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NOUVEAUX M£LAT9G£S

d*ètre ou plus nouveau que la dernière mode ou su-» ranné. Bref, il faut qu'il n'en paraisse rien, et que la facilité qui s'apprend par le travail serve partout à le cacher.

Le trait caractéristique de l'écrivain, c'est de savoir se passer .des mots parasites. On entend par là ces façons de parler qui, un moment en faveur, après avoir été dans toutes les bouches et s'être glissées sous toutes les plumes, disparaissent tout à coup pour faire place à d'autres. Ce sont d'ordinaire des mots violents par lesquels on croit se donner l'air de sentir plus vivement que les autres, bien qu'on ne s'en serve guère qu'au moment où l'on ne sent rien du tout. 11 est donné à bien peu d'auteurs d'écrire d'original la langue de tout le monde, et de ne laisser échapper aucune expression qu'ils n'aient pensée, où ils n'aient mis leur empreinte personnelle, et comme leur cachet.

L'auteur de Mes Souvenirs est de ce petit nombre. Parmi les écrivains du sexe qui se sont distingués de notre temps, il n'en est aucun chez qui la langue appartienne plus en propre à l'écrivain. Pour la comparer au plus illustre, George Sand, si le cours du style de George Sand est pur, n'est-ce pas à la façon des fleuves, dont le flot, clair et limpide au plus profond du courant, ne laisse pas de charrier des impuretés le long de ses rives? De même qu'on y reconnaît les traces de tous les tours d'esprit qui se sont succédé

dans notre pays tout le temps qu'elle a écrit, on y pourrait noter les mots parasites qu'ils ont mis en honneur. Les romanciers sont plus sujets à ce défaut que les autres écrivains. Le roman est de tous les genres celui où l'auteur se sert le plus du lecteur;, qaand il lui a pris son tour d'esprit et ses sentiments^ il est inévitable qu'il lui prenne sa langue.

On pousserait trop loin l'éloge du style de Danie) Stem si l'on disait qu'on ne s'y heurte à aucun mot parasite. J'y rencontre, — non sans me signer, — « une certaine bonté qui naît de Vifnpressionabilité des nerfs i>. Voici, dans un coin des Esquisses morales^ exceptionnellement j si en usage dans les prospectus des magasins en liquidation. Ailleurs, on y parle de nos âmes sceptiques qui ne savent plus aimer et haïr que fragmentairement. Et encore ailleurs : «Nous vieillissons fragmentairement. > Je sais la date de cet odieux adverbe. Il était fort employé par Pierre Leroux, au temps où ce penseur confus passait pour un philosophe. On en trouverait d'autres moins barbares, qui sont entrés dans l'esprit de l'auteur par là porte banale de la mémoire, et se^ sont placés sous sa plume à ces moments de relâchement auxquels n'échappent pas les plus attentifs, les^ plus présents à ce qu'ils font. Mais c'est là la très rareexception : la langue de Daniel Stem n'est qu'à elle. Cependant chaque écrivain a un devancier direct

et porte comme un signe de descendance. On l'a remarqué pour George Sand, qui descend en ligne droite de J.«J. Rousseau pour le tour des sentiments, de Bernardin de Saint-Pierre pour la description. Le devancier de Daniel Stern est Chateaubriand. C'est <c ce gentilhomme vers lequel, dit-elle dans Mes SoU' venirs, m'attiraient de secrètes affinités, et dont je ne prononce pas le beau nom sans qu'il s'éveille en moi d'incroyables solennités ». Elle a le même faible sur le point de la naissance; elle a, comme lui, cet art, qui du reste ne trompe personne, de parler comme en passant et par manière d'acquit de ses aïeux, et de demander pardon de sa noblesse à ses amitiés roturières. Elle prend soin, ainsi que Chateaubriand, de donner à tout ce qu'elle écrit un grand air. Elle éviterait volontiers le simple pour ne pas tomber dans le commun, et le naturel par peur du familier. Un mot dira toute ma pensée : son style tient avant tout à ne pas déroger. Quelques phrases çà et là, dans le goût de celle que je viens de citer, prouveraient qu'en cela elle est allée trop loin, et que le maître dont le nom éveillait en elle <i[ d'incroyables solennités i> a failli la gâter ^

1. Est-ce Chateaubriand ou Daniel Stern qui a écrit ce passage de V Histoire des commencements de la République des Pays-Bas ; a Le génie de Barnevelt qui veillait sur la liberté, et Tépée de Maurice, à demi tirée déjà hors du fourreau, impatientés d'une juste vengeance, allaient forcer les dieux à prendre parti pour le droit ? »

Les bons juges font le plus grand cas des deux ouvrages historiques de Daniel Stern : VHistoire des commencements de la République des Pays-Bas et VHistoire de la Révolution de 1848.

