Nouveaux mémoires des autres
C'était hier l'anniversaire de ma naissance. Plusieurs amis, qui ne m'ont jamais vu, m'écrivent pour fêter mes quatre-vingts ans. Ils sont
en avance de bien des années ; c'est-à-dire, il ne s'en faut pas tant que cela; je comprends qu'ils ne fassent pas cas de cinq ou six ans ; mais ils doivent comprendre aussi que j'en fais un cas extrême. Tout éloigné que je suis encore de la dignité d'octogénaire, j'avoue que je suis très vieux, et à mon âge on aime à se rappeler ses jeunes années. J'ai raconté plusieurs histoires de ma jeunesse, l'affaire Nayl, la grandeur de Jean Leflô, et tout récemment, dans les Mémoires des autres^ les malheurs de Libert et de mon ami Le Bris, J'ai même donné des détails sur le collège de Vannes, où j'ai été élevé « il y a cent cinquante ans». Je suis plus effronté aujourd'hui, car le souvenir que j'évoque remonte à ma première enfance. Veuillez considérer que j'expose plutôt le cadre que le tableau. C'est un fait bien connu, que les vieillards (il paraît que je suis un vieillard, ce dont j'enrage; et je crois que je ne m'en apercevrais pas si on ne prenait le soin, par pure bienveillance, de me le rappeler à tout moment), c'est un fait bien connu que les vieillards se représentent avec une fidélité merveilleuse les premières scènes de leur vie. Chevreul m'a souvent conté qu'il se trouvait sur la place de la Révolution au
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moment de l'exécution de Louis XVI. Sa bonne l'avait mené là, la malheureuse ! Il ne vit rien et ne sut rien ; mais il se rappelait les paroles d'un garde national qui reprochait à cette femme d'avoir amené là un enfant.
« Il lui fit un véritable sermon, disait-il, et je n'en ai pas oublié un seul mot. »
Mais ne parlons pas des tragédies, puisque je n'ai à vous conter tout au plus qu'une petite historiette.
Je vais vous conduire en Bretagne, et je dois d'abord vous prémunir contre moi-même. Ne me croyez pas trop quand je décris les mœurs bretonnes. Mes descriptions sont très fidèles; mais elles représentent la Bretagne telle qu'elle était de i8i5 à i83o. J'y suis allé voir cet été après une absence d'un demi-siècle ; je ne reconnaissais que la nature. Les hommes se sont civilisés. Ils sont plus Parisiens que moi. J'aurais voulu, pour bien marquer les rangs, reprendre le costume national qu'ils ont eu le tort d'abandonner.
C'est donc aux environs de 1822 que je vous mène, et vous n'en douteriez pas si vous entriez avec moi dans le cabinet de mon père. Il était tout tapissé d'assignats. Il les avait reçus pour argent comptant, et quand ils
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n'avaient plus été que de méchants chiffons de papier, ils les avait collés sur la muraille, pour qu'ils servissent au moins à quelque chose. Ils servaient à lui rappeler la fragilité des choses humaines. A cette même muraille étaient appendus par des épingles tous les portraits de la famille royale, depuis le roi jusqu'à M. de Villèle. Mais il ne fallait pas se fier à ces portraits. Quand on les renversait la tête en bas, on s'apercevait que, de ce côtélà, par une ingénieuse combinaison, ils représentaient Togre de Corse, le roi de Rome, l'impératrice Marie-Louise. Il y en avait pour toutes les opinions.
Ce cabinet extraordinaire était situé au premier étage; car notre maison avait un premier étage, à la différence des autres maisons du bourg, qui n'avaient qu'un rez-dechaussée. Elle était aussi couverte en ardoises, ce qui m'inspirait une juste fierté. Elle donnait sur la rue qui faisait le tour du cimetière; et j'avoue, pour être sincère, qu'il n'y avait pas d'autre rue à Saint-Jean-Brévelay. Cette vue et ce voisinage ne vous paraissent pas trop attrayants avec vos idées modernes; mais, en Bretagne, nous aimons les cimetières. Je dirais presque que nous aimons la tristesse. Et puis,
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il y avaitTéglise dans le cimetière, et une belle église, j'en réponds, avec une voûte sur laquelle étaient peints, avec une grande fidélité, d'un côté l'enfer, et de l'autre le paradis. Il y avait aussi, tout près de nos fenêtres, un sapin qui valait une forêt à lui tout seul, et donnait asile à un nombre incalculable de corbeaux. Si pourtant, malgré ce double attrait, on ne prenait pas plaisir à regarder de ce côté-là, nous avions une autre façade qui donnait sur notre jardin, un jardin immense et magnifique : d'abord un carré de choux, puis un carré de haricots, puis un autre de petits pois, un autre de carottes, et deux autres de pommes de terre. Nous avions aussi des fleurs : tant de fleurs, tant de fruits, tant de légumes, que nous en faisions des distributions gratuites tous les dimanches. Outre nos pommiers qui ployaient sous les fruits, nous avions des poiriers, des cerisiers, des pruniers. Mon père, qui avait beaucoup voyagé, et qui connaissait beaucoup le Midi, faisait tous les ans de grands amas de prunes. On choisissait les plus belles qu'on étendait sur des claies, et on mettait ces claies au soleil. C'était pour en faire des pruneaux. Les prunes pourrissaient au bout de deux jours ;
les oiseaux et les autres bêtes les mangeaient; il ne restait que les noyaux, qu'on jetait dans 4a rue, et dont nous faisions des petits tas sur lesquels nous plantions des petits drapeaux. On recommençait Tannée suivante à faire des pruneaux de la même façon.
Nous étions très fiers de nos rosiers qui fournissaient des fleurs pour l'autel et les reposoirs, et de nos pommiers, dont nous tirions d'excellent cidre. Nous avions notre pressoir, notre pétrin, notre four, notre lavoir. Nous avions des prairies pour nos vaches, et des champs de blé, de blé noir et de seigle. Nous n'en semions que pour notre consommation. Il n'y avait pas de moulin chez nous, on portait notre grain chez le meunier, à Pontécouvrant ; mais, une fois moulu, on le rapportait à la maison, où nous faisions de très bon pain de seigle pour l'usage ordinaire, et pour la soupe un grand pain de froment toutes les semaines.
