LES PAGES DE JEUNESSE
Il y a des souvenirs qui devraient demeurer enfouis dans un éternel silence, la vie du cœur est un livre dont les pages n'appartiennent j)as à l'indiscrète curiosité des indifférents. Le meilleur , le plus sage parti est de sceller ces pages douloureuses ou bénies sous un triple sceau, de les garder comme un trésor, de les consulter aux heures solennelles, aux heures d'épreuves, dans le recueillement et la solitude. Plus d'une âme aux prises avec une réalité cruelle s'est trouvée subitement régénérée par un retour silencieux sur le passé. Kn consultant sa conscience, en se rappelant jour par jour toutes les espérances enivrées, toutes lesamères déceptions de sa jeunesse, elle s'est aguerrie contre les espérances nouvelles qui voulaient l'abuser, ou, si elle n'a pas su résister au charme tout-puissant de ces nouvelles espérances, du moins elle a prévu les déceptions qui l'aliendaient, elle a marché courageusement au-devant de la douleur, et le souvenir des blessures que le temps avait déjà cicatrisées lui a plus d'une fois enseigné l'indulgence et le pardon. Oui, je le crois sincèrement, il est bon, il est salutaire de ranimer, de réchauffer les cendres du passé, de chercher sous cette i)oussière qui a vécu le fan-
lôrne de nos jeunes années, d'interroger ces ruines et de rebâtir par la pensée l'édifice entier des jours évanouis ; il n'y a ni faiblesse ni làchelé à compter les larmes que nous avons répandues, à nous reporter par la mémoire vers les lieux témoins de nos extases , de nos défaillances. Cet entretien mystérieux de l'homme avec lui-même n'est pas un entretien stérile. Chacun de nous porte dans sa conscience une leçon vivante, un conseiller toujours prêt à répondre; l'image du passé, pour un œil clairvoyant , a toujours un sens prophétique , et l'âme n'est vraiment forte, vraiment grande qu'à la condition de pouvoir à toute heure, en toute occasion , rappeler sous son regard les jours qui ne sont plus. Sans cette faculté toute-puissante, elle se trouve trop souvent prise au dépourvu. Le présent la domine et l'avenir s'offre à elle sous un aspect décourageant. Celui qui détourne les yeux du livre de sa conscience , qui redoute le passé comme une ombre menaçante, qui n'ose pas regarder face h face les joies qu'il a saluées comme éternelles, les douleurs qu'il a proclamées inconsolables, et qui ne sont plus pour lui qu'un objet de pilié, se condamne à ne voir jamais finir l'enfance de son cœur. Mais ce livre, dont chaque page est un enseignement, doit être lu par celui qui l'a écrit. C'est aux yeux qui ont répandu les larmes dont il est arrosé qu'il appartient de l'interroger, ou, s'il est permis de l'ouvrir, de l'exposer aux regards, c'est devant un ami, devant un cœur uni à nous par les liens d'une affection fraternelle.
Raconter sa vie, jour par jour, devant une âme qui est tout pour nous , que nous-mêmes nous remplissons tout entière, est un dessein que je ne saurais blâmer. Il y a, en effet, dans cet aveu loyal et sincère de nos fautes, dans le récit des joies que nous avons perdues, quelque chose de
fortifiant, qui donne à l'affection une sève nouvelle; ce témoignage de confiance absolue ajoute à l'intimité la plus douce un cliarnie nouveau cl rajeunit le cœur môme qui ne craint pas l'image du pa>sé. Dire au cœur qui nous aime, au cœur qui nous appartient , toutes les émotions que nous avons éprouvées , n'est-ce pas l'inviter , n'est-ce pas l'obliger à nous chérir plus tendrement ? Livrer h son regard, soumettre à son jugement nos heures joyeuses et nos heures éplorées , n'est-ce pas lui prouver que nous voulons nous confondre avec lui tout entier , que nous voulons, autant qu'il est en nous, l'associer à tous les moments de notre vie ? Ressusciter pour lui les jours qui ne sont plus, n'est-ce pas une manière nouvelle de lui montrer que nous sommes à lui sans réserve ? N'y a-t-il pas dans cet épanchcment un mélange de liardiesse et de soumission, qui donne à la tendresse la plus dévouée un accent de franchise plus pénétrant ? Après le bonheur d'aimer, le plus grand bonheur est, à coup sûr, de nous révéler tout entier au cœur que nous avons choisi, que nous avons su conquérir. A Dieu ne plaise que je conseille jamais d'immoler sur l'autel d'une passion naissante le souvenir des passions qui ne sont plus ! Un tel sacrifice, injurieux pour celui qui l'accomplit, ne saurait être accepté par un cœur vraiment généreux. Offrir le passé en holocauste au présent est, à mes yeux, un sacrilège. Si nous voulons mériter la confiance du cœur qui s'est donné à nous, il ne faut pas nous montrer impie envers le passé. Ne brûlons pas comme une paille inutile, ne livrons pas au vent toutes les pages de noire vie ; en racontant les épreuves que nous avons traversées, soyons justes, soyons sévères, mais ne soyons pas ingrats. Le récit complet et sincère de notre vie, pourvu que nous sachions voiler ce qui doit rester en-
trè Dieu et notre conscience, n'a rien d'impie, rien de sacrilège. C'est une manière nouvelle de nous donner au cœur qui nous aime ; raconter nos souvenirs pour qu'il prenne possession de nous jusque dans le passé est une forme de tendresse que la raison la plus sévère, l'àme la plus ombrageuse ne saurait condamner.
