‹ Nouveaux essais de critique et d'histoire (volume 5)Chapitre 4 sur 28 · SU · texte numérisé non relu

SU

L'esprit de Balzac.

oie qu'on appelle l'esprit d'un homme, c'est sa façon ordinaire de penser/ Il y a en chacun de nous une certaine habitude qui le mène, le forçant de regarder d'abord là, puis ici, longtemps ou peu de temps, lentement ou vite, suggérant ici les images, là-bas la philosophie, plus loin la raillerie, tellement qu'il y tombe toujours, quelque ouvrage qu'il fasse, infailliblement, parce que cette nécessité est devenue sa nature, sa volonté et son goût. Les savants appellent cela une méthode ; les artistes, un talent. On va voir celui de Balzac.

11 commençait à la façon non des artistes, mais des savants. Au lieu de peindre, il disséquait. Il n'entrait point du premier saut, et violemment, comme Shakspeare ou Saint-Simon, dans l'Ame de ses personnages; il tournait autour d'eux, patiemment, pesamment, en anatomiste, levant un mus-

cle, puis un os, puis une veine, puis un nerf, n'arrivant au cerveau et au cpeur qu'après avoir parcouru le cercle entier des organes et des fonctions^ Il décrivait la ville, ensuite la rue et la maison. Il expliquait la devanture, les trous de la pierre, la structure et les matériaux de la porte, la saillie des plinthes, la couleur des mousses, la rouille des barreaux, les cassures des vitres. Il disait la distribution des appartements, la forme des cheminées, la date des tentures, l'espèce et la place des meubles, puis il s'étendait sur les vêtements. Arrivé au personnage, il montrait la structure des mains, la cambrure de l'échiné, la courbure du nez, l'épaisseur des os, la longueur du menton, la largeur des lèvres. Il comptait ses gestes, ses clignements d'yeux, ses verrues. Il savait ses origines, son éducation, son histoire, combien il avait en terres et en rentes, à quel cercle il allait, quels gens il voyait, ce qu'il dépensait , cruels mets il mangeait, de quel cru étaient ses vins, qui avait formé sa cuisinière, bref,, la multitude innombrable de toutes les circonstances infiniment ramifiées et entrecroisées qui viennent façonner et nuancer la surface et le fond de la nature et de la vie humaine. Il y avait en lui un archéologue, un architecte, un tapissier, un tailleur, une marchande à la toilette, un commissaire-priseur, un physiologiste et un notaire : ces gens arrivaient tour à tour,

chacun lisant son rapport, le plus détaillé du inonde et le plus exact; l'artiste écoutait scrupuleusement, laborieusement, et son imagination ne prenait feu que lorsqu'il avait amoncelé en façon de foyer cet échafaudage infini de paperasses. Il le savait et le voulait: «Je suis, disait-il, un docteur des sciences sociales. » Elève de Geoffroy Saint-Hilaire, il annonçait 1 le projet d'écrire une histoire naturelle de l'homme; on a composé le catalogue des animaux : il voulait faire l'inventaire des mœurs. Il Ta fait ; l'histoire de l'art n'a point encore offert une idée aussi étrangère à l'art, ni une œuvre d'art aussi grande ; il a presque égalé l'immensité de son sujet par l'immensité de son érudition.

De là plusieurs défauts et plusieurs mérites ; en beaucoup d'endroits, il ennuie beaucoup de gens. Je disais tout à l'heure qu'il y a dans son antichambre une cohue d'industriels et d'huissiers ; nous y sommes avec eux, et il est désagréable de faire antichambre/l'artiste se fait trop attendre/ on le maudit lorsqu'on s'est morfondu une heure dans l'escouade de ses employés» Cette cohorte, d'ailleurs, n'est rien moins que divertissante. Ces mémoires de menuisiers, ces comptes d'avoués finissent par casser la tête; on est vite suffoqué par une odeur de greffe, d'amphithéâtre et d'échoppe.

1 Préface de la Comédie humaine*

11 faut être observateur de profession, critique par exemple, ou bien encore homme d'affaires pour s'y trouver bien. Si nous n'étions pas tous des plébéiens amateurs de science, nous aurions planté là M. Goriot au commencement de son apoplexie séreuse, et jeté César Birotteau au feu dès le premier déficit de son bilan ; l'auteur verrait fuir la moitié de son public si le dix-neuvième siècle n'avait pas mis de la poésie dans les cataplasmes et les protêts. Ce qui est pis, c'est que le livre en devient obscur. Une description n'est pas une peinture, et Balzac -f souvent croit ,faire une peinture quand il n'a fait qu'une description/Ces compilations ne font rien voir; elles ne sont qu'un catalogue ^l'énumération de toutes les étamines d'une fleur ne nous mettra jamais dans les yeux l'image de la fleur. Il faut le souffle poétique de George Sand et de Michelet ou la vision violente de Victor Hugo et de Dickens pour susciter en nous la figure des objets corporels; nous sommes alors jetés hors de nousmêmes et Témotion nous conduit à la lucidité. La minutieuse explication de Balzac nous laisse dans le repos et dans les ténèbres : il a beau décrire copieusement les croisillons de l'hôtel du Guénic ou le nez du chevalier de Valois, ces croisillons et ce nez restent dans l'ombre ; un physionomiste ou un archéologue y devinent seuls quelque chose; le commun des lecteurs demeure respectueusement

la bouche béante , implorant tout bas le secours d'une vignette ou d'un portrait. Un dernier malheur, c'est que la description trop longue fausse l'impression. Quand l'imagination aperçoit un personnage absent, c'est dans un éclair; si vous la traînez sur un trait ou sur une couleur pendant douze lignes, elle n'aperçoit plus rien du tout. On ne sait plus si la figure est douce, grandiose et fine. Sa physionomie a disparu ; il n'en reste qu'un paquet de chairs et d'os. Est-ce une femme que vous voyez ici, ou bien un monceau de pièces anatomiques : « L'arc des sourcils tracé vigoureu- « sèment s'étend sur deux yeux dont la flamme « scintille par moment comme celle d'une étoile « fixe ; le blanc de l'œil n'est ni bleuâtre, ni semé « de fils rouge, ni d'un blanc pur ; il a la consis- « tance de la corne, mais il est d'un ton chaud. La « prunelle est bordée d'un cercle orange; c'est du « bronze entouré d'or, mais de l'or vivant, du bronze « animé. Cette prunelle a de la profondeur; elle n'est « pas doublée, comme dans certains yeux, par une « espèce de tain qui renvoie la lumière et les fait res- « sembler aux yeux des tigres ou des chats. Mais «cette profondeur a son infini, de même que l'éclat « des yeux à miroir a son absolu. » Le portrait continue ainsi pendant deux cents lignes. Un de mes amis, naturaliste, me pria un jour de venir voir un papillon magnifique, qu'il venait de préparer.

