‹ Nouveaux essais de critique et d'histoire (volume 5)Chapitre 13 sur 28 · Si je la haïssais, je ne la fuirais pas · texte numérisé non relu

Si je la haïssais, je ne la fuirais pas

Quel étrange captif pour un si beau lien.

En recevant un aveu, tout transportés, ils trouvent une antithèse respectueuse :

ciel! quoi! je serais ce bienheureux coupable Que vous avez pu voir d'un regard favorable !

Tout est vif, léger, paré, brillant dans leur caractère et dans leur esprit ; vous voyez en eux les gentilshommes deSteinkerque qui chargent en habit brodé, doré, panaché de rubans et de dentelles, brave" comme des fous, doux comme des jeunes filles, les plus aimables , les plus courtois, les mieux élevés et le mieux habillés de tous les hommes, charmantes poupées d'avant-garde, de salon et de cour.

Les jeunes princesses, au contraire, aiment véritablement; c'est que les convenances d'une cour française, qui défendent l'amour aux hommes le permettent aux femmes. Le gentilhomme doit être galant, c'est-à-dire empressé, flatteur, parleur, toujours prêt à sourire, à s'agenouiller, à remercier, à servir et à mourir ; quoi de plus contraire à l'amour que ces façons officielles? S'il avait les licences et les éclats de la passion, il passerait pour mal-appris, ce qui est intolérable dans un pays de vanité comme la France et dans un monde d'apparat comme la cour. Qu'il se garde bien d'être vraiment amoureux ; les petits-maîtres rappelleraient butor et niais. Il n'en est point ainsi pour une femme ; l'attitude que lui imposent les

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convenances n'exclut point l'attitude que lui impose l'amour; elle peut être à la fois bien élevée et tendre; elle n'est pas condamnée aux façons flatteuses et bavardes que la mode exige du cavalier servant. Au contraire, la réserve du rang, jointe & la fermeté d'esprit et à la précoce sagacité qu'il engendre, met dans son amour une noblesse et une grâce qui ne sont point ailleurs. Racine est le plus grand peintre de la délicatesse et du dévouement féminins, de l'orgueil et de la dextérité aristocratiques; partout de fins mouvements de pudeur blessée, de petits traits de fierté modeste, des aveux dissimulés, des insinuations, des fuites, des ménagements, des nuances de coquetterie, puis des effusions et des générosités touchantes; on suit les expressions changeantes et réprimées de leur visage, et l'on devine les larmes qui n'arrivent pas jusqu'à leurs beaux yeux. Tous leurs sentiments naissent de leur état ou en portent la marque. Ce qui les touche dans leur amant, c'est son rang; c'est en monarque qu'elles se le représentent, ayant l'air du maître du monde, entouré de princes « qui tous de lui empruntent leur éclat. » Une des causes de l'amour d'Iphigénie, c'est qu'Achille est de meilleure maison qu'elle; elle est glorieuse d'une telle alliance 1 ; vous diriez

1. Hélas! il me semblait qu'une gloire si belle M'élevait au-dessus d'une simple mortelle.

une princesse de Savoie ou de Bavière qui va épouser le dauphin de France. Sa famille pense de même, et sans cesse les allusions au sang d'Achille reviennent dans leurs discours. Le respect filial comme l'amour s'est transformé. Iphigénie qui dans Euripide parle en jeune fille, dans Racine parle en sujette; ce n'est pas à son père qu'elle s'adresse, c'est à son roi; elle lui appartient; elle doit mourir, à son ordre, sans murmure; les devoirs monarchiques ont aboli les sentiments naturels, et la faiblesse féminine a disparu sous la conscience du rang. Si elle demande à vivre , ce n'est pas par crainte; une fille de France ne saurait avoir peur; c'est par devoir envers son fiancé et sa mère. Si elle tente de le toucher, ce n'est pas par la pitié, mais par l'orgueil ; elle rappelle son illustre mariage , toute la gloire de sa naissance , tous les honneurs qu'elle a reçus de lui ; en effet, si quelque chose doit sauver un sujet de supplice, ce sont les tendresses dont l'a honoré le monarque. Je l'avoue, les sentiments naturels, les effusions, l'abandon de soi-même sont ce qu'il y a de plus aimable au monde, et rien n'est plus touchant que le» prières de Philoctète et de Tecmesse. Et cependant, dans la nature altérée par les exigences aristocratiques , il y a encore une beauté très-grande. Songez à l'importance des dignités, à l'habitude de vivre en public, à l'éducation , aux cent mille né-

