Nouvelle édition par Adrien Destailleur
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traste est subit, choquant, et* au bout de quelques lignes on a soin de ne plus s’y exposer. On laisse le commentateur au rez-de-chausséer, et on reste avec l’auteur au premier étage. Ces sortes de remarques se font dans les classes, lorsque le professeur explique un écrivain à des élèves novices ou bornés. Ils ouvrent de grands yeux, gravent dans leur mémoire « la bonne expression, » et font la ferme résolution de l’employer à l’occasion prochaine. Ne traitez pas le public en écolier; on est trop vieux, à trente ans, pour retourner au collège. On veut juger par soi; on n’aime pas à s’entendre dire magistralement que tel passage est beau. Un commentateur n’est pas en chaire ; son office est de rassembler les documents qui peuvent éclairer le lecteur, de rapprocher du texte les faits contemporains, de montrer par des citations les causes des idées et des sentiments de l’auteur, de replacer le livre parmi les circonstances qui l’ont produit : ces renseignements donnés, il se retire; le lecteur arrive, profite de ces recherches et juge comme il lui convient.
De là un second reproche; certaines notes étaient de trop, et certaines notes manquent. Il y avait trop de remarques grammaticales; il y a trop peu de remarques historiques. Et quel écrivain plus que la Bruyère a besoin d’être commenté par l’histoire ? « Les Caractères ou les Mœurs de ce siècle, » tel
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est son titre, et ce titre indique que les anecdotes et les traits de mœurs authentiques peuvent seuls rendre l’expression vraie à ses figures et transformer ses tableaux en portraits. Je n’en veux donner qu’un seul exemple. « Qui considérera, dit la Bruyère, que le visage du prince fait toute la félicité du courtisan, qu’il s’occupe et se remplit toute sa vie de le voir et d*en être vu, comprendra un peu comment voir Dieu peut faire toute la gloire et toute la félicité des saints. » Ouvrez les lettres adressées à Mme de Maintenon : « Ma situation est triste, lui dit la princesse de Montauban ; mais j’en serai contente si vous avez la bonté de me consoler un peu en me menant à Marly ce voyage ; en voilà trois de suite de passés sans que le roi y ait mené la triste princesse de Montauban. » — « Le roi, écrit le maréchal de Villeroy, me traite avec une bonté qui me rappelle à la vie ; je commence à voir les cieux ouverts : il m’a accordé une audience. » — « Pardonnez-moi, madame, dit le duc de Richelieu, l’extrême liberté que je prends d’oser vous envoyer la lettre que j’écris au roi, par où je le prie à genoux qu’il me permette de lui aller faire de Ruel quelquefois ma cour; car j’aime autant mourir que d’être deux mois sans le voir. » On trouvait avant ces citations la phrase de la Bruyère trop violente ; après ces citations, on la trouve faible . L’éloquence du langage languit toujours auprès de l’éloquence »
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des faits. Que de commentaires semblables à tirer de Saint-Simon, de Dangeau, de Mme de Sévigné, de Bussy-Rabutin, de tant de mémoires et de tant de lettres, chaque jour plus nombreux, qui démasquent l’histoire officielle et révèlent enfin l’histoire vraie ! Il n’est pas un écrivain du grand siècle qui ne puisse être renouvelé aux yeux du public par ce genre de critique; c’est celle dont M. Yillemain, M. Sainte-Beuve et tous nos maîtres ont donné l’exemple, et il est imprudent, quand on peut marcher dans une voie large et nouvelle, de rétrograder jusqu’au sentier oublié où l'abbé le Batteux herborisait parmi les synecdoches et les métonymies.
Au reste, le commentateur a donné sur la vie de la Bruyère plusieurs détails intéressants, et l’on peut, grâce à lui, se figurer assez nettement le caractère de ce grand artiste dont les écrits sont si connus, et dont la personne l’est si peu. Il fut avant tout honnête homme; c’est l'opinion de Boileau, de Saint-Simon et de tous les contemporains. La vertu .était pour lui une sorte de devoir, de charge; un moraliste immoral est l.e pire des charlatans. Il vécut dans une sorte de retraite, et, s’il fut homme du monde, il regarda la scène sans devenir acteur. « On me l’a dépeint, dit l’abbé d’Olivet, comme un philosophe qui ne songeait qu’à vivre tranquille avec des amis et des livres, faisant un bon choix des uns et des autres, ne cherchant ni
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ne fuyant le plaisir, toujours disposé à une joie modeste et ingénieux à la faire naître, poli dans ses manières et sage dans ses discours, craignant toute sorte d’ambition, même celle de montrer de l’esprit. » Ce dernier trait est de trop ; mais les autres représentent bien l’homme d’esprit désabusé du monde, ayant appris à se réprimer et à s’abstenir, et n’ayant plus d’autre plaisir que de lire et d’observer.
« Il était, dit Saint-Simon, fort désintéressé. Il se contenta toute sa vie d’une pension de mille écus que lui faisait M. le duc, à qui il avait enseigné l’histoire, et ne chercha pas à tirer parti de son livre. » « 11 venait presque journellement, dit M. Formey, s’asseoir chez un libraire nommé Michallet, où il feuilletait, les nouveautés et s’amusait avec une enfant fort gentille, fille du libraire, qu’il avait prise en amitié. Un jour, il tire un manuscrit de sa poche et dit à Michallet : — Voulez-vous imprimer ceci? (C’étaient les Caractères.) Je ne sais si vous y trouverez votre compte; mais en cas de succès, le produit sera pour ma petite amie. — Le libraire entreprit l’édition. A peine l’eut-il mise en vente qu’elle fut enlevée, et qu’il fut obligé de réimprimer plusieurs fois ce livre, qui lui valut deux ou trois cent mille francs. Tellqfutla dot imprévue de sa fille, qui fit dans la suite le mariage le plus avantageux. » — 11 y a beaucoup de grâce dans cette anecdote, et elle
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fait d’autant plus de plaisir qu’on sait que la Bruyère ne possédait à sa mort qu’un tiers dans un petit bien situé à Sceaux, et estimé quatre mille francs.
Il avait l’âme fière et ne voulut point, même pour entrer à l’Académie, faire ces sortes de démarches et de sollicitations qui ne sont que des cérémonies.
