STYLE DE BALZAC
Lorsqu'on présente Balzac à un homme de goût qui sait bien le français et qui a été nourri dana les classiques, on assiste à la petite comédie que voici :
Notre homme manie avec un peu de crainte ces seize gros volumes. Voilà bien des choses à lire, et nouvelles ; les modernes écrivent trop. La Bruyère se plaignait déjà qu'on eût tout dit ; qu'est-ce que ce nouveau venu a pu trouver pour en dire si long?
Il se hasarde pourtant, avec précaution, et feuillette par essai, au hasard, quelques pages ; il tombe sur ce mot : « La matérialité la plus exquise est empreinte dans toutes les habitudes flamandes. :»
Il ouvre de grands yeux, n'ayant jamais vu les empreintes de cet être rébarbatif, la matérialité. Il réfléchit un peu et se traduit tout bas la chose ; cela signifie sans doute : « Les Flamands sont ra£finés dans leurs habitudes de bien-être. »
Un peu effarouché, il ouvre un autre volume et lit : « Il est impossible d'échapper au dilemme matériel et social qui résulte de ce bilan de la vertu publique en fait de mariage. » Cela est rude. Peut-être M. de
Balzac eût mieux fait de dire simplement : « Les femmes mariées ne sont pas toutes honnêtes, c'est un mal, mais c'est un bien ; sans cela, les hommes s'adresseraient trop bas. »
Pour se délasser (ces traductions sont pénibles), il demande une petite peinture simple ; on lui indique le curé de Tours ; il y a là une vieille fille tracassière et dévote : probablement M. de Balzac en parlera gaiement. Il rencontre ce début : <c Nulle créature du genre féminin n'était plus capable que mademoiselle Sophie Gamard de formuler la nature élégiaque de la vieille fille. » Créature^ genre féminin^ nature élégiaque : suis-je au muséum d'anthropologie? Il tourne la page, ses yeux s'arrêtent sur cette jolie phrase : « Telle était la substance des phrases jetées en avant par les tuyaux capillaires du grand conciliabule femelle. » Effectivement, c'est un cours de botanique : dans quel guêpier me suis-je fourré? — Il saute vingt feuillets et lit trois fois avec un étonnement croissant la dernière page : « L'égoïsme apparent des hommes qui portent une science, une nation ou des lois dans leur sein, n'est-il pas la plus noble des passions et en quelque sorte la maternité des masses? Pour enfanter des peuples neufs ou pour produire des idées nouvelles, ne doivent-ils pas unir dans leurs puissantes têtes les mamelles de la femme à la force de Dieu? » — Jamais il n'a vu d'hommes ayant des mamelles dans la tête. Il frappe la sienne ; ses bras tombent, et il regarde en souriant le malheureux ami qui trouve cela beau.
Il prend haleine, et au bout d'une demi -heure se remet à la tâche. Il rencontre des « convictions immarcessibles », « les douleui's lancinantes d'un
82 BAUAG
cancer ».qui ronge Tâme, « un télégraphe labial. » Il tBouve que le commis voyageur est un c pyrophore humain, un prêtre incrédule qui n'en parle que mieux de ses mystères et de ses dogmes. » Il apprend, entre la vente de deux chapeaux, € qu'une nation qui a deux Chambres, qu'une femme qui prête ses deux oreilles sont également perdues, qu'Eve et son serpent forment le mythe éternel d'un fait quotidien qui a commencé, qui finira peut-être avec le monde. > Il juge que l'histoire d'un commis voyageur donne heu à bien de belles morales; il pose en principe que M. de Balzac est un encyclopédiste pédant ; s'il tolère ses grands mots, son ai^ot scientifique, son fatras philosophique, c'est comme on supporte la pluie en novembre. Il lui reste deux choses à supporter.
Il ouvre Ei^/énie Grandet. Tout le monde lui a dit que c'est un chef-d*œuvre dans le genre simple ; certainement la première phrase sera simple ; un début l'est toujours; voyons celui-ci : « Il se trouve dans certaines provinces des maisons dont la vue inspire une mélancolie égale à celle des cloîtres les plus sombres, les landes les plus ternes et les ruines les plus tristes. Peut-être y a-t-il en effet dans ces maisons, et le silence du cloître, et l'aridité des landes, et les ossements des ruines. > Quel début I M. de Balzac fait la grosse voix et annonce sa pièce avec la solennité empesée et formidable d'un montreur de marionnettes.