cessités qui engendraient alors des idées différentes et façonnaient des passions oubliées ; vous accepterez ces mœurs artificielles comme les minces corps de jupe et les coiffures étagées qu'elles imposaient ; vous retrouverez sous ces mouvements gênés la vérité et la grâce ; vous aimerez l'orgueil et la force dans des êtres si frêles : vous jugerez leur tendresse plus touchante en la voyant jaillir à travers la roideur dé l'étiquette ; vous admirerez la grandeur d'âme, la générosité sans éclat, l'abnégation modeste que les convenances ornent et soutiennent. La duchesse de Bourgogne était si adorée que les courtisans , race méchante et bavarde , s'entendirent un jour pour dissimuler une faute qu'elle avait faite. Quoique critique , c'est-àdire méchant et bavard, je ne veux pas voir les deux ou trois sottises que disent Iphigénie et Bérénice; et si je les voyais, je n'aurais pas le cœur de les faire remarquer.

Deux traits composent le caractère du roi au dix-septième siècle : la sécurité et la dignité. Ni le Contrat social, ni la prise de la Bastille n'ont encore altéré son assurance; il se croit possesseur de* son peuple , comme un particulier se croit possesseur de sa terre ; les théologiens et les légistes lui déclarent que son pouvoir est un patrimoine aliénable > héréditaire, le plus inviolable de tous, tellement que cette propriété est la source des autres,

et que nul sujet ne jouit de son propre bien et de sa propre vie que par une délégation du roi. Et ce droit social est encore confirmé par un droit divin; on enseigne que Dieu est l'auteur de cette puissance, que sa volonté la consacre, que son esprit l'inspire, et qu'il suggère au roi les résolutions sages comme il suggère au Pape les dogmes vrais. Ajoutez que la soumission du peuple, l'adoration des courtisans et les respects de l'Europe autorisent encore cette confiance et cette théorie; la Fronde ne semble qu'une escapade ridicule et lointaine; personne ne craint le mécontentement de M. Jourdain et de M. Dimanche; le peuple n'est qu'une canaille à qui on jette des saucissons les jours de fête, et dont une escouade dissipe les criailleries et les attroupements. Quelle distance entre le monarque d'alors et les princes d'aujourd'hui , campés dans leur droit et dans leur palais comme dans une auberge ! Louis XIV est ce roi de Racine , si sûr d'être obéi , si tranquille dans le commandement, d'une condescendance si majestueuse envers ses inférieurs, d'une arrogance si froide quand on lui résiste, si différent des autres hommes que peu s'en faut qu'il ne se considère comme un Dieu. Son orgueil le suit jusque dans les moments les plus extrêmes; quand Agamemnon annonce à sa fille qu'il faut mourir, il lui dit de songer devant le couteau « clans

quel rang elle est née, » et il ajoute ce trait incroyable :

Allez, et que les Grecs qui vont vous immoler Reconnaissent mon sang en le voyant couler.

J'en passe, et de pareils; les rôles de Néron, de ftfithridate, d'Assuérus et d'Athalie en sont remplis. Un roi moderne qui voudrait bien jouer «on personnage devrait toujours avoir leurs discours sur sa table. Il y apprendrait une autre chose, perdue aussi, la dignité, qui est comme la rançon du rang. Car elle consiste à se contraindre en vue de sa place; le roi au dix-septième siècle doit être roi dans tous les moments, à table , au lit, devant ses valets, devant ses intimes; il faut « qu'il conserve en jouant au billard l'air du maître du monde; » le titre efface la nature, et l'homme disparaît sous le monarque. Souvenez-vous que Louis XIV passait sa vie en public, qu'il mangeait, se levait, se couchait et se promenait devant toute une cour. Quel supplice pour un homme d'aujourd'hui que ces douze heures par jour de calcul et de parade, cette obligation perpétuelle de déguiser sa pensée, de paraître toujours calme, de mesurer ses mots, de marquer les distances , sous deux cents yeux les plus perçants et les plus ouverts qui furent jamais! Regardez les sentiments de famille et les mœurs bourgeoises de nos rois contemporains , et jugez

