accès de gaieté quelque peu cynique, par lesquels il aimait à descendre des hauteurs de son génie, a du donner de plaisants commentaires à ce morceau d'éloquence officielle. Au reste, Buffon s'est expliqué plus tard en pleine Académie sur la vanité de ces éloges où l'emphase est un signe qu'il n'y faut pas chercher la vérité. crLa louange réciproque, disait-il, en répondant au marquis de Chatellux, nécessairement exagérée, n'offret-elle pas un commerce suspect entre particuliers et peu digne d'une compagnie dans laquelle il doit suffire d'être admis pour être assez loué. Pourquoi les voûtes de ce lycée ne forment-elles jamais que des échos multipliés d'éloges retentissants? Pourquoi ces murs qui devraient être sacrés ne peuvent-ils nous rendre le ton modeste et la parole de la vérité? Une couche antique d'encens brûlé revêt leurs parois et les rend sourds à cette parole divine qui ne frappe que l'âme. » Il semble que la leçon ait profité : Tencens brûle moins depuis quelques années, et même quelques éj)igrammes finement décochées ont enle-
vé, par places, ia couche antique déposée sur les parois du temple.
Toutefois Buffon savait louer, quoiqu'il n'en eût pas le goûty et il le fit avec magnificence lorsqu'il reçut La Condamiue qui avait accompli au profit de la science un voya^je plein de périls. Il y a là une période qu'il faut citer, car elle est admirable : «Avoir parcouru l'un et Tautre hémisphère; avoir traversé les continents et les monts, surmonté les som* mets sourcilleux de ces montagnes embrasées où des glaces éternelles bravent également et les feux sou*terrains et les ardeurs du midi ; s'être livré à la pente précipitée de ces cataractes écumantes dont les eaux suspendues semblent moins rouler sur la terre que descendre des nues; avoir pénétré dans ces vastes déserts, dans ces solitudes immenses où l'on trouve à peine quelques vestiges de l'homme, où la nature, accoutumée au plus profond silence, dut être étonnée de s'entendre interroger pour la première fois ; avoir plus fait, eu un mot^ par le seul motif de la gloire des lettres que l'on ne fit jamais par la soif de l'or; voilà ce que connaît de vous l'Europe et ce que dira la postérité, w
Buffon prolongea sa glorieuse carrière au-delà de quatre-vingts ans. Je voudrais, en terminant cette rapide esquisse, décrire ses dernières années, mon-* trer la pompe de ses funérailles, et indiquer l'influence de son génie sur les destinées de la science; mais il vaut mieux laisser parler M. Villcmain, qui,
.392 NOCJVEÀtX ESS\1SD*I1IST01RE XITTÉRAIRE.
• de main de maitre, a tracé ce tableau , en quelques lignes d'une majestueuse éloquence : * Cet homme si paisible, et tout à fait de Tancienne monarchie, touche presque à nos grands ti:oubles civils dont il ne soupçonnait pas l'approche. Il eut dans sa vieillesse, pour admiratrice et pour amie, madame Necker; et le dernier témoin de ses studieuses retraites à Montbard, son indiscret biographe S est un jeuqe homme qui devait bientôt porter une funeste ardeur dans notre révolution. Sans doute il entra dans la destinée heureuse et complète de Buffon de mourir à la veille de ce grand mouvement qui aurait confondu ses idées et épouvanté sa vieillesse. En proie depuis plusieurs années aux douleurs de la pierre, dont il ne voulut jamais essayer la périlleuse guérison, calme et laborieux, presque jusqu'à sa dernière heure, Buffon mourut à Paris, \e ÀG avriN788. El, au milieu de la vive attente et du souffle de mille passions qui agitaient déjà les esprits , ses funérailles furent la plus grande pompe de douleur publique qu'on ait vue avant celles de Mirabeau ; trois ans après. C'est que le nom de Buffon était grand et populaire par la direction nouvelle des esprits. Il résumait, il illustrait toute la pensée scientifique du dix-huitième siècle, comme Rousseau en représentait avec énergie la pensée politique.
« Même au milieu des temps formidables qu'on
^ Hérault de Sécheiles. {Voyage à Montbard.)
allait traverser, le goût de riiisloire naturelle créé par Buffon se soutint, se marqua par des institutions , des travaux de tout genre. Et quand le tremblement de terre social eut cessée sa science se retrouva plus avancée dans les voies qu'avait ouvertes ou indiquées son génie. L^installation de la grande école normale de Tan m retentit d'un hymne à sa gloire. Sa science fut partout cultivée jusqu'à Texcès, jusqu'à la manie; et, ce qui en dit bien plus sur j'impulsion puissante qu'il avait donnée, il s'éleva un nouveau grand homme dans cette science * .
« Si la culture plus générale de l'histoire naturelle fit découvrir beaucoup d'erreurs dans Buffon, si des méthodes plus exactes prévalurent, sa gloire, même scientifique, a gagné cependant plus qu'elle ne perdait peut-être. Quelques-uns des grands faits qu'il avait soupçonnés plutôt que prouvés, et que^ suivant sa belle expression, il apercevait par la vue de l'és-^ prit avant le témoignage des recherches, sont dever nus, par l'observation, plus certains ou plus probables. Un esprit inventeur de nos jours, M. Fourrier,
> CuviEB. « L'Histoire des travaux de Buffon touche partout à THistoire de Guvier : ces grands travaux lient deux siècles. Buffon devine, Cuvier démontre; Tun a le génie des vues^ l'autre se donne la force des faits; les prévisions de l'un deviennent les découvertes de l'autre : et quelles découvertes ! les âges du monde marqués ; la succession des êtres prouvée ; les temps antiques restitués ; les populations éteintes du globe, rendues à notre imagination étonnée. Les travaux de Buffon et de Guvier sont, pour l'esprit humain, la date d'une grandeur nouvelle. »M. Flou- RENS, Histoire des idées et des travaux de Buffon
394 NOUVEAUX ESSAIS o'illSTOIRE LITTÉRAIRE.
disait que, dans les applications du calcul aux lois qui régissent la chaleur, il avait été guidé par les conjectures de Buffon. L^illustre Cuvier ne lui fut pas moins redevable. Buffon restera donc à jamais parmi les grands noms de la France : car il a laissé des monuments immortels et une inQuence féconde. »
Pourquoi faut-il ajouter à ces éloquentes paroles que la Révolution n'a laissé subsister que la gloire de Buffon, et cependant il avait un fils. Cet héritier d'un grand nom, qui poussait la piété filiale jusqu'à IV doration , colonel de cavalerie à vingt-neuf ans, digne par son courage du génie de son père^ riche d'avenir et capable de s'illustrer en servant son pays, monta quelques jours avant le neuf thermidor sur Téchafaud de la Terreur, et de là, intrépide et résigné, il fit entendre à la foule ces simples et héix)ïques paroles, qui nous serrent le cœur el qui percent l'âme : a Citoyens , je me nomme Buffon. » Quel martyr et quels bourreaux 1 Hâtons-nous de dire, pour opposer la vfertu au crime, que la fille de Daubenton, veuve à vingt-trois ans de ce noble jeune homme, en a gardé pieusement le souvenir, et que parvenue à une vieillesse avancée, elle fait bénir à Montbard le nom vénéré de comtesse de Buffon.
HHHunHnHi^-uHnH'AHHUHnniimn
La gloire de Delille est déjà un regret pour les hommes de notre époque qui ont été témoins de ses longs triomphes, à peine contestés ; elle est une énigme pour la génération nouvelle : c'est pour tous un problème que Tavenir doit résoudre. Quelle sera dans rhistoire littéraire la valeur de ce nom qui du moins vivra, car les grandes célébrités, même déchues, laissent toujours des traces profondes? De combien de degrés l'engouement des contemporains a-t-il dépassé la justice ? à quel point la réaction eut-elle dû s'arrêter pour rester en-deçà du dénigrement? Voilà ce que se demandent avec anxiété ceux dont Delille fut la première admiration, et qui voyaient avec orgueil dans Téclat de ses succès un gage assuré d'immortalité. L'obscurcissement subit de celte célébrité, qui nous était chère parce que nous y avions apporté notre suffrage et qu'elle devait s'ajouter à la gloire de la nation, nous a déjà contristés; mais la passion qui animait ces représailles laissait vivre l'espoir, car la partialité a ses retours, tandis qu'on ne revient guère
396 NOUVEAUX ESSAIS d'histoirb littéraire.
de rindifférence. Delille sera-t-il un de ces poêles, non pas complètement naufragés, mais échoués solidement, qu'on aperçoit toujours et qu^on ne peut remettre à flot? Notre intention n'est pas de décider la question, mais d'instruire avec calme, et non sans une secrète sympathie qui tient à nos souvenirs les plus vifs parce qu'ils sont les plus éloignéS; un procès qui sera décidé plus tard en dernier ressort ^
Jacques Delille naquit le 22 juin 4758 au château de Tournebèze, situé entre le Puy-de-Dôme et Poiitgibeau, en Auvergne, et fut baptisé, à Glermont, daus l'église du Pont^ par M. de Chevelanges, curé de cette paroisse. M. Montanier, avocat, le reconnut dans l'acte de baptême où ne flgure pas le nom de sa mère , ma-
* M. Sainte-Beuve a écrite nos luttes littéraires apaisées, une charman^B notice dont les conclusions sont inquiétantes. A notre avis, ringénieitt critique réduit beaucoup le mérite de Delille, et malgré rindulgente^mpartlalité de la forme, le jugement est sévère au fond. Notre ami mesure le vaincu du romantisme avec un sentiment qui amène sur ses lèvres lexclamation de Cornélie :
O soupirs, ô respects ! ô qu'il est doux de plaindre Le sort d'un ennemi lorsquMl n'est plus à craindre.