Le pauvre lecteur prend patience ; il entame d'un air résigné un autre roman presque aussi célèbre, le Lis dans la vallée^ un des favoris de l'auteur : « A quel talent nourri de larmes devrons-nous un jour la plus émouvante élégie, la peinture des tourments subis en silence par les âmes dont les racines tendres
encore ne rencontrent que de durs cailloux sur le sol domestique, dont les premières frondaisons sont déchirées par des mains haineuses, dont les fleurs sont atteintes par la gelée au moment qu'elles s'ouvrent I » Tant de figures dès la première ligne I Ces métaphores se sont levées de bien grand matin! M. de Balzac ressemble à un peintre qui avant de peindre verserait un pot de rouge sur son tableau. Le mal de tète commence ; le lecteur juge que ce style est plaqué, qu'il indique un écrivain laborieux et malheureux, coloriste en dépit de lui-même et par ordre. En effet, regardez plutôt ces passages pris entre vingt autres semblables, a Toutes les fabriques de produits intellectuels ont découvert un piment, un gingembre spécial, leur réjouissance. De là les primes, les dividendes anticipés ; de là ce rapt des idées que, semblables aux marchands d'esclaves en Asie, les entrepreneurs d'esprit public arrachent au cerveau paternel à peine écloses, et deshabillent, et traînent aux pieds de leur sultan hébété, leur Shahabaham^ ce terrible public qui, s'il ne s'amuse pas, leur tranche la tète en leur retranchant leur picotin d'or. » M. de Balzac veut être poète; il le veut tant, qu'il le veut trop, il aboutit aux énigmes : a Caroline est une seconde édition de Nabuchodonosor; car un jour, de même que la chrysalide royale, elle passera du velu de la bête à la férocité de la pourpre impériale. » Cela signifie qu'une femme bête peut devenir méchante. Les filles de Gorgibus parlaient ainsi.
Encore un effort ; qu'il en coûte d'aborder les grands écrivains modernes! Jadis on entrait de plain-pied dans un beau livre; aujourd'hui les abstractions et les métaphores obstruent la porte, aussi jolies et aussi
commodes qu'une broussadlle de houx. Voici le commencement du Ménage de garçon : « En 1790, la bourgeoisie d'Issoudun jouissait d'un médecin nommé Rouget, qui passait pour un homme profondément malicieux. > Jouissait! les portiers seuls disent encore : « Vous jouissez d'une mauvaise santé. » Je ne suis pas un portier, je n'aime pas qu'on me parle de ce style. — Notre lecteur continue par grâce, et trouve, en feuilletant çà et là, des phrases comme celle-ci (il s'agit d'un vieux colonel qui, dans un mouvement généreux, casse sa pipe) : € Les anges eussent peut-être ramassé les morceaux de la pipe. » — Ou bien : € Elle laissa échapper ce sourire des femmes résignées qui fendrait le granit. » Les mots suhlimes^ délicieux, éblouissant^ surhumain^ reviennent à chaque page. — Décidément M. de Balzac a de mauvaises manières ; il est grossier et charlatan ; il a le gros rire et la voix criarde des gens du peuple. Son style choque ou étourdit ; afin d'être fort, il le force ; pour s'échauffer, il se chauffe ; cela est malsain, et je m'arrête là. Là-dessus il vous rend les seize volumes et dit : c Quand je Us quelqu'un, c'est comme si j'admettais chez moi un homme bien élevé et sachant causer. M. de Balzac parle comme un dictionnaire des arts et métiers, comme un manuel de philosophie allemande et comme une encyclopédie des sciences naturelles. Si par hasard il oublie ces jargons, il reste de lui un ouvrier gouailleur qui polissonne et crie à la barrière. Si l'artiste enfin se dégage, je vois un homme sanguin, violent, malade, hors de qui les idées font péniblement explosion en style chargé, tourmenté, excessif. Pas un de ces gens ne sait causer, et je n'en admets pas un dans mon salon. ]»
Ce jugement, tout français et classique, dérive des habitudes de vie et d'esprit du dix-septième siècle ; il suppose deux choses, Tune qu'on parle à des hommes du monde, l'autre que ces hommes forment leurs idées par analyse.