Mais, s'il est permis, s'il est parfois salutaire de se révéler tout entier aux regards d'un cœur qui nous aime, que faut-il penser d'un récit de celte nature livré à la curiosité publique ? N'est-ce pas profaner le sanctuaire de la conscience que de l'ouvrir, comme un bazar, à tous les esprits indifférents qui cherchent dans nos souvenirs une distraction pour leur oisiveté? N'y a-t-il pas quelque chose d'affligeant à voir chaque battement de cœur devenir pour la foule un sujet d'applaudissement ou de raillerie ? Que la foule batte des mains au spectacle de nos souffrances, ou qu'elle se montre sans pitié pour les larmes que nous avons versées, pour le sang que nous avons perdu, qu'elle interroge d'un doigt cruel nos blessures béantes ou qu'elle compte nos plaies d'un œil attendri , n'y a-t-il pas dans ce rôle quelque chose que le cœur désavoue, que la dignité virile répudie ? Diviser ses angoisses en livres et en chapitres, découper la trame de sa vie en épisodes joyeux ou attendris, offrir en pâture aux désœuvrés toutes les extases qui nous ont ouvert le ciel, toutes les heures désolées où nous avons souhaité la mort , n'est-ce pas descendre jusqu'au rôle des gladiateurs antiques? Les gladiaieurs saluaient la foule avant de mourir; aujourd'hui César s'appelle la foule , c'est devant la foule que l'auteur s'incline avant de commencer le récit de ses souffrances. M. de Lamartine a bien senti tout ce qu'il y a d'étrange dans un tel récit adressé au public; il a prévu le reproche et tenté de
se justifier. Pour ma part, je l'avoue, tout en reconnais* sani la noblesse , la générosité des sentiments qui l'attachent au patrimoine de sa famille , je ne puis m'empècher de blâmer le parti qu'il a choisi. Ne pas vouloir abandonner les forêts qui ont vu ses premiers jours , qui ont été témoins de ses premières rêveries, est une résolution qui mérite nos éloges; respecter comme un tabernacle, garder comme un trésor sans prix la maison où il a reçu les pre>^ mières leçons de sa mère, c'est agir à merveille. J'applaudis de toute mon âme à cette pieuse pensée. Voir dans les bûcherons qui ont vieilli à l'ombre des chênes, dans les vignerons qui ont cueilli depuis trente ans les grappes vermeilles, dans les bergers qui gardent les troupeaux une famille qui se disperserait si le patrimoine était divisé, c'est un sentiment plein de grandeur ; mais demander au récit d'une vie passionnée , demander aux battements de son cœur l'or dont il a besoin pour ne pas morceler le patrimoine de sa famille , dérouler jour par jour , raconter page à page toutes les émotions qui ont troublé sa jeunesse , confier au public toutes les paroles ardentes qui se sont échappées de ses lèvres , tous les serments qu'il a reçus, toutes les prières qu'il a balbutiées , tous les aveux qu'il a entendus , n'est-ce pas pour le cœur une profanation plus coupable que le morcellement d'une vigne ou d'une forêt, que la vente d'un champ ou d'un troupeau? llespcctcr les pins séculaires h l'ombre desquels nous avons grandi, les champs dont la moisson nous a donné le pain de chaque jour , les vignes dont les grappes généreuses ont renouvelé nos forces, c'est penser noblement; mais les passions qui nous ont agités, mais les joies divines que l'amour nous a données, les larmes brûlantes que nous avons répandues, n'ont-elles pas droit au même respect que les
forêts et les troupeaux, la vigne et les moissons? Les grappes mûres sous lesquelles le cep fléchit, les moissons dorées qui couvrent la plaine sont-elles donc plus sacrées que les aveux d'un cœur qui a battu sur le nôtre, que les paroles apportées sur nos lèvres par des lèvres ardentes? Si la terre que nos aïeux nous ont transmise est une partie de nous-mêmes, si nous devons lutter de toutes nos forces pour la garder tout entière , devons-nous livrer à la curiosité oisive le secret des affections que nous avons inspirées, que nous avons partagées ? N'est-ce pas aliéner notre cœur et le cœur qui a vécu en nous?
Toutes ces objections si graves, si évidentes, sont exposées par M. de Lamartine avec une parfaite franchise, et pourtant M. de Lamartine a passé outre, et nous avons les Confidences. Ce livre si impatiemment attendu , qui excitait chez les admirateurs des Méditations, des Harmonies, ûeJocelyn, une curiosité si vive , a-t-il pleinement répondu à toutes les espérances que le titre seul avait éveillées? Je ne le crois pas. Il y a sans doute dans les Confidences des pages pleines de grâce et d'entraînement, empreintes d'une naïveté délicieuse, des pages qui luttent de jeunesse et de fraîcheur avec les Méditations et les Harmonies; mais, à côté de ces pages que le génie seul, et le génie le plus heureux, peut concevoir, qui vivent, qui palpitent, qui émeuvent, qui attendrissent, qui amènent les larmes au bord de la paupière, combien de pages puériles et vides ! J'hésite d'autant moins à dire toute ma pensée, à exprimer sincèrement ce que j'ai senti, que je professe pour IM. de Lamartine l'admiration la plus profonde. Personne, j'ose le dire, parmi ceux qui le flattent, qui lui prodiguent l'encens, qui applaudissent chacune de ses paroles, qui le placent, sans hésiter, non pas seulement à
côlé de Byron et de Rousseau , ce qui est pourtant déjà un rang assez glorieux, mais à côlé de Tacite et de Thucydide, personne ne met plus haut que moi le génie lyrique de M. de Lamartine. C'est assurément une des imaginations les plus fécondes, les plus spontanées, qui se soient produites , je ne dis pas seulement dans le temps où nous vivons, mais dans l'histoire entière de notre littérature. Du XV* au XIX' siècle, il n'y a pas en France un poète qui puisse se comparer à M. de Lamartine pour la sincérité, la profondeur des émotions, pour l'abondance et la richesse des images; il est, dans ma conviction, notre génie lyrique par excellence. Si chez lui la forme n'a pas toujours toute la pureté, toute la perfection désirable , ce défaut est amplement racheté par la grâce souveraine, par la grandeur des images qu'il appelle au secours de sa pensée. Pour lui, la poésie lyrique n'est pas une œuvre laborieuse, mais la vie même de son âme. Il chante conune il respire, sans que sa volonté intervienne. Dans les Mcditalions, dans les Harmonies, l'étude ne joue aucun rôle; les stances les plus élégantes , les strophes les plus rapides et les plus riches semblent n'avoir rien coûté. Eh bien ! il y a telle page des Confidences où nous retrouvons avec bonheur toutes ces rares qualités, tous ces dons précieux qui n'appartiennent qu'au génie ; mais plus d'une fois aussi , en lisant l'histoire des premières années du poète, en voyant la i)nériliié, l'insignifiance des détails , on ne peut se défentlre d'un mouvement d'impatience. Vainement voudrait-on soutenir que les moindres actions , les moindres |)ar()les, les moindres pensées d'un honmie illustre intéressent les conlonipnrains et la postérité; celle thèse, (pii ne peut être défendue d'une façon absolue, change d'ailleurs d'a.s|iect quand le poêle éciit lui-même sa biographie. Je conçois,
j'excuse sans les accepter, les détails mimitieiix que Boswell nous donne sur Saninel Johnson, les contes et les anecdotes que Lockharl prodigue en nous racontant la vie de "NValter Scott ; mais , si Johnson et Walter Scott eussent tenu la plume an lieu de Boswell et de Lockhart, malgré ma vive admiration pour l'historien de la poésie anglaise, pour l'imagination enchanteresse du conteur écossais, je serais moins indulgent. Quelle que soit la grandeur du génie poétique résolu à s'étudier lui-même , quelle que soit l'importance du rôle qu'il a joué dans le mouvement littéraire de son temps , l'homme qui raconte sa vie ne peut impunément franchir certaines limites. S'il ne sait pas s'arrêter à temps, il arrive nécessairement à fatiguer l'artenlion. M. de Lamartine s'est plus d'une fois heurté contre recueil que je signale, et vraiment c'est grand dommage; car les Confidences, débarrassées des pages inutiles qui ralentissent ou plutôt qui paralysent le récit, deviendraient un livre charmant. L'enfance du poëte, sa première éducation , où l'étude proprement dite tient si peu de place, où le cœur se développe si librement, si heureusement, sont racontées avec une grâce, une vérité que je ne me lasse pas d'admirer. Jamais, je crois, la piété fdiale ne s'est montrée plus éloquente, jamais la reconnaissance ne s'est exprimée avec plus d'eiïusion , jamais l'affection maternelle n'a été célébrée plus dignement. Toutes ces leçons données en présence de la nature, sans le secours des livres, tous ces conseils qui empruntent tour à tour l'élan de l'espérance ou l'humilité de la prière, sont retracés par IM. de Lamartine avec une abondance, une limpidité, qui rappellent et qui expliquent les plus admirables élégies de sa jeunesse. En assistant h ces matinées délicieuses, qui sont autant d'actions de grùce à la Divinité, h ces soirées I. (A) 5
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recueillies qui s'achèvent sous l'invocalion de h Providence, il est impossible de ne pas reconnaître , de ne pas étudier avec une curiosité religieuse le germe précieux qui plus lard devait s'épanouir en odes, en élégies ; celte étude donne aux premières années du poète un intérêt toutpuissant.