La satisfaction qu'il parait éprouver nous a rappelé un autre distiqae dont Tapplication n'est pas moins juste :
11 n'est rien de plus doux, pour un cœur plein de gloire, Que la paisible nuit qui suit une victoire.
Quoi qu'il en soit, ce sentiment de fierté compatissante a laissé au critiqae . toute sa sagacité, et nous aurons à lui faire plus d'un emprunt, qu'il nous pardonnera, aussi bien que les restrictions que nous pourrons faire à ses jugements.
dame Marîe-Hiéronyme Bérard de Cbazelle, qui lui . avait donné naissance par une faiblesse peu digne du sang des l'Hôpital et des Pascal qui coulait dans ses veines. Delille ne connut pas son père, qui mourut en lui léguant une petite renie, et ne fit guère qu'entrevoir par instants, et à la dérobée, sa mère, qu'il paraît cependant avoir tendrement aimée. Malgré cette origine clandestine et irrégulière, son enfancene fut ni délaissée ni rigoureusement éprouvée. Lescbamps de la Limagne laissèrentdans son imagination les souvenirs d'un séjour fortuné *, il les revit avec bonheur dans Toccasion, et la joie qu'il éprouvait à les revoir lui a inspiré, outre de touchantes et gracieuses peintures, le vers suivant, qui est devenu proverbe :
On redevient enfant aux lieux de son enfance. Un curé de campagne ébaucha l'instruction du
J'ai revu les beaux lieux qui m'ont donné le jour : champs de la Limagne, ô fortuné séjour I Je le vis : je sentis une joie inconnue ; J'allais, j'errais partout où je portais la vue : En foule s'élevaient des souvenirs charmants : Voici l'arbre témoin de mes amusements.
C'est ici que Zéphyr, de sa jalouse haleine, Effaçait mes palais dessinés sur l'arène ; C'est là que le caillou^ lancé dans le ruisseau, Glissait^ sautait, glissait et sautait de nouveau : Un rien m'intéressait; mais avec quelle ivresse J'embrassais, je baignais de larmes de tendresse Le vieillard qui jadis guida mes pas tremblants, La femme dont le lait nourrit mes premiers ans, Et le sage pasteur qui forma mon enfance.
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jeune Delille, qui conserva de ces premiers soins un tendre souvenir. Lorsque Télève eut épuisé tout le la* tin du presbytère, il passa comme boursier au collée de Lisieux. Cet avantage fut-il l'encouragement des heureuses dispositions qu'il développait ou le bienfait de la providence maternelle veillant sur le sort de Tenfant sans se montrer? On serait disposé à s^ arrêter h notre première hypothèse en songeant que lesbourses nombreuses des collèges de Taucienne Université allaient souvent trouver dans Tobscurité les enfants qui promettaient des hommes distingués. Tel doit être, en tout temps, l'emploi de ces libéralités : il ne convient pas^ en effet, qu^elIes s'adressent à des familles opulentes, et lorsqu'elles arrivent pour soulager une gène réelle ou pour récompenser des services honorables, il importe de savoir si Tenfant qui va recevoir une éducation libérale est capable d'en profiter. L'instruction secondaire donnée gratuitement à ceux qui peuvent la payer, et sans discernement aux fils de ceux qui se trouvent dans certaines conditions, est une iniquité dans le premier t?as, et elle devient souvent, dans le second, une faveur funeste. Quelle qu'ait été l'origine de cette bourse au collège de Lisieux, Delille en profita^ et il obtint, dans ses études, des succès qui ont fait époque comme ceux de La Harpe, autre boursier qui devint l'oracle de la critique, pendant que Delille prenait place aux premiers rangs parmi les poètes.
Nous lisons dans des souvenirs, écrits par madame
Deliile, presque sous la dictée de son mari ', que, loi^que la nourrice transporta, à Tâge de quatre ans, Fenfant qui lui était confié, à la pension de Chanonat, cette séparation mit en péril les jours du jeune Delille. Il appelait par des cris plaintifs sa marne absente, et comme ces cris étaient sans écho, une fièvre ardente suivie de convulsions le saisit, et ce ne fut pas sans peine que, cette crise passée , il se détermina à partager les jeux de ses camarades. Pendant son séjour à Chanonat, Tenfant reçut un jour une visite mystérieuse : une femme qu'il n'avait jamais vue le fit demander en secret, le serra vivement dans ses bras, le couvrît de caresses et de larmes, et disparut. Delille sut alors qu'il avait une mère, et ne comprit pas sans doute pourquoi cette tendresse si vive ne pouvait s'épancher qu'à la dérobée. Ce malheur d'une naissance clandestine n^eut pas de fâcheuse influence sur le caractère de Delille; sa vivacité naturelle le sauva de ces sombres pensées que suggère à certains esprits une condition fausse : il ne rendit personne responsable d'un hasard malheureux. Son humeur enjouée^ la pétulance de ses manières, la malice bienveillante de son esprit lui firent donner par ses condisciples les surnoms d'écureuil cl de sapajou : « Il est certain, dit l'un d'eux*, cité par M. Sainte-Beuve, que cet aimable
* Ce précieux manuscrit nous a été communiqué avec une grâce parfaite et une charmante courtoisie par M. A. Sauvage. Nous en tirerons {)lus d'un renseignement curieux.
* Desforges, Fauteur de la comédie de Tom Jones à Londres.
jonne homme avait toute la vivacité, toute la gentillesse de Tun et de Tautre, et, disons la vérité, un peu de la malice du dernier ; mais il avait aussi Tinnocence et la grâce du premier. »
Les succès universitaires de Delille flrent sensation dans le monde. On se disputa dans les salons aristocratiques et littéraires le plaisir de fêter le jeune lauréat. Le comte d^Hérouville, le premier président, le maréchal de Brissac lui flrent des avances ; le duc de Bouillon voulut qu^il lui fût présenté à Versailles. Madame Geoffrin, caustique et bonne, et qui aimait à intimider ceux qu^el le voulait encourager, lui donna d'une façon assez originale le baptême philosophique. Lorsque le jeune écolier lui fut présenté: « Monsieur, lui dit-elle d'une voix imposante et d'un ton brusque, vous faites bien du tapage!... » Ce début intimida Delille, qui resta muet, a II n'est question que de vous, continua-t-elle du même ton, et je ne vois pas comment vous pouvez justifier un pareil scandale. » L'écolier, déconcerté, essayait de balbutier une façon d'apologie : a En quoi donc , madame, aurais-je eu le malheur de vous déplaire?» Une corbeille remplie de sucreries et de tablettes de chocolat tira tout le monde d'embarras ; les friandises passèrent dans la poche de l'écolier, qui fut choyé, caressé, bourré de dragées et de compliments. L'esprit lui revint avec l'assurance, et, en se retirant, il emporta ces paroles gracieuses : « Il faut nous voirsouvent, entendez-vous ? »
Il semble que de pareils succès devaient' porter du premier coup Delille aux rangs élevés de l'enseignement des lettres, où sa vocation l'appelait. Il n'en fut rien. Alors les plus habiles commençaient par le commencement. Celui qui avait fléchi sous le poids des couronnes débuta modestement comme maître de quartier au collège de Bea.uvais, où il eut pour collegués, Thomas son compatriote, TabbéLagrange, traducteur de Lucrèce, et Sélisqui, plus patient que saint Jérôme, a donné de la clarté à Perse, sans le brûler. Ces fonctions subalternes n'humiliaient personne et paraissaient un noviciat nécessaire avant d'arriver à renseignement : exercées par des jeunes gens distingués, elles avaient l'avantage de présenter aux élèves, au plus humble degré de la hiérarchie des maîtres» des supérieurs et des amis. Delille commençait alors à s'occuper de la traduction des Géorgiqxie$, à laquelle il associait ses élèves, en excitant leur émulation sur les passages les plus difficiles. C'est à cette époque quil faut placer sa visite à Louis Racine, qui, d'abord effrayé de ce projet téméraire, lui commanda de poursuivre ce qu'il avait si bien commencé.