Je trouvai une trentaine d'épingles qui tenaient fichées sur le papier une trentaine de petites ordures. Ces petites ordures faisaient ensemble le magnifique papillon.

Mais aussi quelle puissance ! Quelle saillie et quel relief l'interminable énumération donne au personnage I comme on le connaît dans toutes ses actions et toutes ses parties !/6omme il devient réel!/ avec quelle précision et quelle énergie il s'implante dans le souvenir et dans la croyance! comme il ressemble à la nature, et comme il fait illusion! ./Car telle est la nature ; les détails y sont infinis et infiniment déliés y l'homme intérieur laisse son empreinte dans sa vie extérieure, dans sa maison, dans ses meubles, dans ses affaires, dans ses gestes, dans son langage ; il faut expliquer cette multitude d'effets pour l'exprimer tout entier. Et, d'autre part, il faut assembler cette multitude de causes pour le composer tout entier. Les mets qui vous v nourrissent, l'air qqe vous respirez, les maisons qui vous entourent, les livres que vous lisez, les plus minces habitudes où vous vous laissez glisser, les plus insensibles circonstances dont vous vous laissez presser, tout contribue à faire l'homme que vous êtes ; une infinité d'efforts se sont concentrés pour former votre caractère, et votre caractère va se déployer par une infinité d'efforts; votre âme est une lentille de cristal qui rassemble à son foyer

tous les rayons lumineux élancés de l'univers sans bornes, et les renvoie dans l'espace sans bornes, étalés comme un éventail. C'est pour cela que chaque homme est un être à part, absolument distinct, immensément multiple, sorte d'abîme dont le génie visionnaire ou l'érudition énorme peuvent seuls égaler la profondeur. J'ose dire qu'ici Balzac est monté au niveau de Shakspeare. Ses personnages vivent; ils sont entrés dans la conversation familière; Nucingen, Rastignac, Philippe Bridau, Phellion, Bixiou et cent autres sont des hommes qu'on a vus, qu'on cite pour donner l'idée de telle personne réelle, qu'on reconnaîtrait dans la rue. Comme il le disait des artistes créateurs, il a fait « concurrence à l'état civil. »

S'il est si fort, c'est quril est systématique ceci est un second trait qui complète le savant; le philosophe en lui s'ajoute à l'observateur. Il voit avec les détails les lois qui les enchaînent. Ses maisons et ses physionomies sont des coquilles sur lesquelles se moule l'âme de ses personnages. Tout se tient en eux ;4l y a toujours quelque passion ou situation qui les fonde et ordonne tout le reste./ C'est pour cela qu'ils laissent une empreinte si forte; chacune de leurs actions et de leurs parties concourt à l'enfoncer; quoique innombrables, elles s'assemblent pour un effet unique. Nous les sentons toutes en une seule sensation ; la figure est plus ex-

pressive que celle des vivants eux-mêmes; elle concentre ce que la nature a dispersé. — Cela est plus visible encore dans les plans. L'ordonnance y est supérieure; il a fallu une puissance de compréhension extraordinaire pour lier tous ces événements, manœuvrer cette armée de personnages, combiner ces longues chaînes de machinations et d'intrigues. Il est comme un cocher de cirque qui tient en sa main cinquante chevaux vigoureux ou terribles, leur imposant leur route, sans diminuer leur fougue. Plusieurs de ses plans sont si savants qu'on s'y perd; il faut être presque négociant pour comprendre César Birotteau, presque magistrat pour suivre Une ténébreuse Affaire; cela dépasse la portée des organes ordinaires ; c'est un concert si riche, composé de tant d'instruments nouveaux, de tant d'idées diverses et diversement attachées les unes aux autres, que nos oreilles, accoutumées à la simplicité des classiques peuvent à peine saisir l'ensemble et la pensée du compositeur. — Bien plus et bien mieux/il y a toujours quelque grande idée qui sert de centre à sa fableyll a le tort de l'annoncer, mais il ne trompe point en l'annonçant. Non-seulement il décrit, mais il pense. Il n'a pas assez de voir la vie, il la comprend. Le célibat, le mariage, l'administration, la finance, la luxure, l'ambition, toutes les situations principales, toutes les passions profondes, voilà le fond de son œuvre;

il a philosophé sur l'homme. Qu'on prenne le Père Goriot, par exemple : rien de plus particulier que chaque caractère ; rien de plus éloigné de 1 ces êtres généraux, pures abstractions que les romanciers métaphysiciens affublent d'un nom et d'une condition d'homme. Mais qui ne voit, à travers les détails qui constituent l'individu et font la vie, l'histoire abrégée du dix-neuvième siècle, les combats d'un homme jeune, pauvre, ambitieux, capable, placé entre l'obéissance et la révolte, voyant d'un côté un père, « le Christ de la paternité », qui meurt sur un grabat infâme,. trahi par ses filles et abandonné de tous; de l'autre, un bandit grandiose, « le Cromwell du bagne », muni de toutes les séductions que le génie, l'occasion et l'expérience peuvent amasser? Et qui ne retrouve sous cette histoire particulière de notre siècle l'histoire éternelle du cœur, l'Hamlet de Shakspeare, l'adolescent généreux ennobli par les caresses de la famillç et les illusions de la jeunesse, qui tout d'un coup, tombé dans le bourbier de la vie, suffoque, se débat, sanglotte, et finit par s'y installer ou s'y noyer ? V^ais ce qui véritablement achève en lui le philosophe f~et le met au niveau des plus grands artistes, c'est ! la réunion de toutes ses œuvres en une œuvre ' uniqueyChaque roman tient aux autres : les mêmes personnages reparaissent; tout s'enchaîne; c'est un drame à cent tableaux; chacun d'eux rappelle le

reste; jugez de reflet par ce seul mot. A chaque page vous embrassez toute la comédie humaine. C'est un paysage disposé de manière à être aperçu entier à chaque détour. Les personnages se lèvent -dans votre imagination avec le cortège innombrable des circonstances où vous les avez connus; vous revoyez d'un coup d'œil leur parenté, leur f pays, les origines de leur caractère et de leur fortune ; jamais artiste n'a concentré tant de lumière sur le visage qu'il voulait peindre ; jamais artiste n'a mieux paré à l'imperfection originelle de son art. Car le drame' ou le roman isolé, ne comprenant qu'ujie^ histoire isolée, exprime mal la nature. Il ne découpe qu'un événement dans le vaste tissu des choses et supprime ainsi les attaches et les prolongements par lesquels cet événement se continue dans ses voisins; parce qu'il choisit, il mutile, et il altère son modèle en le réduisant. C'est donc être exact que d'être grand ; Balzac à saisi 'la vérité parce qu'il a saisi les ensembles ; sa puissance sys- tématique a donné à ses peintures l'unité avec la force, avec l'intérêt la fidélité.

