Tat, eu allemand das, eu grec to
des prêtres. Parmi les dieux anciens était aussi le Feu allumé par les brahmanes, qui s'était accrédité avec eux, mais qui, tout auguste qu'il était, restait trop palpable pour devenir l'être universel et pur. Insensiblement un de ses noms, Brâhmanaspati, c'est-à-dire le seigneur de la prière, devient un dieu distinct et plus abstrait, chaque jour plus important et plus absorbant ; de celui-ci se détache un autre Brahma, la prière ^ plus abstrait encore et qui devient l'être primordial sans forme, d'où tout découle et qui contient tout. — Voilà la Prière qui s'est confondue avec le principe des mondes, avec le Dieu suprême ; c'est que le sacrifice, la parole sacrée, la prière, pour ces cerveaux exaltés, ne sont pas une simple sollicitation, mais une force contraignante et souveraine. Dès l'origine, ils ont cru que par elle ils imposent aux dieux l'obéissance ; leur conception est si intense, qu'elle leur a paru irrésistible : c'est pour cela qu'ils ont divinisé le mortier, les bâtons et tous les moments du sacrifice ; et les voilà qui, par degrés, arrivent à mettre dans la pensée tendue la force à laquelle est soumis tout l'univers. « Je suis la reine », dit la Parole dans un des hymnes du Rig, n et la première « parmi ceux qui doivent être honorés. Je porte Mitra, (( Indra, Agni, les deux Açvins et le reste. Je suispré- « sente par les dieux en toutes choses et je pénètre toutes « choses. Je suis le principe de tous les êtres, et je « souffle partout comme lèvent. » Quels sont les maîtres de cette parole et de cette prière ? Les brahmanes. Les brahmanes sont donc des dieux sur la terre. Brahma lui-
même déclare dans un Pourâna « qu'il mange par leur « bouche, qu'il ne sait aucun être qui leur soit égal, (( qu'ils sont des dieux ». Les voilà au sommet des choses, et Ton comprend que, parmi de pareilles croyances, leur empire se soit fondé pour toujours.
Considérons maintenant le système entier, conceptions et institutions, et voyons ce que, sous son effort, devient la vie. — L'âme des choses, l'être indéterminé, Brahma, se développe, et son développement est le monde. Ce développement n'est point séparé de lui; c'est lui-même qui coule, s'épand et sort de lui-même, comme le ruisseau de la source, comme l'arbre de la iemence, comme la toile de l'araignée. Mais ce monde, qui est son être, n'est que son être amoindri et altéré. A mesure que la substance primordiale s'éloigne d'ellemême, elle empire, et les divers degrés de son émanation continue ne sont que les divers degrés de sa dégradation croissante : au premier rang le monde des dieux et de la lumière, au second celui des hommes et de la passion, au troisième celui des bêtes, des plantes, de l'obscurité et de la matière. Ces manifestations successives de Brahma ne sont que Brahma brisé, troublé, tombé, chaque fois tombé plus bas. Le monde est une pourriture, la vie un mal, la terre un gouffre de misères. Il n'y a de perfection et de bonheur que dans l'existence immobile et vide, et le souverain bien pour tout être est de s'enfoncer de nouveau dans l'immobile Brahma d'où il est sorti. Un pareil dogme indique et maintient le désespoir incurable, le dégoût universel de
la vie el l'écrasement complet de toute la personne humaine. Tel était l'état de notre Europe lorsqu'un dogme semblable se montra chez les alexandrins, chez les gnostiques et dans toutes les sectes mystiques qu'engendra roppression romaine. — Ici, pour comble de misères, il s'aggrave encore d'une doctrine pire. Non seulement la vie est un mal, mais c'est un mal où l'on retombe après la mort. Les âmes émigrent de corps en corps, dans les corps de toute espèce, pierres, plantes, animaux, dieux, hommes, sans trêve ni repos, pendant des millions de siècles, en haut, en bas de l'échelle, précipitées, selon le degré de leurs fautes, dans les conditions les plus lamentables et les plus viles, quelquefois dans les vingt-huit enfers, où elles épuiseront les supplices calculés, raffinés et prolongés par des imaginations de condamnés et de bourreaux. — Le mal, situé et enfoncé au centre et au cœur des choses; le mal, multiplié et étendu à l'infini dans tout Vau-delà qui entoure la vie humaine; le mal, agrandi hors de toute limite par les inventions atroces d'une imagination gigantesque et délirante, voilà l'idée maîtresse qui, dans la vie spéculative, les accable, et, dans la vie pratique, ils trouvent des maux presque aussi grands.