Le premier a été couronné par l'Académie française sur le rapport d'un maître et d'un appréciateur consommé en fait de travaux d'histoire, M. Mignet. Il n'a laissé rien à dire de caractéristique ni sur le sujet ni sur le style dont ce livre est écrit. Ayant eu moimême à en donner mon avis, comme juge du concours, je garde un souvenir très présent du caractère élevé de l'ouvrage, et de cette manière d'écrire qui se défend également de la recherche du pittoresque et de Tabus des termes généraux. C'est la grande tradition, suivie avec liberté. S'il y manque des documents nouveaux, quelques-unes de ces trouvailles qu'on fait au plus épais de la poussière des archives, on en est dédommagé par le récit complet et saisissant de tout ce qu'il importe de savoir de celte époque, si glorieuse pour la Hollande, ou ce petit pays a été si grand par ses grandes actions et par la succession étonnante de ses grands hommes.

Aussi longtemps que l'histoire gardera son principal objet, et comme sa prérogative, qui est d'instruire le présent par ses ressemblances avec le passé, et non de l'amuser du spectacle de ses différences, on ne pourra pas trop estimer cet art de tirer tout l'agrément

d'une œuvre historique de ce qui doit y servir à renseignement des hommes.

Je ne me trouve pas compétent pour juger VHis* toire de la Révolution de 1848. S'il ne s'agissait que de donner à ce livre la louange très méritée de bien narrer les faits et, dans l'impossibilité d'être impartial» de les narrer sans passion^ enfin d'être écrit d'un boa style, ce ne serait pas la peine de prendre la plume. Dès longtemps, le jugement des lecteurs éclairés est fait, et je m'évertuerais à leur apprendre ce qu'ils savent. Mais, s'il s'agit du fond même du livre, de l'opinion qui en est l'âme, c'est de la politique, et je me récuse. Il se peut bien que l'opinion de l'auteur ne soit pas la mienne ; et il y a toute apparence que, parlant d'un livre où il en aurait professé et préconisé une autre, je chercherais plus à la contredire qu'à m'y ranger. J'en parlerais d'un ton chagrin, et je ne convaincrais personne. Sans compter qu'ayant eu l'honneur de connaître Daniel Stern, il ne me siérait pas de chercher querelle à sa mémoire.

J'ai pourtant contre cette histoire deux préventions ou deux préjugés, comme on voudra, que je dois con* fesser.

D'abord, c'est de la politique faite par une femme*

Ensuite, c'est l'histoire d'une révolution politique racontée par un contemporain.

Pour parler de la première prévention, est-ce donc

qne les femmes ne s'entendent pas à la politique? Si, vraiment; elles s'y entendent, comme à toutes les choses qui sont réservées aux hommes, non parce qu'ils en ont seuls l'intelligence, mais parce que seuls, dans toutes les sociétés civilisées, ils ont pu s*en occuper avec convenance. Rien n'égale la pénétration des femmes, si ce n'est leur curiosité; et, quant à la politique, pour peu qu'elles aient un intérêt de cœur à s'en mêler, et qu'il s'agisse par exemple de prévoir, pour les écarter d'un homme aimé, les périls où Texpose la politique, de discerner ses vrais amis de ses partisans intéressés, elle peuvent voir beaucoup plus loin que celui sur qui elles ont à veiller. Mais, s'il s'agit de politique spéculative, il semble qu'elles n'y peuvent guère apporter que l'esprit de chimère. J'en ai un témoin considérable et bien compétent : c'est Daniel Stem. Parlant des femmes dans ses Esquisses moraleSy « elles portent dans tout, dit-elle l'esprit de chimère, et jusque dans la politique, quand elles y touchent 3>. Est-ce un aveu qu'elle s'y serait elle-même trompée? Est-ce quelque exemple qu'elle aurait eu sous les yeux en écrivant cette pensée? En tout cas, s'il est une vérité vraie, c'est celle-là, à condition toutefois qu'on amende la proposition, et qu'on mette surtout à la place de jusque.

