‹ Nouveaux essais sur la littérature canadienneChapitre 11 sur 11 · AU LARGE DE L*ÉCUEIL · texte numérisé non relu

AU LARGE DE L*ÉCUEIL

de Jules, lorsque, après son arrivée d'un long voyage, il retrouve dans sa chambre, en plus du portrait de la jeune fille de Greuze, tant de choses aimées. Autre paysage psychologique, et bien fait, que cette description de la bibliothèque et du bureau detravail du curé Lavoie. Paysage de nature et d'âme que la vision troublante et si poétique d'une barque qui file sur le fleuve, pendant que Jules et Marguerite, accoudés au bord de la Terrasse, échangent des propos discrets et tendres !

Qu'importe, maintenant, qu'il y ait dans ce roman des défauts, si les qualités qu'il révèle nous les font oublier, et nous promettent pour demain un livre meilleur ! Qu'importe qu'il y ait des erreurs de construction, qu'il y ait des actions trop brusques, et des paroles trop éloquentes, dans un roman où Tensemble est harmonieux, et produit sur le lecteur une saine et très agréable impression ! Qu'importe qu'il y ait des négligences de style, — oh ! cette fois, trop nombreuses, assurément — des impropriétés de termes, des images risquées, des emplois obscurs du pronom i/, commençant une phrase, et se rapportant à un complément, et parfois au complément d'un complément de la phrase précédente : qu'importent ces fautes de détail, si ce style offre le plus souvent de remarquables qualités d'ampleur, d'élégance et d'harmonie !

Et alors, qu'est-ce qu'il faut conclure ? Que M. Bernier n'a pas assez poli son œuvre, sans doute ; mais aussi qu'il a cédé à une heureuse inspiration quand il a entrepris d'écrire son premier roman, et qu'il a été bien servi par les ressources d'un fertile talent quand il l'a si remarquablement exécuté. Et

il faut conclure encore que M. Bernier, qui a tout ce qu'il faut pour exceller dans un genre où il réussit déjà, doit se livrer avec allégresse à sa tâche littéraire, exploiter largement la veine féconde qu'il vient de frapper, et nous faire d'autres romans canadiens. Et il faut conclure, enfin, que le public qui achète et lit des livres doit encourager et applaudir les jeunes qui ont l'ambition haute, très louable, très féconde, -et si nécessaire, de mettre au service des meilleures idées leur talent d'écrire.

Juillet 1912.

PAR M. Hector Bernier ^^^

Le titre est vague ; il est, à dessein, énigmatique ; il laisse même entendre autre chose que ce qu'il signifie. La flamme qui parle, dans ce livre, n'est pas celle qu'un vain peuple pense. Il y a beaucoup d'amour, sans doute, dans ce roman, de l'amour |très convenable, encore qu'un peu frivole parfois ; mais ce n'est pas cet amour qui est la flamme qui parle. Non ; la flamme éloquente et qui persuade, c'est la flamme du foyer rallumé par Jean Fontaine dans le logis misérable des Bernard ; c'est la flamme dont Lucile voit s'auréoler le front de son mari, et celle-là aussi qui chante dans leur petite cheminée ; c'est encore la flamme joyeuse dont l'éclair emplit le salon de Gaspard Fontaine, pendant que celui-ci 3st triste, se désole, se sent écrasé sous le poids de son îgoïsme. Et toutes ces flammes ne sont allumées :iu'au dernier chapitre du roman : et c'est pourquoi e titre de ce roman est inintelligible — c'est une ruse l'auteur — à celui qui ne l'a pas lu jusqu'à la deriiière ligne.

I Mais toutes ces flammes empruntent leurs voix nultiples à la pensée de l'auteur, elles disent toutes e que M. Hector Bernier a voulu nous raconter lans son livre.

(1) Ce que disait la Flamme. . ., par Hector Bernier, Québec,

M. Bernier reprend dans son deuxième roman la thèse qu'il avait déjà esquissée dans son premier. Chaque citoyen se doit à sa patrie, et plus particulièrement — dans le cas historique des Canadiens français — chaque citoyen se doit à sa race. Nul n'a le droit d'être égoïste. Et l'égoïsme familial est tout aussi condamnable que l'égoïsme individuel. Le millionnaire, plus que tout autre, doit songer à son devoir social. Et son devoir social ne consiste pas tout entier à établir richement ses enfants ; il exige aussi qu'il consacre une large partie de sa fortune à des œuvres qui profitent à la communauté, à sa race et à son pays.

Telle est l'idée maîtresse de Ce que disait la Flamme. Cette idée est développée tout le long du roman par un personnage qui s'en fait l'apôtre, le jeune docteur Jean Fontaine.

Jean Fontaine est fils d'un millionnaire, Gaspard Fontaine, qui s'est rapidement enrichi dans le commerce et l'industrie. Jean rêve de se consacrer à la science, et d'ajouter par ses études au patrimoine intellectuel des Canadiens. Son père — que les pressantes démonstrations de Jean ont enfin décidé — lui procurera le laboratoire dont il aura besoin. Mais voici que Jean s'éprend de Lucile Bertrand, fille d'un pauvre ouvrier qu'il a visité pendant une grave maladie. Il veut l'épouser. Gaspard Fontaine, qui est entêté de sa noblesse d'écus, juge que ce mariage serait une mésalliance. Il refuse son consentement. Jean, qui s'est promis à Lucile, quitte le foyer, renonce à l'héritage paternel et au

laboratoire, s'unit à la jeune fille qu'il aime, et qui est, d'ailleurs, très digne de son désintéressement. Jean se console de sa fortune perdue en faisant, de la charité auprès des pauvres, son nouveau devoir social.

Sa sœur Yvonne, qui est une tête légère, occupée surtout de briller et de paraître dans le monde, s'unit, malgré les conseils de Jean, à Lucien Desloges, un jeune galant, très riche et très propre à rien, qui ne songe qu'à s'amuser. Elle est bientôt malheureuse... Un soir, pendant que chez Gaspard Fontaine le foyer pétille sous le manteau de la grande cheminée, Yvonne confie à son père les chagrins de sa vie domestique. Gaspard Fontaine est lui-même profondément malheureux dans sa maison déserte, dans son palais construit près de la Grande Allée. Pendant que Ton cause, que les larmes ruissellent à travers les mots, et que la flamme joyeuse s'agite en capricieux mouvements, la rafale hurle au dehors. Il semble tout à coup à Gaspard Fontaine que ce sont les voix des guerriers des Plaines d' Abraham,les gémissements et les reproches des morts héroïques qui parviennent à ses oreilles. Eux, ils ont aimé, et ils se sont dévoués. Yvonne et son père écoutent la leçon impérieuse de Phistoire ; tous deux se laissent persuader. Yvonne se consacrera à des tâches généreuses ; Gaspard Fontaine s'efforcera, par l'utile emploi de sa fortune, d'être digne de son fils.

Et il y a assurément, dans ce dénouement un peu vague, beaucoup d'élévation de pensée, et beaucoup [d'invraisemblance. On n'est pas préparé à com- ^prendre qu'une âme aussi terne, aussi vulgaire que

celle de ce millionnaire, puisse être tout à coup attendrie, définitivement convertie par les voix mystérieuses et symboliques d'une tempête d'hiver.

Mais il faut louer d'abord M. Hector Bernier des hautes vertus sociales qu'il prêche en ses livres. Le roman, pour lui, n'est pas une œuvre de dilettantisme ; c'est une œuvre d'apostolat. Et le but de cet apostolat est éminemment pratique. L'égoïsme est un mal social ; l'égoïsme de la richesse est un mal très grave. Il importe, au moment où la spéculation gonfle si subitement les fortunes personnelles, de rappeler aux riches le rôle utile, et si bienfaisant qu'ils peuvent jouer dans la société. Il convient aussi de rappeler aux aristocrates de la finance, et aux professionnels de toutes qualités, leurs origines le plus souvent obscures, et de les inviter à ne dédaigner 1^ pas les classes plus humbles de la société, les pauvres ouvriers qui collaborent à leur fortune. M. Bernier a insisté beaucoup sur ce point. Ce n'est pas sans raison. Nous pensons pourtant qu'il a peut-être exagéré la distance qui dans notre société québécoise |i sépare les catégories de citoyens. Certes, il y a des i distances, et que l'on garde soigneusement dans les relations sociales ; mais y a-t-il au fond, dans l'esprit ou le cœur des riches et des dirigeants, le dédain, le mépris du pauvre et du petit que laissent entendre certaines pages du roman ? Je ne crois pas. La fierté, ou plutôt la vanité, réelle, de notre bourgeoisie est superficielle, d'ordinaire ; elle n'a pas de racines dans de profondes traditions familiales, la plupart

de nos bourgeois étant fils ou petits fils d'ouvriers ou d'habitants ; elle ne résiste pas à certains appels de l'atavisme, à certaines manifestations qui soudainement font se rapprocher les classes, et fraterniser les personnes.

