LE PROJET DE LA RENDRE NAVIGABLE
I Charles MOXXIER,
du théâtre Antoine .
Toi qui vas charriant ton eau bleue et ta gloire Dans l'éblouissement du vieux sol angevin : Toi qui vas reflétant sa merveilleuse histoire, Sous lYclat sidéral d'un ciel vraiment divin.
Toi qu'au fond de son cœur filial le Poète Appelait tendrement » son beau Loyre gaulois » ! Dis-moi, serait-il vrai que ton onde quiète Accepterait le joug de criminelles lois?
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Que,détournant ton cours, quelques hommes funestes. Oseraient te restreindre aux parois d'un canal. Insensibles et sourds, dans l'ardeur de leurs gestes, Au murmure infini de ton vivant cristal ?
Est-il vrai, qu'ils voudraient, sans respect pour ton charme.
Attenter en ton lit à ta limpidité.
Et, malgré tes sanglots te flétrir de leur arme,
Et détruire à jamais ta eràce et ta beauté -
Quoi, tout ce qui fut toi : tes sinueuses lignes, Ton miroitement doux colorié de ciel, Entre deux murs visqueux, mornes et rectilignes. Deviendrait tout-à-coup de l'artificiel ?
Quoi, nous ne verrions plus l'indescriptible aurore, Vaste lueur nimbant un immense encensoir. Empourprer le matin, plus magnifique encore, Après avoir fleuri de roses ton miroir t
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Ni les brouillards légers, flottants comme des rêves, Exhalés de ton sein de saphir et d'argent, Nous oft'rir, imprécis, au-dessus de tes grèves, L'attrait mystérieux de leur décor changeant -
Comment, tu n'aurais plus, quand le soleil rutile, Infiltrant sa chaleur à ton acier moiré, Le paresseux aspect d'un splendide reptile Que la nature choie en son temple sacré ''
Dis, les couchants sertis de jaspe et de topaze Le tulle transparent des clairs de lune bleus, Ne t'apporteraient plus leur radieuse extase, Qu'en un cadre banal, froidement anguleux •
Quoi, ton beau lit de sable où quelques rares flaques Rappelleraient l'endroit riant de ton passé, Verrait de ses limons grandir des bois opaques Sous lesquels, lentement, il serait effacé ?
Quoi, jusqu'au souvenir des anciennes luttes, Dont tu fus le témoin, qu'admirèrent tes bords, Quand l'aïeul défendait et son droit et ses huttes S'envolerait ainsi que la cendre des morts r...
l£h! bien non, tu seras éternellement libre. Tu prendras largement tes féeriques ébats, Car une onde puissante est une âme qui vibre, Et pour une âme il n*est ni murailles ni bâts !
Car tu gardes en toi l'antique orgueil sauvage, Car tu n'es pas pour rien le fier « Loyre gaulois Car un Meuve français se rit de l'esclavage, Sait rugir dès qu'un maître ose élever la voix !
D'ailleurs mon luth sonore, amoureux de tes rives, Mon luth qui t'aime autant qu'il aime le soleil, Qui n'eut jamais pour toi que des tendresses vives. Croit devoir t'adresser un suprême conseil :
« Lorsque, troublant ta paix, l'audacieux vandale, « Viendra près de ta berge enfoncer son jalon, .< Vite, grossis tes eaux, fais-toi sombre et fatale, -< Repousse-le, tremblant, par delà ton vallon.
<> S'il revient furieux, malgré son épouvante, « S'il apparaît suivi de nombreux compagnons, « Gronde plus fort, poursuis, de nouveau triomphante « Ces gens qui rougiraient de t'avouer leurs noms.
« S'ils surgissent encor, fussent-ils dix fois mille, « Te criant de très loin leur rauque halte-là '. „ Farouches et formant une horde plus vile « Que celle qu'entraînait l'effroyable Attila!
c Devant ces fronts obtus que l'Avarice berce,
h Qui voudraient dans leur âpre amour du tant pour cent
« Faire de ta magie un cours d'eau de commerce.
« Fleuve sans idéal, vaseux et languissant:
Alors n'hésite pas, enfle soudain ton onde. Et, tout en épargnant les bons semeurs de blé, Chasse-les pour toujours jusqu'aux bornes du monde ' Puis reprends aussitôt ton grand rêve étoile ! >>