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huit ans missionnaire à Paris, ne gagnant le plus souvent que dix francs par mois. Ordinairement, la mission dure de trois à six ans ; ils ne reviennent que sur un ordre du grand conseil et à leurs frais. Ils s'adressent aux pauvres, aux ignorants, vivent avec eux, reviennent à la charge, les exaltent par des histoires merveilleuses et par des promesses magnifiques. L'enthousiasme engendre l'enthousiasme. Les convertis ont des songes prophétiques, entendent des bruits doux ou terribles, voient des spectres éblouissants, des bêtes de l'Apocalypse, assistent à des guérisons de malades, et bientôt partent pour rUtah. Une banque de secours a été établie en 1849 pour leur fournir l'argent du voyage. Tous les fidèles y ont contribué, et les convertis une fois arrivés remboursent les avances qu'on leur a faites. Les mesures ont été si bien prises, que le voyage de Liverpool au grand lac Salé ne coûte pas plus de cinq cents francs et souvent moins de deux cent cinquante. Dans ces dernières années, beaucoup d'émigrants ont traversé à pied les quatre cents lieues de désert, traînant sur des brouettes ou sur des charrettes à bras leurs bagages, leurs vivres et même leurs enfants. Trente mille personnes en vingt ans sont venues accroître la population de l'Utah. Si la guerre contre le Congrès a suspendu un instant ce mouvement, il reprend de plus belle. Un seul navire parti de Liverpool en 1860 a amené huit cents néophytes. Les Mormons en triomphent, prophétisent la dissolution des États- Unis pour la fin du siècle, et se promettent l'empire de l'Amérique et de l'univers.
Mais le trait qui donne la plus haute idée de leur zèle est la conduite qu'ils tinrent en 1857 et en 1858
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dans les démêlés qu'ils eurent avec le Congrès. On les accusait de rébellion, et on envoya contre eux une armée. Brigham leva des soldats, et cependant, par prudence ou par patriotisme, décida qu'on ne ferait point la guerre à la mère-patrie. Il fallait donc émigrer encore une fois, et en effet les Mormons prirent ce parti héroïque. « Dans un meeting où assistait Brigham, John Taylor ayant invité tous ceux qui étaient résolus à réduire leurs propriétés en cendres plutôt que de se soumettre à l'autorité militaire, à lever la main, l'assemblée tout entière leva les deux mains par un mouvement unanime. » Les troupes du Congrès arrivèrent. Avec une modération étonnante, les Mormons s'abstinrent de toute hostilité; seulement ils déclarèrent que, si les soldats entraient dans la ville, ils la quitteraient et la brûleraient. Le nouveau gouverneur, Cumming, eut beau prier et promettre : à la fin de mars, le peuple commença à émigrer vers les montagnes, ne laissant dans la ville que le nombre d'hommes qu'il fallait pour l'incendier. La plupart des settlements du nord furent abandonnés, et Brigham, emmenant avec lui sa famille, se retira dans le Sud. Devant une pareille résolution, le gouvernement céda; on s'accommoda; les troupes ne firent que traverser la ville ef campèrent à quarante milles plus loin. Elles ont quitté le pays en 1860; les Mormons sont restés libres, et Brigham est toujours leur chef effectif.
Cette singulière société subsistera-t-elle? Les détails qu'on vient de lire indiquent, je crois, que trois choses la maintiennent : son isolement, la nouveauté de son enthousiasme et l'habileté de son chef. Or Brigham mourra, et on trouvera difficilement une
suite de che& aussi bien doués et adaptés à leur rôle. D'autre part, Tenthousiasme vieillira, et, si Ton regarde les religions précédentes, on n'en trouve guère dont la foi vive et la ferveur pieuse aient duré plus de cent ans. Enfin les déserts se peupleront, et la civilisation ordinaire rejoindra et enveloppera ce petit monde. Il est probable qu'alors ses vices intimes feront leur effet; et l'on a de la peine à croire qu'une société fondée sur l'ignorance du public, sur l'asservissement des sujets et sur l'abaissement des femmes puisse durer quand son fanatisme se sera refroidi, quand son chef sera un homme ordinaire, et quand la civilisation environnante l'attaquera par la contagion de la science solide et profonde, de la liberté civile et religieuse, du mariage égal et naturel.