Quoi qu'il en soit, notre race, selon le mot de Jean Fontaine, a besoin d'orgueil et d'amour. Il faut la hausser vers les cimes, et il faut mettre dans sa vie toute la mesure de bonté dont nos âmes sont capables. Notre race a besoin aussi du cœur de ses femmes. Et Jean a raison de vouloir arracher Yvonne à sa frivolité inutile. La jeune fille qui n'est qu'un ornement de boudoir, qui ne se préoccupe que de parfumer sa vie, mérite le sort du bibelot : un jour ou l'autre, on s'en lasse, et on s'en passe. Heureux est-il quand une main distraite ou cruelle ne le casse pas ! Combien d'Yvonnes ont été brisées, I combien ont pleuré pour avoir épousé le richissime, 'le très élégant et très insignifiant Lucien Desloges ! Nous reprocherons à la thèse de M. Hector Bernier de nous laisser trop dans les généralités insuffisantes. Jean Fontaine dit à son père : il faut faire des œuvres ! il faut travailler pour le relèvement et le progrès de la race ! Et il répète à sa sœur : il faut Litiliser sa fortune et sa vie pour le bien de la commuiduté sociale ! Mais quelles œuvres faut-il faire ? iîomment faut-il procurer le relèvement et le progrès le la race ? comment faut-il faire de l'action ? On le nous le dit pas assez. Et l'on n'est pas satisfait les phrases éloquentes dont s'emplit la bouche du eune docteur ; l'on voudrait voir mieux défini un »rogramme d'œuvres sociales ; ou plutôt, l'on vouit voir l'un ou l'autre des personnages du roman

se consacrer très précisément à une œuvre, illustrer par un exemple décisif la théorie un peu vague de Jean Fontaine. La fable du roman eût été pour cela sans doute modifiée. Peut-être en eût-elle été plus significative.

Comment est conduite cette fable ? Quelle est la valeur artistique du nouveau roman de M. Bernier ? Cette œuvre nouvelle marque-t-elle un progrès réel du talent de l'auteur ?

M. Bernier a voulu faire son livre avec le moins de matière possible, je veux dire avec le moins possible d'intrigues romanesques, et d'épisodes fantaisistes. Le plan du livre est d'une sobriété très louable. L'effort de l'auteur a surtout porté sur l'analyse des états d'âme de ses personnages. Ce roman est fortement dosé de psychologie. La psychologie en est l'élément essentiel, très largement répandu, parfois encombrant.

Il faut remarquer, cependant, et tout d'abord, que la pensée de M. Bernier s'est affermie, s'est fortifiée, s'est multipliée depuis son premier roman. A ce point de vue Ce que disait la Flamme montre un progrès véritable sur Au large de VÊcueil. Et nous ne saurions trop en féliciter l'auteur dont le talent mûrit et s'élargit. Seulement, M. Bernier a peutêtre été trop sensible au reproche qu'on lui avait il y a quelques mois adressé, de ne pas assez nom faire descendre dans la conscience de ses hér< Cette fois, il s'est repris avec obstination, av< intempérance. Et nous avons des pages et des pag<

om

de psychologie, où la pensée se dilue et s'affaiblit. Les analyses sont vraiment trop touffues. Les dissertations verbeuses dispersent trop Faction ; elles s'insèrent là où elles sont superflues. Pour un rien, 3ur lequel il n'importe pas d'appuyer, l'auteur s'en- Fonce dans la psychologie, et ne nous fait grâce que lorsqu'il a épuisé le thème qu'il développe. Parfois même, il interrompt brusquement une action qui î'avance, pour nous faire des études d'âme, pour lécrire longuement des impressions, pour nous en- ;raîner hors de la situation présente. Je ne connais )as, à ce propos, d'endroit plus caractéristique que a page où l'on voit Jean Fontaine arriver pour la )remière fois chez François Bertrand, le père de !iUcile. A peine Jean a-t-il monté l'escalier du pau- Te logis, et atteint la dernière marche, qu'on le aisse là, fort embarrassé de sa personne, pour dire .ux lecteurs, pendant dix pages, les émois que ce »auvre Jean a éprouvés depuis le jour où Lucile lui int demander de visiter son père ; on raconte sa le, les promenades qu'il a faites dans les campagnes oisines de Québec et les beautés nouvelles que lui lit découvrir son âme amoureuse. Depuis qu'il a u Lucile, Jean comprend tout autrement les paysaes, et on nous explique tout cela pendant que le îune et très impressionné docteur attend au haut de escalier qu'on l'introduise dans la chambre du lalade.

Il n'est pas non plus nécessaire, croyons-nous, de

|)Ut décrire des personnages qu'on nous présente,

isqu'à leurs plus légers et moins significatifs mouve-

ents. La description n'intéresse que lorsqu'elle

porte sur des choses qui méritent qu'on s'y arrête. Et peut-être que, par exemple, l'auteur aurait pu nous faire grâce de quelques-uns des détails de l'arrivée de Lucile chez Jean Fontaine. Au surplus, est-il vraisemblable que Jean Fontaine soit entré dans tous ses états à la seule et première apparition de Lucile ? Comme j'aurais préféré voir naître cet amour à l'occasion des visites de Jean auprès du malade ! Cet amour aurait pu n'être pas un simple phénomène physiologique, mais plutôt une conséquence de l'admiration des vertus de Lucile. Et cela eût été plus digne de Jean.

Les dialogues de M. Bernier ont gagné en souplesse et en rapidité. Ils sont plus vifs, ils se sont beaucoup allégés de la draperie oratoire dont ils s'enveloppaient dans Au large de VÉcueil. Il reste encore quelques traces de ce défaut. Oserai-je déclarer que les dialogues amoureux ne m'ont guère intéressé ? Et pour cette raison qu'ils commencent trop souvent, et parfois se prolongent, par des propos trop frivoles, par des phrases pointilleuses qui ne disent à peu près rien. Les jeunes gens susceptibles se piquent avec des mots aigus ; ils s'agacent avec des épingles, ils boudent quelques moments, puis ils se réconcilient, et ils retardent ainsi la scène à faire. J'ignore si dans le monde les conversations amoureuses se font toujours comme cela. Si elles sont toujours ainsi, il vaut mieux pour le romancier les laisser au répertoire des jeunes flâneurs de la rue Saint-Jean, ou aux galants désœuvrés du Café de la Terrasse. Elles n'intéressent pas dans les livres.

J'ai déjà signalé les précieuses qualités du style de M. Bernier : sa phrase abondante, large, soucieuse d'harmonie. On les retrouvera encore dans Ce que disait la Flamme. M. Bernier a réprimé dans une grande et louable mesure sa tendance à une phraséologie un peu grandiloquente. Il reste encore quelque chose de cette inclination oratoire. Il lui arrive ainsi parfois de côtoyer la préciosité : c'est recueil qui s'offre à tous ceux qui ne pratiquent pas assez la simplicité. Et M. Bernier n'est pas toujours assez simple.

M. Bernier est cette fois plus maître de sa phrase ; il en joue avec plus de facilité, et avec plus de variété. Mais il lui faudra se garder des constructions risquées, et pour tout dire, irrégulières que l'on relève ici ou là dans son livre. Il faut se bien pénétrer d'abord du génie de la langue classique avant de s'aventurer dans les hardiesses de l'expression. Que M. Bernier relise la page si juste qu'a écrite Louis Veuillot sur le travail du style. Quelques-unes des phrases de son roman sont obscures, ou fausses, parce que la syntaxe n'y est pas assez respectée. D'autre part, le vocabulaire n'y est pas toujours suffisamment propre : je veux dire que l'impropriété des termes est un autre défaut de cette prose. Je ne donne pas d'exemples. Le lecteur d'une critique ne retient guère de l'article qu'il a lu que l'énumération trop facile de ces gaucheries lexicologiques ou grammaticales. Il oublie qu'à côté de ces défauts,

il y a des qualités. L'autre jour Edmond Léo, dans le Devoir, a signalé quelques incorrections de la langue de M. Bernier. J'en connais qui ont concul que M. Bernier, comme Martine, ne sait pas sa grammaire. Ce qui est faux. Seulement la grammaire est chose capricieuse et compliquée que l'on ne connaît jamais en perfection : des académiciens parfois n'écrivent pas français. Et il arrive que M. Bernier, par inadvertance le plus souvent, ne surveille pas assez son vocabulaire ou le jeu de ses constructions, et fausse sa phrase.

Ces impropriétés et ces irrégularités se retrouvent surtout — et elles se compliquent alors d'une question de goût — dans les images dont M. Bernier se plaît à orner sa pensée. Nous pourrions en citer qui déparent plus d'un paragraphe. Et pourtant M. Bernier parfois peint de jolies images. A propos des Plaines d'Abraham, il écrit : « Le sang des ancêtres y filtre encore, perle aux pétales des trèfles rouges. Le sol est tuméfié comme un visage qui a trop pleuré. . . ))

Je n'insiste pas. On devient si facilement injuste quand on se met à relever toutes les erreurs de détails que l'on rencontre jusque dans les meilleurs livres. Il me faudrait plutôt citer tant de paragraphes et tant de pages, qui, dans le roman de M. Bernier, sont écrits d'un style excellent. Mais ces citations allongeraient trop cet article. Il est plus facile de dire du mal de son prochain, que d'en dire du bien. Et c'est pour cela sans doute que dans notre Landerneau littéraire, les passions intellectuelles tournent si vite en bilieuse critique. Je signale cependant au lecteur les pages vraiment belles où M. Bernier

définit le programme d'une femme patriote (p. 244) et le programme d'action sociale du millionnaire (p. 247), et celles où il indique comment notre race doit se fortifier pour mériter le respect de nos concitoyens anglais (pp. 250-251), et celle où il fait le portrait de Lucile (p. 321), et cette page délicate et délicieuse (p. 30) où Jean décrit à sa sœur Yvonne les métamorphoses d'une âme qui s'ouvre à l'amour.

