LES VOIX INTERIEURES
Plus d'une fois déjà il nous est arrivé d'insister sur le caractère exclusivement lyrique des ouvrages de M. Hugo; ce caractère, nous l'avons retrouvé dans ses drames aussi bien que dans ses romans , et comme le drame est plus loin de l'ode que le roman , nous avons été naturellement amené à dire que nous préférons les Feuilles d'Automne à Notre-Dame de Paris, et JSotre-Dame de Paris à Hcrnani. Il nous semble que cette aflirmation est assez claire, assez évidente par elle-même , et pourrait se passer de démonstration ; mais comme un grand nombre d'esprits sincères, et familiarisés par l'étude avec la discussion littéraire , ont cru voir dans cette aflirmation plutôt un parti pris d'avance, un avis préconçu , que l'énoncé rigoureux de notre conviction, nous nous croyons forcé de donner à notre opinion de nouveaux développements. Si la réflexion eût entamé notre premier avis, nous ne répugnerions aucunement à dire comment et pourquoi notre avis aurait changé ; mais chaque nouvelle œuvre de M. Hugo nous affermit dans le premier jugement que nous avons porté sur l'en-
semble de ses facultés, et notre devoir se réduit à chercher, pour l'expression de notre pensée, des formules de plus en plus claires, de plus en plus précises.
Sans doute le drame el le roman se proposent tous deux la peinture de la vie humaine, et si le lecteur ne consentait pas à voir les différences cachées sous cette identité apparente, il serait absolument impossible de lui montrer pourquoi M. Hugo, nature lyrique , amoureux de la strophe abondante et sonore, est plus voisin du roman que du théâtre ; mais il ne faut pas une grande clairvoyance pour apercevoir l'intervalle qui sépare l'action racontée de l'action mise en scène , pour comprendre que l'intervention directe du poëte dans plusieurs parties du récit permet à la faculté lyrique de se déployer librement , tandis que cette même faculté trouve rarement l'occasion de se produire au théâtre. Dans le roman comme dans le drame, l'analyse des caractères et le mouvement des personnages sont les deux premières conditions à remplir, et si l'une de ces conditions est violée ou méconnue, le roman et le drame sont incomplets ; mais il est plus facile de dissimuler la fausseté des caractères ou l'invraisemblance de l'action dans le roman que dans le drame. Car le poêle qui raconte dispose de toutes les richesses du langage, parle en son nom et peut prodiguer les images éclatantes, les comparaisons ingénieuses , les allusions lointaines , sans choquer le lecteur. Le dramatisle est sans cesse rappelé à son devoir par les deux mille spectateurs qui ont les yeux fixés sur la scène; s'il oublie son héros pour arranger des l)aroles sonores, ou des iin.iges coquettes, il est puni par rindiiïérence on par les railleries du parterre , et la rapidité du châtiment ne lui permet pas de mettre en doute la réalité de sa faute. L)e cette vérité générale , applicable li
tous les romanciers , à tous les dramatistes , il est facile de conclure la supériorité des Feuilles cV Automne sur Notre- Dame de Paiis, et de Notre-Dame de Paris $ur Hernani. Mais peut-être convient-il de montrer, sous un autre jour, le rapport qui unit cette conclusion aux prémisses que nous avons posées. L'opinion générale est plus indulgente pour les héros de roman que pour les héros de théâtre ; la même foule qui, assise sur les banquettes du parterre, ne pardonne pas au poëte la violation de la vérité, se montre volontiers crédule lorsqu'elle suit des yeux les pages d'un roman. Au théâtre, elle veut être émue; en lisant un roman, elle préfère les épisodes qui excitent sa curiosité aux scènes naturellement et logiquement déduites. Il suit de là que la fantaisie a plus beau jeu dans le roman que dans le drame, que le poëte impose plus facilement sa personnalité au lecteur qu'au spectateur. L'opinion générale est évidemment une opinion erronée; toute fable épique ou dramatique, pour être vraiment belle, a un égal besoin de naturel, de vraisemblance et de logique; les actions racontées, pas plus que les actions mises en scène , ne peuvent se passer de caractères posés simplement , de passions sincères, de personnages vivants et pareils, quoique supérieurs, aux hommes que nous voyons tous les jours; mais comme la majorité n'a pas le loisir de méditer sur les conditions fondamentales du récit , elle continuera longtemps encore de lire avec indulgence, sinon avec sympathie, des romans invraisemblables, et de hausser les épaules à la représentalion d'un drame dicté par la seule fantaisie.
Cependant il serait injuste , il serait absurde de croire que le développement de la faculté lyrique s'oppose absolument au développement de la faculté dramatique. Quelque grande que soit la distance qui sépare le drame de
l'ode, cette distance n'est pas infranchissable. Mais la poésie lyrique, telle que la conçoit M. IJugo, telle qu'il l'a réalisée depuis neuf ans , telle qu'il la voudra réaliser sans doute jusqu'à la lin de sa carrière, s'occupe de l'image bien plus que de l'idée , du mot bien plus que de l'homme, de la rime bien plus que de l'émotion ; or, si l'idée en tant qu'humaine, peut se transformer et passer de l'ode au drame , le mot n'a pas la même faculté. A notre avis, les Feuilles d'Auionme sont le meilleur recueil lyrique de M. Hugo; et ce recueil n'est que l'ébauche d'une manière que l'auteur n'a pas complétée. Venues après les Orientales, qui célébraient la couleur et l'étendue à l'exclusion du sentiment et de la pensée, les Feuilles d'Automne promettaient une conversion (jui ne s'est pas accomplie; elles montraient moins d'admiration pour les choses, un peu plus de sympathie pour l'homnie ; cette sympathie n'a pas été de longue durée. Les Chants du Crépuscule, avec moins d'éclat , et surtout moins d'unité que les Orientales , expriment cependant , au même degré que les Orientales, l'amour de la couleur et de l'élendue , et négligent pres(|uc toujours de montrer l'homme sous le velours , la femme sous le satin. 11 est donc permis d'allirmerciuela poésie lyrique de M. Hugo appartient plutôt à la langue qu'à la pensée, et c'est ce qui explique pourquoi l'auteur des Orientales, après avoir exécuté, dans ses strophes disciplinées, les plus savantes évolutions, après avoir fait manœuvrer la césure cl la rime en tacticien consommé, n'a pas réussi à nous montrer dos liommesde la famille humaine, H a transformé sa parole, il n'a pu transformer sa personnalité. H avait préféré, dans ses odes, le mot à l'idée, et comme rien ne le gênait dans le manicmeiil des mots, il avait accon)pli des prodiges; eu se continuant, en appliquant à la création des
personnages dramatiques le procédé qui avait suffi à produire des strophes, il a été vaincu par l'humanité qu'il ne connaissait pas ; il n'a pu deviner, par la seule combinaison des mots qui lui obéissaient, les caractères qu'il n'avait pas étudiés.
S'il faut , comme nous le croyons , rapporter à la nature même des odes de M. Hugo l'insuffisance épique et l'impuissance dramatique de l'auteur, la logique prescrit évidemment d'étudier avec un soin particulier chaque nouveau volume d'odes que M. Hugo publie. Le titre donné au dernier volume que nous avons sous les yeux nous avait fait concevoir une espérance qui ne s'est pas accomplie. En voyant l'auteur de tant d'odes splendides consentira baptiser un recueil lyrique du nom de Voix intérieures , nous avions pensé qu'il se rendait enfin aux avertissements que la critique ne lui a pas ménagés depuis les Orientales, c'està dire depuis neuf ans; il nous était permis, sans présomption, de croire que M. Hugo apercevait tout le néant delà poésie purement extérieure , et comprenait la nécessité d'interroger sa conscience plus souvent que ses yeux ; le succès des Feuilles d'Automne semblait se réunir à la critique pour le décider à ce dernier parti ; mais le nouveau recueil n'est pas fidèle au baptême qu'il a reçu. Les Voix intérieures , telles que M. Hugo les explique et les définit dans la préface de son volume , n'appartiennent, à proprement parler, ni au monde , ni à l'homme , ni au spectacle extérieur, ni au spectacle intérieur, mais ne sont qu'un chuchottement, un murmure, un dialogue insaisissable entre l'homme et les choses, entre la créature et la création. Quoique ce dialogue ne soit pas absolument dépourvu de réalité , il était difficile à M. Hugo d'y trouver la matière de trois mille vers. Pour l'entendre, pour l'exprimer, il eût
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fallu être familiarisé de longue main avec l'analyse des senliineius et des idées ; il eût fallu avoir vécu avec l'homme plus intimement qu'avec les choses, et c'est précisément ce que M. Hugo a négligé jusqu'ici. Aussi , quoique les Voix intérieures soient, à mon avis, très-supérieures aux Chants du Crépuscule, quoique le dernier recueil ait sur le précédent un avantage positif, quoiqu'il offre une sorte d'unité implicite, je suis forcé de reconnaître qu'il ne dépasse pas les Feuilles d'Automne par le côté humain, et que, pour l'éclat extérieur, il reste souvent au-dessous des Orientales. Pour dire toute notre pensée, nous ajouterons que les Voix intérieures ne nous apprennent rien sur M. Hugo, c'est-à-dire n'élargissent pas d'une ligne la gloire qui lui appartient. Avec l'habileté consommée qu'il possède, rompu comme il l'est à toutes les ruses de la versification, il lui sera facile de publier, tous les deux ans, un recueil pareil aux Voix intérieures ; mais cette fécondité sera stérile pour la grandeur de son nom, pour la popularité de sa pensée. Cependant il est bon d'analyser les Voix intérieures , cwwn\(t si M. Hugo débutait aujourd'hui, comme s'il n'avait pas déjà écrit dix-huit mille vers lyriques, avec la même opulence de rime , avec la même mobilité de césure , avec la même variété de synonymie ; car celte étude nous ofTre l'occasion de montrer les relations qui unissent la vie à la pensée, la pensée à la parole, relations évidentes pour tous les esprits sérieux, mais trop souvent méconnues par la poésie contemporaine, et en particulier par M. Hugo. Kii insistant sur ces relations, nous somnu's sûr d'entourer d'une évidence mathématicpie ce (pic nousavons dit plus d'une fois du théâtre de IM. Hugo. Sunt lacrtjmif rcrum, l'une des pièces les plus étendues de ce recueil, roule tout entière sur la mort de Charles X.
Il n'entrera jamais dans notre pensée de blâmer la reconnaissance du poëte envers le roi mort dans l'exil. A l'âge de vingt-trois ans, M. Hugo, dont la renommée était encore très-modeste , reçut du feu roi une lettre close pour assister aux fêtes de Reims ; il écrivit au retour une ode qui est un de ses meilleurs ouvrages, et le roi, pour le remercier, le décora et lui donna une pension sur sa cassette. Quelques mois plus tard, le ministre de l'intérieur, excité par l'exemple royal , accorda au poëte un encouragement de même nature , et désormais il fut permis à M. Hugo d'attendre l'heure de l'inspiration, de laisser mûrir sa pensée. Un tel bienfait mérite assurément un témoignage de gratitude. Ce n'est donc pas le sujet de la pièce que nous blâmons , mais bien le mouvement et la nature des pensées que le poëte appelle à son aide, pour exprimer sa reconnaissance. Il reproche aux canons de l'hôtel des Invalides de n'avoir pas sonné le glas aux funérailles de Charles X, il les accuse de partager la lâcheté humaine, et d'adorer tour à tour Henri IV et Louis XL Ce grief est au moins singulier ; il est difficile de comprendre comment les canons d'un hôtel fondé par Louis XIV ont pu saluer Louis XI et Henri IV, c'est-à-dire deux rois , dont le premier est mort en 1683, et le second en 1610. Si c'est à l'entraînement de la rime qu'il faut attribuer cette impardonnable bévue, si le mot bronze nous a valu Louis onze, les amis de I\]. Hugo feront bien de l'entretenir souvent de l'esclavage de la rime , dussent-ils même réciter les vers de ^'icolas Boileau sur cet important sujet. Si Henri IV et Louis XI signifient, dans la pensée du poëte, générosité, duplicité, que ne prenait-il, pour exprimer ces deux idées, Titus et Tibère, dont le sens estconsacré depuis longtemps et peut s'appliquer, sans anachronisme, à tous les momoiits de (4) 19
notre histoire. Avions-nous donc tort de croire que M. Hugo gouvernait la langue comme un écuyerson cheval? M. Hugo dit aux canons des Invalides : Le fondeur a jeté dans le moule dont vous êtes sortis l'étain , le cuivre et l'oubli du vaincu; celte alliance de la matière et de la pensée est monstrueuse , inintelligible, et donne aux reproches du poëte un caractère puéril. En parlant de Versailles, il dit qu'à la cour de Louis XIV tout homme avait sa dorure; si nous avions conservé quelque doute sur le caractère général de ses odes , ce seul mot suffirait à la résoudre. Pour traiter un homme comme un plafond , il faut porter à la réalité visible un amour effréné, et nous craignons fort que cet amour chez M. Hugo ne soit tout-à-fait inguérissable. Arrivant aux malheureuses destinées de la maison de Bourbon, à Louis XV châtié dans Louis XVI, le poëte ajoute : Quand il a neigé sous les pères, l'avalanche est pour les enfants. Je défie le physicien le plus habile de trouver h cette phrase un sens raisonnable , à moins que la neige , soustraite aux lois de la gravitation, ne parte du centre de la terre pour arriver à la surface. A cette condition seulement, l'itnage présentée par M. Hugo, pourait signifier (juelque chose. Encore resterait-il à deviner comment la chute de la neige est, à l'avalanche, ce que les fautes d'une génération sont aux malheurs de la génération suivante, [•lus loin, M. Hugo compare la famille de Bourbon à une étoile sans orbite, et comme s'il craignait que cette figure ne fût pas par elle-même assez effrayante, il ajoute : poussée par tous les vents. La science astronomique nous apprend si peu de chose sur le mouvement des étoiles multiples, nous sommes si loin de posséder sur ce sujet des notions précises, qu'il se passera bien du temps encore avant que l'orbite parcourue par ces corps soit déterminée. Il est
probable que M. Hugo a confondu les étoiles avec les planètes. Mais, lors même que la science connaîtrait le mouvement des étoiles multiples aussi bien que le mouvement des planètes, il faudrait nier toutes les découvertes de Galilée, de Newton et de Laplace , pour attribuer ce mouvement à l'impulsion du vent. Je conçois bien que le vent agile les feuilles, enfle les voiles d'un navire ; mais je ne conçois pas, je ne crois pas que personne comprenne comment le vent agiterait les corps célestes. La figure employée par M. Hugo pour peindre les malheurs de la maison de Bourbon est donc, de tout point, une figure absurde. Je ne demande pas à la poésie de lutter de rigueur avec la science; mais je veux que toute image cache une idée. Que le poëte, pour éclairer sa pensée, emprunte le secours de la physique ou de l'astronomie , peu importe ; mais il ne peut se dispenser de respecter la vérité. Or, pour la respecter, il est nécessaire de la connaître. La pièce sur Charles X, malgré le nombre des vers que le poëte a consacrés au feu roi, exprime très-obscurément l'idée qui aurait dû dominer la pièce entière et respirer dans chaque ligue, je veux dire la reconnaissance. Quant à la conclusion , où le poëte témoigne l'espérance de voir un jour rayer de nos lois la proscription des races royales, qu'il me soit permis d'affirmer qu'une pareille espérance ne sera jamais ratifiée par la politique la plus généreuse. Que Napoléon dorme sous la colonne, et que les cendres de Charles X descendent dans les caveaux de Saint-Denis, c'est une piété sans danger ; mais la raison ne conseillera jamais de garder en France les rejetons d'une race détrônée. Une pareille espérance n'est qu'un enfantillage, une déclamation de collège. Si M. Hugo désire obtenir la pairie pour développer de semblables motions, il fera irès-bien de renoncer à lu législature.
En 1823, l'auleur avait écrit quelques strophes sur l'arc de triomphe de l'Étoile, strophes énigmatiques qui peuvent s'appliquer également à la promenade militaire du duc d'Angoulême en Espagne, ou à la mémoire des campagnes de Napoléon. La pièce du nouveau volume sur le même sujet n'a rien de politique. M. Hugo commence par exprimer l'émotion qu'il éprouve en présence de ce monument qu'il appelle immense ; nous ne partageons ni son émotion, ni son avis. L'arc est un monument monstrueux, mais ses proportions n'ont rien d'effrayant. Cent cinquantedeux pieds ne suffisent pas à frapper de terreur. Si MM. Ghalgrin, Huyotet Blouet, fidèles au souvenir des arcs de Thésée , de Constantin et de Septime-Sévère , eussent établi des relations harmonieuses entre la hauteur et la largeur du monument, la ligne menée du sol à la clé de voûte n'étonnerait personne. M. Hugo dit que l'arc est superbe, quel est le sens de cette épithète. Méconnaîtrait-il la signification des mots au |)oint de confondre l'orgueil et la beauté? iVotre question est d'autant plus facile à concevoir, qu'après avoir qualifié l'arc de superbe, il n'hésite pas à déclarer que le temps seul pourra donner h l'arc la beauté qui lui manque. Nous croyons, comme lui, que le temps ajoute beaucoup à la valeur des monuments; mais le temps, qui cond)inc si merveilleusement les éléments de la beauté, ne peut créer ces éléments eux-mêmes. Un monument, sans valeur aucune à l'heure de son achèvement, sera dans mille ans ce qu'il est aujourd'hui. La mousse et le lichen auront beau revêtir les sculptures de la frise, ces sculptures sont si parfaitement absurdes, les soldats et les chevaux taillés dans la pierre, sont d'une telle difformité, que nos derniers neveux ne pourront réussir à les admirer ; ou s'ils éprouvaient uu pareil seutiment, c'est que la notion de la beauté
serait h jamais perdue. L'auteur, se transportant par la pensée à plusieurs siècles dans l'avenir , au moment où Paris ne sera plus qu'un monceau de ruines, suppose qu'il ne restera plus debout que l'arc de l'Étoile, la colonne de la place Vendôme, et les deux tours de Notre- Dame; et pour peindre l'impression produite par ces débris imposants, il nous parle d'un berger accroupi dans les seigles de la plaine. Ou le mot accroupi a changé de sens, ou il est impossible de comprendre qu'un berger s'accroupisse pour contempler les ruines. Il est probable que M, Hugo n'a donné au berger une attitude si singulière que pour obéir à la rime. Il avait appelé sur l'arc de l'Étoile une nuée d'aigles, aigle rime avec seigle, et comme accroupi renferme une syllabe de plus que debout, la même raison qui avait appelé le seigle auprès des aigles, a fléchi les membres du berger. Je ne demande pas à M. Hugo d'après quelle autorité il appelle les aigles dans la plaine de Paris, ni s'il compte sur un soulèvement pour convertir la plaine en montagnes, car il lui est permis d'ignorer les mœurs des oiseaux de proie; mais je ne puis lui pardonner son berger accroupi. Je comprends bien qu'il parle de la révolte delà cariatide contre V archivolte, car la rime est assez riche pour le séduire; mais je ne sais pas où il a vu les cariatides de l'arc de l'Étoile, où le marbre, où les chapiteaux et les fûts. M. Huyot avait l'intention d'enrichir les quatre faces de l'arc de colonnes de marbre, mais ces colonnes n'ont jamais existé que sur le papier; et quelle que soit la liberté accordée à la poésie, il est au moins maladroit d'admettre parmi les ruines d'un monument des éléments imaginaires. Je ne m'explique pas non plus pourquoi M. Hugo parle du granit de Notre-Dame. Il y a en Bretagne et en Auvergne des églises de lave et
de granit , mais personne , que jo sache , n'a jamais aperçu le granit de Notre-Dame. Je ne devine pas non plus pourquoi M, Hugo nonmie les deux tours de Notre- Dame, tours de Charlemagne; car la cathédrale de Paris, telle que nous la voyons aujourd'hui, n'a été achevée que dans les premières années du xiv* siècle ; Maurice de Sully l'a commencée dans la seconde moitié du xn% sans pouvoir tirer grand profit des travaux exécutés sur le même emplacement, pendant la domination des deux premières races, et nous savons par Alcuin que Charlemagne s'est fort peu occupé de Paris. L'illustre auteur des Capitulaires se reposait, après chacune de ses nombreuses expéditions, tantôt h Aix-la-Chapelle , tantôt à Paderborn, et c'est à peine s'il a parcouru le sol de la l'Yanoe proprement dite. Certes, s'il n'y a aucun mérite à connaître ces détails; il y a au moins do l'étourdcrie à metirc Notre-Dame sur le compte de Charlemagne.