Quant aux amours ossianiques de M. de Lamartine avec Lucy, j'avoue franchement que je les verrais disparaître sans regret, et même avec joie. Cette passion, qui ne dit rien au cœur, parce qu'elle ne vient pas du cœur, qui naît d'une lecture et se révèle dans une amplification d'écolier, ne peut attendrir personne. L'auteur condamne justement cette pièce, et je me vohs à regret forcé de lui donner cent fois raison. Dira-t-on qu'il n'est jamais inutile de comparer les premiers essais d'un poète illustre aux œuvres de sa maturité? J'accepte volontiers cette comparaison, pourvu qu'elle repose sur des œuvres également sincères; mais une am))lification qui n'exprime aucun sentiment, qui se compose tout entière de réminiscences, ne peut offrir aucun sujet d'étude, et malheureusement la pièce ossianique adressée h Lucy se trouve placée dans celte condition. C'est pourquoi je pense que M. de Lamartine eût agi très-sagement en la supprimant.
L'épisode de Graziella commence d'une façon délicieuse. Au moins, dans cette passion, il y a quelque chose de vrai. Si le poète n'est pas sincèrement épris, et la fin du récit ne le prouve que trop; si, malgré sa jeunesse, qui devrait allumer dans son cœur un foyer de tendresse, il se laisse adorer, comme Goethe par lîetlina, snns éprouver un seul des sentiments qu'il inspire; s'il accepte l'admiration et l'cxlase comme un tribut légitime, l'amour de Graziella pour le jeune étranger est tour à tour plein de
grâce, d'abandon, de confiance, calme dans sa douleur, résigné jusque dans son désespoir. Cette pauvre fdle qui s'enfuit pour ne pas épouser son cousin qu'elle ne peut aimer, qui s'enfuit sans dire un mot de plainte ou de reproche à l'homme qu'elle aime de toutes les forces de son âme, offre un mélange touchant d'exaltation et de naïveté. Le poëte a raison de pleurer sur la mort de Graziella comme sur une faute que nul repentir ne saurait effacer. Quand on a le bonheur de rencontrer sur sa route un cœur aussi pur , aussi candide , aussi passionné , fût-on incapable de partager l'amour qu'on lui inspire, il faut le traiter avec respect, avec piété, et ne pas l'abandonner comme un hochet inutile après s'être donné le spectacle de cet amour condamné au désespoir. Je voudrais pouvoir louer les vers que M. de Lamartine a consacrés h la mémoire de Graziella ; je voudrais trouver dans l'expression de sa douleur, de son remords, un accent sincère, une éloquence pénétrante. Pourquoi faut-il que je sois forcé de juger l'œuvre du poëte aussi sévèrement que l'action, à jamais regrettable, sans laquelle cette œuvre ne serait pas née ? Il y a sans doute dans l'amour de Graziella quelques détails dont la vérité peut être contestée, et qui n'appartiennent pas précisément à la Mergellina : parfois l'héroïne de Procida oublie son origine, et laisse échapper des paroles empreintes d'un caractère un peu trop pastoral ; mais ces taches légères disparaissent dans le ton général du récit. La lecture de Paul et Virgi7iic est une des scènes les plus attendrissantes dont j'aie gardé le souvenir. Cette intelligence, presque sauvage^ qui s'éveille à la poésie en écoutant l'histoire de deux enfants épris l'un de l'autre, a quelque chose de singulièrement émouvant. Il semble que le nom de Bernardin de Saint-Pierre ait porté bon-
heur à M. de Lamartine, car les pages qui nous rtlracent cette lecture, plusieurs fois interrompue par les sanglots de Graziella, ont une simplicité, une sobriété de style que Bernardin ne désavouerait pas.
L'épisode de Graziella donne aux Confidences une grande valeur poétique. Je regrette bien vivement que l'auteur n'ait pas compris la nécessité de clore son récit à la mort de Graziella. Les deux derniers livres de ses souvenirs sont très-loin assurément d'offrir le même intérêt, la même émotion. Ses réflexions chagrines sur le retour de Napoléon, sur la retraite du roi, ne plairont à personne. Le portrait de Joseph de iMaistrene révèle pas une connaissance profonde des Soirées de Saint-Pétersbourg. La louclianle figure de Marguerite ne rachète pas la monotonie et la sécheresse de ces deux derniers livres.
Raphaél forme la seconde partie des Confidences. A cet égard, le doute n'est pas permis, et l'auteur a pris soin de le prévenir en attribuant à son héros une ode signée de son nom, l'ode adressée h iM. de Donald. Il faut donc voir dans Raphaél, non pas un roman, comme le titre semblerail l'indiquer, mais une étude autobiographique. Si M. de Lamailine, pour continuer ses Confidences, a changé la forme du récit, c'est qu'il espérait sans doute trouver dans celle forme nouvelle une plus grande liberté. Les qui-hpus pages qui précèdent Raphaél nous confirment dans colle conjecture. Pouvait-il, en effet, parlant en son nom, dire de lui-même ce qu'il dit de Raphaël ? Pouvait-il vanter l'admirable beauté de son visage, l'expression angéliqiie de f-oii regard? Pouvait-il se promelire la gloire de Raphaël, de Mozart ou de Dante? Il a trouvé plus naturel d'adresser à son héros les louanges qui, pour avoir quelque valeur, ne dwivcnl pas s'échapper des lèvres mêmes de
l'homme qui les reçoit. Je lui pardonne bien volontiers ce puéril artifice, et je n'aurais pas songé à le signaler, s'il n'y avait entre ces premières pages et le corps même du récit une intime relation. En douant si richement son héros, en lui prodiguant si élourdiment les plus hautes facultés, il excite dans l'âme du lecteur une si prodigieuse attente, que les plus grandes pensées, les sentiments les plus purs, les espérances les plus élevées, les regrets les plus sincères, demeurent au-dessous de l'idéal que nous avons rêvé. Il y a longtemps qu'on l'a dit : dans l'ordre poéli(iue, aussi bien que dans la vie réelle, il faut toujours se montrer avare de promesses ; autrement on se condamne à rester bien loin de son programme. Comment voulez-vous que le lecteur juge avec indulgence un héros qui peut à son choix devenir Dante, Raphaël ou Mozart, concevoir, enfanter, selon son caprice, l'École d'Athènes, la Divine Comédie ou Do7i Juan ? Le poêle aura beau faire, il ne contentera jamais pleinement l'attente du lecteur.
Toutefois, malgré ce vice capital, l'épisode de Raphaël mérite d'èlre étudié sérieusement. H y a dans ce livre des qualités émineules, des éclairs que le génie seul peut rencontrer. Si M. de Lamartine s'est trompé, il est curieux de voir comment il se trompe ; car l'erreur d'une intelligence comme la sienne est toujours féconde en enseignements.