Et je conclus. M. Bernier vient de s'essayer dans le roman d'analyse psychologique : il y a montré une grande capacité d'analyser les âmes et de les pénétrer. Il a prouvé aussi que son esprit s'est considérablement enrichi par l'observation et la méditation. Il n'a pu éviter ni vaincre toutes les difficultés de ce genre de roman, qui est difficile. Il a trop subtilisé et trop analysé. Il a parfois lassé l'attention du lecteur. Il ne s'est pas corrigé encore suffisamment — et pas du tout peut-être — de la facile abondance avec laquelle il prodigue sa prose. Il faudrait faire plus court, et plus concis, et plus net. La langue de M. Bernier a besoin d'être surveillée et épurée : elle a besoin, pour être toujours saine, d'un patient travail de rectification.

Mais il reste que M. Bernier est très capable de concevoir une fable, de faire vivre des personnages, de raconter une âme, de peindre un paysage. Et cela est précieux à retenir. Et il reste que M. Bernier manie la plume avec une dextérité que pour-

tnt lui envier bon nombre de nos écrivains : et

cela est intéressant à constater. Seulement M. Bernier — et je crois le lui avoir dit à propos de Au large de rÉcueil, — s'attaque tout d'abord à des genres de roman trop difficiles. J'aurais aimé le voir débuter par quelque idylle canadienne toute simple et toute parfumée, par quelques tableaux frais et lumineux de nos mœurs. Il aurait pu dans ses sortes de sujets essayer sa psychologie, mettre en œuvre sa grande et exquise sensibilité, faire briller les grâces de son style. Il se serait ainsi préparé à traiter les grandes questions sociales ou psychologiques que notre vie canadienne offre si nombreuses au talent du romancier.

Je souhaite que notre campagne si pittoresque, que nos mœurs si joyeuses et si saines, que nos bonnes gens si sympathiques retiennent pour son prochain ouvrage le talent et la plume de M. Hector Bernier.

Décembre 1913

(( Une leçon d'histoire de France est une leçon d'espérance )), disait quelque jour Ernest Legouvé. Messieurs les abbés Desrosiers et Fournet ont repris au compte du Canada français, ou plutôt de la race française en Amérique, le mot de l'illustre académicien ; ils ont voulu à la fois nous instruire et nous stimuler ; ils ont donné à leurs compatriotes une leçon de faits qui est une leçon d'énergie. (i>

L'entreprise était opportune. Non pas, certes, que nous, les Canadiens, fils de France, nous manquions de courage ou d'espoirs. Trois siècles de vie historique attestent que nous fûmes vaillants, même aux heures les plus désespérées, et que nous fûmes aussi toujours les plus invincibles optimistes. Mais aujourd'hui que les problèmes de race sont remis à l'étude ; aujourd'hui que des compatriotes anglais, et d'autres aussi, venus après nous, et qui furent heureux de baiser la main secourable de nos pères, posent contre nous, avec une assurance de parvenus, la question si diflScile, si hasardeuse, de l'unité de race et de langue, il pouvait être bon et utile de grouper tous les éléments du problème à résoudre, d'exposer en un vaste tableau, aux plans variés et coupés, la synthèse de nos œuvres, et le développement irré-

MF

(1) La Race française en Amérique, par MM, Desrosiers et net, chez Beauchemin, Montréal, 1910.

sistible de notre race. C'est ce qu'ont fait les auteurs du livre que nous recommandons à nos lecteurs, et c'est de quoi il convient d'abord de les féliciter.

Démontrer la vitalité de la race française en Amérique, ce fut, en résumé, et exprimée dans une formule heureuse, toute l'ambition de Messieurs Desrosiers et Fournet. Cette formule sert de titre au dernier chapitre, où se condensent les conclusions ; elle pouvait être mise en tête du livre tout entier.

Mais la vitalité d'une race se manifeste de bien différentes façons : vitalité du sang qui multiplie les foyers ; vitalité de l'ambition qui agrandit les domaines et conquiert les pays ; vitalité sociale qui crée les œuvres, vitalité de l'esprit qui garde la foi, et la langue, enrichit l'une et l'autre de ses prières et de ses pensées ; vitalité tout court qui fait qu'une race se fortifie sans cesse, n'entend pas qu'on la diminue, et ne veut, à aucun prix, mourir.

Quelle est, à l'heure actuelle, l'état de cette activité française, quelles en sont les manifestations principales dans les provinces de Québec et d'Ontario, dans l'ancienne Acadie ou les provinces maritimes, dans l'Ouest canadien, dans la Nouvelle Angleterre et dans la région américaine des Grands Lacs ? Voilà tout le sujet du livre, toute la matière d'un poème véritable, d'où s'échappe avec chaque strophe un chant d'espérance.

La vitalité du sang français, elle apparaît assez dans cette brutale statistique qu'on ne criera jamais

trop souvent à l'oreille de ceux qui rêvent notre ruine prochaine. En 1760, nos pères étaient 60,000 ; en 1910, leurs fils sont 3,040,000. <i)

Le nombre est une force ; il le fut toujours ; il Test plus que jamais dans nos temps de démocratie, où le peuple se donne les maîtres qu'il veut, et dans nos temps de catholicisme où T Église garde aux lèvres de ses fils la prière de leurs mères.

Ce nombre qui est une force fut chez nous d'une puissance expansive à nulle autre pareille. Québec fut bien le centre premier, le foyer où s'est d'abord établie, sur la pierre solide des traditions apportées de France, la famille canadienne. Mais Québec, puis Ville-Marie, puis les rives du Saint-Laurent,n'ont pas longtemps suffi à ces Normands d'Amérique qui se souvenaient des aventures de Rollon. Même après la conquête, ou la cession providentielle du Canada à l'Angleterre, la population de Québec n'a pas cessé de regarder plus loin que l'horizon de ses champs, où pourtant il y avait tant de ruines à réparer. Le vainqueur s'était bien réservé des domaines choisis, barrières aristocratiques derrière lesquelles s'abritait le loyalisme. Les Canadiens français ont franchi l'obstacle illusoire du sol défendu : les Cantons de l'Est sont maintenant envahis par nos frères. Nous les conquérons par la seule force d'expansion de notre race. Dans les six comtés anglais où, en 1881, n'y avait encore, — mais où il y avait déjà —

(1) Le recensement officiel de 1911 donne : 2,054,890 catholiques de langue française au Canada. Il faut ajouter à ce chiffre environ 1,500,000 des nôtres qui sont aux États-Unis. Au cours de cet article nous citons les chiffres donnés par les abbés Desrosiers et Fournet.

35,819 Canadiens français contre 49,170 Canadiens de langue anglaise, il y avait, en 1901, 53,892 Canadiens français, contre 55,981 Canadiens de langue anglaise. Et nul n'ignore que ces Cantons — qui ne sont pas du tout de l'Est — seront à coup sûr, demain, le jardin fertile et pittoresque où, presque seule et tout en famille, s'ébattra notre race.

Bien plus, les Canadiens français n'ont pu s'enfermer dans leur province. Au risque de s'affaiblir dans leur petite patrie, ils ont voulu partout essaimer dans la grande. Les fleuves et les lacs, bien loin d'arrêter leurs migrations incessantes, n'ont fait que porter plus loin leurs ambitions. Ils ne se contentent pas d'être aujourd'hui 1,600,000 dans la province de Québec ; ils ont voulu être 210,000 dans l'Ontario, 72,000 dans l'Ouest canadien, 165,000 en Acadie. Et il faut ajouter à ce chiffre des Canadiens de langue française qui habitent le Canada, les 1,200,000 compatriotes qui vivent aux États-Unis.

C'est des comtés de Soulanges et de Vaudreuil que sont partis les premiers Canadiens qui ont peuplé l'est de l'Ontario. Le long de l'Ottawa et du Saint-Laurent, dans les comtés de Prescott, Russell, Carleton, Ottawa, dans ceux de Glengarry et de Stormont, se sont répandus ceux des nôtres que la frontière prochaine invitait à l'émigration. Attirés par l'exploitation forestière des pays d'en haut, gais voyageurs et fiers bûcherons, nos compatriotes se sont partout fixés dans la vallée de l'Ottawa, et c'est pour eux — les Canadiens français fondent l'église partout où ils établissent leurs foyers — que fut

créé ce siège épiscopal d'Ottawa dont ils sont aujourd'hui et seront encore demain — en dépit de toutes les tentatives tortueuses d'assimilation — le plus ferme appui.

Dans la seule partie du diocèse d'Ottawa qui appartient à l'Ontario, et dont on voudrait, dit-on, faire un diocèse irlandais, nos compatriotes de langue française sont au nombre de 58,646, contre 21,721 catholiques de langue anglaise. ^^^ Et l'on sait que les Canadiens français des comtés de Glengarry et de Stormont forment encore la majorité catholique du diocèse d'Alexandria : ils sont là 16,378 en regard de 8,058 catholiques de langue anglaise.