La suppression, de l'ordre des jésuites laissant vacantes un grand nombre de chaires, Delille fut envoyé comme professeur à Amiens, où il visita le chantre de Ver-'Vert, qui expiait ses succès de poésie badine et de comédie dans la retraite et la dévotion. Gresset accueillit et goûta le jeune professeur, déjà connu par quelques pièces fugitives, etsurtout par son épître di-
daclique à M. Laurent \ Delille fut bientôt rappelé à Paris comme professeur de troisième au collège de I^a Marche. C'est dans Texercice de cet pénibles fonctions quMI acheva sa traduction des Géorgiques. Le succès de cet ouvrage fut immense, et Delille reçut de Tadmiration contemporaine le surnom de Virgile français. Voltaire^ dont le suffrage aimait à consacrer les réputations naissantes, parla du nouveau traducteur avec enlhousiasme;il ne se contenta pas de lui délivrer, comme à beaucoup d'autres qui ont laissé périmer la donation anticipée qu'il faisait volontiers de son héritage, la survivance de sa royauté poétique ; il écrivit de son propre mouvement à FÂcadémie française une lettre dans laquelle il proclamait le mérite éminent de cette traduction que le grand Frédé* rie appelait de son côté une œuvre originale. Dès lors commence, autour du nom de Delille, ce bruit de gloire que la Révolution fera taire pendant quelques années, mais qui reprendra avec plus de force au milieu des triomphes de Tépoque impériale. Au reste, la critique mêla sa voix à ce concert de louanges. Clément de Dijon, stimulé par Lebrun le pindarique, publia deux volumes d'observations, dans lesquelles
*■ Cette épitre, composée à l'occasion d'un bras artificiel, passe en revue toutes les merveilles de l'industrie : « Elle semble, dit M. Sainte- Beuve, avoir été pour Delille le programme qu'il se posa, on, si c'est trop dire, l'écheveau qu'il tourna et dévida toute sa vie. » Ce jugement spirituel parait trop exclusif, car Delille a plus souvent chanté la nature que l'industrie ; et il a touché la philosophie, la politique et le monde, par le Dithyrambe sur Pimmortalité de l'âme, la Pitié et \r. Conversation,
Taigreur et ranierlume n'exclaenl pas la judicieuse sévérité du goût. Pendant que Saint-Lambert provoquait contre le critique, Âristarqùe etZoïle tout ensemble, les rigueurs arbitraires du pouvoir, Delille, plus sage et mieux avisé, proûtait des bons avis de son détracteur pour améliorer notablement plusieurs passages de sa traduction. On raconte à ce propos que Clément, menacé de la Bastille, osa se présenter chez Delille pour l'intéresser en sa faveur. Le poète était alors avec Dureau de La Malle. Clément balbutia quelques excuses, et promit de se rétracter; Delille, pour toute réponse, récita un passage traduit de Pope tombant à plomb sur son interlocuteur, qui se confondit en excuses de plus en plus humbles. Dureau de La Malle, qui bondissait d'impatience, mit lin à cette scène par un geste énergique. Clément se trouva heureux de sortir par la porte; Delille^ qui connaissait la fougue de son ami, avait pris la précaution de se placer devant la fenêtre.
Malgré quelques critiques fondées, les Géorgtques de Delille demeurent le chef-d^œuvre de la traduction. Je suis bien éloigné de penser, avec M. Sainte-Beuve, et qu^on glisse avec Delille sur un sable assez fin, peigné dMiier, le long d^une double palissade de verdure, dans de douces ornières toutes tracées. » Sans doute Delille n'a pas reproduit toutes les mâles beautés de Toriginal, il n'a pas laissé vivre dans sa touchante profondeur cette sensibilité qui vivifie dans Virgile jusqu'aux prescriptions de la science ; il n'a pas la fière
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et libre allure de son modèle, son langage n'a pas eetle perpétuelle invention des mots, ce coloris des images dont se compose la désespérante perfection du poète latin, mais il a triomphé des difficultés de sa tâche autant que le permettaient Finfériorîté matérielle ' de notre langue et les entraves de ce travail qui, soumettant rinspiralion àdesformesdéterminées, enferme le poète dans un cercle infranchissable. Quelle souplesse dans cette infinie variété de tours, quelle sûreté de pinceau dans ces nuances finement et vigoureusement touchées, quelle dextérité pour faire entrer toutes ces idées et ces images dans le moule inflexible de Talexandrin ! Certes, la traduction n'a ni le titre ni le poids du modèle; le métal est de qualité inférieure, mais ici le problème à résoudre ce n'est pas T égalité, c'est la moindre différence ; or, jusqu'à preuve contraire, il est vraisemblable que Delille a porté l'imitationà ses limites extrêmes. D'autres ont faitautrement, personne n'a fait mieux, et ce n'est pas un minc^ mérite que d'être le premier, même dans un genre secondaire. On a dit que Boileau et Voltaire avaient mieux traduit, mais ils n'ont réussi que dans des passages de peu d'étendue et en prenant des libertés qui leur laissaient l'emploi de toutes les ressources de leur génie. Quoi qu'on puisse dire, Delille aura la gloire d'avoir été plus loin que pas un dans une carrière marquée par des chutes fréquentes de lutteurs habiles, et par là il a gagné une place élevée et distincte, il a conquis une palme qu'on ne peut pas lui ravir.
BELILLE. 405
A deux reprises, rAcadémie française, impatiente de connpter parmi ses membres Thabile interprète de Virgile, porta sur lui la majorité de ses suffrages. Louis XV, qui n^ aimait pas la gloire parce qu'ellefait trop de bruit, trouva la première fois (^ 772) que FAcadémie s'était beaucoup pressée : peut-être pensait-, il qu^elle dérogeait en s'associant un régent de collège; c'était punir Deiille des torts du pouvoir, qui aurait dû lui donner Tindépendance quand Fopinion lui décernait la gloire. En 1774, la seconde élection de Deiille fut confirmée par Louis XVI, et l'amitié de M. Le Beau, lecteur du Roi au collège de France, appela le nouvel académicien à partager avec lui renseignement public de la littérature latine. La poésie revenait de droit au traducteur de Virgile, Le Beau se réserva Tèloquence.
De>l774 à la Révolution, la vie de Deiille est un triomphe paisible et radieux. La cour le. protège et Tenrichit % il est Toracle de TAcadémie et du collège de France, Tidole des salons. L'effet de ses vers, lorsqu'il les lit d'une voix enchanteresse, est prodigieux ; sa conversation brillante et familière, semée de mots ingénieux et d'anecdotes piquantes, lui donne le premier rang parmi les hommes aimables; sa physionomie ouverte et mobile fait oublier l'irrégularité de ses traits, et il ne tiendrait qu'à lui d'avoir tous les suc-
* Le comte d'Artois, depuis Cliarlcs X, fut le plus actif et le plus généreux de ses protecteurs.
406 NOUVEAUX ESSAIS d'iIISTOIRE LITTÉRAIRE.
ces des abbés de boudoir. Les soupers, les parties de campagne se succédaient sans interruption , et les mieux placés devaient s^y prendre longtemps à Pavanée pour le posséder. C'est au milieu des distractions de cette vie charmante, possible seulement à Tépoque de sécurité voluptueuse qui précéda les orages de la Révolution, queDelille composa par fragments, ou plutôt par compartiments, cette brillante mosaïque qui est le poëme des Jardins. Dans cet ouvrage, il abordait en son propre nom sur les traces du père Rapin^ et comme pour obéir è un désir ou plutôt à un regret de Virgile ^, le poëme didactique.
Pour réussir complètement dans ce genre, où la poésie, voisine de la prose et tributaire de la science, n'a ni l'inspiration de l'ode ni la magnificence de Tépopée, ni Tintérèt du drame, il faut pouvoir y employer toutes les ressources du génie ; ici l'invention n'est possible que dans Texpression, dans les récits et les tableaux épisodiques. Comment parvenir à être méthodique sa ns froideur^ exact sans sécheresse, technique sans obscurité? Comment allier le précepte et l'image, le sentiment et la description? Comment parler en même temps à Tentendement^ au cœur et à l'imagination ? En un mot, comment poétiser la science ? Virgile n'a ignoré aucun des secrets de cet art si dilfi-
> Verum hœc ipse eqaidem, spatiis exclasis iniqais PrsetereOy atqae aliis posthac memoranda relinqao.
