‹ Nouveaux essais de critique et d'histoire (volume 4)Chapitre 13 sur 33 · Contre un peuple en fureur vous exposerez-vous · texte numérisé non relu

Contre un peuple en fureur vous exposerez-vous

N’allez point dans un camp rebelle à votre époux,

Seule à me retenir vainement obstinée,

Par des soldats peut-être indignement traînée. Présenter,, pour tout fruit d’un déplorable effort,. » Un spectacle à mes yeux plus cruel que la mort.

*2. Et vous, qu’on se retire.

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qualifié d’entre eux, unéchevin, Azarias, fera le serment à leur place; on ne peut toucher de telles mains que par une main intermédiaire. Leur seul . emploi est de servir; quel que soit le service, ils sont trop honorés de .le rendre; c'est une gloire pour l’enfant roturier que de mourir, pour son jeune maître; la vertueuse Andromaque ne s’en est point fait scrupule : elle a ordonné de prendre chez quelque servante du palais un enfant convenable, et Ulysse trompé a fait tuer le petit paysan (heureux enfant!) au lieu d’Astyanax 1 . Pour entrer sur le théâtre comme dans le monde aristocratique, l’homme du peuple n’a qu’un moyen, qui est de se faire domestique de confiance, c’est-à-dire confident.

Ce confident tant raillé est un des personnages les mieux imités du théâtre monarchique. Il peut être roturier ou grand seigneur, peu importe; devant le prince tout est peuple. Son mérite est de n’être point un homme, mais un écho; plus il a d’esprit, plus il s’efface. Car à la cour il n’y a qu’une pensée digne d’être écoutée, celle du prince : toutes les autres ont pour devoir de la mettre en relief; il n’y a qu’un intérêt digne qu’on

1. Le comte de Horn, assassin et voleur/fut roué sous la Régence ; cela parut incroyable; des femmes du peuple qui étaient sur la place le jour de l’exécution disaient: «Ça, un comte? allons donc ! Est-ce que vous ne savez pas que c’est un soldat aux gardes françaises à qui on a donné de l’argent pour être roué à la place de l’autre, et qui se fait petit ? »

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s*en occupe , celui du prince ; tous les autres ont pour devoir de le servir. Ses confidents sont à lui comme sa main ou sa perruque ; il est devenu tout à la fois leur dieu, leur maîtresse et leur père; toutes leurs affections se sont ramassées sur lui, avec toute la force de l’habitude, de l’intérêt, du devoir et de la passion. On ne doit point s’apercevoir qu’ils sont bons, méchants, sots, spirituels, ni s’ils ont une famille, une religion ou un caractère; ces traits ont disparu sous le niveau des convenances qu’ils observent et de l’emploi qu’ils remplissent. Son chambellan mort, le roi en aura le lendemain un semblable, et saura à peine qu’il en a changé; ce sera un fauteuil commode après un fauteuil commode; il le trouvera aussi pliant quand il lui fera l’honneur de s’asseoir sur lui. Il le trouvera aussi lustré et aussi verni. Devant le roi, le premier devoir est de savoir bien parler ; il n’y a que des gens de la meilleure éducation dans son âhtichambre. Ne vous figurez pas ici, je vous prie, les grosses ménagères qui vous font bâiller au Théâtjp-Français, mais des duchesses en magnifiques robes lamées, accomplies dans l’art des révérences, qui d’un sourire enchanteur présentent la chemise, qui savent s’appuyer sur un fauteuil, apporter une lettre, étaler leur jupe, écouter un récit avec une grâce et une dignité capables de ravir les cœurs. « Il n’y a que ces gen|-là v disait Napoléon,