Mon père partait tous les matins avec son fusil pour aller à la chasse, car il n'y avait ni gardes champêtres ni gendarmes (les gendarmes étaient à Plumelec), et l'on pouvait chasser toute l'année ; il rentrait à midi pour dîner, et à six heures pour souper. Mon bon-
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heur était de courir au-devant de lui pour examiner son havresac. Je n'y ai jamais trouvé de gibier; mais il y avait fréquemment une grosse truite et de belles anguilles. Nous finîmes par découvrir que la chasse était un prétexte, et que son véritable goût était la pèche à la ligne. Il était extrêmement taciturne, comme l'ont été après lui tous ses enfants, et je crois que ce doit être une des qualités essentielles du pêcheur à la ligne.
Il ne soufflait mot pendant le dîner. Le soir, au souper, il racontait ses exploits quand la pêche avait été bonne. Nous mangions dans la cuisine, qui était propre et très vaste. La table formait un carré long. Nous étions une vingtaine de convives, et souvent davantage, à cause de la légendaire hospitalité bretonne. Ma mère occupait un des petits côtés, avec moi et mes sœurs; mon père était tout seul à l'autre bout. Les deux grands côtés étaient réservés aux domestiques. Il n'y en avait pas moins de douze : le jardinier, le laboureur, le berger, le garçon d'écurie, les servantes. Cela vous donne peut-être l'idée d'un grand fermier ou d'un hobereau campagnard. Détrompez-vous. Il n'y avait dans le beau bourg de Saint-Jean-Brévelay ni boulanger, ni boucher,
ni charcutier, ni épicier; je n'y ai jamais vu, en fait de commerçants, qu'un mercier et un cabaretier. Il fallait tout tirer de Vannes, à sept lieues de là, ou vivre comme Robinson Grusoé dans son île, en suffisant soi-même à tous ses besoins. J'ai su depuis que le valet de charrue, qui était le premier valet, ne coûtait que dix écus par an (3o francs), jugez des autres. C'était un pays pauvre, et on avait toute l'aisance qu'il pouvait donner, avec douze cents francs de rente.
Notre plus grand plaisir était de soigner le jardin. Ma mère s'était réservé un parterre où les. rosiers, les tulipes^ les pensées, les marguerites, étaient en abondance. Elle aimait surtout le réséda et le chèvrefeuille. La haie qui courait tout autour du potager était couverte de chèvrefeuille, de sureau, de toute une famille de plantes grimpantes et odorantes sur lesquelles nos abeilles bourdonnaient. Il était rare qu'on ne fît pas le tour du jardin une ou deux fois par jour, ce qui était un assez long voyage. Je m'explique moins une autre habitude que nous avions prise : c'était de faire tous les jours, après le diner, c'està-dire à une heure, le tour du champ de Colas. On descendait d'abord un chemin creux, où
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la bouc ne manquait pas, quand il avait fait un peu de pluie. Les fleurs ne manquaient pas non plus en été; on marchait sous une voûte de fleurs sauvages. Ce chemin conduisait à la forge d'Oillo, où j'avais toujours quelque chose à admirer, le grand soufflet, le fer incandescent, les étincelles qui pétillaient dans la forge comme un joyeux feu d'artifice. Tout à côté était la maison de Marion, la dernière maison du village.
Marion était une fille de vingt ans, qui avait perdu sa mère à dix-huit ans. On lui avait conseillé de se mettre en service, mais elle avait mieux aimé s'engager chez nous, où elle était ouvrière à Tannée. Sa maison, la maison de Marion, lui appartenait, ce n'était pas une belle dot. Il n'y avait que deux chambres couvertes d'un toit de chaume, et par devant une petite cour, où elle élevait des poules. On lui avait représenté les dangers qu'il y avait de demeurer seule, à son âge, dans une maison un peu isolée; mais c'était une fille vaillante et d'humeur un peu farouche. Elle avait découvert je ne sais où, dans une ferme des environs, une veuve qui s'était trouvée trop heureuse d'occuper gratis une de ses chambres, et qui lui servait de protection
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et de compagnie quand elle rentrait le soir après avoir fait sa journée.
Le champ de Colas commençait à la porte de Marion. Ce n'était pas beau, vraiment. On marchait devant soi pour revenir au but après une heure de marche sans avoir vu autre chose que des sillons et des pommiers. Le dimanche, quand notre course était finie, nous trouvions Marion au milieu de ses poules, qui nous attendait pour venir aux vêpres avec nous. Elle me donnait la main et me contait des histoires de Poulpiquets. Je menais une joyeuse vie; ma mère aussi paraissait heureuse.
Sa grande préoccupation était de soigner les malades, et sa grande dépense de leur faire des bouillons, et de faire venir des drogues de chez le pharmacien de Bignan. Jamais je n'avais vu un médecin avant d'aller à Lorient pour entrer au collège. Dans les occasions difficiles, ma mère appelait mon père en consultation. Comme il avait été soldat, rien ne l'étonnait. Son grand moyen était de tirer du sang. Il entreprit un jour de vacciner toute la population, et il y parvint en donnant cinq sous à tous ceux qui consentirent à l'honorer de leur confiance. Cette opération philanthro-
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pique dut faire une grande brèche dans le budget du ménage.