Georc. , 1. ÏV, V. 147-8.
cile; la poésie viviGe les détails et Teûsemble de ses Géorgiques ; elle circule comme un feu subtil sous la trame de ses vers ; elle brille à la surface comme une pure lumière. C'est pour cela que ce poème passe à bon droit pour le chef-d'œuvre de Tesprit humain. Hésiode et Lucrèce, dans le même genre, touchent de bien près h la perfection. Delille n'est pas poète didactique dans le grand sens que donnent à ce mot les poèmes de Virgile et de Lucrèce. H a le goût plutôt que la passion de son sujet : son poème s'est fait sans avoir été conçu, il a été arrangé plutôt que composé. Mais à défaut de ce lien puissant qui fait d'une œuvre d'art un tout vivant, quelle habileté dans l'arrangement des parties! A défaut de ce style souverain qui grave la pensée, combien détours heureui, d'expressions brillantes, de traits délicats et spirituels ! Qu'on relise les Jardins et l'on verra que cette parure coquette, qu'on déclare fanée, conserve encore, après bien des années, de la fraîcheur et de l'éclat. Remarquons d'ailleurs que si la grâce de Delille touche quelquefois à la manière, cette recherche de l'élégance se trouve ici en rapport avec la nature artialisée, comme dirait Montaigne, que nous présentent les Jardins, Le succès de ce poëme, qui parut pour la première fois en >I782, fut complet. Delille sentit à peine la piqûre que lui fit Rivarol en publiant les doléances du chou et du navet ^ indignés de n'avoir pas leur place dans les vers du poète qui avait oublié le potager. Les Jardins eurent les honneurs d'une vingtaine d'éditions et de plusieurs
408 MOUVEACX ESSAIS d'uISTOIRE LITTÉRAIRE.
traductions allemandes , polonaises, italiennes, an- {jlaises.
Le voyage de Dclille à Constantinople fui presque un enlèvement. Sans projet arrêté , il se laissa faire par M. de Cboiseul-Gouffier, charmé de se donner un si agréable compagnon. Delille rapporta de cette excursion quelques impressions poétiques, qui furent le germe du poème de V Imagination^ et des yeux affaiblis par Téclat du soleil et le reflet éblouissant des blanches murailles de Constantinople. A Paris, il retrouva ses amis, que l'absence n'avait pas refroidis, et cette vie mondaine qui le séduisait, et que la Révolution vint bientôt troubler. Delille , quoique suspect d'encyclopédisme, tenait à la cour par ses habitudes et par la reconnaisance ; il ne fut donc pas entraîné dans ce mouvement de liberté qui devait d^ailleursdéposséder la paisible poésie didactique. Il bouda la Révolution sans Tattaquer, et se fit oublier en s'abstenant. Ce fut alors, en 89, qu'il alla passer Tété en Auvergne, où il revit sa mère, que déjà il avait visitée au sortir du collège. Ce séjour de plusieurs mois dans son pays natal fut une longue fête. Il revint à Paris, se tenant toujours sur la réserve : secrètement hostile, mais prudent ^ Toutefois, on lui de-
i Sa pradence ne put cependant contenir nne saillie qui faillit le compromettre. Il cherchait un livre dans la boutique de Le Jay, au Palais- Royal. La femme du libraire questionnait un gros homme, le comte de Mirabeau, assis près d'elle. « Ma chère amie, tais-toi, tu es béte, mais béte comme le décret d'hier. — Pourquoi dater? » dit Delille tout en
manda un hymne religieux pour la fête de f Etre Suprême^ et il fit de son obéissance un acte d^opposilion, car en flétrissant la iyrannie il parut attaquer ceux qu'André Chénier appelait des tyrans 6ar6oui7hurs de lo%$. Quelle qu^eùt été Tintention du poëte, il devint suspect^ et il ne fallut pas moins que la protection de Chaumette pour le garantir. Il avait ainsi passé sans encombre les années les plus pé|*illeuses de la Révolution; le V frimaire an m, il récitait des VQfs à Fouverture du collège de France, et la iDême année son entk^ée était accueillie , à une des leçons de la grande école normale, par de vifs applaudissements: la Terreur avait cessé, les temps étaient devenus meilleurs, et cependant Delille quitta la France. On n'a jamais bien su le motif de ce départ; serait-ce rancune de poëte pour la préférence accordée à un poëte aujourd'hui complètement oublié, Le Blanc, auteur de MancO'CapaCy dans le partage des récompenses nationales ^ ? Voulait-il , comme on l'a insinué , se mettre en règle avec l'avenir? c'eût été prévoir les choses de bien loin. Dans ce cas, Delille n'aurait pas eu tes bénéfices de sa lointaine prévoyance, car il est mort à la veille de'l'événement qui justifiait sa saga-
cherchant son livre. Le lendemain on cria dans les rues : t Bon mot da citoyen Delille, à deux sous. » {Manusc. de madame Delille.)
* La Convention avait décrété en faveur de Le Blanc un don de deux mille livres. Je me trompe en disant que Le Blanc est complètement oublié, puisqu'on a retenu de sa tragédie ce fameux vers :
Croifi-tu d'uij tel forfait Manco-Capac capable ?
cité. M est Traisemblabic qu^il ne s'éloigna d'abord que pour faîi*e remarquer son d^sence; puis, les instances qui le rappelaient n'étant pas assez vives, il se sera laissé aller par degrés jusqu'à l'émigration, et, s'il prolongea son exil volontaire, ce fut, s^ns doute* par la difficulté de rentrer avec convenance après être sorti sans raison. La faiblesse explique bien des chdses qui passent pour de la force. Quoi qu'il en soit, cette longue bouderie de Delille fut confisquée au profit de la légitimité, et elle l'engagea tellement qu'après sgn retour en France, Napoléon ne put gagner que son si* lence.
En >I789 Delille n'était pas marié \ mais il s'était attaché sous le nom de nièce, et comme gouvernante, une jeune personne dont il avait touché le cœur pen«dantune visite faite trois ans auparavant au couvent des dames de Sainte-Claire, à Metz. La jeune novice, que l'esprit du poëte avait charmée, devint plus tard madame Delille. Le soin qu'elle prit tout d'abord
^Delille put se marier sans enfreindre de vœux, car bien qu'il piU le titre d'abbé, il n'était pas entré dans les ordres. On le voit clairement par l'anecdote suivante qu'il aimait à raconter^ En 1778, M. de Maurepas, qui lui voulait du bien, lui ménagea une entrevue avec le cardinal de La Roche-Aymon, chargé de la feuille des bénéfices, et voici le dialogue qui s'établit entre le poète et le cardinal. « En quel diocèse êtesvous grand-vicaire ? — Je ne suis pas grand-vicaire. — De quelle paroisse éles-vous curé P — Je ne suis pas curé. — Vous n'êtes donc que diacre? — Je ne suis pas diacre. — Quoi, vous seriez resté crapulense- * ment sous-diacre ! — Je n'ai pas l'honneur d'être sous-diacre. — Per caputjuro, nil habebis. Entendez-vous le latin? — J'aurai l'honneur de l'eipliquer à Votre Éminence si elle le permet. »
d^écarter les importuns auxquels Delille sacrifiai! deux choses également précieuses, son temps et sa santé, est le point de départ d^une légende, grossie par la rancune et la crédulité, quHransforme cette femme dévouée en une sorte de dragou, avare et jaloux, défendant les avenues du poëte, le séquestrant impérieusement, le mettant à la tâche d'un certain nombre de vers^rançop d'une liberté passagère,et toujours prête à dévorer les imprudents qui auraient voulu forcer la.colisigne. La vigilance de celle qui devait être madame Delille commença à se prononcer au début de la Révolution, pour tenir le poëte en garde contre les jeunes seigneurs clubistes qui auraient voulu Tentrainer dans leurs réunions. « Le dépit, écrit-elle à ce propos, se vengeait par le ridicule. Heureusement ce dépit ne put se tourner contre M. Delille. L'amitié, satisfaite d'avoir contribué au repos, peut-être à la vie d^un homme précieux, redoublait sa vigilante inquiétude : Tamitié n'a-t-elle pas son autel et son holocauste ? Quand elle remplit tout le cœur, qu'importe le monde ? » Ces lignes, que le cœur a dictées , doivent être prises en considération et réduire à leur juste valeur les commentaires injurieux dont madame Delille a été l'objet.
En 4790, Delille fut sur le point de réaliser le vœu qu'il avait si bien exprimé dans le second chant du poëme des Jardins :
Ouï, j'en jure Virgile et ses accords sublimes. J'irai, de l'Apennin je franchirai les cimes,
A\2 NOUVEALX ESSAIS d'hISTOIRE LITTÉRAIRE.
J'irai plein de son nom, plein de ses vers sacrés, Les lire aux mêmes lieux qui les ont inspirés.
Ce voyage devait se faire en compagnie de Mesdames, tantes du Roi, mais au moment du départ le passe port du poète ne se retrouva pas et ne reparut que quelques jours plus tard. 11 est probable que cet obstacle imprévu vint encore de la vigilante amitié qui protégeait Delille, car ce départ eût été une séparation douloureuse et de plus un péril. Voyager, dans un pareil temps, avec des filles de Roi, c'était se désigner, par une démarche décisive, à Tattention du parti dominant; c'était s'éloigner ou pour ne plus revenir ou pour être ramené sous escorte. Après cette tentative avortée, Delille continua de demeurer à Paris, comme nous Favons dit, et il ne le quitta qu^après la journée du 9 thermidor.