Elle y jette aussi plus d'un ridicule. On traversait une jolie scène; tout à coup tombe uoe averse dé métaphysique; on s'essûye en grondant, et on saute deux pages au plus vite. On suivait un bon raisonnement ; tout à coup survient une de ces lois i fantastiques improvisées par l'imagination et im-

posées au nom de la science 1 . On achevait une comédie piquante et touchante , la vie d'un pauvre chanoine chassé de sa pension bourgeoise ; tout d'un coup on se trouve plongé dans le galimatias emphatique que voici : « Nul doute que Troubert « n'eût été en d'autres temps Hildebrand ou Alexan- « dre VI. Nous vivons à une époque où le défaut « des gouvernements est d'avoir moins fait la société « pour l'homme que l'homme pour la société. Il « existe un combat perpétuel entre l'individu et le « système qui veut l'exploiter et qu'il facfîe d'explo- « iter à son profit; tandis que jadis l'homme réel- « lementplus liore se montrait plus généreux pour « la chose [publique. Le cercle au milieu duquel « s'agitent les hommes s'est insensiblement élargi; « l'âme qui peut en embrasser la synthèse ne sera «jamais qu'une magnifique exception, car habituellement, en morale comme en physique, le « mouvement perd en intensité ce qu'il gagne en « étendue. La société ne doit pas se baser sur des « exceptions. D'abord l'homme fut purement et « simplement père, et son cœur battit chaude- « ment, concentré dans le rayon de sa famille. Plus

1. « Nathalie avait la taille ronde, signe de force, mais indice immanquable d'une volonté qui souvent arrive à l'entêtement chez les personnes dont l'esprit n'est ni vif ni étendu. Ses mains de statue grecque confirmaient les prédictions du visage et de la taille, en annonçant un esprit de domination illogique, le vouloir pour le vouloir. »

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« tard, il vécut pour un clan ou pour une petite repu* « blique....» Tout cela à propos d'un procès entre deux chanoines et d'un bonhomme désolé, parce qu'il ne trouve plus ses pantoufles. Si Balzac est philosophe, il est irehuleui, et s'il est savant, il est pédant.

Voilà les matériaux de l'œuvre. Quand l'observateur et le philosophe avaient amassé ainsi les idées et les faits, l'artiste arrivait; peu à peu il s'animait; ses personnages prenaient une couleur ou une forme, ils commençaient à vivre; après avoir raisonné, il sentait; il voyait involontairement leurs gestes; leurs discours, leurs actions se formaient d'eux-mêmes dans son cerveau. La chaleur entrait dans cette lourde masse de métal péniblement accumulé de si loin et par tant de soins; il se fondait, il descendait dans le moule, et la statue nouvelle et toute brillante apparaissait. Mais par quels efforts et après quel travail ! Balzac n'a point la fougue, l'inspiration subite et heureuse, la divination facile et abondante du vrai et du beau. Naturellement il est obscur; ses expressions sont contournées; son premier jet est trouble, interrompu, incertain; il bouillonne comme l'eau dans un vase fermé, étouffé par un pesant couvercle qu'il

soulève par saccades et ne peut briser. Sa lourde nature corporelle semble opprimer son invention native; il a lutté contre lui-même autant que contre les événements. Il â écrit quarante volumes de mauvais, j-omaps, qu'il savait mauvais , avant d'aborder sa Coniédie humaine. On vient de voir les amas d'études,' sortes de constructions souterraines qui supportent chacune de ses œuvres, et on se souvient qu'il corrigeait, regrattait, refondait jusqu'à les rendre illisibles dix à douze épreuves de chaque roman. Et pourtant parfois c'était trop peu. Tousses personnages ne vivent pas; quelquefois, dans les plus vivants, une phrase ou une action fausse indique que l'inspiration a manqué; la flamme de sa fournaise n'était pas assez intense; des morceaux d'airain ont résisté et bossellent comme des difformités plusieurs de ses corps les plus musculeux et les plus grands. Il ne se transformait pas d'abord et de lui-même en son personnage; il n'y arrivait que par degrés; parfois il s'arrêtait en chemin, et sous le personnage, on aperçoit Balzac lui-même. Les 3fémoires de deux jeunes mariées, Farrabesche dans le Curé de village, le père Pourchon dans les Paysans, presque tous ses grands hommes , presque toutes ses femmes honnêtes ou amoureuses, sont des statuts à demi coulées qu'il faudrait remettre à la fonte/ Le Parisien viveur, l'observateur raffiné et encyclopédiste,

le physiologiste amateur de maladies morales, le philosophe nébuleux, matérialiste et mystique percent sous ces divers masques. Les tirades de Mme de Mortsauf sont presque aussi désagréables que les cencetti de Shakspeare. La comtesse Honorine, qui meurt par un excès de pudeur, écrit en mourant la lettre la plus indécente. MmeClaes, au lit de mort , laisse échapper des allusions physiologiques et des axiomes métaphysiques dont heureusement elle était incapable. La pauvre Eugénie Grandet, provinciale, naïve, presque cloîtrée, si réservée, si pieuse, si fière, écrit à son cousin qui la plante là subitement et grossièrement, ce mot incroyable : « Soyez heureux "selon les conventions sociales auxquelles vous sacrifiez nos premières amours. » Elle aurait usé son écritoire avant de trouver la première moitié de cette phrase; elle, aurait brisé son écritoire plutôt que d'écrire les trois derniers mots.