En attendant, on peut remercier les Mormons de la périlleuse expérience qu'ils veulent bien faire à leurs dépens et à notre profit. Rien n'est plus utile à l'histoire que de grandes opérations exécutées sur des milliers d'hommes, pendant de longues années, sous nos yeux, en des circonstances précises et connues. Celle-ci, faite en un endroit isolé et pour ainsi dire dans un vase clos, sera une des plus nettes et des plus instructives. Il faut laisser le mélange fermenter; on en verra le produit dans un siècle. Déjà maintenant^ une conclusion surnage. Nous jugions notre siècle à peu près comme les beaux esprits romains jugeaient leur siècle au temps d'Auguste; nous le trouvions réfléchi, savant, raisonnable et même sceptique; nous croyions avoir endormi, apaisé ou dompté le monstre intérieur et tout-puissant, l'imagination crédule et enthousiaste ; nous pensions avoir enseveli sous un amas de raisonnements, de
documents positifs, de science transmise, d'éducation propagée, de journaux populaires, le fou que tout homme porte en lui-même. Nous nous étions trompés. Voilà une civilisation d'hommes d'affaires, tout orgueilleuse de son bon sens pratique, assise sur trois siècles de science prouvée; mais son protestantisme libre laissait une ouverture, et tout d'un coup, par cette ouverture, on a vu se lâcher le fou.
Études sur Marc-Au7*èley par Edouard de Suckau.
M. de Suckau a présenté à la Sorbonne, puis au public, un Mémoire excellent, ni emphatique ni scolastique, écrit du meilleur style, plein de force et de mesure, fort savant sans étalage d'érudition, fort élevé sans étalage d'admiration. Il expose la doctrine de Marc-Aurèle avec la sympathie d'un homme de cœur et la réflexion d'un philosophe. Il la commente par le récit de son éducation et de son règne^ par l'histoire de son pays et de son temps. Il a tout dit, les actions du capitaine et du politique, son administration et ses édits, ses lectures et ses amitiés, sa vie intérieure et sa vie publique ; mais il a tout dit avec discrétion, les détails étant choisis en vue de l'ensemble, l'histoire ne faisant qu'éclairer la philosophie ; le plus étrange, c'est qu'il a tout dit sans phrases^ toujours texte en main, l'homme n'étant loué que par l'exposition nue de ses actions et de ses paroles. Cette sorte de louange convenait seule : Marc- Aurèle est l'âme la plus noble qui ait vécu.
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Lorsque la conquête du monde et l'établissement de l'empire eurent détruit dans le monde et dans l'empire la famille et la patrie, les mœurs et la liberté, l'homme, enfermé dans une décadence sans remède et sous un despotisme sans issue, abandonna toute espérance terrestre et tourna son effort ailleurs. Seule la pensée subsistait libre, et le mélange des religions, l'ouverture de l'Orient, la communication des races, l'échange mutuel des philosophies, venaient encore l'alimenter et l'élargir. Ainsi étendue, elle atteignit l'universel et demanda au monde divin le bien suprême que lui refusait le monde terrestre. L'homme, autrefois père et citoyen, devint religieux et philosophe et se consola de ses misères par là contemplation de l'infini. Mais chacun y alla par sa voie. Pendant que la foule, livrée à la ti'adition et au rêve, cherchait dans la légende et Textase l'entrée du monde surnaturel, quelques sages affermis par la science antique et la raison grecque rencontraient dans la conception du monde naturel et de la force humaine la gué^rison de leurs tristesses et le soutien de leur vertu. L'un d'eux par hasard se trouva le maître des hommes, et montra aux hommes avilis, désespérés ou fanatiques, ce qu'était l'âme d'un stoïcien.