Raphaël est arrivé au désenchantement par le désordre. 11 a gaspillé sa jeunesse, gaspillé son cœur ; Uvré à des passions éphémères, ou plutôt à des caprices qui ne laissent dans la mémoire aucune trace profonde, il voit s'énerver de jour en jour les facultés puissantes qu'il a reçues du ciel. L'oisiveté agit sur sou inleUigence comme le
dérèglement sur son cœur. L'ennui le dévore, et l'orgueil lui ferme toutes les carrières en lui montrant partout un but indigne de son ambition. Raphaël, parvenu à sa vingtième année, croit sincèrement avoir épuisé toutes les émotions de la vie. Les passions ne l'attirent plus, car elles n'ont plus rien à lui apprendre, il croit en connaître tous les secrets. Au lieu de s'avouer franchement le néant des plaisirs tumultueux qu'il a pris pour le bonheur, il se drape dans sa tristesse et dit adieu aux affections humaines, comme s'il avait perdu sans retour, comme s'il ne devait jamais retrouver la faculté d'aimer. Au lieu de chercher dans l'accomplissement du devoir le renouvellement de ses forces usées par l'oisiveté, il accuse les hommes d'injustice, d'aveuglement, il se dit méconnu et se croise les bras ; au lieu de montrer ce qu'il sait , pour dessiller les yeux de ses juges, il s'enferme follement dans la solitude et l'inaction. Personne , je crois, ne contestera la vérité du caractère tracé par M. de Lamartine. Toute proportion gardée, bien entendu, le type de Raphaël s'offre à nous presque à chaque pas. Il nous arrive rarement de rencontrer des âmes assez fières, assez contentes d'cliesniémes pour se i)romettre tour à tour la gloire du Sanzio, d'Alighieri ou de Moznrt : un tel souhait, qu'il ne sera jamais donné aux facultés humaines de réaliser, n'appartient qu'aux génies privilégiés ; mais combien de fois n'avonsnous pas entendu proclamer la légitimité de l'oisiveté en face de l'injustice ! combien de fois celte thèse désolante n'a-t-elle pas été soutenue devant nous ! Tout homme àgc de vingt ans, chez qui l'étude a éveillé l'ambition, dès qu'il ne se trouve pas à sa place, s'attribue le droit de ne rien faire pour con(iuérir le rang qu'il croit mériter, et l'inaction, ûllc do l'orgueil , le condaïuoc au néant. Je
n'IiL'sisle donc pas à remercier M. de Lamartine d'avoir Bondé, d'une main hardie, la plaie qui dévore tant d'intelligences. Il a montré dans l'analyse du mal une habileté consommée, malheureusement il n'a pas indiqué avec autant de précision le remède qui doit le guérir.
Mais l'homme qui dit adieu aux passions s'abuse étrangement sur ses forces; en rêvant pour son cœur un avenir sans trouble, sans agitation, il conçoit un espoir insensé. S'il a en lui la faculté d'aimer, s'il a senti un seul jour le besoin d'inspirer une affection profonde, il faudra tôt ou tard que celte faculté trouve son emploi, que ce besoin soit satisfait. Les natures vraiment riches, vraiment fécondes, ne peuvent se dérober à l'amour. L'inaction du cœur ne convient qu'aux natures indigentes, et Raphaël ne tarde pas à l'éprouver. Il se croit protégé contre l'amour par une cuirasse impénétrable, et à peine a-t-il quitté le théâtre de ses égarements, que son cœur rendu à luimême retrouve toute sa faiblesse en retrouvant toute sa pureté.
La solitude, en le dégageant des affections menteuses qui ravalent envahi, lui rend toute sa jeunesse, et Raphaël, qui croyait avoir dit aux passions un éternel adieu, qui se glorifiait de son indifférence, qui regardait d'un œil dédaigneux les âmes assez crédules pour aimer avec un entier abandon, sent lout-à-coup sg réveiller en lui le besoin impérieux qu'il se flattait d'avoir réduit au silence ; mais son imagination, nourrie de rêverie et de tristesse, se transforme à son insu et donne h ses désirs une direction nouvelle. Il a connu le plaisir dans toute son ardeur, et le plaisir, incessamment renouvelé, ne l'a pas rassasié. Seul maintenant avec la nature, avec Dieu qui la remplit et la gouverne, ramené malgré lui au souvenir des joies
qu'il croyait éicrnolles, dont il comprend maintenant toute la misère, il dépouille peu à peu le vieil homme, il conçoit pour le plaisir, pour le trouble des sens un mépris (|ui va jusqu'il méconnaître la limite des forces humaines : le voluptueux devient mystique. L'homme qui, la veille, ne concevait d'autre bonheur que l'ivresse des sens, ([ui prenait en pitié, qui raillait amèrement toutes les affections (lui se proposent le dévouement comme loi suprèuic, le voilà maintenant qui réserve pour lui-même, pour sa vie d'hier, toute sa colère, toute son ironie, tout son mépris, Cette réaction, si naturelle chez les âmes généreuses, a trouvé dans M. de Lamartine un observateur studieux, un peintre fidèle. Toutes les métanior|)hoses que j'ai làclié d'indiquer sont racontées dans liaphacl avec une rare vivacité d'expression. Le lecteur a sous les yeux l'àme du héros, et le ^oil d'heure en heure se relever, se rajeunir ; un tel tableau, pour nous intéresser, demandait un pinceau habile ; il fallait que le j)hilosoplie se cachât sous le poëic, sans oublier pourtant le véritable caractère de la lâche (ju'il avait entreprise. .M. de Lamartine me paraît avoir pleinement compris toutes les conditions que j'énumère ; il a victorieusement résolu le problème qu'il s'était pose. L'objet de cet amour mystique au(|uel Raphaël est préparé par la solitude et la rêverie n'est pas dessiné avec moins de puissance et d'habileté. Julie, orj)heline de bonne heure, au lieu de garder comme un guide lidèle et sur l'éducation religieuse de sa jeunesse, a exercé sa pensée sur toutes les (pieslions scienlili(|nes. Mariée à l'âge de di\liuit ans, elle a trouvé, dans le ^ieillard dont elle porte le nom, un ami dévoué dont ralfeciion toute paternelle ne lui laisse pas le temps de f(;rnier un souhait, mais dont l'inlelligence ne recomiait d'autre:> vérités que celles qui peuvent
se clémonlrer maihémaiiquemcnt ou par le témoignage des sens. Julie, sous la conduite d'un tel maître , aborde sans frayeur, sans dégoût, sans impatience, toutes les énigmes que Dieu a proposées à la curiosité humaine. Depuis le brin d'herbe qu'elle foule au pied jusqu'aux astres qui gravitent dans l'espace, elle étudie tout; elle interroge d'un œil curieux les trois règnes de la nature, depuis les entrailles de la terre jusqu'à l'organisation de l'homme. Tout ce que la raison peut comprendre, tout ce que les sens peuvent enseigner à l'intelligence, Julie, pour contenter son mari, se résigne à l'étudier. Dans celte contemplation assidue du monde extérieur, l'esprit de la jeune fdle acquiert, on le comprend sans peine , une pénétration singulière. Sans poursuivre avec prédilection un ordre déterminé de vérités , sans marcher résolument sur les pas de Newton , de Linnée ou de Bichat, Julie entasse dans sa mémoire toutes les idées générales dont la réunion forme la science moderne. Elle ne s'attache pas à connaître tous les détails techniques dont se compose la démonstration de ces idées ; elle accepte comme vrai tout ce qui est accepté jiar l'intelligence de sou mari, et accorde à ses leçons une confiance absolue. Une jeune fille ainsi élevée n'a rien de séduisant, je l'avoue; mais nous ne devons pas oublier que Raphaël n'est pas un roman. Puisque M. de Lamartine nous raconte sa vie, nous ne pouvons trouver mauvais qu'il nous offre le portrait d'une femme savante, si cette femme a joué dans sa vie un rô'e important, si elle a laissé dans son cœur une trace profonde. D'ailleurs, cette femme savante, qui veut tout connaître, qui fait de la vérité son unique passion, et qui n'accepte pour vrais que les faits démontrés par le raisonnement ou le témoignage des sens , n'est pas, comme on pourrait le craindre, taillée sur le modèle d'Ar-
mande. Elle n'est pas savante pour se montrer savante ; malgré les trésors amassés dans sa mémoire, elle demeure modeste. Elle écoute et comprend ce qui se dit autour d'elle, sans éprouver jamais le désir d'étaler son savoir.