Mais le plus souvent il sort de lui-même et devient son personnage. Sa fureur de travail surmonte tout; l'artiste opprimé sous le savant se dégage. Levé à minuit, assis douze heures de suite, enfermé chez lui pendant deux mois , perdant le sens des objets extérieurs, jusqu'à ne plus reconnaître les rues , il s'enivre de son œuvre ', il en

1. Je n'ai pas une idée, je ne fais pas un pas qui ne soit la Physiologie. J'en rêve, je ne fais que cela. »

comble son imagination , il est hanté de ses personnages, il en est obsédé, il en a la vision, ils agissent et souffrent en lui, si présents, si puissants que désormais ils se développent d'eux-mêmes avec l'indépendance et la nécessité des êtres réels. Réveillé , il reste à demi plongé dans son rêve. Il croit presque aux événements qu'il raconte : « Je pars pour Àlençon , pour Grenoble où demeurent Mlle Cormon, M. Bénassis. » Il vient donner à ses amis des nouvelles de son monde imaginaire comme on en donne du monde véritable. « Savezvous qui Félix du Vaudeville épouse î Une demoiselle de Grandville. C'est un excellent mariage qu'il fait là, les Grandville sont riches, malgré ce que Mlle de Bellefeuille a coûté à cette famille. » Il faut avoir cette puissance d'illusion pour créer des âmes V. Les êtres imaginaires ne naissent, n'existent et n'agissent qu'aux mêmes conditions que les êtres réels. Ils naissent de l'agglomération systématique d'une infinité d'idées comme les autres de l'agglomération systématique d'une infinité de causes. Ils existent par la présence simultanée et la concen-

Un jour Jules Sandeau revenant d'un voyage parlait de sa sœur malade; Balzac l'écoute quelque temps, puis lui dit : « Tout cela est bien, mon ami, mais revenons à la réalité; parlons d'Eugénie Grandet. » — Une autre fois Balzac décrit chez Mme Sophie Gay, un superbe cheval blanc qu'il veut donner à Sandeau, finit par croire qu'il l'a donné à Sandeau, en demande des nouvelles à Sandeau, etc. (Werdet).

tration involontaire des idées, comme les autres par l'action simultanée et la concentration naturelle des causes. Ils agissent par l'impulsion indépendante et irréfléchie des idées composantes, comme les autres par l'effort spontané et personnel des causes génératrices. Le personnage alors se dé- ^ tache de l'artiste, s'impose à lui, le mène, et l'intensité de l'hallucination est la source unique de la vé- , ritéyJe crois que cette espèce d'esprit est le premier de tous. D n'y en a pas qui rassemble plus de choses^ en moins d'espace. Telle action, tel mot de Vautrin, de Bixiou, de Grandet, de Hulot, de Mme Marneffe, exige et rappelle tous les traits de leur naturel et toutes les circonstances de leur vie ; vous y apercevez, en un éclair, les vérités les plus inattendues et les plus vastes, la psychologie des tempéram ents, d es sexes, des passions, l'homme entier et l'humanité. avec l'homme; ce sont des raccourcis d'abtmes. J'en citerai plus tard de longues suites; en voici deux seulement; il s'agit de ce philosophe de bagne, sorte d'Iago, moins méchant et plus dangereux que l'autre, qui a érigé la perversité en principe et la prêche avec toute la verve du génie et de la corruption. Il fait à Rastignac le budget d'un intrigant du grand monde : « Votre blanchissage vous coûtera mille francs; Vamowr et Vèglise veulent de belles nappes sur leurs autels. » — Un peu après, l'ayant presque embauché dans un assassi-

nat, il va lui prendre la main. « Rastignac retira vivement la sienne et tomba sur une chaise en pâlissant. 11 croyait voir une mare de sang devant lui. — Ahl nous avons encore quelques petits langes tachés de vertu, dit Vautrin à voix basse. Papa d'Oliban a trois millions, je sais sa fortune. La dot vous rendra blanc comme une robe de mariée et à vos propres yeux. » Je ne crois pas que le cynisme et la misanthropie aient jamais inventé des mots plus poignants. — En voici un autre : Balthazar Claës, riche Flamand, devient chimiste, presque alchimiste, athée; sa femme un jour pénètre dans son laboratoire, au milieu d'une expérience dangereuse; il se jette sur elle, l'enlève comme une plume, atteint l'escalier parmi les éclats de verre brisé, et s'assied sur une marche, anéanti, c Ma chère , dit-il , je t'avais défendu de venir ici; les saints font préservée de la mort. » Dans cette prostration vous voyez que l'homme fait a disparu; les superstitions .enfantines seules ont subsisté; il parle comme s'il avait douze ans. Il y a en effet plusieurs exemples de commotions cérébrables qui, supprimant la connaissance des langues apprises, ne laissaient dans le souvenir que la langue nationale; les idées superposées s'écroulent; il ne reste que les vieux fondements. Apparemment Balzac ici ne songeait guère à ce détail de pathologie; mais l'inspiration est une divination.

Vous avez vu parfois une lourde chenille aux pat-' tes multipliées, aux dents infatigables, s'endormir et se transformer dans l'épais réseau qu'elle s'est tissé ; il en sort péniblement un papillon pesant ,, empêtré et nourri par les débris de sa chrysalide, et que ses ailes magnifiques et énormes emportent au plus haut de l'air. Tel est Balzac, soutenu et alourdi par la vigueur grossière de son tempérament, par l'entassement de sa science, erdontïe génie ne se dégage qu'à force de patience , après mille retards, avec des imperfections visibles, par l'accumulation et le triomphe de la volonté. /

S ni.

Style de Balzac.

Lorqu'on présente Balzac à un homme de goût qui sait bien le français et qui a été nourri dans les classiques, on assiste à la petite comédie que voici :

Notre homme manie avec un peu de crainte ces seize gros volumes. Voilà bien des choses à lire, et nouvelles ; les modernes écrivent trop. La Bruyère se plaignait déjà qu'on eût tout dit; qu'est-ce que ce nouveau venu a pu trouver pour en dire si long?

