Dhamnapadamy passim. Traduction latine par Fausbœli
sienne, c'est encore celle de toute créature. Il pense à elles autant qu'à lui-même; c'est pour les sauver qu'après une infinité de dévouements il s'est replongé dans le gouffre de nos misères. « Toi qui autrefois « entourais tous les hommes de bien-être et d'égards, « quoique ensuite ils soient devenus tes bourreaux, « tu leur as pardonné. O maître, dans le temps que « tu étais une ourse, un homme fut rempli dëpou- « vante par les torrents de Teau des neiges; tu le pris, « et, lui donnant des racines et des fi*uits en abon- « dance, tu l'entouras de toutes sortes de soins. Mais « bientôt il revint amenant des gens pour te tuer, et « tu lui pardonnas. » En ce moment encore, si Çâkya- Mouni fait son salut, c'est pour nous montrer la voie du salut. Dans son idée de la souffrance, il y a l'idée de la souffrance des autres; au fond de sa tristesse, il y a la compassion. La voilà, la parole unique, la bonne nouvelle qui relèvera et consolera tant de misérables; c'est elle qu'attendaient tous ces cœurs défaillants ou désespérés. Au fond de l'extrême douleur et dans l'abîme sans issue, quand l'énergie et l'âpreté des passions viriles ont été brisées, quand l'âme délicate et l'organisation nerveuse, à force de froissements, sont tombées dans la résignation et ont renoncé à la résistance, quand les larmes, à force de couler, sont taries, quand un faible et triste sourire erre languissamment sur les lèvres pâles, lorsqu'à force de souffrir l'homme a cessé de penser à sa souffrance, quand il se détend et se déprend de luimême, alors souvent, comme un murmure, s'élève dans son cœur une petite voix douce et touchante, et ses bras, qui n'ont plus de vigueur pour combattre, retrouvent un dernier reste de force pour se
tendre vers les malheureux qui pleurent à côté de lui. C'est ce geste qui fond les cœurs ; c'est lui qui conquiert et qui sauve. Que m'importent à moi la vérité abstraite ou les exhortations viriles, lorsque j'ai renoncé à désirer et à espérer? En quoi me touchent les spéculations sublimes, et comment puis-je faire effort pour entrer dans les disciplines actives, lorsque je n'ai plus la force de me traîner jusqu'à la réflexion et à l'action? Tout cela est fait pour les gens bien portants, non pour moi, qui défaille. Tout cela est sec, personnel, et j'ai tant souffert, que j'ai cessé de m'intéresser à moi. Ce qu'il me faut pour me panser, ce n'est point l'application âpre d'une doctrine compliquée ou d'un régime ascétique; c'est l'attouchement tendre d'une main humaine, c'est l'idée qu'un autre se soucie de moi et veut me guérir, c'est la croyance que je dois aider et consoler les autres, c'est le sentiment de ces pitiés, de ces amitiés, de ces miséricordes associées qui s'unissent pour porter tous les hommes et toutes les créatures vers la paix et le salut. L'égoïsme solitaire du brahmane et de l'ascète avait répandu autour de la vie humaine la température rigide d'un jour d'hiver; voici qu'une sorte de souffle tiède fond ce givre avec ses mille pointes et rend le mouvement aux membres engourdis et douloureux. Au moment où Bouddha est conçu, a tous les « êtres eurent des pensées affectueuses et secourables, « eurent les uns pour les autres les sentiments d'un « père ou d'une mère. » Les barrières de caste, de classe et de nation sont renversées ; Bouddha appelle au salut tous les hommes, rois et esclaves, brahmanes et tchândâlaî?, purs et impurs, compatriotes et étrangers, hommes et femmes. Ses missionnaires iront
dans le Thibet, dans la Mongolie, dans toute l'Asie, convertir les idolâtres. Même il préfère les petits et les pauvres. Selon de vieux textes, « il est difficile aux « petits et aux grands d'atteindre au salut; mais cela « est plus difficile aux grands qu'à personne. « Son disciple favori appelle une tchândâla « ma sœur » et veut boire de sa main^ sans se croire souillé par son contact. Il y a parmi ses auditeurs des balayeurs de rues, des banqueroutiers, des mendiants, des vieillards abandonnés de leurs proches, des faibles d'esprit, des estropiés, des courtisanes usées, des filles qui dorment sur un fumier, même des voleurs et des meurtriers. Toutes les têtes flétries ou opprimées viennent se courber sous sa main pour obtenir la rénovation spirituelle. Et ses instructions sont appropriées à un tel auditoire. Il prêche dans la rue, il cause en public avec ses disciples, il conte en langage simple l'histoire de diverses vies antérieures, les crimes et les châtiments, les bonnes actions et les récompenses. Nulle théorie, nulle philosophie, nulle liturgie; il n'exige point d'études, il ne prescrit pas de pratiques; il ne demande que l'apaisement et la mansuétude du cœur. Il veut que l'homme songe, non aux vices d'autrui, mais aux sienSj qu'il réponde aux injures par la douceur, qu'il ne tue personne, même un animal, même un ennemi, même un criminel ; qu'il souffre le mal sans le rendre, qu'il tolère tous les adversaires, même les hérétiques; qu'il soit charitable et bienfaisant même envers les bêtes. Il est clair qu'il y a ici une révolution complète des mœurs et de la morale; au plus profond de l'homme, par une fermentation étrange, sur les débris des anciennes passions brisées, quand tout semblait inerte et vide,
on voit se lever comme une plante inattendue et sans ancêtres, une nouvelle puissance d'action.