Au mois de mai ^795, Delille partit pour les Vosges. Il s'y arrêta longtemps dans la charmante petite ville de Saint-Dié, où, parmi ses promenades champêtres» et dans le recueillement du cabinet, il achevait la traduction de YEnéide tout en ébauchant le poème des Trois Règnes^ et mettant la dernière main à VHomme des Champs. L'état de sa fortune n'était pas brillant; avant la Révolution une banqueroute de grand seigneur lui avait enlevé tout le fruit de ses économies, et la Révolution Pavait privé du revenu de quelques bénéfices qu'il devait surtout à la protection du comte d' Aitois. Il vendit alors au libraire Levrault,
de Strasbourg, le manuscrit de Y Homme des Champs, qu'il ne devait livrer qu'après son arrivée à Baie, car il méditait alors un voyage en Suisse. Des Vosges, où il avait séjourné près d'une année, il s'achemina vers l'Alsace, et il put obtenir à Golmar un passe-port que lui avait gracieusement refusé la municipalité d'Épi- ,nal : « Nous verrions avec peine, disait-elle, un homme d'un si grand mérite, dont la nation se glorifie, quitter le sol français, La patrie est jalouse de conserver le citoyen Delille dans son sein. » Delille avait avalé cette pilule dorée sans la digérer, et il profita de la bonne volonté ou de la tiédeur patriotique des autorités de Colmar. Toutefois sa résolution n'était pas si bien prise qu'il ne formât le projet de rebrousser chemin vers Saint-Dié pour s'y fixer de nouveau. Mais M. Levrault, inquiet de son manuscrit qu'il ne devait recevoir que de Baie, vint surprendre le po^te dans un petit village.de la Suisse, et le décida à franchir la frontière. Arrivé sur la limite des deux territoires, Delille hésita encore, et plaçant le pied droit sur le sol étranger, et laissant le pied gauchede l'autre côté, il demandait de quel côté il devait marcher. Enfin le pied gauche rejoignit le pied droit, et rémigration de Delille fut consommée.
La Suisse ne fut pas longtemps pour Delille un asile assuré : la guerre grondait sur la frontière, et de Baie où il était, il entendit avec un effroi douloureux le bombardement d'Huningue; il poussa jusqu'à Glairesse, d'où il alla visiter, dans le lac de Bienne, l'île
de Soint-Pierre, illustrée par le séjour de J.-J. Rousseau et les reliques que le philosophe de Genève y a laissées. Ces excursions n^ont pas nui au poème de V Imagination. Â Fribourg, il vit Mollet du Pan, qui le quitta pour aller en Angleterre. Delille lui-même ne tarda pas è sortir de la Suisse. En traversant Darmstadt , il eut le plaisir ae voir, autant que le^ permettaient ses yeux de plus en plus faibles, les jardins du duc, dessinés diaprés 9on poème. 11 séjourna quelque temps a la cour de Brunswick, où il reçut de la sœur du grand Frédéric un accueil flatteur. Le célèbre Heyne, commentateur de Virgile, lui fit les honneurs de Gœttingue, le consulta, honneur singu-lierl sur le sens d'un passage de V Enéide, et le mit aux prises avec Tenthousiasme des étudiants de TUniversité. A Hambourg, car il allait toujours s'enfbnçant dans TAIIemagne, il rencontra Rivarol, qui promenait à travers la Germanie son esprit caustique et Tuniversalité de la langue française. Il profita de la rencontre pour se réconcilier avec le défenseur officieux du chou et du navet : sur la terre étrangère, on ne se tient pas séparés pour si peu. A cette époque, Delille rejeta les offres les plus séduisantes, qui lui vinrent presque coup sur coup de Berlin et de Vienne, où on voulait l'attirer comme professeur; mais notre poète ne voulait pas rompre avec la France. Le désir de sauver un dernier débris de sa fortune compromis par la gène du dépositaire, conduisit Delille en Angleterre : peut-être aussi songeait-il déjà à
traduire THomère des Anglais, et à prendre Milton corps à corps sur son propre terrain, après avoir déjà traduit VEssai sur VHomme de Pope. Il partit donc pour l'Angleterre.
Delille arriva à Londres le 5 juillet 4799, et' il y resta trois années, occupé presque exclusivement de racbèvement des grands poèmes de Y Imagination et des Trois Règnes, de la traduction du Paradis Perdu et du remaniement de la Pitié, qu'il avait composée pendant son séjour à Brunswick. Recherché de Taristoeratie anglaise, il la vit discrètement, sans se livrer, faisant applaudir son esprit et respecter sa dignité. Parmi les émigrés il retrouvait d'anciens amis, qui étaient pour lui Timage de la patrie absente. Lorsque M. Pitt lui fît témoigner le désir de le recevoir, il déclina cet honneur par une réponse qui mérite d'être conservée : « Je rends justice aux talents de M. Pitt, dit-il, mais je me rappelle que je suis Français. » L'affaiblissement de sa santé, altérée par l'excès du travail et l'influence d'un climat brumeux, lui fournit un prétexte honorable de revoir cette France qui ne l'avait pas oublié et qu'une longue séparation lui avait rendue plus chère. La vue de Calais lui causa une joie inexprimable, et l'accueil qu'il y reçut fut le prélude de ces longs hommages qui l'accompagnèrent jusqu'au terme de sa carrière. La terre française sembla au premier moment lui rendre la vigueur de la jeunesse : aussi lorsqu'on lui demanda à son premier repas quel vin il voulait qu'on lui servit, — des vins
/fi G NOUVEAUX ESSAIS d'hISTOIRE LITTÉRAIRE.
de Fronce, répondit-il. — Desquels? — De tous, reprit-il avec l'assurance d'un buveur intrépide. Il fallut satisfaire ce transport bachique, et pour que son estomac ne souffrit point de son patriotisme, on lui fit boire sous des étiquettes «différantes le même vin étendu d'eau à doses inégales ^
La publication du poème de la Pitié marque le retour de Delille en France. Cétait rentrer sous les aus« pices du régime qui n'était plus, et dont les d^ris allaient reparaître. La police fit mine de jeter l'interdit sur ce poème, mais les obstacles furent facilement levés. Cette noble élégie sur des malheurs passés convenait à la politique qui les réparait, et le premier Consul entendait sans déplaisir l'éloge d'une dynastie qu'il faisait oublier et qu'il allait remplacer. Tout ce qui ranimait le sentiment monarchique devait bientôt profiter à sa puissance. Bonaparte laissa s'établir la royauté littéraire de Delille qui allait orner la gloire militaire de son règne; il aurait voulu l'entraîner dans sa sphère, mais il la laissa se développer isolément', car cet éclat paisible était une décoration
1 Madame Delille était inexorable sur le chapitre des vins. Dans un diner au collège de France, auquel assistaient, entre autre convives, un Jeune lauréat de l'Université, M.Villemain, et M. de Féletz, Delille avait obtenu par tolérance, au dessert, quelques gouttes d'un vin d'Espagne. Le poète s'apprêtait à récidiver, pensant tromper la vigilance conjugale ; mais au moment où le verre touchait ses lèvres, une main vigoureuse, qui avait passé brusquement sous le visage de M. de Féletz^ saisit le bras du coupable. « Vous voilà convaincu, s'écria madame Delille. — Et atteint ! » ajouta avec résignation le buveur désappointé.
et non une rivalité. Deliileput recevoir les hommages empressés de ses admirateurs sans inquiéter le pouvoir politique ; Tlnstitut qui .avait attendu trois ans avant de le remplacer s'empressa de le rappeler, et lorsqu'il reparut pour la première fois au milieu de ses collègues, le frère même de TEmpereur, Lucien, président de FÂcaiémie» vint à sa rencontre et le reconduisit ensuite jusqu^à sa voiture. Bonaparte repoussa toujours les insinuations qui tendaient à Tex-» citer contre le poëte, et à propos de la Pitié, qu'on rengageait à proscrire, il fit une réponse qui prouve sa prédilection pour Delille. « Que feriez-vous donc, lui disait-on, pour les poêles républicains, puisque * vous laissez librement circuler la Pitié? — Je le ferai savoir dans l'occasion , » repondit-il sèchement, et il tourna le dos à son interlocuteur. Delille reparut aussi au collège de France où il inaugurait, par une séance solennelle, son cours que M. Tissot continuait avec succès.
Le poëme de la Pitié traçait le rôle de Delille sous l'Empire. Placé entre ses regrets du régime déchu et s?s obligations envers la puissance nouvelle qui protégeait son repos, il n'y eut rien d'hostile dans sa réserve, et il se contenta d'admirer en silence les prodiges de cette grande époque. Il accepta même de l'Empereur une pension de six mille francs, non à charge d'éloges (on les aurait payés bien davantage), mais en signe d'adhésion. M. Michaud, qui refusa la même faveur à la même époque et qu^on voulait en-
traîner par Texemple de son confrère en poésie et en royalisme, répondit plaisamment : « Oh I pour Tabbc Delille, cela ne m'étonne pas, il a si grand' peur qu'on lui ferait aisément accepter cent mille écus de rente.» Le mot est piquant, mais Delille acceptait, parce que le refus lui aurait paru de mauvaise grâce, et que l'acceptation ne l'engageait que dans la mesure de ses vrais sentiments. Delille était si peu hostile au fond du cœur à Napoléon, qu'il a composé, pour épancher ses sentiments, une ode fort longue, retrouvée dans ses papiers, conservée par sa veuve^ et qui a disparu lorsque madame Delille fut morte. En voici une strophe :
D'autres, par de riches entraves, A ta grandeur restent liés.