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qui sachent servir. » Quelle que soit l'intimité, soyez sûrs qu’ils se tiendront toujours à leur place. Pylade, qui était l’ami d’Oreste, est devenu son menin; OEnone, qui était la nourrice de Phèdre, est devenue sa suivante. Ils disent vous à leurs maîtres, qui les tutoient. Ils sont dans la chambre s- du prince pour aider à ses monologues; ils mettent des transitions entre ses idées; ils lui fournissent des sujets de développement; ils l’avertissent et le contredisent juste autant et aussi peu qu’il faut pour donner carrière à ses raisonnements et à ses passions; ils arrangent et époussètent son esprit comme sa garde-robe; leur office est de mettre en ordre ses pensées comme ses habits. On peut tout dire devant eux; à la volonté du maître, ils n’ont point d’oreilles. On dit tout devant eux; ils servent de déversoir; ils essuient l’épanchement des paroles, comme un mquchoir l’épanchement des larmes. On fait tout par eux et devant eux; l’ordre du prince est leur volonté, et son caprice leur conscience; trahison, rapt, calomnie, assassinat, ils prêtent à l’instant leur main, leur langue, liur approbation ou leur silence. Quand le prince meurt, ils meurent ou veulent mourir; il avait leur âme, il l’emporte avec lui. Personnages précieux, nés de la servilité et de la fidélité féodales, composés de dévouement et de bassesse , images d’un temps où un homme était l’État.

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Quand vous lisez les noms d’Hippolyte ou d’Achille, mettez à la place ceux du prince de Condé ou du comte de Guiche. Le comble du ridicule ici serait de penser à Homère. Regardez le véritable Achille, sauvage farouche, à la poitrine velue, qui voudrait manger le cœur et la chair crue d’Hector ; qui, ayant tué le père, prend, une heure après, la fille pour concubine; qui égorge en tas les hommes

et les chevaux sur le bûcher de Patrocle, et secoue •

en hurlant et en pleurant ses bras rougis contre le ciel : et mettez en regard le charmant cavalier de Racine, à- la vérité un peu fier de sa race et bouillant comme un jeune homme, mais disert, poli, du meilleur ton, respectueux envers les captives, s’attendrissant sur leur sort, chevalier parfait, leur demandant permission pour se présenter devant elles, tellement qu’à la fin il ôte son chapeau à plumes et leur offre galamment le bras pour les mettre en liberté 1 . Quand Iïippolyte parle des forêts où il vit, entendez les grandes allées de Versailles; encore y a-t-il son précepteur; sinon, où eût-il pris son beau style? Un chancelier de France ouvrant le conseil lors d’un avènement n’eût pas mieux parlé que lui après la mort de son

1. C’est trop, belle princesse, il ne faut que nous suivre; Venez, qu’aux yeux des Grecs Achille vous délivre,

Et que ce doui moment de ma félicité Soit le moment heureux de votre liberté.

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père ; la petite oraison funèbre qu’il prononce est d’une pompe et d’une convenance accomplies ;*son exposé des affaires, son rapport sur le partage du royaume feraient honneur à un conseiller d’État. Il est si bon orateur qu’il est sophiste; sa façon d’exclure le fils de Phèdre est parfaite ; il semble ici qu’il soit né jésuite autant que roi. Soyez certain que, comme le duc du Maine, il a eu Mme de Maintenon pour précepteur. Et savez-vous ce qu’il faisait dans les forêts dont il parle si souvent et si bien? Des madrigaux. Ses déclarations d’amour en sont pleines 1 , et tous les jeunes princes de Racine font ainsi; ils tournent le compliment d’une façon exquise ; ils emploient avec un esprit consommé tous les joyaux du style amoureux, le feu, les flammes, les liens, les naufrages; ils trouvent les mots les plus ingénieux, les plus délicats pour louer; ils naissent maîtres en galanterie; ce sont les cavaliers servants les plus attentifs et les plus polis. L’amour n’a pas grande place ici ; au fond, il n’a qu’une très-petite place en France. Ils parlent trop bien et trop pour des hommes troublés d’un sentiment profond. En retrouvant leur maîtresse enlevée, ils s’affligent

Qu’un destin envieux

Leur refuse l’honneur de mourir à ses yeux.

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