La première fois, il fut refusé, et n’eut que sept voix; la seconde fois, il fut reçu, mais sans jamais avoir employé le crédit des princes à qui il appartenait. Il le fit sentir à ses confrères dans son discours de réception, et se vengea de son premier échec avec beaucoup de délicatesse et d'esprit. « Il n’y a, dit-il, ni poste, ni crédit, ni richesses, ni titres, ni autorité, ni faveur, messieurs, qui aient pu vous plier à faire ce choix; je n’ai rien de toutes .ces choses : tout me manque. Un ouvrage qui a quelque succès par sa singularité, et dont les faus- , ses, je dis les fausses, et malignes applications pourraient me nuire auprès de personnes moins éclairées et moins équitables que vous, a été toute la médiation que j’ai employée et que vous avez reçue. » On ne peut blâmer et louer à la fois avec plus de finesse, ni montrer tout ensemble plus de modestie et plus de dignité.
Il y avait en lui un fond de grâce et de tendresse qui perce par places, mais qui e$t presque partout recouvert par l’âpre et piquante satire. Le chapitre du Cœur et celui des Femmes sont semés de traits
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nobles, touchants, exquis, qui.font contraste avec la verve mordante du reste, et laissent deviner ce qu’il aurait pu être, si les circonstances ne l’eussent détourné vers un genre plus violent et plus triste.
« Quelque désintéressement qu’on ait à l’égard de « ceux qu’on aime, dit-il quelque part, il faut par- « fois se contraindre pour eux, et avoir la généro- « sité de recevoir. » — Et un peu plus loin : « Celui- « là peut prendre qui goûte un plaisir aussi délicat « à recevoir que son ami en sent à lui donner. » Quel est l’ami qui a inspiré ce mot charmant, digne du chapitre de Montaigne sur la Béotie? De pareils traits sont des confidences; l’auteur se dévoile sans y penser; parlant de l’homme en général, il parle de lui-même. Et cet épanchement involontaire devient encore plus visible lorsqu’il s’agit de l’amour.
Ne faut-il point avoir aimé pour écrire la phrase suivante : « Un beau visage est le plus beau de tous « les spectacles, et l’harmonie la plus douce est le « son de la voix de celle qu’on aime? » N’y a-t-il point un aveu dans l’observation que voici : « Il y « a quelquefois dans le cours de la vie de si chers « plaisirs et de si tendres engagements que l’on « nous défend, qu’il est naturel de désirer du moins ' « qu’ils fussent permis; de si grands charmes ne « peuvent être surpassés que par celui de savoir y « renoncer par vertu? » Le vague où demeurent ces demi-confessions leur prête un charme dont
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on ne peut se défendre. Lorsque Racine écrivit le rôle divin de Monime, il ne trouva point une émotion plus contenue, plus délicate et plus profonde. C’est l’effet d’une musique touchante qui ravit quand on l’écoute, et qui, lorsqu’on ne l’entend plus, fait rêver.
D’où viennent donc les satires passionnées, les mouvements de tristesse profonde, et les accès de colère chagrine qui remplissent les Caractères? La Bruyère était pauvre, pensionné par un grand, commensal d’une altesse, sans nom et sans crédit, simple précepteur et homme de lettres, parmi des gens puissants et des seigneurs, qui le méprisaient à ces deux titres, et plus encore qu’on ne ferait aujourd’hui. Son patron, M. le duc, « était brutal, farouche, d’une humeur insupportable et féroce; » on sait comme il traitait le pauvre Santeuil; il en faisait son bouffon, et un jour trouva plaisant de lui mettre du tabac dans son vin; Santeuil en mourut. Mme la duchesse était une personne « méprisante, moqueuse, piquante, incapable d’amitié et fort capable de haine, et alors méchante, Gère, implacable, féconde en artiûces noirs et en chansons les plus cruelles dont elle affublait gaiement les personnes qu’elle semblait aimer et qui passaient leur vie avec elle. » Au reste, les grands d’alors considéraient les gens de lettres comme des espèces de domestiques amusants. Le pape priait
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le roi « de lui prêter Mansard, » exactement du même ton dont vous prieriez votre ami de vous prêter son cheval ou son chien. Un homme de cœur,v et qui avait conscience de son mérite, devait souffrir d’un pareil poste; quoi qu’il fît, la Bruyère se sentait aux gages d’un prince; il ne pouvait fréquenter les seigneurs, les financiers: et les hommes de cour qu’il a vus de si près et parmi lesquels il a passé sa vie, sans être traité avec cette légèreté hautaine et cette condescendance humiliante qu’on a toujours pour un inférieur. Il y a vingt pensées dans son livre sur le mépris attaché à la condition de subalterne et d’homme de lettres. En voici deux que je prends au hasard : « Je ne sais, dites-vous « avec un air froid et dédaigneux ; Philinte a du « mérite, de l’esprit, de l’agrément, de l’exactitude « sur son devoir, de la fidélité et de l’attachement
« pour son maître, et il en est médiocrement con-
« sidéré, il ne plaît pas, il n’est pas considéré. Ex- « pliquez-vous. Est-ce Philinte ou le grand qu’il « sert que vous condamnez? » — Il est savant, dit « un politique, il est donc incapable d’affaires. Je « ne lui confierais l’état de ma garde-robe; et il a « raison. Ossat, Ximenès, Richelieu étaient sa van s.
« Étaient-ils habiles? Ont-ils passé pour de bons « ministres? Usait le grec, continue l’homme d’Etat ;
« c’est un grimaud, c’est un philosophe. Et, en « effet, une fruitière, à Athènes, selon les appa-
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« rences, parlait grec, et par cette raison était phi- « losophe. Les Bignon, les Lamoignon étaient de « purs grimauds. Qui peut en douter? Ils savaient « le grec. » Ce ton indique une blessure secrète toujours vivante ; quand la raillerie tourne habituellement au sarcasme, soyez sûr que le moqueur souffre. Les coups que porte la Bruyère sont si perçants et si profonds, qu’on découvre toujours du ressentiment sous l’éloquence, et une vengeance dans la leçon. » Chrysante, dit-il, homme opulent « et impertinent, ne peut pas être vu avec Eugène, « homme de mérite, mais pauvre. Il croirait en être a déshonoré. Eugène est pour Chrysante dans les « mêmes dispositions;. ils ne courent pas risque de s se heurter. » Vous reconnaissez ici le sourire contenu et amer d’une âme supérieure qui voit qu’on la méprise, et qui rend au centuple, mais en silence, tout le dédain qu’elle a subi.