du contraste; alors vous comprendrez le style noble et châtié des monarques de Racine; dans les instants les plus violents, ils se contiennent parce qu'ils se respectent; ils n'injurient pas, ils n'élèvent la voix qu'à demi. Néron n'est plus sophiste et artiste , Agrippine n'est plus prostituée et empoisonneuse comme dans Tacite ; tous les mots crus, tous les traits de passion effrénée, toutes les odeurs acres de la sentine romaine ont été adoucis. Les tendresses perdent leur abandon comme les violences leurs excès ; le roi n'appelle sa femme que « Madame; » parlant d'elle à une autre, il ne l'appelle que « la reine; » Thésée qui aime Phèdre et que Phèdre a cru mort l'aborde avec un compliment officiel. C'est que les mœurs monarchiques transforment tout l'homme, la famille autant que la société, le théâtre autant que la nature, les vertus autant que les vices, le prince autant que les sujets. -4£

A côté du roi est un second roi , de grande race, hautain et digne , assis dans son droit aussi fièrement que l'autre , et maître du spirituel comme l'autre du temporel. Personne n'ignore assez lhistoire pour supposer que Joad soit un pontife juif; il est trop bien élevé et trop peu féroce. Il suffit aussi de regarder autour de soi pour voir qu'il n'est point un prêtre d'aujourd'hui; il est trop calme et trop commandant. On sent que depuis ce temps une

révolution s'est faite dans l'esprit autant que dans le gouvernement, et que l'autorité a fléchi dans la religion autant que dans la politique. Joad parle comme un prélat du dix-septième siècle, et Racine, sans le vouloir, lui a donné plusieurs traits de Bossuet. Malgré moi, en lisant ses paroles, je songe aux sentiments que les catholiques éprouvaient alors contre les protestants; c'est la même roideur intolérante , la même foi enracinée et indestructible, la même prétention à régler et à punir les convictions d'autrui. « Les enfants ont déjà son audace hautaine; » le petit Zacharie, la douce Josabeth, s'enflamment à l'aspect d'un infidèle et le chassent avec injures. De pareils sentiments aujourd'hui seraient étranges; alors ils étaient dans les mœurs. Un autre trait est la façon dont Joad parle de Dieu; il semble qu'à chaque instant il voie ses décrets et tienne sa foudre. Un prélat aujourd'hui oserait tout au plus se faire l'interprète des dogmes et des desseins généreux de la Providence ; pour Joad, il sait sur chaque événement l'intention spéciale de Dieu ; il assiste à son conseil; il a pour chaque circonstance une révélation personnelle, comme Bossuet qui transportait la théologie dans l'histoire , et expliquait la révolution d'Angleterre en disant que Dieu l'avait faîte pour sauver l'âme de Madame. Faut-il rappeler l'examen qu'il fait subir au petit Joas, les questions sur le dogme et

la morale , et toute cette scène empruntée à l'éducation du dauphin ou du duc de Bourgogne ? Depuis Y Emile y elle parait déplacée; on sait qu'un enfant ne comprend pas les formules, qu'il les récite, et qu'un maître a tort de prendre une preuve de mémoire pour une marque de conviction. Ajoutez que le stratagème de Joad et le meurtre d'Athalie choqueraient beaucoup un public moderne si on les lui présentait pour la première fois. On trouverait singulières les phrases à double entente par lesquelles il attire Athalie dans le temple, et le sang-froid décent avec lequel il a la fait emmener et tuer hors de ses yeux. Voltaire a déjà prononcé deux mots impolis sur son compte, et sur cette matière les sentiments de Voltaire sont maintenant dans le cœur de tout le monde. Pour admirer la pièce avec sympathie, il faut se pénétrer de passions éteintes depuis deux siècles, relire la correspondance des évoques et des intendants 1 , les procès-verbaux des assemblées du

l. Lettre de M. Legandre, intendant de Montauban, à Bossuet : « Je trouvai d'abord beaucoup d'opiniâtres qui ne voulaient entendre parler ni de messe ni d'instruction. Je leur représentai qu'après avoir épuisé leste» voies de douceur, le roi serait obligé de faire sur eux des exemples de sévérité, s'ils ne se mettaient à la raison. Dieu a touché leurs cœurs; ils se sont tous déterminés par la douceur à venir à la messe. -— Il faudra établir l'uniformité dans les provinces voisines et dans tout le royaume, afin que nos jeunes plantes ne puissent pas se plaindre que l'on cultive leur terre, pendant que l'on néglige celle de leurs voisins. »

clergé, les demandes universelles et perpétuelles de persécution , les louanges dont Bossuet comble le chancelier, qui scelle la salutaire mesure. Par le changement des idées le caractère du prêtre a changé comme celui du roi.