Nous avions une bibliothèque, qui contenait bien vingt volumes. Mes sœurs passaient leur temps à les prendre dans la chambre de ma mère, et ma mère à les arracher de leurs mains. 11 y a\ait Celina on
l'Enfant du mystère et de l'amour , Alexis ou la Maisonnette dans les bois; le Casque et le
Bonnet carré, ou Ils lui convenaient tous les deux. Nous avions aussi les Veillées du château,par madame de Genlis, les Contes jaunes, et Robinson Crusoé. Les romans m'étaient interdits ; mais Robinson, les Contes Jaunes, les Veillées du château, j'avais le droit de les lire, et j'en usais constamment, car j'ai été grand liseur toute ma vie. Robinson surtout faisait ma joie, et je le relisais certainement trois ou quatre fois chaque année. J'avais aussi une très grande tendresse pour Célina, que je comprenais à demi. D'abord, c'était le fruit défendu, et ensuite il y avait des images. Je ne pus jamais arriver jusqu'au dénouement, parce que ma mère, voyant que j'étais incorrigible, prit le parti de jeter au feu le corps du délit.
Si j'ajoute que je trouvai encore, en furetant dans les armoires, V Esprit des lois et un volume dépareillé de VHistoire politique et philosophique des deux Indes, et que je les lisais, on va croire que je veux passer pour un enfant prodige. C'est tout le contraire, car je préférais de beaucoup l'abbé Raynal à Montesquieu ; et dans l'abbé Raynal, ce qui me charmait le plus, c'était je ne sais quel absurde pathos sur une maîtresse, nommée Gatchinka,
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qu'il avait perdue, et qui se trouvait faire partie de l'histoire philosophique des deux Indes. Toute cette étrange bibliothèque produisait un chaos dans mon esprit, où Robinson surnageait. C'était le vrai Robinson, une traduction de Tœuvre de Daniel de Foë, où il y a, comme on sait, autant de sermons que d'événements.
Ce qui me plaisait plus que Robinson et Célina, plus que mon jardin, et que les éternelles promenades au champ de Colas, c'était le cérémonial de l'église aux jours de fête. Je pouvais dire comme Éliacin :
J'entends chanter de Dieu les grandeurs infinies; Je vois l'ordre pompeux de ses cérémonies.
L'ordre pompeux ! Je ne m'en dédis pas. J'ai vu, depuis, Saint-Pierre de Rome. Cologne, Tolède et, je crois, toutes les plus belles églises du monde ; je n'ai jamais assisté nulle part à un office sans me rappeler la pauvre église de Saint-Jean-Brévelay. Il y a plus de différence entre le palais du roi et la chaumière du paysan, qu'entre l'auguste basilique et la pauvre petite chapelle, vieillotte et branlante, d'un village breton. Que les artistes me pardonnent de le dire. Une église, quelque
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pauvre et petite qu'elle soit, est une église. Quatre murailles toutes nues, une croix de bois sur une table, des fenêtres envahies par la poussière et qui laissent à peine passer le jour, parlent pourtant de recueillement et de prière.
Je ne sais pas quelle était la population agglomérée de Saint-Jean-Brévelay. Elle ne devait ])as dépasser deux cents personnes. Mais le dimanche, et surtout les jours de fête, on venait à la grand'messe de tous les coins de la paroisse, qui était vaste et populeuse. Toutes les maisons de fermes et les chaumières isolées étaient vides dès les premières lueurs du jour. On voyait les familles s'acheminer vers le bourg par tous les chemins, les hommes silencieux, marchant les premiers, et les femmes venant par derrière en causant entre elles bruyamment. On se répandait dans le cimetière, et d'abord chaque famille allait prier sur ses tombes. Puis on cherchait ses parents et ses amis, et les hommes faisaient plus d'une échappée au cabaret. Au dernier son de la grand'messe, tout ce monde accourait vers les portes de l'église et en se poussant, en se bousculant, en se tassant, arrivait vite à la remplir. Le cimetière et le bourg
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n'étaient plus qu'un désert. Les hommes, debout et serrés, occupaient toute la première moitié de la nef; les femmes, à genoux, en remplissaient le bas. Tout le monde, sans exception, prenait part aux chants de l'église. Nous n'avions pas même le vulgaire serpent ; mais nous faisions, rien qu'avec nos voix, un bruit formidable. On se sentait heureux d'être là, non pas, comme dit Voltaire, parce que la grand'messe est l'opéra du pauvre, mais parce que, comme le dit l'Église chrétienne, la religion est la consolatrice des affligés. Le recteur faisait des sermons en bas-breton, qui n'étaient jamais que la paraphrase de cette parole de l'Evangile : u Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres. » On s'aimait là-bas, entre sauvages. On ne savait pas lire, mais on savait aimer. On y était reconnaissant. Ma mère y était l'objet d'un culte.
La plus grande fête de l'année, après la Saint-Louis, était la fête de Noël. Le roi d'abord et Dieu ensuite, tel est l'ordre de préséance sous tous les gouvernements. Nos pauvres paysans auraient peut-être renversé cet ordre-là, s'ils l'avaient pu. Je dois dire, pour ne pas trop les flatter, que ce qu'ils aimaient surtout dans la fête de Noël, c'était
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la messe de minuit. Maigre plaisir, pour vous autres citadins, qui aimez vos aises; mais qu'était-ce, pour nos paysans, qu'une nuit blanche? Même quand il fallait cheminer dans la boue et sous la neige, pas un vieillard, pas une femme n'hésitait. On ne connaissait pas encore les parapluies à Saint-Jean-Brévelay, ou du moins on n'y connaissait que le nôtre, qui était un sujet d'étonnement et d'admiration. Les femmes retroussaient leurs jupes avec des épingles, mettaient un mouchoir à carreaux par-dessus leurs coiffes, et partaient bravement dans leurs sabots pour se rendre à la paroisse. Il s'agissait bien de dormir ! Personne ne l'aurait pu. Le carillon commençait dès la veille après V Angélus du soir, et recommençait de demi-heure en demi-heure jusqu'à minuit! et pendant ce temps-là, pour surcroît de béatitude, les chasseurs ne cessaient pas de tirer des coups de fusil en signe d'allégresse ; mon père fournissait la poudre. C'était une détonation universelle. Les petits garçons s'en mêlaient^, au risque de s'estropier, quand ils pouvaient mettre la main sur un fusil ou un pistolet.