Ma seconde prévention, c'est que cotte Histoire de la Révolution de 1848 a été écrite au lendemain des

événements, beaucoup trop tôt pour y voir clair- A peine avait-on eu le temps de se remettre du plus gros du trouble que les esprits les plus fermes en avaient ressenti. On y touchait encore, quand Daniel Stem prit la plume pour en faire l'histoire . Dirai-je qu'on y touche encore aujourd'hui, et presque d'aussi près qu'en 1848, au sortir d'une révolution qui a réveillé les mêmes passions et rouvert les mêmes perspectives vers l'inconnu? Pour mon compte, bien que mon âge m'en ait rendu témoin, et que j'aie vu le drame des premières galeries, si quelque historien m'interrogeait sur les faits auxquels j'ai assisté, où j'ai été partie, pas parM, je me récuserais, n'étant pas sûr encore, après trente ans, d'avoir bien vu ce que j'ai vu, ni d'avoir dégagé mon jugement de mes impressions. Que serait-ce si cet historien, passant outre à mon témoignage, me donnait à lire un livre où il prétendrait m'instruire ou redresser mes souvenirs sur des faits où j'aurais figuré de ma personne, ne fûtce que comme un des personnages du chœur, dans la tragédie antique? Je le trouverais bien osé, pour ne rien dire de plus. En tout cas, je serais sans qualité pour le juger et je m'en abstiendrais. C'est ce que je fais pour VHistoire de la Révolution de 1848, n'en pouvant rien dire où je ne fusse juge et partie.

Il n'y a pas de politique dans Mes Souvenirs et dans les* Esquisses morales. Car je n'appelle pas de

ce nom quelques allusions discrètes que fait Taufeur à ses prédilections démocratiques et libérales, et je me garde bien de les critiquer. Je ne suis pas pour contredire son .goût pour la démocratie ; car j'en tiens moi-même, et les idées que j'en ai me sont venues dans l'esprit par le cœur. Pour le libéralisme, c'est différent; je n'ai jamais su démêler, chez la plupart de ceux qui l'ont professé de mon temps, ce qui était de doctrine sincère et ce qui servait de couverture à la passion de gouverner, sans en avoir le talent. Ce libéralisme-là n'est pas celui de Daniel Stem. Mais elle me semble avoir prêté de ses généreuses rêveries à la moins rêveuse de toute les opinions politiques.

Mes Souvenirs se composent de deux parties. La première raconle la vie de l'auteur jusqu'à son mariage (1806-1827). Dans la seconde, (elle peint la société où elle a vécu; la cour, où sa naissance et son mariage lui donnaient ses entrées ; les salons du faubourg Saint-Germain, « dans le cercle le plus exclusif de la vieille noblesse ». Elle y voit certains personnages célèbres par leur situation, ou par la mode, et elle esquisse leurs portraits. C'est moins un récit, que des notes volontairement décousues sur ce qu'elle appelle « le côté extérieur et accidentel de sa vie ». Pourquoi ces deux parties différentes? Pourquoi le livre « de sa vie intime » se ferme-t-il au moment où, selon ses paroles, elle se trouva, par des « brisements de cœur, en dehors de ce qu'on appelait le monde >,

et OÙ les confessions allaient succéder aux confidences ? C'est là que l'attendait une curiosité assurément plus sympathique qu'indiscrète. Celte curiosité, elle n'a pas voulu la contenter. De là, chez ses amis euxmêmes, dont la sympathie et l'absolution étaient toutes prêtes, un peu de mécompte qui en a prévenu plus d'un contre ces pages venues comme à la traverse, au lieu de celles qu'ils attendaient. Je ne suis pas sûr de m'êlre défendu de cette impression, et ma préférence pour la première partie n'a peut-être pas d'autre cause. Je trouve la seconde moins intéressante. Il y a trop peu de faits nouveaux, et la plupart des célébrités y sont trop p assées de mode, pour mériter tout ce fini de style. C'est dans cette partie du volume que se marque une légère disproportion du travail à la matière.

Les qualités mêmes de la première partie sont un tort de plus pour la seconde. On pense à tout ce que cet art de parler de soi eût donné de charme à des confidences où nous aurions vu, non plus la jeune fille dont les parents disposent, maïs la femme qui dispose d'elle-même, et qui fait sa destinée. Il y aurait eu là des analyses de cœur, des épanchements et des retenues, mille nuances de sentiment et de pensée, et, le récit des « brisements de cœur » arrivé, des accents d'éloquence où ce beau style aurait eu tout son prix. Car pour des souvenirs d'enfance et

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d'adolescence, des visites à Francfort à la grand'mère Belhmann, des amitiés de petite fille pour les oiseaux, les chiens et les lapins, des détails d'éducation, des portraits de maîlres à danser, des petits secrets entre amies de pension au Sacré- Cœur ^ il suffit, en fait de style, de cette simplicité distinguée qui tient les choses entre le négligé et la toilette.