Malheureusement ce sentiment trop fréquent et trop pénétrant empoisonne bientôt tous les autres. On finit par devenir incapable de gaieté et même de calme ; on ne voit plus dans les vices de l’homme la nécessité intérieure qui les rend supportables, ni dans les ridicules du monde la sottise agréable qui les rend divertissants. On perd la philosophie sereine et l’esprit comique; on devient satirique et misanthrope ; on se plaît aux contrastes violents, aux exagérations passionnées, aux apostrophes sanglan-
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tes ; on cherche à blesser, à confondre, à humilier les hommes. On s’attriste et on les attriste ; on devient tendu, affecté; on ne parle plus que par tirades insultantes ou par phrases saccadées; on * ne dit rien sans faire effort; on ne prêche la sagesse qu’en s’emportant, et on se met en colère pour dire aux hommes d’être modérés et paisibles. Tel est, en effet, le ton habituel de la Bruyère ; son style, tout parfait qu’il est, fatigue; les émotions extrêmes et douloureuses qui le remplissent se communiquent aux lecteurs ; on se veut du mal quand on l’a lu, et on veut du mal à son espèce. Il laisse, avec plus de force et moins de monotonie, la même impression que Rousseau : tous deux ont été blessés profondément et incessamment par la disproportion de leur génie et de leur fortune, et leur chagrin secret a aigri et coloré leur style. Cette souffrance intérieure a reporté leurs regards vers les petits et les malheureux; Rousseau a écrit le Dücours sur l'inégalité; la Bruyère a fait plus : il a rassemblé dans une phrase tout ce que les réformateurs modernes ont accumulé en vingt ouvrages d'ironie,' de véhémence, de douleur et de pitié; il a dit aux grands seigneurs et aux aimables dames qui riaient * de ces paysans bretons obstinés à se faire « pendre : » « L’on voit certains animaux farou- « ches, des mâles et des femelles, répandus par la « campagne, noirs, livides, et tout brûlés du soleil,
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« attachés à la terre qu’ils fouillent et qu’ils re- « muent avec une opiniâtreté invincible. Ils ont « comme une voix articulée, et quand ils se lèvent « sur leurs pieds, ils montrent une face humaine ; « et, en effet, ils sont des hommes. Ils se retirent la « nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, « d’eau et de racines. Ils épargnent aux autres « hommes la peine de semer, de labourer et de re- « cueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas « manquer de ce pain qu'ils ont semé. » Et il ajoute : « Le peuple n’a guère d’esprit et les grands n’ont « point d’âme. Celui-là a un bon fond et n’a point « de dehors : ceux-ci n’ont que des dehors et qu’une « simple superficie. Faut-il opter? Je ne balance « pas : Je veux tire peuple. » Jusqu’à l’expression, tout dans cette phrase semble inspiré par l’esprit de la Révolution. C’est ainsi que des situations semblables font naître des passions semblables. L’oppression produit toujours la révolte, et l’on aime l’égalité cent ans d’avance, lorsque, cent ans d’avance, on a souffert de l’inégalité.
Un dernier trait, commun encore à la Bruyère et à Rousseau, achèvera de marquer son caractère, je veux dire la mélancolie incurable, la tristesse épanchée au plus profond de l’âme, la perte de toute illusion, le dégoût des hommes, le sentiment cruel de la misère humaine. Que de mots semblables à ceux-ci ! » Il faut rire avant d’être heureux,
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« de peur de mourir san% avoir ri. La vie est courte, « ennuyeuse ; elle se passe toute à désirer, et l’on « remet à l’avenir son repos, ses joies, à cet âge où « souvent les meilleurs biens ont déjà disparu , la « santé et la jeunesse. Ce temps arrive qui noussur- « prend encore dans le désir; on en est là quand la « fièvre nous saisit et nous éteint; si l’on eût guéri, « ce n’était que pour désirer plus longtemps. » — Son livre essaye de compter « en combien de façons l’homme peut être insupportable. * II lui restait comme à Rousseau l’amour de son art, et de plus qu’à Rousseau l’amour de sa religion. Le dernier chapitre des Caractères fait contraste avec les autres. Par son christianisme, la Bruyère est du dix-septième siècle. Par sa tristesse et son amertume, il est notre contemporain.
Yoilà ce qu’on peut deviner de son caractère. Pour son esprit et son genre de talent, ils sont visibles. Il me semble d'abord que sa pensée était plus forte qu’étendue, et qu’il avait moins d’originalité que de verve. Il n’apporte aucune vue d’ensemble ni en morale, ni en psychologie. Remarquez qu’on pouvait le faire sans composer de traités systématiques, Montaigne, la Rochefoucauld, Pascal n’ont point ordonné des séries de formules abstraites ; et cependant ils ont une manière originale de juger la vie; chacun d’eux voit les actions humaines 'par une face qu’on n’avait point encore
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aperçue. Si on les interroge, ils présentent chacun un corps d’idées liées et précises sur la tin de l’homme, sur son bonheur, sur ses facultés et sur ses passions. Ils ouvrent de nouvelles voies, et c’est engager toute sa vie que les prendre pour maîtres et pour conseils. La Bruyère, au contraire, ne découvre que des vérités de détail ; il montre le ridicule d’une mode, l’odieux d’un vice, l’injustice d’une opinion, et, comme il le dit lui-même, la vanité de tous les attachements de l’homme. Mais ces vues éparses ne le conduisent pas àune idée unique; il tente mille sentiers et ne fraye pas de route ; de tant de remarques vraies, il ne forme pas un ensemble. Il donne des conseils à chaque âge, à chaque condition, à chaque passion, mais non à l’humanité; et lorsque enfin, dans son dernier chapitre, il réunit les preuves de Dieu, il ne fait qu’exposer en style impérieux et bref les raisonnements de l’école et de Descartes.