Mais, après avoir abordé tous les problèmes dont se compose la connaissance du monde extérieur, après avoir étudié toutes les causes secondes, Julie ne va pas au-delà ; en possession de toutes les vérilts que nos yeux peuvent apercevoir, elle ne s'élève pas juscju'à la cause première, jusqu'à la vérité suprême, jusqu'à Dieu. J'ai entendu blâmer sévèrement l'alhéisme de Julie, et je dois dire que je ne partage ni l'étonnement ni la colère (jue cet athéisme a excités chez bien des lecteurs. Oui, sans doute, une femme athée n'a rien qui plaise à l'imagination, rien qui attire le cœur, je le reconnais volontiers; mais l'auteur de Raphaël pouvait-il dénaturer la vérité, pouvait-il douer de foi cette âme incrédule ? Puisqu'il raconte et n'invente pas, nous devons accepter connue lui toutes les singularités de la femme qu'il a nommée Julie, mais qui a vécu d'une vie réelle, qu'il a vue, qu'il a entendue, dont il se souvient, dont il nous oiïre l'image. Julie savante, Julie athée, n'est pas une héroïne de roman, qu'importe? puisque iiap/iac/ n'est que la suite des Confidences.
L'athéisme de Julie donne à son affection pour Rapaliël quelque chose d'étrange qui nous blesse d'abord, qui nous éloigne, mais (pii bientôt excite notre curiosité et nous attache, comme une plante inconnuedont la famille reste enencore à deviner. Les enlreliens de celte jeune femme avec l'honmie qu'elle aime, la raison sévère et la tendresse profonde qui se révèlent dans tontes ses paroles, l'union inexpliquée de cette intelligence qui n'a ni âge ni sexe et de ce cœur plein de jeunesse et de passion, sont des traits
que le goût pourrait désavouer dans une fiction, mais que nous devons accepter dans une biographie. On se demande avec effroi à quelle race appartient cette créature qui parle de Dieu en souriant, et qui pourtant s'émeut et s'attendrit en présence des merveilles de la création. Le bonheur qu'elle éprouve à se trouver près de Raphaël, à s'appuyer sur son bras, à gravir avec lui les roches escarpées, à s'égarer en l'écoutant dans les sentiers solitaires, ne semble pas pouvoir se concilier avec les études austères qui ont jusque-là rempU sa vie, avec l'incrédulité qu'elle a puisée dans la science , et pourtant Julie savante et athée , mais sincèrement éprise de Raphaël, est une ligure pleine de charme et d'intérêt. Par quel miracle inespéré M. de Lamartine a-t-il su fondre dans une harmonieuse unité cette raison et ce cœur qui semblent s'exclure ? comment a-t-il amené sur les lèvres de la même femme des paroles tour à tour dérobées au Système du Monde et aux pages les plus ardentes de la Nouvelle Héloïse? comment Laplace et Rousseau empruntent-ils la même voix? Je ne vois qu'une seule manière de répondre à celte question : c'est d'admettre la sincérité parfaite du narrateur. L'invention, réduite à ses seules ressources, n'eût jamais trouvé moyen de surmonter une telle difficulté; pour en triompher, M. de Lamartine n'a eu qu'à se souvenir.
Nous devons d'ailleurs à l'athéisme de Juhe une scène vraiment sublime. Cette jeune femme qui, depuis dix ans, a vécu de la seule vie de l'intelligence, qui n'a compris, qui n'a cherché le bonheur que sous la forme de la vérité, qui a vu dans la pensée élevée h sa plus haute puissance le premier des devoirs humains, et qui pourtant n'a jamais compris la vérité tout entière, se îransforn:e et se rajeunit dès qu'elle aime, et l'attendrissement ouvre à son intelli-
m A. DE LAMARTINE.
geuce loiil un inonde nouveau, le monde des idées morales et religieuses. Dans la solitude et rindilïàoncc, elle demeurait incrédule ; la science du monde extérieur ne lui montrait dans la vie qu'une épreuve douloureuse, sans dédommagement, sans récompense ; l'amour profond et sincère lui révèle Dieu. Julie arrive à la foi par la reconnaissance. L'amour ({u'elle ressent, l'amour qu'elle inspire, iiionde son cœur d'une joie si abondante et si pure; la nature, dont elle croyait avoir pénétré tous les secrets, se montre à elle sous un aspect si merveilleux et si nouveau, ([u'elle monte jusqu'à Dieu parla pensée pour s'agenouiller à ses pieds, pour le remercier, pour le bénir, pour saluer en lui la cause première et suprême, la source éternelle de toute vérité. Or, sans ^alllél^nie de Julie, sans l'incrédulité obstinée qui nous frappe d'abord si douloureusement, nous n'aurions pas celte scène admirable, cet entrelien délicieux où l'âme de la jeune femme se régénère par l'atiendrissement, où le bonheur devient clairvoyance, où le besoin d'exprimer l'émolion toute-puissante (pii la domine enseigne li sa bouche un nom nouveau, le nom du Créateur. Les [lensées (jne les deux amants éeliangenl entre eux, l'ivresse de leurs aveux, qu'ils ne se lassent pas de renouveler, ces paroles d'amour qui ne changent jamais, qu'ils entendent et répètent toujours avec un bonheur nouveau , leurs espérances qu'ils confondent, composent un dialogue plein de grandeur et de passion. C'est tour à tour la gravité sévère de la philosophie, la grâce, la tendresse de la poésie, la vérité parlant, comme au cap Sunium, une langue harmonieuse et pénétrante, l'amour soupirant connue sur le balcon d(! Juliette ([uand le jour se lève et (juo l'aloneite se met à chanter, l'ar im bonheur sinuidicr, iM. de I.amariinc a trouvé moyen de concilier réiernelle jeunesse do la pas-
sioii et l'éternelle splendeur de la vérité. Le passage de l'incrédulilé à la foi, la leçon donnée à l'intelligence par le cœur, sont racontés i)ar M. de Lamartine avec une limpidité qui ne laisse rien à désirer. Nous assistons avec bonheur à l'initiation de cette âme qui s'ignore; nous écoutons avec ivresse, avec attendrissement, toutes les paroles {[ui s'échappent de celte bouche frémissante, et quand Julie, éclairée d'une lumière divine, remercie le Créateur, nous respirons plus à l'aise, noire poitrine se dilate comme si nous quittions l'air humide de la vallée pour l'air pur et généreux de la montagne.