Ce qu'eût été le récit des « brisements de cœur », on peut s'en faire une idée, en lisant, au chapitre xv de cette première partie, le charmant récit, j'allais dire l'épisode d'un amour de jeune fille pour un homme dans l'âge mûr. La jeune fille est l'auteur même de Mes Souvenirs ; l'homme d'âge mûr était le comte de Lagarde, qui fut, au temps de la Restauration, un personnage considérable. Général commandant à Nîmes, en 1815, on l'avait vu, dans une émeute excitée par les agents de Trestaillons, pousser son cheval au plus épais de la foule, et, quoique blessé grièvement, « menacer les émeutiers de sa main mourante ». Diplomate, il avait fait apprécier, dans son ambassade en Espagne, ses talents pour la négociation. La finesse de son esprit, la grâce de ses manières, « une connaissance du monde qui l'avait laissé indulgent », tout, jusqu'à l'air de souffrance qui paraissait sur son visage amaigri, avait séduit la jeune fille que préparait à l'idée d'avoir un teil homme pour mari tout ce qu'elle entendait dire, chaque jour,

de mariages sans union des esprits et des cœurs. ' Ce qui rend la chose plus touchante, c'est que la passion de la jeune fille n'est pas d'abord partagée. Elle plaît à M. de Lagarde, c'était bien le mains ; mais seule elle aime. Averti enfin par tout ce qui se trahit du secret le mieux gardé, quand ce secret est un amour, dans la voix, dans le regard, dans l'attitude de la personne qui aime, dans la différence dont elle entend et écoute, M. de Lagarde s'interroge ; il hésite entre la joie et la peur de se croire aimé. Bref, il s'en va prendre conseil d'une femme du monde qui a été sa maîtresse, et qui cherche à lui faire épouser une de ses filles. Naturellement il n'est pas encouragé. On lui fait sentir qu'il n'est plus à l'âge où Ton court de telles aventures. De son côté, la jeune fille n'ose pas faire un pas en avant; j'en dis trop peu, elle n'en souffrirait même pas l'idée. De part ni d'autre n'échappe le mot qui finirait le roman. Un jour pourtant, à la veille d'un voyage, prenant congé de la jeune fille, M. de Lagarde lui dit: « Je pars ^, et, après un temps, ajoute d'une voix altérée : « A moins que vous ne m'ordonniez de rester. » Restez t était sur les lèvres de la jeune fille. Elle ne le dit pas, et la chose finit pour M. de Lagarde par un prosaïque mariage avec une de ses parentes.

Pour conter une si agréable histoire, dont les personnages, par leur distinction d'esprit et de condition,

donnent tant de prix à leurs sentiments, pour peindre ces combats tout intérieurs, cette émulation de délicatesses et de scrupules, ce commerce de plus en plus intime tout en étant de plus en plus silencieux, ce n'était pas trop de loutes les grâces et de toutes les finesses du style. Il n*en manque aucune à ces pages charmantes, où, sous le récit d'un passé lointain, grondent les souvenirs arners d'un passé plus rapproché, où éclate, à la fin, le regret d'une occasion perdue 4C de se retenir dans les voies aplanies :», et de goûter dès le temps de la jeunesse a le repos qu'on ne devait connaître qu'à l'autre bout de la vie ». Qu'elle n'eût pas été, sous la même plume, l'histoire de ces années passées hors des a: voies aplanies ^, mêlées de courtes joies et de longs chagrins, alors que la jeune fille, devenuefemme,eut«àsechercher,àdouter», à souffrir, à se sentir € misérablement déchirée dans toutes les fibres de son cœur, pour finir par la paix des solitudes, la tardive sagesse qui croît sur les tombeaux, comme le lierre sans parfum, au fruit inutile :» ! Elle avait le dessein de nous conduire jusqu'à cette fin. La seconde partie du volume n'avait été qu'une excursion passagère dans d'autres souvenirs, « avant de reprendre le récit plus personnel de sa vie intime ». Arrivée là, la peur de raviver d'anciennes blessures a-t-elle été plus forte que la tentation si douce d'en achever la cicatrisation en les montrant à des regards

amis? Nous ne pouvons que trouver respectable le motif qui a retenu sa plume; mais comment nous défendre d'un regret en pensant à ce que nous y avons perdu?

Le petit volume des Esquisses morales nous donne, sous la forme de maximes, de pensées et de portraits, une partie de ce que Tauteur nous a refusé sous la forme de confidences. Au lecteur à deviner tout ce qui se cache ou se déguise de sa vie active sous ces aveux discrets de sa vie réfléchie, de transformer en actions cette morale, de trouver les clefs de ces portraits. C'est un plaisir mélancolique que ne manquent pas de se donner ceux qui ont été dans Tamitié de Daniel Stem, et qui ont le privilège de la voir à découvert dans ces pages où les autres lecteurs ne peuvent que la soupçonner. L'estime singulière qu'ils font avec raison de ce petit livre est un témoignage de la vérité avec laquelle il a été écrit. Si Mes Souvenirs sont l'ouvrage le plus agréable de Daniel Stem,

le plus solide de ses titres littéraires senties Esquisses morales.