Mais le plus grave de tous les défauts de la pièce adressée à l'arc de l'J'Uoile est, à coup sûr, l'indécision générale de la pensée ; car, au moment où le lecteur espère que le poêle va prendre un parti, et qu'après de nond)reux làtonncrnenls il est arrivé à un ordre d'idées nettement circonscrit, l'ode se terniine brusquement par un regret et une épigrannne. Le regret s'adresse au père de l'auteur, au générîd Hugo, dont le nom n'est pas inscrit sur l'arc de rÉloile ; ré|)igranmie à Phidias absent. Que M. Victor Hugo réclame en faveur de son père, c'est un sentiment honorable, un senlimeiU (|ui ne chocpicra personne ; mais (pi'il termine par un bon mol ce (jifil lui |)laît d'appeler immense rêverie, voilii ce (pie le goût ne peut amnistier. Je déclare sincèrcmi'nt ne pas savoir quelle est l'intention, quel Qtii ÏQ i>ei)t> de l'ode adresbée à l'arc de l'Étoile.
Dieu est toujours là est une des œuvres les plus abondantes, les plus faciles, les plus heureuses de M. Hugo. La peinture du printemps est pleine de grâce et de fraîcheur ; le bonheur du pauvre, pendant les beaux jours de l'année, est tracé avec une grande richesse d'expression, et, malgré quelques détails puérils, produit sur l'àme du lecteur une émotion douce à laquelle l'auteur ne nous a pas habibilués. La joie sereine du vieillard qui se réchauffe aux rayons du soleil, la course insouciante de l'enfant dans les bois, qui se garnissent de verdure et d'ombre, compteront certainement parmi les meilleurs tableaux créés par l'imagination de l'auteur. Mais la peinture de l'hiver, que M. Hugo nomme le sommeil de Dieu, est loin de pouvoir se comparer à la peinture du printemps ; l'émotion cesse pendant quelques pages, pour renaître au moment où l'auteur commence un hymne à la louange de la Charité. Cette conclusion se dislingue, comme la première partie, par une grande vérité. Cependant il n'est pas douteux que la peinture du printemps et l'hymne à la charité ne gagnassent beaucoup à être simplifiés. Ce qui d'abord n'est qu'abondance et richesse devient bientôt éblouissant et monotone. Les rayons, en se multipliant, finissent par abolir les contours que l'œil aimerait à suivre. Telle qu'elle est, la pièce Dieu est toujours là rappelle les meilleures des Feuilles d'Automne ; mais il n'y a pas progrès.
La pièce à Virgile débute avec simplicité ; malheureusement, après quelques vers dans le goût antique, l'auteur se laisse aller à son amour pour la réalité flamboyante, et il abandonne les lignes chastes et sévères du poète romain pour dessiner confusément les allées mystérieuses et les grotte^ discrètes qu'il ainje h visiter avec une personne
clicrie. M. Hugo a, selon nous, grand lort de se mesurer avec Virgile, car il est séparé de rinlelligcnce de l'antiquité par un espace incommensurable. Quoique Virgile ne soit que la lune d'Homère, et malgré la singularité de l'expression qui appartient à M. Hugo, nous ne pensons pas à le contester, le poêle qu'Alighieri a pris pour guide dans son terrible pèlerinage, ne se laisse pas pénétrer du premier regard. Four comprendre, pour aimer Virgile, il faut avoir le goût des pensées fines et délicates, il faut se complaire dans la simplicité, dans la sobriété de l'expression ; or, M. Hugo n'a jamais prouvé qu'il fût passionné pour la simplicité. Il n'est donc pas étonnant qu'il bégaie lorsqu'il essaie de parler la langue de Virgile. H y a deux ans, dans les Chants du Crépuscule, il avait montré combien il était loin de con)prendrc Anacréon et Pétrarque; depuis ce temps son goût ne s'est pas épuré, car Virgile et Pétrarque sont de la même famille.
La pièce sur Albert Durer mérite le même reprocbe que la pièce sur Virgile. Pour tout liommc familiarisé avec les œuvres d'Albert Durer, il est évident que M. Hugo ne le comprend pas. D'un artiste religieux, sévère, remarquable entre tous, sinon par l'iiarmonie et la grandeur, du moins par la précision et la naïveté des contours, il fait un rêveur demi-mystique, demi-pantliéistc. Aux figures graves (|ui se pressent sous le crayon du maître allemand il substitue des figures sans nom, qui n'appartiennent à aucun règne de la nature, et qui embarrasseraient fort la sagacité d'un Linnéc ou d'un Cuvier. Aussi, malgré l'babileté (|ue [\I. Hugo a déployée dans la versification de cette pièce étrange, il est impossible de n'y pas voir un perpétuel contre-sens.
Un jour que la fête était ouverte, tel est le titre que
l'auteur a choisi pour l'une des pièces les plus courtes de son nouveau volume. Je lui pardonne de grand cœur ce titre d'une simplicité affectée, en faveur des pensées qui s'y trouvent développées. Pendant que le poëte relit pour la centième fois le récit du siège de Troie, une personne aimée vient poser sa tête sur le dos de son fauteuil; il promène ses yeux du beau livre au visage radieux, et à mesure qu'il comtemple d'un regard plus attentif les yeux humides et veloutés de l'enchanteresse, Homère lui paraît plus grand, l'Iliade plus merveilleuse, comme si le bonheur agrandissait l'intelligence. Un des principaux mérites de cette pièce, c'est la brièveté; aucun détail inutile n'obscurcit la pensée de l'auteur. C'est un modèle que M. Hugo devrait relire, au moins une fois chaque semaine, pour s'habituer à la concision.
La Fac/je, aussi bien que la pièce adressée à Virgile, démontre, sans retour, que M. Hugo n'arrivera jamais à la simplicité antique. L'idée de la Vache est grande et belle ; mais l'exécution est loin de répondre à la conception. Figurer réternclle bonté de la nature, l'éternel abri qu'elle offre à l'humanité, tour-à-tour ingrate et furieuse, par les puissantes mamelles sous lesquelles se jouent des enfants demi-nus, et que tourmentent leurs mains et leurs lèvres impatientes, est assurément une donnée féconde, digne d'exercer les plus habiles, et que l'auteur des Gcorgiqiœs eût traitée avec bonheur. M. Hugo charbonne la face des marmots, emplit leurs cheveux de broussailles, et couvre de boue les mamelles ruisselantes. Non-seulement ces ignobles détails sont condamnés par le goût antique, mais ni Rubens, ni Paul Potter, que personne n'a jamais accusés de répudier la réalité, n'eussent commis une pareille faute.
Le Passé exprime heureusement l'impression mélanco-
lique éprouvée par le poëte qui parcourt, avec une femme préférée, les allées d'un vieux château, autrefois animées par les amours royales. Le souvenir des entretiens mystérieux qui n'avaient pour témoins que le feuillage des allées et le bronze des tritons couchés au bord des bassins, est retracé avec une émotion vraie. Je n'aime pas l'expression : conquête féodale, appliquée aune femme jeune et belle qui entrait en disant : Sire, et parlait en disant : Louis. Il est fâcheux que la rime ait ainsi dénaturé la pensée de l'auteur. 3Iaisj'ai vu, avec plaisir, dans cette pièce, l'homme animer les choses, au lieu de se confondre avec elles.
La Soirée en mer peint fidèlement ce qui se passe en présence d'un spectacle unique, dans ràiiie instruite par le malheur et dans l'âme rivée à l'ignorance par un bonheur constant. Le poëte a tiré bon parti de cette éternelle opposition. Je regrette seulement qu'il n'ait pas su s'arrêter à temps. L'idée, d'abord claire et précise, au lieu de s'expliquer par une évolution savante, s'émiette et vole en poussière ; et pourquoi? parce que M. Hugo n'a pas voulu la quitter avant del'avoir épuisée, parce qu'il n'a pas voulu lui dire adieu avant de l'avoir terrassée sous ses caresses. Avec moins de mots, il lui eût été facile de dire davantage.
La pièce à un Riche exprime aussi bien que la Soirée en mer une idée vraie; personne ne coiilcstera que l'intelligence de la nnture, la facullé de jouir de la splendeur du ciel, (le la verdure des forèls, donne ;iu peintre, au rèveiu', au poëte, une félicité souvent supérieure à celle du riche qui possède, sans les comprendre, le murmure et l'ombre de ses bois. Les développements à l'aide desquels M. Hugo a roininenté relie idée, sont <;;ét)éialernenl justes. Il suit le richedans ses projets, dans ses souvenirs , il épelle, syllabe à
syllabe, toutes les tristes pensées qui se succèdent dans l'âme dépravée par la satiété. Mais cette pièce, comme la Soirée en mer, gagnerait beaucoup en devenant moins verbeuse. Cà et là l'homme est encore envahi par la chose; au lieu de femmes émues, attendries, capables de dévouement et de repentir, l'auteur nous donne du velours et du satin, des diamants et des rubis, et il oublie que les femmes dont il parle ne sont pas réunies pour un bal de cour, mais pour causer, dans une salle du château où le riche les a conviées. Cependant, malgré sa verbosité, malgré la réalité souvent exubérante de plusieurs détails, cette pièce doit être comptée non-seulement parmi les meilleures du volume nouveau, mais aussi parmi les plus belles de l'auteur.
Les Oiseaux envolés avaient leur place marquée dans les Feuilles d'Automne. Le sujet de cette pièce est plein de grâce, et empreint d'une simplicité touchante. Les enfants du poète ont, en jouant, jeté au feu les feuillets où il avait écrit ses vers ébauchés, et dans un moment de colère il lésa chassés. Bientôt la tristesse et le découragement prennent la place de la colère. Seul, livré à lui-même, il gourmande son orgueil et regrette la joie bruyante des Oiseaux envolés. Il rappelle près de lui les marmots étourdis qu'il avait exilés ; pour expier les reproches que toutà-l'heure il leur adressait, il leur demande pardon. Jusque-là tout est bien, tout est vrai, tout est plein d'émotion et d'intérêt; mais, par malheur, M. Hugo, en essayant d'attendrir et de ramener les oiseaux envolés, trouve l'occasion de décrire ses fauteuils, son canapé, son plafond, les porcelaines de sa cheminée, les parchemins entassés sur les rayons de sa bibliothèque, et il ne sait pas résister à cette tentation dangereuse. Il s'engage dans une descrip-
tion sans fin, et ne s'arrête qu'après avoir dressé l'inventaire complet de toutes les richesses qui servent à ses études et à son délassement. Les pauvres enfants, en l'écoulant, si toutefois ils l'écoutent jusqu'au bout, ne doivent savoir que penser. Au milieu de toutes les promesses que le poëte leur prodigue, comment se connaître? que choisir parmi toutes les merveilles qu'il meta leur disposition? Les voilà jetés dans une perplexité sans issue. Je ne parle pas de la singularité de plusieurs comparaisons employées par l'auteur pour exprimer la forme de ses livres et de ses porcelaines, et dont le plus grand défaut est d'être absolument inintelligibles pour les oiseaux envolés. iMaisje crois devoir insister sur l'exagération et la maladresse des louanges adressées à M. iMéry. Quel que soit le mérite de la VUlcIiade, assurément ce n'est pas un titre sulïisanl pour entrer dans la famille d'Homère; car cepoëme, si vanté sous la restauration, n'est qu'une imitation ingénieuse de lîoileau et de Delille, qui rappelle tour-à-tour les |)laisanteriesdu Lutrin et les périphrases descriptives de l' I inayinaiion. Peut-être M. Hugo a-t-il voulu remercier M. Méry d'avoir quitté Boileau et Delille pour les strophes dorées des Orientales. Nous inclinons à le croire; mais si le disciple de M. Hugo est fils d'Homère, Homère et M. Hugo ne seront plus qu'une seule et même personne. Kn supprimant la description de (pielfiues joujoux, et en rayant M. IMéry de la liste des Homérides, je suis sûr que M. Hugo ne ramènerait pas moins sûrement les oiseaux envolés, et (pi'il plairait à tous les hommes de goût.
Tcntanda via est se rapporte, comme la pièce précédente, il la vie de famille. Le jux-lo, pour calmer l'inquiétude de sa compagne (pii s'ciïraie des longues rêveries do son enfant, essaie de lire dans l'avenir, et déroule devant
la raèreéploréc toutes les gloires réservées à son fils. Assurément c'est là un noble orgueil, une noble confiance, un espoir légitime dont la raison peut sourire, mais qu'elle ne condamne pas. Que iM. Hugo voie dans son fils un héritier de Mozart ou de Michel-Ange, de Raphaël ou de Palladio, il n'y a là rien qui nous étonne, et souvent il est sage de se consoler des jours mauvais qu'on a soi-même parcourus, en rêvant pour ceux qu'on aime des jours meilleurs. Un rhéteur chicanerait M. Hugo sur l'alliance du bonheur et de la gloire, mais il me semble inutile de réveiller cette question éternelle. D'ailleurs, lorsqu'il s'agit de M. Hugo, les questions ne manquent pas. J'ai peine à comprendre, par exemple, pourquoi espérant que son fils prendra l'Europe pour échiquier, il rapproche PYançoisI" de Napoléon. Je concevrais très-bien qu'il mît en regard l'empereur du viir siècle et l'empereur du xix"; mais, à moins de chercher dans les guerres d'Italie le lien mystérieux qui rattache François l*"" à Napoléon, je ne devine pas la parenté de ces deux noms. 11 est permis de reprocher à Napoléon l'ignorance des limites où devait s'arrêter sa volonté; mais s'il lui est arrivé de prendre quelquefois l'audace pour du courage, il n'a jamais eu le goût des aventures. Or, François r% comme Charles VIII et Louis XII, courait en Italie chercher des aventures. Entre le prisonnier de Madrid et le prisonnier de Sainte-Hélène, il y a toute la distance qui sépare l'étourderie du génie. Si le fils de M. Hugo doit un jour entrer dans l'histoire et jouer parmi nous un rôle éclatant, s'il préfère à la peinture la guerre ou la politique, j'espère qu'il se sera préparé au rôle qu'il aura choisi par la lecture attentive des annales européennes, et qu'il ne prendra pas pour modèle un homme tel que François P'. Mais si la gloire pour lui doit être une croix
aussi lourde que pour son père, puisse-l-il ne jamais la connaître!
M. Hugo, depuis qu'il écrit pour le théâtre, se plaint amèrement en toute occasion des inimitiés qui le poursuivent. Poëte lyrique, il jouissait avec bonheur des applaudissements qu'il recueillait; depuis que son nom a été prononcé devant le parterre, nous devons croire que sa vie n'est pas heureuse. La pièce adressée h mademoiselle L, B. n'est qu'une amplification verbeuse, sur un thème déjà développé par l'auteur dans (es Chants du Crépuscule, et ce thème c'est le doute. M. Hugo considère le doute comme un des plus grands malheurs infligés à l'humanité; nous partagerons volontiers son avis, pourvu toutefois qu'il consente à distinguer le doute scientifique du doute appliqué aux affections dont nous avons besoin. Car l'étude des lois éternelles de la nature et des événements accomplis, malgré les innombrables tâtonnements imposés à notre intelligence, est assurément une des joies les plus grandes de notre vie. Le doute, en ce qui concerne la science, est souvent un instrument puissant, une méthode d'invention; le doute, ainsi conçu, loin d'être un malheur, nous rapproche de plus en plus de la vérité, et, puis([ue notre intflligcnce est avide de connaître, ce serait folie de déplorer les conditions attachées h l'agrandissement de nos idées. Sans doute il vaudrait mieux arriver plus promptemenl à l'évidence, et n'avoir pas tant de ténèbres lumineuses avant devoir la lumière éclatante et |)ure; mais il n'y a pas une inlelligence, amoureuse de savoir, qui ne se résigne facilement au doute comme au noviciat; car la complication même des procédés auxquels nous sonunes obligés d'avoir recours, pour nous saisir de l'évidence, grave plus profondément les idées acquises dans notre mémoire. Les con-
quêtes lentes et laborieuses sont souvent les plus durables. Il est probable que M. Hugo, en déplorant le douie sous lequel gémit l'humanilé, était moins préoccupé de l'incertitude de la science que de la mobilité des affections sans lesquelles la vie sociale n'est qu'une longue torture. Si nous acceptons son témoignage comme irrécusable, s'il est vrai qu'il ne voie autour de lui que perfidie et trahison, amitiés menteuses, s'il est réduit à douter de toutes les promesses, certes il est malheureux, et il a raison de se plaindre.
La versification de cette pièce est d'une souplesse remarquable; nulle part M. Hugo n'a manié plushabilement les ressources de noire langue. Cette fois comme toujours, il a prodigué les images, mais il a su les gouverner, et la rime obéissante n'a pas dénaturé sa pensée. Les mots se sont rangés fidèlement à la place qu'il leur avait assignée; pourtant cette pièce n'est pas plus claire que la pièce publiée en 1835 sur le même sujet. Je crois que M. Hugo a dit tout ce qu'il voulait dire, mais qu'avant de parler, il n'avait pas nettement circonscrit ce que sa bouche allait exprimer. Il nous entretient de sa tristesse sans nous l'expliquer; seul avec lui-même, il remet tout en question; c'est là, sans doute, une souffrance réelle, mais non inguérissable. Car les hommes se sont partagé la recherche de la vérité, etdepuis qu'ils se sont franchement résolus à cette division du travail indéfini de la science, ils ont, Dieu merci, découvert quelque chose. La science possible dépasse de beaucoup la science que nous possédons; mais si étroite qu'elle soit, elle suffit encore à occuper toute la vie d'un homme, et elle résout un assez grand nombre de questions pour donner souvent à l'esprit la joie de l'évidence. Pour goûter cette joie, il ne faut qu'étudier. La raison n'accepie pas comme un malheur la curiosité qui trouverait à se satisfaire en ouvrant un livre. D'ailleurs,
j'ai quelque peine, je l'avoue, h concilier les souffrances que M. Hugo raconte à mademoiselle L. B. , avec le portrait du sage qu'il a tracé dans la même pièce. Cet homme détaché des passions vulgaires, qui n'a plus pour le bruit du monde qu'un dédain sévère et paisible, maître de luimême et plein de confiance dans l'avenir, peut-il connaître les douleurs que M. Hugo déplore en vers éloquents? Nous ne le croyons pas.