Si j'avais le plaisir d'être duc et l'honneur d'être millionnaire, j'essayerais de rassembler quelques personnes très -nobles et de grandes façons; je secouerais toutes les branches de mon arbre généalogique pour en faire tomber quelque vieille parente dogmatique qui aurait conservé dans la solitude de la province la dignité et la politesse de l'ancienne cour, et je la prierais de m'honorer de ses conseils. J'ornerais quelque haut salon de panneaux sculptés et de longues glaces un peu verdâtres, et j'engagerais mes hôtes à se donner le plaisir de représenter les mœurs de leurs aïeux. Je me garderais de leur serrer les mollets dans des maillots et de faire saillir leurs coudes pointus pour imiter la nudité antique ; je laisserais là les malheureux travestissements grecs que Lekain, puis Talma, ont imposés à notre théâtre; je leur proposerais de s'habiller comme les courtisans de Louis XIV, d'augmenter seulement la magnificence de leurs broderies et de leurs dorures, tout au plu* d'accepter de temps en temps un casque à demi antique , et de le dissimuler par un gros bouquet de plumes chevaleresques. Je demanderai* en

grâce aux dames de vouloir bien parler comme à leur ordinaire, de garder toutes leurs finesses, leurs coquetteries et leurs sourires, de se croire dans un salon d'une vraie cour 1 . Alors, pour la première fois, je verrais le théâtre de Racine, et je penserais enfin l'avoir compris.

1. Voir, sur les costumes de théâtre au dix-septième siècle, un article tre^-fin et très-neuf de M. Lamé, dans la Revue le Prêtent, ^octobre 1657.

Les bienséances dans son théâtre.

La cour de Louis XIV est, je crois, le lieu du monde où les hommes ont connu le mieux Fart de vivre ensemble ; on l'y a réduit en maximes, et on l'y a érigé en préceptes ; on en a fait l'objet des réflexions, la matière des entretiens, le but de l'éducation, le signe du mérite, l'emploi de la vie ; les gens lui ont donné tout leur temps, tout leur esprit, toute leur estime et toute leur étude. Quoi de plus naturel dans une race sociable, parmi des gens oisifs, obligés d'être ensemble, de représenter et de s'observer? Le grand talent de Racine fut de s'accommoder à cette inclination publique et d'imposer à son théâtre les bienséances de la société.

Ce que la société développe dans l'homme, c'est la finesse; elle fait des délicats, c'est son mérite et son tort ; des délicats en toute chose, et d'abord en matière de sensations. On parle bas dans un salon ; les éclats de voix y sont interdits, et pareillement toutes les actions trop fortes. Ilfaut que l'homme s'y contienne et s'y tempère, qu'il y modère ses gestes et qu'il y adoucisse ses expressions. Le ni-

veau des convenances a passé sur les originalités pour en effacer les saillies ; tout y. est aisé, coulant; chacun évite de déplaire, presque tous cherchent à plaire. Les animosités disparaissent sous les saluts, et les contradictions s'atténuent par les sourires. La politesse mutuelle et choisie semble avoir écarté les violences et les dangers de la vie réelle, comme les tapis et les lumières semblent avoir chassé les rudesses et les inégalités du climat naturel. Comment des gens ainsi élevés supporteraient-ils les excès du drame ? L'imitation exacte de la mort et du meurtre, les jambes qui plient et l'homme qui râle à terre, les hoquets convulsifs du poison qui gagne; les sanglots de la gorge étranglée, les pieds furieux qui battent le sol, les yeux qui tournent et deviennent blancs , l'agonie des mains suantes et crispées, bon Dieu ! quelle vue ! Leurs yeux, leurs oreilles, tous leurs sens en ont horreur. Écartez ces crudités de la scène; ne tuez que derrière le théâtre; si le héros expire devant le public, que ce soit en vers décens, presque en cérémonie, tranquillement et pour terminer son rôle *, comme un

1. Quand Ducis arrangea son Othello, au dénoûment beaucoup de femmes s'évanouirent ; la sensation était trop forte. Le bon Ducis fit alors un second dénoûment ad libitum : au moment où Othello lève le. poignard sur Hédelmone, entre le doge, excellent homme, qui a tout découvert :