Après Pascal, après La Rochefoucauld et La Bruyère, il n'y à plus guère de chance de trouver des pensées qui s'imposentàtousles esprits, ets'yimprimentà titre d'évidences. Penser des axiomes en philosophie morale veut à la fois un penseur et un écrivain. Aussi la bonne fortune en est-elle rare, surtout dans notre société moderne où les affaires du présent laissent si peu de temps à la vie intérieure et nous tirent à chaque instant hors de chez nous. Il semble même que le génie de notre pays se détourne de plus en plus de cet ordre de spéculations, dont il a donné de si parfaits modèles. Mais, à défaut de pensées axiomes, en trouver où le vrai se mêle au spécieux et la raison à l'humeur, et qui, au lieu de la pleine lumière, nous ouvrent des demi-jours mêlés d'ombres sur nous-mêmes, est un talent donné à peu, et l'honneur n'est pas médiocre d'y compter dans lespremiers. L'auteur des Esquisses morales est de ceux-là.

Parmi les pensées du recueil, la plupart sont des jugements sur les mœurs et les usages de notre siècle, des réflexions critiques sur les grands sujets qu'on y agite, religion, politique, philosophie, éducation publique, institutions sociales, ou de courtes peintures des travers contemporains. Ces pensées et ces peintures, après nous avoir intéressés nous-mêmes, inté-

resseroût-ellesnosdesceûdânts? Seront-ils aussi eurieux des particularités de notre temps que nous le sommes de celles des deux derniers siècles? Nos mœurs démocratiques qui développent en chacun de nous l'esprit d'individualité au détriment de Tespril sociable ; nos querelles politiques et lout ce qu'elles suscitent de déclamations, noircissent le papier, chargent l'air de vaines paroles; nos ridicules, dont le plus général est la prétention de gouverner; notre bourgeoisie, le plastron de tout ce qui tient une plume, même dans les partis qui ont le plus besoin de ménager ses incorrigibles préjugés; nos salons, où l'esprit d'égalité nivelle tout le monde, laisse parler les sots et fait taire les gens d'esprit; nos chimères, nos rêves de perfectibilité indéfinie^ toutes ces choses amuseront-elles les âges futurs en> proportion de ce qu'elles ont incommodé le nôtre ? En tout cas, elles ont eu dans Daniel Stern un de ces témoins, d'espèce si rare, qui savent peindre ce qu'ils jugent* Tout n'est pas neuf sans doute dans les Esquisses moralesy ni de première découverte, mais rien n'est indifférent.

Ce témoin, qui sait si bien voir et entendre, n'est-il pas quelquefois dupe de ce qu'il entend et de ce qu'il voit? Et puisque j'ai parlé de nos chimères, s'en estil toujours défendu ? Écrivant sur les femmes, Daniel Stern nous dit que ce qui les égare, c'est l'esprit de chi-

mère. Tandis qu'elle le voyait chez les autres, a-t-elle su le voir en elle? Est-ce vérité ou chimère que de vouloir qu'on laisse au génie féminin c tout l'essor dont il est susceptible », et qu'on permette aux femmes de € conquérir l'égalité fondamentale par une égale possibilité de développement intellectuel » ? Elle les veut c doctes », le savoir ne faisant pas, dit-elle, qu'elles aiment moins, témoin Héioïse. Elle estime ^qu'une mère, en allaitant son fils, peut € rêver avec Platon et méditer avec Descartes », que son humeur en sera plus sereine et que son lait n'en sera pas moins bon. Elle met les plus gros défauts des femmes au compte de leur mauvaise éducation et à la charge de la société, qui' n'en veut pas d'une meilleure. Si elles « pleurent trop abondamment », si <l la plupart, sans transition, passent de l'hypocrisie au cynisme », si « elles trouvent moyen de n'être pas vraies jusque dans leurs épanchements », si a leur jeunesse est maussade et si leur vieillesse n'a rien d'auguste », la faute en est aux hommes de ce temps-ci 9. qui ne connaissent que deux sortes de femmes, la femme de joie et la femme de peine, l'une qui les amuse après boire, l'autre qui leur apprête à manger. »

Je trouve ces peintures bien sévères. Celle des € hommes de ce temps-ci » est peut-être vraie des viveurs qui paraissent plus nombreux qu'ils ne sont, parce qu'ils trouvent des auteurs pour les célébrer, et que

la renommée les multiplie ; mais combien sont-ils en comparaison de ce nombre infmi d'hommes qui vivent dans une honnêteté moyenne entre les grandes vertus et les grands vices? Quant aux femmes, est-il bien vrai que Tabondance des larmes vienne chez elles de la mauvaise éducation plutôt que de leurs nerfs, qui sont les maîtres, même chez les mieux élevées, ou de la tendresse du cœur, qui, chez toutes, est le don divin?