Mais, depuis quelques années, un nouvel Ontario s'est ouvert à la colonisation et à l'industrie. Par le nord du Québec, les Canadiens français ont pénétré dans ce territoire. Dispersés par leurs intérêts et par leurs recherches de la fortune, difficilement groupés en colonies compactes, ils couvrent du mince réseau de leurs jeunes familles un vaste pays ; et là encore, pourtant, ils forment dans le diocèse du Sault-Sainte-Marie, une majorité de 11,065 sur les groupes anglais et étrangers. Ils sont 24,470, contre 13,405. ^2^ Ils justifient d'avance le mot de sir Wilfrid Laurier : Le Nouvel-Ontario doit appartenir à ma race. ^'^

( ) C s statistiques sont de 191 1 . Dans cette partie ontariennc du diocèse d'Ottawa, en 1911, sur une population catholique de i)4,S93, on comptait 09.30'^ d an;.'i;e lran<.ai>e.

(2) D'après le recensement de i9'l, il y a aujourd'hui 45,35') catholiques de langue françai>e sur une population catho'i pie lotale de 80,4.56.

(3) Discours de sir Wilfrid an\ Congnssistet d'Ottawa le 20 iiin 1910. Cité par les autiMirs de hi Race française en Amérique, p. 187.

Mais de toutes les colonies canadiennes-françaises de rOntario, la plus intéressante par sa longue histoire, et aujourd'hui par ses résistances fières à l'influence irlandaise, c'est celle des comtés d'Essex et de Kent. Cette vaillante population, fille des anciens qui ont colonisé le pays du Détroit, déborda un jour sur le territoire inhabité de l'Ontario. Brusquement séparés de Québec par les révolutions de la politique, isolés à 600 lieues dans l'intérieur du continent, ces descendants des fondateurs de la grande Nouvelle-France, de celle qui prolongeait par le centre Américain, et jusqu'au Mexique, l'influence du christianisme, ces héritiers des pionniers du régime français, se sont lentement, obscurément développés dans cette presqu'île d'Essex où, un jour, ils recueillirent avec tant de sympathie de pauvres Irlandais qui venaient y chercher un refuge contre la persécution. C'est merveille qu'au milieu des Anglais qui, à partir de 1790, vinrent en masse dans l'Ontario, et qu'au contact des émigrés d'Irlande qui ne parlaient pas leur langue, les Canadiens d'Essex aient pu si longtemps et si fidèlement gardé leur parler traditionnel. Ils forment aujourd'hui la majorité catholique du diocèse de London ; on en compte 32,000 contre 27,550 de langue anglaise. Et s'ils ont fatalement perdu quelque chose de leur patrimoine national, s'ils ont subi à leur insu l'influence anglo-irlandaise, ils se souviennent que c'est l'un des leurs, un Français, Mgr Pinsonnault, qui organisa, en 1855, le diocèse de London, et ils souhaitent parler toujours leur langue, et l'apprendre au foyer et à l'école, dans ce pays où ils sont les premiers nés du sol.

Le pays de Québec et d'Ontario, c'était le champ prédestiné de l'action française au XVIIe siècle. Champlain, qui remonta jusqu'au pays des Hurons, parut avoir tracé lui-même les limites de la première zone d'influence de sa naissante colonie. Non pas qu'il ait pensé mettre une borne à l'entreprenante activité de ses compagnons. Son rêve fut sans doute de voir reculer sans cesse l'horizon mobile des conquêtes du roi, et la Vérendrye ne faisait que le réaliser quand, au XVIIIe siècle, il allait plus loin que les grands lacs, et plus loin que la prairie, jusqu'aux Alpes canadiennes, porter les couleurs de la France.

C'est donc jusque dans l'Ouest, et jusque sur les rivages du Pacifique, que les Français ouvrirent les chemins à la civilisation. Plus tard, quand l'influence politique et commerciale eut passé à de puissantes compagnies anglaises, ce furent encore les nôtres qui servirent de guides aux traiteurs de la plaine, et qui furent les grands découvreurs. Sans nos Canadiens, ni Alexandre MacKenzie, ni Simon Fraser, ni John Franklin, ni George et Thomas Simpson, ni bien d'autres encore, n'auraient pu pénétrer les secrets de l'Ouest et du Nord. Retenus dans des rôles obscurs, où il fallait pourtant une hardiesse et un héroïsme qu'aucun autre peuple ne pouvait alors fournir, les Canadiens français de l'Ouest se prirent de fraternelle sympathie pour l'Indien que les grandes compagnies méprisaient ; ils l'évangélisèrent, ils rélevèrent, ils le firent monter jusqu'à eux ; ils contractèrent avec lui des alliances, et créèrent cette race de Métis, qui fut une race de pionniers cathoiliques.

Les Métis disparaissent, s'effacent de jour en jour en présence des Blancs qui envahissent la prairie. Mais les Canadiens français, qui ont fixé là leurs demeures, veulent, malgré toutes les influences contraires, s'y perpétuer. Des colonies venues de France ont renforcé leur situation. Ils occupent presque seuls la vallée de la Rivière Rouge ; ils forment des groupes robustes dans la Saskatchewan et TAlberta.

Les Français de l'Ouest sont aujourd'hui 60,000 dans les trois provinces organisées. <^> Ils forment les groupes les plus nombreux dans les diocèses de Saint- Boniface, de Saint-Albert, et de Prince Albert. ^2) Soixante mille ! c'était à peu près le chiffre des Français de Québec en 1760. Puissent ces lointains compatriotes, souvent sacrifiés aux caprices du fanatisme ou des ambitions politiques, se multiplier comme leurs frères de Québec, et reconquérir toute la liberté de leurs traditions catholiques et françaises !

A une autre extrémité du Canada, notre race a poussé une tige vigoureuse, que la tempête a pu secouer et briser, mais dont les racines puisaient au sol une sève intarissable. Les Acadiens occupent une place à part dans l'histoire de l'expansion de la race française en Amérique. C'est (( le peuple martyr )), comme le définit M. Desrosiers, et c'est le peuple qui retrouve sans cesse, dans la lutte continuée et victorieuse, une jeunesse toujours nouvelle.

(1) D'après le recensement de 1911, on compte dans l'Ouest 73,635 catholiques de langue française.

(2) Le groupe le plus nombreux du diocèse de Régina, formé en 1912, est aussi composé de Canadiens français.

L'épopée acadienne est devenue populaire. C'est le chant, héroïque par excellence, de la grande épopée française en Amérique. Sa légende a depuis longtemps franchi les bornes de la terre d'Évangéline. Et elle n'est pas près de voir se terminer la série des merveilleuses prouesses. Il y a aujourd'hui 165,000 Acadiens là où les émissaires de Lawrence n'avaient laissé que des ruines. Les larmes ont fécondé le sol d'Acadie. Nos frères y forment le groupe catholique de beaucoup le plus considérable, dans le diocèse de Chatham. Ils y sont 52,108 contre 14,565 catholiques de langue anglaise. Au diocèse de Saint- Jean, ils forment presque la moitié de la population catholique (27,871 contre 29,629), pendant qu'à Halifax, ils opposent leurs 24,227 compatriotes aux 29,149 catholiques anglais. A Charlottetown sur une population catholique totale de 51,258, les Acadiens comptent 19,187 nationaux. ^^^

Le rameau, planté en bonne terre, défie maintenant les tourmentes possibles de la persécution jalouse. Il s'épanouit au soleil de sa propre vie.

Mais nulle part, il faut le dire maintenant, la race française d'Amérique n'a plus abondamment essaimé qu'en terre étrangère. Ce n'est pas le Canada qui a 'e plus bénéficié de la vitalité surprenante de la

(1) D'après le dernier recensement, de 1911, la population catholique de ces diocèses se repartit comme suit :

Population Catholiques de Catholiques de

catholique langue langues anglaise

totale française et autres

Chatam 83.892 67,480 16,412

Saint-Jean 60,997 31,131 29,866

Halifax 59,283 30,777 28.506

Charlottetown.. 48.111 19,186 28,925

province de Québec. Les États-Unis ont été la terre promise véritable ouverte à nos frères voyageurs. Nécessité économique, erreur politique, dessein providentiel ? — Toujours est-il que les nôtres se sont trouvés un jour mal à l'aise — je ne dis pas à l'étroit, évidemment, bien que notre inhabile et maladroite politique agraire ait pu justifier ce mot — dans la terre natale de Québec. Et ils sont allés ailleurs chercher une fortune qu'on ne savait pas leur préparer ici.

Ils sont aujourd hui plus de 1,200,000 aux États- Unis. Plus de 700,000 appartiennent au groupe de l'Est, de la Nouvelle- Angleterre. (^) L'autre groupe, celui de l'Ouest, celui des Grands Lacs, est le plus ancien. Ses origines se confondent avec celles de la Nouvelle-France. C'est le groupe qui a fourni le contingent solide du sud-ouest de l'Ontario. L'émigration l'a quelque peu fortifié. Il n'est pas le plus assuré de vivre ou de prospérer. Les 300,000 compatriotes qui sont fixés dans cette région des Grands Lacs et de l'Ouest sont trop dispersés pour qu'ils puissent toujours opposer aux forces d'assimilation des forces suflSsantes de résistance.

