‹ Nouveaux lundisChapitre 23 sur 29 · PAR M. LE MAUQUIS DE BELLOY · texte numérisé non relu

PAR M. LE MAUQUIS DE BELLOY

(suite kt fin.

La scène touchante de VAndrienne, qui est en récit dans l'exposition, cette espèce de déclaration publique involontaire de Tamour de la jeune fille éplorée, de Glycère pour Pamphile, aux funérailles de Chrysis, ne saurait se séparer de cette autre scène racontée par ï^amphile lui-même à la fin du premier acte. Son père veut le marier ou fait semblant de le vouloir, et sur l'heure ; la suivante de Glycère, Mysis, très-attachée à

sa maîtresse, apprend cette nouvelle de quelques paroles échappées à Pamphile dans son trouble ; elle le voit hésitant, elle craint qu'il ne cède par égard pour son père, et qu'il n'abandonne cette jeune fille enceinte et tout près d'accoucher. Elle l'aborde résolument, et sur la question que lui adresse Panïphile au sujet de Glycère, elle répond que la pauvi e jeune femme est à la fois dans les premières douleurs du travail et dans l'inquiétude d'être délaissée par lui. Il suffit de ce mot pour que Pamphile n'hésite plus : « Quoi! pourrais-je en avoir seulement l'idée ? quoi ! souffrir que la pauvre enfant soit trompée à cause de moi? Elle qui m'a conûé toute son âme et toute sa vie, quand moi-même je lui ai voué dans mon cœur toute la tendresse qu'on a pour une épouse, souffrirais-je qu'une nature aussi honnête, aussi pure, aussi bien élevée, en vienne, par misère, à tourner mal? Non, jamais I » — Et Mysis exprimant encore quelques craintes, et Pamphile s'animant de plus en plus :

« Tout ce que je saîs ^ dit la suivante qui a sa réserve d'expression et sa délicatesse à sa manière, c'est qu'elle mé^ rite bien que vous ne l'oubliiez pas. » — « Que je ne l'oublie pas, ô Mysis, Mysis 1 Elles sont encore gravées dans mon cœur, les paroles que Chrysis m'a dites sur Glycère. Se sentant près de mourir, elle m'appelle ; je m'approche : on vous avait éloignées; nous étions seuls (tous trois) ; elle commence : « Mon cher Pamphile, tu vois sa beauté et son âge, « et il ne saurait Réchapper que ce sont là de pauvres se- « cours pour garantir sa vertu et tout ce qu'elle possède. Ce « que je te demande , par cette main que je tiens, par ton « bon Génie , au nom de ton honneur et de son isolement à

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tt elle, ce que j'implore de toi, c'est de ne la point quitter, a de ne la point délaisser. S'il est vrai que je t'ai toujours « chéri à l'égal d'un frère, si elle , elle n'a eu en estime que « toi spul, et si elle a toujours fait en tout ta volonté, je te c donne à elle pour mari, pour ami, pour tuteur et père : je « te mets entre les mains tout notre bien, et je le conGe à ta « foi. » Elle met la main de Glycère dans la mienne : la mort la prend au même instant. Je l'ai reçue, je la garderai Gdèlement : Accepi, acceptam servabo. »

Ce sont là de ces passages qui ravissaient Fénelon : « Tout ce que l'esprit ajouterait à ces simples et. touchantes paroles ne ferait, disait-il , que les affaiblir. » Le vœu de Tibulle se voyant en idée au lit de mort et tenant de sa main défaillante la main de son amie, Didon adjurant Énée au nom de tout ce qu*il y a déplus doux et de plus sacré dans le souvenir, nous reviennent en mémoire ; mais Térence ici n'a rien à craindre à la comparaison. Tout est sobre, vrai, parti du cœur. On est touché, sans qu'il y ait un mot de trop qui l'indique, ni aucun étalage de repentir, du sentiment dont est pénétrée cette courtisane mourante, et de cette pitié qu'elle a pour une pauvre enfant qu'elle ne voudrait à aucun prix, non pas voir (elle n'y sera plus), mais prévoir sur la même voie et dans les mêmes traces qu'elle-même a suivies. Tout cela est sous-entendu sous la diction la plus chaste. Comment traduire des beautés si simples? Je prendrai M. de Beîloy, de préférence, à d'autres endroits. VHéautontimoroumènos ou le Bourreau de soi-même m'en fournira l'occasion (1).