Son talent consiste principalement dans l'art d'attirer l'attention. Il invente peu, mais il marque ce qu’il touche d’une empreinte ineffaçable. Il ne dit que des vérités ordinaires, mais une fois qu’il les a dites, on ne les oublie plus. Il ressemble à un homme qui viendrait arrêter les passants dans la rue , les saisirait au collet, leur ferait oublier leurs affaires et leurs plaisirs, les forcerait à regarder à leurs pieds, à voir ce qu’ils ne voyaient pas ou ne
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voulaient' pas voir, et qui ne leur permettrait d’avancer qu’après avoir gravé l’objet d’une manière ineffaçable dans leur mémoire étonnée. Aussi rencontre-t-on chez lui tous les artifices du style; jamais la forme n’a été si savante, ni si capable de faire valoir une pensée. Il introduit des personnages fictifs , leur prête des dialogues , et transforme la leçon de morale en scène dramatique. Il fait.parler un personnage ancien, Héraclite, puis Démocrite, et réveille le lecteur par l’étrangeté de leurs discours. Il imite le style de Montaigne, et surprend l’attention par le contraste du langage suranné et du langage moderne. Il apostrophe le lecteur, et se fait écouter en le prenant à partie. Quelquefois il pique la curiosité par des énigmes ou par des naïvetés apparentes. Il grossit les objets, il charge les traits, il accumule les couleurs, et la figure qu’il peint devient si expressive qu’on ne peut plus en détacher les yeux. « Il y a, dit-il, des âmes sales, « pétries de boue et d’ordures, éprises du gain et « de l’intérêt, comme les belles âmes le sont de la « gloire et de la vertu, capables d’une seule volupté « qui est celle d’acquérir ou de ne point perdre ; « curieuses et avides du denier dix ; uniquement « occupées de leurs débiteurs; toujours inquiètes « sur le rabais ou sur le décri des monnaies ; en- « foncées et comme abîmées dans les contrats, les * titres et les parchemins : de telles gens ne sont
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« ni parents, ni amis, ni citoyens, ni chrétiens, ni « peut-être des hommes; ils ont de l’argent. » Là où les faits ne suffisent pas , des métaphores passionnées poussent l’hyperbole jusqu’aux plus extrêmes limites. « Yient-on, dit-il, de placer quelqu’un dans « un nouveau poste, c’est un nouveau débordement « de louanges en sa faveur qui inonde les cours de « la chapelle, qui gagne l’escalier, les salles, la « galerie, tout l’appartement; on en a par-dessus « les yeux r on n’y tient plus. » Les paradoxes simulés, les alliances de mots frappantes, les contrastes calculés et saisissants, les petites phrases concises et entassées, qui partent et blessent comme une grêle de flèches, l’art de mettre un mot en relief, de résumer toute la pensée d’un morceau dans un trait saillant, 'les expressions inattendues et inventées , les phrases heurtées, à angles brusques , à facettes étincelantes, les allégories soutenues et ingénieuses, l’imagination, l’esprit jetés à profusion et ornés 'par le travail le plus assidu et le plus habile, tel est le style de la 'Bruyère , et l’on voit combien il s’écarte de la simplicité et de l’aisance que conservent les autres écrivains du siècle. Il touche au nôtre, et il ne serait "pas difficile de montrer dans Balzac et dans Victor Hugo beaucoup de façons d’écrire semblables aux siennes; car dans un temps comme celui-ci, parmi des gens rassasiés de littérature et occupés
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d’affaires, la première règle du style est aussi d’attirer l’attention. Nous voulons comme lui contraindre le lecteur à nous lire, et la même cause produit en nous et en lui les mêmes effets. Si l’on en veut une preuve, il suffît de remarquer que la Bruyère emploie perpétuellement le mot propre et les traits particuliers, tandis que le goût classique et les habitudes littéraires du dix-septième siècle ne s’accommodent que des traits généraux et des expressions nobles. Nommer les choses par leur nom, parler de peintres, de vitriers, de titres, de contrats, des objets les plus bas et les plus populaires, ne rien déguiser, et tout au contraire mettre en relief et en lumière les détails les plus choquants , c’est là un prodige dans un siècle où les convenances étaient si impérieuses, où les raffinements d’élégance et de bon ton imposaient aux écrivains un style tempéré et contenu. A-t-on de nos jours écrit quelque chose de plus cru que le portrait suivant? « Gnathon ne se sert à table que « de ses mains; il manie les viandes, les remanie,
« démembre, déchire, et en use de manière que les « conviés, s’ils veulent manger, mangent ses restes.
« Il ne leur épargne aucune des malpropretés dé- « goûtantes , capables d’ôter l’appétit aux plus af- « famés. Le jus et les sauces lui dégouttent du men- « ton et de la barbe. S’il enlève un ragoût de dessus « un plat, il le répand en chemin dans un autre
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« plat et sur la nappe; on le suit à la trace. Il mange « haut et avec grand bruit ; il roule les yeux en « mangeant. La table est pour lui un râtelier ; il « écure ses dents et continue à manger. » Balzac a-t-il jamais donné des détails de médecine et de menuiserie plus précis que ceux-ci? « M***est moins « affaibli par luge que par la maladie; car il ne « passe pas soixante-huit ans. Bj^is il a la goutte, « il est sujet à une colique néphrétique, il a le « visage décharné, le teint verdâtre et qui menace « ruine. Il fait marner sa terre, et compte que de • quinze ans entiers il ne sera obligé de la fumer. « Il fait bâtir dans la rue*** une maison en pierres « de taille, raffermie dans les encoignures par des « mains en fer, » etc. Pourquoi ce choix de détails familiers et de petits faits exacts tels qu’on en rencontre journellement autour de soi? Parce qu’ils sont les seuls qui soient frappants. Les traits généraux sont vagues, et pour maîtriser l’attention du lecteur, la Bruyère, comme Balzac, est obligé de le toucher au vif par des traits particuliers, tirés de la vie réelle et des circonstances vulgaires. Ce genre s’appelle aujourd’hui réalisme. Tout à l'heure nous avons vu dans la Bruyère un éloge du peuple, des réclamations en faveur des pauvres, une satire amère contre l’inégalité des conditions et des fortunes, bref les sentiments qu’on appelle aujourd’hui démocratiques. N’est-il pas curieux de trou-
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ver ce goût littéraire dans un ami de Boileau, et ces inclinations politiques dans un professeur de M. le duc?
Ce style énergique, cette imagination ardente et féconde indiquent un cœur passionné, et achèvent le portrait. Si on essaye de se figurer la Bruyère, on voit un homme capable de sentir et de souffrir, qui a senti, et <ftii a souffert, attristé par l’expérience, résigné sans être calmé, qui méritait beaucoup, et s’est contenté de peu, dont l’âme aurait pu se prendre à quelque grande occupation, et qui s’est rabattu sur l’art d’écrire, sans que la littérature ouvrît à sa passion et à ses idées une issue assez large. « Un homme, dit-il quelque part, né « chrétien et Français, se trouve contraint dans la « satire ; les grands sujets lui sont défendus. Il les '« entame quelquefois, et se détourne ensuite sur « de petites choses qu’il relève par la beauté de son « génie et de son style. » Là est sa dernière tristesse et son dernier mot.
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Sa vie et son caractère.
Les œuvres d’esprit n’ont pas l’esprit seul pour père. L’homme entier contribue à les produire; son caractère , son éducation et sa vie , son passé et son présent, ses passions et ses facultés, ses vertus et ses vices, toutes les parties de son âme et de son action laissent leur trace dans ce qu’il pense et dans ce qu’il écrit. Pour comprendre et juger Balzac, il faut connaître son humeur et sa vie. L’une et l’autre ont nourri ses romans; comme deux cou-
rants de sève, elles ont fourni des couleurs à la fleur maladive, étrange et magnilique que l’on va décrire ici.