Quel triste rang pour une pareille âme 1 Des égaux, du moins, peuvent garder quelques restes de désintéressement et de franchise : ils n'ont point à calculer ni à flatter ; leur amitié peut être vraie ; ni la crainte
ni Tambition ne viennent la corrompre. Mais un prince à qui la loi donnait le pouvoir absolu, que pouvait-il rencontrer, sinon des adulateurs et des mercenaires? et que pouvait-il attendre, sinon des mensonges et des lâchetés? Marc-Aurèle les eut, et à profusion, autour de lui, jusque chez lui, dans sa famille. Quel monde à gouverner qu'un monde qui tombe ! Il revenait d'un long voyage, épuisé, ayant sauvé l'empire de la révolte et des barbares, et parlait des huit années de son absence; et il vit le peuple, en manière de reconnaissance, lui demander par signes un congiaire de huit écus d'or ! Il partait malade contre les Marcomans, ne trouvant point de soldats, ayant vendu tous les trésors de son palais pour subvenir aux frais de la guerre, et la sottise populaire l'obligeait à mener avec lui un cortège de magiciens et de Chaldéens I II exhortait ses soldats à la fidélité et au courage ; et les Jazyges, après un traité, lui rendaient cent mille transfuges 1 Son meilleur général, Avidius Cassius, le trahissait ; son collègue Véms restait engourdi dans les débauches ; ses enfants mouraient ; sa femme était calomniée ou criminelle ; son fUs et son héritier. Commode, devait être un assassin et un monstre. Il voyait les hommes s'avilir, les mariages diminuer, la population s'amoindrir, les terres tomber en friche, la superstition s'étendre, le courage disparaître, l'amour du bien public s'évanouir sans avoir, comme un particulier, le droit d'oublier ces maux ou la consolation de n'en toucher qu'une partie, étant forcé par son rang de les apercevoir tous et sans cesse, d'en prévoir les suites infaillibles et désastreuses, d'y remédier en vain, de sentir son impuissance, et de toujours combattre pour être toujours
vaincu. « Ils n'en feront pas moins ce qu'ils font « quand tu en mourrais de douleur. » Et ailleurs : « Pauvres têtes que ces politiques qui appliquent, « dit-on, la philosophie. Cervelles d'enfants. N'espère « pas la république de Platon. Un peu de bien, si pe- « tit qu'il soit, que cela te suffise. » Ce peu de bien, c'était de soutenir l'empire énervé par les fléaux et les vices, abîmé par les tremblements de terre, dévasté par les inondations, épuisé par les pestes, assiégé par les barbares. N'ayant ni santé ni soldats, il hivernait en Germanie avec des recrues de gladiateurs, de mercenaires et d'esclaves, parmi les marais et dans la neige, passant les fleuves sur la glace, poursuivi par les révoltes de vaincus perfides, par l'obstination d'envahisseurs toujours nouveaux, par l'avidité d'une armée corrompue, désapprouvé à Rome, obligé, contre son cœur et ses maximes, de tuer et de détruire, attristé de ses propres victoires : « Une arai- « gnée se glorifie d'avoir pris une mouche, un autre « un lièvre, un autre des sangliers, un autre des ours, « un autre des Sarmates I » Ni l'amour de la gloire, du succès, ni l'espoir du salut, ni l'entraînement de la lutte, ni le goût des affaires ne le soutenaient, mais la seule conscience ; comme un pilote sans espérance, il gouvernait son navire, sentant que son navire devait sombrer. S'il était dur en ce temps d'être homme, il était plus dur d'être empereur.
Il est mort à son poste, en Germanie, sous la tente, à cinquante-huit ans, n'ayant jamais faibli. Il a conservé l'État contre les trahisons et les barbares, malgré les citoyens et les ennemis, en dépit de Tindifférence du peuple, des vices de son collègue, de la lâcheté de ses soldats. Il s'est abstenu des plaisirs, il
a évité le luxe, il a modéré son pouvoir, il a résisté à la populace, il a respecté le sénat, il n'a jamais agi que d'après la justice et le droit. Il a rendu la loi plus humaine, il a protégé l'accusé, l'enfant et l'esclave; il a souffert la calomnie et la contradiction. Il vendait les meubles de son palais pour entrer en campagne, et, au retour, il remettait aux provinces l'impôt arriéré de quarante-six ans. Il établissait des écoles pour les philosophes qui contredisaient sa doctrine, et il faisait grâce aux révoltés qui voulaient détruire sa vie et la vie des siens. « Vous me dites de pourvoir « par sa mort à la sûreté de mes enfants ; qu'ils péris- « sent donc si Avidius mérite plus qu'eux d'être aimé, « si le bien de TÉtat exige que Gassius vive plutôt que « les çnfants de Marc-Aurèle. » Gassius ayant été tué par hasard, il demanda au sénat d'épargner les complices : « Qu'aucun sénateur ne soit puni,... que les «députés reviennent,... que ceux dont les biens ont « été confisqués les recouvrent,... qu'ils soient riches, « exempts de toute crainte, maîtres d'aller où ils vou- « dront. Pères conscrits, ce n'est pas un grand effort « de clémence de pardonner aux enfants et aux fem- « mes de ceux qui sont morts. Plût aux dieux que je « pusse aussi en rappeler quelques-uns du tombeau I » Ghez lui, la miséricorde, la bonté, la tendresse coulaient à flots et coulaient de source ; l'âpre doctrine stoïque ne diminuait en rien son humanité ni sa douceur* Il aimait à aimer ; ses Pensées commencent par des effusions de reconnaissance, il énumère avec le soin le plus minutieux et le plus touchant les bienlaits qu'il a reçus de ses parents et de ses maîtres ; il est resté jusqu'au bout leur confident, leur ami, leur obligé, leur vénérateur. Du plus haut de la philoso-