Le presbytère était à une petite demi-lieue du bourg; le recteur faisait la course sur son
bidet, que le quinquiss (le bedeau) tenait par la bride. Une douzaine de paysans l'escortaient, en lui tirant des coups de fusil aux oreilles. Cela ne lui faisait pas peur, car c'était un vieux
; pi.^ "'l'"
chouan, et il avait la mort de plus d'un bleu sur la conscience. Avec cela, bon et compatissant, et le plus pacifique des hommes, depuis qu'il portait la soutane, et que le roi était revenu.
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On faisait ce soir-là de grands pre'paratifs à la maison. Telin-Charles et Le Halloco mesuraient le foyer et la porte de la cuisine d'un air important, comme s'ils n'en avaient pas connu les dimensions depuis bien des années. Il s'agissait d'introduire la bûche de Noël, et de la choisir aussi grande que possible.
On abattait un gros arbre pour cela ; on attelait quatre bœufs, on la traînait jusqu'à Kerjau (c'était le nom de notre maison), on se mettait à huit ou dix pour la soulever, pour la porter, pour la placer; on arrivait à grand'peine à la faire tenir au fond de l'àtre ; on l'enjolivait avec des guirlandes ; on l'assurait avec des troncs de jeunes arbres; on plaçait dessus un gros bouquet de fleurs sauvages, ou pour mieux dire de plantes vivaces. On faisait disparaître la table du milieu de la cuisine; la famille mangeait un morceau sur le pouce. Les murs étaient couverts de nappes et de draps blancs, comme pour la Fête-Dieu; on y attachait des dessins de ma sœur Louise et de ma sœur Hermine, la bonne Vierge, Tenfant Jésus. Il y avait aussi des inscriptions : Et homo factus est! On ôtait toutes les chaises pour faire de la place, nos visiteuses n'ayant pas coutume de s'asseoir autrement que sur
leurs talons. Il ne restait qu'une chaise pour ma mère, et une pour tante Gabrielle, qu'on traitait avec déférence, et qui avait quatrevingt-six ans. C'est celle-là, mes enfants, qui savait des histoires de la Terreur! Tout le monde en savait autour de moi, et mon père plus que personne, s'il avait voulu parler. C'était un bleu, et son silence obstiné était peut-être conseillé par la prudence, dans un pays où il n'y avait que des chouans. L'encombrement était tel dans la cuisine, tout le monde voulant se rendre utile, et apporter du genêt, des branches de sapin, des branches de houx, et le bruit était si assourdissant, à cause des clous qu'on plantait, et des casseroles qu'on bousculait, et il venait un tel bruit du dehors, bruits de cloches, de coups de fusil, de chansons, de conversations et de sabots, qu'on se serait cru au moment le plus agité d'une foire. A onze heures et demie, on entendait crier dans la rue : Eutru Person ! Eutru Person! (M. le recteur! M. le recteur!) On répétait ce cri dans la cuisine, et à l'instant tous les hommes en sortaient ; il ne restait que les femmes avec la famille. Il se faisait un silence profond. Le recteur arrivait, descendait de son bidet que je tenais
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par la bride ic"est-à-dire que j'étais censé le tenir, mais on le tenait pour moi; il n'avait pas besoin d"ètre tenu, le pauvre animal). A peine descendu. M. Morvan montait les trois marches du perron, se tournait vers la foule découverte, ôtait lui-même son chapeau, et disait, après avoir fait le signe de la croix : « Augelus Domini nunti.ivit MaricC. » Un millier de voix lui répondaient.
La prière finie, il entrait dans la maison, saluait mon père et ma mère avec amitié, M. Ozon, le maire, qui venait d'arriver de Pénic-Pichou, et M. Oillo, — le maréchal ferrant, — qui était greffier du juge de paix.
M. Ozon, -M. Oillo étaient les plus grands seigneurs du pays. Ils savaient lire; ils étaient riches, surtout le premier. On offrait au recteur un verre de cidre qu'il refusait toujours. Il partait au bout de quelques minutes, escorté par jNI. Ozon et M. Oillo, puis, aussitôt, on se disposait à bénir la bûche de Noël. C'était l'affaire de dix minutes.
Mon père et ma mère se tenaient debout, à gauche de la cheminée. Les femmes que leur importance ou leurs relations avec la famille autorisaient à pénétrer dans le sanctuaire, ce qui veut dire ici la cuisine, étaient agenouillées
devant le foyer en formant un .^
demi-cercle. Les hommes se tenaient serrés
dans le corridor, dont la porte restait ouverte, et débordaient dans la rue jusqu'au
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cimetière. De temps en temps, une femme, qui avait été retenue par quelques soins à donner aux enfants, fendait les rangs qui s'ouvraient devant elle, et venait s'agenouiller avec les autres. Tante Gabrielle, revêtue de sa mante, ce qui annonçait un grand tralala, était à genoux au milieu, juste en face de la bûche, ayant à côté d'elle un bénitier et une branche de buis, et elle entonnait un cantique que tout le monde répétait en chœur.
Vraiment, si j'en avais retenu les paroles, je ne manquerais pas de les consigner ici; je les ai oubliées, je le regrette; non pas pour vous, qui êtes trop civilisés pour vous plaire à ces souvenirs, mais pour moi. Et, après tout, je n'ai que faire de la chanson de tante Gabrielle, puisque je ne sais plus un mot de bas-breton. L'air est monotone et plaintif, comme tout ce que nous chantons chez nous à la veillée; il y avait pourtant un crescendo, au moment où la bénédiction allait commencer, qui me donnait ordinairement la chair de poule.
Justement, Gabrielle en était là, le 2 5 décembre 1822, quand je sentis un certain désarroi dans les voix d'hommes, au dehors ; les femmes, presque aussitôt, ou cessèrent de
chanter, ou chantèrent en pleine déroute, les voix courant les unes après les autres, se soutenant à peine, et paraissant étouffées par une émotion subite. La main de ma mère, qui tenait la mienne, trembla un moment, puis se raidit par un effort de volonté. Sa voix résonna et s'entendit par-dessus toutes les autres, qui aussitôt, comprenant qu'elles s'étaient dispersées mal à propos, s'empressèrent de rentrer au bercail, de façon que l'air s'acheva en bon ordre, après cette surprenante interruption. Que s'était-il donc passé?