Balzac fut un homme d’affaires, et un homme d’affaires endetté. De vingt et un ans à vingt-cinq,
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il avait vécu dans un grenier, occupé à faire des ' tragédies ou des romans qu’il trouvait mauvais lui-même, contredit par sa famille , recevant d’elle . fort peu d’argent, n’en gagnant guère, menacé à chaque instant d’être jeté dans quelque profession machinale, déclaré incapable, dévoré par le désir | de la gloire et par la conscience de son talent. Pour devenir indépendant, il se fit spéculateur, éditeur d’abord, puis imprimeur, puis fondeur de caractères. Tout manqua; il vit approcher la faillite. Après quatre ans d’angoisses, il liquida, resta chargé de dettes, et écrivit des romans pour les payer. Ce fut un poids horrible et qu’il traîna toute sa vie. De 1827 à 1 836 *, il ne put se soutenir qu’en faisant des billets que les usuriers escomptaient et renouvelaient avec grand’peine. Il fallait les amuser , les fléchir, les séduire, les fasciner. Le malheureux grand homme dut jouer bien des fois sa comédie de Mercadel avant de l’écrire. Rien ne servait. La dette, accrue par les intérêts, grossissait toujours. Jusqu’à la fin sa vie fut précaire et pleine, de craintes. En 1848, il disait à Chajnpfieury, qui le trouvait dans une maison élégante : « Rien de tout cela ne m’appartient; ce sont des amis qui me logent; je suis leur portier. * Toujours assiégé
î. Balzac, d’après sa Correspondance, par Mme Surville, sa sœur.
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et harcelé, il fit des prodiges de travail. Il se levait à minuit, buvait du café et travaillait d’un trait douze heures de suite 1 ; après quoi il courait à l’imprimerie et corrigeait ses épreuves en songeant à de nouveaux plans. Il fonda deux revues et rédigea l’une d’elles presque seul. Il essaya trois ou quatre fois du théâtre. Il conçut vingt projets de spéculation et courut une fois en Sardaigne pour voir si les scories des mines exploitées par les Romains ne contenaient pas d’argent. Une autre fois il crut avoir découvert une substance propre à la fabrication d’un nouveau papier, et fit là-dessus des expériences. Comment payer? comment devenir riche? Excédé de tracas et de misères, il imaginait un banquier généreux, ami des lettres, qui lui disait : « Puisez dans ma caisse, acquittez-vous, soyez libre. J’ai foi en votre talent; je veux sauver un grand homme. » Il s’exaltait, finissait par croire à son rêve, et devenait le premier homme du monde : académicien, député, ministre. Un instant après, retombé sur terre, il courait à son bureau ou chez le prote et abattait de l’ouvrage comme un bûcheron et comme un géant. D’autres fois, au *
1. Il s’enfermait ordinairement pour six semaines ou deux mois, volets et rideaux fermés, ne lisant aucune lettre, travaillant parfois dix-huit heures par jour à la clarté de quatre bougies, en robe blanche de dominicain. ( Balzac , par Werdet, son éditeur, p. 275.)
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milieu d’une conversation, il s’arrêtait brusquement et s’injuriait lui-même : « Monstre, infâme, tu aurais dû faire de la copie au lieu de parler. » Puis il comptait l’argent que lui auraient gagné les heures perdues; tant de lignes à tant la ligne, tant au journal, tant chez le libraire, tant pour l’impression, tant pour les réimpressions; la somme ainsi multipliée devenait énorme. L'argent, partout l’argent, l’argent toujours : ce fut le persécuteur et le tyran de sa vie; il en fut la proie et l’esclave, par besoin, par honneur, par imagination, par espérance; ce dominateur et ce bourreau le courba sur son travail, l’y enchaîna, l’y inspira, le poursuivit dans son loisir, dans ses réflexions, dans ses rêves, dirigea ses yeux, maîtrisa sa main, forgea sa poésie, anim i ses caractères et répandit sur toute son œuvre le ruissellement de ses splendeurs. Ainsi poursuivi et ainsi instruit, il comprit que l’argent est le grand ressort de la vie moderne. Il compta la fortune de ses personnages, en expliqua l’origine, les accroissements et l’emploi, balança les recettes et les dépenses, et porta dans le roman les habitudes du budget. Il exposa les spéculations, l'économie, les achats, les ventes, les contrats, les aventures du commerce, les inventions de l’industrie, les combinaisons de l’agiotage. Il peignit les avoués, les recors, les banquiers ; il fit entrer partout le Code civil et la lettre de change. Il rendit
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les affaires poétiques. Il institua des combats comme ceux des héros antiques, mais cette fois autour d’une succession et d’une dot, avec les gens de loi pour soldats et le Code pour arsenal. Sous sa plume, les millions s’accumulèrent. On vit les fortunes qu’il maniait s’enfler, engloutir leurs voisines, s’étaler en grosseurs monstrueuses, puis déborder en luxe et en puissance. Les lecteurs se sentaient glisser sur une nappe d’or. De là une partie de sa gloire. Il nous représente la vie que nous menons, il nous parle des intérêts qui nous agitent, il assouvit les convoitises dont nous souffrons.