Mol seul debout vois à tes pieds De tous ces avides esclaves ' Courber les fronts humiliés.
Non, par le choix pénible et nécessaire Des chaînes ou de la misère Ce cœur indépendant ne fut Jamais froissé, Et ma pauvreté magnanime Reconnaît ton àme sublime Au néant où tu m'as laissé.
Delille resta donc, sans ostentation comme sans fai* blesse, a\ec ses regrets poétiques et sa discrète gratitude. Auprès de M. Pitt il n'oublia pas qu'il était né en France, devant la nouvelle cour il se souvint des faveurs de l'ancienne : le sentiment des convenances le préserva d'un culte nouveau qui aurait paru une
apostasie. Voilà les vraies proportions de Théroïsme de Deiille. Le rôle qu'on lui a fait après coup n'allait pas à sa taille : la paisible religion de son cœur n'enviait pas le martyre, ou plutôt il ne se faisait pas brave contre un péril imaginaire.
Deiille savoura sans orgueil les douceurs de sa royauté littéraire. Les dernières années de sa vie furent une ovation tempérée par les réclamations de la critique qui sacrifiait régulièrement le poëme nouveau à la gloire de ses aînés, de sorte que l'approbation n'était jamais unanime que sur les publications antérieures. Les récalcitrants consentaient à admirer lorsque la fécondité du poète livrait une nouvelle victime à leur férule, et s'ils avaient autre chose à frapper ils commençaient à caresser ce qu'ils avaient déchiré. Dans la réaction qui a suivi on a fait du tout un bloc, non pour admirer, mais pour anéantir; on n'a plus voulu voir que les défauts, et on a tenté de briser brusquement la statue que nos pères avaient élevée. Sans doute il fallait abaisser le piédestal, mais pour-^ quoi ledétruire avec l'image qu'il exhaussait?
Une chose doit rassurer ceux qui regrettent la gloire de Deiille et qui voudraient la voir refleurir, c'est que l'effort des iconoclastes qui s'est porté sur lui d'abord, s'est continué contre Voltaire, et qu'il a tenté d'atteindre Racine. Or Racine n'est pas tombé et Voltaire se redresse. On pourra bien par le même niouvement revenir à Deiille. Ce poëte ingénieux et brillant est de la même famille que nos grands génies, il a marché
dans la même voie : venu plus tard, il a exploré d'autres filons de lu même nine, et il y a appliqué les procédés du même art. Il y a donc solidarité entre lui et ses devanciers; sa part n'a pas été la meilleure, mais elle est brillante encore, et surtout elle représente une des phases nécessaires dans le développement de Fesprit poétique. C'est un des anneaux d'une chaîne continue qui indique la marche régulière et presque fatale de la poésie chez tous les peuples. Je crains plus pour ceux qui relèvent d'eux-mêmes que pour les derniers héritiers d'une tradition consacrée. Delille est partie intégrante de l'esprit français : le genre qu'il a cultivé et qui devait naître en son temps a reçu de lui l'éclat des images, la vivacité du coloris, un certain degré de sensibilité , naïve quelquefois, plus souvent spirituelle, et une parure élégante où la coquetterie va rarement jusqu'à la manière. Il y a d'ailleurs dans les vers de Delille un signe de durée, c'est qu'on les retient vite et qu'ils ne sortent pas.facilementde la mémoire.
Je pense donc que Delille ne tardera pas a reprendre faveur, et que son esprit, mis à sec sur la plage, doit, comme a dit Déranger en parlant de Manuel, compter sur le retour des flots. Il me semble que M. Villemain, avec son habituelle sagacité, devançait le jugement de l'avenir lorsqu'il disait S quelques mois après la mort du poêle : « Puis-je oublier ici la
* Discour i iur la Critique,
touchante leçon que présente la vie du grand poêle dont nous avons vu les derniers feux s'éteindre et jeter en mourant une si vive lumière? Sa longue carrière, marquée par tant de succès, ne fut pas respectée de Teiivie. Quelles opiniâtres censures avaient poursuivi son premier chef-d'œuvre ! combien de fois elles se renouvelèrent! et quand il fallut enfln céder à la renommée, avec quelle obstination artificieuse on s'efforça longtemps de borner le talent de M. Delille par les prodiges mêmes de son art, et d'admirer beaucoup ses vers, pour mieux l'exclure du grand nom de poète! mais ce poëte continua de chanter d^une voix plus forte, plus flexible et plus sonore. Il avait écouté la critique sans colère et sans dédains ; il en avait souri, et, ce qui n'est pas moins rare, il en avait quelquefois profité. Pendant que la critique examinait sévèrement ses fautes brillantes, sa verve, longtemps exempte de vieillesse, enfanta des beautés plus fières et plus hardies. On combattit, mais on céda* Le nom de M. Delille se vit environné de l'admiration des hommes de lettres, ceux dont la justice est toujours la plus prompte et la plus sûre. La critique perdit son amertume et sa rigueur, et se para quelquefois d'une grâce ingénieuse pour célébrer un talent qui allait bientôt finir, dont les beautés s'étaient agrandies, et dont les défauts mêmes, conservés sous les glaces de Tâge, devenaient une singularité incorrigible et piquante. » Delille mourut dans la nuit du ^^'^ au 2 mai ^8^5, frappé d'apoplexie. Cette mort imprévue causa une
vive et douloureuse sensation. Son corps resta plusieurs jours exposé au collège de France^ sur un lit de parade, la tête entourée d'une couronne de laurier, le visage découvert et légèrement fardé. La foule se porta avec recueillement vers ces restes d'un bonime illustre dont le caractère bienveillant avait désarmé la baine et dont la renommée avait fait taire l'envie. Son convoi eut quelque cbose d'une apotbéose, et ses funérailles ont laissé le souvenir d'une grande solennité nationale. Sans doute, Tadmiration stimulée par la douleur ne comptait pas exactement avec la gloire, mais l'excès de ces bommages n'a-t-il pas été expié outre mesure par un injuste retour de Topinion, et n'est-il pas temps de ranimer un peu au proGt de notre bistoire littéraire cette grande renommée aujourd'hui délaissée et languissante?
VÇ3.
«IHH«fHfHfmfm*ffrHHi%H?^UHHHHH
M. Joubert était mort depuis une quinzaine d'années, lorsque M. de Chateaubriand, avec la noble désinvolture du génie et le fin discernement d^un homme de goût, publia en 4840, au profit d^un petit nombre d'élus, un choix exquis des pensées de cet homme rare, qui avait voulu vivre sans bruit, et qui était parvenu à tromper la renommée par autant de soins et d'efforts que d'autres en mettent à la surpren* dre. M. Sainte-Beuve ébruita le mystère et alluma la curiosité des profanes par un de ces articles qui disent beaucoup sans tout dire, qui font voir le nuage doré et qui se gardent de le dissiper entièrement* Cette révélation circonscrite constituait un privilège exorbitant dans notre époque démocratique. De quel droit avait-on limité la confidence de tant de pensées délicates ou profondes à un petit cercle aristocratique qui se trouvait ainsi en possession d^in majorât intellectuel, quand la pensée exprimée est de domaine public? On protesta autour du cénacle, la clameur
fut vive, et dès lors on songea à lui donner satisfaction.
Heureusement, dans la famille même de M. Joubert^ un de ses neveux par alliance, M. RaynaP^ sans se laisser décourager par la perspective d'un nouveau dépouillement de textes incomplets, et trop souvent énigmatiques^ par la nécessité d'un classement méthodique qui devait donner à cette suite de fragments les apparences d'un ouvrage régulièrement composé, n'a pas hésité à sacrifier son temps et ses peines pour répondre à notre juste impatience. M. Raynal ne s'est pas contenté de rechercher avec soin et de classer avec sagacité ce qu'on pouvait recueillir dans l'héritage longtemps délaissé de M. Joubert, il a augmenté la valeur de ce recueil en le faisant précéder d'une notice étendue , attachante par la peinture d'un caractère aimable et l'analyse d'un esprit charmant et vraiment littéraire, grâce au mélange de réflexions ou plutôt de courtes dissertations sur les points les plus délicats de la critique. Ce travail, que nul de nos aristarques par profession ne désavouerait, cause une agréable surprise lorsqu'on songe qu'il n'est que le délassement de graves fonctions administratives. Cette bonne littérature, sortie accidentellement des bureaux de l'intendance militaire, nous découvre qu'à côté des écrivains dont la plume ne chôme jamais, nous avons une réserve qui donnerait
* S.-ïntendant militaire.
au besoin et qui relèverait sans désavantage les bataillons un peu harassés de la presse militante.