La pièce à Eugène Hugo, l'un des frères aînés de l'auteur, se divise eu trois parties bien distinctes. La première partie est tout entière consacrée à la peinture de l'enfance des deux frères, la seconde au supplice de la gloire, et la troisième à l'éloge de la paix et de la sérénité dont jouissent les morts. Tout ce qui se rapporte à l'enfance des deux frères peut se comparer, pour la grâce et l'élégance, aux meilleures pièces des Orientales. Il est impossible de ne pas admirer comme un chef d'oeuvre de fraîcheur et de vérité le tableau de ces deux tètes blondes endormies dans le même berceau, éveillées à la même heure, enivrées des mêmes rêves, courant aux mêmes jeux sous la feuillée, ruisselant (le sueur et grondées par leur mère inquiète, groupées autour de la n)ême table, et n'enlrevoyant dans l'avenir (|u'une suite de jours pareils. .M. Hugo abandonne ce frais tableau, qu'il pouvait continuer sans s'exposer au reproche de prolixité, pour se plaindre de la vie qui lui est échue, et parler des bouches de cuivre de la renommée, comme un condanmé parlerait des instruments de son supplice. Comment expliquer cette transition inattendue? H félicite son frère mort de n'avoir pas connu les tourments (le la gloire, de n'avoir pas combattu corps à corps avec la calomnie, et il oublie bientôt l'ombre h laquelle il s'adresse pour ne plus s'occuper que de lui-même. Il se complaît
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dans l'étude de sa douleur, comme si sa gloire personnelle était l'unique sujet de l'ode commencée. Mais bientôt sa douleur même devient difficile à comprendre, car il a entendu, je ne fais que transcrire ses paroles, il a entendu les larmes de la foule tomber comme une pluie sur le branchage touffu de son drame. 11 me semble qu'un homme qui a pu entendre une telle musique n'a pas le droit de se plaindre; que peut la calomnie contre un poëte à qui la foule témoigne son admiration par des sanglots ? Il faudrait qu'elle fût bien maladroite pour attaquer un pareil adversaire ; il n'est pas vraisemblable qu'elle songe à troubler le triomphe de M. Hugo, car les larmes, telles que les conçoit M. Hugo, sont assez bruyantes pour étouffer les clameurs jalouses. L'éloge de la paix dont jouissent les morts ne signifie rien après cette peinture de la gloire dramatique. Pourquoi le poëte, au lieu de s'occuper de lui-même, n'at-il pas insisté sur une idée à peine indiquée au début de la pièce, sur le génie qui méritait la gloire et qui n'a pu l'obtenir, dont la flamme s'est éteinte avant d'avoir été aperçue à l'horizon? Il me semble que le développement de cette idée devait envahir la pièce entière et commencer immédiatement après le tableau de l'enfance des deux frères. A quoi bon entretenir les morts de nous-mêmes?
La pièce à Olympia mérite une étude spéciale, car elle exprime nettement la pensée constante qui préoccupe M. Hugo depuis que la gloire ne lui suffit plus, et qu'il a tenté de gouverner la littérature contemporaine en roi absolu. Ses prétentions n'ont pas été acceptées, inde ira. Jusqu'ici son royaume se réduit à quelques disciples qui croient, en lui obéissant, compléter leur rhétorique; or, ce petit nombre de sujets fervents et dévoués ne peut contenter l'ambition de M. Hugo. Pour un homme, en effet,
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qui vent gouverner despotiquemenl le domaine entier de l'imagination, et qui même trouverait bon que la société française le consultât sur la réforme des institutions qui la régissent, quelques liommes de vingt ans, résolus à la lecture des Orientales et au dédain de tous les poëmes qui les ont précédées, sont bien peu de chose. Avoir rêvé un royaume et n'avoir pas même une principauté allemande ! Quel désappointement , mais aussi quelle colère ! C'est dans Olympio qu'il faut chercher l'expression des sentiments qui animent i)l. Hugo. Déjà, dans les Feuilles d'Automne, il avait préludé à l'Iiynuic qu'aujourd'hui il se chante à lui-même; mais il éiail loin encore de l'adoration religieuse (|u'il professe maintenant pour l'ensemble de ses œuvres. Quand il conseillait à lord IJyron de prendre en pitié ses ennemis et de ne pas descendre jusqu'à regretter les amis qui se détachaient de lui, il est hors de doute qu'il avait pour inlerloculeur sa propre conscience; car il n'est pas probable que M. Hugo ait pu, en 1830, se reporter par la pensée vers les soullrances que Byron éprouvait en 1811. D'ailleurs, en 1811, Byron n'avait pas encore acquis le droit de dédaigner ses ennemis, car il n'avait pas publié les deux premiers chants du Pèlerinage. La pièce à Oltjmpio n'est donc qu'une transformation de la pièce adressée à IJyrondans les Feuilles cC Atitotnne ; je me plais à reconnaître que la colère de 31. Hugo, en vieillissant, n'a rien perdu de sa vigueur ni de son éloquence. H est fâcheux (|ue le nom d'Olyinpio soit un nom absolument impossible; mais l'intention de M. Hugo, en créant ce barbarisme, est assez manifeste pour que nous négligions d'insister sur celle faute légère. H est évident que dans sa pensée, l'idée du poète, c'est-à-dire de lui-même, s'jissocie à l'idée du Jupiter de Phidias, du Jupiter Olympien,
Comme il eût été de mauvais goût de dire : Je suis le premier de mon temps, et ceux qui ne m'admirent pas selon la mesure de mon ambition ne méritent pas d'entendre ma parole, M. Hugo s'est souvenu fort à propos de la ruse employée par le duc de Sully. L'ami du Béarnais avait imaginé de placer dans la bouche de ses secrétaires le récit des choses mémorables qu'il avait faites, et de cette façon il conciliait les joies de la vanité avec l'apparence de la modestie. M. Hugo, à l'exemple de Sully, se divise en deux personnes. Il se met sur un trône, et s'appelle, sans respect pour la langue italienne, Olympio; puis, sur les marches du trône, il place un ami d'Olympio, c'est-à-dire un autre Olympio, et cet ami, le seul qui s'entende à louer dignement son Sosie, adresse à Olympio une longue suite de consolations qui tiennent à la fois du psaume, du cantique et de la prière. David et Salomon, s'adressant à Dieu, ne parlaient pas autrement. Avant la venue d'Olympio, le monde était dans les ténèbres et la confusion ; sa main toute puissante a répandu partout la forme, l'ordre et la lumière. La multitude ingrate, au lieu de tomber à genoux et de le remercier par un cantique fervent, a osé discuter et juger l'œuvre d'Olympio; dans son audace impie-, elle a été jusqu'à mettre Olympio sur la même ligne que les autres hommes. Il est temps que les nations connaissent toute la profondeur de leur crime; il est temps que les impies renversent leurs idoles et reviennent au vrai Dieu. Console-toi, dit à Olympio son ami fidèle, le seul qui lui soit resté, console-toi, car ils ne te comprennent pas. Et comment pourraient-ils pénétrer jusqu'au sanctuaire de ton intelligence ? Tout fruit contient une racine, toute racine un fruit. Nous transcrivons littéralement cette dernière phrase, et ie lecteur nous en saura gré, car elle prouve
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que M. Hugo a pour la botanique le même dédain que pour ses contemporains. Après avoir soumis les étoiles au caprice des vents, il supprime la tige, le calice, la corolle des fleurs, et il passe brusquement de la racine au fruit ; ce parfait oubli, ou celle parfaite ignorance de tous les éléments de la science humaine, doit nous rendre indulgents pour la colère de M. Hugo, Puisqu'il ne daigne pas savoir ce que Newton et Linnée ont enseigné aux générations studieuses, faut-il s'étonner qu'il traite avec tant de superbe les lecteurs indociles qui sont loin de se prendre pour des Newton et des Linnée? Cependant il est probable que la phrase que nous avons soulignée, bien qu'absurde en ellemême, signifie dans la pensée de l'auteur, que sa vie et ses œuvres ne peuvent être jugées par ses contemporains, parce que sa vie et ses œuvres seront toujours pour nous un poème incomplet, une plante incomplète. Quand nous tenons la racine, le fruit nous manque, quand nous tenons le fruit, nous n'avons pas la racine. Il est vrai que la racine ne joue pas un rôle important parmi les caractères dislinctifs qui servent à classer les phintcs; mais qu'importe? nous sommes encore trop heureux de deviner l'intention de Î\I. Hugo. Jùi nous penchant sur l'abîme de sa pensée, en sondant du regard l'incofnniensurable profondeur des flots où se débat son génie, nous apercevrions, c'est lui-même qui nous l'assure, un ciel resplendissant, peuplé d'étoiles sans nombre. L'ami d'Olympio ne nous dit pas si les étoiles de ce ciel inconnu sont régies par les lois que M. Hugo a fondées sur les ruines de la science astronomique. Toutefois, c'est une consolation pour nous de savoir que M. Hugo pourra, dès qu'il le voudra, nous montrer un peuple d'étoiles ignoré de Mi>L Herschell et Savary. A ce prix, nous consentons à oublier le dédain
qu'il professe pour ses juges ; et cet oubli nous coûte d'autant moins qu'Olympio ne traite pas avec un grand respect son ami unique et fidèle ; car il lui répond comme l'Océan répond au fleuve, c'est-à-dire qu'il le considère comme un pointdans l'espace. Certes, si j'avais pour ami unpoëte de la tailled'01ympio,je serais médiocrement flatté de traiter avec lui de fleuve à Océan; et si M. Hugo veut bien consulter le traité de Cicéron sur l'amitié, il se convaincra sans peine qu'il n'y a pas d'amitié possible entre un fleuve et l'Océan. A quoi donc se réduit l'ami unique et fidèle d'Olympio ?
Quels que soient pourtant les défauts de la pièce adressée à Olympio, nous n'hésitons pas à reconnaître dans cette pièce une grande richesse d'images, et ce qui est plus malheureux, mais non moins évident, une grande sincérité de colère. Nous voudrions pouvoir admirer dans la même mesure la treizième pièce du volume, où toute la haine de l'auteur contre la critique se résume en quatorze vers. Il est impossible d'imaginer quatorze lignes plus profondément imprégnées de fiel, impossible de rêver quatorze lignes qui expriment sous une forme plus désespérée, je ne dis pas la colère, mais la rage. L'auteur parle de son mépris pour la critique; il se trompe singulièrement, s'il croit que le mépris se concilie avec la rage qui transpire dans chaque mot de cette pièce. Pour caractériser le méchant qui ne s'agenouille pas devant le génie d'Olympio, il ne trouve rien de mieux que de le comparer à un champignon ; il va sans dire qu'Olympio joue le rôle du chêne. Mais le méchant, quel qu'il soit, aurait grand tort de s'affliger de cette comparaison, car si le champignon est bien peu de chose auprès du chêne, il n'est pas moins vrai que le fleuve , c'est-li-dire l'ami d'Olympio, n'a pas plus d'importance aupiès de l'Océan , c'est-à-dire d'Olympio. Que M. Hugo se proclame
donc à son gré chêne ou Océan, peu nous importe, et peu importe sans doute au méchant qui a suscité cette comparaison botanique; ce qu'il y a de certain , c'est que l'orgueil n'est pas plus flatté de l'amitié que de l'inimitié de M. Hugo. M. Hugo est si grand, et les autres hommes sont si petits, qu'à peine sont-ils aperçus ; car dès longtemps, c'est lui-même qui nous le dit, les fronts inférieurs sont habitues à l'ombre de son front. Il est donc certain que le méchant à qui M. Hugo adresse sa colère ne sera nullement ému de cette comparaison , qui voudrait être injurieuse , et qui n'est , à tout prendre , qu'un sujet d'étude assez curieux. Si ce méchant, que M. Hugo ne désigne pas plus clairement, est, comme je l'imagine, un esprit impartial, désintéressé, habitué aux formes sévères de la discussion, il ne descendra pas jusqu'aux régions tumultueuses de la colère , mais il contemplera d'un regard paisible et dédaigneux les angoisses de l'orgueil ; car jamais la crilique n'a mérité la haine de M. Hugo, si ce n'est par sa franchise. Il faudrait un incroyable aveuglement pour méconnaître le profit que l'auteur des Orientales a retiré des luttes livrées autour de ses ouvrages; s'il eût été accepté d'emblée, il ne serait pas à la |)lace qu'il occupe aujourd'hui. Ses premières années ont été laborieuses , nous ne l'avons pas oublié. Il est arrivé à plus d'un esprit frivole d'insister exclusivement sur la singularité des premières odes , et de fermer les yeux sur les qualités (pii les recommandaient à l'attention ; mais cr-ltc raillerie acliarné(! n'a pas été sans utilité jtour M. Hugo , puiscpi'elle a contribué à fixer l'attention sur lui. D'ailleurs M. Hugo, (|ui, pendant trois ans, a pralifiué la discussion littéraire (pi'il maudit aujourd'hui , M. Hugo, instruit par sa propre expérience, sait très-bien distinguer la critique sérieuse de la crilique railleuse, et
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depuis dix ans, depuis la publication de Cromwell, il a été étudié, commenté, jugé sérieusement. Si la critique a quelque chose à se reprocher en ce qui le concerne, c'est son extrême complaisance. Elle a cru bien faire en le soutenant, et elle l'a soutenu. Elle a expliqué à plusieurs reprises aux esprits indolents ou entêtés tout ce qu'il y avait de hardi dans les tentatives, de magnifique dans les promesses du poëte ; elle s'est presque rendue solidaire de l'accomplissement des programmes que M. Hugo publiait dans chacune de ses préfaces. Est-ce la faute de la critique si le poëte a manqué à ses promesses , s'il nous a raconté les merveilles d'un Éden dont les portes sont demeurées fermées? Les éloges complaisants que la presse a prodigués à l'auteur de Cromwell , au lieu de l'affermir dans les résolutions qu'il annonçait et de l'encourager à chercher dans ses œuvres futures la démonstration des principes qu'il formulait en toute occasion, lui ont doimé de lui-même une opinion exagérée , et lui ont persuadé qu'il lui suffirait , pour occuper la première place, de se l'adjuger. Les applaudissements , qui auraient dû lui inspirer une défiance salutaire , l'ont mené , par une pente insensible , à croire que chacune de ses paroles avait nécessairement une valeur infinie, et que la discussion ne pouvait l'atteindre sans profaner sa majesté sacrée. Quand la critique , effrayée du vertige qui emportait le poëte, a voulu réparer par la franchise le mal qu'elle avait fait; quand elle a voulu changer le rôle d'auxiliaire pour celui de conseiller, 3L Hugo n'était plus capable de clairvoyance ; il avait déjà trouvé en lui-même un prêtre et un autel ; il avait fondé une religion qui, malheureusement, a trouvé des prosélytes ardents, et que je propose d'appeler autothùisme ; car, s'il en faut croire le témoignage des Voix intérieures , M. Hugo est depuis
plusieurs années habitué à l'adoration de sa pensée. Il se conleinple dans sa splendeur solitaire, et il est heureux de se conleiupler. Pout-èlre celle religion nouvelle , qui ne s'est jamais manifestée sous une forme si éclatante que dans les Voix intérieures, est-elle dès à présent une maladie incurable; peut-être la franchise n'a-t-elle plus rien à espérer d'un poëte qui voit des ennemis dans tous ses juges, qui accuse de haine et de trahison les conseils les plus sincères. iMais la vérité, prise en elle-même, offre assez d'intérêt pour que la critique ne tienne aucun compte de la joie ou de la colère de M. Hugo. Dût le poëte chercher, dans les trois règnes de la nature, un sujet de comparaison placé bien au-dessous du champignon, la critique ne renoncera pas à proclamer en toute occasion ce qu'elle prend |)our la vérité. S'il lui arrive de se tromper, et jamais elle ne s'est crue à l'abri de l'erreur, elle n'hésitera pas à revenir sur ses premières déclarations, à rétracter les craintes qu'elle avait exprimées; mais en attendant que M. Hugo réfuie les objections de la critique en réalisant les promesses de ses préfaces, en attendant qu'il se convertisse et désarme la discussion par l'harmonie et la pureté de ses ouvrages, la criti(|ue étudiera la popularité croissante des objections qu'elle a formulées, et celte étude la rendra indulgente pour la colère du poëte. Déjà il lui est permis de s'applaudir de l'évidence ac([uise h |)lusieurs idées (jui d'abord ont paru obscures, IJicn des convictions qui se disaient inébranlahles, et (jui s'agcnouillaicnl devant les œuvres draniali(|ues dv M. Hugo, ont perdu |)eu h peu leur première ferveur; les néophytes ont abandonné la prédication pour la discussion. De jour en jour, M. Hugo voit diminuer U\ nondHc de ses disciples , et si ce mouvement de désertion continue, le poëlc sera bientôt forcé de chercher en lui-
même l'unique auditeur des leçons qu'il se plaît à donner. Pour notre part, nous souhaitons que la solitude ne se fasse pas autour de lui; nous souhaitons qu'il n'attiédisse pas, suivant une progression indéfinie, les sympathies qu'il avait d'abord conquises, et qui désespèrent de s'égaler jamais à son ambition. Mais, s'il ne veut subir l'oubli , il faut qu'il se résigne à entendre la vérité.