(1) Il y a dans le discours de Chrysis, traduit par M. de Belloy, un donc qui me gâte le naturel : Donc, ami, sur ta foi, par ta main

L'exposition de ce Bourreau de soi-même est des meilleures de Térence, et de celles qui caractérisent le mieux cette nature de génie. La scène est dans un bourg voisin d'Athènes : un voisin Chrêmes s'approche de son voisin Ménédème qui ne l'est que depuis peu, mais qui lui fait peine, à le voir travailler et s'excéder de la sorte. Ce n'est pas sans bien des précautions qu'il risque sa remontrance : « Quoiqu'il n'y ait que bien peu de temps que nous nous connaissions, depuis que vous avez acheté ce champ proche du mien, et qu'il n'y ait guère rien eu jamais de plus entre nous, cependant, soit votre mérite, soit le voisinage, que je fais bien entrer pour quelque chose dans l'amitié, m'oblige à vous dire tout hardiment et en ami que vous me paraissez faire au delà de votre âge et plus que votre état de fortune ne l'exige... » Et en effet, ce Ménédème à qui il s'adresse paraît avoir soixante ans et plus; il

que je serre, etc., protège ma Glycère, Ce donc au commencement d'une phrase, et qui semble marquer le pas comme si Ton frappait en même temps du talon , est un reste du style moyen- &ge , gothique ou chevaleresque , mais n'est pas du tout de la langue de Térence ni du langage d'une mourante. C'est bon pour un Ruy Blas d'entrer en matière en éclatant de la sorte : Donc, vous n'avez pas honte.,,! On ne peut oublier, pour peu qu'on ait été romantique, ce fameux exorde ex abrupto, ce début de tirade d'une superbe et terrible emphase; mais ce n'est pas une raison pour l'imiter couramment. Ne confondons pas les tons, comme on le fait perpétuellement de nos jours; le goût est dans ces distinctions fines.

a un fonds de terre excellent, des esclaves en nombre, et il fait la besogne d'eux tous comme s'il était seul. On ne peut se lever si matin, ni rentrer si tard le soir, qu'on ne, le voie occupé à bêcher, à labourer, à porter des fardeaux. Il ne se donne aucun bon temps, il n'a aucune pitié de lui. « Vous me direz, ajoute le bon Chrêmes qui va au-devant de la riposte comme pour l'adoucir, vous me direz : Ça me fait mal de voir comme on travaille peu. Mais ce que vous passez de temps à travailler vous-même, si vous l'employiez à surveiller votre monde, vous y gagneriez. » A ces observations hasardées d'uA ton de bonté, avec intérêt, Ménédème répond d'abord sèchement : « Chrêmes, vos affaires vous laissent-elles donc assez de temps de reste pour vous occuper de celles des autres et de ce qui ne vous regarde en rien? » C'est ici que Chrêmes fait cette heureuse réponse qui a eu son écho à travers les siècles: « Je suis homme, et je considère que rien d'humain ne m'est étranger. » Et il s'attache de son mieux à désarmer la misanthropie du farouche voisin, à lui rendre en un sens quelconque la réponse facile : « Prenez que c'est ou un avertissement, ou bien une simple question à mon usage ; si vous avez raison, pour que je vous imite ; sinon, pour que je vous ramène. » Ménédème, malgré tout, regimbe encore : « C'est mon habitude à moi ; à vous de faire comme vous l'entendez! )) La douceur de Chrêmes ne se décourage pas : « Est-ce une habitude pour aucun homme de se tourmenter lui-même? » — « C'est la mienne. » — « Si c'est quelque peine que vous avez, c'est différent. Mais quel