Il n'y a rien de vulgaire dans la vie ni la destinée littéraire de M. Joubert, tout en lui garde l'empreinte d'une rare distinction. Son existenee et sa renommée reflètent Télégance de son esprit et la pureté de son Sme. Sa vie s'est paisiblement écoulée dans le commerce intime de quelques esprits d'élite, les Chateaubriand, les Fontanes, les Bonald, M. Mole, voilà pour rintelligence; et pour le cœur, dans la familiarité des Vintimille et des Beaumont qui furent pour lui ce que Sévigné et madame de La Fayette étaient à M« de La Rochefoucauld, alliances de cœur et d'esprit, passions épurées plus douces que l'amour, plus vives que l'amitié. Ses fonctions , car cet homme né surtout pour la spéculation a été mis en scène d'abord par la conflance de ses compatriotes et plus tard par l'amitié de M. de Fontanes; ses fonctions, disons-nous, Tout rattaché à deux choses immortelles qu'il aimait par-dessus tout, la justice et les lettres. Magistrat populaire, il applique pendant deux années sur un modeste théâtre ces règles d'équité naturelle plus voisines de la morale que la lettre savante de nos codes ; inspecteur et conseiller de l'université, il propagea les saines doctrines de cette morale littéraire^ qui se déprave avec l'autre, et qu'on appelle le goût.
Le même caractère de distinction se montre dans les phases successives de celte renommée d'abord clandestine , et qui paraît enûn toucher à un genre nou-
A2C NOUVEAUX ESSAIS d'hISTOIRË LITTÉRAIRE.
veaa de popularité aristocratique. Disons-le cependant y malgré les apparences , la gloire date de loin pour M. Joubert, car l'estime du cercle choisi qui recevait les confidences et les conseils de son esprit, et dans lequel il siégeait comme arbitre du goût, arbiter elegantiarumj n'était-ce pas de la gloire inédite et con-* centrée? Celui qui la méritait ne pouvait-il pas y voir Tassurance d'un renom à venir qui ne demandait pour se produire qu'une vertueuse indiscrétion ? L'étroite circonférence de ce centre rayonnant s'est élargie à deui reprises, la lumière et les parfums se sont répandus au dehors, et l'espace qu'on leur a donné n'en a pas affaibli la pureté. On peut dire que Al. Joubert a été servi selon ses goûts, puisque^ dé la gloire qu'il redoutait et qu'il ne dédaignait pas, il a senti la flamine et la douce chaleur sans en avoir le bruit ni la fumée.
Lorsqu'on suit aveè M. Raynal, sous le charme de la sympathie qu'il éprouve et qu'il communique, toutes les circonstances de cette vie de sérieuse contemplation et de paisible activité, on est tenté de croire qu'elle eut pu s'écouler sans laisser de traces. Ces pages, aujourd'hui pieusement recueillies, pouvaient demeurer dans l'ombre ; et si le pouvoir ne fût pas venu au bon vouloir de M. de Fontanes, aucune fonction publique de quelque importance n'eût mis à l'épreuve la rare intelligence , le savoir exquis de M. Joubert. Cette éclipse possible d'un esprit aussi distingué peut en faire supposer de réelles et menace,
à notre avis^ certain système optimiste fort accrédité de nos jours : on crie bien haut que la fortune et la gloire n^ont point de caprices, ou du moins qu^elles ne laissent jamais à Técart de véritables capacités. Les parvenus disent : Le mérite parvient toujours ; et s'ils n'osent pas ajouter que tous ceux qui parviennent sont gens de mérite, ils le laissent entendre, et leur vanité n'en doute pas. Cependant les faits paraissent donner plus d'un démenti à ces théories, et permet* tent au moins à ceux qui luttent vainement contre le sort la consolation de penser que l'obscurité et la souffrance ne sont pas dés signes irrécusables d'indignité. C'est d'ailleurs la vieille croyance du monde , croyance propre à tempérer les douleurs de la défaite et l'orgueil du triomphe, plus humaine, plus chrétienne et plus vraisemblable que les doctrines inexorables dont l'effet le plus sûr serait de briser ou de gonfler les cœurs.
Voilà une bien longue digression pour un article qui veut être court et qui ne saurait être mieux rempli que par des emprunts au texte même de M. Joubert : nous y arrivons. Les deux volumes que publieM. Raynal contiennent des pensées, des maximes, des essais de peu d'étendue formés , a ce qu'il semble, par le rapprochement industrieux de fragments analogues, et quelques lettres, débris d'une correspondance qui a dû être assez active. Les pensées et les maximes se rattachent à tous les sujets dans lesquels se plaisent les grands esprits , religion, morale, politique, litté-
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rature. M. Joubert parle après les maîtres et il sait se faire écouter ; car, lors même qu'il n'est pas nouveau par le fond, il a, grâce au tour ingénieux et délicat de sa pensée, la nouveauté de la forme. J'en prendrai au hasard un exemple frappant. Il y a bien longtemps qu'Ovide a dit : Turpesenilis amor. M. Joubert n^ajoute rien à celte idée vieille comme le monde ; mais voyez comme il la rajeunit et quelle saillie il sait lui donner dans cette maxime dont le tour rappelle La Rochefou«> cauld ou plutôt Vauvenargues : • Le châtiment de ceux qui ont trop aimé les femmes, c'est de les aimer toujours. » Que de flnesse, de ménagement et de force en même temps dans ce signalement de la galanterie surannée ! Qui donc a fourni ce traita M. Joubert ? Si jel'avaisdeviné, je garderais mon soupçon, h par moi, car l'auteur n'aurait certes pas envoyé à son adresse celte réflexion où la commisération couvre le blâme. M. Joubert se plait sur les hauteurs de la métaphysique. Ces idées de Dieu, de durée, d'espace, d'immortalité qui emportent si haut la raison et l'imagîiialion ne lui donnent pas le vertige, elles lui sont même si naturelles, si familières, qu'il en oublie quelquefois la poésie pour les éclaircir par d'humbles comparaisons, comme lorsqu'il dit : « Le monde aété fait comme la toile de Paraignée ; Dieu l'a tiré de son sein, et sa volonté l'a filé, l'a déroulé et l'a tendu. • Il y a déjà à reprendre dans cette assimilation familière, tout élégante qu'elle paraisse sous la grâce des paroles; mais n'allons pas plus loin, car le penseur ajoute:
« Ld puissance de Dieu est un peloton, mais un peloton substantiel, contenant un tout inépuisable^ qvii se dévide à chaque instant en demeurant toujours entier, i» Nous digérons mal ce peloton, et nous ne \oyons pas que la puissance divine en soit mieux définie. Il ne faut point passer le sublime au laminoir. Au reste, ces taches sont rares dans M. Joubert : souvent il a pris heureusement sa revanche. Il n'y a ni subtilité ni manière dans la pensée suivante, qu'on peut rapprocher sans désavantage des plus belles images empruntées au monde sensible pour élever l'esprit de r homme à la conception de la majesté de Dieu. « La lumière est l'ombre de Dieu; la clarté l'ombre de sa lumière. » Voici encore une conjecture sur l'incompréhensible, qui sent son Platon : « 11 y a du temps dans l'éternité même, mais ce n'est pas un temps terrestre et mondain qui se compte par le mouvement et la succession des corps ; c'est un temps spirituel, incorruptible, qui se mesure par les affections des esprits et par la succession des pensées qui sont leurs mouvements. »
Nous voudrions pouvoir suivre M. Joubert méditant sur la religion et la politique, et produisant en aphorismes brefs et lumineux le résultat de ses médi« tations. Les vérités fondamentales de la religion étaient trop affermies dans cette âme élevée et sympathique pour donner accès à Tintolérance, cette inquiétude tyrannique des esprits mal convaincus et incapables de persuader. M. Joubert, que Diderot et
SCS amis avaient agité et caressé sans pouvoir Ten-»trainer, avait été préservé de Tincrédulité par les habitudes morales puisées au foyer domestique, et la foi de son enfance, légèrement obscurcie par les vapeurs du milieu philosophique dans lequel il avait vécu, ne tarda pas à briller de nouveau dans le sanctuaire de son ftme, un instant voilé, mais jamais profané. Le tempérament pacifique et Tesprit délicat de notre philosophe le disposaient mal aux agitations et aux témérités grammaticales inséparables d'un gouvernement qui admet la liberté et Timprovisation. Le despotisme éclairé el humain parait être le dernier mot de la politique de M. Joubert. Il est contre les chartes écrites, pour les constitutions filles du temps et des mœurs; il se contente de demander aux maîtres des hommes une humeur paternelle et des entrailles de roi : placé entre M. de Fontanes et M. de Bonald, s'il n'emprunte rien au rude auteur de la législation primitive, il cède un peu trop à la douce influence de Torateur du sénat. Que ne suivait-il les inspirations plus libérales et tout aussi monarchiques de M. de Chateaubriand !