Car le despotisme y est partout. De toutes parts l'action est barrée et la volonté brisée. Dans l'énervement général, les royautés militaires se sont changées en tyrannies arbitraires, et les supplices, les exactions, les dévastations, toutes les misères des gouvernements orientaux ont commencé. Les barrières des castes sont
infranchissables, et chacun est lié à son état comme par une chaîne de fer. Bien plus, tous les moments et toutes les parties de la vie sont réglés, et il n'y a plus dans l'homme un seul mouvement qui soit libre. La t\Tannie ecclésiastique, bien plus étroite que la tyrannie laïque, n'a rien laissé chez lui qu'elle n'ait lié et garrotté. La Diultitude des prescriptions est infinie. Toutes sont saintes, et la griffe intérieure du scrupule est là pour les imprimer dans la conscience terrifiée. 11 y en a pour tous les détails du culte et des cérémonies, pour les diverses sortes d'invocations, de prières, d'offrandes, de Hbations, d'ablutions, de vœux, de fumigations. Il v en a pour les habits, les parures, les mœurs, l'étiquette de chaque caste. 11 y en a pour le boire, pour le manger, pour la manière d'aller, de venir, de se coucher, de dormir, de s'habiller, de se déshabiller, de se baigner, de se parfumer, d'accoucher, d'uriner, et le reste des fonctions corporelles. Figurez-vous les innombrables pratiques qui occupaient la journée d'un moine dans le couvent du Moyen Age. C'était un péché d'avoir marché trop vite ou d'avoir levé les yeux à l'église ; la contrainte est pareille ici, seulement elle est centuplée; aucun rigorisme, non pas même celui des pharisiens, ne l'égale. Nulle mémoire ne peut retenir la variété infinie des prescriptions, et la moindre omission est un péché. Nulle attention ne peut éviter les incalculables occasions de souillures, et la moindre souillure est un péché. Le fidèle est souillé, non seulement par l'attouchement d'un cadavre , d'un
tchândâla, mais encore par l'approche d'un lieu où l'on a mis les restes d'un homme ou d'une bête, des os, des cheveux, des ongles, des ordures, par l'emploi dun vase non purifié, par l'haleine d'un homme qui a bu de l'eau-de-vie ou qui a mangé de l'ail. A chaque faute correspond une expiation, purifications par l'eau et la bouse de vache, récitations de prières, pénitences quelquefois plus terribles que les macérations de nos moines. Celui qui involontairement a tué une vache doit se revêtir de sa peau et se tenir trois mois ainsi accoutré, jour et nuit, dans son dernier pâturage. Celui qui a bu volontairement de l'arak doit avaler une liqueur bouillante jusqu'à ce que ses entrailles soient brûlées et qu'il meure. Par ce seul trait, jugez des terreurs religieuses. Songez encore qu'il y a vingt-huit enfers effroyables ; que tout péché, toute omission d'une pratique, toute imperfection dans une pénitence, tout oubli dans une expiation peut y plonger ; qu'on n'en sort que pour errer misérablement à l'infini de corps en corps, pour être un ver, un serpent, un crapaud, un tchândâla; considérez les scrupules sans cesse renaissants, les angoisses de ces imaginations exaltées et fourmillantes, et vous comprendrez le désir de la délivrance finale qui, comme un cri passionné, continu, sort de ce puits de désolation.
Comment atteindre cette délivrance? Le besoin en est si fort, que les chefs de cette société y aspirent et que la loi même en indique le chemin. « Que le brahmane, (( dit Manou, lorsqu'il remarque que ses muscles de-
« viennent faibles et ses cheveux gris, et lorsqu'il a vu « un fils de son fils, se retire dans la solitude avec sa {( femme. » Qu'il s'exerce aux abstinences, aux mortifications, à la prière ; qu'il jeûne et veille, qu'il expose son corps nu au mauvais temps pendant la saison des pluies ; qu'il se tienne debout entre quatre feux, sous le soleil ardent, pendant la saison chaude ; qu'il supprime en lui .toute passion et tout désir. Cela fait, il quittera sa femme, renoncera à toute compagnie, ne mangera plus qu'une fois par jour, vivra d'aumônes, effacera de son esprit toute volonté et toute idée sensible, et, ainsi simplifié, épuré, détaché, il se trouvera affranchi du mal. En effet, ceci est un remède. A force de s'endurcir, l'homme devient insensible ; à force de se réduire, l'homme cesse de donner prise à la douleur. — A ce moment s'ouvre une nouvelle voie. La spéculation savante va commencer, et les écoles de métaphysiciens vont s'établir. La solitude a provoqué la contemplation; l'ascète est devenu philosophe, et les sectes de raisonneurs vont se heurter. Les uns, conformément au dogme, posent d'abord qu'il n'y a qu'un seul être, Brahma, l'être indéterminé et pur, sans qualité ni forme, dont les créations particulières ne sont que les métamorphoses et les dégradations; puis, développant le dogme, ils ajoutent que le monde est une illusion, qu'au fond rien n'existe en dehors de Brahma ; que la science consiste à reconnaître le néant des choses ; que le sage, au terme de sa méditation, cesse de croire à son existence distincte et n'aperçoit plus que l'être vide hors duquel
il n'y a rien. A côté de ces penseurs orthodoxes* paraissent les penseurs libres*, avec le même but, qui est la délivrance, et par le même moyen, qui est la découverte d'une illusion. Les premiers affranchissent rhomme de la nature, en lui déclarant que la nature n'existe pas ; les seconds affranchissent l'homme de la nature, en lui déclarant que l'âme est une monade sur laquelle la nature n'a pas de prise. Les premiers supprimaient le mal en niant les objets qui le causent ; les seconds suppriment le mal en niant le canal par lequel il arrive jusqu'à nous. Le vêdanta déli\Tait l'âme en l'engloutissant dans l'être uniforme; le sânkhya délivre l'âme en la retirant en elle-même. — Telles sont les méditations qui déjà, avant la venue de Bouddha, remplissaient les solitaires. Le voyageur qui aurait vu ces liommes tels que les montrent les poètes, debout sous un bananier, desséchés, immobiles, les yeux fixes, retenant leur souffle, aurait eu un singulier spectacle ^. La philosophie n'était point ici, comme en Grèce, un divertissement de l'espril, un déploiement de la raison curieuse et méthodique. Quoique féconde en distinctions, en analyses, en spéculations subtiles, elle avait pour but une œuvre ; elle-même était une œuvre, une transformation de l'homme par lui-même, un effort énorme par lequel, se concentrant sur un seul point, s'y maintenant