Or, jusqu'ici, sinon dans ses préfaces, du moins dans ses œuvres, il paraît n'avoir compris qu'une partie de la poésie, et la partie dont il se préoccupe au moment de la création n'est qu'une partie secondaire , si on la compare à la partie qu'il néglige. 11 ne voit, il ne poursuit que la forme, et il omet l'idée que la forme enveloppe, mais ne peut jamais suppléer. Sans confondre la poésie et la science, nous sommes en droit de demander, à la poésie aussi bien qu'à la science, l'idée cachée sous les paroles qu'elle prononce. Cet avis, qui porte avec lui-même son évidence et qui n'a pas besoin d'être démontré , ne paraît pas être l'avis de M. Hugo ; car dans ses odes , dans ses romans et dans ses drames, les idées sont rares et les mots nombreux. La différence des procédés employés par la poésie et par la science n'abolit pas l'étroite parenté des facultés diverses qui se proposent la science et la poésie. L'imagination et le raisonnement relèvent également d'une faculté plus générale, qui s'appelle l'intelligence. C'est pourquoi le poëte, aussi bien que le naturaliste ou l'astronome, est obligé de penser. L'idée qu'il conçoit , au lieu de s'offrir sous la forme didactique, se présente sous la forme d'une image. Mais, quelle que soit la diversité des vêtements dont elles se couvrent, l'idée poétique et l'idée scientifique, en tant qu'idées, sont de la même famille. S'il n'est pas permis à l'astronome , au naturaliste , de parler lorsqu'il n'a rien à I. (à) 20
dire sur les formes ou les mouvements des corps célestes, sur l'organisation et la vie des plantes ou des animaux , pourquoi serait-il permis au poëte de chanter lorsqu'il n'a rien à dire sur Dieu ou sur la création, sur lui-même ou sur les tragédies auxquelles il assiste ? Qu'est-ce que la parole qui se réduit à ébranler l'air, à frapper l'oreille, et qui n'exprime aucune idée? Les savants dédaignent, avec raison,les considérations qui se donnent pour générales et qui ne peuvent s'appliquer à l'étude d'aucun ordre de faits; les poètes qui prennent au sérieux la poésie, et qui embrassent d'un regard clairvoyant le domaine entier de l'imagination, ont le même dédain pour les mots, si bien arranges qu'ils soient, qui n'expriment aucune émotion , aucune pensée, et M. Hugo a signé de son nom bien des mots de cette nature. Il professe pour l'image, prise en elIe-mOme, un respect indéfini, et il ne paraît pas soupçonner que l'image est à la pensée ce que la draperie est à la chair. Il n'est jamais venu à la pensée de Polyclète ou de Phidias de ciseler le marbre pour le seul plaisir de le ciseler, de fouiller le Paros et de l'assouplir en plis ondoyants , comme la pourpre tyrienne , avec l'unique intention de voir la lumière se jouer dans les plis du marbre vaincu. Polyclète et Phidias savaient bien que les draperies sculptées par leur ciseau ne deviendraient belles et n'obtiendraient l'admiralion qu'à la condition de traduire la chair voilée par la hiinc ; ils savaient très-bien que la draperie, par elle-même, n'intéresserait pas la multitude et plairait, tout au plus, h quelques hommes du métier par le mérite de la dillicullé vaincue. Homère et Sophocle étaient du même avis (|U(! l'o- Ijclèle et Phidias, car jamais ils n'ont cherché dans Achille ou IJriséis, dansOKdipe ou Aiilij^oiic, le puéril plaisir d'arranger des mots, de manier des tropcs ; malgré la mélodie
enchanteresse de leur langue, ils n'auraient pas cru mériter les applaudissements de la Grèce, s'ils eussent négligé d'exprimer dans leurs vers obéissants de grandes pensées , de nobles émotions. Ils comprenaient très-bien que l'image sans l'idée n'est qu'un jeu d'enfants ou de rhéteurs, et que la gloire durable n'appartient qu'à l'éloquence qui accepte le maniement des images comme moyen , mais non comme but. Tous les hommes qui ont inscrit leurs noms dans l'histoire de l'imagination humaine ont associé constamment la chair à la draperie, l'idée à l'image. M. Hugo, doué d'une aptitude singulière pour le maniement de la langue, quoiqu'il lui arrive parfois de la traiter avec brutalité , comme par exemple lorsqu'il dit à Olympio : Ta réputation dont souvent nous nous sommes écriés en rêvant , devait appliquer d'abord ses éminentes facultés à la partie extérieure de notre poésie; et certes il y aurait de l'injustice à méconnaître ce qu'il a fait pour l'enrichissetnent de la rime, pour la mobilité de la césure, pour la variété du rhylhme, pour l'analogie et la continuité des symboles. Les services qu'il a rendus à la partie extérieure de la poésie sont incontestables. Il a cherché, il a trouvé dans la prose, des ressources que les praticiens consommés ne soupçonnaient pas ; mais dans ses romans , comme dans ses drames , comme dans ses odes, il a presque toujours dissimulé , par l'éclat des images, l'absence des idées que le public attendait. Comme il possède dans le maniement des images une habitude au-dessus de tout éloge, comme il gouverne la langue avec une autorité militaire, et que bien peu, parmi les plus studieux, sont en mesure de ne pas regarder cette habileté avec étonnement, ses odes, ses romans et ses drames ont acquis une grande renommée. D'ailleurs, dans quelques chapitres deNotre-Dame de Paris, dans plusieurs scènes de
Marion Delortne et ù'Hcrnani, dans plusieurs pièces des Feuilles d'Automne, Vidée se montre sous l'image. Si amoureux qu'il soit de la parole, M. Hugo ne peut abolir en luimême la faculté de sentir et de penser. Si par l'application persévérante de la méthode qu'il a créée , et qui consiste à considérer la parole comme vivant par elle-même et pouvant se suffire sans le secours de l'idée, il arrivait à effacer cette faculté, son nom serait bientôt rayé de la liste des poètes. Mais nous espérons qu'un pareil malheur ne lui est pas réservé. Il est encore jeune , il possède un admirable instrument ; dès qu'il voudra se mettre à sentir et à penser, il trouvera pour toutes ses émotions , pour toutes ses idées, des paroles empressées et fidèles. En se résignant à vivre dans la société des livres ou des hommes, il comprendra de jour en jour combien les images les plus éclatantes sont peu de chose , lorsqu'elles ne traduisent pas des idées vraies ou des passions énergiques. Si au contraire il s'enferme dans une solitude obstinée, si l'étude dos livres ou dos hommes ne donne pas à sa poésie les qualités humaines qui lui manquent, il ne lui restera que la gloire d'avoirenseigné h ses contemporains le doigté d'un instrument pour lequel il n'a pas écrit de musique.
Les débuts littéraires de M. Sainte-Beuve remontent à l'année 1824. Cependant son premier livre, je veux dire le Tableau de la poésie française au seizième siècle, ne parut qu'en 1828. La Vie, les Poésies et les Pensées de Joseph Delorme sont de l'année suivante. Ainsi M. Sainte- Beuve, né en 180^, est entré en relations avec le public dès l'âge de vingt ans; il eiii été difficile de commencer plus tôt. Je me propose d'examiner dans leur ensemble tous les travaux de cet esprit ingénieux qui occupe aujourd'hui dans notre littérature une place si considérable, si légitimement acquise. Pour donner h ma pensée plus de clarté, au lieu de suivre l'ordre chronologique, bien qu'il semble naturellement indiqué, j'étudierai tour-à-tour le poêle, le romancier, l'historien de Port-Royal, et enfin le critique, le peintre de portraits. Cette division, qui n'est pas tout-à-fait d'accord avec l'ordre chronologique, me permettra de marquer avec plus de précision les diverses faces de sa pensée, et de noter en caractères plus faciles à saisir les oscillations, les transformations, et parfois même les réfutations qu'il ne s'est pas épargnées. J'ai assisté à ses débuts avec sympathie, j'ai suivi ses travaux avec cu-
riosité, avec empressement. Son érudition active et variée est pour moi le sujet d'une vive admiration. Toutefois je suis loin de partager toutes les opinions qu'il a exprimées, et mon hésitation s'explique facilement ; car iM. Sainte- Beuve, à peine âgé de quarante-sept ans, a plus d'une fois varié en parlant du même sujet, et je pourrais accepter ce qu'il a dit autrefois d'un poêle ou d'un historien sans me trouver d'accord avec lui, je veux dire sans épouser son opinion d'aujourd'hui.
A Dieu ne plaise que je voie dans la permanence des opinions un signe évident, irrécusable de sincérité! Je sais trop bien que plus d'un écrivain, pour échapper au reproche d'inconséquence, est demeuré fidèle aux paroles, aux idées qu'il avait depuis longtemps abandonnées, dont il sentait toute la fausseté. Ainsi, quand le moment sera venu de discuter les jugements littéraires de M. Sainte- Beuve, s'il m'arrive de lui adresser quelques reproches, je lui tiendrai compte de la mobilité naturelle de son esprit, et je ne condamnerai pas ses idées nouvelles en tant que nouvelles, mais plutôt comme exprimées trop lard ou d'une façon inopportune.
Pour bien comprendre toute la valeur des Poésies de Joseph Dclornie, il faut se reporter par la pensée aux dernières années de la restauration; car, bien qu'il y ait dans ce recueil une partie substantielle, une partie vraiment humaine, les questions de forme y tiennent tant de place, qu'on le jugerait trop sévèrement en négligeant le milieu où il s'est produit, lin 1829, toutes les questions de rhyihme, de rirne, de césure, d'enjambement, étaient le sujet de vives controverses. Ce n'est pas là, sans doute, le fond même de la poésie. Cependant ces (piestions, bien que secondaires, ont une véritable importance, et je con-
çois très-bien que M. Sainte-Beuve les ait étudiées avec ardeur, avec amour. D'ailleurs, tout en étudiant l'instrument poétique en artiste, en érudit, il n'a jamais négligé l'étude de sa propre pensée, et la science des mots, la connaissance approfondie de toutes les ruses du métier, ne l'ont jamais distrait du but suprême de la poésie. Il a toujours préféré l'expression d'une idée vraie, d'un sentiment généreux, aux évolutions du rhythme, aux caresses de la rime. Les Poésies et les Pensées de Joseph Delorme nous offrent , sous deux formes diverses, le fruit des études de M. Sainte-Beuve. Dans les Pe7isées de Joseph Delorme, l'auteur discute et justifie les doctrines qu'il a embrassées; dans les Poésies, il traduit, il exprime ces mêmes doctrines en strophes ardentes ou éplorées, et il s'acquitte de cette double lâche avec un égal bonheur. Il manie la controverse littéraire aussi habilement que la rime et la césure. Subtil et précis dans les Pensées , il trouve dans les Poésies des images heureusement assorties pour tous les sentiments qu'il veut nous révéler, pour tous les regrets auxquels il veut nous associer.
Je crois distinguer dans les Poésies de Joseph Delorme trois parts bien distinctes : la première appartient à l'élude du xvr siècle, je veux dire à l'étude de la France pendant cette période érudite et ingénieuse, la seconde à l'école des lacs, à Coleridge, à Wordsworib, à Wilson, et la troisième enfin relève tout entière de l'àme du poêle. Si je prends la peine d'établir cette triple distinction, ce n'est pas pour amoindrir la valeur poétique du recueil, mais bien plutôt pour en déterminer le vrai caractère. L'auteur, tout en demeurant lui-même, tout en maintenant l'originalité de sa pensée, a pourtant pris conseil, tantôt de Ronsard, de Baïf ou Du Bellay, tantôt de Coleridge ou de Wordsworth,
comme s'il sentait que sa main encore novice a besoin d'être guidée sur le clavier, et ce double conseil lui a porté profit. D'ailleurs, malgré sa jeunesse, il avait alors vingtcinq ans, l'érudition n'a pas engourdi chez lui la spontanéité de la pensée. 31. Sainte-Beuve, dans les Poésies mêmes de Joseph Delorme, tout en modelant sa parole sur la parole des maîtres, a toujours su garder son caractère personnel. Ainsi les trois parties distinctes que j'ai indiquées dans ce recueil, tout en marquant la diversité des études poursuivies par l'auteur, sont pourtant dominées par un ton général de sincérité. Il n'y a pas une page qui ne porte l'empreinte d'un sentiment réellement éprouvé, et ne rappelle la devise de Montaigne : « C'est avant tout un livre de bonne foi. »
Celle sincérité est, à mon avis, le mérite le plus incontestable de Joseph Dclorme. Les esprits sérieux qui, sans dédaigner les questions de forme, mettent la pensée, le sentiment, c'est-à-dire la substance même de la poésie, audessus de la rime, de la césure et de l'enjambement, peuvent sourire plus d'une fois en voyant l'auteur lutter sans relâche avec Ronsard et Baïf, et s'efforcer de leur dérober tous leurs secrets. Il est permis de croire que, dans cette joule poétique, M. Sainte-Beuve ne s'est pas toujours arrêté à temps. Au-delà de certaines limites, l'arrangement des mots, loin de servir au relief de la pensée, en diminue volontiers l'importance. Le xvi" siècle ne paraît pas avoir deviné ce point délicat, diflicilc h marquer sans doule, mais dont la réalité ne saurait être contestée. Peut-être M. Sainte-Beuve a -t-il embrassé trop chaudement les doctrines de Honsard sur le ilij thme et la rime. A cet égard, je crois qu'il est aujourd'hui du iiièino avis (pie nous. Quant à l'iiuilation des poêles anglais de notre âge, je
suis loin de la blâmer. Celte imitation, pratiquée librement, est un utile exercice. Il y a d'ailleurs dans Coleridge et dans Wordsworlh plus d'une page qui peut se comparer, pour la grandeur et la pureté, aux plus belles pages de Byron, C'est pourquoi je pense que M. Sainte-Beuve a bien fait d'entretenir un commerce familier avec ces deux poêles, dont la renommée est si inférieure au mérite. A l'âge où il écrivait les Poésies de Joseph Delorme, Coleridge et Wordsworlh étaient pour lui des conseillers plus utiles que Ronsard et Baïf, car ils lui enseignaient l'art d'étudier sa propre pensée, de sonder son cœur, tandis que les maîtres applaudis du xvi« siècle, si ingénieux et si habiles dans le maniement de la parole, se laissent trop souvent distraire de la pensée par le déplacement de la césure ou rentrelacement des rimes.
Si lM. Sainte-Beuve s'en fût tenu à celte double imitation, s'il se fût borné à reproduire librement la poésie française des derniers Valois, la poésie anglaise de notre temps, il n'appartiendrait pas à l'histoire littéraire. N'existant pas par lui-même, ne vivant pas d'une vie indépendante, il ne serait guère connu que des érudiis ; heureusement il a mis dans son premier recueil quelque chose qui n'appartient qu'à lui, et c'est par là qu'il a pris rang. La partie vraiment originale de Joseph Détonne a soulevé plus d'une objection. Quelques lecteurs enclins à la pruderie ont blâmé le choix des sujets, comme si l'art n'avait pas le privilège de relever tout ce qu'il touche. Pour moi je ne saurais m'associer à ces objections. Sans conseiller à la poésie de s'adresser indistinctement à tous les accidents de la vie réelle, je pense qu'elle agit sagement en interrogeant lour à tour les bonnes et les mauvaises pensées, les heures égarées aussi bien que les heures paisibles.
Quels que soient les dangers de certains sujets, j'aime mieux voir le poëte se frayer un sentier nouveau, dùt-il trébucher plus d'une fois, que de le suivre sans inquiétude sur une route cent fois parcourue.
La sincérité chez Joseph Delorme est poussée si loin, qu'il n'hésite pas à se montrer sous le jour le plus défavorable. Il ne se contente pas de peindre l'égarement des sens, il confesse sans détour toutes les mauvaises pensées, les sentiments honteux enfouis au fond de son cœur. Il se déclare franchement incapable d'aimer d'un amour constant et dévoué. En rêvant les plus doux triomphes, il rêve le désenchantement et l'abandon. Si ce n'est pas une calomnie, comme j'aime à le penser, c'est à coup sûr un étrange aveu. La jeune fille ignorante et naïve, la jeune femme liée au bras d'un vieil époux, excitent en lui la même ardeur, la même curiosité ; mais que l'une des deux se prenne à l'aimer et se livre, malheur à elle ! car, son désir à peine assouvi, il prévoit qu'il détournera les yeux et ne gardera pas même le souvenir de leur nom. C'est là sans doute une nature marquée d'un sceau funeste, qui ne séduira personne, malgré le talent du peintre, une nature qui éveillera plus de colère que de sympathie; car celui qui se déclare incapable d'aimer et qui pourtant essaie d'inspirer l'amour, impose silence à toute compassion : son malheur devient méchanceté ; il se venge sur les n.itures meilleures de l'inlirmité de sa nature. Cependant je préfère cet aveu, si triste qu'il soit, à toutes les déclamations sur l'éternité de l'amour, sur la sainteté des serments, que la foule est habituée ù saluer comme des modèles de franchise et de loyauté. J'aime mieux rameriume sincère que la sérénité menteuse. Si Joseph Delorme a dit vrai en parlant de lui-même, s'il n'a rien exagéré en affirmant qu'il
ne pouvait s'empêcher de répondre au dévouement par l'ingratitude, et, pour ma part, j'aime à penser qu'il s'est trompé, ce n'est pas moi qui lui reprocherai la crudité d'un tel aveu.
L'ivresse de l'amour, l'extase de la passion, sont d'ailleurs retracées dans les Poésies de Joseph Delorme avec une vivacité d'accent, une ardeur de langage qui révèlent chez le poëte une nature meilleure et plus généreuse r il a pris soin lui-même de se réfuter; il a trouvé, pour la fuite des heures que l'âme voudrait enchaîner, des paroles empreintes d'un regret profond, et qui rachètent bien des blasphèmes. Je lui pardonne tout le mal qu'il a dit de luimême, toutes les paroles impies qu'il a prononcées sur le néant de l'amour et la duperie du dévouement, eu faveur de ces vers éclos dans son cœur, au bruit de la valse, à la lueur des bougies pâlissantes. De tels regrets, si éloquemment exprimés, n'appartiennent qu'à des cœurs vraiment capables d'aimer. Aussi, tout en reconnaissant que la nature de Joseph Delorme, telle du moins qu'elle se révèle à nous dans ses essais lyriques, n'est pas une nature complète, tout en acceptant comme vrais plusieurs des reproches qu'il s'adresse, je me sens disposé à l'indulgence. II y a chez lui plus de malheur que de malignité. Il désire plus qu'il ne veut, et, quand il lui arrive de vouloir sérieusement, il ne mesure pas sa volonté à sa puissance : de là ses plaintes et ses blasphèmes.
Les Consolations nous offrent le talent poétique de M. Sainte-Beuve sous la forme la plus heureuse et la plus complète. Quoique ce recueil ait suivi de très-près les Poésies de Joseph Delorme, il signale dans la carrière littéraire de l'auteur un progrès éclatant. Tout ce qui était ébauché dans le premier livre se trouve achevé dans le
second. Je vois dans les Consolations l'épanouissement spontané d'une riche intelligence qui jusque-là n'avait pas encore révélé toute sa splendeur, toute sa variété. Si M. Sainte-Beuve eût gardé fidèlement le style de ce dernier livre, sa place serait marquée dans les premiers rangs de nos poêles. Il règne dans toute la série des idées qu'il met en œuvre une élévation constante, et pour être juste je dois ajouter que l'expression se maintient toujours h la hauteur de la pensée. Bien que le sujet soit parfois d'une nature mystique, il n'y a pas une page des Consolations qui mérite le reproche d'obscurité. Le lecteur suit sans inquiétude, sans trouble, sans hésitation, le développement du thème choisi par le poète. Il sent que ce thème, mûri lentement par la réflexion, va porter des fruits savoureux, et son attente n'est pas déçue. Les Consolations se distinguent de Josepli Dclorme sous le rapjwrt moral aussi bien que sous le rapport littéraire. Non-seulement le Style est plus limpide, plus transparent ; mais la pensée, plus sereine, plus paisible, embrasse un plus vaste horizon. Dans ce second recueil, l'imitation tient très-peu de place. Si le récit débute quelquefois à la manière de Crabbe, il se poursuit et s'achève par un procédé qui n'a rien ù démêler avec les œuvres du poète anglais. Pour caractériser nettement le mérite moral et poéti(iue des Consolations^ deux pièces me suffiront : l'une inspirée par un sonnet de Michel-Ange, l'autre par un passage de la Vie nouvelle. La manière savante dont M. Sainte-Beuve a traité ces deux pièces montre clairement qu'il possède tous les secrets de son art. La simplicité du début, l'agrandissement progressif de la pensée, les transitions inaperçues qui relient sans cITorl les diverses parties de la composition, ne laissent aucun doute sur la j)révoyance qui a présidé à la conception,
à l'aclièvement de l'œuvre. Rien d'inutile, rien de fortuit. Le poëte ne perd pas de vue un seul instant le but qu'il veut loucher, et sait d'avance la route qu'il suivra. Il traduit d'abord dans une langue harmonieuse et pure le sonnet de Michel-Ange, et répond au peintre immortel comme s'il avait besoin d'être consolé, comme s'il n'avait pas vu face à face la vérité suprême devant qui toute douleur se tait et s'apaise. Michel-Ange, dans les dernières années de sa vie, si nous acceptons comme sincère son propre témoignage, si le sonnet dont je parle n'est pas un caprice de son génie, n'envisageait qu'avec une pitié dédaigneuse les œuvres que nous admirons, et qui assurent à son nom les louanges de la postérité la plus reculée. Livré tout entier au salut de son âme, il s'affligeait d'avoir pratiqué si longtemps le culte de la beauté, d'avoir si longtemps négligé la prière pour lutter de puissance et de fécondité avec les œuvres divines. Il s'accusait d'avoir oublié la voie qui conduit l'âme sainte aux pieds de son Créateur pour s'enivrer de gloire et d'applaudissements. A vrai dire, les deux biographes de Michel-Ange ne vont pas si loin dans l'expression de ses sentiments religieux. Toutefois M. Sainte- Beuve avait le droit de le croire sur parole sans discuter, sans contrôler son témoignage, et j'aurais mauvaise grâce à le chicaner sur sa crédulité, car le sonnet de Michel-Ange est devenu pour lui le sujet d'une éloquente réfutation. Non, l'art pratiqué dans toute sa sincérité n'est pas une œuvre profane. Ce n'est pas méconnaître et oublier Dieu que d'étudier la création et d'essayer de la retracer dans toute sa magnificence. Les Sibylles et les Prophètes, la Genèse et le Jugement dernier de la chapelle Sixtine ne méritent pas la compassion d'une âme clirétienne. INon-seuiement ils nous représentent le Créateur dans sa ». (û) 21
justice, dans sa puissance ; mais, abstraction faite du sujet, le génie même à qui nous devons ces œuvres immortelles rend hommage à Dieu en se révélant pleinement. L'épanouissement com|)Iet des facultés qu'il a reçues du ciel est une forme de la reconnaissance. Le poêle a donc raison de ré|)ondre à l'ariisieadligé de sa gloire : « Non, tu n'as pas démérité; non, tu n'as pas négligé Dieu en multipliant tes œuvres. Ton labeur n'est pas un labeur stérile. Le maître souverain accepte comme autant de prières toutes les pensées austères que tu as exprimées par la forme ou la couleur. » M. Sainte-Beuve a trouvé pour ces sentiments des paroles magnifiques, pleines à la fois de force et d'onction. Il a su traiter la réhabilitation religieuse de l'art, sans jamais confondre la langue du philosophe et la langue du poète. La vérité s'offre toujours à nous sous les traits de la beauté. Toutes les pensées, revêtues d'images tour à tour mystiques ou éclatantes, se gravent sans effort dans notre mémoire. Le procédé suivi par M. Sainte- Beuve se recommande à la fois par la sagesse et la puissance. Il n'a pas abandonné aux hasards de l'improvisation une parcelle du sentiment qu'il voulait exprimer. Avant d'entamer l'entretien avec son illustre interlocuteur, il a mesuré ses forces et pesé mûrement toutes les paroles qu'il allait lui adresser. Aussi voyez comme la sainteté de l'art est franchement proclamée et vaillamment défendue. Les idées naissant des idées, les images naissant des images, portent la persuasion dans l'iniclllgence, sans jamais la troubler ou la lasser. Le poète peut-il souhaiter, peut-il espérer un triomphe plus complet î Parler à Michel-Ange de son art, de son génie, du salut de son àme en restant digne d'un tel sujet, l'entreprise était hardie, périlleuse; I\L Sainte-Beuve l'a menée à bonne
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Cn , et pour une telle œuvre, la louange n'est que justice.