Cinq siècles plus tard, parmi les frères occidentaux des conquérants de l'Inde ^ parut, après une élaboration presque semblable, une rénovaticjn presque semblable, et de tous les événements de l'histoire cette concordance est le plus grand. Entre les deux branches de la souche primitive, les différences étaient médiocres ; les aryens du couchant avaient apporté avec eux une imagination mieux équilibrée et moins grandiose, et ils avaient rencontré un climat plus modéré et plus propre à l'exercice de la raison. Dans tout le reste, les grands traits de leur développement s'étaient correspondus. Pendant quinze cents ans, les mœurs et la morale virile avaient régné sur les bords de la Méditerranée comme dans la péninsule de rindostan. L'homme fort et armé avait conquis la terre, défriché le sol, établi des cités, détruit ou asservi les races inférieures, construit des épopées^ des mythes^ des sciences, des morales, des philosophies, et s'était contemplé orgueilleusement lui-même dans la légende de ses héros et de ses dieux. Il avait conçu comme le bien suprême le développement de ses facultés et l'accroissement de sa puissance. Si le brahmane avait voulu devenir un dieu dans le ciel, le Grec et le Romain avaient voulu devenir des dieux sur la terre, et leur œuvre, comme la sienne, s'était défaite par l'exagération du sentiment qui la faisait. Le noble athlète grec était devenu
1. On rapporte approximativement la mort de Çâkya-Mouni au temps de Darius et de Xerxès. D'autres la rapprochent davantage et la fixent au milieu du quatrième siècle , vers l'époque d*Épaminondas.
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un dilettante et un sophiste, et les belles cités heurtées les unes contre les autres s'étaient affaiblies jusqu'à tomber sous la main des barbares qui les entouraient. L'énergique citoyen romain était devenu le soldat,,puis le sujet de ses capitaines, et le grand empire qu'il avait étendu sur tant de peuples s'était changé en une machine d'oppression régulière dans laquelle, avec les autres, il demeurait pris. La servitude, après avoir usé les races inférieures, usait les races nobles, et la force, intronisée avec la monarchie militaire, se dressait au milieu de toutes ces vies captives, comme une muraille d'airain contre laquelle nul effort ne prévalait. On ne pouvait plus dire comme autrefois à l'homme d'agir et d'être fort, de se défendre et d'oser, de repousser violemment la violence. 11 était dans le piège, et l'ancien héroïsme des races militantes et fières n'avait plus d'emploi. De tous côtés, on chercha des remèdes, dans lextase et dans 1 orgie, dans la résignation calme et dans le mysticisme effréné, dans les rêveries cosmogoniques et dans les contemplations philosophiques, dans la théurgie du charlatan et dans l'illuminisme du malade*. Tout cela ne remuait que l'esprit et les nerfs ; c'était le cœur qu'il fallait toucher. Il fallait toucher un nouveau ressort d'action, le même que dans l'Inde, et, de même que dans l'Inde, la morale fit volte-face. « On te frappe, ne rends pas, selon la loi antique, « blessure pour blessure. Cette loi, qui depuis quinze « cents ans gouverne les hommes, n'a fait d'eux que « des combattants, des vainqueurs et des vaincus. Ge « n'est pas assez de renoncer à la colère et à la ven-
1. Voyez saint Épiphane, Traité des hérésies, notamment Thistoire des gnostiques.
« gçance , de mépriser l'injure , de subir froidement « l'injustice, comme le prescrivent les derniers usages. « Tends les bras tendrement vers celui qui t'a frappé. « Tends l'autre joue, laisse-le prendre ton bien, donne- « lui ce qu'il n'a pas pris encore; aime-le, c'est ton « frère; par-dessus les royaumes visibles, il y a le « royaume de Dieu, cité idéale où il n'y a qu'abnéga- « tion et tendresse, où tous n'ont qu'un cœur, celui du « père commun qui vous aime et vous unit. » Voilà le grand sentiment qui, dans notre continent, a renouvelé la volonté humaine. Il est plus borné, il ne s'étend pas aux animaux, comme dans l'Inde ; il est moins métaphysique et ne s'appuie pas sur l'idée du néant universel, comme dans l'Inde. Mais il est plus mesuré et plus sain que dans l'Inde, il laisse une plus grande part à l'action et à l'espérance, il ne conduit pas au quiétisme inerte, à la résignation morne, à l'extinction finale ; il convient à des esprits plus pratiques, à des âmes moins malades, à des imaginations plus sobres. Il est européen et non asiatique. En tout cas, ici comme dans l'Inde, il est le centre du développement humain et marque le moment où l'homme, semblable à un animal apprivoisé par la souffrance et dompté par la force après avoir abusé de la force, abandonne le culte des puissances naturelles pour l'adoration des puissances morales, dépasse les idées de caste, de classe et de privilège, et conçoit la fraternité du genre humain.