ANTIPHON
Conte-moi, je t'en prie... i&^
GHÉREAS. pi
Eh! pourquoi me prier? \^i
Quand je suis trop heureux de t'a voir, au contraire. ï^
Écoute
J'ai essayé de donner un aperçu de ce talent airaabli et vif; de ce comique sincère et touchant que chacun aime à se représenter sous le nom de Térence : j'achè?^ verai de le définir en quelques traits assemblés san s beaucoup d'ordre, mais qui se rejoindront d'euTcr"^" mêmes.
Térence a le talent voisin de l'âme ; il donne, plu s qu'aucun écrivain, raison à ce mot de Vauvenargue^u^ ""» « qu'il faut avoir de l'âme pour avoir du goût. »
Si Virgile, venu plus tôt, avait fait des comédies, il le==^s aurait faites comme Térence. Il y a ^ussi chez Térenc -^=6 du Tibulle en action et de l'élégie.
Térence est le lien entre l'urbanité romaine et rattrr==3' cisme des Grecs. Qui dit urbanité dit politesse, éléganc^^» un bon goût dans le badinage, de l'enjouement ph^^s qu'un rire ouvert et déployé. Qui dit attiques à propr^^' ment parler, entend des écrivains nus, sobres, chast^^s de diction (comme Lysias ou Xénophon), qui n'appuiei^^"^ pas, qui ne redoublent pas, qui ne scintillent pas. 1 X s rappellent et réfléchissent dans leurs écrits cette plaint de l'Attique, d'une maigreur élégante et fme, d'un ci'^l
TÉRENCE. Si)!
transparent. Quels sont les écrivains attiques en français dont nous puissions comparer sans trop de contresens la diction à celle de Térence? Il en est très-peu. M"« de La Fayette, Fénelon, M»« de Caylus, en sont certainement ; Le Sage aussi pour Gil Blas, et Tabbé ^révost pour Manon Lescaut. Au xvni® siècle, la race des ttiques se perd : Voltaire est, quand il le veut, le moèle de Turbanité ; mais Tatticisme léger, cette grâce n peu nue, cette exquise simplicité n'a plus sa place.
Montesquieu, préoccupé du piquant, du frappant, tera jusqu'à cinq et six fois Florus dans son Essai sur
Goût : il n'a pas songé une seule fois à citer Térence.
Diderot le fougueux, le verveux, a eu l'honneur de ►lïïprendre et de sentir dans Térence celui qui lui resnablait le moins, celui qui n'outre rien, ne charge mais, et qui ne met pas un trait de plus que nature
Il n'y a rien dans Térence pour l'effet. M"« Mars sait : « Oh ! comme nous jouerions mieux; si nous ne nions pas à être applaudis ! » Térence écrit et parle >nime s'il ne tenait pas à être applaudi. 11 n'a pas de s mots, de ces traits qui sortent à tout instant du ng, et qui semblent dire avant la fin : Plaudite. Il est >n toutefois pour un poëte dramatique d'avertir de naps en temps son monde, de donner le l^ranle à son iblic.
Molière a la verve, le démon : Térence n'a pas le délon ; il a ce que les Anglais appellent le feeling, mêlé 'fondu dans le comique. H intéresse.
Térence est la joie et les délices des esprits délicats ' justes, qui n'aiment pas le fou rire, qui aiment un
rire modéré qui aille avec les pleurs et qui ne dépare pas le sourire. J'ai déjà nommé Addison et Fénelon.
Si Collin d'Harleville avait eu du style, et s'il avait fait de mieux en mieux dans le genre du Vieux Célibataire, on aurait pu l'appeler chez nous un demi-Térence; mais il est resté au quart du chemin.
Je ne sais plus lequel des critiques de ce temps-ci dont je disais : a 11 aime le délicat, mais il adore le faible. » Celui-là aura beau être instruit .et versé dans les choses de l'Antiquité, il n'est digne qu'à demi de sentir Térence. Ne faisons jamais du faible une nuance, même pâlie, du délicat.
Ce ne sont pas des jeux d'esprit que je me permets : chaque écrivain ou poëte classique a sa qualité distinclive et singulière, sa vertu à lui, souveraine, et qui est faite pour guérir du défaut littéraire opposé. Térence est le contraire de bien des choses, il l'est surtout de la dureté, de l'inhumanité, de la brutalité, — de ce qu'on court risque, à mesure qu'on avance dans les littératures, d'ériger insensiblement en beauté et de prendre pour la marque première du talent.
Térence, c'est le contraire de Juvénal et des liqueurs fortes.
Il y a des poètes plus ambitieux, plus complets aussi et plus forts que lui assurément : mais, au sortir des lectures violentes, ma médiocrité même s'accommode mieux de celle de Térence.
Térence peintre de l'homme, ce n'est rien d'absolu dans la morale ni dans la vie : c'est croire qu'on a toujours quelque chose à apprendre, toujours à modifier
et à corriger selon l'âge , le moment , la pratique et l'expérience.
Pétrone a parlé de Theureuse curiosité, du goût choisi d'Horace, Horatii curiosa félicitas : c'est toute une définition en deux mots. Un critique latin d'entre les modernes, un savant en us a qualifié non moins heureusement la merveilleuse et presque ineffable aménité de Térence.
On parle toujours et le plus volontiers de Térence comme de l'un des précurseurs profanes du christianisme : c'est pour lui un grand honneur. Il serait juste aussi de le montrer un digne fils et un héritier direct de la civilisation et de la culture grecque à laquelle il appartient, de cette civilisation qu'on voit si humaine au temps de Gélon, et qui trahissait déjà son véritable esprit dans la lutte fabuleuse de Pollux, l'un des Argo-' nautes, contre un roi brigand des bords de la Propontide. « Et quel sera le prix du combat que nous allons livrer? » demande le fier Pollux au moment d'engager la lutte avec le géant. Celui-ci répond : « Je serai à toi, si je suis vaincu ; tu seras à moi, si je suis le plus fort. » — « Mais ce sont là, reprend Pollux, des enjeux d'oiseaux de proie à l'aigrette sanglante. » — « Que nous ressemblions à des oiseaux de proie ou à des lions, nous ne combattrons qu'à cette condition-là. » Le géant est vaincu par l'adroit et brillant athlète. « Puissant Pollux, s'écrie le poëte, quoique vainqueur tu n'abusas point contre lui de ta victoire ; mais tu lui fis jurer le grand serment, par le nom de Neptune son père, de ne plus être désormais inhumain et nuisible
aux étrangers. » Ce fut toute la vengeance du héros (1), et c'est ainsi que les victoires des Grecs, quels qu'en fussent les motifs ou les prétextes, étaient en définitive des conquêtes pour la civilisation elle-même. Formé à cette école, nourri et abreuvé de ces sources, faut-il s'étonner que Térence ait fait entendre le premier des accents de bonté et d'humanité universelle à Rome, dans cette dure Rome de Caton l'ancien?
(1) C'est chez Théocrite qu'il faut Ure ce brillant combat de Pollux : il est vrai que tout à côté, dans la même pièce, on se heurte à un exploit d'un genre tout différent, l'enlèvement des deux filles de Leucippe et le combat de Castor contre l'amant de l'une d'elles : car ces Grecs, semblables en cela à un autre peuple de .notre connaissance, pouvaient être dits à la fois libertins et civilisateurs.
Lundi 11 anût 1863.