En effet, regardez tour à tour les habitudes d'analyse et de salon. Dans un salon, le premier devoir est de ne point déplaire ; le second, de plaire. Vous devez éviter aux gens, surtout aux femmes, tout langage spécial : ils ne l'entendraient pas ; les termes de chimie, de zoologie ou de banque feraient là le même effet que des cornues, des squelettes ou des registres étalés auprès des jardinières et sur les divans; l'amourpropre souffrirait de ne point les comprendre ; le bon goût serait choqué de ces disparates; la délicatesse répugnerait à ses souvenirs de travail et d'argent. Vous devez encore éviter tout jargon métaphysique ; vous auriez Tair de professer ; une soirée n'est pas une école ; d'ailleurs on s'y amuse, et jamais la métaphysique n'a diverti. Vous devez surtout éviter les mauvais gestes et les cris trop forts. Les gens ici sont riches, tout au moins oisife, lettrés ; ils forment une sorte d'aristocratie ; et l'aristocratie, par orgueil, par pruderie, par finesse de goût, rejette avec horreur tout ce qui sent le cabaret. Vous devez enfin être poli; et tout homme poli évite les airs de grand homme, le ton prétentieux, les attitudes extraordinaires, impérieuses, qui recherchent l'attention et qui commandent les respects.
D'autre part, quand les hommes forment leurs idées par analyse, ils ne pensent que pas à pas ; un saut brusque les déroute ; ils exigent et mettent des transitions partout*. Ils ne veulent point que de la banque on les jette tout d'un coup dans l'astronomie, ni que d'un palais on tombe à l'instant dans une échoppe. Ils demandent qne la seconde idée suive naturellement la première, que la page se développe en pensées de la même espèce et du même ordre, que, pour arriver aux vérités très générales, l'auteur dresse l'échelle de toutes les vérités subordonnées et secondaires, qu'il expose d'abord des choses familières et des événements quotidiens, et que par degrés, insensiblement, il emmène le lecteur jusqu'aux réflexions élevées et inattendues. Ils lui prescrivent de comparer les choses nobles aux choses nobles et les objets vils aux objets vils, de trouver en des sujets religieux des figures pieuses, et des images joviales en des sujets gais. Ils choisissent les mots d'après leur racine et leur usage, n'emploient que les plus simples, imitent partout le style latin et antique, poursuivent sans cesse l'exactitude et la clarté. Ils ont horreur des comparaisons extraordinaires, des expressions violentes, des accouplements de mots disparates, des paradoxes de style, des bizarreries, des raffinements, des coups d'imagination. Ils veulent qu'on leur parle une sorte d'algèbre élégante, et que l'esprit, coulant d'une idée dans l'idée voisine, avance incessamment, uniformément, de lui-même, sans déviation, sans effort et sans heurt.
1 . Voyez, par exemple, les transitions de Boileau dans la Satire des femmes, n en souffirait, mais s'y croyait astreint.
Certes Balzac doit déplaire aux personnes qui ont cet esprit et qui mènent cette vie. Mais on peut répondre que tous les hommes ne mènent pas cette vie et n'ont pas cet esprit. Changez les habitudes de conduite et de pensée : à Tinstant toutes les règles de style se trouvent changées. Au lieu d'un salon, mettez un club d'affaires politiques ; l'âpre ironie, la polémique acharnée, les passions concentrées et haineuses, la solidité et la vulgarité de l'esprit pratique remplaceront l'élégance et la finesse. Pareillement, au lieu de causeurs qui analysent, mettez des peintres qui imaginent : les images prodiguées, les bonds d'esprit brusques et énormes, les figures triviales, décousues, éclatantes, remplaceront les développements mesurés et réguliers. Bien plus, si vous portez dans le club le langage du salon, vous paraîtrez raffiné et fade; on vous appellera fireluquet et danseur. Si vous parlez aux peintres en style d'analyste, vous paraîtrez ennuyeux et terne ; on vous appellera académicien et * bavard. Le bon style est l'art de se faire écouter et de se faire entendre ; cet art varie quand l'auditoire varie ; il déplaît à celui-ci parce qu'il plaît à celui-là ; ce qui est obscurité et ennui pour l'un devient clarté et attrait pour l'autre. Aucun n'a le droit d'imposer à autrui son plaisir et sa nature; aucun n'a le droit d'emprunter à autrui sa nature et son plaisir. Il y a donc un nombre infini de bons stylefe; il y en a autant que de siècles, de nations et de grands esprits. Tous diffèrent. Si vous écriviez aujourd'hui à la façon d'Hérodote et d'Homère, on vous traiterait d'enfant; si vous parliez aujourd'hui à la façon d'Isaïe ou de Job, * on vous fuirait comme un fou. Il y a entre les siècles et les esprits des barrières aussi fortes qu'entre les es-
pèces et les instincts. La diversité de nature fonde chez les uns la diversité des instincts comme chez les autres la diversité des littératures ; l'histoire sociale n'est que le prolongement de l'histoire naturelle ; et la prétention de juger tous les styles par une seule règle est aussi énorme que le dessein de réduire tous les esprits à un seul moule et de reconstruire tous les siècles sur un seul plan.