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peut être ce mal-là? Je vous en prie, qu'est-ce qui peut vous forcer à vous traiter ainsi? » Chrêmes a touché la corde. Il a mis le doigt sur la plaie. Cet interlocuteur féroce, tout d'un coup vaincu, n'est plus qu'un pauvre homme brisé par l'affliction; il ne répond qu'en éclatant en larmes et en sanglots^ « Ne pleurez pas, lui dit Chrêmes, et quelle que soit la chose, ditesmoi tout; pas de réticence, ne craignez rien; confiezvous à moi , vous dis-je, et consolation ou conseil, ou de toute autre manière, je vous aiderai. » Et Ménédème, que son secret oppresse, et qui a besoin de l'épancher, ne résiste plus : « Vous voulez le savoir? » — « Oui , et dans l'intention que je vous ai dite. » — « Eh bien I vous saurez tout. » — « Mais, en attendant, laissez-là ce hoyau, cessez votre travail. » Ici une petite lutte s'engage, Ménédème voulant continuer de piocher tout en racontant. Chrêmes s'y opposant et lui arrachant des mains son outil. « Ah ! ce'n'est pas bien, » dit Ménédème. — « Et pourquoi, si lourd, je vous prie? » dit Chrêmes en sentant le pojds du ho^'au. — (( Je l'ai bien mérité. » — On arrive ainsi tout préparé au récit, à la confession. C'en est une. Ménédème est père, il a un fils unique fort jeune : « Ah! que dis-je, j'ai un fils! je l'ai eu. Chrêmes; maintenant l'ai-jeou ne l'ai-jeplus? » En deux mots voici l'histoire : le fils de Ménédème a fait comme bien des fils : il est devenu amoureux, et d'une jeune fille qui n'avait rien. Ménédème a fait comme bien des pères : il a grondé, il a été dur, il a fait chaque matin une scène à son fils sur sa conduite, sur son dérèglement, sur le scandale de sa

liaison : «Quoil mèneras-tu longtemps pareille vie? espères-tii qu'il te sera permis, moi vivant, moi ton père, d'avoir ta maîtresse en lieu et place de femme légitime? Tu te trompes si lu crois cela, et tu ne me connais pas, Clinias. » Et puis les vanteries ordinaires aux hommes d'âge, les contrastes de leur conduite à celle des jeunes gens d'aujourd'hui : « A ton âge j'étais occupé à tout autre chose qu'à l'amour; pauvre, je suis allé en Asie porter les armes, et là j'ai su acquérir du bien à la fois et de la gloire. » C'était le refrain. Si bien que le jeune homme, outré et piqué de ces reproches de chaque jour, est parti un matin sans rien dire, et s'en est .allé servir chez le grand roi. Et voilà trois mois de cette fuite. — Chrêmes, après avoir tout entendu : « Il y a de votre faute à tous deux, dit-il, bien que ce coup de tête annonce pourtant une nature sensible à l'honneur, et à qui certes le cœur ne manque pas. » — Ménédème a raconté ce qui lui était le plus pénible ; c'est alors que le malheureux père, en apprenant le départ de son fils et se voyant seul, a tout quitté et vendu de désespoir ; il a fait maison nette et s'en est venu se confiner dans ce champ pour s'y mortifier et s'y punir. Mais ici M. de Belloy prend la parole et supplée à l'original dans un couplet soutenu et de la meilleure veine. C'est Ménédème qui parle :

Lorsque Ton m'eut appris l'effet de ma rigueur,

Je retournai chez moi, triste, comme on peut croire.

N'ayant plus ni désir, ni force, ni mémoire,

Je m'assieds, l'on accourt. Des serviteurs nombreux

M'entourent, délaçant mes brodequins poudreux.