Rien que de très simple. Une jeune femme avait traversé la foule, était entrée dans la cuisine, en ayant l'air d'éviter l'attention, et, s'étant agenouillée à l'écart, se couvrait la figure des deux mains. Je la reconnus sur-le-champ; c'était Marion, ma favorite, la meilleure lingère de la maison et la plus jolie fille du bourg. Je n'aurais pas manqué d'aller l'embrasser, sans la solennité qui m'imposait silence et me retenait à ma place. Elle pleurait. Pourquoi pleures-tu, ma bonne Marion? Je brûlais de voir la fin de la cérémonie pour courir l'interroger. Je voyais toutes ces filles troublées; ma mère seule, que je regardai en plein visage, paraissait calme et impassible, mais sa figure
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mentait : je le sentais au tremblement de sa main.
C'était l'usage qu'après la bénédiction de la bûche, toutes les femmes embrassaient ma mère avant de partir pour l'église. Elles venaient en bon ordre, à la suite l'une de l'autre, et malgré leur nombre, qui allait bien à trente ou quarante, cela ne prenait que quelques minutes. Je crois que ma mère s'y prêtait à contre-cœur, car elle était d'une réserve extrême ; mais ces bonnes âmes auraient cru le monde renversé, sans cette embrassade générale. Tante Gabrielle ouvrait la marche, comme doyenne d'âge et maîtresse des cérémonies. Elle était le vivant répertoire des complaintes, des légendes, des coutumes. On venait de tous côtés l'interroger quand on voulait savoir « comment cela devait se faire ». Vous croyez qu'il n'y a d'étiquette que dans les palais? Oh! que non. Le mariage avait, de mon temps, mille formalités toutes plus importantes les unes que les autres. La bonne Gabrielle, qui en était l'oracle, n'en avait jamais usé pour elle-même.
G'étaitune vieillefiUe née à Belle-Isle-en-Mer sous le règne du roi Louis XV, et notre arrière-petite-cousine. Nous avons des pa-
28 Nouveaux Méjnoires des autres.
rentes en Bretagne, qui ne peuvent être exprimées en aucune langue, tant elles sont éloignées. Mon père, qui ne pensait jamais à lui qu'après avoir pourvu tous les autres, avait emmené à Saint-Jean-Brévelay toute une tribu de parents pauvres. Je crois que, par exception, Gabrielle donnait plus qu'elle ne recevait. C'était, s'il vous plaît, la cuisinière de la maison, et une cuisinière du plus grand mérite; laborieuse, active, toujours prête aux expédients dans son métier, toujours contente de tout, aux petits soins pour tout le monde, et surtout pour Marguerite (ma mère), qui était sa bien-aimée. Mais elle était la bien-aimée de tout le monde, ma pauvre mère. Je n'ai jamais vu une femme si universellement adorée.
Gabrielle n'avait que deux défauts : elle gâtait horriblement les enfants, et elle donnait aux pauvres tout ce qu'elle avait sous la main. Il lui est arrivé, après de trop nombreuses portions distribuées aux besaciers, de mettre sur la table un plat si ridiculement disproportionné aux exigences de nos estomacs, qu'elle en éclatait de rire : et nous nous mettions tous à rire à l'unisson; cela nous faisait oublier notre appétit. Elle était le factotum de la
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maison, et aussi exigeante et impérieuse qu'elle était bonne. Elle était fort animée ce soir-là, quand elle vint embrasser ma mère ; au lieu de la serrer dans ses bras, comme elle le faisait toujours, elle lui chuchota je ne sais quoi à Toreille d'un air d'importance et de colère.
— Calme-toi, Gabrielle, calme-toi, lui dit ma mère à plusieurs reprises; et je sentais toujours le tremblement de la main.
— Non, vois-tu, c'est plus fort que moi, disait Gabrielle; et si tu ne veux pas le faire, c'est moi qui le ferai.
— Tu ne feras rien, dit ma mère; et tu te souviendras que je suis la maîtresse chez moi.
Elle la repoussa très doucement pour que le défilé pût se faire; mais Gabrielle se mêla, en clabaudant, aux femmes qui sortaient, et plusieurs s'arrêtèrent à causer avec elle, en faisant des gestes d'indignation, et en regardant la pauvre Marion qui, retirée dans le coin le plus obscur de la chambre, se détournait à demi pour se cacher en baissant la tête. Enfin elles parurent avoir pris leur parti, et elles se dirigeaient vers elle, comme pour l'expulser, quand elles furent arrêtées sur place par ces deux mots, prononcés presque à voix basse,
3o Nouveaux Mémoires des autres.
et qui firent cesser à Tinstant toutes les conversations :
— Marion, approchez-vous.
Marion eut un mouvement comme pour s'élancer, puis elle se retint, se ressouvint, et c'est à pas lents et mal assurés qu'elle traversa la salle. Ma mère Tembrassa comme les autres sur les deux joues. Je compris qu'elle le faisait pour Taccomplissement d'un devoir, et qu'elle avait aussi quelque grief contre ma pauvre amie.
Gabrielle levait les bras au ciel.
— Au moins, criait-elle de toutes ses forces, ne t'avise pas de venir travailler après-demain, car tu ne travailleras plus pour nous. Je te chasse, entends-tu bien !
Elle n'entendait que trop. C'était pour elle comme un arrêt de mort. Il n'y avait pas d'autre maison que la nôtre où elle pût travailler de son métier de couturière, et la renvoyer de chez nous, c'était la condamner à mourir de faim.
On entendit de nouveau la voix de ma mère, parlant toujours très bas, d'un ton de douceur et de fermeté :
— On portera demain l'ouvrage de Marion chez elle.
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— Ce n'est pas moi qui le porterai ! s'écria Gabrielle dont les paroles suscitèrent un murmure d'approbation presque général.