L'amour de Julie pour Raphaël est d'une chasteté irréprochable ; mais celle chasteté n'a pas le caractère qu'elle devrait avoir pour exciter en nous une émotion profonde. Ne faut-il pas, en effet, qu'elle soit un sacrifice, un combat, une vicioire, pour mériter notre admiration? Or, Julie, pour conserver sa pureté, pour demeurer, après l'aveu de son amour, ce ([u'elle élait avant de connaître, avant d'aimer Ila|)haël, n'a pas de luîtes à soutenir, pas de combats à livrer. Jamais son sang ne s'allume ; jamais son regard troublé ne se détourne avec effroi du visage de son amant , jamais les batiemenls de sou cœur ne retenlif^sent jusqu'à ses tempes comme le bruit lointain du marteau sur l'enclume; jamais sa langue paralysée par l'émotion ne balbutie des paroles incohérentes, inachevées. Belle et pâle comme une statue de Parcs, elle ne peut, comme Galatée, s'animer sous l'haleine ardente de son am.ant. Elle aime, mais son amour, que les anges comprennent sans doute, son amour n'a rien d'humain ; car son cœur, en s'éveillant, n'a ricii changea l'immobile froideur de ses sens. Et quand llapiinc'l, seul avec elle, enivré de sa beauté, la s(ip|)lie de se donner à lui, comment se déiend-elle? comment im-
posc-t-elle silence h ces vœux ardents , à ces prières dont cliaque parole est un danger ? Est-ce au nom du devoir ? Mais Julie, qui ne croit pas en Dieu, et qui ne conçoit pas la morale sans la religion, Julie ne croit pas au devoir. Elle se donnerait à son amant sans remords, sans honte ; en livrant sa beauté, qui ne lui appartient pas, puisqu'elle est engagée par un serment, elle ne s'imposerait aucun sacrilice;sielle se rendait aux prières de Raphaël, sa conscience ne gémirait pas ; l'abandon de sa beauté ne lui coûterait ni une larme ni un soupir. Dans les bras de son amant, elle serait aussi calme, aussi contente , aussi fière d'elle-même que si elle n'avait trahi aucun serment. Quelle puissance protège donc sa beauté contre l'amour de Raphaël ? La pudeur est muette dans son àme aussi bien que la loi morale. L'étude austère, l'élude exclusive du monde visible ne voit dans la pudeur, comme dans la conscience qu'un rêve d'enfant, Julie clle-mOme, comme si elle prenait plaisir à doubler le danger, Julie confesse à son amant qu'elle se donnerait à lui sans remords, ((u'clle ne craindrait, après le |)rcmier abandon, ni les reproches de sa conscience, ni les reproches du monde. Pounjuoi donc refuse-t-elle à Raphaël le don de sa beauté ? Pour dompter la passion de son amant, pour contenir son ardeur, pour le désarmer, pour se rendre invulnérable, elle n'a qu'un mot à prononcer, et ce mot suffit pour élever entre l'amour et la beauté un mur d'airain : elle ne pourrait se donner sans mourir. Elle ne mourrait pas de honte, de désespoir, elle n'expierait pas sa faute par une mort volontaire, elle n'a jamais conçu, elle ne peut concevoir une telle pensée. Son cœur éclaterait et le sang inonderait sa jioilrinc : c'est l'avis des médecins, (hiel amant ne reculerait devant cette parole menaçante ! Raphaël renonce li la possession de Juhc, car il ne peut
souhaiter un bonheur que Julie paierait de sa vie. Une telle défense, il faut bien le dire, n'a rien de poétique. La chasteté sans combat, dans le silence des sens, la chasteté présentée comme moyen de conservation, réduite à une question de physiologie, perd toute sa grandeur, et la figure de Julie qui , avant ce triste aveu , semblait animée d'une grâce angéliquc, se ternit lout-à-coup après celte révélation. Et non-seulement la chasteté de Julie perd ainsi toute valeur morale, mais la résignation même de Kaphaël est sans mérite. L'amant qui lutte contre ses désirs, pour épargner un remords à la femme qu'il aime, peut s'applaudir de son sacrifice comme de l'accoraplisseracnt d'un devoir ; mais renoncer à la possession d'une femme pour ne pas la tuer, s'éloigner d'elle pour ne pas avoir sa mort à se reprocher, n'est-ce pas l'action du monde la plus vulgaire ?
Le défaut général de Raphaël^ qui se retrouve presque à chaque page, c'est l'abus de l'infini. Ce défaut se montre aussi parfois dans les Confidences ; mais il n'a pas, comme dans Raphaël^ un caractère systématique. Il semble que M. de Lamartine, en nous racontant cet épisode de sa vie, ait résolu, dès les premières pages, de transfigurer les personnages et le paysage où il les plaçait. Il ne peut se résigner à nous montrer les hommes et les choses avec les proportions que Dieu leur a données; il veut à chaque instant les agrandir, en changer la couleur, l'expression. Il se complaît tellement dans ce travail, il confond si assidûment les trois règnes de la nature, il prête si volontiers aux pierres la vie des plantes, aux plantes la pensée humaine; il traite avec un dédain .si superbe, il répudie si obstinément, comme indigne de son pinceau, tout ce qui se préseote à lui sous une forme déterminée ; il efface avec
tant (le persévérance loules les limites qui marquent nettement le commencement et la fin d'une fii;;ure, d'un sentiment, d'une pensée ; il professe pour le monde fini au milieu duquel nous vivons un mépris si constant; il nous emporte si souvent dans le monde de l'infini, que le regard ébloui se fatigue h le suivre. L'altenlion la plus vigilante ne suffit pas toujours pour deviner le sens caché au fond de ses paroles. L'esprit du lecteur a beau interroger l'image, il ne réussit pas constamment à pénétrer l'intention du poëte. L'infini, que nous pouvons rêver, mais que nos yeux ne peuvent apercevoir, perd bientôt son prix, et nous rebute, comme une idée vulgaire, dès qu'on veut nous en parler à chaque page. Or, je ne crois pas être injuste envers M. de Lamartine en lui adressant ce reproche. Qu'il s'agisse, en effet, d'un rocher, d'un chêne, d'un lac, d'un torrent, d'une figure humaine, il ne consent presque jamais à peindre ce qu'il a vu ; il ne se résigne pas à uous offrir le spectacle que ses yeux ont contemplé. Il comnience par prodiguer les couleurs ; puis, quaud les couleurs lui manquent, il se réfugie dans l'infini, et nous perdons de vue tout ce qu'il a voulu nous montrer.
lise trouvera sans doute des a(nis complaisants qui vanteront cette méthode comme un prodige de grandeur et de puissance, qui loueront comme une merveille, comme une faculté divine cette confusion de couleurs, ce mépris j)our les lignes nettement déterminées, pour les contours franchement accusés; pour moi, je le déclare sans hésiter, dût-on me traiter d'esprit mesquin, cette passion obstinée jiour l'infini viole une des lois les plus importantes de la |)oésie, la variété. Ce dédain pour les lignes et les couleurs (in monde réîcl imprime à toiisles récits, i\ toutes les descriptions, une singulière mon<»l()nie. Noire inlelligonce est
ainsi fjitc, nous ne comprenons pas la variété sans la précision. Dès (jne les lignes el les contours deviennent vagues, indéterminés, l'uniformité remplace la variété ; dès (jue l'infini envahit, absorbe tonte chose, eiïace toutes les nuances, confond toutes les pensées, l'émotion i)oélique se dénature, et n'est plus qu'un éblouissement.