On prépare les lits, pour souper l'on se. presse; Chacun fait de son mieux, comprenant ma tristesse. Et moi, je me disais, les voyant se hâter : « Tant de gens, pour un homme, à ce point s'agiter! Rien que pour mes habits, tantxle femmes en peine! Pour moi seul tant d'objets dont la maison est pleine! Et mon unique enfant, l'héritier de ces biens Plus conformes aux goûts de son âge qu'aux miens, A quitté la maison, fuyant mon injustice 1 Ah! je mériterais le plus cruel supplice Si je les conservais quand il n'en jouit pas. Tout le temps qu'en exil vivra mon Glinias, Je veux tirer de moi quelque bonne vengeance, Amasser, travailler sans la moindre dépense, Épargner pour lui seul. » Aussitôt fait que dit : Je jette tout dehors, jusqu'à mon dernier lit ; Je rassemble en un tas meubles, outils, vaisselle ; Servantes et valets, je vends tout pêle-mêle , Y compris la maison, sauf, toutefois, les gens Dont le travail pouvait m'indemniser aux champs; Et, des quinze talents que j'en obtins à peine. Pour bien m'y tourmenter, j'achète ce domaine. Pensant que, plus j'endure et vis en me privant, Moins j'aggrave mes torts envers mon pauvre enfant. Lh, comme vous voyez, j'accomplis cette tâche. Et je n'accepterai ni bon temps ni relâche. Que mon fils, avec moi, pouvant les partager, Ne soit là, sain et sauf, et loin de tout danger.

Quand on a pu traduire de la sorte trente vers de TérenCe, on était digne de le traduire tout entier.

On aura remarqué dans toute cette scène ce qui est partout ailleuriî dans Térence, le sentimenfr et l'intelligence de la jeunesse, une parfaite indulgence pour cet âge où la vie eSjt si belle et si propice qu'il lui faut bien

passer quelque chose, s'il abonde et s'il excède dans sa joie. Et en même temps, pas une déclamation, pas une épithète inutile, pas de tirade proprement dite et pour la galerie ; c'est l'expression môme de la nature, (( une naïveté inimitable qui plaît et qui attendrit par le simple récit d'un fait très-commun. » C'est encore Fénelon qui dit cela.

Rarement, à propos de Térence, on omet aujourd'hui de faire quelque rapprochement avec le christianisme. Ce Ménédème, par exemple, tout en restant parfaitement naturel , a déjà quelque chose du principe chrétien ou, si l'on aime mieux, du principe religieux en général qui aboutit à l'ascétisme. Il a au plus haut degré l'idée de sacrifice. 11 se punit en faveur de son fils. 11 veut expier. « Plus je me rends malheureux, plus je me soulage; moins je me sens coupable envers lui. Il me semble que jusqu'à un certain point je m'absous. » Je force à peine sa pensée ; mais Térence ne la force pas du tout, et c'est là qu'est le charme.

Je continue à passer devant quelques pièces de Térence en ne faisant qu'entrer dans le vestibule. La première et la seconde scène des Adelphes sont célèbres. Ce sont deux frères (comme le titre l'indique) ; l'un, Micion, qui est célibataire et habite la ville, — toujours Athènes ; l'autre, Déméa, marié et père, qui habite les

champs. Cet homme des champs a deux ûls dont il a donné l'un à l'oncle de la ville, qui Ta adopté et qui rélève à sa manière, c'est-à-dire fort doucement et en lui laissant la bride sur le cou; il a gardé l'autre avec lui et l'a de tout temps tenu fort sévèrement : il l'a élevé à laCaton. Or, quel est le résultat de ces deux éducations contraires? Il semble d'abord qu'il n'y ait pas lieu à hésiter. Micion, l'homme de la ville, à l'ouverture de la pièce, est dans une inquiétude mortelle. Eschine, son neveu, son fils d'adoption, n'est pas rentré la nuit dernière ; et là-dessus le pauvre père se forge mille craintes : « Faut-il donc qu'un homme aille se mettre dans le cœur et se donner à plaisir des affections qDi lui soient plus chères que lui-même! Et pourtant, ajoute-t-il, il n'est pas mon fils, il est celui de mon frère... Mais je l'ai adopté enfant ; je l'ai élevé, il m'est aussi cher que s'il était mien : il est ma seule joie, ma seule tendresse, et je fais tout, absolument tout, pour qu'il me rende la pareille : je donne, je pardonne, je ne crois pas nécessaire d'user en chaque rencontre de mon droit. Enfin » tout ce que les jeunes gens font d'ordinaire en cachette de leur père, tout ce qui est péché de jeunesse, j'a:i accoutumé mon fils à ne pas m'en faire mystère ; ca^«^ qui s'accoutume une fois à mentir et à tromper soïT^ père, celui-là l'osera d'autant plus à l'égard des autres?- - Je crois qu'il est mieux de retenir ses enfants pa ^^ un sentiment de pudeur et d'honneur que par 1^3 crainte... » On voit d'ici quel est le système de Micioi» -. système bien connu et des plus relâchés : celui d ^ Déméa est précisément le contraire; aussi les deii:x