Considérez donc l'auditoire de Balzac et sa structure d'esprit. Vous lui imposiez des habitudes de salon : est-ce qu'il y a aujourd'hui des salons *? Je vois bien encore une grande salle avec des fleurs, un piano, des bougies ; mais c'est là tout. Les hommes après le dîner vont au fumoir ; s'ils restent, vous les trouvez entassés dans un coin, ou par petits groupes. Ils parr lent de politique, de chemins de fer, un peu de littérature, beaucoup d'affaires ; ils sont venus pour « se mettre au courant, pour entretenir leurs relations. » De temps en temps, l'un d'eux se détache, va saluer les dames qui font cercle, seules autour du feu ; l'abolition de la galanterie et de la cour les a mises là; elles ne causent plus que de robes et de musique. Au bal, combien d'hommes dansent après vingt-cinq ans? Et en vérité ils ont raison. Il faut les joUes joues du chevalier de Grammont, son habit rose ou vert pomme, ses dorures, ses rubans, ses dentelles pour un tel office ; leur funèbre habit noir, leur air soucieux, leur sourire obligé y répugnent ; en somme, ils ne sont bien qu'entre eux; leur vrai salon, c'est un cercle ; las d'affaires, de chiffres, de science et de travail, ils y vont lire les journaux. Presque tous hommes spéciaux, ils se sont frottés aux hommes spéciaux de toute espèce, et les jargons des métiers ou
des sciences ne les offensent plus. Toutes les philosophies et toutes les littératures ont coulé sur eux, distillées par les gazettes, la conversation et les mille machines de vulgarisation qui alimentent la vie parisienne. Paris est à la fois un réservoir et un alambic où s'engorgent et sq rafifinent toutes les idées de Tunivers. Ainsi dégoûtés et nourris, ils peuvent trouver du plaisir dans tout ordre de pensées, et ils ne souffrent de pensée que sous une forme frappante. Us veulent être distraits, émus ; ils ont besoin de nouveauté, de singularité et de surprise. Il leur reste, je le sais, un fond de modération, de politesse et d'élégance ; Balzac, je l'accorde, par sa bizarrerie, sa pédanterie, son obscurité et son exagération, dépasse souvent ce que leur goût demande. Il n'importe, c'est là un auditoire original, complet, distinct des autres, ayant les droits des autres ; s'il a ses défauts, il a ses mérites; s'il est moins poli et moins aimable que l'ancien, il est plus savant, il a l'esprit plus ouvert, il est plus expert en littérature. Vous voyez bien que Balzac a le droit d'être encyclopédiste, philosophe, violent et étrange, que ses habitudes de style conviennent à nos habitudes de vie, et que l'écrivain est autorisé par le pubhc.
Regardons maintenant l'écrivain ; vous lui imposez vos habitudes d'analyse : il ^n a d'autres, puisqu'il est artiste ; et les siennes valent les vôtres, puisque, comme vous, il se fait entendre de ses pareils. Votre esprit ressemble à la table d'un bon livre de zoologie ou de physique; les idées s'y ordonnent d'elles-mêmes en séries continues, progressives. Elles naissent divisées et classées : leur départ se fait naturellement et d'abord. Elles trouvent des cases préparées
d'avance, et chaque famille entre dans la sienne sans perdre un seul de ses membres, sans recevoir un seul membre étranger. Ce n'est pas ainsi que l'artiste crée. Toutes ses facultés s'émeuvent à la fois ; chez lui, le philosophe, l'encyclopédiste, le médecin, l'observateur, se lèvent ensemble. £t il le faut bien, puisque les matériaux fournis par toutes ces facultés concourent ensemble à fournir les actions et les paroles du personnage qu'il fait agir et parler. Si elles s'y employaient tour à tour et isolées, elles ne produiraient que des créatures mutilées et des êtres abstraits. Chez lui, les idées s'amassent et se cristallisent par blocs, dans tous les coins du creuset, selon tous les hasards et les inégalités de l'inspiration, sans cadres symétriques et faits d'avance, pêle-mêle; ici un mot éblouissant qui peint en raccourci un caractère, près de lui une maxime générale, au même endroit une pointe de raillerie, tout le chaos bouillonnant des images, des réflexions et des sentiments. Vos mots sont des notations, ayant chacun sa valeur exacte, fixée par la racine et ses alliances ; les siens sont des symboles dont la rêverie capricieuse invente le sens et l'emploi. Il a été sept ans, dit-il, à comprendre ce qu'est la langue française. La vérité est qu'il l'a étudiée profondément*, mais à sa façon, comme d'autres qu'on accuse aussi d'être des barbares. Pour eux, chaque mot est, non un chiffre, mais un éveil d'images ; ils le pèsent, le retournent, le scandent : pendant ce temps, un nuage d'émotions et de figures fugitives traverse leur cerveau ; mille nuances de sentiments, mille
1. Voyez, pour preuve, le style admirable et original des Contes drôlatigitesy tout semblable aux carnations de Jordaëns.