La pièce inspirée par un passage de la Vie nouvelle, mérite les mêmes éloges que la réponse à 3Iichel-Ange; c'est la même simplicité, la même grandeur, la même clarté. Le songe et le réveil du poëte florentin sont racontés dans une langue naïve, qui reproduit sans servilité toute la grâce du texte original. Puis, le récit achevé, le poëte français prend la parole à son tour et suit librement sa rêverie. Je ne veux pas essayer d'analyser cette pièce , qui défie toute analyse : c'est un mélange habile de pensées familières, de tristesse élégiaque et d'élans lyriques, dont notre littérature offre peu d'exemples. Aussi je n'hésite pas à la recommander comme un modèle d'élégance et de spontanéité. Parfois il semble que le style prend une allure prosaïque ; mais il ne tarde pas à se relever, et deux ou trois images habilement choisies suffisent pour nous ramener en pleine poésie.
Ainsi les Consolations contentent la raison en même temps qu'elles charment l'imagination : ce n'est pas seulement une lecture attrayante, c'est une lecture salutaire. La pensée religieuse qui domine le recueil tout entier relie dans une harmonieuse unité les plaintes, les vœux, les espérances qui tour à tour s'échappent des lèvres du poëte.
Malheureusement, si les Consolations, comparées aux Poésies (le Joseph Delorme, marquent un progrès éclatant dans la vie intellectuelle de iM. Sainte-Beuve, les Pensées d'Août, comparées aux Consolations, ne portent pas je même caractère : ce n'est pas que la pensée proprement dite, la pensée prise en elle-même, soit dépourvue de grandeur; mais dans ce dernier recueil les idées les plus ingénieuses, les sentiments les plus généreux, sont enveloppés d'une brume que raitenlion la plus perse-
vérante ne réussit pas toujours à écarter. Je ne demande pas à la poésie élégiaque ou lyrique la clarté, la précision, l'évidence d'un livre de géométrie; il y a cependant, même en poésie, une clarté relative que les maîtres de l'art ont toujours considérée comme une loi impérieuse : or M. Sainte-Beuve, je le crains bien, en écrivant les Pensées d'Août, n'a pas tenu compte de celle clarté relative. Qu'esl-il arrivé? Le sort réservé à ce livre n'était pas difficile à prévoir ; à peine quelques esprits courageux ont-ils poursuivi la lecture jusqu'au bout. Le souvenir des Consolationsles soutenait dans cette tâche épineuse, et, la tâche accomplie, ils ne sont pas demeurés sans récompense; car, la brume une fois soulevée , nous trouvons dans ce recueil une ample moisson d'idées qui, pour être appréciées, n'auraient besoin que de se produire dans une langue plus transparente el plus vive. Sous le voile qui les couvre, elles sont pour la foule comme non avenues. Et quand je dis la foule, je n'entends pas parler de la foule bruyante, inatlentive, à qui la poésie lyrique ne s'adresse jamais; je parle de celle foule intelligente el lettrée mais (luehiue peu jiaresseuse, qui veut couïprendre sans elVort el ne relilpas volontiers ce qui est demeuré obscur à la première lecture. Or c'est avec elle (|u'il faut compter, et M. Sainte-Beuve ne s'en est pas souvenu : il s'est contenté d'iudicjuer sa pensée, sans se donner la peine de l'exprimer. Kncore, si l'indication était toujours précise, le lecteur pourrait, ù la rigueur, y trouver un sujet de réflexion ; mais trop souvent l'indication est tellement vague, tellement confuse, que l'esprit ne sait où se prendre, et s'arrête découragé : on dirait que l'auteur craint de profaner les sentiments (pu l'animent, en nous les révélant sans détour, sans ambiguïté. Un tel procédé, on le comprend.
devait rebuter la plupart des lecteurs, et c'est en effet ce qui est arrive. Je le regrette sincèrement, car il y a dans les Pensées d'Août autant de thèmes vraiment émouvants que dans Joseph ])clonne et les Consolations ; mais aucun de ces thèmes n'est développé de façon à prendre possession de notre intelligence. Four justifier ce que j'avance, pour ne laisser aucun doute sur la justesse des principes exposés tout à l'heure, je choisis la pièce la plus importante du recueil, celle qui a soulevé le plus d'objections, je pourrais dire qui a excité le plus de colère, car l'impatience a souvent pris la forme de la colère. Je choisis Monsieur Jean. Certes, parmi ceux qui ont eu le courage de lire depuis le premier jusqu'au dernier vers celte mélancolique histoire, il n'y a personne qui ne se félicite d'avoir persévéré. Cet enfant élevé jusqu'à vingt ans dans l'ignorance de son père, nourri d'enseignements religieux, habitué à chercher la source du devoir dans la volonté divine plutôt que dans la raison humaine, et qui recule épouvanté devant le nom qu'il a cherché si longtemps, est à coup sûr un sujet d'attendrissement et de pitié. Sa vie tout entière, offerte en expiation des fautes de son père, nous frappe de surprise et d'admiration. Le fds de Jean -Jacques Rousseau, abandonné à l'hôpital, recueilli par une main pieuse, se faisant maître d'école pour réparer, autant qu'il est en lui, par ses leçons de chaque jour, le mal que son père a fait, pourpréserver la génération nouvelle des doctrines téméraires qui ont égaré tant d'âmes ardentes, c'est là sans doute un thèmevraiment poétique. Le pèlerinage de M. Jean, entouré de sa jeune famille , ou plutôt de ses ouailles, aux lieux mêmes qui sont désormais associés sans retour au nom de Jean-Jacques, la parabole évangélique offerte aux écoliers en face du ciel qui sourit à ce pieux enseignement, n'est
certes pas une idée vulgaire. A quoique point de vue qu'on se place, qu'on juge Monsieur Jean au nom do la foi catholique, ou qu'on le juge an nom de la philosophie, qu'on accepte ou qu'on répudie l'anaihèine lance par l'Église contre Jean-Jacques Rousseau, ilest impossible de méconnaître la grandeur et la nouveauté de la donnée choisie par M. Sainte- Beuve. Pourquoi faut-il que cette donnée si neuve et si féconde nous soit présentée dans une langue tour à tour obscure jusqu'à l'énigme, ou prosaïque jusqu'à la vulgarité, hérissée d'ellipses, sillonnée de sous-eniendus, capable, en un mot, d'irriter les esprits les plus bienveillants? El nonseulement l'histoire de M. Jean est écrite d'un style qui semble chérir les ténèbres, mais elle se traîne et s'éparpille avec une lenlour, une prolixité qui lasr.e l'attention la plus robuste. Tous les traits que j'ai rassemblés en quelques lignes se laissent à grand'peine deviner au milieu des innombrables parenthèses qui interrompent à chaque instant le récit. Dans ce poome , qui n'a pas moins de huit cents vers, il n'y a pas trac(! de com|)Osition ; les idées se succèdent, mais elks no s'onchaînonl pas. Qu'il s'agisse de nous attendrir ou de nous étonner, d'exciter notre admiration ou notre pitié, l'auteur ne prend jamais la peine d'achever une image après l'avoir ébauchée , de soutenir une comparaison après l'avoir indiquée : c'est un pèle-mèlo de notes rassemblées pour un travail qui n'est pas fait. Pour quiconque a étudié le style ih Monsieur Jean, la destinée malheureuse des Pensées d'Août ne saurait être un sujet d'étonnoment. Certes il y a de l'injustice à dire que ce livre est sans valeur; mais je comprends irès-bion que les admirateurs mômes des (lonsolaiious aient abandonné la partie à moitié chemin. Los Pensées d'Àoin sont plutôt un recueil do ce qu'on ap()elle au collège matières poétiques,
une série de ihèmes proposés à l'iinagination du lecteur, qu'un livre de poésie, caria donnée la plus riche ne mérite le nom de poëme qu'après avoir revêtu une forme vivante et précise : c'est une condition qui n'est jamais méconnue impunément. L'idée poétique est au poëme ce que la semence esta l'épi; ce que la terre nourricière fait pour le grain déposé dans son sein, la forme le fait pour l'idée qui lui est confiée. M. Sainte Beuve, en écrivant ses poésies, a trop compté sur le bon vouloir et la patience de ses lecteurs; au lieu d'un texte à lire, il leur a offert un texte à déchiffrer, et ceux qui à force de persévérance ont réussi à trouver la clé de cette langue nouvelle, tout en reconnaissant la grandeur des pensées jetées confusément dans ce carnet poétique, ont accepté sans colère et sans dédain la destinée de ce livre. Il n'ont pas accusé la foule de mauvaise foi ou d'ignorance, car ils ont compris que la foule trouvait dans le style même de iM. Sainte-Beuve l'excuse de son indifférence. Pour ma part, bien que j'aie rencontré dans \e$ Pensées (V Août plus d'une page émouvante, je suis obligé d'avouer que mon émotion a été souvent troublée ou plutôt anéantie par un mot inattendu, une ellipse impénétrable. Pour estimer le talent poétique de M. Sainte-Beuve à sa juste valeur, il faut oublier les Pensées d'Août et relire les Consolations. Je les ai relues avec bonheur, et c'est au nom même de l'admiraion qu'elles m'inspirent que je condamne les Pensées d'Août.
Le roman de M. Sainte-Beuve se rattache à ses poésies par un lien très-étroit, et cette parenté morale est trop évidente pour avoir besoin d'être démontrée : il suffit de l'affirmer pour que chacun la reconnaisse. Joseph Delorme et les Consolations contenaient le germe de Volupté, et j'ajouterai que Volupté contenait le germe don Pensées d'Août.
Cette intime relation on pUitôt cette identité du poëte et du romancier ne doit pas nous étonner, car, bien que W. Sainte-Beuve ait embrassé l'art d'écrire comme une profession et soit demeuré fidèle au rêve de ses premières années, il faut le dire à sa louange, chez lui l'écrivain se confond toujours avec l'homme. La pratique de l'art d'écrire ne l'a pas conduit comme tant d'autres à séparer la parole de la pensée, à mettre sa parole au service d'une pensée quelconque; c'est pourtant ce qu'on appelle aujourd'hui le triomphe du talent. M. Sainte-Beuve n'a jamais exprimé que ce qu'il avait senti, ce qu'il avait pensé. Je ne suis donc pas surpris que Volupté rappelle en maint endroit Joscj)h Dclorme et les Consolations, et présage parfois les Pensées d'Août. C'est une conséquence logique et nécessaire de la sincérité de l'auteur.
Le sujet de Volupté est d'une nature trés-délicalc, et la philosophie peut le revendiquer aussi bien que l'imagination. Il s'agit en effet de montrer que la volupté énerve toutes nos facultés, nous rend en peu d'années incapables de sentir, de comprendre, de vouloir, et fait de nous, impuissants désormais pour notre propre bonheur, un fléau terrible pour le bonheur d'autrui. rrésenlée dans ces termes absolus, la thèse choisie par M. Sainte-Beuve peut paraître excéder les limites de la vérité. Et cependant, pour peu qu'on prenne la peine de réfléchir, pour peu qu'on appelle le souvenir au secours de la réflexion, on ne tarde pas à reconnaître que cette thèse est l'expression pure de la vérité et ne contient rien de plus. L'homme énervé par la volupté croit encore sentir, coniprendre et vouloir. Interrogez sa vie à tous les instants de la joiu'née, et vous verrez qu'il se trompe et ne possède plus les facultés dont il ose encore se vanter. Est-ce vraiment sentir que de ne
pouvoir aimer? est-ce vraiment comprendre que de s'arrêter au seuil de toute vérité? est-ce vraiment vouloir que de former à chaque instant des désirs nouveaux, qui s'effacent et disparaissent comme les plis de la vague agitée par le vent ? Et n'est-ce pas là pourtant l'image fidèle du voluptueux? La triple faculté de seniir, de comprendre et de vouloir n'est vraiment complète qu'à la condition de pouvoir s'élever jusqu'à l'amour, jusqu'à la méditation, jusqu'à la résolution inébranlable d'accomplir une pensée librement conçue. Hors de là, il n'y a qu'une ébauche de sentiment, une ébauche d'intelligence, une ébauche de volonlé. Il n'est donc pas sans intérêt et sans profit de nous montrer, dans toute sa nudité, la maladie morale qui mutile sous nos yeux tant de facultés puissantes et précieuses. Que voyons-nous en effet autour de nous? Ne sommesnous pas chaque jour attristés i)ar le spectacle d'une promesse déçue, d'une promesse réduite à néant? Comptez les hommes dont la vie est complète, je ne dis pas dans le sens le plus absolu, mais qui, sans perdre aucune de leurs facultés, en choisissent une pour la porter aux dernières limites de son développement; comptez les hommes qui savent aimer jusqu'à l'abnégation, qui savent comprendre et sonder la vérité sans autre souci que la vérité même, sans arrière-pensée de gain ou de renommée, qui savent vouloir et poursuivre l'accomplissement de leur volonté au mépris du danger, qui donnent à leurs résolutions les proportions d'une lutte héroïque. Comptez-les, et vous serez saisis de pitié. Comptez-les, et vous comprendrez que la vie humaine, sévèrement interrogée, n'est le plus souvent p'une suite de sentiments, d'idées et de volontés avortés. Émotions passagères, perceptions confuses, désirs éphémèes, voilà le tissu habituel de nos journées. Les passions qui
enfantent le dévouement, les idées qui se traduisent eil œuvres glorieuses, en découvertes fécondes, les désirs qui en persistant deviennent volonté et inspirent les actions héroïques, sont l'apanage de quelques âmes d'élite. Le reste fait semblant de vivre et ne vit pas.
Quel rôle joue la volupté dans l'appauvrissement de nos facultés? Rien au monde n'est plus facile à déterminer. La poursuite du plaisir à toute heure, en toute occasion, ne laisse ni au sentiment, ni à l'intelligence, ni à la volonté le temps de se développer. L'égoïsme et la paresse abolissent bientôt dans notre conscience toutes les notions qui s'appellent droit et devoir. Habitués à prendre le plaisir pour but suprême et constant de la vie tout entière, nous écoutons le sourire sur les lèvres le récit de toutes les actions inspirées par un généreux sacrifice; nous prenons en dédain et en pitié les esprits amoureux de la vérité, qui, pour élargir le domaine de la science, consument leurs nuits en veilles laborieuses ; nous traitons volontiers de fous ceux qui jouent leur vie pour prendre rang parmi les héros, engourdis par la volupté, nous méprisons à l'égal du néant tout ce qui s'élè\e au-dessus de la joie des sens. Kt quand nous comprenons toute la profondeur de l'abîme où nous sommes tombés, quand nous essayons, par un effort désespéré, de remonter jusqu'à la vie morale, quand nous tentons de ressaisir l'amour, l'intelligence, la volonté, trop souvent nous échouons dans celle tardive entreprise ; énervés par un long sommeil, comme nous n'avons poursuivi l'ivresse des sens que pour obtenir le sommeil de l'âme, la lutle, au lieu de rétablir nos forces, nous épuise en peu de jours, et nous ictournons à l'ombre et au néant, car nos yeux ne peuvent soutenir la lumière, et la vie vraiment digne de ce nom est pour nous un supplice.
Les personnages inventes par M. Sainte-Beuve pont- la mise en œuvre de celle idée sont en pctiL nombre et Irèsnellement dessinés. Il a très-bien compris qu'une telle idée pouvait et devait se passer de l'éclat de la mise en sc^no. Sans vouloir donner à sa pensée la rigueur d'une démonstration philosophique, il a senti cependant qu'en s'éparpillnnt, elle courait le danger de perdre une partie de sa grandeur. Il a donc très- bien fait de se contenter, pour Amaury, personnage principal de son livre, de trois épreuves capitales, représentées par trois femmes, dont l'intelligence et le caractère olfient Irois types très-divers. Cette série d'épreuves suffit à nous montrer la faiblesse d'Amaury sous toutes ses faces. Mais, avant de parler de ces trois femmes, il est nécessaire de bien connaître et de résumer en quelques mots le caractère du héros, si toutefois un tel acteur est digne d'un tel nom. M. Sainte-Beuve, je lui rends celle justice, n'a pas cherché à masquer, ni même à revêtir d'une forme poétique l'infumité morale d'Amaury. Dès les premières pages, il nous le montre dans toute sa nudité; le lecteur ne peut conserver aucun doute sur la nature incomplète et boiteuse que l'auteur veut mettre eu scène. Amaury forme chaque jour les plus beaux projets; il rêve tour à tour la gloire, la puissance, l'étude, et chaque jour ses projets s'évanouissent comme une bulle de savon. Ce n'est pas qu'il soit dépourvu d'instincts généreux; car, si ces instincts lui manquaient absolument, il ne soupirerait ni après la gloire, ni après la puissance; mais livré de bonne heure à lui-même, trop limide pour essayer d'inspirer l'amour, il s'est jeté dans les grossiers plaisirs, et lorsqu'il veut sortir du bourbier, lorsque, saisi de honle, il essaie de se régénérer par la passion et le dévouement, le trouble des sens qu'il a'a pas su dompter met à uéaut ses plus fermes
rcsDÎuiions. Il a beau se délailro et se révolter contre le passé, il a beau rougir de lui-même, fouler aux pieds ses souveuirs comme des haillons, et s'élancer hardiment dans l'arène où les hommes qui ont gardé pures et complètes toutes leurs facultés se disputent le bonheur et la puissance; à peine a-t-il fait quelques pas qu'il chancelle et trébuche. Le passé qu'il croyait avoir terrassé le ressaisit tout entier; la volupté reprend sa proie, et Amaury, consumé de désirs impuissants, appelle l'amour sans jamais oser le regarder face à face, sans aller au-devant de lui, sans hasarder une parole qui engage son cœur, qui enchaîne sa volonté. Ce personnage est dessiné de main de maître. L'énervement moral est décrit avec une rare précision ; bien qu'on rencontre çà et là quelques pages dont le sens n'est pas facile à saisir, le caractère d'Amaury demeure dans l'esprit comme une création puissante, et le peintre n'a rien négligé pour compléter l'expression de sa pensée.