.... Othello, votre ami L'exécrable Pizarre était votre ennemi.

chanteur d'opéra en achevant de perler sa roulade. De tels spectateurs n'ont pas besoin de la grosse illusion qu'exige le peuple ; ils la méprisent ; ils veulent être toujours maîtres d'eux-mêmes. S'ils vont au théâtre, ce n'est point pour être transportés et secoués, mais pour juger la vie et reconnaître les nuances de leurs sentiments. Ils sont connaisseurs en matière de nature humaine, et viennent observer de leurs loges comme tout à l'heure dans leurs salons. Jugez maintenant si vous pouvez leur montrer le tumulte de la vie et le débordement des passions. Ils refusent de voir les mouvements violents, les coups, les gestes qui sentent le peuple; ce n'est pas seulement à titre de grands seigneurs, mais encore à titre de gens bien élevés; ils ftiient l'expansion rude comme un signe de brutalité et comme un signe de roture ; ils tiennent autant à leurs façons qu'à leur rang. Ils veulent qu'Hermione, Roxane, Phèdre gardent jusque dans les moments extrêmes, l'éloquence et le bon goût, qu'une apparence de raison les justifie, qu'elles insultent avec suite et avec mesure, qu'elles parlent toujours comme des dames du meilleur monde et qu'elles se sachent en public. Us défendent qu'on montre l'animal et le fou qui sont dans l'homme» les hurlements de la bête de proie, lfe radotage da maniaque, la convoitise de l'amour, les saccades de la douleur. Daignez regarder un mélodrame du

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boulevard au sortir d'une soirée choisie ; entendez le cri rauque et voyez les yeux fixes de la mère à qui le traître vient d'enlever son enfant; vos nerfe malades vous expliqueront alors pourquoi Racine n'a pas peint les sensations physiques, pourquoi les convenances et les habitudes du monde ont exclu de la tragédie l'illusion complète et l'action corporelle, qui sont l'es extrémités de la croyance et de la vérité.

Avec les sens, la société raffine l'esprit ; car il faut beaucoup de finesse pour ne jamais choquer et pour souvent plaire. Vous avez souvent admiré un homme du monde qui, debout au coin de la cheminée, devant un cercle de femmes, conte une histoire ou dit des mots. Quel tact sûr et prompt, quelle divination innée ! Gomme il suit dans tous tes yeux les demi-sentiments, les légères impressions qu'il y fait naître ! Un regard plus sérieux, un sourire moins vif, un imperceptible mouvement de lèvres l'avertit à temps; il toyrne court ou change sa phrase ; il a compris qu'il allait effleurer un endroit dangereux; à l'instant le voilà à cent lieues; la pensée est à peine née qu'il l'a déjà saisie ; bien mieux, il la suit d'avance, glissant, circulant avec elle aussi agilement et aussi aisément qu'une paille qui suit les ondulations et les remous d'un courant. Il n'y a que lui qui sache louer; ses éloges calculés semblent involontaires ; on ne les

remarque pas, on ne les sent qu'au plaisir qu'ils vous font; on ne peut pas s'en défier; la sincérité parfaite ne parlerait pas autrement; on dirait qu'il dissimule son approbation, qu'il a peur de blesser votre modestie, qu'il veut ménager votre délicatesse, que s'il vous loue, c'est malgré lui. Telles sont dans Racine les conversations ordinaires, si éloignées des pesantes flatteries que les héros de Corneille s'assènent entre eux consciencieusement et à tour de rôle. Entre les deux poètes, les hommes se sont polis. On ne voit plus de matamores comme Sertotorius et Pompée tirer l'un contre l'autre le gros canon des compliments, ni des amoureux comme Sévère étouffer leur maîtresse sous l'amas de leurs tirades. Tout est devenu fin ; les bonnes et les mauvaises passions se déguisent ; les bienséances ornent et couvrent tout; les pires brutalités semblent adoucies ; Pharnace, qui veut épouser Monime par force, a l'air du prétendant le plus loyal et le plus fidèle, et toutes les magnificences du style, tous les respects de l'admiration viennent effacer la tyrannie de son attentat 1 . Phèdre, pour éviter Thésée et pour perdre Hippoly te, trouve à l'instant, comme d'instinct, des mots à double entente qui sauvent son honneur et n'accusent pas sa véracité. Pyrrhus, obligé d'annoncer lui-même à Hermione sa perfidie

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