Ii se hasarde pourtant, avec précaution, et feuillette par essai, au hasard, quelques pages; il tombe sur ce mot : « La matérialité la plus exquise est empreinte dans toutes les habitudes flamandes. » Il ouvre de grands yeux, n'ayant jamais vu les empreintes de cet être rébarbatif, la matérialité. Il réfléchit un peu et se traduit tout bas la chose ; cela signifie sans doute : « Les Flamands sont raffinés dans leurs habitudes de bien-être. »

Un peu effarouché, il ouvre un autre volume et lit : « Il est impossible d'échapper au dilemme ma-

tériel et social qui résulte de ce bilan de la vertu publique en fait de mariage. » Gela est rude. Peutêtre M. de Balzac eût mieux fait de dire simplement : « Les femmes mariées ne sont pas toutes honnêtes, c'est un mal, mais c'est un bien; sans cela les hommes s'adresseraient trop bas. »

Pour se délasser (ces traductions sont pénibles), il demande une petite peinture simple; on lui indique le curé de Tours; il y a là une vieille fille tracassière et dévote : probablement M. de Balzac en parlera gaiement. Il rencontre ce début : « Nulle créature du genre féminin n'était plus capable que Mlle Sophie Gamard de formuler la nature élégiaque de la vieille fille. » Créature, genre féminin, nature èlégiaque, suis-je au muséum d'anthropologie? / Il tourne la page, ses yeux s'arrêtent sdr cette jolie phrase : « Telle était la substance des plaintes jetées en avant par les tuyaux capillaires du grand conciliabule femelle. » Effectivement c'est un cours de botanique; dans quel guêpier me suis-je fourré? t. — Il saute vingt feuillets et lit trois fois avec un étonnement croissant la dernière p^ge : « L'égoïsme apparent des hommes qui portent une science, une nation ou des lois dans leur sein, n'est-il pas la plus noble des passions et en quelque sorte la maternité . des masses? Pour enfanter des peuples neufs ou pour produire des idées nouvelles, ne doivent-ils pas unir dans leurs puissantes têtes les mamelles

de la femme à la force de Dieu?» —Jamais il n'a vu d'homme ayant des mamelles dans la tête. Il frappe la sienne ; ses bras tombent, et il regarde en souriant le malheureux ami qui trouve cela beau.

Il prend haleine, et au bout d'une demi-heure se remet à la tâche. Il rencontre des « convictions immarcessibles », « les douleurs lancinantes^ d'un cancer » qui ronge l'âme, « un télégraphe labial. » 11 trouve que le commis voyageur est un « pyrophore humain, un prêtre incrédule qui n'en parle que mieux de ses mystères et de ses dogmes. » Il apprend, entre la vente de deux chapeaux «qu'une nation qui a deux Chambres, qu'une femme qui prête ses deux oreilles sont également perdues, qu'Eve et son serpent forment le mythe éternel d'un fait quotidien qui a commencé, qui finira peutêtre avec le monde. » Il juge que l'histoire d'un commis voyageur donne lieu à bien de belles morales; il pose en principe que M. de Balzac est un encyclopédiste pédant ; s'il tolère ses grands mots, son argot scientifique, son fatras philosophique, c'est comme on supporte la pluie en novembre. Il lui reste deux choses à supporter.

Il ouvre Eugénie Grandet. Tout le monde lui a dit que c'est un chef-d'œuvre dans le genre simple ; certainement la première phrase sera simple ; un début l'est toujours ; voyons celui-ci : «.Il se trouve dans certaines provinces des maisons dont la vue

inspire une mélancolie égale à celle des cloîtres les plus sombres, les landes les plus ternes et les ruines les plus tristes. Peut-être y a-t-il en effet dans ces maisons et le silence du cloître, et l'aridité des landes et les ossements des ruines. » Quel «début ! M. de Balzac fait la grosse voix et annonce sa pièce avec la solennité empesée et formidable d'un montreur de marionnettes.

Le pauvre lecteur prend patience; il entame d'un air résigné un autre roman presque aussi célèbre, le Lys dans la vallée, un des favoris de l'auteur : « A quel talent nourri de larmes devrons-nous un jour la plus émouvante élégie, la peinture des tourments subis en silence par les âmes dont les racines tendres encore ne rencontrent que de durs cailloux sur le sol domestique, dont les premières frondaisons sont déchirées par des mains haineuses, dont les fleurs sont atteintes par la gelée au moment qu'elles s'ouvrent! » Tant de figures dès la première ligne ! Ces métaphores se sont levées de bien grand matin! M. de Balzac ressemble à un peintre quil avant de peindre verserait un pot de rouge sur son/ tableau. Le mal de tête commence; le lecteur juge que ce style est plaqué, qu'il indique un écrivain laborieux et malheureux, coloriste en dépit de luimême et par ordre. En effet, regardez plutôt ces passages pris entre vingt autres semblables. « Toutes les fabriques ^e produits intellectuels ont dé-

couvert un piment, un gingembre spécial, leur réjouissance. De là les primes, les dividendes anticipés; de là ce rapt des idées que, semblables aux marchands d'esclaves en Asie, les entrepreneurs d'esprit public arrachent au cerveau paternel à peine écloses, et déshabillent, et traînent aux pieds de leur sultan hébété, leur Shahabaham, ce terrible public qui, s'il ne s'amuse pas, leur tranche la tête en leur retranchant leur picotin d'or. » M. de Balzac veut être poète; il le veut tant, qu'il le veut trop, il aboutit aux énigmes : « .Caroline est une seconde édition de Nabuchodonosor; car un jour, de même que la chrysalide royale, elle passera du velu de la bête à la férocité de la pourpre impériale. » Cela signifie qu'une femme bête peut devenir méchante. Les filles de Gorgibus parlaient ainsi. ,

Encore un effort; qu'il en coûte d'aborder les grands écrivains modernes! Jadis on entrait de plain-pied dans un beau livre; aujourd'hui les abstractions et les métaphores obstruent la porte , aussi jolies et aussi commodes qu'une broussaille de houx. Voici le commencement du Ménage de garçon. « En 1790, la bourgeoisie d'Issoudun jouissait d'un médecin nommé Rouget, qui passait pour un homme profondément malicieux. » Jouissait? les portiers seuls disent encore • « Vous jouissez d'une mauvaise santé. » Je ne suis pas un portier, je