phie et de la politique, il redescendait au sein de la famille, avec la grâce et la délicatesse d'une mère, attentif aux petites peines de ses filles, tout occupé des balbutiements et des caresses « de ses fauvettes mignonnes ». « Voici encore les chaleurs de l'été; mais, « comme nos petites se portent bien, il nous semble « que nous avons l'air pur et la température du prin-r « temps. » C'est le cœur et c'est aussi la grandeur de Virgile. Rien d'enflé ni de sec dans ses Pensées; toutes les épines de la logique stoïcienne ont disparu ; on n'entend plus le ton commandant et forcé; on ne trouve plus rien de tendu ni d'étonnant dans sa vertu; on en sent la source. Ces sentences écrites Iç soir à la lampe, l'une dans un camp chez les Quades, l'autre au sortir du sénat, ont toutes produit quelque forte action, quelque généreuse parole ; elles portent l'empreinte de leur origine et de leurs effets ; on les voit naître et on les sent agir. Elles sont un journal, comme celles de Pascal, mais le journal d'un âme saine. Il y a bu à longs traits, non le désespoir et l'extase, mais rhéroïsme et la paix. Courtes, véhémentes, exactes, éclatantes, elles sont les cris étouffés d'un enthousiasme contenu ; elles montrent l'âme d'un grand poète qui, les yeux fixés sur le sublime, se maîtrise, et, tout troublé d'admiration, prononce à peine quelques paroles brisées à voix basse : « Homme, tu as « vécu citoyen de cette grande cité; cinq ans ou trois, « que t'importe? L'important était d'y vivre selon la « loi. Quoi de terrible si tu quittes la ville emmené « non par un tyran, non par un juge injuste^ mais par « la nature qui t'a introduit, comme un acteur que le « stratège congédie et remplace ? — Je n'ai point dit « les cinq actes, mais seulement trois. — Bien dit :
« mais dans la vie ces trois sont toute la pièce. Va- « t'en donc l'âme sereine, car celui qui te congédie « est serein. »
Quelle est donc la puissante pensée qui a formé toute cette vertu et soutenu toute cette conduite? Une seule idée, celle de la nature. Aux yeux de Marc- Aurèle, le monde n'est point un monceau d'êtres, mais un être unique. Il n'y a point d'événement qui ne tire derrière lui et devant lui la chaîne infinie et indissoluble qui s'allonge jusqu'aux deux extrémités des temps. Il n'y a point de corps qui ne tienne à la sphère infinie et indestructible qui s'étend jusqu'aux confins de l'espace. Tous les êtres et tous les changements se supposent, et un fil ne peut se rompre sans remuer tout le réseau. En sorte que tout l'univers est un individu vivant, qui subsiste par lui-même^ se développe de lui-même, et manifeste par ses formes engendrées et visibles la loi génératrice et invisible qui le soutient. De retendue à la vie, de la vie à la sensation, de la sensation à la pensée, s'ordonne une série de puissances dont la première appelle la seconde, dont la seconde nécessite la première, liées entre elles comme la fleur, le fruit et la graine d'une plante, états différents qui révèlent une même force, paroles successives qui expriment une même idée. C'est un seul animal dont les événements sont les fonctions et dont les êtres sont les membres. C'est « une seule sub- « stance divisée en mille corps distincts, une seule « âme circonscrite en mille natures différentes. » C'est
« un souffle artiste, un feu intelligent qui se trans- « forme en toutes choses, qui s'assimile à toutes choses, « qui d'un cours réglé engendre toutes choses, » Dieu prévoyant et régulateur, sorte de « raison séminale » et active, engagée dans la matière et occupée à la vivifier. Toutes ces images, prises à la lettre par les premiers stoïciens, ne sont que des images pour Marc- Aurèle. Il pose seulement que le monde est un, qu'un ordre de lois le gouverne, et que cet ordre a l'harmonie d'une raison'. Dès lors, quel spectacle I La tristesse et le dégoût n'étaient que de fausses vues de l'esprit, préoccupé d'un détail, oubliant de considérer l'ensemble. Tout est bien et tout est beau. Cette nature unique et créatrice, qui pourrait lui nuire, puisqu'il n'y a rien en dehors d'elle? Qui pourrait gêner son effort, puisqu'il n'y a d'autre effort que le sien? Quelle beauté ne languit auprès de cette puissance inépuisable, pacifique, dont l'effort mesuré amène incessamment sous la lumière le flot éternel des créatures, et qui se développe également par leur ruissellement et par leurs chocs? Qui ne se sentirait pénétré d'admiration et de joie à l'aspect de cette sourde volonté vivante qui soutient et transforme les êtres, qui triomphe dans leur renouvellement comme dans leur permanence, et dont toutes les démarches sont l'œuvre de l'universelle raison ? Qu'ai-je à faire de ces mille pensées mutilées par lesquelles mon esprit se prend aux fragments qui m'entourent? Une seule est entière et vraie, celle de la nature, et les autres ne valent qu'autant qu'elles se rattachent à celle-là. Je n'aurai donc qu'une seule pensée, comme il n'y a qu'un seul