Amélie de Liniers et madame de R... sont plutôt indiquées que dessinées. Il est évident que le romancier n'attache pas une grande importance à ces deux figures; quelques traits lui ont suffi pour les rendre intéressantes. Amélie est un type de candeur et d'ingénuité; c'est la jeune fille que chacun de nous a rêvée, faite j)our connaître et donner le bonheur, capable d'aimer, incapable de deviner et de souhaiter les heures enivrées et les larmes amères de la pasaion. Bien que le |)ersonnage d'Amélie ne soit pas très-développé, M. Sainte -Reuve a cependant trouvé moyen de lui donner un cachet original. Il y a dans son ingénuilé même (juelqiie chose (pii la sépare des héroïnes de roman. iMadame de R..., spirituelle et fièie, accepte l'amour plutôt qu'elle ne le souhaite; elle ne refuse pas de se rendre et n'a jamais conçu le projet d'une résistance désespérée. Elle
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ne demande qu'une ailaqiie hardie pour s'avouer vaincue, A vrai dire, sa fierté est plus exigeante que son cœur. Comme portrait esquissé d'après nature, madame deR... ne manquent de charme ni de nouveauté. Il est facile de comprendre que ce n'est pas là un personnage de pure invention, (l'est pour madame de Couaën que l'auteur a réservé toutes ses forces ; c'est dans le dessin de cette figure qu'il a dépensé, qu'il a épuisé toutes les ressources de son talent. Amélie et madame de R... sont de gracieux pastels, madiine de Couaën est une peinture savante et laborieuse dont les moindres parties sont traitées avec un soin scrupuleux; c'est le type de la beauté, de la grandeur morale. Ame chrétienne, sévère pour elle-même, indulgente pour autrui, pieuse et forte, partagée entre la prière et les devoirs de la vie domestique , elle n'est pourtant pas sourde à la voix de la passion ; elle accueille, elle aspire comme un parfum enivrant les paroles ardentes d'Amaury. Sans bannir de sa mémoire l'image de son mari, elle se laisse aller à l'espérance d'être aimée sans partage et ne pressent pas le danger d'une telle espérance, car la conscience d'un mutuel amour suffirait à son bonheur. Habituée aux extases de la prière et de la méditation, elle ne connaît pas le trouble des sens ; aussi elle s'abandonne sans défiance à la joie, à l'orgueil d'être aimée, et marche au-devant de la lutte qu'elle ne prévoit pas. Cependant, malgré sa force, malgré la pureté de sa conscience, elle succomberait peut-être, si elle trouvait dans Amaury un adversaire assez grand pour excuser sa défaite ; mais, en présence de ce cœur énervé par la volupté, sa fierté s'alarme et ses yeux se dessillent. Apres avoir mesuré du regard l'homme qu'elle avait cru grand et digne d'elle, madame de Cou;iëu comprend le néant de ses espérances. L'étonnemeat et la confusion doublent
ses forces; l'image du devoir lui apparaît plus douce et plus consolante. Elle ne quittera pas le port pour affronter la tempête, pour remettre son sort entre les mains d'un iioinme sans courage, sans volonté. Un tel personnage est h coup sûr une expression hardie où plus d'une femme se reconnaîtra. Bien que M. de Couaën ne manque assurément ni de grandeur, ni de sévérité, il me semble inutile de le caractériser, car il ne concourt pas directement à la marche de l'action. Il se trouve mêlé aux projets politicjues de George Gadoudal, et sa haine |)()ur le premier consul absorbe toutes ses facultés. C'est pourquoi je me crois dispensé d'en parler.
Le récit composé par M. Sainte-Beuve se recommande par la simplicité. Amaury ébauche trois amours cl le courage lui manque pour toucher le but. Il n'ose prendre un engagement sérieux, et les trois femmes dont il a troublé la vie se détournent de lui avec dédain. Un jour, ces trois femmes se trouvent réunies, et, sans échanger une parole, éclairées par un instinct tout puissant, elles comprennent, en regardant Amaury, qu'elles ont devant les yeux la source commune de leurs douleurs. Amaury, sans les interroger, se sent terrassé par les reproches qu'elles lui adressent du fond de leur cœur, il sont que la vie du monde lui échappe, qu'il n'a plus désormais (ju'un seul rôle à remplir, le rôle de consolateur, et se réfugie en Dieu comme dans un suprême asile. A peine a-t il dit un éternel adieu aux espérances dont il a\ait nourri sa jeunesse, à jx-ine est-il ordonné prêtre, (pic s<\s nouveaux devoirs l'appellent près du lit fiMiêbrc de madjune de (Jouaën. Dans la pcintuii; de cet épisode pathéii([ue, M. Sainte-Beuve a montré tour à tour une magnificence, une austérité de langage (|ui émeuvent profondément. Amaury récitant sur le corps de
la femme qu'il a aimée les prières de l'Église pour les morls, bénissant d'une voix entrecoupée de sanglots les yeux dont le regard i'éblouissait, la bouche qui portait à son oreille une musique si douce, épuisant sur cette chère relique tous les trésors de la ferveur et de l'humilité, ne trouvera pas un cœur indifférent. Il est impossible de lire sans attendrissement cet admirable épisode. De telles pages ne s'oublient jamais. C'est, à mon avis, la plus belle partie du livre, et M. Sainte-Beuve n'eûl-il écrit que ces pages, passerait à bon droit pour un artiste consommé. Il y a dans celte lutte de la passion contre la foi une douleur poignante qui achève la régénération d'Amaury. Sans cette cruelle épreuve, le renouvellement de l'homme ne serait pas complet. La prière d'Amaury sur le corps de madame de Couaën est un morceau de maître. L'auteur, dans le récit de cette scène, a su concilier l'abondance et la simplicité. Les paroles se pressent sur les lèvres de l'amant désespéré, et cependant son émotion, dominée par une foi ardente, ne lui inspire pas une pensée amère ; il offre sa douleur en expiation de ses désirs irrésolus, en expiation des blessures dont il a sillonné le cœur de ses victimes. Les derniers cris de la chair se perdent, se confondent, s'éteignent dans le cantique du chrétien.
Le mérite évident de ce livre, c'est d'offrir au lecteur une nourriture substantielle. On pourrait souhaiter dans le récit plus d'art et d'habileté, on ne pourrait souhaiter un enchaînement plus rigoureux dans les pensées. Quant au style, bien qu'il se recommande par des qualités éclatantes, il n'a pas toujours la simplicité qui convient à la narration. L'auteur confond trop souvent la forme lyrique et la forme dramatique. Les personnages, lors même (ju'ils sont animés de sentiments très-vrais, ne s'expriment pas constamment dans
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la l;mgiie que ces sentiments devraient leur inspirer. L'ode et l'élégie remplacent parfois le dialogue. Celte méprise, trèsexcusable dans la bouche de l'auteur, lorsqu'il parle en son nom, ne peut guère se justifier dans la bouche des personnages, car, dès qu'ils parlent, il faut que l'auteur s'efface et disparaisse derrière eux. Le ton lyrique, d'ailleurs trèshabilement soutenu, donne h la trame du style une certaine monotonie qui rend la lecture de ce roiuan quelque peu laborieuse. C'est un fait que je constate, sans vouloir en faire le sujet d'un reproche sérieux. Jl est trop clair, en effet, que ce livre n'est pas destiné à l'amusement des oisifs. Chacun sait, dès les premières pages, à quoi s'en tenir. C'est une œuvre née de la méditation, et que la méditation peut seule apprécier. Si j'insiste avec tant de soin sur la contexture du style, c'est qu'il y a entre le développenient de la pensée et la forme qu'elle revêt une étroite relation, et je crois que M. Sainte-Beuve, quoique habitué dès longtemps à réfléchir, ne saisit pas toujours le moment précis où sa pensée est arrivée à maturité. De là une certaine confusion dans l'expression. Il emprunte, tour à tour, au monde de la conscience et au monde extérieur, des images qui se croisent et se contrarient. Il connaît trop bien les ressources de notre langue, il a troj) étudié les métamorphoses de l'idée poétique, depuis le moment de la conception jus(iu'au moment de l'éclosion, pour se méjirendre sur lesensde mes paroles. Il n'a pas toujours dit très-nettement ce qu'il avait à dire, et parfois aussi il a tenté d'exprimer des sentiments ([iii pour lui-même n'avaient pas de caractère bien défini. .Ii; pourrais au besoin étayer cette aHirmation de faits piécis.
Toutefois ces restrictions, purement techniques, n'enlèvent rien à mon admiration |)our le roman de M. Sainte-
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Beuve. Ce n'psl pas une œuvre de pure fantaisie, mais une œuvre qui a sa raison d'être. Toutes les pages portent l'empreinte d'une conviction profonde et d'une douleur réelle. Il est évident que l'auteur a vu ce qu'il nous montre et sondé les plaies qu'il expose à nos yeux, La vérité suffirait pour commander la louange, et l'auteur a plus d'une fois traduit la vérité en paroles éloquentes. Ainsi le mérite de la forme s'ajoute à la valeur morale du récit, et ce livre, publié il y dix-sept ans, garde-encorc aujourd'hui toute sa nouveauté. Le vice qu'il nous retrace n'est pas déraciné. Les guérisons qu'on peut citer n'empêchent pas le mal de se reproduire.
En écrivant l'histoire de Port-Royal, M. Sainte-Beuve ne paraît pas avoir compris toute l'étendue de sa tâche. Après avoir envisagé toutes les faces du sujet, il a cru qu'il pouvait librement choisir celle qui s'accordait le mieux avec ses goûts, ses habitudes, les éludes de toute sa vie. Quant à moi, je pense que le choix n'était pas permis. Je ne conçois, pour un homme qui n'écrit pas au nom de l'Église , qu'une seule manière de traiter un tel sujet : c'est de l'embrasser tout entier, et de ne reculer ni devant la question ihéologique, ni devant la question philosophique. S'en tenir au côté purement littéraire , est à mes yeux une grave méprise, et je m'élonne que W. Sainte-Beuve ait pu la commettre. Quel que soit en effet le talent de l'auteur, quels que soient le nombre et la valeur des documents mis à sa disposition , il aura beau faire, il aura beau prodiguer les anecdotes ignorées, multiplier les rapprochements inattendus, il ne réussira jamais à contenter le lecteur sérieux. Port -Royal littéraire n'est pas même la moitié de Port- Royal, et pourtant le livre tout entier de M. Sainte-Beuve se réduit à l'histoire littéraire de Port-Royal. La première
partie nous offre une suite de documents curieux sur l'origine et la renaissance du monastère; la seconde expose la vie et les travaux de .M. de Saiiit-Cyran; la troisième est remplie par Pascal ; la quatrième par les écoles de Porl- Royal ; la cinquième et la sixième, encore inédites, contiendront la seconde génération de Port-lloyal et Port- Royal finissant. Les trois volumes que nous possédons n'offrent certainement pas une lecture attrayante, et cependant l'auteur semble avoir pris à tâche d'éviter toutes les parties épineuses du sujet. En racontant la vie et les travaux de Saint-Cyran, quand il trouve sur sa route le livre de Jansénius , ne pouvant se dispenser d'en parler, il en donne quelques extraits, et, comme s'il voulait demander grâce pour l'aridité générale de VAugustinus, il se hàie d'établir un parallèle littéraire entre l'évOque d'Ypres et Millon. Ce parallèle, j'en conviens, n'est pas dépourvu d'intérêt. Il est curieux de voir comment le poëie protestant et le prêtre catholique comprennent et décrivent l'innocence du premier homme et le bonheur du paradis terrestre. LH ce n'est pas le seul passage qui soit de nature à plaire dans les deux chapitres consacrés par M. Sainie-Henve à VAu- (justimis. S'il n'a voulu qu'éveiller la curiosité, il a pleinement réussi ; mais il m'est impossible d'accepter ces deux chapitres comme l'analyse complète de V Aiujusiinus. L'historien a choisi ce que j'appellerai la partie friande, et négligé la |)artie sérieuse. Les oisifs pourront l'en remercier; quant à ceux (|ui n'aiment pas à voir les vieilles questions inulilemcnl réveillées, ils regretteront qu'un esprit aussi ingénieux ait remué les cendres de Porl-Iloyal, sans oser aborder les problèmes agités par ces laborieux solitaires.
Ce que je disais toul-à-riieuie du livre de I\J. Sainte-
Beuve, envisagé dans son ensemble, ne saurait s'appliquer à la troisième partie, qui porte le nom de Pascal. Il serait difficile, en effet, de réunir sur ce penseur illustre un plus grand nombre de renseignements précieux. Si l'origine et la renaissance du monastère, si la doctrine et le gouvernement de Saint-Cyran , malgré le talent de l'auteur, n'offrent pas un intérêt bien vif, il serait injuste de ne pas reconnaître le charme que l'historien a prêté à toute la biographie morale et littéraire de Pascal. C'est assurément le morceau le plus complet que nous possédions sur cet admirable écrivain. Nous assistons jour par jour à la composition des Provinciales. Tout ce qu'il est possible de savoir sur l'origine et la publication de ces prodigieux pamphlets, dont la puissance dure encore, M. Sainte-Beuve l'a cherché sans jamais plaindre son labeur, et nous devons le remercier de nous l'offrir dans un ordre simple et facile à saisir. Après avoir lu attentivement toute cette troisième partie, chacun connaît Pascal depuis le jour de sa naissance jusqu'à sa mort. Il n'y a pas une question qui demeure sans réponse. Le miracle de la sainte épine et l'anecdote de l'abîme sont ramenés à leurs vraies proportions. Ainsi considérée sous le rapport purement littéraire, celte troisième partie mérite les plus grands éloges. Nous voyons Pascal aiguiser en traits mortels contre les disciples de Loyola les citations savantes que ses amis lui ont apportées la veille, se faire de cette théologie improvisée une armure impénétrable, et poursuivre le combat sans se laisser décourager par les injures qui ne manquent jamais à la vérité. Si jamais écrivain pratiqua dans toute sa sévérité le conseil d'Horace, c'est à coup sûr Pa.scal. Nous savons en effet, et à n'en pas douter, que presque toutes les Provinciales ont été récrites plusieurs fois, une entre autres jusqu'à treize fois. Dans ce temps de
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stérililé, l'improvisation sans loi et sans frein n'était pas encore en honneur. Pauvre Pascal ! quelle ingénniié ! récrire une lettre jusqu'à treize fois ! quel misérable et cruel souci ! Il est vrai que les Provinciales , dont le style rapide et vigoureux étonne les hommes du métier, semblent à la foule ignorante écrites de premier jet, et que les pages improvisées ne rencontrent pas souvent la vigueur et la rapidité. Il est vrai que Pascal est resté le maître du pamphlet , et que personne encore n'a trouvé moyen de l'égaler dans la polémique théologique; mais, quoiqu'il soit mort à trenteneuf ans, il nous a laissé un si petit nombre de pages, qu'il doit faire pitié aux grands producteurs littéraires de notre temps. Sa puissance n'équivaut pas même à deux atmosphères. Il est aux grands génies qui charment nos ennuis ce que la tortue est au cerf.
L'histoire anecdoti((ue des Pcn^ccs n'est pas traitée avec un soin moins scrupuleux que l'histoire des Provinciales
Personne ne lira sans étonnemcnt tout ce que 31. Sainte- Beuve nous raconte, preuves en main, des mutilations et des interpolations subies par U'S Pensées. Lerôle d'ArnauId, de Mcole et de M. de lloannez est désormais établi , et, bien qu'il soit imjiossible d'assigner à chacun la part qui lui revient, nous savons du moins avec quelle défiance on doit lire l'édition des Pensées donnée par les solitaires de Port- Royal.
M. Sainte-Beuve, en revoyant celle partie de son travail, a profité habilement de tous les documents nouveaux pul)liés sur Pascal depuis quelf|ues années, et surtout de l'excellent rapport présenté à l'Académit; française sur la nécessité d'une nouv(,'lle édition des Pensées de Pascal. Les manuscrits déj)Otiillés par IM. Cousin sont en effet du plus haut intérêt. Deux morceaux capitaux sont pour la prc-
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mière fois rendus à leur vrai sens et remis en possession de leur vrai caractère : l'application de la règle des paris h l'existence de Dieu, et la comparaison des deux infinis. Le manuscrit original, mis en regard des pages châtiées et châtrées par Nicole et Arnauld, nous révèle un Pascal tout nouveau. C'est là qu'il nous est donné de surprendre et d'étudier toutes les angoisses de ce génie puissant qui se débat sous les étreintes du doute. Les atténuations imaginées par les amis de l'auteur nous masquaient sa pensée, et parfois même la défiguraient en essayant de la redresser. Aujourd'hui nous savons pleinement ce que vaut Pascal dans l'ordre philosophique. Il faut renoncer aux idées dont notre jeunesse a été nourrie , et voir en lui l'inter|)rète le plus éloquent du scepticisme. A cet égard, l'argumentation de M. Cousin ne laisse aucun doute. Dans l'introduction placée en télé de son rapport , il a épuisé toutes les preuves pour établir nettement la position de Pascal en face de la philosophie. Nous étions habitués à croire que l'auteur des Pensées était arrivé ou revenu à la religion par le raisonnement le plus rigoureux ; il n'en est rien. Quelles que soient les conséquences qu'on en puisse déduire , nous sommes obligés désormais de reconnaître que Pascal est revenu à la foi en désespérant de la raison. On a dit et répété bien souvent que Pascal avait voulu réconcilier la religion et la philosophie. C'est une erreur qui ne peut plus subsister aujourd'hui. Il n'y a qu'une seule manière de caractériser justement la teniative de Pascal , c'est d'affirmer qu'il a voulu établir la religion sur les ruines de la philosophie. Toute autre affirmation serait fausse ou incomplète. L'application de la règle des paris et la comparaison des deux infinis ne permettent pas d'envisager, sous un autre aspect, l'œuvre suprême dont nous possédons l'ébauche. Fénelon
et Bossuel , comme l'a très -judicieusement remarqué M. Cousin, comprenaient autrement les intérêts de la foi. Dans leurs travaux théologiques, ils n'ont jamais oublié, jamais foulé aux pieds l'autorité do la raison. Ils n'ont pas cru que la religion eût grand'cliose à gagner dans cette déclaration d'impuissance que Pascal renouvelle h chaque page. Qu'on se place au point de vue catholique ou au point de vue philosojihiciue, afïiriner l'impuissance de la raison à établir l'existence de Dieu ne sera jamais un moyen eflicace de relever la foi. C'est une triste manière de la recommander que de la déclarer incompatible avec le libre développement de la raison.
ftlalheureusement le programme tracé par M. Cousin n'a pas été suivi avec tout le discernement qu'exigeait une tâche si délicate. IM. Sainte-Keuve a eu raison, tout en consultant l'édition donnée par M. Faugère, de ne pas l'accepter comme déliniiive ; la transcription littérale du manuscrit, excellente en elle-même, ne présente pas toujours un sens |)arfaitement clair : les ratures obscurcissent parfois la pensée de l'auteur, et, pour la dévoiler pleinement, il serait souvent utile d'ajouter à la dernière leçon la leçon |)récédente, à laquelle l'auteur a renoncé. Il ne faut pasouhlicr (|ue les Pcmces sont plutôt des notes an)assées pour une œuvre future qu'une œuvre proprement dite. Plus d'une fois, Pascal, en effaçant une phrase, ne l'a pas remplacée par une phrase meilleure : il y aurait doncavanta'j;e, dans plus d'une occasion , à nous donner la première au lieu de la seconde. En un mot, il faudrait faire sur Pascal un travail analogue. 'i celui d'Orelli sur les (ruvres d'Horace. La lecture attentive du manuscrit autographe ne sudit pas; puis(iiie ce manuscrit présente plusieurs leçons, il importe de faire un choix. M. Sainte-lieuve a très-bien compris ce
qui manque h l'édition de M. Faugère, et je m'associe sans réserve au jugement qu'il en a porté, je regrette seulement qu'il n'ait pas toujours évité la faute qu'il lui reproche. Il accuse la dernière édition de Pascal de tomber dans la confusion à force de respect pour l'exactitude littérale. En multipliant h l'infini les détails biographiques et bibliographiques, il est plus d'une fois arrivé à troubler ce qu'il voulait éclaircir. Les fragments de correspondance, très-curieux d'ailleurs, sont prodigués avec une générosité quelque peu fastueuse; ils amusent plutôt qu'ils n'instruisent: on dirait que l'auteur tient à nous montrer tout ce qu'il sait, à nous prouver qu'il n'a rien négligé pour connaître tous les secrets de l'homme dont il s'est fait le biographe. La démonstration n'est pas seulement complète, mais surabondante. Pour ma part, je suis convaincu que la moitié de ces documents pourrait disparaître sans laisser aucune lacune dans la trame du récit. M. Sainte-Beuve , pour plaire au lecteur, a dépassé le but.