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n'aime pas qu'on me parle de ce style. — Notre lecteur continue par grâce, et trouve, en feuilletant çà et là, des phrases comme celle-ci (il s'agit d'un vieux colonel qui, dans un mouvement généreux, casse sa pipe) : « Les anges eussent peut-être ramassé les morceaux de la pipe.» — Ou bien : « Elle laissa échapper ce sourire des femmes résignées qui fendrait le granit. » Les mots sublime, délicieux, éblouissant y surhumain, reviennent à chaque page. — Décidément M. de Balzac a de mauvaises manières ; il est grossier et charlatan'f il a le gros rire et la voix criarde des gens du peuple^Son style choque ou étourdit; afin d'être fort, il le force; pour s'échauffer, il se chauffe ; cela est malsain et je m'arrête là. Là-dessus il vous rend les seize volumes et dit : « Quand je lis quelqu'un, c'est comme si j'admettais chez moi un homme bien élevé et sachant causer. M. de Balzac parle comme un dictionnaire des arts et métiers, comme un manuel de philosophie allemande et comme une encyclopédie des sciences naturelles. Si par hasard il oublie ces jargons, il reste de lui un ouvrier gouailleur qui polissonne et crie à la barrière. Si l'artiste enfin se dégage, je vois un homme sanguin, violent, malade, hors de qui les idées font péniblement explosion en style chargé,- tourmenté, excessif. Pas un de ces gens ne sait causer, et je n'en admets pas un dans mon salon. »

Ce jugement, tout français et classique, dérive des habitudes de vie et d'esprit du dix-septième siècle; il suppose deux choses, Tune qu'on parle à des hommes du monde, l'autre que ces hommes forment leurs idées par analyse.

En effet, regardez tour à tour les habitudes d'analyse et de salon. Dans un salon, le premier devoir est de ne point déplaire; le second, de plaire. Vous devez éviter aux gens , surtout aux femmes, tout langage spécial, ils ne l'entendraient pas ; les termes de chijnie, de zoologie ou de banque feraient là le même effet que des cornues, des squelettes ou des registres étalés auprès desjardinieres et sur les divans ; l'amour-propre souffrirait de ne point les comprendre; le bon goût serait choqué de ces disparates; la délicatesse répugnerait à ces souvenirs de travail et d'argent. Vous devez encore éviter tout jargon métaphysique; vous auriez l'air de professer; une soirée n'est pas une école; d'ailleurs on s'y amuse, et jamais la métaphysique n'a diverti. Vous devez surtout éviter les .mauvais gestes et les cris trop forts. Les gens ici sont riches, tout au moins oisifs, lettrés; ils forment une sorte d'aris-

tocratie; et l'aristocratie par orgueil, par pruderie, par finesse de goût, rejette avec horreur tout ce qui sent le cabaret. Vous devez enfin être poli; et tout homme poli évite les airs de grand homme, le ton prétentieux, les attitudes extraordinaires, impérieuses, qui recherchent l'attention et qui commandent les respects.

D'autre part, quand les hommes forment leurs idées par analyse, ils ne pensent que pas à pas; un saut brusque les déroute ; ils exigent et mettent des transitions partout 1 . Ils ne veulent point que de la banque on les jette tout d'un coup dans l'astronomie, ni que d'un palais on tombe à l'instant dans une échoppe. Ils demandent que la seconde idée suive naturellement la première, que la page se développe en pensées de la même espèce et du même ordre, que pour arriver aux vérités trèsgénérales l'auteur dresse l'échelle de toutes les vérités subordonnées et secondaires, qu'il expose d'abord des choses familières et des événements quotidiens, et que par degrés, insensiblement, il emmène le lecteur jusqu'aux réflexions élevées et inattendues. Ils lui prescrivent de comparer les choses nobles aux choses nobles et les objets vils aux objets vils, de trouver en des sujets religieux

1. Voyez, par exemple, les transitions de Boileau dans la 5atirc des femmes. Il en souffrait, mais s'y croyait astreint.

des figures pieuses, et des images joviales en des sujets gais. Ils choisissent les mots d'après leur racine et leur usage, n'emploient que les plus simples, imitent partout le style latin et antique, poursuivent sans cesse l'exactitude et la clarté. Ils ont horreur .des comparaisons extraordinaires, des expressions violentes, des accouplements de mots disparates, des paradoxes de style, des bizarreries, des raffinements, des coups d'imagination. Ils veulent qu'on leur parle une sorte d'algèbre élégante, et que l'esprit, coulant d'une idée dans Fidée voisine, avance incessamment, uniformément, de lui-même, sans déviation, sans effort et sans heurt. Certes Balzac doit déplaire aux personnes qui ont cet esprit et qui mènent cette vie. Mais on peut répondre que tous les hommes ne mènent pas cette vie et n'ont pas cet esprit. Changez les habitudes de conduite et de pensée : à l'instant toutes les règles de style se trouvent changées. Au lieu d'un salon, mettez un club d'affaires politiques; l'âpre ironie, la polémique acharnée, les passions concentrées et haineuses, la solidité et la vulgarité de l'esprit pratique remplaceront l'élégance et la finesse. Pareillement au lieu de causeurs qui analysent, mettez des peintres qui imaginent : les images prodiguées, les bonds d'esprit brusques et énormes, les figures triviales, décousues, éclatantes, . remplaceront les développements mesurés et régu-

liers. Bien plus, si vous portez dans le club le langage du salon, vous paraîtrez raffiné et fade; on vous appellera freluquet et danseur. Si vous parlez aux peintres en style d'analyste, vous paraîtrez ennuyeux et terne : on vous appellera académicien et -bavard/HLe bon style est l'art de se faire écouter et de se faire entendre; cet art varie quand l'auditoire t varie/il déplaît à celui-ci parce qu'il plaît à celui-là; ce flui est obscurité et ennui pour l'un devient clarté et attrait pour l'autre. Aucun n'a le droit d'imposer à autrui son plaisir et sa nature ; aucun n'a le devoir d'emprunter à autrui sa nature et son plaisir. Il y a donc un nombre infini de bons styles; il y en aautant que de siècles, de nations et de grands esprits. Tous diffèrent. Si vous écriviez aujourd'hui à la façon d'Hérodote et d'Homère, on vous traiterait d'enfant ; si vous parliez aujourd'hui à la façon d'Isaïe ou de Job, on vous fuirait comme un fou. 11 y a entre les siècles et les esprits des barrières aussi fortes qu'entre les espèces et les instincts. La diversité de nature fonde chez les uns la diversité des instincts comme chez les autres la diversité des littératures; l'histoire sociale n'est que le prolongement de l'histoire naturelle; et la prétention de juger tous les styles par une seule règle est aussi énorme que le dessein de réduire tous les esprits à un seul moule et de reconstruire tous les siècles sur un seul plaiv.