Entre tant de maximes et de pensées diverses, notre goût personnel nous porte à nous arrêter de préférence à celles qui traitent de l'art d'écrire. Sur ce point, M. Joubert est passé maître; et ce que M. Raynal a réuni sous cette rubrique forme un morceau comparable au chapitre de Labruyère sur les ouvrages d'esprit. Personne n'a plus réfléchi sur le style, ni
découvert avec plus de sagacité les secrets de cet art, qui burine la pensée. Recueillons d'abord quelques observations qui peuvent servir de conseils : « Pour bien écrire, il faut une facilité naturelle et une difflculte acquise. » — « La prodigalité des paroles et des pensées décèle un esprit fou. Ce n'est pas Tabondance, mais Texcellenee qui est la richesse. » Voici qui va à plus d'une adresse dans ce temps de production sans intermittence : « Les jeunes écrivains donnent à leur esprit beaucoup d'exercice et peu d'aliments. » Les esprits fougueux et effrénés devraient encore méditer cette maxime: « Le talent a-t-il donc besoin de passions? Oui, de beaucoup de passions réprimées. » M. Joubert excelle dans la définition des qualités du style; je n'en prendrai qu'un exemple : « Le style boursouflé fait poche partout ; les pensées y sont peu attachées aux sujets, et les paroles aux pensées. Il y a entre tout cela de l'air, du vide, ou trop d'espace. Le style enflé est autre chose. Il a plus de consistance que l'autre ; il est plus plein ; mais sa plénitude est dif* forme, ou du moins excessive. » M. Joubert a résumé toute sa pensée sur Fart d'écrire dans cette ligne sentencieuse : ((Concision ornée, beauté unique du style ! » Il a dit aussi, non sans un secret retour sur lui-même : « 11 n'y a point de beau et bon style qui ne soit rempli de finesses délicates. La délicatesse et la finesse sont seules les véritables indices du talent. » Si cela est vrai, il y a de quoi trembler.
Nous ne faisons que glaner, et même assez mala-
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droitemcnt, là où il serait facile d'amasser une ample moisson ; car les pensées littéraires de M. Jouberi sont en général d'un critique consommé. Ses jugements décèlent la même sagacité, la même délicatesse de goût; nous le suivrions volontiers sur ce terrain^ sauf à rompre une lance avec lui en faveur de Fénelon, que par caprice^ ou plutôt par système^ il maltraite comme écrivain, et dont il déprécie le caractère. Sur ce dernier point, il s'inspire de Saint-Simon pour atténuer le panégyrique de M. de Baussetr; mais il le fait avec tant de grâce et de coquetterie ingénieuse^ que je ne résiste pas à la tentation de citer le passage :
« L'esprit de Fénelon avait quelque chose de plus doux que la douceur même^ de plus patient que la patience. Un ton de voix toujours égal, et une douce contenance toujours grave et polie, ont Fair de la simplicité, mais n'en sont pas. Les plis, les replis et l'adresse qu'il mit dans ses discussions^ pénétrèrent dans sa conduite. Cette multiplicité d'explications; cette rapidité^ soit à se défendre tout haut, soit à attaquer sourdement ; ces ruses innocentes, cette vigilante attention pour répondre, pour prévenir et pour saisir les occasions, me rappelle4it, malgré moi, la simplicité du serpent^ tel qu'il était dans le premier âge du monde, lorsqu'il avait de la candeur, du bonheur et de l'innocence: simplicité insinuante , non insidieuse cependant ; sans perfidie , mais non sans tortuositc'i »
Quelque bien qu'on puisse dire des pensées et des maximes de M. Joubert, j'avouerai que ce qui me charme le plus dans les deux volumes que nous donne M. Raynal, et que la partie où l'éloge me parait pouvoir être donné sans restriction, c'est la correspondance. Les lettres de M. Joubert vont de pair avec les meilleures; il a des mots que madame de Sévigné et Voltaire lui auraient enviés, comme lorsqu'il dit en parlant de Eant : « Figurez-vous un latin allemand dur comme des cailloux ; un homme qui accouche de ses idées sur son papier, et qui n'y met jamais rien de net , de tout prêt et de tout lavé ; des œufs d'autruche qu'il faut casser avec sa tête, et où la plupart du temps on ne trouve rien, » On cite à satiété, et on admire par habitude la fameuse suspension de madame de Sévigné, annonçant à M. de Goulanges le ipariage de Lauzun avec Mademoiselle : M. Joubert est autrement ingénieux et piquant, en introduisant auprès de M. de Chateaubriand un galant homme de ses amis. La citation est un peu longue , mais je m'assure qu'on la trouvera trop courte :
« M. Maillet-Lacoste, vrai métromane en prose, et l'homme du monde le plus capable de bien écrire, si, ne voulant pas écrire trop bien , il pouvait quelquefois s'occuper d'autre chose que de ce qu'il écrit ; M. Maillet-Lacoste^ qui sera jeune jusqu'à cent ans, et qui est le meilleur, le plus sensé, le plus honnête, le plus incorruptible et le plus naïf de tous les jeunes
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gens de tout âge ; mais qui donne à sa candeur même un air de théâtre, parce que sa cbevelure bérissée, ses altitudes et le son même de sa voix^ se ressentent des habitudes qu'il a prises sur le trépied où il est sans cesse monté, quand il est seul, et d'où il ne descend guère, quand il ne Test pas; M. Maillet, à qui il ne manque que de la paresse, du relâche, de la détente de tête, pour travailler admirablement, et qui a travaillé avec autant d'éloquence que de courage, il y a vingt ans, contre la tyrannie de l'époque, comme l'attestent des opuscules dont je vous ai remis, il y a dix ans, un exemplaire qui vous aurait fait connaître son mérite, si vous l'aviez lu, mais que v6us n'avez pas lu, parce que, occupé comme vous l'êtes^ vous ne lisez rien, et je crois que vous faites bien, par une prérogative qui n'appartient qu'à vous; M. Maillet, qui a perdu une assez grande fortune à Saint-Domingue^ sans y prendre garde et sans pouvoir s'en souvenir, parce qu'il était occupé d'une fable de Phèdre, et que depuis il est perpétuellement aux prises avec une période de Cicéron ou avec une des siennes ; M. Maillet, qui, mis en déportation par le directoire, entra dans une école de Bretagne, dont il fit la fortune pour des souliçrs et un habit, sans s'apercevoir ni de l'injustice des hommes, ni de son changement de situation, parce qu'il est toujours en repos, quoique toujours agité sur le sommet de ses idées ; M. Maillet, qui, avec les plus hautes, mais les plus innocentes prétentions , met à ses fonctions
obscures de professeur autant d^importance que s'il n^était qu'un sot ; qui en remplit tous les devoirs avec la conscience et le dévoûment d'un Rollin ; qui excelle à tout enseigner , et enseigne tout ce qu'on veut, depuis le rudiment jusqu'à Parithmélique , en passant par tous les degrés intermédiaires, humanités, rhétorique et philosophie; M. Maillet, dont le destin est d'être apprécié et oublié ; que l'université, tout en rendant justice à son mérite académique, laisse en province, quand tant d'autres sont à Paris; que M. deFontanes lui-même a négligé, quoiqu'il fût très déterminé à le servir; que M. Dussault a quelquefois admiré; qui compte un grand nombre de partisans, mais dont tout le monde parle en souriant, excepté moi; M. Maillet, qui a une ambition que tous les lauriers du Parnasse ne couronneraient pas assez, et une modération que le suffrage d'un enfant contenterait; qui donnerait tous les biens de ce monde, quoique occupé de ceux de l'autre, pour une louange, et toutes les louanges de la terre pour une des vôtres, ou pour un moment de votre bienveillance et de votre attention ; M. Maillet enfln, dont je vous ai parlé plusieurs fois, mais dont le nom, peut-être, vous sera nouveau, parce que la fatalité qui le poursuit, sans qu'il s'en doute, vous aura sûrement rendu sourd ; M. Maillet donc vient d'arriver à Paris. »
On ne nous reprochera pas d'avoir laissé parler longtemps M. Joubert : ce portrait si finement trace dans un billet d'introduction montre la grâce et la
facilité de cet esprit plein d'enjouement et de sympathie malicieuse. Ces lettres sont Thomme même; c'est son cœur, son esprit, sans détours, sans apprêts, et dans M. Joubert Thomme est encore au-dessus de l'écrivain. Voilà le secret de notre préférence. Les pensées sont exquises ; soit : mais elles sentent encore le laboratoire, et tout en admirant ces gouttes colorées de pure et spiritueuse liqueur, on entrevoit le fourneau et Falambic.
« Dieu mettra->t-il les belles pensées au rang des belles actions? Ceux qui les ont cherchées, qui s'y plaisent et s'y attachent, auront- ils une récompense?» Voilà ce que se demandait M. Joubert. La réponse nous est facile après avoir lu le recueil de ses pensées. Disons encore après lui et pour lui : « Heureux ceu^ qui ont une lyre dans le cœur et dans l'esprit une musique qu'exéculent leurs actions I leur vie entière aura été une harmonie conforme aux nomes éternels. •