Il fut Parisien de mœurs, d’esprit, d’inclination : c’est le second trait. Dans cette noire fourmilière, la vie est trop active, La démocratie instituée et le gouvernement centralisé y ont appelé tous les ambitieux et enflammé toutes les ambitions. L’argent, la gloire, le plaisir, préparés et amoncelés, y sont une curée après laquelle s’acharne une meute de désirs insatiables, exaspérés par l’attente et la' rivalité. Parvenir! Ce mot, inconnu il y a un siècle, est aujourd’hui le souverain maître de toutes les vies. Paris est une arène ; involontairement, comme dans un cirque ou dans une école, on est entraîné ; tout
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disparaît devant l’idée du but et des rivaux ; le coureur sent leur haleine sur ses épaules ; toutes ses forces se tendent; dans cet accès de volonté, il double son élan et contracte la fièvre qui l’use et le soutient. De là des prodiges de travail, et nonseulement le travail du savant qui apprend jusqu’à s’accabler, ou de l’artiste qui invente jusqu’à s’hébéter, mais le labeur 'de l’homme spécial qui court, intrigue, calcule ses mots, mesure ses amitiés, entre-croise les mille filets de ses espérances pour pêcher une clientèle, une place ou un nom. Que nous sommes loin de nos pères et de ces salons où une jolie lettre, un madrigal leste, un bon mot étaient l’intérêt de toute une soirée et la source de toute une fortune! — Ceci n’est rien; la fièvre du cerveau y est pire que celle de la volonté. Toutes les professions ont reçu le droit de cité par l’avénement de la bourgeoisie; avec les hommes spéciaux, les idées spéciales sont entrées dans le monde; le courant des pensées n’est plus un joli ruisseau de médisance mondaine, de galanterie ou de philosophie amusante, mais un large fleuve que la banque, le négoce, la chicane, l’érudition ont enflé de leurs eaux bourbeuses ; c’est ce torrent qui, tombant chaque matin dans chaque cervelle, vient la nourrir et la noyer. Multipliez-le en songeant que l’approfondissement des sciences y a jeté par millions des faits nouveaux, que l’élargissement de l’intelligence
y a fait entrer les littératures et les philosophies des autres peuples, que toutes les idées du monde y affluent comme en un réceptacle universel ; et jugez de sa force, puisque ceux qui l’alimentent sont des talents éprouvés par la lutte, prouvés par le succès, les plus sagaces, les plus puissants, les mieux munis d’idées, les mieux fournis de force inventive, les plus obstinés à penser. Quiconque pense est ici. Les académies, les bibliothèques, les journaux, la société des gens d’esprit, le droit de vivre inconnu y attirent tous les esprits originaux et libres. Sur un banc du Luxembourg vous écoutez une discussion de médecine. Au coiu de ce trottoir, un géologue vous conte les découvertes des dernières fouilles. Ce long musée vous fait traverser en une demi- heure toute l’histoire. Cet opéra qu’on reprend vous jette au milieu des pensées éteintes depuis un demi-siècle. En deux heures, dans un salon, vous passerez en revue toutes les opinions humaines ; il y a ici des mystiques, des athées, des communistes, des absolutistes, tous les extrêmes, tous les intermédiaires, toutes les nuances. Point de pensée si bizarre, si large ou si étroite qui n’ait accaparé un homme, n’ait fructifié en lui, ne se soit munie de toutes les forces de la folie et de la raison; les spécialités pullulent, et avec elle les monomanies. De tous ces cerveaux qui fument, la pensée sort comme une vapeur; involontairement
on l’aspire ; elle pétillé dans tous ces yeux inquiets ou fixes, sur ces visages flétris et plissés, dans ces gestes précipités et précis; ceux qui arrivent ici pour la première fois ont le vertige; ces rues parlent trop, cette foule pressée court trop vite; il y a tant d’idées pendues aux vitres, entassées aux étalages, imprimées dans les monuments, attachées aux affiches, glissantes sur les physionomies, qu’ils en sont encombrés et oppressés; ils sortaient d'une eau calme et froide ; ils tombent dans une chaudière où bouillonne la vapeur sifflante, où tourbillonne la tempête des flots froissés tumultueusement les uns contre les autres et repoussés par la paroi frissonnante du métal brûlant. — Contre cette fièvre de ia volonté et de la pensée, quel est le repos? Une autre fièvre, celle des sens. En province, l’homme fatigué se couche à neuf heures, ou tisonne au coin du feu avec sa femme, ou va se promener sur la route vide, pacifiquement, à petits pas, regardant la plaine ‘uniforme, et songeant au temps qu’il fera demain. Contemplez Paris à cette heure : le gaz s’allume, le boulevard s’emplit, les théâtres regorgent, la foule veut.jouir; partout où la bouche, l’oreille, les yeux soupçonnent un plaisir, elle se rue ; plaisir raffiné, artificiel, sorte de cuisine malsaine faite pour exciter, non pour nourrir, offerte par le calcul et la débauche h la satiété et à la corruption. Jusqu’aux jouissances de l’es-
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prit, tout y est excessif et âcre ; le goût blasé veut être réveillé ; il faut des paradoxes de style, des expressions monstrueuses, des idées dévergondées, des anecdotes crues; le reste languit; la raison y doit prendre des habits de folle; l’imprévu, le bizarre, le tourmenté, l’exagéré n’y sont que le costume ordinaire. On y fouille toutes les plaies secrètes de l’âme et de l’histoire ; des quatre coins du monde, de tous les bas-fonds de la vie, de toutes les hauteurs de la philosophie et de l’art, arrivent les images, les idées, la vérité, le paradoxe; tout cela bout ensemble, et l’étrange liqueur qui s’en distille pénètre tous les nerfs d’un plaisir maladif et vénéneux. Balzac disait en parlant de Paris : « Ce grand chancre fumeux, étalé sur les deux bords de la Seine. » Quel homme plus que lui en a aspiré les émanations? Qui a plus lutté, pensé et joui? Quel esprit et quel sang ont plus brûlé de toutes les fièvres? Celle de la volonté d’abord. On a vu l’horrible travail sous lequel il demeura enchaîné, les nuits passées par centaines, la dépense inouïe d’invention et de science, la lutte contre les créanciers, la persécution des affaires, le désir effréné de gloire, l’ambition universelle, les exaltations, les épuisements, et tous les gouffres de désespoir dans lesquels il a roulé. Que dirai-je de ses débauches de pensée, de toutes ces sciences feuilletées, de tous ces métiers étudiés, de cette philoso-
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phie inventée, de cet art fouillé jusqu’au fond? Paris nous excite trop, nous autres gens ordinaires ; quelles fourmilières d’idées devaient pulluler dans cet esprit, qui, multiplié par l’inspiration et par la science, apercevait dans un geste, dans un vêtement un caractère et une vie entière, les reliait à leur siècle, prévoyait leur avenir, les pénétrait en peintre, en médecin, en philosophe, et étendait le réseau infini de ses divinations involontaires à travers toutes les idées et tous les faits 1 Faut-il ajouter qu’il a eu des sens d’artiste, qu’un romancier invente en plaisir comme en autre chose, qu’il fut gourmand et gourmet en matière de luxe et de volupté? Permettez à la vie privée, même après la mort, de rester close; d’ailleurs son goût pour les meubles précieux servira d’indice 1 . 11 était collectionneur, presque monomane; il avait besoin de livres splendides, de fauteuils antiques, de cadres sculptés, de tableaux de choix ; la galerie qu'il décrit dans le Cousin Pons avec une minutie amoureuse était, dit-on, la sienne. Il s’est mis souvent dans de cruels embarras pour avoir des porcelaines de Saxe, des tentures et autres babioles. Au plus
1. Voyez la description de ses deux appartements dans le livre de M. Werdet. Quand il travaillait dans sa robe blanche de dominicain, il avait des pantoufles de maroquin rouge brodées d’or; son corps était serré par une longue chaîne d’or de Venise, à laquelle était suspendu un plioir d’or, un canif d’or et des ciseaux d’or.