— Ce sera donc moi, si je ne trouve personne pour m'obéir, dit ma mère.
Marion avait disparu.
Il ne restait que quelques femmes aux joues enflammées par la colère. On avait éteint les chandelles de résine ; la salle n'était plus éclairée que par la bûche de Noël qui flambait dans la cheminée.
— Allons prier Dieu, dit ma mère en passant son bras sous celui de Gabrielle, qui se refusa et pourtant se laissa faire, et qui l'avait baisée plus de dix fois avant d'être arrivée à l'église.
L'église était magnifique, par la raison que, n'ayantaucunmoyendel'éclairer, ni appliques, ni suspensions, ni lampes, on conseillait aux fidèles d'apporter chacun leur luminaire. Il y avait bien, dans l'église, mille personnes : cela faisait mille pouvoirs éclairants. Eh bien, je vous avoue que ce n'étaient ni des lampes, ni des bougies, ni même de vulgaires chandelles de suif. C'étaient des rats de cave, que vous pouvez mépriser en détail, mais qui, ainsi multipliés^ formaient comme unplancherlumineux surmonté d'une voûte obscure. Cela était
réjouissant si l'on regardait en bas, et effrayant sion regardait en haut. L'autel était étincelant. On y mettait, outre les chandeliers de l'église, tous les nôtres. Il ne restait que tout juste un peu de place pour le missel et pour le calice. Le recteur revêtait pour cette solennité la belle chasuble rouge un peu fanée, un peu effilochée, qui avait survécu à la Révolution. M. Ozon, le maire, occupait la stalle d'honneur en costume de paysan breton, veste bleue brodée en soie rouge et jaiine avec un splendide soleil au milieu du dos. Il avait à côté de lui son adjoint, M. Adelys, le meunier de Kerdroguen, et tous deux étaient ceints de leur écharpe de soie blanche, qui leur couvrait le ventre et la poitrine. Le forgeron, M. Oillo, étant là en qualité de greffier, portait la robe noire et la toque de magistrat. Le juge de paix, M. de La Goublaye, chevalier de Saint- Louis, était retenu par la goutte dans son château de Keriennec ; mais nous avions un brigadier de gendarmerie en face de Tautel, et deux gendarmes sur les côtés, portant les buffleteries jaunes, avec le chapeau en bataille. Plumelec, où ils demeuraient, aurait bien voulu les garder ce jour-là; mais nous étions le chef-lieu de canton.
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A l'arrivée du célébrant, le brigadier criait :
— Gendarmes, sabre en main!
Et aussitôt la musique, composée d'un fifre et d'un tambour, retentissait : c'était un grand moment de ma vie. Je combattais le sommeil pour ne pas le manquer. J'y pensais jusqu'à l'année suivante. Etonnez-vous, après cela, que j'aie oublié Marion depuis minuit jusqu'à deux heures du matin.
Avant deux heures, tout était terminé. Le fifre et le tambour avaient ramené M. Moizan à la sacristie, le quinqiiiss avait éteint les bougies de l'autel, et, tous les fidèles ayant soufflé sur leurs rats de cave, l'église était devenue ténébreuse. Elle fut, au bout de quelques minutes, solitaire. On n'y entendait plus que le balancier de l'horloge. En revanche, le cimetière était couvert de monde. S'il y avait trop de pluie ou de neige, on entrait dans les maisons, mais on ne se résignait à donner cette marque de faiblesse qu'à la dernière extrémité. Le cabaret regorgeait de clients; quelques habitants plaçaient une petite table à côté de leur porte, avec un pain, un cervelas et force bouteilles de cidre, fraudant ainsi l'impôt de consommation, avec la connivence de l'autorité. A quatre heures, on sonnait pour la
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messe de l'aurore. L'abbé Moizan disait trois messes ce jour-là, dont une bonne et deux blanches.
Et nous, grands seigneurs, châtelains de Kerjau, que faisions-nous de nos personnes après la cérémonie? On venait nous chercher à la porte de l'église avec un grand parapluie de coton rouge, qui nous faisait autant d'honneur qu'en fait aux cardinaux romains le même ustensile de ménage. On nous apportait aussi, par un raffinement de luxe, des sabots bien rembourrés avec de la cendre chaude. Nous retournions rapidement à la maison, en échangeant des poliesses avec tout le monde, sans nous arrêter pour personne. Il y avait réveillon dans notre cuisine pour tous les amis, y compris nos domestiques, qui avaient béni avec nous la bûche de Noël.
On avait prestement enlevé, pendant la messe de minuit, la grande table de famille, et on l'avait remplacée par des planches assujetties tant bien que mal sur des supports. Elles étaient recouvertes de linge d'une blancheur éblouissante, orgueil de ma pauvre mère qui le faisait sécher sur l'herbe de nos prairies. Il y avait des chandelles pour cette solennité, de
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vraies chandelles de sept à la livre, qu'on avait fait venir de Vannes huit jours à l'avance. Le menu nous paraissait àtous très somptueux. Il se composait de crêpes de blé noir, avec de nombreux pots de cidre et des moches de beurre magnifie^ue ; après quoi on servait, dans des écuelles, le plus détestable chocolat que jamais épicier de campagne ait fabriqué. On s'imaginait, à force de volonté, que ce mets était excellent. Il fallait le servir ce jour-là, et le manger, et le louer, avec la consolation de savoir qu'on en avait jusqu'à l'année prochaine. Il y avait bien aussi un jambon de ménage et du pain de seigle. On disait le Benedicite debout, puis ceux qui trouvaient place sur les bancs s'asseyaient, les autres se servaient par-dessus la tête des privilégiés, et emportaient leur pitance pour la manger dans la rue. Les assaillants se renouvelaient ainsi jusqu'à ce que les tables fussent littéralement réduites à l'état de table rase. Tout le monde était gai et content ; personne ne criait, personne ne s'oubliait; ces paysans, à défaut de savoir-vivre appris, avaient le savoir-vivre naturel; et puis tout le monde s'aimait dans ce pays de pauvres gens; et surtout, puis-je me permettre de le dire ? — cela me paraît si bon
dans mes vieux souvenirs ! — tout le monde nous aimait.