Les Franco-Américains de l'Est sont plus maîtres de leurs destinées. Et ils les forgent avec le plus âpre courage. Ils sont aujourd'hui en majorité

(1) M. l'abbé \. Magaan, dans son Histoire de la race française aux Étais-Unis, publiée en 1912, porte à 792,768, la population canadienne-française des États de l'Est, en 1908. Il emprunte ses chiffres à la Catholic Encyclopedia, vol. VII en cours de publication. U estime à 1,651,651, la population totale des Franco-Américains. Le recensement oÉBciel de 1906, donne 1,160,420. Mais ce chiffre officiel est bien inférieur au chiffre réel. Voir les pages 279 et 302-305 de cette Histoire.

dans quatre diocèses au moins, ceux de Portland, de Manchester, de Burlington et d'Ogdensburg. Ils forment des agglomérations puissantes dans beaucoup d'autres, et ils s'organisent avec une inlassable patience pour multiplier, concentrer ou disséminer les œuvres de défense nationale.

Ce fut, d'ailleurs, tout le long de notre histoire, où qu'elle ait vécu, le trait caractéristique de notre race : elle fut éminemment apte à créer des ( œuvres sociales qui pouvaient partout la préserver, ^^ ou l'affermir.

Il n'est pas certain qu'elle ait partout et toujours assez tôt utilisé ses ressources, qu'elle se soit toujours assez empressée de surprendre l'ennemi, ou de le devancer ; mais il n'est pas douteux qu'elle possède en son tempérament et dans ses facultés vives toutes les aptitudes de combat qui assurent la victoire.

Pourquoi faut-il le dire ? Ici, les œuvres sociales, f économiques, politiques, intellectuelles, religieuses, [ ne sont pas, avant tout, comme en tout pays homo- \ gène, des œuvres de développement ; elle sont, presque toujours, surtout des œuvres de lutte ou de résistance.

Nulle part les Canadiens ne l'ont mieux compris qu'aux États-Unis, dans la Nouvelle-Angleterre, où depuis quelques années on a redoublé l'activité de la défense. Nos compatriotes de là-bas seront sauvés par leurs œuvres sociales et religieuses, plus ue par leur fortune personnelle. Celle-ci a souvent

que

perdu les ambitieux, les dévots du dollar, qui sacrifient tout à leur bourse ; tandis que les institutions paroissiales seront toujours la force victorieuse des lutteurs. Aussi, les Franco- Américains ont-ils admirablement organisé leur vie paroissiale, scolaire, sociale. L'église, l'école, l'association, la presse, les congrès, sont, dans la Nouvelle-Angleterre, les œuvres de choix de nos compatriotes. Il faut lire toutes les pages ^^^ que MM. Desrosiers et Fournet "ont consacrées à l'exposé de ce gigantesque travail ; et il faut saluer surtout, d'un geste amical et vivement sympathique, cette jeunesse franco-américaine qui vient de se grouper en association catholique autour d'un commun drapeau, et qui forme à elle seule une réserve inépuisable d'invincibles espérances.

Au Canada, nous avons, aussitôt après la conquête, songé à réparer les désastres et à conquérir l'avenir. Inutile de rappeler ici la ténacité de nos pères, et leur prévoyance. Peut-être contrastentelles trop parfois avec certaine mollesse, certaine confiance endormie dont nous fûmes ensuite coupables, et dont il semble que nous nous réveillons.

Messieurs Desrosiers et Fournet ont dessiné en un tableau rapide (( l'état actuel du Québec )). C'est l'exposé de nos œuvres de vitalité religieuse et nationale. Ce chapitre n'est assurément pas le meilleur du livre ; il est d'un dessin trop maigre, et il ne répond pas suffisamment au titre qu'on lui a donné. L'auteur s'est trop enfermé dans le domaine de l'activité religieuse. Nous vivons sans doute, et de

(1) Cf. pp. 222-242.

façon très intense, par la foi ; mais nous vivons aussi par le travail économique, par l'association, par l'organisation de la vie politique, par les labeurs de l'esprit, par tout ce qui est manifestation de l'âme canadienne-française. L'auteur de ce chapitre n'a pas voulu peut-être reprendre certains développements du chapitre premier ; mais il est malheureux que dans un livre deux chapitres se nuisent ; et l'on aurait pu tout de même accorder quelque attention dans l'un ou dans l'autre, évidemment, dans la description de (( l'état actuel du Québec )), à notre vie littéraire. Cette vie littéraire, si modeste encore qu'elle soit, est sûrement l'une des forces précieuses de notre race. C'est par elle que nous prenons pleine conscience de notre passé, c'est par elle que nous pourrons auréoler d'un éclat durable l'avenir. N'oublions pas surtout que notre littérature fut une des formes nécessaires de la défense nationale. C'est au lendemain du jour où Durham laissait entendre que nous n'étions pas un peuple, parce que nous n'avions pas de littérature, que Garneau écrivit en lettres ardentes l'épopée canadienne-française, et c'est à cette heure aussi que s'élaborèrent, sous l'aiguillon de l'orgueil blessé, quelques-unes de nos meilleures œuvres intellectuelles.

Nous aurions aimé voir MM. Desrosiers et Fournet raconter plus fortement, et plus philosophiquement, toutes nos œuvres d'utilité sociale, et faire voir surtout comme il est nécessaire d'en presser plus que nous ne faisons les développements.

Mais ce n'est pas seulement dans Québec, c'est aussi sur tous les points du Canada, c'est-à-dire

partout, dans ce pays, où il se rencontre des groupes compacts de Canadiens français, que Ton a essayé d'organiser les forces qui protègent.

La paroisse surtout, l'énergique paroisse canadienne, à qui nous devons la persistance de notre race, la paroisse fut l'œuvre par excellence de notre vitalité religieuse, et de notre souci patriotique. Mgr Langevin, le (( blessé )) de Saint-Boniface, affirme souvent avec complaisance que c'est la paroisse qui assurera la permanence de l'influence française dans l'Ouest. Et tout notre passé lui donne raison. Que les fidèles restent groupés autour du clocher, qu'ils soient guidés par un prêtre de leur sang et de leur langue, et bien avisés seront ceux-là, fussent-ils, dans la plaine, tardifs missionnaires en pullman, qui s'empareront de leur âme française.

Il faut souhaiter, maintenant, que dans ces paroisses, dans ces champs clos où triompha la vaillance des ancêtres, on multiplie les groupements, les cercles, les associations de jeunesse, les œuvres d'épargne, les caisses de crédit, où se concentreront l'activité, l'influence, toutes les forces et toutes les richesses de la vie nationale.

Mais il y a une loi que les auteurs de la Race française en Amérique ont une fois ou deux rappelée, et qu'il était important, en effet, de préciser dans ce livre : c'est que les conditions de notre influence sont intimement unies à la fortune de nos écoles. Partout où l'école canadienne a prospéré, partout où, dans l'école, on a pu enseigner à nos enfants la langue maternelle, partout notre race a triomphé de l'assimilation. Il serait facile de dégager de l'expérience une loi contraire, et d'affirmer que les races

mortes, ou les races qui achèvent de vivre, sont celles qui n'entendent à l'école que le verbe étranger d'un vainqueur. La famille elle-même est une forteresse impuissante à défendre et sauvegarder la race, quand l'école est livrée à l'ennemi. Et il suffirait pour nous en convaincre d'interroger nos frères de la région des Grands Lacs, et ceux-là, plus fortunés cependant, de l'Ontario.

C'est par l'école primaire et par l'école secon- / daire et supérieure que s'alimente le plus abondamment et le plus sainement la vie nationale. Si l'Acadie est en train de reprendre sa vigueur première, elle le doit en grande partie à ses collèges de Memramcook, de Caraquette, et de la Baie Sainte- Marie. Si la province de Québec a pu garder si vivantes, si actives les vertus de l'âme française, elle en doit rendre grâce à ses écoles rurales, et aussi à ses académies, à ses collèges classiques, à son Université. Si les Franco-Américains de la Nouvelle- Angleterre étonnent encore, par leur fidélité à la langue et à la foi, les Américains, c'est parce que, à côté de l'église, et souvent sous le même toit que la chapelle, ils ont installé leurs florissantes écoles primaires, commerciales, et tout récemment, leurs établissements classiques.

L'école est le sanctuaire véritable où se recueille et sans cesse se renouvelle une race. C'est pourquoi | ceux-là qui rêvent au profit de leur idiome l'unité de langue pour les peuples du Canada, ont porté à l'école les premières attaques, sournoises ou inso- '^ lentes, de leur fanatisme. On voudrait se servir de l'école pour anglifier nos enfants, comme d'autres voudraient s'en servir, dans l'Ouest par exemple,

pour les décatholiciser. Quelques assimilateurs de rOntario veulent abolir les écoles bilingues, comme d'autres, ailleurs, veulent supprimer l'école confessionnelle. Les uns et les autres, à leur insu peutêtre, s'entendent trop bien pour entamer, diminuer, pervertir l'âme canadienne-française.