Qu'il y en ait qui passent de Thypocrisie au cynisme a sans transition ^, qui sont fausses jusque dans leurs épanchements, bien que Tépanchement suppose la vérité qui déborde, ne sonl-ce pas là de vilains types que Daniel Stern aurait eu la malchance de rencontrer sur son chemin? Si c'est dans le monde aristocratique ou parmi les gens d'esprit, c'est affaire à eux de se défendre et de voir s'ils se reconnaissent dans le miroir où Daniel Stern les invite à se regarder. Pour moi, dans le monde que j'ai fréquenté, soit que je l'aie mal observé, soit bonne chance, j'ai vu des exemples tout différents, et, puisque l'occasion s'en présente, je crois qu'il n'y a ni indiscrétion, ni vaine galanterie à en louer les femmes qui m'en ont laissé l'impression dernière.

Mais supposé que les choses se passent comme le dit Daniel Stern, et que la faute en soit aux ^ hommes de notre temps », en quoi « l'égalité fondamentale par une égale possibilité de développement intellectuel »

y porterait-elle reraèile ? Je veux bien me figurer une jeune mère qui a rêve avec Platon ou médite avec Descartes en allaitant son fils », quoiqu'elle me plût davantage, souriant à Tenfant et rêvant doucement à la joie d*être mère. Est-il bien sûr que ce régime recommandé par Daniel Stern serait favorable aux devoirs de la maternité ? Les femmes ne sont pas curieuses à demi. Elles le sont des choses élevées beaucoup plus que des choses frivoles, et de philosophie, pour peu qu'elles s'en mêlent, plus que bien des philosophes de profession. La contention d'esprit que suppose cette dernière sorte de curiosité est-elle bien hygiénique, et, puisqu'il s'agit d'allaitement, ne serail-il pas à craindre que le lait d'une liseuse de tels penseurs n'en fût pas un peu échauffé? Mais j'admets la chose comme possible; combien de femmes à qui leur condition permettrait de pousser assez loin la culture intellectuelle pour se rendre familiers les plus grands sujets de la pensée ?

Au degré de civilisation où nous sommes arrivés, on compte sur les doigts les hommes qui, préparés par leur éducation à commercer avec Platon et Descartes, osent s'en donner le sévère plaisir. Quel progrès ne resterait-il pas à faire pour qu'on vît un jour les livres de ces sublimes esprits remplacer les romans aux mains des mères nourrices? Ce sont là d'aimables chimères; mais peut-être ne messied-il pas d'être chi-

mérique sur ce point à une femme supérieure à qui le monde des Platon et des Descartes était ouvert. Vouloir pour les autres femmes un régime dont appa^ remment elle s'est bien trouvée, c'est à la fois une noble ambition pour son sexe et beaucoup de modestie pour elle-même, sans compter qu'elle rêve avec grâce dans un style excellent.

Je crois voir un mélange de l'esprit chimérique et du préjugé populaire dans l'image que se fait Daniel Stern de ce qu'elle appelle « notre pédagogie ». A l'en croire, cette pédagogie meurtrière « supprime le penser et le vouloir et déshabitue l'homme de vivre ». Nos études sont des c travaux forcés qu'il faut supprimer comme les bagnes, qui refoulent presque toutes les vocations et faussent presque toutes les destinées »• Donc, plus d'éducation commune, plus de pédagogie. C'est à c respecter et protéger les individualités > que tout doit tendre. Le comment ne préoccupe guère l'auteur, quoique, pour un objet de cette conséquence, le comment soit le tout. La chose fût-elle possible, dût-on inventer autant de sortes de pédagogies qu'il y a c d'individualités >, et trouver le moyen de dégager, dans chaque enfant, le trait individuel pour le cultiver à part, que ferait-on de plus, en fin de compte, que ce que fait notre système d'éducation commune? Est-ce que le propre de cette éducation si décriée n'est pas d'offrir à chacun, dans la variété des objets

d'études, tout ce qui peut l'avertir de sa vocation, l'exciter, l'inviter à se produire, dans le même temps qu'on enseigne à tous, qu'ils y soient ou non portés par leur vocation, tout ce qu'il y aurait pour eux honte ou dommage à ignorer?