Le style de Raphaël, au lieu de nous montrer nettement ce que le poêle a senti, ce qu'il a voulu, ce qu'il a espéré, nous oiïre presque toujours trois ou quatre images entre lesquelles nous devons choisir. L'auteur, comme s'il craigniiit le reproche d'indigence en avouant sa prédilection, en choisissant lui-même l'image qui rend le mieux sa pensée, se complaît dans la profusion, et prodigue la lumière sans diriger les rayons sur les figures qu'il veut éclairer. Le style de Raphaël ressemble à ces ébauches où le peintre, délibérant avec lui-même, n'ayant encore rien décidé d'une manière délinitive, essaie tour à tour les lignes et les tons qui se présentent à sa pensée. On dirait que M. de Lamartine tient à nous prouver qu'il possède une palette opulente, et ne veut pas prendre la peine de peindre.
Les commentaires qu'il annonce, qui doivent nous expliquer les Méditations, les Harmonies et JoccJyn, qui nous diront le jour et le lieu où chaque pièce a été composée, seront-ils conçus d'après le même système, serontils écrits dans le même style que les Confidences et Rapliacl ? Il est permis de le craindre, et cette conjecture n'est pas la seule (jui nous afllige. En nous racontant les moindres circonstances de sa vie poétique, en nous disant comment, en quelle occasion sont nées les élégies que nous lisons avec un pieux recueillement, les hymnes radieux (\w\ ont enchanté notre jeunesse, les odes ailées qui nous ont en)i)oriés dans le monde des visions, U. de Lamartine,
j'en ai grand'peur, va ramener à des proportions prosaïques les plus merveilleuses inspirations. Quand nous saurons jour par jour, heure par heure, ce qu'il a pensé ; quand nous pourrons rattacher une anecdote à toutes les pièces qui, maintenant, empruntent au mystère même de leur naissance un charme idéal, le génie à qui nous devons les Méditations et les Harmonies ne gagnera rien en puissance, en grandeur. Quand le mystère se sera évanoui, quand la réalité biographique aura encadré toutes les ligures qui nagent maintenant dans une atmosphère voilée, aurons-nous sujet de nous réjouir? Je n'ose l'espérer. Ce que les Confidences et Rapka'cL ont commencé s'achèvera dans les commentaires. Julie n'a-t-elle pas déjà fait tort à Elvire? M. de Lamartine nous promet vingt pièces nouvelles, méditations et harmonies. Un tel attrait ne sufTit-il pas pour donner au recueil de ses œuvres une seconde jeunesse ! Qu'il produise : c'est la loi, c'est le devoir de son génie ; qu'il renonce à commenter ; en nous expliquant le développement de sa pensée, il n'ajoutera rien à notre admiration et ne contentera qu'une frivole curiosité.
La voie où il s'engage est une voie funeste, qu'il y prenne garde. A force d'étudier si constamment les moindres particularités de sa vie passée, il finira par fermer son intelligence au mouvement des hommes et des choses qui s'agitent autour de lui. Uniquement occupé à se comprendre lui-même, il ne comprendra plus l'histoire qui se fait sous ses yeux. Il saura nous dire à quelle heure sont écloses ses moindres pensées, et les événements d'hier, ceux d'aujourd'hui, perdront pour lui leur sens prophétique; les passions qui nous entraînent, ks droits |)Our lesquels nous combattons, deviendront pour lui comme une langue in-
connue. Quoique grand qu'il soit dans le domaine poétique, et nous lui avons rendu pleine justice, il s'abuse étrangement, s'il croit que le seul charme de sa parole enchaînera longtemps l'attention publique. S'il persiste à vouloir nous entretenir de lui-même, loin de grandir, comme il le croit peut-être, il s'amoindrit, il se perd. Quoi qu'il puisse faire, il n'effacera pas la gloire qui s'attache à son nom ; mais la valeur incontestable de ses premières œuvres ne sauvera pas de l'oubli, d'un oubli prochain et légitime, les pages qu'il voudra consacrer au récit de sa vie. Qu'il détourne les yeux de lui-même, qu'il aborde enfin l'histoire ; mais qu'il accepte sans réserve toutes les conditions de cette mission difficile. Qu'il n'écrive plus pour distraire les femmes oisives, mais pour nourrir la pensée des hommes sérieux. Qu'il écoute nos conseils, et nous lui pardonnerons de grand cœur les Confidences et Raphaël.
LiilS ROMANS ET LES CONFIDENCES.
Je comparerais volonlicrs la préface de Geneviève à la llièsc soutenue par Pic de la Mirandole; dans celle préface, en ciïft, il est queslion de lont ce que l'Iiomnie peut savoir, et même de quelques aulres choses. Pour ma pari, je ne connais pas de préface plus imprudente, c'est-à-dire plus riche en i)romcssos. Si mademoiselle Picinc, couturière à Aix, à qui cette préface est dédiée, a pris la peine ou plutôt a eu le courage de la lire d'un bout à l'autre, sans en passer une ligne, sans rien abandonner au caprice des conjectures, sans mouiller le pouce pour tourner les feuillets inachevés, je la liens pour une intelligence trèsexercée, éprouvée par des études très-variées; quelle que soit la modeslie de sa profession, je n'hésite pas à la classer parmi les feiimies les i)lus éclairées de la Provence, et j'csliine que toutes les acadéujies où la langue d'oc est en honneur feraient très- bien de lui envoyer un brevet accompagné d'une églanlinc d'or !