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frères sont-ils habituellement en querelle ouverte, et le frère des champs arrive souvent chez celui de la ville en Vécriant : « Que faites-vous, Micion? pourquoi nous perdez-vous ce jeune homme? pourquoi le laissezvous faire l'amour, faire l'orgie? pourquoi fournissezvous à ses vices? » Micion, toutefois, estime que son frère, avec sa rigidité, a tort, et quoique Eschine, ce jour-là, lui donne bien de l'inquiétude, il ne se blâme pas de le traiter si indulgemment; il repasse à ce sujet toutes ses maximes d'éducation débonnaire et s'y confirme : l'affection, pour stimuler au bien, vaut mieux que la crainte; un père n'est pas un tyran ni^un maître, etc. Mais Déméa, le frère rustique, survient tout à coup. Gare l'orage I

Déméa est triste ; il est irrité, mais il triomphe ; car la conduite différente des deux jeunes gens semble tout à fait lui donner raison. Pour bien saisir le comique de la situation, il est bon de savoir que tous les désordres contre lesquels il va éclater, et dont Eschine s'est rendu coupable, ne sont que pour le compte du vertueux frère, ce frère si surveillé et que le père mori- Sène si bien; c'est le plus sévèreme:>t élevé qui est le plus mauvais sujet des deux : l'autre n'a rien fait que P^r complaisance pour son cadet. Mais le dessous de ^^rtes ne se découvrira que plus tard. Dans cette quenelle que Déméa vient faire à Micion, ce dernier lui-même est d'un comique achevé dans sa douceur. Micion tout à l'heure était troublé de l'absence d'Es- ^hine : Déméa vient lui apprendre tout ce que le libertin a commis d'excès cette nuit même» et dont toute la

ville est indignée. Il a enfoncé une porte, forcé un intérieur, enlevé une femme...; il n'est bruit que de cela. Micion, ainsi réfuté dans son système et piqué dans l'objet de son amour, essaye, ni plus ni moins, d'excuser le coupable : « Vous prenez mal les choses, Déméa : ce n'est pas un si grand crime, croyez-mor, à un jeune homme d'aimer, de boire. . . Si nous n'avons pas fait pareille chose, vous et moi, c'est que nous n'avions pas moyen alors; vous vous faites maintenant un mérite de ce qui n'était qu'une nécessité. Cest injuste, car si nous avions eu de quoi, nous aurions fait comme les autres ; et celui que vous me jetez sans cesse à la tête ( ilium tu tuum, ce fils modèle élevé aux champs), si vous étiez homme, vous le laisseriez faire maintenant, tandis que l'âge le permet, plutôt que d'attendre qu'il ait mené votre convoi, trop tard à son gré, pour s'en aller faire après coup toutes ces mêmes choses, dans un âge moins propice. » Je paraphrase un peu ; chez Térence, chaque nuance et intention est indiquée par de simples mots bien jetés, bien placés et qui laissent à la pensée toute sa grâce {ubi te expectatum ejecisset foras, alienore xtate post faceret tamen). Remarquez, dirai-je à ceux qui voudraient suivre de près le texte, cet expectatum qui marque si bien la longueur de l'attçnte, ce tamen rejeté si joliment à la fin. On me dira qu'il ne faut pas tant admirer des particularités de diction si simples, et que c'est la nécessité du vers qui détermine le plus souvent et commande cet heureux placement des mots. Oui, mais c'est le talent aussi et l'art du poëte d'amener si justement les mots pour le sens à la fois et pour la me-

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sure. C'est le secret des âges polis. Térence est le premier, chez les Romains, qui

D'un mot rais en sa place enseigna le pouvoir.