Je ne restais pas là jusqu'à la fin. J'entrais seulement pour voir la belle fête et m'en remplir les yeux et l'imagination. Je trouvai le moyen de rester ce soir-là plus longtemps qu'à l'ordinaire. Je cherchai Marion de tous les côtés. Je n'étais pas le seul. La conduite de ma mère avait été fort commentée et fort peu approuvée. C'étaient des gens simples, très honnêtes pour eux-mêmes, impitoyables pour les autres. Si Marion avait été brutalement chassée, ils auraient applaudi ; mais ils la croyaient pardonnée, et ils pensaient que ce pardon était comme une sorte d'encouragement au vice. Tante Gabrielle avait trouvé le temps de parler au recteur, pour excuser Marguerite, disait-elle. En réalité et sans le savoir, elle n'avait exprimé que sa désapprobation. Le recteur, en arrivant au réveillon, où il faisait toujours acte de présence, eut avec ma mère un conciliabule où mon père fut appelé après quelque temps. Non seulement je me rappelle tous ces détails au bout de soixantecinq ans bien sonnés^ mais je vois encore la salle où cela se passait, et je retrouve les figures et les attitudes, celle de la sainte patronne,
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un peu émue, mais très résolue, et celle du recteur, inquiet et anxieux, celle aussi de Gabrielle et de ses confédérées, implacables dans leur réprobation. Quoiqu'on n'eût pas prononcé en ma présence un mot, un seul mot, sur la faute de Marion, j'avais tout compris, grâce à Célina peut-être; on devine de quel côté était mon cœur. Le curé insistait pour que la coupable ne revînt pas travailler à la maison au milieu des servantes.
— Mais je n'y ai jamais pensé, monsieur le recteur, répondit ma mère avec sa douce voix, qui allait à l'àme. Il faut pour ces jeunes filles un avertissement sévère ; je m'y prêterai; j'y tiens autant que vous. Elle vivra seule avec son enfant ; je n'ai pas voulu lui infliger publiquement l'anathème, et je ne veux pas, par une rigueur excessive, la condamner à la mendicité et à la débauche. J'ai dit à ma pauvre Gabrielle, — qui est si méchante ce soir, — ajouta-t-elle en souriant, que je lui porterais moi-même son ouvrage si je ne trouvais personne pour m'obéir; mais ce n'est pas cela, j'ai mal parlé. J'irai moi-même, j'irai tous les jours. J'empiéterai sur vos fonctions, monsieur le recteur; je la prêcherai ; je lui ferai voir qu'elle est avec des sœurs affligées, mais avec des sœurs.
Elle disait tout cela avec une simplicité, une douceur, et en même temps une fermeté qui remuaient Tàme. Le recteur tira son grand chapeau.
— Je découvre mes cheveux blancs devant vous, madame, dit-il à haute voix, et je prie Dieu de bénir la tâche que vous entreprenez pour son service. Mes enfants, Marion ne reviendra parmi vous que quand je le permettrai. D'ici là je l'abandonne à votre maîtresse. Si celle-là ne la ramène pas à la vertu, nous autres curés nous y perdrons notre latin.
Cette médiocre plaisanterie obtint l'admiration universelle, comme tout ce qui tombait de la bouche vénérée du recteur. J'en fus ravi pour ma part, ayant le sentiment confus que nous venions de gagner une grande bataille, et je fus me coucher « dans la chapelle blanche », après avoir embrassé ma mère avec un redoublement de tendresse.
J'avais résolu d'employer toutes mes caresses pour obtenir la permission de l'accompagner quand elle irait chez Marion. Mais je n'eus pas besoin de le demander; elle me prit avec elle tous les jours, et me chargea de porter les étoffes à coudre et à ourler. J'entendais ce
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qu'elle appelait ses sermons. Ils ressemblaient plus à une conservation qu'à autre chose. Il n'y avait pas à prêcher la pauvre Marion, qui était une mère incomparable, et qui travaillait sans relâche, supportant sa honte et sa solitude avec courage. Ma mère, qui s'était proposé, au commencement, de lui parler avec froideur pour bien marquer l'étendue de la faute commise, se relâcha peu à peu, et nous ne désespérions pas d'obtenir du recteur la réhabilitation de la pécheresse à la prochaine fête de Noël. Ma mère en avait parlé plusieurs fois, sans pouvoir arracher une promesse.
— Je verrai, j'examinerai, disait le recteur. Il tenait par dessus tout à maintenir la rigidité des mœurs dans sa paroisse.
— Il faut, disait-il, traiter la peste morale comme la peste physique, par des remèdes héroïques.
— Il faut être charitable, disait ma mère. Notre Dieu est un Dieu de charité.
— Oui, ma bonne sainte, disait le recteur, en la regardant avec une tendresse paternelle.
Que de fois j'ai entendu cette conversation, pendant cette année de 1822, quand nous le reconduisions, après V Angélus, sur le chemin du presbytère ! Il y avait une petite
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rivière, ou plutôt un ruisseau avec des eaux vives et courantes vers le milieu de la route. Ce cours d'eau était très poissonneux; c'était une des stations favorites de mon père. Nous le trouvions là, assis sur la berge, quand la pêche avait été bonne. Il donnait une belle truite au recteur, et revenait avec nous à la maison, toujours silencieux et triste.
J'ai déjà dit que mon père ne parlait pas, mais il agissait. Il agissait de loin en loin. Un jour que nous partions, ma mère et moi pour aller au champ de Collas en passant par chez Marion, suivant notre coutume, nous vîmes mon père qui nous attendait à la porte avec un jeune homme étranger au pays, et dont pourtant la figure ne nous était pas inconnue. C'est qu'en effet nous l'avions vu deux ans auparavant, quand il était venu au bourg, passer son congé chez des parents de sa mère. Il était alors dans les voltigeurs de la garde, où il exerçait les fonctions de tambour. Il avait, à présent, fini son service. Il devait une réparation à Marion, et il venait la lui offrir. Mon père l'avait découvert, avait correspondu avec lui sans en parler à personne et finalement l'avait amené à faire son devoir. C'était un garçon de bonne mine, un peu embarrassé
devant ma mère au premier moment,- mais qui en somme se montra à son avantage. Il obtint la permission de nous accompagner, qui lui fut accordée avec froideur.