Je reviens à ma première pensée. Je ne conçois qu'une seule manière d'écrire l'histoire de Port-Royal, c'est d'embrasser toutes les faces du sujet. Il faut se placer tour à tour au point de vue de la foi, au point de vue de la philosophie, et ce n'est qu'après avoir épuisé toutes les données de ces deux ordres d'investigation qu'il est permis d'aborder le côté littéraire de Port-Royal. M. Saint-Beuve a éludé les deux premières questions pour s'en tenir à la troisième. Il parle à plusieurs reprises du gros livre de Jansénius, qui n'est pas en eiïet de facile digestion, et il dit qu'il ne l'a pas lu tout entier, ajoutant qu'il craindrait de se vanter. Ce n'est pas moi qui lui reprocherai de n'avoir pas poursuivi jusqu'au bout la lecture de Jansénius; mais je regrette qu'il n'ait pas compris la nécessité de remonter
jusqu'à la source même où Jansénius avait puisé, je veux dire jusqu'à saint Augustin, car c'est là seulement qu'il pouvait trouver les vrais fondements de la doctrine janséniste : il eût recueilli dans cette lecture une ample moisson de documents, et le style de saint Augustin, sans nous reporter précisément à la langue de Virgile et de Cicéron, nous présente pourtant sous une forme attrayante les questions les plus abstruses. La question de la grâce que Jansénius a réveillée équivaut tout simplement à la négation du libre arbitre, et c'est au maître de Jansénius qu'il fallait demander l'exposition complète de cette étrange doctrine. Jansénius en eiïet ne parle pas en son nom, mais au nom de saint Augustin, et l'évêque d"Ili|)pone a consacré à la discussion de ces matières plusieurs traités qui, malgré la diversité des titres, se composent d'une série d'afiirmations identiques. Ce qu'il a écrit sur le péché originel et la grâce du Christ, sur le libre arbitre et la grâce, sur la prédestination des saints, soumis à l'épreuve d'une criliciue sévère, se réduit à celte seule pensée : Dieu choisit librement ceux qu'il veut toucher et sauver sans se laisser déterminer par le mérite de leurs actions. Interrogés dans tous les sens, ces trois traités ne signifient pas autre chose, (yest-à-dire que saint Augustin, pour s'affranchir des doutes qui l'assiégeaient, s'eht réfugié dans une foi aveugle : il croit parce qu'il ne comprend pas; il s'agenouille devant l'autorité de l'h'glise |)arce que sa raison n'a pas rencontré la certitude et l'évidence. Il dit formellement, dans son traité de la grâce, qu'il faut prendre garde, en défendant la grâce, de nier le libre arbitre, et pareillement, en défendant le libre arbitre, de nier la grâce; mais en réalité il ne tient pas coni|)tede cette reconiniandaiion, dont le seul défaut est d'être inexécutable, car si Dieu choisit
ceux qu'il touche et qu'il sauve sans tenir compte du mérite de leurs œuvres, que devient le libre arbitre de la race humaine? Si la rémunération et le châtiment ne suivent pas le bien faire et le mal faire, que devient la loi morale? Que devient la justice de Dieu? Questions difficiles, questions obscures, et qu'il faut pourtant consentira poser, car tout le jansénisme est dans ces questions. Et de même qu'il vaut mieux étudier la doctrine et la méthode aristotéliques dans Arislote même que dans les docteurs et commentateurs du moyen -âge, il vaut mieux étudier saint Augustin dans ses œuvres que dans son disciple Jansénius. Bien que l'évêque d'Ypres ait traité toutes les questions traitées déjà au V siècle par l'évêque d'Hippone, et n'ait guère apporté dans la controverse, comme contingent personnel, que la diiïusiou et la pesanteur de son style, sans jamais s'écarter des principes établis par son maître, il sera toujours plus prudent et plus sûr de recourir au maître lui-même pour connaître le fond de sa pensée. Or la pensée de saint Augustin, je ne crains pas de le dire, en niant la liberté humaine, ne va pas à moins qu'à nier la justice divine. C'est un acte de foi qui aboutit tout simplement à l'impiété. Et qu'on ne m'accuse pas d'exagérer la portée de sa pensée. Ou les mots dont se composent les langues ont perdu leur sens naturel, ou la théorie de la grâce exposée par saint Augustin ruine les fondements de toute morale. S'il ne dépend pas de moi de bien faire ou de mal faire, et si mes actions, bonnes ou mauvaises, n'entrent pour rien dans les résolutions de l'intelligence divine à mou égard, ma liberté n'est qu'un leurre, et la justice divine n'est qu'un n)Ot. Je veux croire et je crois que l'évêque d'Hippone ne réglait pas sa conduite d'après ses théories, car il a expié par une vie austère les passions et les désordres de sa jeunesse, et la I. (4) 22
théorie de la grâce n'était pas de nature h le maintenir dans l'austérité. L'aumône, le dévouement, l'enseignement assidu de la foi nouvelle, méritoires aux yeux de la raison humaine, étaient comme non avenus aux yeux de la raison divine. Je pense donc que saint Augustin trouvait au fond de sa conscience un conseiller plus sûr que la théorie de la grâce, et faisait le bien avec la certitude que Dieu jugeait sa vie, et lui en tiendrait compte. Ce qu'il dit du baptême, pour étayer la doctrine de la grâce, n'est qu'une pure subtilité. Pour prouver que le mérite des actions humaines ne détermine pas la prédilection divine, il cite l'exemple des nouveaux-nés, qui ne sont pas tous sauvés, et qui cependant n'ont par eux-mêmes ni mérité ni démérité. Le digne évêque se contente d'affirmer ce qu'il devrait au moins essayer de démontrer. Sos affirmations sur la transmission du péché origiîiel, sur l'origine de la concupiscence ei sur la prédestination des saints, n'ont pas, philosophiquement parlant, une i>lus grande valeur, I! dogmatise et ne démontre pas, et je dois avouer que la lotiique la plus habile ne suffirait pas 5 établir sur de solides fondements les principes qu'il nous donne comme antérieurs et supérieurs à tous les droits, Ji toutes les prétentions de la raison humaine. Si la vie la plus sainte, sans le secours de la prédestination , n'obtient pas la grâce divine, la grâce n'est plus qu'un caprice. L'indifférence des dieux d'Kpicure est remplacée par une bienveillance arbitraire qui ne vaut guère mieux.
Je n'insisterai pas davantage; certes, les développements que je pourrais donner h ma pensée n'ajouteraient i ien à l'évidence de cette conclusion. J'arrive à la seconde face du sujet, à la face philoso|)hique. Vu exposant les doctrines de saint Augustin, je n'ai pu me dispenser d'iuvofpier l'autorité de la |)hilosophie. (lependanl, bien (pie la raison m'au-
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torise à répudier la foi fondée sur l'impuissance et le néant de toute science, il convieut de caractériser rapidement l'état de la philosophie française à l'époque où parut le livre de Jnnsénius. L'évêque d'Ypres est le contemporain de René Descartes, et cette coïncidence marque nettement la seconde partie de la tâche que devait se proposer l'historien de Port-Royal. La Méthode et les Méditations de René Descartes ressuscitaient lesdroits de la raison enfouis sous les ténébreuses discussions de la scolastique. La méthode aristotélique, mal comprise et déligurée, était condamnée sans retour. Descartes débutait par le doute absolu, et fondait enfln une philosophie nouvelle sur cet enlhymème victorieux : je pense, donc je suis. Il faut voir dans ses Méditations comment il arrive à cette conclusion. En souvenir de ses études géométriques, il compare le point d'appui qu'il demande à la psychologie, pour établir la certitude des connaissance humaines, au point d'appui que demandait Archimède pour soulever la terre. Descaries, en répudiant la méthode aristotélique, ne songeait pas à ruiner la foi catholique. Une telle pensée n'est jamais entrée dans son esprit. Aucune action de sa vie ne donne le droit démettre en doute sa sincérité, et s'il n'eût pas été fermement décidé à poursuivre la recherche de la vérité d'une manière désintéressée, la vérité pour elle-même, il n'aurait pas dédié ses Méditations aux docteurs et au doyen de la faculté de théologie. S'il eût entrepris sa tâche avec une arrière-pensée de destruction, une telle dédicace eût été de sa part une indigne jonglerie. Mais il pouvait et devait dire ce qu'il dit en terminant : « A quoi bon insister plus longtemps sur l'importance des vérités que j'ai cherché à démontrer ? Vous qui êtes les colonnes de la foi, vous savez par vous-mêmes ce que valent les vérités. » Et en effet Descartes partait de
la connaissance de l'ànie humaine pour s'élever jusqu'à la connaissance de Dieu, et sur cette double connaissance il fondait la moralité, la responsabilité de la créature intelligente, la prévoyance et Injustice du Créateur, Certes, il n'y a rien d'impie dans une telle doctrine, et la faculté de théologie pouvait la prendre sous sou patronage sans se compromettre. La lecture des Méditations, où chns\e court espace de quarante pages se trouvent posées et résolues toutes les questions capitales de psychologie et de théodicée, n'éveille pas dans l'àme un seul doute sur la valeur des traditions chrétiennes. Tout ce qui se rapporte à la foi proprement dite demeure en dehors de la discussion, et le bon sens le voulait ainsi ; car l'idée de Dieu, telle que la conçoit l'intelligence humaine, sans autre secours que l'idée de cause et d'effet, n'a rien à démêler avec les formes de la religion. La théologie et la philosophie ne peuvent jamais se confondre sans se dénaturer.
Mais, si le cartésianisme ne touche pas h la foi proprement dite, il ne laisse pas debout la doctrine de la grâce. Le |)liilosophe du XYli"" siècle, en renouvelant les bases de la science, répond implicitement h l'évèque du V siècle. Il est impossible, en effet, de concilier la notion de Dieu, telle que nous la voyons exposée dans les Mcdiintions, avec la notion de la grâce, telle que la conçoit et l'enseigne saint Augustin. C'est donc par le cartésianisme qu'il fallait combattre le jansénisme. Ici le devoir de l'historien ne se bornait pas à l'enregistrement des faits, la discussion des doctrines était de nécessité absolue; et bien que le jansénisme, par les persécutions qu'il a subies, mérite toutes nos sympathies, l'historien, je le crois, pour ne pas faillir à sa tâche, ne |)()uvail se dispi'user d'opposer Descartes à saint Augustin. Ce n'est pas que la philosophie, longtemps avant Descartes,
ne fournisse des arguments nombreux contre la doctrine de la grâce, c'est-à-dire en faveur de la liberté, de la responsabilité humaine. La philosophie antique, la philosophie même du moyen-âge, ont établi à leur manière les vérités que Descartes a rajeunies sans les inventer, La méthode seule est nouvelle, les conclusions sont aussi vieilles que la raison. Dès que l'homme a réfléchi, dès qu'il a eu conscience de lui-même, il a eu conscience de sa liberté ; que celte vérité passe par la bouche de Platon ou de Descartes, elle ne change pas de nature. Cependant, comme VAugustinus n'a pas précédé de dix ans les Méditations, il était naturel de répondre par les Méditations à VAugustinus. C'eût été, à mon avis, entrer dans le cœur même du sujet. Descartes en face de Jansénius eût fait assez bonne figure. M. Saint- Beuve, qui depuis longtemps s'est nourri de lectures si variées, n'avait pas à redouter le reproche de sécheresse; il eût trouvé, je n'en doute pas, pour l'exposition des doctrines cartésiennes, des paroles vives et colorées, et, sans déroger à l'austérité de l'enseignement, il aurait su animer d'un intérêt dramatique le combat de la liberté humaine contre la prédestination. En négligeant toute cette partie philosophique, il s'est condamné à parler sans autorité. En pareille matière, le talent ne suffit pas : il faut produire des arguments, et quel argument plus puissant que Descartes contre Jansénius?
Après la théologie et la philosophie venait le tour de la littérature. Après saint Augustin et Descartes venait Pascal, qui, après avoir défendu la raison contre le probabilisme et la dévotion aisée, s'est retourné contre la raison, de telle sorte que son testament, c'est-à-dire le recueil de ses Pensées, est une protestation contre les Provinciales, qui ont établi la gloire de son nom. Quand je
fais de Pascal un écrivain liltéraire, je ne lui donne ce nom que par opposilion à Descaries et à saint Augustin. L'analyse des Pe7isées, entreprise dans de telles condilions, n'eût pas manqué de perdre son caractère anecdotique pour prendre un caractère plus vigoureux et plus mâle. Malgré le charme que j'ai trouvé dans toutes les pages que M. Sainte-Beuve a consacrées à Pascal, j'aurais eu plaisir à le voir quitter le champ des menues causeries pour aborder le champ de la discussion.
Soumis à cette épreuve, que fût devenu Pascal? Sentaient d'écrivain n'eût reçu aucune alleinlc, car plus d'une page des Pensées, bien qu'ébauchée rapidement, soutient la comparaison avec les Provinciales , et les ébauches mêmes de ce maître illustre oiïrcnt des traits que la réflexion n'effacerait pas; mais la valeur philosophique de ces matériaux eûtétémise dans son vraijour par l'historien de Port-Royal. Il eût été facile de montrer que le plus éloquent des jansénistes, qui à l'âge de trente-(iuatrc ans comballait les argulics descasuislos au nom de la philosophie, au nom de la raison, attaquait cinq ans plus tard, h l'âge de trente-neuf ans, ce qu'il avait défendu avec tant d'ardeur et de mordante ironie. Ne pas marquer nettement celte contradiction, c'est ne pas saisir Pascal tout entier, et M. Sainte-Beuve, bien qu'il l'ail indiquée, n'a pas satisfait h toutes les condilions de sa tâche. Il n'avait pas préparé de longue main celle démonstration, et n'a pas converti ceux qui sont habitués à voir dans Pascal non-seulement le champion de la foi, mais le champion de la raison.
Est-il sage de réveiller sans cesse les questions de la prévoyance divine et de la liberté humaine? Qui donc peut se flatter de les résoudre? Qui donc peut se vanter de concilier la volonté du Créateur et la volonté de la créature?
Ces questions sans doute ne sont pas aussi claires que les règles de i'arilhiûéiique. Est-ce une raison pour les dédaigner ou pour reculer devant elles? Des problèmes qui ont occupé les plus grands esprits de tous les temps ne méritent pas notre dédain, et d'ailleurs nous aurions beau détourner les yeux de ces problèmes, nous ne réussirions pas à les oublier. La philosophie est aussi nécessaire à la vie de l'intelligence que l'air aux poumons. Il n'est pas plus facile d'éluder la pensée que d'éluder la respiration. Je suis donc très-loin de blâmer le choix do M. Sainte-Beuve, je ne lui reproche pas d'avoir entrepris l'histoire de Port-Royal ; ie lui reproche de ne l'avoir pas traitée aussi sérieusement, aussi complètement que nous devions l'espérer. Son tort n'est pas d'avoir réveillé les querelles de la grâce et de la prédestination, mais de n'avoir pas montré assez clairement comment la grâce et la prédestination, en abolissant la responsabilité, abolissent du même coup la moralité. L'analyse même de son œuvre et les objections que j'ai produites prouvent assez toute l'importance que j'y attache. J'aurais souhaité que son histoire de Port-Royal fût conçue d'une manière plus large, plus conforme à la nature du sujet. Il s'est trop défié de l'intelligence et de l'attention de ses lecteurs ; il a craint de fatiguer leur patience, et s'est efforcé de les intéresser en leur racontant la vie de la mère Angélique, de Sainl-Cyran et de Pascal, au lieu d'exposer la doctrine de Jansénius et de saint Augustin. Il a craint de faii e un livre ennuyeux, et, pour éviter ce danger, il a tourné autour du sujet qu'il avait choisi. En pénétrant au cœur même de la question théologique et philosophique, il eût agi plus sagement. L'ennui n'était pas à redouter, car toute vérité clairement exposée, sérieusement discutée, est sûre d'intéresser.