C'est dans la province d'Ontario que la bataille scolaire paraît devoir être plus vive, d'autant plus vive, et d'autant plus regrettable que nos compatriotes de langue française trouvent quelquefois, dans ceux-là même qui devraient protéger leurs âmes, des adversaires plus puissants. On n'y comprend pas suffisamment, en certaines hautes sphères religieuses, que la langue puisse être gardienne de la foi. Des Irlandais qui pourraient s'en souvenir, oublient que quinze à vingt millions de leurs nationaux, venus d'Irlande et multipliés en terre anglaise et protestante, et trop servilement assimilés aux Yankees, ont apostasie ; et ils ne se rendent pas assez compte que la trop parfaite compénétration des âmes irlandaises et anglaises, compénétration qui est allée pour celles-là jusqu'au reniement de la langue, a, dans une bonne mesure, produit cet humiliant résultat.

Ces mêmes Irlandais ne songent pas non plus à cet autre phénomène étrange : alors qu'en 1901 il y avait au Canada 988, 721 Canadiens d'origine irlandaise, on n'y comptait pourtant que 562,862 catholiques de langue anglaise. ^^^ Combien de fils de

(1) Cf. p. 287.

rirlande catholique, et qui parlent l'anglais, finissent par ressembler — hélas ! tout à fait — à des fils de la protestante Angleterre !

Quant à nous, Canadiens français, ne savons-nous pas qu'un trop grand nombre des nôtres, isolés dans l'Ouest des États-Unis, submergés par le flot anglo-américain, et qui ont désappris leur langue maternelle, ont aussi abandonné leur religion ? A Grand Rapids, trois cents familles canadiennes-françaises sont devenues protestantes ; à Détroit, une centaine de familles sont passées aux baptistes. Et que de compatriotes, dans l'Est, qui ont commencé par changer leur langue, et qui se sont crus ensuite, tout comme des Yankees, capables de vivre sans pratiques religieuses !

Qu'on ne dise pas que c'est diminuer la dignité de notre foi que de la lier si étroitement aux conditions du parler familial. Outre que nous n'entendons pas que la foi soit absolument dépendante de la langue, et que nous reconnaissons même que l'on peut changer de langue sans perdre sa foi — il y en a, certes, d'assez nombreux exemples — il reste que des faits incontestés nous permettent de conclure au danger sérieux de l'apostasie religieuse quand on a d'abord été coupable d'apostasie nationale ; et il reste surtout qu'une psychologie très élémentaire nous persuade que, en pays anglais et protestants, la déformation de la mentalité française au profit de la mentalité anglaise, déformatiom qu'entraîne fatalement Tacceptation de la langue anglo-saxonne, devient une invitation persistante, et combien insidieuse à l'abandon des idées et des doctrines catholiques.

Le Canadien français n'adopte pas la langue anglaise pour se faire irlandais ; il la fait sienne pour devenir peu à peu saxon ou yankee.

Une question seule peut donc se poser encore à l'esprit des assimilateurs, non pas celle de savoir s'il est possible de rester catholique en reniant sa langue, mais celle de savoir si nous, Canadiens français, en dehors de notre province de Québec, nous pouvons raisonnablement exiger qu'on nous laisse parler le français, et si donc nous pouvons exiger aussi qu'à l'école on nous l'apprenne.

Nul n'ignore maintenant — des journalistes de l'Ontario se sont chargés tout récemment de nous en faire ressouvenir — qu'il y a dans la province voisine des prédicateurs de l'assimilation obligatoire. Ontario est une province anglaise : donc on n'y doit enseigner que l'anglais. Les Canadiens français n'y ont aucun droit au maintien de leur langue. ^^^ On a même solennellement affirmé que le Canada luimême est un pays de langue anglaise seulement, et que, si la province de Québec a le privilège incontesté de garder sa langue française, ses fils ne doivent nullement songer à la transporter ailleurs.

Ces déclarations n'ont guère d'autorité ; et il les faudrait négliger si elles n'étaient les indices de préjugés de races qui persistent trop en certains milieux influents, anglais ou irlandais. Il suffit, pour y répondre, de rappeler à nos lecteurs le mot si clair et si vrai de M. Henri Bourassa : « Le Canada est une

(1) Cf. Le Daily Standard de Kingston, cité par La Patrie du 21 sept. 1910.

confédération anglo-française. )) Non pas anglo-italienne, ni anglo-allemande, ni anglo-russe, ni même anglo-irlandaise, mais anglo-française, tout simplement. Et nous avons donc, de par la constitution de notre pays, des droits qu'aucun étranger, fût-il irlandais, ne pourra nous faire négliger. Et la langue française, la langue des premiers habitants du sol canadien, et la langue anglaise, la langue des marchands venus après pour conquérir, resteront les deux langues oflBcielles de ce pays aussi longtemps que sera maintenu le pacte fédéral. Ce pacte lie nos destinées, et il garantit la survivance des deux seules . races qui soient maîtresses du Canada.

La Tribune de Winnipeg ^^^ aura beau dire que les traités ne sont pas éternels, il y a grande chance que .6 traité interprovincial résiste longtemps encore aux îecousses du fanatisme. Et quand les traités auront îté déchirés par la main brutale des majoritaires» lous aurons encore pour nous le droit historique ît le droit naturel ! Tous deux sont supérieurs à eûtes les conventions humaines ; ils sont capables eus deux d'assurer à nos patriotiques résistances ine eflScacité qui fera crever de dépit ceux qui coniûueront d'ignorer nos destins.

Mais il suffit de ces réflexions et de ces pénibles ensées. C'en est assez, d'ailleurs, pour rappeler jmbien graves sont les problèmes que pose à

(1) Numéro du jeudi, 22 sept. 1910.

Tesprit le livre que viennent de publier MM. Desrosiers et Fournet ; c'en est assez, surtout, poui nous persuader qu'il faut lire ce livre, et qu'il faut le méditer.

Selon le mot de M. l'abbé Perrier, qui a écrit pour cet ouvrage une patriotique préface, La Race française en Amérique est une (( revue de nos force."^ nationales et catholiques )), et il y a toujours profit et consolation à faire le compte du passé et de notre état présent.

Certes, le lecteur découvrira bien quelques lacunes dans ces pages : la faute en est à la richesse de notre histoire autant qu'à l'inadvertance de ceux qui en ont fait l'inventaire. Il s'apercevra peut-être aussi que la pensée des écrivains pourrait être plus substantielle et plus originale : mais il se souviendra qu'ils ont surtout voulu mettre sous nos yeux des documents, des faits, et des statistiques.

Il constatera qu'un livre qui est fait par deux auteurs qui y apportent leurs parties distinctes ne peut être d'une homogénéité parfaite, qu'il renferme d'inévitables répétitions d'idées, de mots et d'images ; mais il attribuera ces défauts aux conditions mêmes du travail collaborateur.

Il regrettera davantage que certaines parties de l'œuvre ne soient pas suffisamment précises. On aurait aimé, par exemple, un exposé plus lucide, quoique succinct, de l'état scolaire de nos frères de l'Ontario. A moins d'être initié d'avance à la connaissance de la législation ontarienne, on ne peut guère comprendre ce que nos lecteurs laissent entendre. Et combien d'autres situations que l'on voudrait plus nettement dissinées !

Peut-être que MM. Desrosiers et Fournet ont trop versé dans le genre oratoire. Cela les exposait à négliger parfois le détail nécessaire. Certes, ils ont souvent, le plus souvent écrit de fort belles pages ; leur livre est donc d'une lecture très attrayante ; mais on y souhaiterait plus de précision historique. Pourquoi n'y a-t-on pas aussi plus soigneusement marqué les références ? On cherche vainement au bas des pages l'indication des sources où les auteurs ont puisé documents et citations. La bibliographie, mise en tête du livre, ne satisfait pas toujours la curiosité impatiente du lecteur.

Il semble aussi que l'on n'a pas toujours suffisamment mesuré l'importance relative des choses. Certaines questions, d'un intérêt moins général, auraient pu être écourtées au profit d'autres développements essentiels. Préoccupés surtout par les manifestations de la vie religieuse — cette vie expli- :iue à elle seule un si grand nombre de nos problèmes listoriques — nos auteurs n'ont peut-être pas accordé, dans tous leurs chapitres, une place suffisante i l'exposé des questions d'ordre politique, économique et social. On ne voit pas bien, par exemple, jourquoi dans le chapitre Après 1763, l'on consacre quatre pages à la question des biens des Messieurs le Saint-Sulpice, alors que l'on signale en deux pages, i peine, toutes les luttes compliquées et capitales iui ont préparé 1837 et 1840. Peut-être aurait-on m aussi, dans ce même chapitre, négliger l'histoire rès particulière de la division de la paroisse de ^otre-Dame de Montréal.

Le style de l'ouvrage est d'une belle tenue, très ittéraire, éloquent souvent, trop peut-être, mais

quelque fois d'une très aimable simplicité. De^ expressions impropres ou insuffisantes qui ont échai) pé à la plume des auteurs, accusent à certains mo ments une inexpérience de la phrase que l'entraîne ment fera vite disparaître. A la page 15, c'est pai distraction typographique, sans doute, que l'oi attribue à M. Laurier, avec une belle pensée, ur gros solécisme.