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fort de sa première misère, il écrivait à sa sœur : « Ah! Laure , si tu savais comme je raffole (mais motus) de deux écrans bleus brodés de noir (toujours motus!) » Harcelé, accablé, il ne s’en détache point ; c’est une idée fixe : « Toujours mes écrans ! » Sa passion pour les belles choses ressemble à une sorte de démangeaison physique; c’est une concupiscence sensuelle plutôt qu’un noble goût de l’esprit. Voilà ses alentours et sa vie ; vous prévoyez quelles plantes ont dû pousser sur ce terreau artificiel et concentré de substances âcres. Il en fallait un pareil pour faire végéter cette forêt énorme, pour y empourprer les fleurs de ce sombre éclat métallique, pour y emplir les fruits de ce suc mordant et trop fort. Beaucoup de gens souffrent de le lire. Le style est pénible, surchargé ; les idées s’encombrent et s’étouffent; les intrigues compliquées saisissent l’esprit de leur pince de 1er; les passions accumulées, grondantes, flamboient comme une fournaise. Sous cette lueur fauve se détache avec un relief violent une multitude de figures grimaçantes, tourmentées, plus expressives, plus puissantes, plus vivantes que les physionomies réelles; parmi elles une vermine sale d’insectes humains, cloportes rampants, scolopendres hideux, araignées venimeuses nées dans la pourriture, acharnées à fouir, à déchirer, à entasser et à mordre ; par-dessus tout des féeries éblouissantes , et le cauchemar doulou-
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reux et gigantesque de tous les rêves auxquels l’or, la science, l’art, la gloire et la puissance peuvent fournir.
Il en est mort h cinquante ans, le sang enflammé par le travail des nuits et l’abus du café auquel ses veilles forcées le condamnaient. Pour publier en vingt ans quatre-viDgt-dix-sept ouvrages si obstinément remaniés qu’il raturait chaque lois dix ou douze épreuves, il fallait un tempérament aussi puissant que son génie. Ses portraits montrent un homme robuste, trapu, aux épaules larges, aux cheveux abondants, le regard audacieux, la bouche sensuelle, « le rire fréquent et bruyant, les dents solides, comme des crocs. » Il avait l’air, dit Champfleury, « d’un sanglier joyeux. » La vie animale surabondait en lui. On l’a trop vu dans ses romans. Il y hasarde maint détail d’histoire secrète, non pas avec le sang-froid d’un physiologiste, mais avec les yeux allumés d’un gourmet et d’un gourmand qui, par une porte entre-bâillée, savoure des yeux quelque lippée franche et friande. La liberté fort grande du style contemporain et parisien ne lui suffisait pas. Il prit celui de Rabelais et de Brantôme pour peindre avec la minutie du seizième siècle les cru-
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dités du seizième siècle, et composa ses Contes drô latiqucs, contes admirables, mais beaucoup plus que lestes, où toutes les convoitises physiques, déchaînées et satisfaites, se démènent comme une bacchanale de Priapes enluminés. George Sand, ayant lu l’ouvrage, le trouva indécent. 11 appela George Sand prude, de très-bonne foi, semblable à la Fontaine, qui ne voyait point de mal à ses gaudrioles et ne pouvait compréndre les reproches de son confesseur. C’était leur air natal; ni l’un ni. l’autre ne supposaient que des étrangers pussent s’y trouver mal à l’aise. Quand un oiseau tombe à l’eau, les poissons s’étonnent probablement qu’il n’y puisse pas respirer. Tous voyez que cette force / approchait parfois de la grossièreté. 11 y tombait facilement; sa joie, un peu physique, tëtait celle d’un commis voyageur. Le jour où il invente de relier tous ses romans entre eux pour en faire la Comédie humaine , il accourt rue Poissonnière, chez sa sœur, tout épanoui. * Il entre en faisant ijes gestes de tambour-major avec sa grosse canne de roseau à pomme de cornaline, sur laquelle il avait fait graver en turc cette devise d’un sultan : Je suis briseur d’obstacles , et après avoir imité les boumboum de la musique militaire et les roulements du tambour : Saluez-moi, nous dit-il joyeusement, car je suis tout bonnement en train de devenir un génie. » Ses lettres, si affectueuses, ont quelque
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chose de trivial ; sa plaisanterie est lourde 1 . Il gesticule, il chantonne, il tape sur le ventre des gens, il fait le bouffon. Sa verve est celle d’un opérateur. 11 lui a suffi d’en grossir les traits pour trouver celle de Bixiou et de Vautrin. Tout cela parlait d’une nature trop pleine, sève exubérante, qui débordait en mouvements, en plaisirs, en inventions, en travail, point délicate, parfois même brutale \ et toujours impuissante à sè contenir. Il contait à tout venant ses projets de romans, ses plans, jusqu’aux détails, bien pis, ses projets de fortune, par exemple, son idée d’exploiter les vieilles mines de Sar-
1. c J’aide bonnes nouvelles à t’annoncer, sœurette; les revues me payent plus cher mes feuilles. Hé! hé! — Werdet m’annonce que mon Médecin de campagne a été vendu en huit jours. Ha ! ha! — J’ai de quoi faire face aux grosses échéances de novembre et de décembre qui t’inquiétaient. Ho ! ho 1 — Ah ! il y a trop de millions dans Eugénie Grandet ! Mais bête, puisque l’histoire est vraie, veux-tu que je fasse mieux que la vérité ? — J 'essaierai du théâtre; je commencerai par Marie Touchet, une fière pièce, où je dresserai en pied de fiers personnages. — Halte là! madame la mort; si vous venez, que ce soit pour m’aider à recharger mon fardeau, je n’ai pas encore fini ma tâche. »
2. Voir, dans la Revue parisienne, ses articles sur le Port- Royal de M. Sainte-Beuve. - «Un jour dans un dîner un jeune écrivain ayant dit devant lui : «Nous autres gens de lettres.... » Balzac pousse un formidable éclat de rire et lui crie : « Vous, « monsieur, vous homme de lettres 1 quelle prétention, quelle « folle outrecuidance I vous, vous comparer à nous! allons donc l « oubliez-vous, monsieur, avec qui vous avez l’honneur de siéger? « avec les maréchaux de la littérature moderne. » (Werdet, p. 343.)