Je suppose que, si j'écrivais une nouvelle, au lieu de copier, pour mon propre amusement, deux ou trois pages d'un ancien carnet, j'aurais à décrire notre entrée chez Marion, la surprise et l'émotion de la pauvre fille; et son indignation contre le séducteur, et sa reconnaissance pour Tamant qui se repentait, et le rôle du petit enfant dans toute cette affaire. Mais je n'ai pas dessein d'écrire ces beaux récits pour vous faire plaisir. D'ailleurs, ma mère mena l'affaire de la façon la plus prosaïque du monde. Elle avait eu pitié de la pauvre fille abusée; mais elle n'avait que de l'indignation pour l'autre, et elle le laissait voir, même en ce moment.
— Il vient, dit-elle, pour réparer sa faute; il faut lui en savoir gré, sans oublier pourtant ce qu'une pareille faute a toujours d'irréparable.
Le recteur fut ravi de cette conclusion d'une aventure qui lui avait été très pénible. Il décida que le mariage aurait lieu sans aucune solennité. Il n'y aurait à la mairie que les témoins nécessaires. Ils accompagneraient
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les mariés à la messe. Personne ne mettrait d'habits de fête. Les époux rentreraient chez eux isolément, et se mettraient sur-le-
champ au travail . *^^ Marion, un beau matin, se trouva ' Jt|||| réhabilitée, et,
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suivant une jurisprudence en usage dans tous les pays civilisés, sa faute volontaire fut complètement effacée par une réparation dans laquelle sa volonté n'entrait pour rien.
Je l'ai revue une seule fois depuis. Son mari, qui avait servi comme remplaçant, avait un petit pécule. Il monta à Locminé une auberge qui ne réussit pas. Il perdit là une partie de son argent. Il revint plus tard chercher fortune à Saint-Jean-Brévelay, où il n'y avait qu'un débit de boissons. Il l'acheta au bon moment. On venait de donner au bourg une petite garnison, avec deux officiers qui prirent pension chez lui. Son auberge prospéra, s'agrandit. Elle est établie à présent dans notre vieille maison de Kerjau, qui se trouve ainsi rendue à sa destination première, car elle avait été une auberge avant que nous en prissions possession. Marion était unepersonne agréable à voir, très polie, très soigneuse, très modeste; son mari était actif et obligeant. Il est devenu avec le temps conseiller municipal, et sa femme compte parmi les plus respectées.
Pauvre Kerjau ! j'aurais voulu le revoir tel qu'il était quand je l'ai quitté en 1825 ; la cuisine, où nous bénissions la bûche de Noël ; la salle, de l'autre côté du couloir, dont les fenêtres ne s'ouvraient jamais que quand le préfet, en tournée de revision, recourait à notre hospitalité; les chambres d'en haut fort encombrées, où les restes de notre ancienne
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opulence contrastaient avec un mobilier dont un paysan aisé n'aurait pas voulu. Il faut que je revoie tout cela en imagination, car une auberge de campagne n'a rien de commun avec mes souvenirs.
Je m'y suis hasardé une fois, espérant bien qu'on ne me reconnaîtrait pas et que je passerais pour un hôte ordinaire. J'ai réussi,, et je me suis trouvé attristé. Ainsi vont en désordre nos idées et nos sentiments, ne cessant de se combattre. Je furetai partout, sans rien voir qui rappelât les quinze années que nous avions passées là. Je me trompe pourtant. Il y avait au chevet du lit de Marion deux images : celle de la Vierge Marie, venue tout droit d'Épinal, et celle de ma mère copiée au crayon noir par un artiste inexpérimenté sur un des chefsd'œuvre de ma chère Louise. Ce bout depapier me remplit de joie. Je restai longtemps à errer dans la chambre, sous divers prétextes, pour pouvoir le regarder à plusieurs reprises. J'y trouvai quelque ressemblance, sinon avec le modèle, ce qui eût été trop demander, du moins avec la copie que ma pauvre Louise en avait faite.
Marion est plus riche que nous; elle offre aux passants de meilleurs lits que ceux dont
nous nous contentions ; elle a de belle faïence sur son dressoir; sa cuisine, dont Tàtre est toujours flamboyant, est pleine de bruit et de gaieté ; elle sert dans la salle, dans la fameuse salle, de bons dîners au percepteur, au receveur des contributions, au notaire et au capitaine qui commande la petite garnison. Saint- Jean-Brévelay n'est plus Saint-Jean, et Kerjau n'est plus Kerjau.
On racontait il n'y a pas longtemps dans les journaux la belle fête que madame Carnot a donnée à quatre cents enfants pauvres. N'estce pas que c'est une belle et touchante idée, et que ce bonheur donné si délicatement et si simplement à ces quatre cents petits, qui auront si peu de jours de bonheur^ honore infiniment madame la présidente de la République?
Victor Hugo avait eu aussi la même pensée. Il donnait un dîner de Noël à des enfants pauvres. Si j'avais été convié à ces belles journées, j'y aurais pris un plaisir extrême ; mais pardonnez-moi, madame, en sortant de votre palais, j'aurais pensé avec mélancolie à nos réveillons de 1820, à nos paysans en sabots et en guenilles, à nos vieux costumes nationaux, à notre pain de seigle, à nos galettes de blé noir et à nos chandelles de résine. Je
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crois, Dieu me pardonne! que j'aurais aussi regretté le Benedicite de Tabbé Moizan, comme je regrette tous les jours son fameux sermon : « Mes petits, aimez-vous les uns les autres! »
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