Le Tableau de la porsie française an seizième siècle, publié il y a vingt-trois ans, révèle chez l'auteur une rare finesse d'intelligence et un goût ardent pour l'érudition. Celte époque si curieuse de notre histoire littéraire n'avait jamais été traitée avec autant de sagacité. M. Sainte-Beuve, encouragé par les conseils d'un savant modeste et laborieux, M. Daunou, se proposait d'abord de suivre le programme tracé par l'Académie française et d'écrire un discours sur l'état de notre littérature pendant le règne des derniers Valois. Heureusement il comprit bientôt qu'une telle besogne ne le mènerait à rien ; au lieu d'écrire un discours, il résolut d'écrire un morceau d'histoire. Il aurait pu, comme tant d'autres, assembler des phrases élégantes, des périodes nombreuses sur des faits mal connus et mal définis. Il a renoncé à la pompe oratoire pour étudier pationmicnt les théories et les œuvres littéraires du XVI* siècle. C'est, de sa part, une preuve de bon sens dont je lui sais gré. Ce livre émincnt, comme bien d'autres livres du même ordre, a été jugé d'une façon singulière. Tandis que les hommes du métier prenaient la peine de le lire avant de se prononcer, la foule des beaux-esprits qui tiennent le dé dans les salons se prononçait sans l'avoir lu, et le condamnait sur ouï-dire. Ils s'abordaient en riant et se gaussaient joyeusement de la réhabilitation de Ronsard. Or, il n'y a (ju'une manière de répondre à ces quolibets, c'est que M. Sainte-Beuve, en étudiant les œuvres de Ronsard , ne s'est pas laissé em|)orler par l'enthousiasme , comme on se plaît à le dire. Il a rech(Mxhé, il a prouvé les mérites de Ronsard ; mais il n'a pas voidii le placer sur un piédestal. Il a trouvé, parmi des ruines sans nombre, la statue i\u poète (pie ses coiitcmpdrains ne craignaient pas de placer entre Homère et Virgile ; personne, après avoir
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lu son livre, ne peut croire qu'il ait voulu la relever. La plupart des lecteurs sont habilués à respeclcr, comme parole d'Évangile, le jugement de Boileau, et ne songent pas à le discuter. Il faut pourtant reconnaître que ce jugement, sans contredire la vérité d'une façon expresse, est formulé en termes trop absolus. Sans doute Ronsard a eu le tort de méconnaître, en plus d'une occasion, le génie de notre langue et de vouloir greffer sur la tige gauloise les fruits de la Grèce et de l'Italie. Cependant, malgré celte méprise trop fréquente, il n'est pas dépourvu d'une certaine originalité. Dans les sujets gracieux, il rencontre parfois des images que l'antiquité ne dédaignerait pas : s'il ne réussit pas dans sa lutte avec Pindare, il réussit mieux dans sa lutte avec les odes voluptueuses d'Horace et d'Anacréon, Et, quand je parle d'Anacréon, je n'entends pas accepter comme authentiques les pièces connues sous le nom du poète de Téos. C'est une question délicate dont j'abandonne la solution aux érudils.
Quoi que puissent dire les esprits indolents qui s'empressent d'adopter et de défendre un jugement sans se donner la peine de le vérifier, M. Sainte-Beuve n'a pas exagéré la valeur de Ronsard ; il a signalé ses défauts en même temps que ses mérites. Il ne l'a pas placé sur la même ligne que le poète thébain. Peut-être a-t-il accordé trop d'importance à ses réformes rhylhmiques ; cependant je ne voudrais pas lui reprocher le soin scrupuleux avec lequel il a traité ces questions techniques. La plupart des écrivains qui dissertent sur la versification et qui ne l'ont jamais pratiquée sont trop portés à négliger tout ce qui regarde le maniement de la rime et de la césure. M. Sainte- Beuve, unissant la pratique à la théorie, devait naturellement étudier les réformes rhythmiques de Ronsard avec
une attention toute particulière. Son zèle n'a rien qui me scandalise, et je souhaiterais qu'il trouvât de nombreux imitateurs.
Avant le livre de M. Sainte-Beuve, l'histoire de notre poésie au xvi'= siècle était à peine connue. Quelques rares érudits conservaient précieusement dans leurs bibliothèques les œuvres de Ronsard, Baïf et Du Bellay. Ils en parlaient entre eux comme d'un sujet interdit aux profanes. M. Sainte-Beuve, par des citations bien choisies, accompagnées d'éclaircissements ingénieux, a mis le public à même de juger sur pièces. Il a franchement reconnu que Ronsard, malgré la richesse de ses rimes, malgré la construction savante de ses strophes, ne signifie pas grand'chosc dans la poésie héroïque. Toutefois il n'a pas consenti à croire que les honunes les plus savants du xvr siècle se fussent trompés grossièrement, en proclamant le mérite de Ronsard. Jl a cherché les raisons de leur admiration et les a trouvées dans leur prédilection pour l'antiquité. Ronsard, au lieu de traduire servilement les œuvres qu'Athènes et Rome nous ont laissées, ne craignait |)as d'engager la lutte. Cette audace méritait d'être encouiagée, et, bien qu'elle n'ait pas été couronnée d'un plein succès, nous devons excuser l'engouenient des érudits pour l'auteur de la Franciade. M. Sainte-Beuve estime à sa juste valeur la tentative épique de Ronsard, et les lecteurs familiarisés par un commerce assidu avec la langue d'Homère et la langue de Virgile ne sauraient se montrer plus sévères que lui. Il n'hésite pas à déclarer (jue le poète vcndômois, en dehors des sujets voluptueux, est |)lul(jl un ouvrier patient (|u'un artiste inspiré. C'est un jugement (jue la posiérité, |)lus indulgente (jui; Boiltiau, couseuiira s.ins doute à ratifier.
La pléiade poétique dont Baïf cl Du Bellay claieul les
plus brillantes étoiles n'est pas jugée avec moins de sagacité. M. Sainte-Beuve ne s'abuse pas sur la valeur des pensées exprimées par ces poètes ingénieux. Il reconnaît volontiers que la forme l'emporte sur le fond. Quant au roman satirique de Rabelais, il en parle, dans un chapitre spécial, en homme qui a mûrement étudié son sujet et qui le connaît pleinement. Il explique très-bien pourquoi il faut faire bon marché de toutes les clés proposées par les commentateurs pour rattacher Pantagruel et Gargantua à l'histoire réelle de la France sous François I". Il comprend à merveille toute la puérilité de ces tentatives et n'hésite pas à s'en moquer. Rabelais, en effet, est le digne frère d'Aristophane, et s'il lui arrive plus d'une fois de prendre le thème de ses railleries dans l'histoire de son temps, plus souvent encore il laisse sa fantaisie errer librement. Celui qui voudrait retrouver dans Plutarque, dans Xénophon, dans Thucydide, la clé de toutes les comédies d'Aristophane que nous possédons, entreprendrait une tâche impossible ; Gargantua et Pantagruel ne sont pas moins difficiles à expliquer que les Harangueuses et Lysistrata, Aristophane et Rabelais, en prenant la réalité pour point de départ, ont usé de leur imagination sans jamais songer à modeler leurs bouffonneries sur la réalité. M, Sainte-Beuve l'a très-bien compris et très-nettement déclaré.
Le seul reproche que mérite à mon avis le Tableau de le poésie française au seizième siècle, c'est de n'être pas tracé d'une manière assez désintéressée. Il est bon sans doute de rattacher le passé au présent, car si le passé ne devait pas offrir une leçon, il serait inutile de l'étudier; mais il ne faut pas chercher le présent dans le passé, et M. Sainte-Beuve n'a pas toujours su résister à cette tentation. Dans son désir de justifier les théories de la nouvelle
école poétique, il lui est arrivé plus d'une fois de juger avec trop de complaisance, d'interpréter avec trop de souplesse les précédents qu'il voulait invoquer. Cependant l'école poétique de la restauration doit voir en lui le plus savant de ses défenseurs. Si l'habileté est souvent poussée trop loin, l'érudition la plus solide ne fait jamais défaut.
Pour achever ma tâche , il me reste à parler des Portraits et des Causeries de IM. Sainte-Beuve. Ses Portraits seront, selon toute apparence, son titre le plus durable dans l'histoire littéraire de notre pays. IMalgré le vrai mérite qui recommande les Consolations, malgré les pages émouvantes qui se rencontrent dans son roman, c'est par ses Portraits surtout qu'il a obtenu l'attention publique. Cependant il y a dans ces Portraits mêmes, deux parts à faire, deux parts bien distinctes. Ceux qu'il a tracés pendant les deux dernières années de la restauration ne sont pas de i)urs portraits. Aux détails biographiques, aux jugements littéraires fondés sur les œuvies mêmes", se mêlent des idées d'un caractère purement polémique. L'histoire, pendant ces deux années, n'est pas pour M. Sainte-Beuve la contemplation impartiale du passé ; c'est plutôt une arme qu'un enseignement. Cependant, malgré cette préoccupation évidente, comme il cherche la vérité avec ardeur, il trouve des idées excellentes et les traduit dans une langue très-précise. C'est pour la prose la période la plus limpide de son talent. S'il ne juge pas Jean Racinect Jean-Baptiste Roussseau, La Fontaine et madame de Sévipiné avec assez de liberté, s'il ne sait passe dégager du présent en étudiant le passé, il saisit très-bien les traits principaux des modèles qu'il veut peindre. Avant d'aborder la polémique, avant de juger Athalie au nom iVUernatii, il la juge au nom du Livre des liais, comme
sMNTi:-niavE.
il juge Britanniewi au nom de ïacile. Toutes ces éludes sont pleines de finesse el ne laissent rien à désirer sous le rapport de l'érudition. Bien que les doctrines du cénacle se lassent jour en maint endroit, il y aurait de rinjuslice à ne pas considérer ces Portraits comme des jnodèles de saine critique. Le zèle de M. Sainte-Beuve pour les intérêts de la nouvelle école n'enlève rien à la sagacité de son esprit. Il n'accepte pas comme sans réplique l'autorité du maître qu'il a choisi. Tout en demeurant plein de respect pour les Orientales, pour Manon Delormc, il éprouve le besoin d'opposer aux œuvres de Biicine el de Jean- Baptiste Bousseau une autorité plus imposante, et il s'adresse à l'iiistoire, aux psaumes de David. Plus tard, M. Sainte-Beuve a réimprimé ces Portraits avec des notes explicatives, atlénualives. A mes yeux, c'est une faute. Il n'y a dans cette galerie si habilement composée rien à elTacer, rien à désavouer, l.a date de chaque portrait explique l'enlraincmcnt avec loque! sont développées certaines opinions, l'auteur n'avait pas besoin de laire amende honorable. Personne ne songe à s'éti>nner qu'une discussion soutenue par un avocal de vingt-six ans soit ardente et passionnée.
Quant aux portraits éciils par M. Sainte-Beuve depuis la fin de la restauration, ils soni empreints d'un caractère tout dillérent; la préoccupation polémif|ue a lait place à la préoccupation biographique. On dirait que I auteur, en prenant la plume, ne manque jamais de relire quelques chapitres de Boswell pour encourager.pour redoubler sa curiosité. Ceque le biographe anglais a fait pour Samuel Johnson, M. Sainte- Beuve s'eflorce de le faire pour tous ses modèles, il tient à savoir ce qu'ils ont dit jour par jour. Si plus d'une fois il a poussé trop loin ses investigations, s'il n'a pas toujours 1. (4) 'i-i
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trié les détails qu'il racontait avec un goût Assez sévère, il faut reconnaître pourtant que sa curiosité patiente nous a valu des récits animes d'un vif intérêt. Qu'il nous parle de Joseph de Maislre ou de madame de Souza, de Lamartine ou de Déranger, de madame de Kriidner ou de madame de Charrières, il ne veut rien négliger, et il n'aborde son sujet qu'après l'avoir interrogé dans lous les sens. Aussi est-il probable que nos neveux, en feuilletant ces biographies, renonceront à l'espérance d'y rien ajouter. Dans celle seconde sf'rie de portraits, l'écrivain tient moins de place que l'homme. C'est au caractère, à l'éducation, aux habitudes, aux relations, aux amitiés de son modèle que M. Sainte-Beuve demande l'explication de ses œuvres. La littérature proprement dite s'elTace devant l'analyse morale. Chacun conçoit sans peine que ces |orlrails n'aient pas exercé sur le goût jtublic une action aussi décisive. Dans l'application de celle mélhodc ingénieuse, M. Sainte- Beuve n'a pas de rival; personne ne sait comme lui grouper les détails biographi(|ues et placer dans son vrai jour le personnage qu'il veut nous montrer. La lecture de celle seconde série est pleine de charme et de variété. Quoique la pensée, à force de chercher la finesse, se divise souvent en parcelles trop tenues et déroute les esprits habitués aux rapides lectures, elle ne manque jamais de laisser dans la mémoire \\\\ utile enseignement. Mais de tels portraits n'ont pasgrand'choseii déméh^ravec les prineipes littéraires soutenus par railleur pendant les deux dernières années de la restaiiralioii; il est donc naturel qu'ils n'aient pas agi d'une façon marquée sur le goût du public. C'est une lecture, en elfet, qui s'adresse plutèt ii la curiosité qu'il la réilexion. Je dois ajouti'r d'ailleurs {que le style de ees portraits est loin d'élru aussi clair, aussi pur, aussi sobro
que le style de la ppeinière série. La phrase trop touffue iiurait besoin d'élre émondée. Les peusées les plus justes, les ai)erçus les plus fins, demeurent parfois enfouis sous un luxe d'images prodiguées au hasard. Cette seconde série, malgré sa richesse, ne convient pas à tous les esprits. Depuis deux ans. M, Sainte-Beuve a pris dans sa prose une troisième manière, plus vive, plus alerte que celle de ses derniers portraits; il a renoncé aux pensées patiemment et subtilement déduites pour chercher avant tout la clarté; il n'y a pas une page de ses Cnuseries qui puisse embarrasser le lecteur; l'hésitation n'est pas permise, car le langage de l'auteur est d'une précision constante. Nous retrouvons dans les Causeries un style qui rappelle celui des premiers portraits, sans pourtant l'égaler; c'est la même netteté, ce n'est pas toujours la même harmonie. Malheureusement, M. Sainte-Beuve, en nous parlant du xviiie siècle, se complaît trop souvent dans les détails vulgaires. Emporté par son amour pour la réalité, il nous montre sous un vilain aspect les personnages qu il expose à nos yeux. Je me contenterai de citer Voltaire et madame Du Chàtelet. On dirait qu'il prend plaisir à concentrer notre attention sur l'égoïsme et la vanité. Il y a dans ces pages s|>irituelles une ame.tume que j'ai peine ii m'ex|)li(|uer. On dirait que l'auieur, en disant adieu aux illusions de sa jeunesse, éprouve le besoin de railler tous ceux (|ui ne partagent pas son désenchantement. Il ne se contente pas de nous raconter la vie familière des honums les plus illustres, il s'attache à promener nos regards sur toutes leurs misères. Il semble triompher en appelant le dédain sur les héros dont il a surpris les secrets. Il traite les rois de la pensée comme Suétone a traité les Césars.
Il y a pourtant dans celte troisième galerie des portraits
dessinés d'une mnin sûre et savante : celui de madame de Pompadour est charmant d'un bout ii l'autre. I.a morosité dont je parlais tout-à-l'heure ne s'y laisse pas apercevoir.
Quant aux contemporains, dont M. Sainle-Heuve av;iil déjii plusieurs fois entretcim le public depuis vin<,'l ans, il parait maintenant les juger avec une sorte de r;>ncune. i& ne crois pas qu'il soit animé contre eux d'aucun soulimeut de haine, de colère ou de jalousie. C'est f)lulôt à lui-même que sa rancune s'adresse. Il lient à démcnlir les éloges qu'il leur a prodigués; il s'attache à cette lâche nouvelle^ non par injustice, mais plutôt par amom- exagéré de la justice : il veut expi'^r son excès d'indulgcnct^ ]>:n un excès de sévérilé. Lamartine. Hér.inger.Cbahî.iubriand ([u'iladéiliés. sont autant de remords dont il veut s(î débarrasser à tout prix. Passe encore pour Lamartine, dont lesdi-rnières œu.vres sont si loin des Mnlitatioiis et des tfaniHmics. Je conçois très bien que les Confidences appellent sous la plume de M. Sainte-lieuve des é|)iiliètes peu llatleuses; mais Réranger esi aujourd'hui ce qu'il élait il y a vingt ans. et poun tant M. Sainle-Heuve découvre dans ses chansons une loide de défauts qu'il n'avait pas encore aperçus. Comment expliquer ciMte subite clairvoyance? Pourquoi le criliiiue, aulretois bienveillant jusqu'à l'adoration, s'atlache-t-il à ri'lever, ligne par ligne, toutes les ellipsçs trop violentes, toutes les imagesd'une justesse douteuse? Je renonce à le cotiqireiidre. Quand M. Sainte-Beuve a parlé de Déranger, il n'en était pas à ses débuts ; son goût s'était formé dt^puis longtemps, et aujourd'hui voilà (ju'd prend plaisir à se réfuter, comme s'il avait parlé à la légère; c'est vraituent se noutrer tnq) sévère pnm- soi-méiue.
A l'éyard de Chateaubriand, le revirement est encore
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plus singulier. Quand le- amis de ma lame Récamier pou- Vîtionl soiils entendre la li'clure des Mémoires d'Outre~ Tombe, M. Sainte-Beuve les a loués comme un ch(>fd'œuvre incomparable. Pour exprimer son admiration, il a prodigué toutes les richesses du vocabulaire. Sans doute, sa parole était l'image (idole de sa pensée. A peine Chateaubriand est il enseveli, i]u'il déchire en lambeaux la pourpre dunt il avait couvert les épaules de son idole. L'analyse du livre ne lui suffît pas, il cherche hors du livre des arguments contre l'auteur, et il trouve une femme assez mal inspirée pour lui confier des lettres qui ne devaient jamais voir le jour. Celte femme sans doute regrette amèrement de n'être pas nommée dans les Mémoires d'Outre-Tombe, et M. Sainte-Beuve tend la main à ci'lte vanité fiévreuse. Il n'a pas écrit son nom, et il a bien fait; il eût agi plus sagement en n'imprimant pas une ligne de cette correspondance. Il a cherché à excuser sa première admiration, en Timpulant tout entière à madame Récamier. S'il s'agissait d'éloges donnés dans un salon, l'explication pourrait être acceptée; mais des éloges prodigués publiquement ne sauraient être effacés par une phrase de courtoisie. Je consens à croire que madame Récamier exer(;ait sur les aiidil urs de l'Abbaye-aux-Bois une immense autorité ; je doute cependant qu'elle eût le don de rendre sages et sensées les pages que M. Sainte-Beuve trouve, aujourd'hui, amères et ridicules. J'admets la sincérité dans le blâme comme dans la louange, et je vois tout simplement, dans cette mobilité de jugement, une maladie morale.
Oui, l'auteur des Consolntions, l'historien de Port-Royal, le peintre habile qui nous a donné tant de portraits gracieux ou austères, a perdu sa bienveillance en perdant sa jeunesse. Mécontent de la vie qui n'a pas tenu toutes ses
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promesses, il essaie d'oublier dans l'ironie les espérances de ses premières années. En les voyant s'évanouir comme une ombre, il n'a pas su garder la sérénité de sa pensée. Tant qu'il n'aura pas franchi cette période d'agitation et de révolte contre les années envahissantes, il continuera de se réfuter. Qu'il s'apaise, qu'il accepte sans murmurer la vie que nous impose l'âge mûr, et il retrouvera sa bienveillance.
Les contradictions que je viens de signaler n'enlèvent rien à l'éclat de son talent, mais ébranlent son autoriié. Bien qu'il soit en elTet très-naturel de modilier ses opinions à mesure qu'on vieillit, bien que chaque jour nous apporte un enseignement, ce n'est jamais sans péril qu'on déclare radicalement fausses toutes les idées qu'on a défendues. Le public s'habitue volontiers à douter de l'écrivain qui traite son passé avec tant de légèreté. Si M. de Sainte-Beuve veut ressaisir le crédit légitime qu'il avait acquis par ses premiers travaux, il est temps (|u'il se ravise. S'il pcrsévériiit dans la voie où il s'est engagé, malgré les œuvres solides qui ont établi sa renommée, il descendrait bientôt au rang d'homme d'esprit. Le public louerait son habileté à le divertir, mais refuserait de souscrire ii ses jugements. Un écrivain qui a conscience de sa valeur ne saurait hésiter. Que M. Sainte-Deuve se hàlc donc de revenir ii ses vieilles et bonnes habitudes : il perdra peut-être les ap|)laudissements des oisifs, mais il sera richement dédommagé par les applaudissements de ses pairs et de tous ceux qui, depuis vingt ans^ aiment à respecter sa parole.
FIN DU l'IŒMlKU VOLL'Mi:.