Déméa est outré de la réponse de Micion : Si votis èties homme, lui a dit Micion : il lui renvoie son mot et lui rejette son homo à la tête : « Pardieu ! vous, avec votre humanité {tu homo), vous me rendrez fou. » Mais Micion, de plus en plus lancé et mis lui-même hors des gODds, va non plus jusqu'à excuser, mais jusqu'à épouser les désordres de son fils adoptif (et il sentira tout à l'heure, quand il sera seul , qu'il s'est laissé emporter un peu loin ) ; cet homme doux se fâche tout de bon ; la contradiction le pousse, la passion ne lui laisse pas son sang-froid : « Ah ! écoutez, mon frère, ne me rompez plus la tête à ce sujet. Vous m'avez donné votre fils à adopter, il est mien ; s'il fait des sottises, il les fait à mon compte, c'est à moi d'en porter la plus grosse part. Il soupe? il boit? il se parfume? eh bien!, je payerai. Il a des maîtresses? je fournirai l'argent tant que je pourrai; quand il n'y en aura plus, peut-être qu'alors elles le mettront dehors. 11 a enfoncé une porte? eh bien 1 on la raccommodera. Il a déchiré des habits? eh bien! le tailleur est là pour en faire d'autres. J*ai encore, grâce à Dieu! de quoi y suffire, et jusqu'ici Cane me ruine pas... » Le père adoptif, dans son entraînement, est devenu, on le voit, le frère et le com- Père de son fils; il n'y a plus de distinction entre eux. foute cette scène est parfaite de vérité et justifierait, à elle seule, l'éloge accordé à Térence d'exceller dans les

mœurs, tandis que d'autres étaient réputés supérieurs dans la conduite et la construction de la pièce ou dans Tentrain du dialogue. Il est bien le peintre de la vie, et même, quant à ce vis comica tant reproché, s'il ne se trouve pas en effet ici dans ce dialogue entre les deux frères, je n'y entends plus rien, je ne le vois nulle part. Je ne puis pousser plus loin ces analyses sans m'oublier tout à fait, et sans oublier aussi que j'aurais, si la place m'était accordée, à prendre plus souvent M. de Belloy à partie et à lui dire, sur sa propre traduction : « Ceci est bien, ceci est heureux et élégant ; mais, à côté, ne trouvez-vous pas...? » Et M. de Belloy, homme de goût, serait le premier à confesser qu'il a été dans un embarras inexprimable en présence de ces beautés simples et courantes où les liaisons surtout et les petits mots, les mille attaches du discours, sont si diffî^ ciles ou plutôt impossibles à rendre. C'est beaucoup déjà d'avoir conservé, dans l'ensemble, le bon goût de diction et la facilité attachante.

Térence est le poëte de la jeunesse : tout chez lui se rapporte volontiers à elle. Ses scènes d'amoureux sont délicieuses. Nul n'a mieux compris que lui le charme des brouilleries et des raccommodements, les tendresses plus vives après les fureurs. « Querelle d'amants, recrudescence d'amour, » dit-il. — « Le fond de l'amour, dit-il encore, ce n'est qu'injures, soupçons, colère, trêve et guerre, et puis l'on signe de nouveau