Savez-vous un libéré « de ces travaux forcés » qui, devenu maître de sa destinée, ait reproché à l'éducation publique de n'avoir pas connu sa vocation, ou l'ayant connue, de l'avoir refoulée? Pour mon compte, j'en sais beaucoup qui se reprochent honnêtement d'avoir été avertis de la leur, et de n'avoir pas assez profilé de l'avertissement. Et puis, qu'entend par vocation l'auteur des Esquisses? Est-ce que la vocation est un don fait à tous, une propriété de l'homme, comme l'instinct est une propriété de l'animal ? Cela sentirait fort un certain socialisme, où il est de dogme qu'il y a chez tous égalité d'aptitudes, et, par conséquent, droit à une égale rétribution. Mais celte doctrine n'a pas encore pour elle, que je sache, le consentement du genre humain. En attendant, par l'augmentation croissante des budgets de l'éducation commune, par la multiplication des écoles, l'Europe moderne, et la France en particulier, témoignent assez qu'au lieu de faire, à l'exemple de Jean-Jacques Rousseau, un système d'éducation pour chaque Emile, il faut pourvoir à l'enseignement des moins doués, de 4:eux, en nombre infini, qui, n'ayant ni vocation ni des*

tinée marquée, doivent toute leur vie subsister par les forces qui leur viennent de la société et par les exemples qu'ils en reçoivent.

Daniel Stem a compté beaucoup d'amis dans le monde des lettrés ; elle en a eu d'illustres. Je doute que sa prévention violente contre nos études lui soit venue d'aucun d'eux. Je crois en connaître plusieurs qui sont sortis de ces (l bagnes :^, et dont le nom a commencé par des succès dans ces « travaux forcés ». Je ne les ai jamais entendus railler Y Aima mater comme Daniel Stern appelle ironiquement l'Université. S'il en est qui se sont tournés contre cette mère et qui ont, comme on dit, battu leur nourrice, je vois là un des effets de la corruption politique : ils auront cherché la faveur des « amis du progrès », en reniant de bouche une opinion saine pour un paradoxe profitable.

Au reste, ces maximes contestables tiennent à peine autant de place dans les Esquisses morales que ma critique dans cet article. Je ne voudrais pourtant pas les retrancher du recueil ; elles s'y présentent sous une forme si piquante, les erreurs y sont mêlées de vérités si ingénieuses, qu'on ne peut pas se fâcher contre les uns sans être bientôt apaisé par les autres. Il va sans dire, d'ailleurs, que je leur préfère les pensées où tout est vrai. Il en est quelques-unes qui, par le fond et par l'expression, mériteraient d'être appelées des maximes-axiomes. Ainsi, les pensées sur l'uti-

lité des ennemis^ sur ce qu'on entend dans le monde par un ami, sur les blessures de Tamitié et beaucoup ^'autres encore, où, n'étaient quelques fins de phrases un peu molles, on croirait lire du Yauvenargues des bons endroits.

Il semble que les plus vraies et les plus neuves le <sont par les confessions personnelles qui s'y devinent, par tout ce qu'on croit y surprendre de lointains ressentiments des peines et des joies passées. J'imagine que les amis de l'auteur qui peuvent reconnaître sous les généralités les vicissitudes de sa vie, et mettre les noms sur les choses, doivent y prendre le même genre de plaisir que fait un bon portrait à qui a connu Toriginal. J'ai cru reconnaître, quant à moi, dans la peinture de l'amitié entre frère et sœur, un idéal charmant, formé de ce j'avais lu dans Mes Souvenirs de la tendre , amitié qui unissait Daniel Stern à son frère, le comte de Flavigny, un type de l'aristocratie en son sens propre, quand le mot veut dire à la fois naissance^ dignité, bonté et bonne grâce. Tout en cette peinture est exquis. L'esprit, et il y en a beaucoup, ne sert qu'à faire mieux voir le cœur, et la finesse même est touchante.

Un petit nombre, parmi les pensées, sont des jugements littéraires sur les contemporains et des maximes de goût. Je ne sais guère de tête d'homme de notre

temps qui ait été plus libre que Daniel Stern des illu-

sions et des idolâtries de la mode; aussi, en aucun endroit de ses œuvres, sa plume n'est-elle plus ferme et plus virile. Preuve que, si les femmes poussent l'esprit de chimère plus loin que les hommes, en revanche, quand elles se mettent à avoir du goût, elles leur en donnent des leçons.