souvenirs confus, mille aperçus brouillés, un bout de mélodie, un fragment de paysage, se sont entrecroisés dans leur tête ; le mot est pour eux l'appel soudain de ce monde vague d'apparitions évanouies. Quelle distance entre ce sens et celui des grammairiens I Mais c'est un sens ; vous ne devez pas le nier parce qu'il vous échappe. Il y a là une espèce d'architecture, nouvelle, il est vrai, mais aussi vaste que l'ancienne, qui ne doit ni imposer ses règles à l'autre, ni subir les règles de l'autre, et qui, comme sa rivale, a ses beautés.
D'abord la grandeur, la richesse et la nouveauté. Ce style est un chaos gigantesque; tout y est : les arts, les sciences, les métiers, l'histoire entière, les philosophes, les religions; il n'est rien qui n'y ait fourni des mots. On parcourt, en dix lignes, les quatre coins de la pensée et du monde. Il y a ici une idée swedenborgienne, à côté une métaphore de boucher ou de chimiste, deux hgnes après un bout de tirade philosophique, puis une gaudriole, une nuance d'attendrissement, une demi-vision de peintre, une période musicale. C'est un carnaval extraordinaire de métaphysiciens grimauds, de silènes paillards, de savants blêmes, d'artistes dégingandés, d'ouvriers en sarreau, chamarrés et caparaçonnés de toutes les magnificences et de toutes les friperies, coudoyant les costumes et les défroques de tous les siècles, ici un haillon, là-bas une robe d'or, la pourpre cousue aux loques, les diamants brodant les guenilles, toute cette foule tourbillonnant et suant dans la poussière et dans la lumière, sous les flamboiements du gaz dont l'âpre éclat ruisselle et éblouit. Vous êtes choqué d'abord ; puis l'habitude vient, bientôt la sympathie et le plai-
sir. Vous êtes remué par cette iiTuption de figures étranges, par cette largeur des perspectives, par cette immense et soudaine ouverture de tous les horizons. Bientôt ces bizarreries vous piquent ; vous vous complaisez dans une métaphore inattendue; votre es^ prit aperçoit entre des objets» infiniment distants un lieu inconnu. Les mille filets par lesquels toutes les choses se rejoignent et se tiennent d'un bout de l'uni* vers à l'autre entrelacent sous vos yeux leur réseau inextricable. La chimie explique Tamour; la cuisine touche à la politique ; la musique ou Tépicerie sont parentes de la philosophie. Vous voyez plus de choses et plus d'attaches entre les choses ; au heu d'un jar* din commode et bien planté, c'est le fouillis obscur et énorme d'une grande forêt.