la paix. N'essayons pas de porter la raison dans Famour, pas pins que d'être sage dans la folie. » Que la scène entre son jeune homme Phédria et la courtisane Thaïs (dans V Eunuque) vient bien à Tappui de cette doctrine I Phédria a été chassé, tenu dehors par Thaïs qui lui a fait refuser sa porte, tandis qu'un autre a été admis : il peste, il s'indigne, il se méprise lui-même, pour sa lâcheté, de sentir qu'il l'aime encore; il prend de grandes résolutions : elle paraît, tout ce courage s'évanouit. Elle lui parle avec douceur et en personne qui l'aime toujours; elle lui explique l'aventure de la veille. C'est toute une histoire, presque une affaire de famille, à l'entendre, qui Ta obligée à recevoir ce capitaine dont il est jaloux ; elle en dit tant, elle fait si bien qu'il en passe par où elle Teut et consent à quitter la place pour deux jours encore, deux jours seulement, pendant lesquels, pour tuer le temps, il se propose d'aller à la campagne; il annonce qu'il part à l'instant^et quand elle a tout obtenu de lui, elle lui dit : « Adieu, cher Phédria, ne veux-tu rien davantage? » Et Phédria ici éclate et s'écrie dans l'ingénuité de son transport : « Mais que puis-je vouloir? sinon que, présente avec ce soldat, tu sois comme absente; que jour et nuit tu m'aimes, que tu me regrettes, que tu rêves de moi, n'attendes que moi, ne penses qu'à moi ; que tu m'espères, etc. »

Ce qu'André Chénier a trouvé moyen, en transposant la situation, de traduire dans ces beaux vers d'élégie :

Ce que je veux? dis-tu. Je veux que ton retour Te paraisse bien lent; je veux que nuit et jour

Tu m'aimes

Présente au milieu d'eux, sois seuie, sois absente;

Dors en pensant à moi ; rêve-moi près de toi ;

Ne vois que moi sans cesse, et sois toute avec moi î

Et La Fontaine qui a traduit l'Eunuque, assez faiblement d'ailleurs, a dit dans un vers heureux :

De corps auprès de lui, de cœur auprès de moi î

Fénelon et Addison, deux esprits polis et doux, de la même famille littéraire, ont loué ce passage de Térence comme d'une beauté et d'un naturel inimitables.

Dans cette même comédie de l'Eunuque, le frèr^ cadet de Phédria, l'aimable Chéréa, est bien l'image du naïf et bouillant jeune hommaà son premier amour- Quand il arrive sur la scène, comme un jeune chien eim. défaut, courant, hors d'haleine, ayant perdu la pist^^ de la beauté qu'il suivait, qu'il brûlait d'aborder-^

qu'un maudit fâcheux lui a fait tout d'un coup man

quer, quel jeu de passion ! « Je suis mort î de jeun^^ fille nulle part... Où est-elle passée? » Et quand il 1'^^ découverte, que dis-je ? quand il s'est introduit prèff-S^ d'elle sous un déguisement et l'a possédée d'emblée » quelle explosion d'allégresse, quel besoin d'expansiocr^ et de confidence à tout prix ! comme il se jette sur 1* *^ premier ami qu'il rencontre pour lui tout raconter •' Vous connaissez le tableau de Meissonier, la Confidenc^^^, ce jeime amoureux qui, à la première lettre reçue, n' -^ de cesse qu'il n'ait versé son secret dans le sein d'u :mi ami plus expérimenté, et qui, après le déjeuner qu'

Li' il j

payera, au dessert, lit avec feu cette missive si tendre à l'ami tranquille et satisfait qui écoute et qui digère. Ici, c'est tout autre chose ; c'est le jeune homme en feu qui sort de la maison où il a conquis le bonheur ; il a besoin d'éclater, son cœur déborde ; il est dans l'impatience de dire au premier qui l'interrogera : h suis heureux. — u Quoi personne! s*écrie-t-il en regardant autour de lui... Ne rencontrerai-je pas une âme, pas un curieux qui me suive, qui me persécute et m'obsède de questions, pourquoi je suis gai, pourquoi je bondis, où J6 vais, d'où je viens, où j'ai pris cet habit (il est encore déguisé), ce que je cherche, si je suis sain d'esprit ou ^ou? » Un ami qui passe, et qui Ta entendu fort à pro- P^s, le sert à souhait et l'oblige à s'épancher. Nous assistons à l'ivresse même de la jeunesse.

M, de Belloy a traduit ce passage de la manière la PJus agréable :

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