Il y a pourtant des réserves à faire même sur ce dessus du panier. On peut, sans penser à la revanche, n'être pas d'accord avec l'auteur de tout ce qu'elle admire dans le génie allemand. Ce que nous en pensons aujourd'hui, nous le pensions même à l'époque de nos meilleures relations avec l'Allemagne, alors qu'avec notre imprévoyante générosité nous nous faisions ses preneurs et ses hérauts. Tout en trouvant beaucoup à admirer dans les œuvres de Gœthe, nous n'en sommes pas arrivés à reconnaître en lui « la glorification des sentiments et des idées du xix" siècle ». Quant à moi, pour la petite part qui m'est échue dans ces sentiments et ces idées, je n'en reconnais dan» Gœthe ni le premier inventeur ni l'interprète le plus fidèle. Au temps où, pour le lire dans sa langue, j'apprenais l'allemand, et où je lui faisais à mon insu une qualité de plus de ce qu'il m'en coûtait pour le comprendre, je sentais plutôt le charme d'un enchanteur que l'autorilé d'un maître. Je Sais qu'en parlant ainsi je tombe sous l'accusation « d'infatuation et d'ignorance » dont Daniel Stem menace ceux qui ne sont

pas de son avis; mais, s'il n'y a pas moyen d'admirer modérément Gœthe sans en courir le risque, ce risque, je le cours, sauf à aYOuer, — puisqu'il vient d'être parlé des vocations, — que ma vocation n'est pas d'en faire un dieu.

Rien de plus naturel, d'ailleurs, que la superstition de Daniel Stern pour Gœthe. Par sa mère, elle était d^origine allemande. Habituée à voir les livres du grand poète sur la table du salon de sa grand'mère maternelle, parlant dès le berceau la langue allemande, il y avait dans cette superstition l'affinité de race, la force des impressions premières, peut-être une inspiration de piété filiale. Et puis Gœthe l'avait vue un jour chez son oncle Bethmann. Il l'avait fait asseoir près de lui, sur un banc où c il l'avait retenue interdite à ses côtés :^. Au moment de se retirer, il avait mis sa main sur la tête de la jeune fille, et « l'y avait laissée, caressant ses cheveux blonds », elle < n'osant pas respirer et tout près de se mettre à genoux ». S'il avait suffi à madame de Sévigné, frondeuse la veille, de danser avec Louis XIV pour s'adoucir et désarmer, quoi de plus simple que des compliments de l'olympien de Weimar, une main posée sur c ses cheveux blonds > aient conquis pour toujours l'esprit et le cœur de Daniel Stern ?

Sauf sur ce point, où je prétends moins avoir raison que différer d'esthétique avec elle, je ne puis trop

louer la fermeté de son bon sens sur les principes des lettres et des arts, la justesse de ses jugements sur les œuvres.

Pour ne parler que des lettres, rien de mieux touché que ce qu'elle dit de c l'atteinte mortelle qu'ont reçue les lettres françaises du roman-feuilleton }> ; des longues préfaces où l'on démontre € la beauté du laid, son utilité, sa nécessité» ; c des sottes admirations » du vulgaire ; de l'originalité que cherchent certains écrivains, (l non pas même dans une extravagance qui soit au moins de leur cru, mais dans l'extravagance imitée des patrons à la mode ». Quel piquant portrait que celui des e: aristocrates de la plume, des marquis, des princes du journalisme, qui s'entendent entre eux pour écarter, écraser de leur superbe le talent honnête qui croit encore à l'étude et au travail, à l'équité des jugements publics » ! C'est mieux que du bon Yauvenargues; on dirait l'émotion de La Bruyère.

En lisant la préface de la troisième édition des Esquisses morales, j'ai trouvé qui a posé pour ce portrait des « princes du journalisme ». L'auteur s'y plaint des huit ans qu'a mis la première édition à faire son chemin a dans le silence absolu des journaux ». Le silence est, en effet, fort usité chez ces arbitres de la vente. C'est la manière la plus efficace et la plus commode de dire du mal d'un ouvrage dont on n'a pas

intérêt à dire du bien. C'est la pierre scellée sur un vivant. Mais il y a vivant et vivant, et deux éditions successives ont bien dédommagé Daniel Slern de cette longue attente à la porte du temple. Les journaux tout les premiers se sont employés à l'y faire entrer. C'est que, dans tout talent vrai, il y aune force qui s'impose et comme une voix qui appelle, et que, pour entendre cette voix, il se trouve dans le journalisme, à côté « des marquis et des princes », d'honnêtes critiques qui, fort heureusement, n'ont d'autres affaires que les affaires de l'esprit.

Décembre 1877.

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