Nous voudrions pouvoir citer quelques-unes de> pages brillantes où se révèlent tantôt le talent de l'historien, tantôt la finesse du psychologue, tantôt le coup d'œil avisé du géographe. Lisez plutôt vousmême la description de la terre d'Acadie. Vous y trouverez très heureusement mélangés le dessin et la couleur. Lisez donc plutôt tout le livre : il vous instruira, il vous mettra au cœur et à l'esprit une belle flamme d'inspiration ; vous verrez vousmêmes qu'il fut écrit par deux patriotes et par deux artistes.

Octobre 1910.

RAPPORT DU PREMIER CONCOURS LITTÉRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DU PARLER FRANÇAIS AU CANADA <»

Société du Parler français et Concours littéraire : il semble d'abord que ce sont là deux œuvres de nature toute différente, des institutions trop dissemblables.

Le parler d'un peuple n'est pas sa littérature : et une société qui s'occupe de l'un n'a pas pour cela juridiction sur l'autre. Le parler, c'est la langue comme elle s'exprime entre bonnes gens, et non pas toujours comme elle s'écrit ; c'est la langue sur les lèvres, et non au bout de la plume.

Nous ne contestons pas cette distinction nécessaire. Et notre Société du Parler français au Canada, fondée en 1902, se traça dès l'origine un programme qui l'accepte, et qui même suppose un double domaine où peut s'étendre et régner la langue d'un peuple.

Étudier la langue française, et particulièrement celle que nous parlons au Canada ; raconter son histoire, définir son caractère et ses conditions d'existence ; se rendre compte des dangers qui menacent notre parler français ; rechercher les meilleurs

(1) Lu à la 5ème séance générale du Congrès de la Langue 'rancaise, à Québec, le 28 juin, 1912.

moyens de le défendre contre les influences qui peuvent restreindre son emploi, déformer sa beauté, compromettre sa vie ; créer des œuvres qui soient (( propres à faire du parler français au Canada un langage qui réponde à la fois au progrès naturel de l'idiome et au respect de la tradition ; )) voilà, en termes presque officiels et authentiques, la tâche laborieuse et suffisante que la Société du Parler français au Canada s'est imposée à elle-même.

Depuis dix ans, elle s'efforce de l'accomplir aussi consciencieusement que possible ; et pendant dix ans, elle s'est surtout préoccupée de l'étude et du perfectionnement de notre parler.

Il serait inutile d'insister ici sur ce que vous savez tous : et par exemple, de définir le travail de notre comité d'étude. Depuis dix ans, les bénédictins de la Société du Parler français se réunissent chaque lundi dans leur salle capitulaire ; ils y étudient avec ordre — et par 'ordre alphabétique — les vocables de notre langue parlée, ils en vérifient les titres de noblesse, ils en constatent les origines certaines, ils en précisent les acceptions variables, et ils les consignent dans ce lexique franco-canadien auquel chaque semaine ils ajoutent une nouvelle page.

Le Bulletin fait connaître chaque mois l'œuvre consciencieuse de nos philologues ; il livre au public une première rédaction de ce dictionnaire dont nous avons besoin, et qui bientôt, c'est du moins notre espérance, sera complété.

Combien d'autres études ont paru dans le Bulle* tiiiy qui ont attiré l'attention sur les qualités ou lea défauts, les vertus ou les vices de notre parler populaire, et qui ont aussi signalé les négligences, les

erreurs de cette autre langue — souvent trop rapprochée de la langue commune — qui est la langue des journalistes ! La Société du Parler français peut encore, sans fausse vanité,se rendre le témoignage qu'elle n'a pas été étrangère aux récentes campagnes que l'on a faites contre la littérature anglicisée des annonces du commerce et de l'industrie, et contre les usurpations donc notre langue française a été souvent victime dans nos services publics.

L'étude du parler français, la défense et la préservation de ce parler, voilà donc l'objet principal de notre Société, et nous croyons bien qu'elle s'y est sincèrement appliquée.

Mais il y a entre le parler d'un peuple et sa littérature des points de contact, des relations nécessaires que nous ne pouvons pas ignorer. La littérature est faite le plus souvent des mots que chaque jour nour remettons sur nos lèvres ; la littérature Tançaise surtout, qui recherche tant la simplicité impide de la pensée et de l'expression, et qui est le noins possible pincée et dédaigneuse dans ses voca- )les, se pare comme un ornement des mots si clairs, i francs, si pittoresques et d'une sonorité si métalique que le peuple inventa pour traduire son âme oyale. Et c'est donc jusque dans les ouvrages de esprit, que se peut prolonger et répercuter l'haraonie familière du parler français. Et une société omme la nôtre reste donc encore dans son rôle uand elle entreprend d'encourager cette transpoition artistique du parler dans les livres, quand elle 3 préoccupe non plus seulement de la conservation t de la préservation, mais aussi de l'illustration de t langue française.

Déjà la Société du Parler français au Canada avait quelque peu élargi, sans le briser, le cadre de ses premiers travaux. Elle avait sollicité pour son Bulletin des études d'histoire de la littérature canadienne, des articles de critique, des pages originales sur les mœurs et les choses de chez nous. Souvenez-vous seulement du Poêle de M. Adjutor Rivard, et de son Heure des Vaches. Et dites-moi si des pages comme celles-là ne sont pas écrites dans une langue (( telle sur le papier qu'à la bouche )), comme eût dit Montaigne, et si elles n'illustrent pas, comme il convient, le programme de notre Société ?

Cependant, nous avons pensé devoir faire plus encore. L'an dernier, nous avons décidé d'organiser des concours littéraires. Il nous a semblé qu'une telle institution pourrait provoquer des efforts louables, et contribuerait donc à l'enrichissement de notre littérature canadienne-française. Susciter des talents nouveaux, consacrer les anciens par un peu de gloire dont nous pourrions les auréoler, décerner des récompenses qui aient tout le prix d'une couronne de laurier : telle fut l'ambition des directeurs de la Société du Parler français, et tel le projet dont ils n'ont aujourd'hui qu'à se féliciter.

Notre premier concours fut ouvert le 1er jan-j vier 1911. Nous invitions à y prendre part tout auteur canadien-français. Les concurrents devaient^ surtout s'inspirer de l'esprit même de notre société : préférence serait donnée aux œuvres de caractère plus nettement canadien-français.

Le concours devait comprendre d'abord trois sections : section de dialectologie, section de la prose, section de la poésie. Mais une association amie de la nôtre, fondée à Paris pour resserrer les liens de fraternelle amitié qui unissent aux Français de .France les Canadiens français, la Canadienne offrit spontanément de décerner un prix de vingt piastres à la meilleure étude de syntaxe qui serait présentée au consours. Une sous-section de dialectologie, section de syntaxe, fut ouverte, grâce à cette générosité inattendue. Nous sommes tout heureux de signaler ici cet acte de haute et intelligente sympathie, et de renouveler aux directeurs de la Canaiienne l'expression de notre cordiale et profonde graitude.

Le concours, ouvert le premier janvier, fut fermé e premier septembre 1911. Ce jour-là, l'on remetait aux juges deux études de lexicologie, deux études le syntaxe, six œuvres en prose, et treize en vers. 2n tout vingt-trois travaux ; vingt-trois concurents ! Ce chiffre seul était consolant, et il persualait les directeurs de la Société de l'opportunité de sur entreprise.

Le jury qui fut prié d'examiner et de juger les •uvrages du concours, était constitué comme suit : ^. Pamphile Lamay, de Québec ; MM. les abbés 'hilippe Perrier, de Montréal, et Camille Roy, de ijuébec ; M. Albert Lozeau, de Montréal ; le secréaire général de la Société du Parler français, M. >.djutor Rivard.

Après une étude consciencieuse et diligente des lanuscrits, après avoir pesé la valeur propre et la

valeur relative des ouvrages, après avoir scrupuleu sèment écliangé leurs personnelles impressions, le juges firent rapport et attribuèrent aux plus méri tants les prix du concours.

Dans la section de dialectologie, une étude lexi cologique fort remarquable nous a été présentée, e valut à son auteur le plus haut prix du concours Ce travail sur le lexique franco-canadien a pou titre significatif ; La Maison de mon grand-père ; i est signé d'un nom cher à notre Société, celui de M l'abbé V.-P. Jutras, curé de Pontgravé.

M. l'abbé Jutras avait pris pour devise-pseudo nyme : Vieux souvenirs des anciens jours. Et il s» trouve, en effet, que son travail, en apparence, e par sa nature même, un peu aride — austère comm< peut l'être, et comme doit l'être une page de lexiqu< — est tout plein des souvenirs qui parfument l vieille maison de chez nous.