Avec l'esprit, bientôt le cœur s'émeut; sous le fourmillement tumultueux de ces idées regorgeantes, on sent une chaleur qui croît. Ces expressions violentes, ces images ramassées dans l'hôpital et dans le bagne, ces accouplements d'expressions inouïes, cette ardeur du style étouffé d'idées qu'il ne peut contenir annoncent un degré de souffrance, d'effort et de génie qu'on né trouve point ailleurs. Il lutte contre la lourdeur de sa nature et Tencombrement de sa science ; sa fournaise intérieure s'embrase plus ardente sous la masse qui l'écrase, et qu'elle finit par soulever. On prend part à ce labeur et à cette victoire ; on souffre de cet acharnement de l'inspiration obstruée, de ces exploits de la volonté fiévreuse ; mais on est pénétré de cette passion qui grandit et de cette puissance qui triomphe. L'impression est maladive, mais si forte, qu'on ne ToubUe plus. Ainsi troublé et emporté, on ne s'étonne plus de cette profusion d'images ; elles pei"-
cent la masse bouillonnante comme ces flammes de pourpre et de rose qui voltigent au-dessus d'un creuset. Il a des yeux de peintre ; involontairement et volontairement il voit les couleurs et les formes ; il en a besoin ; les abstractions aboutissent chez lui aux tableaux ; au détour d'un raisonnement, il tombe dans un paysage. Je copie la description d'une journée et d'un bouquet; voici ce que l'imagination et la passion ont fait de la botanique : <£ Âvez-vous senti dans les prairies, au mois de mai, ce parfum qui communique à tous les êtres l'ivresse de la fécondation, qui fait qu'en bateau vous trempez vos mains dans l'onde, que vous livrez au vent votre chevelure, que vos pen* sées reverdissent comme les touffes forestières? Une petite herbe, la flouve odorante, est le principe de cette harmonie voilée. Aussi personne ne peut-il la garder impunément auprès de soi. Mettez dans un bouquet ses lames luisantes et rayées comme une robe à filets blancs et verts, d'inépuisables exhalaisons remueront au fond de votre cœur les roses en bouton que la pudeur y écrase. ... Au fond du col évasé de la porcelaine, supposez une forte marge uniquement composée de ces touffes blanches particulières au sédum des vignes en Touraine : vague image des fonnes souhaitées, roulées comme celles d'une esclave soumise. De cette assise sortent des spirales de liserons à cloches blanches, les brindilles de la bugrane rose, mêlées de quelques fougères, de quelques jeunes pousses de chêne aux feuilles magnifiquement colorées et lustrées ; toutes s'avancent prosternées, humbles comme des saules pleureurs, timides et suppliantes comme des prières. Au-dessus , voyez les fibrilles déliées, fleuries, sans cesse agitées, de l'amou-
rette purpurine, qui verse à flots ses anthères presque jaunes ; les pyramides neigeuses du paturin des champs et des eaux; la verte chevelure des bromes stériles; les panaches effilés de ces agrostis nommés les épis du vent : violâtres espérances dont se couronnent les premiers rêves, et qui se détachent sur le fond gris de lin où la lumière rayonne autour de ces herbes en fleur. Mais déjà plus haut quelques roses du Bengale clairnsemées parmi les folles dentelles du daucus, les plumes de la linaigrette, les marabouts de la reine-des-prés, les ombellules du cerfeuil sauvage, les blonds cheveux de la clématite en fruits, les mignons sautoirs de la croisette au blanc de lait, les corymbes des mille-feuilles, les tiges difiuses de la fumeterre aux fleurs roses et noires, les vrilles de la vigne, les brins tortueux des chèvrefeuilles; enfin tout ce que ces naïves créatures ont de plus échevelé, de plus déchiré ; des flanmies et de triples dards, des feuilles lancéolées, déchiquetées, des tiges tourmentées comme de vagues désirs entortillés au fond de l'âme. Du sein de ce prolixe torrent d'amour qui déborde s'élance un magnifique double pavot rouge accompagné de ses glands prêts à s'ouvrir, déployant les flammèches de son incendie au-dessus des jasmins étoiles et dominant la pluie incessante du pollen, beau nuage qui papillote dans l'air en reflétant le jour dans ses mille parcelles luisantes. Quelle femme enivrée par la senteur d'aphrodise cachée dans la flouve ne comprendra ce luxe d'idées soumises, cette blanche tendresse troublée par des mouvements indomptés, et ce rouge désir de l'amour qui demande un bonheur refusé dans ces luttes cent fois recommencées de la passion contenue, infatigable,
étemelle? Tout ce qu'on offre à Dieu n'était-il pas offert à l'amour dans ce poème de fleurs lumineuses qui bourdonnait incessamment ses mélodies au cœur en y caressant des voluptés cachées, des espérances inavouées, des illusions qui s'enflamment et s'éteignent comme les fils de la Vierge dans une nuit chaude? ï^
La poésie orientale n'a rien de plus éblouissant ni de plus magnifique ; c'est un luxe et un enivrement ; on nage dans un ciel de parfums et de lumière, et toutes les voluptés des jours d'été entrent dans les sens et dans le cœur, tressaillantes et bourdonnantes comme un essaim tumultueux de papillons diaprés.
Évidemment cet homme, quoi qu'on ait dit et quoi qu'il ait fait, savait sa langue ; même il la savait aussi bien que personne; seulement il l'employait à sa façon.