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daigne; naturellement, on la lui prit. Il s’admirait naïvement et publiquement : « Vous me ressemblez, disait-il à Champfleury; je suis content pour vous de cette ressemblance. » Puis, il ajoutait : « Il n’y a que trois hommes à Paris qui sachent leur langue : Hugo, Gautier et moi. » A quatorze ans, il annonçait déjà sa célébrité future. Quand, dans ses lettres ou dans sa conversation, il parle de ses romans, le mot chef-d'œuvre revient naturellement et perpétuellement se poser sous sa plume ou sur ses lèvres. Il se croit universel; n’a-t-il pas trouvé dans Louis Lambert le dernier mot de la philosophie et des sciences? Il rêve une place à l’Institut, à la Chambre des pairs, un ministère. « Est-ce que ce ne sont pas les gens qui ont fait le tour des idées qui sont les plus propres à gouverner les hommes? Je voudrais bien voir qu’on s’étonnât de mon portefeuille! » Cette jactance *, qui, dans toutes ses préfaces, éclate en traits énormes,' n’est que maladroite; chacun a la sienne ; seulement, par prudence et bon goût, chacun cache la sienne; chacun se glisse poliment et doucement dans ce salon plein qu’on appelle le monde; Balzac, en homme gros et fort, se pousse bruyamment, marchant sur les pieds des
1. Il avait une statuette de Napoléon dans sa chambre, et sur le fourreau de l’épée on lisait ces mots : * Ce qu’il n’a pu achever par l’épée, je l’accomplirai par la plume. » Signé, Honoré de Balzac. (Werdet, 331.)
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gens, bousculant les groupes. Ce n’était point inso- ' lence, mais abandon. Au besoin, il se laissait contredire, il supportait le blâme, il remerciait les conseillers sincères. Il riait lui-même de ses vanteries, et, après un peu de réflexion, on les tolère; le seul orgueil odieux est l’orgueil tyrannique : et il était bon, enfant même, partant bon enfant, aussi éloigné que possible de la morgue et de la roideur, écolier dans ses délassements, badaud à l’occasion, naïf, capable de jouer aux petits jeux et de s’y amuser de tout son cœur. Ses lettres de famille sont vraiment touchantes; il n’y a pas d’affection plus belle et plus franche que son attachement pour sa sœur; l’épanchement est entier et profond 1 . Sensualité, rudesse, trivialité, gaieté joviale, jactance, bonté, voilà plusieurs effets du naturel expansif; il en reste un qui mit à son service tous les autres, la fougue inventive, l’imagination enthousiaste et inépuisable. Sa tête a été un volcan de projets, songes dont il s’éprenait et qu’il quittait pour de plus beaux, rêves de fortune et de gloire, combinaisons d’affaires, réformes de l’Ktat, de la langue et de la science, systèmes d’ad-
1. « Dis à ma mère que je l’aime comme lorsque j’étais enfant; des larmes me gagnent en t’écrivant ces lignes, larmes de tendresse et de désespoir, car je sens l’avenir, et il me faut cette mère dévouée au jour du triomphe. Soigne bien notre mère, Laure pour le présent et pour l’avenir! »
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ministration et d’aventures, erreurs et vérités sur toutes choses, enchevêtrement de fusées étranges et splendides qui illuminent et révèlent un siècle et un monde. Sa vie, ses alentours et son caractère le conduisaient au roman. Il s’y installe, comme dans son royaume, par droit de nature et par droit de volonté.'
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L’esprit de Balzac.
Ce qu’on appelle l’esprit d’un homme, c’est sa façon ordinaire de penser. Il y a en chacun de nous une certaine habitude qui le mène, le forçant de regarder d’abord là, puis ici, longtemps ou peu de temps, lentement ou vite, suggérant ici les images, là-bas la philosophie, plus loin la raillerie, tellement qu’il y tombe toujours, quelque ouvrage qu’il fasse, infailliblement, parce que cette nécessité est devenue sa nature, sa volonté et son goût. Les savants appellent cela une méthode; les artistes, un talent. On va voir celui de Balzac.
Il commençait à la façon non des artistes, mais des savants. Au lieu de peindre, il disséquait. Il n’entrait point du premier saut, et violemment, comme ShakspeBre ou Saint-Simon, dans l’âme de ses personnages ; il tournait autour d’eux, patiemment, pesamment, en anatomiste, levant un mus-
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cle, puis un os, puis une veine, puis un nerf, n’arrivant au cerveau et au cœur qu’après avoir parcouru le cercle entier des organes et des fonctions Il décrivait la ville, ensuite la rue et la maison. Il expliquait la devanture, les trous de la pierre, la structure et les matériaux de la porte, la saillie des plinthes, la couleur des mousses, la rouille des barreaux, les cassures des vitres. Il disait la distribution des appartements, la forme des cheminées, la dalé des tentures, l’espèce et la place des meubles, puis il s’étendait sur les vêtements. Arrivé au personnage, il montrait la structure des mains, la cambrure de l’échine, la courbure du nez, l’épaisseur des os, la longueur du menton, la largeur des lèvres. Il comptait ses gestes, ses clignements d’yeux, ses verrues. Il savait ses origines, son éducation, son histoire, combien il avait en terres et en rentes, à quel cercle il allait, quels gens il voyait, ce qu'il dépensait, quels mets il mangeait, de quel cru étaient ses vin?, qui avait formé sa cuisinière, bref, la multitude innombrable de toutes les circonstances infiniment ramifiées et entre-croisées qui viennent façonner et nuancer la surface et le fond de la nature et de la vie humaine. Il y avait en lui un archéologue, un architecte, un tapissier, un tailleur, une marchande à la toilette, un commissaire-priseur, un physiolo- S giste et un notaire : ces gens arrivaient tour à tour,
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chacun lisant son rapport, le plus détaillé du monde et le plus exact; l’artiste écoutait scrupuleusement, laborieusement, et son imagination ne prenait feu que lorsqu’il avait amoncelé en façon de foyer cet échafaudage infini de paperasses. Il le savait et le voulait : « Je suis, disait-il, un docteur des sciences sociales. » Élève de Geoffroy Saint-Hilaire, il annonçait 1 le projet d’écrire uue histoire naturelle de l’homme; on a composé le catalogue des animaux : il voulait faire l’inventaire des mœurs. Il l’a fait; l’histoire de l’art n’a point encore offert ' . une idée aussi étrangère à l’art, ni une œuvre d’art aussi grande; il a presque égalé l’immensité de son sujet par l’immensité de son érudition.
De là plusieurs défauts et plusieurs mérites : en beaucoup d’endroits, il ennuie beaucoup de gens.
Je disais tout à l’heure qu’il y a dans son antichambre une cohue d’industriels et d’huissiers; nous y sommes avec eux, et il est désagréable de faire antichambre. L’artiste se fait trop attendre ; on le maudit lorsqu’on s’est morfondu une heure dans l’escouade de ses employés. Cette cohorte, d’ailleurs, n’est rien moins que divertissante. Ces mémoires de menuisiers, ces comptes d’avoués finissent par casser la tête ; on est vite suffoqué par une odeur de greffe, d’amphithéâtre et d’échoppe.