Considérez donc l'auditoire de Balzac et sa structure d'esprit. Vous lui imposiez des habitudes de salon; est-ce qu'il y a aujourd'hui des salons? Je vois bien encore une grande salle avec des fleurs , un piano, des bougies; mais c'est là tout. Les hommes après le dîner vont au fumoir; s'ils restent, vous les trouve^ entassés dans un coin, ou par petits groupes. Ils parlent de politique, de chemins de fer, un peu de littérature , beaucoup d'affaires ; ils sont venus pour « se mettre au courant, pour entretenir leurs relations. » De temps en temps l'un d'eux se détache, va saluer les dames qui font cercle, seules autour du feu ; l'abolition de la galanterie et de la cour les a mises là; elles ne causent plus que de robes et de musique. Au bal, combien d'hommes dansent après vingt-cinq ans? Et en vérité ils ont raison. Il faut les jolies joues du chevalier de Grammont, son habit rose ou vert pomme, ses dorures, ses rubans, ses dentelles pour un tel office; leur funèbre habit noir, leur air soucieux, leur sourire obligé y répugnent; en somme, ils ne sont bien qu'entre eux; leur vrai salon c'est un cercle ; las d'affaires, de chiffres, de science et de travail , ils y vont lire les journaux. Presque tous hommes spéciaux, ils se sont frottés aux hommes spéciaux de toute espèce, et les jargons des métiers ou des sciences ne les offensent plus. Toutes les philosophies et toutes les littératures ont coulé sur

eux , distillées par les gazettes, la conversation et les mille machines de vulgarisation qui alimentent la vie parisienne. Paris est à la fois un réservoir et un alambic où s'engorgent et se raffinent toutes les idées de l'univers. Ainsi dégoûtés et nourris, ils peuvent trouver du plaisir dans tout ordre de pensées, et ils ne souffrent de pensée que sous une forme frappante. Ils veulent être distraits, émus ; ils ont besoin de nouveauté, de singularité et de surprise. Il leur reste, je le sais, un fond de modération, de politesse et d'élégance ;^Balzac , je l'accorde, par sa bizarrerie, sa pédanterie, son •obscurité et son exagération, dépasse souvent ce que leur goût demande/ Il n'importe, c'est là un auditoire original, complet, distinct des autres, ayant les droits des autres; s'il a ses défauts, il a ses mérites; s'il est moins poli et moins aimable que l'ancien , il est plus savant, il a l'esprit plus ouvert, il est plus expert en littérature. Vous voyez bien que Balzac a le droit d'être encyclopédiste, philosophe, violent et étrange , que ses habitudes de style conviennent à nos habitudes de vie, et que / /'écrivain est autorisé par le public./ v

Regardons maintenant l'écrivain ; vous lui imposez vos habitudes d'analyse : il en a d'autres, puisqu'il est artiste ; et les siennes valent les vôtres, puisque comme vous il se fait entendre de ses pareils. Votre esprit ressemble à la table d'un

bon livre de zoologie ou de physique ; les idées s'y ordonnent d'elles-mêmes en séries continues, progressives. Elles naissent divisées et classées : leur départ se fait naturellement et d'abord. Elles trouvent des cases préparées d'avance, et chaque famille entre dans la sienne sans perdre un seul de ses membres, sans recevoir un seul membre étranger. Ce n'est pas ainsi que l'artiste crée. Toutes ses facultés s'émeuvent à la fois ; chez lui, le phi* losophe, l'encyclopédiste, .le médecin, l'observateur se lèvent ensemble. Et il le faut bien, puisque les matériaux fournis par toutes ces facultés concourent ensemble à fournir les actions et les parolesdu personnage qu'il fait agir et parler. Si elles s'y employaient tour à tour et isolées, elles ne produiraient que des créatures mutilées et des êtres abstraits. Chez lui les idées s'amassent et se cristallisent par blocs, dans tous les coins du creuset, selon tous les hasards et les inégalités de l'inspiration, sans cadres symétriques et faits d'avance, pêlemêle, ici un mot éblouissant qui peint en raccourci un caractère, près de lui une maxime générale, au même endroit une pointe de raillerie, tout le chaos bouillonnant des images, des réflexions et des sentiments. Vos mots sont des notations, ayant chacun sa valeur exacte, fixée par la racine et ses alliances ; les siens sont des symboles dont la rêverie capricieuse invente le sens et l'emploi. Il a été. sept, ans,

dit-il, & comprendre ce qu'est la langue française. La vérité est qu'il Ta étudiée profondément 1 , mais à sa façon, comme d'autres qu'on accuse aussi d'être des barbares. Pour eux, chaque mot est, non un chiffre, mais un éveil d'images ; ils le pèsent, le retournent, le scandent : pendant ce temps, un nuage d'émotions et de figures fugitives traverse leur cerveau ; mille nuances de sentiments, mille souvenirs confus, mille aperçus brouillés, un bout de mélodie, un fragment de paysage, se sont entre-croisés dans leur tête; le mot, est pour eux l'appel soudain de ce monde vague d'apparitions évanouies. Quelle distance entre ce sens et celui des grammairiens! Mais c'est un sens; vous ne devez pas le nier parce qu'il vous échappe. Il y a là une espèce d'architecture, nouvelle, il est vrai, mais aussi vaste que l'ancienne, qui ne doit ni imposer ses règles à l'autre, ni subir les règles de l'autre, et qui, comme sa rivale, a ses beautés.

D'abord la grandeur, la richesse et la nouveauté. Ce style est un chaos gigantesque ; tout y est : les arts, les seiences, les métiers, l'histoire entière, les philosophes, les religions, il n'est rien qui n'y ait fourni des mots. On parcourt, en dix lignes, les quatre coins de la pensée et du monde. Il y a ici