.1. « Atomes ou Proyidence, pose d'abord que tu es une partie d'un tout gouverné par la nature. »
être : j'y rapporterai le reste ; je franchirai Fétroite enceinte de ma personne ; je concevrai le Dieu universel dont je suis un des membres, et j'agirai d'après cette conception. Ce n'est pas moi qu'il aime, mais l'ensemble; ce n est donc pas moi que j'aimerai, mais l'ensemble. Ce n'est pas un homme isolé qu'il a produit, mais une communauté d'hommes liés par des instincts sociables et par la possession de la même raison; ce n'est donc pas mon être isolé que je servirai, mais la société des hommes, non par amour des louanges, ou par désir d'être aimé, ou par goût pour leur mérite, ou par espoir de récompense; mais parce que nous sommes nés pour nous entr'aider « comme (( les mains, les pieds, les paupières », et parce que la raison prend d'elle-même la tendance de la nature, comme l'eau suit la pente du sol. « Ce qui est utile à « l'essaim est utile à l'abeille. Que tout ton plaisir et « tout ton délassement soient de passer d'une action « sociale à une action sociale, avec la pensée de Dieu. » Par cette conformité, la raison, imitatrice de la nature, participe à la majesté de la nature. Elle est un Dieu intérieur, « fragment du grand Dieu universel », auguste comme lui, lumière sacrée, à demi offusquée par cette enveloppe de chairs où elle s'enferme, mais seule digne qu'on la désire et qu'on l'adore. « Si tu trou- « ves quelque chose de meilleur dans la vie humaine « que la justice, la vérité, la tempérance, le courage, (( tourne-toi vers ce bien de toute ton âme, et jouis- (( en, puisque c'est le plus excellent. Mais si tu ne dé- « couvres rien de meilleur que ce Dieu établi en toi- « même, qui s'est assujetti tes passions, qui corrige « tes imaginations, qui s'est dégagé des persuasions « sensibles, qui se soumet aux dieux, qui prend soin
« des hommes ; si tu trouves en comparaison tout le « reste petit et vil, ne donne donc place en ton âme « à nulle autre chose. » Il n'y a qu'un être parfait, la Nature; il n'y a qu'une idée parfaite, celle de la Nature ; il n'y a qu'une vie parfaite, celle où la volonté de la nature devient notre volonté.
Il n'y a qu'une consolation parfaite, et c'est elle aussi qui la donne. « Vivre d'accord avec les dieux; « et celui-là vit d'accord avec eux qui leur montre « une âme contente de leurs décrets. » Ma douleur et ma joie ne valent pas la peine que j'y songe ; tout est noyé sous f idée de la Nature infinie ; elle seule a le drdit d'exister ; je ne dure que pour la manifester et l'accomplir ; résister, se plaindre, est la folie d'un enfant; je n'ai la raison et je ne suis homme que parce que je me conforme à son effort, a Le monde sou- « haite ce qui va arriver. Je dis donc au monde : « Je « le souhaite comme toi. » — « Les choses étant « telles, leur nature portait que de toute nécessité il « en serait ainsi ; vouloir le contraire, c'est vouloir « que le figuier ne donne point son lait. » Je ne puis plus me révolter contre mon mal dès que je vois que, par la composition de tout l'univers, il est de toute éternité lié à ma destinée, et que pour l'ôter il faudrait renverser la loi universelle et l'ordre entier. Je ne puis m'affliger de mon mal, dès que je vois qu'il m'a été imposé par une nature bonne et qu'il contribue à la santé du monde. Il n'est point un accident^ puisqu'il est nécessaire ; il n'est point un mal, puisqu'il amène un bien. « Tout ce qui arrive est aussi « naturel et accoutumé que la rose au printemps, que w les fruits en été : ainsi la maladie, la mort, la ca- « lomnie, les complots, et tout ce qui réjouit ou af-
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« flige les sots. » — « Embrasse la mort comme une « des choses que veut la nature.... Elle est même un « bien, puisqu'elle est de saison pour Tunivers, puis- « qu'elle lui sert et qu'il l'amène. » — « Plusieurs « grains d'encens sont sur le même autel : l'un tombe (( plus tôt, l'autre plus tard; nulle. différence. » — « Tout ce qui te convient, ô monde I me convient. « Rien n'est tardif ou prématuré pour moi qui est de « saison pour toi. Tout m'est fruit dans ce que tes « saisons apportent, ô Naturel Tout vient de toi, est « en toi, retourne en toi. Celui-ci disait : chère cité « de Gécrops I Ne puis-je dire : chère cité de Ju- « piter I » Où sont maintenant le découragement et la peine ? L'esprit a englouti toute pensée personnelle dans l'immense et bienheureuse pensée du Tout.
