‹ Nouveaux essais de critique et d'histoire (volume 3)Chapitre 17 sur 38 · MOEURS DE SON THÉÂTRE · texte numérisé non relu

MOEURS DE SON THÉÂTRE

On a blâmé Racine d'avoir peint sous des noms anciens des courtisans de Louis XIV; c'est là juste-

/ ment son mérite; tout théâtre représente les mœurs contemporaines. Les héros mythologiques d'Euripide sont avocats et philosophes comme les jeunes Athéniens de son temps. Quand Shakspeare a voulu peindre César, Brutus, Ajax et Thersite, il en a fait des hommes du seizième siècle. Tous les jeunes gens de Victor Hugo sont des plébéiens révoltés et sombres, fils de René et de Childe-Harold. Au fond, un artiste ne copie que ce qu'il voit, et ne peut copier autre

I chose; le lointain et la perspective historique ne lui servent que pour ajouter la poésie à la vérité.

Dans la vie ordinaire, le premier personnage est le peuple; c'est pourquoi dans le théâtre aristocratique le peuple manque. Gomment un plébéien y paraîtrait-il? Ses habits et ses manières feraient tache; à peine si on les souffre dans une bouffonnerie; encore les grands seigneurs ont trouvé dégoûtant de traîner leurs yeux pendant cinq actes sur un M. Jourdain. Pour le peuple en masse, à la vérité, il peut servir; car, dans les séditions, il touche à la couronne des

rois, même à leur tête. Mais quel spectacle, et comme l'orgueil du rang se révolte à l'idée d'une pareille profanation ^ I Écartez bien loin de tels scandales ; qu'ils s'accomplissent derrière la scène. Épargnez-nous le tumulte et les cris de la canaille; c'est bien assez qu'il y ait au monde des cordonniers et des marchands; ne nous imposez pas le supplice de les voir. Si la nécessité vous réduit à nous montrer des roturiers, que ce soient des domestiques; que Pylade donne des ordres à ses compagnons, mais qu'ils se gardent de répondre; nous ne voulons pas entendre le bruit avilissant de pareilles voix. Faites entrer des gardes, puisque la dignité du prince a besoin de leur cortège; mais qu'ils soient de simples mannequins, dociles à la parade, utiles pour faire ressortir la sereine arrogance du maître, qui, sans les regarder, les renvoie d'un geste *. Si une révolution vous contraint de les consulter, qu'ils se tiennent en bon ordre, immobiles; le plus qualifié d'entre eux, un échevin, Azarias, fera le serment à leur place; on ne peut toucher de telles mains que par une main intermédiaire. Leur seul emploi est de servir; quel que soit le service, ils sont trop honorés de le rendre; c'est une gloire pour l'enfant roturier que de mourir pour son jeune maître; la vertueuse Andromaque ne s'en est point fait scrupule : elle a ordonné de prendre chez quelque servante du palais un en&nt conve-

1 • Contre un peuple en fureur vous exposerez-vous ? N'allez point dans un camp, rebelle à votre époux, Seule à me retenir vainement obstinée.

Par des soldats peut-être indignement traînée, Présenter, pour tout fhiit d'un déplorable effort, Un spectacle à mes yeux plus cruel que la mort.

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