1. Voyez pour preuve le style admirable et original des Contes drolatique, tout semblable aux carnations de Jordaëns.

une idée swedenborgienne, à côté une métaphore de boucher ou de chimiste, deux lignes après un bout de tirade philosophique, puis une gaudriole, une nuance d'attendrissement, une demi-vision de peintre, une période musicale. C'est un carnaval extraordinaire de métaphysiciens grimauds, de silène* paillards, de savants blêmes, d'artistes dégingandés, d'ouvriers en sarrau, chamarrés et caparaçonnés de toutes les magnificences et de toutes les friperies, coudoyant les costumes et les défroques de tous les siècles, ici un haillon, là-bas une robe d'or, la pourpre cousue aux loques, les diamants brodant les guenilles, toute cette foule tourbillonnant et suant dans la poussière et dans la lumière, sous les flamboiements du gaz dont l'âpre éclat ruisselle et éblouit. Vous êtes choqué d'abord; puis l'habitude vient, bientôt la sympathie et le plaisir. Vous êtes remué par cette irruption de figures étranges, par cette largeur des perspectives, par cette immense et soudaine ouverture de tous les horizons. Bientôt ces bizarreries vous piquent ; vous vous complaisez dans une métaphore inattendue ; votre esprit aperçoit entre des objets infiniment distants un lien inconnu. Les mille filets par lesquels toutes les choses se rejoignent et se tiennent d'un bout de l'univers à l'autre entrelacent sous vos yeux leur réseau inextricable. La chimie explique l'amour; la cuisine touche à la politique ;

la musique ou l'épicerie sont parentes de la philosophie. Vous voyez plus de choses et plus d'attaches entre les choses; au lieu d'un jardin commode et bien planté, c'est le fouillis obscur et énorme d'une grande forêt.

Avec l'esprit, bientôt le cœur s'émeut; sous le fourmillement tumultueux de ces idées regorgeantes, on sent une chaleur qui croit. Ces expressions violentes, ces images ramassées dans l'hôpital et dans le bagne, ces accouplements d'expressions inouïes, cette ardeur du style étouffé d'idées qu'il ne peut contenir annoncent un degré de souffrance, d'effort et de génie qu'on ne trouve point ailleurs. Il lutte contre la lourdeur de sa nature et l'encombrement de sa science; sa fournaise intérieure s'embrase plus ardente sous la masse qui l'écrase et qu'elle finit par soulever. On prend part à ce labeur et à cette victoire; on souffre de cet acharnement de l'inspiration obstruée, de ces exploits de la volonté fiévreuse ; mais on est pénétré de cette passion qui grandit et de cette puissance qui triomphe. L'impression est maladive, mais si forte qu'on ne l'oublie plus. Ainsi troublé et emporté, on ne s'étonne plus de cette profusion d'images; elles percent la masse bouillonnante comme ces flammes de pourpre et de rose qui voltigent au-dessus d'un creuset. 11 a des yeux de peintre; involontairement et volontairement il voit les couleurs et les

formes; il en a besoin ; les abstractions aboutissent chez lui aux tableaux ; au détour d'un raisonnement, il tombe dans un paysage. Je copie la description d'une journée et d'un bouquet; voici ce que l'imagination et la passion ont fait de la botanique: « Avez -vous senti dans les prairies, au mois de mai, ce parfum qui communique à tous les êtres l'ivresse de la fécondation, qui fait qu'en bateau vous trempez vos mains d$ns Tonde, que vous livrez au vent votre chevelure, que vos pensées reverdissent comme les touffes forestières ï Une petite herbe, la flouve odorante, est le principe de cette harmonie voilée. Aussi personne ne peut-il la garder impunément auprès de soi. Mettez dans un bouquet ses lames luisantes et rayées comme une robe à filets blancs et verts d'inépuisables exhalaisons remueront au fond de votre cœur les roses en bouton que la pudeur y écrase.... Au fond du col évasé de la porcelaine, supposez une forte marge uniquement composée de touffes blanches particulières au tédum des vignes en Touraine : vague image des formes souhaitées, roulées comme celles d'une esclave soumise. De cette assise sortent des spirales de liserons à cloches blanches, les brindilles de la burgrane rose, mêlées de quelques fougères, de quelques jeunes pousses de chêne aux feuilles magnifiquement colorées et lustrées; toutes s'avancent prosternées, humbles comme des saules

pleureurs, timides et suppliantes comme des prières. Au-dessus, voyez les fibrilles déliées, fleuries, sans cesse agitées, de l'amourette purpurine, qui verse à flots ses anthères presque jaunes; les pyramides neigeuses du paturia des champs et des eaux; la verte chevelure des cromes stériles; les panaches effilés de ces agrostis nommés les épis du vent : violâtres espérances dont se couronnent les premiers rêves, et qui se détachent sur le fond gris de lin où la lumière rayonne autour de ces herbes en fleur. Mais déjà plus haut quelques roses du Bengale clair-semées parmi les folies dentelles du glaucus, les plumes de la lioaigrette, les marabouts de la reine-des-prés, les ombellules du cerfeuil sauvage, les blonds cheveux de la clématite en fruits, les mignons sautoirs de la croisette au blanc de lait, les corymbes des millç-feuilles, les tiges diffuses de la fumeterre aux fleurs roses et noires, les vrilles de la vigne, les brins tortueux des chèvrefeuilles ; enfin tout ce que ces naïves créatures ont de plus échevelé, de plus déchiré; des flammes et de triples dards* des feuilles lancéolées, déchiquetées, des tiges tourmentées comme de vagues désirs entortillés au fond de l'âme. Du sein de ce prolixe torrent d'amour qui déborde, s'élance un magnifique double pavot rouge accompagné de ses glands prêts à s'ouvrir, déployant les flammèches de son incendie au-dessus des jasmins étoiles et

dominant la pluie incessante du pollen, beau nuage qui papillote dans l'air en reflétant le jour dans ses mille parcelles luisantes. Quelle femme enivrée par la senteur d'aphrodise cachée dans la flouve ne comprendra ce luxe d'idées soumises, cette blanche tendresse troublée par des mouvements indomptés, et ce rouge désir de l'amour qui demande un bonheur refusé dans ces luttes cent fois recommencées de la passion contenue, infatigable, éternelle? Tout ce qu'on offre à Dieu n'était-il pas offert à l'amour dans ce poëme de fleurs lumineuses qui bourdonnait incessamment ses mélodies au cœur en y caressant des voluptés cachées, des espérances inavouées, des illusions qui s'enflamment et s'éteignent comme les fils de lajVierge dans une nuit chaude ? » [ J< u *'* . - y

La poésie orientale n'a rien de plus éblouissant ni de plus magnifique; c'est un luxe et un enivrement; on nage dans un ciel de parfums et de lumière, et toutes les voluptés des jours d'été'entrent dans les sens et dans le cœur, tressaillantes et bourdonnantes comme un essaim tumultueux de papillons diaprés.

Évidemment cet homme, quoi qu'on ait dit et quoi qu'il ait fait, savait sa langue ; même il la savait aussi bien que personne ; seulement il l'employait à sa façon.

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