C'est la maison de son grand-père, telle qu'elL existait, il y a cinquante ans, à la Baie-du-Febvre avec ses dépendances, le fournil, le four, la remise e la laiterie, que décrit avec une grande précisioi lexicologique M. l'abbé Jutras. Cette maison, il Ij connaît bien, depuis la cave jusqu'au grenier : il ;; a sans doute commis ses premières, déjà lointaine espiègleries, et il eut besoin d'en savoir tous le recoins, d'en éprouver toutes les issues. Il décri donc, en style lexicologique, c'est-à-dire en définis sant chaque pièce par son nom, toutes les partie et tous les objets de la maison, du fournil, de 1 remise, de la laiterie, et l'on peut, au fur et à mesur contrôler par d«s visions et des souvenirs personnel les affirmations de l'auteur. Chaque mot de c

lexique évoque la maison paternelle, la bonne vieille maison canadienne ; à Tappel technique des choses, c'est, avec les choses, un vol d'images familières qui traverse la mémoire et qui fait presque, ô merveille ! d'une page de dictionnaire, une page de poésie !

M. l'abbé Albert Aubert, professeuf— au>.SÊminaire de Québec, est l'heureux lauréat aè\la Canadienne. C'est lui qui a remporté le prix offert par cette association franco-canadienne qui, là-bas, s'intéresse si fort aux choses de chez nous. C'est avec une étude sur les fautes syntaxiques commises aiT Canada, que M. Aubert a conquis les suffrages du jury. Il avait pris pour devise : Pour la grammaire, et son travail révèle, en effet, tout le souci qu'il a de préserver des corruptions dangereuses cette partie vitale de la grammaire française qui est la syntaxe. Vicier la syntaxe d'une langue, c'est plus grave encore que de gâter son vocabulaire. C'est dans les tours syntaxiques que c'est particulièrement logé le génie de la langue, et l'on peut dire le génie de la race, et il faut, à tout prix, en notre pays, garder de toute négligence coupable, et de toute infiltration d'une syntaxe étrangère, la grammaire qui règle notre parler et notre écriture. M. l'abbé Aubert a justement signalé, dans son étude, quelques-unes des fautes les plus mortelles que Ton commet en parlant ou en écrivant, et les juges lui ont décerné pour ce travail le prix de syntaxe.

Ce prix ne pouvait aller à meilleure adresse, puisque M. l'abbé Aubert vient de mener à terme la publication d'un cours de grammaire française

très loué par les gens du métier, et que déjà on s*empresse d'adopter un peu partout.

La section de la prose nous réservait la plus agréable surprise, je veux dire une nouvelle exquise, écrite en une langue souple, alerte, un petit roman psychologique qui tient en quelques pages, et que pénètre une subtile et chaude émotion. Le jury lui a accordé le prix de la section. Cette nouvelle est intitulée V Étrangère, et elle est signée du nom bien connu de M. Sylva Clapin. L'étrangère, c'est une jeune Américaine en villégiature près de Montréal, et que nous rencontrons au début du récit sur le plateau du Calvaire d'Oka. Elle y est accompagnée d'un jeune architecte canadien-français, qui l'aide à comprendre ce que la nature et la foi ont accumulé là de merveilles. De communes admirations font se pénétrer doucement ces deux âmes qu'une éducation bien différente a faço}mées. Elles s'éprennent l'une de l'autre, et au moment où la jeune fille va se promettre et se donner, elle éprouve, elle mesure d'un coup d'œil effaré toute la distance qui sépare deux âmes qui n'ont ni même race ni même foi ; elle entend « le flot précipité de voix lointaines qui se répercutent en elle, et qui sont celles des faroupches puritains de May fiower )) ; elle comprend que I si l'essence latine peut valoir l'anglo-saxonne et la i compléter par ses contraires, les deux ne peuvent 1 jamais s'immerger l'une dans l'autre. . . et elle fuit I pour échapper à l'emprise de l'amour. L'Etrangère, \ c'est donc l'âme inassimilable que font les traditions, et que singularise l'idéal de chaque race. M. Sylva Clapin a fort délicatement analysé cette âme, et les

juges qui le couronnent souhaitent qu'il étende la nouvelle jusqu'au roman, qu'il multiplie les pages harmonieuses qu'il vient d'écrire.

Ceux qui croient que l'âme canadienne-française ne sait que raser la plaine, le sol auquel l'attachent nos traditionnels labeurs, n'aperçoivent pas évidemment tous ces vols de poésie qui se croisent dans le ciel de Québec et de Montréal. Notre premier concours devait nous montrer encore une fois que dans cette province les Pâmasses sont partout érigés. Il y en a dans les Laurentides ; il y en a jusque dans les Shickshocks de la Gaspésie. Nous eûmes donc la section des poètes.

Treize nous ont envoyé leurs œuvres de variable qualité. Et il est arrivé que n'ayant qu'un seul prix à décerner, nous avons dû pourtant en donner deux. Les juges ont prudemment averti le bureau de la Société du Parler français, que s'il était juste d'attribuer le premier prix à M. Charles Gill, il était de toute nécessité d'en offrir un deuxième à Mademoiselle Blanche Lamontagne. Nos désirs ont été agréés ; et justice a été faite.

M. Charles Gill, que Montréal, sa bruyante patrie, aime toujours entendre chanter, a présenté au concours trois parties d'un long poème dont l'action se passe au Saguenay. Si les trois chants que nous avons eu à apprécier ne sont pas d'une égale intensité d'inspiration, n'ont pas une même originalité de forme, ni une même vigueur éloquente, il y a en tous un art suffisant qui en soutient la pensée. Les strophes de VAve ManUy qui sont le chant sixième du poème, contiennent des émois de conscience qui

nous attendrissent ; dans le chant consacré au Cap Éternité, l'on remarque une ampleur de dessin, une élévation d'idées, et parfois une hardiesse d'images qui nous donnent la sensation de la grande poésie. Mademoiselle Blanche Lamontagne a signé, de la devise Pour ma 'patrie, un recueil de trente-sept pièces de vers. C'est bien pour la patrie, pour la terre canadienne que chante là-bas, au bord des grèves, sur son rocher de Cap Chat, dans cette nature sauvage et tourmentée de la Gaspésie, Mlle Lamontagne. Le jury n'entend pas que toutes les pièces du recueil sont parfaites ; mais il a vite compris qu'il y a dans ces strophes, où parfois l'inexpérience trahit sa faiblesse, un souffle heureux, abondant, très sain, parfumé quelquefois comme celui qui embaume au printemps la terre canadienne, et quelquefois âpre, un peu rude, comme celui qui passe, certain matin plus frais, sur les battures laurentiennes. Mademoiselle Lamontagne aime les choses de chez nous ; elle les observe avec finesse, elle les idéalise avec piété, elle les chante avec profonde émotion : et le jury lui a voulu marquer toute son estime et lui laisser deviner toutes ses espérances en couronnant d'hommage et de lauriers sa muse champêtre.

Certes, nous n'avons pas enrichi les lauréats de notre concours. Un prix de quarante piastres a été attribué au travail lexicologique de M. l'abbé Jutras ; un prix de vingt piastres a été donné à M. l'abbé Aubert, pour son étude de syntaxe, et MM. Sylva

Clapin, Charles Gill et Mademoiselle Blanche Lamontagne ont reçu chacun un prix de vingt-cinq piastres.

On a raillé notre parcimonie, ce que des journalistes ont appelé notre pingrerie, ce que j'avoue être notre pauvreté. Nos prix étaient plutôt des prix d'honneur que des prix d'argent. Nos concurrents l'ont ainsi compris. On ne peut toujours avoir l'esprit de certains gazettiers. Nos auteurs canadiens, prosateurs ou poètes, sont entraînés à la modestie des salaires ; ils étaient préparés à comprendre nos généreuses mais insolvables intentions. Aussi, selon le mot spirituel de l'un de nos amis, à nous qui leur offrions un prix d'honneur, ils n'ont pas voulu présenter un compte d'épicier.

Ce qui n'empêche, vraiment, que nous regrettons de n'avoir pu faire davantage pour récompenser tant de louables efforts. Nous croyons que nos auteurs canadiens, que tous ceux qui peinent pour faire plus belle, plus artistique, plus digne de l'esprit de notre race, la littérature canadienne-française, ne sauraient être trop dédommagés d'un obscur et pénible travail ; nous souhaitons que demain s'ouvre l'âge d'or de la littérature canadienne.

Il y a chez nous, dans notre vie intellectuelle, des ressources précieuses pour la pensée, et pour l'art. Il y a aussi des ambitions qu'il faut savoir stimuler. Les vingt-trois concurrents qui ont répondu à l'appel de la Société du Parler français démontrent une fois de plus la variété des talents, et la légitime ardeur des désirs de succès. Je regrette de ne pouvoir vous parler de chacun de ces vingt-trois travaux que nous avons lus. Que de hautes pensées,

que de sentiments délicats, que de formes heureuses en ces pages où l'art n'était pas suffisamment soutenu ! D'autres concours, nous l'espérons, fourniront à ces auteurs une meilleure fortune. C'est le travail jamais abandonné, c'est l'application constante, c'est l'entraînement quotidien qui fait les artistes en prose ou en vers, et la Société du Parler français s'estimerait heureuse si elle pouvait contribuer, par des concours annuels, à affermir les talents, à éveiller ou à renouveler les jeunes ambitions.

Nous sera-t-il permis de continuer l'œuvre commencée cette année ? Nous l'espérons. Notre Société qui prend de plus en plus conscience de sa vie, ne reculera jamais devant les tâches fécondes que lui impose sa mission.

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