Ceci est un effort, et resprifr- assiégé d'idées bernées, naturellement renfermé en lui-même, a peine à s'étendre et à s'oubher dans l'amour de l'infini. En ces temps de décadence surtout, l'homme pense moins à sa grandeur qu'à sa faiblesse, et, de l'idée de l'univers tranquille, il retombe à la contemplation de ses misères et de son néant. Cela même est une source de consolation, consolation amère, mais fortifiante; quel cas puis-je faire de mes chagrins et de mes désirs quand je compare ma petitesse à l'immensité? Qu'est-ce que ces soucis d'un jour et d'un atome perdu dans les deux gouffres du temps et de l'és- « pace? Souviens-toi de l'étendue universelle ; quelle « part en as-tu ? de la durée universelle ; quel fugitif a instant fait ta portion? Pense souvent à la vitesse « de la fuite et de la succession des choses qui sont « et deviennent. Car la substance est, comme un « fleuve, dans un écoulement éternel; et les vivants
« en des changements continuels; et les causes en « des transformations innombrables : et il y a un (( abîme sans fond , le passé, puis l'avenir où tout « s'engloutira. En un tel état, n'est-ce pas folie que « de s'enfler , de se tourmenter ou de s'affliger? » « Tout cela va disparaître, nos corps dans le monde, « nos mémoires dans la durée.... Que tout cela est « vil et méprisable, et pourri, et périssable, et mort! » — « Le vent jette à terre les feuilles des bois; ainsi « les générations des hommes; ainsi les malédictions, « les louanges, les acclamations. Tout cela naît en un « printemps; puis le vent les abat, et la forêt en « pousse d'autres à la place. Cette courte durée est « commune à toutes choses; et toi, tu fuis ou pour- « suis toutes choses , comme si elles devaient être « éternelles I Encore 4in peu, et tu fermeras les yeux; « et, pour pleurer celui qui t'aura enseveli, il y en <( aura un autre. » — « La durée de la vie de l'homme « est un point; sa substance, un écoulement; sa sen- « sation, une impuissance; son corps, un bâtiment « qui tombe; son âme, une toupie qui tourne; sa « fortune, une obscurité; sa renommée, un jugement « d'aveugles. Bref, tout dans son âme est songe et « fumée, tout dans son coips passe et fuit; sa vie est « une guerre et le séjour d'un hôte; sa gloire après « le tombeau, un oubli. Qui peut le sauver? une seule « chose, la philosophie. » Consolez-vous donc, pauvres hommes, à cause de votre faiblesse et à cause de votre grandeur, par la vue de l'infini d'où vous êtes exclus, et par la vue de l'infini où vous êtes compris, par la pensée du soleil éternel, dont vous êtes un rayon, et par la pensée de la nuit éternelle où ce rayon va s'éteindre. De tous côtés, l'immensité
VOUS presse et vous apaise; et la nature qui vous exalte ou qui vous écrase vous associe à sa force ou à son repos.
Nous avons beaucoup appris depuis seize siècles; mais nous n'avons rien découvert en morale qui atteigne à la hauteur et à la vérité de cette doctrine. Notre science positive a mieux pénétré le détail des lois qui régissent le monde; mais, sauf des différences de langage, c'est à cette vue d'ensemble qu'elle aboutit.
Die Religion des Buddha und ihre Enstehung^ par M. Koeppen.