A parler sérieusement, il est impossible de lire, sans élonnemeni, et sans effroi, la nomenclature des hommes et des livres que W. de Lamartine passe en revue, de toutes les renonunées qu'il interroge, de toutes les œuvres qu'il
A. DE rAîMARTINE. 03
condamne comme inutiles au peuple, comme écrites dans une langue que le peuple n'entend pas. Je ne peux pas mesurer précisément le développement qu'a reçu l'inleliigence de mademoiselle Reine, je ne sais pas à quels livres elle s'est adressée pour commencer, pour compléter son éducation. Les vers qu'elle a récités à IM. de Lamartine, et que l'auteur de Geneviève nous a confiés, ne peuvent rien nous apprendre à cet égard. Écrits ou non dans une mansarde solitaire, ils sont tellement circonscrits dans l'étude et l'expression des sentiments personnels, qu'ils ne supposent pas le commerce des livres. Pour écrire de tels vers, il suffît d'avoir connu la solitude, d'avoir rêvé, d'avoir pleuré ; le savoir que les livres nous enseignent n'a rien h démêler avec ces naïfs épanchemens. Mais si mademoiselle Heine est vraiment plus savante qu'elle ne veut le paraître, si elle a employé ses dimanches à de bonnes lectures, si elle a feuilleté le passé, si elle connaît quelque peu l'histoire générale de l'Europe, si les jeunes filles dont elle a surveillé l'enfance ont bien voulu lui prêter, comme elle dit, quelques-uns des poètes qui enchantaient leurs loisirs, il me semble qu'elle n'a pu, sans sourire, entendre ou lire la conversation encyclopédique de M. de Lamartine. Il n'y a en effet qu'une seule manière de caractériser cette étrange conversation : M. de Lamartine aime à parler des choses qu'il ignore. Parler des choses étudiées, analysées, après de longues lectures, après des méditations persévérantes, n'est, à ses yeux, qu'une lâche sans valeur, digne tout au plus des esprits vulgaires ; mais deviner, par l'intuition toute-puissante du génie, le sujet, le sens et la portée d'un livre quelconque sans prendre la peine de le feuilleter ou même de l'ouvrir, à la bonne heure, voilà qui est vraiment grand, vraiment hardi, vraiment digne d'ad-
miration. S'il se rencontre par hasard quelques esprits chagrins, quelques intelligences mesquines, qui font du savoir la première condition de la parole, il faut les renvoyer à l'école d où ils sont sortis, d'où ils n'auraient jamais dû sortir. S'ils se permettent de plisser la lèvre avec une dédaigneuse ironie, eu voyant dans la préface adressée à mademoiselle Reine , Socratc chargé d'expliquer Platon au peuple d'Athènes, ou, ce qui revient au même, Platon déclaré inintelligihle sans le secours de Socrate, il ne faut tenir aucun compte de cette impertinente ironie. Est-ce que pour parler de Platon il est absolument nécessaire de l'avoir lu ? Est-ce (juc pour citer le nom de Socrate il est indispensable de se rappeler que Platon l'a mis en scène dans plusieurs de ses dialogues, et notamment dans le Phcdon et dans le Banquet? De pareils scrupules ne sont pas faits pour arrêter un poète qui se prend au sérieux, un poète pénétré de ses droits, de ses privilèges. La science acquise par l'étude n'appartient qu'aux petits esprits; la vérité devinée est la seule dont les poètes puissent s'enorgueillir. Jusqu'à présent, nous avions cru que Platon nous expliquait Socrate; il faut renvoyer aux pédants cette absurde billevesée. Nous savons maintenant, par la préface adressée à mademoiselle Reine , que Platon , pour être compris du peuple d'Athènes, aurait eu besoin du secours de Socrate. 11 reste bien encore une misérable objection : on peut se demander si Platon, en écrivant ses dialogues, voulait recruter ses lecteurs dans l'Agora, s'il n'exigeait pas de ses disciples, de ses auditeurs, des études prélimiraires, s'il ne mesurait pas le développement de sa pensée, l'éclat de sa parole, la délicatesse de l'analyse et la splendeur des images à riiitelliç^ence, aux exercices dialecliques de ses élèves. Étant donné le but que Platon se proposait,
est-il permis de condamner le ton de sa pensée, le ton de son langage? Pour admirer le Pltédon, faut-il absolumcnty retrouver la naïveté du Bonhomme Richard ?Je ne sais pas comment mademoiselle Reine résoudra toute ces questions, je ne sais pas même si elle prendra la peine de les poser. La mort de son moineau et les larmes qu'elle répand sur cette perte irréparable ne lui laissent guère le temps de songer à Platon. Tandis qu'elle arrange ses regrets en strophes éplorées, comment pourrait-elle se demander si la philosophie de l'académie est vraiment populaire, si le Phèdre et VAlcibiade, le Gorgias et le Criton sont destinés à l'enseignement de la foule? Après avoir pleuré son moineau, mademoiselle Reine reprend son ourlet ou sa brodederie. Que Platon nous explique Socrate, ou que Socrate nous explique Platon, peu lui importe, et je ne saurais blâmer son insouciance.
Quoique le lecteur ne doive pas s'attendre à trouver dans la préface d'un roman un modèle d'érudition, cependant il est difficile de lire, sans étonnement et même sans dépit, les innombrables bévues qui émaillent la préface de Geneviève. Pour relever ces bévues , il n'est pas besoin d'avoir vécu pendant dix ans dans le commerce assidu des bénédictins. On trouverait sans peine, sur les bancs mêmes du collège, des censeurs capables de les montrer du doigt. Les historiens et les poètes de l'antiquité latine ne sont pas jugés par M. de Lamartine avec plus de clairvoyance et de sagacité que les historiens et les poètes de l'antiquité grecque. Tite-Live et Tacite, Horace et Virgile ne sont pas mieux appréciés que Socrate et Platon. L'Angleterre et l'Italie moderne sont condamnées avec la môme étourderie. A proprement parler, tous ces jugements qui ne reposent sur aucun fait, qui ne peuvent se justiOer par
aucune preuve, ne sont qu'une longue table de proscription. Partant de cette donnée, trùs-conteslalile assurément, qu'il faut créer pour le peuple une littérature entièrement nouvelle, dont il n'existerait, à son avis du moins, aucun modèle dans le passé, il vanne hardiment les noms les plus célèbres de l'Europe moderne, et n'y trouve que paille et poussière. Dante n'est pas traité plus respectueusement que le Tasse, car la Divine Comédie, n'est pas plus que la Jérusalem délivrée écrite pour le peuple, dans une langue spéciale qui n'ait rien à démêler avec les écoles et les académies. Cette méprise est d'autant plus singulière que M. de Lamartine a longtemps séjourné en Italie, et ne peut ignorer la popularité de la Divine Comédie en Toscane et de la Jérusalem délivrée dans le royaume de Naples. Jl pourrait me répondre que les octaves du Tasse ont été traduites en plusieurs diahctos qui s'éloignent delà langue littéraire, que les gondoliers de Venise les chantent en dialecte vénitien, les pécheurs de la Mcrgcllina en dialecte napolitain. Ce])endant, à Naples, à Venise, il n'est pas rare do voir le texte même du Tasse entre les mains de lecteur!-: tiès-peu lettrés dans le sens technique du mot. Quant à la Divine Comédie, elle se chantait, du vivant même de l'auteur, dans les faubourgs de Florence , et nous savons, par les contemporains du poète, qu'il s'arrêta un jour pour écouter quelques tercets de son Enfer chantés par un forgeron.
Que I\lilton ne soit pas populaire, que les controverses théologiques placées prés des plus ravissantes descriptions puissent rebuter et décourager les lecteurs qui ont donné douze heures de la journée à des travaux manuels, c'est une vérité (pii n'a pas besoin d'être démontrée, et pourtant les ouvriers, les laboureurs de l'Angleterre cl de l'É-
cosse, qui connaissent la Bible beaucotip mionx que la plupart (les ouvriers de notre pays, sont préparés à la lecture, à rinlelligence de Milton. Je veux bien accorder que Milton, par la forme trop souvent elliptique de son langage bien plus encore que par la nature même de ses pensées, s'adresse aux lecteurs lettrés : au moins faut-il avouer que l'Angleterre possède dans Sliakspeare un poCte vraiment populaire. Depuis Othello jusqu'à la Tempête, depuis le /îoi' Lear jusqu'aux Joyeuses Commères de Windso7\ il n'y a pas une pièce de Shakspeare qui ne plaise aux matelots aussi bien qu'aux élèves d'Oxford et de Cambridge. Pour aimer Hamlet, pour le comprendre et l'admirer, il n'est pas nécessaire de l'analyser à la manière de Goëihe et de ïieck. Shakspeare lui-même ne lirait peutêtre pas sans étonnement ce que l'Allemagne a dit de lui ; peut-être aurait-il quoique peine à se reconnaître dans la première partie de Wilhelm Meistc7\ Si Shakspeare n'a pas vraiment mérité le nom de poète populaire, il faut renoncer à mettre les mots d'accord avec les idées.
Si Bossuet et Pascal ne sont pas des écrivains populaires, il me semble que Molière et La Fontaine peuvent prendre l)lace h côté de Shakspeare. VEcole des Femmes et le Bourgeois gentilhomme s'adressent à la foule aussi bien (\\x Hamlet et Othello. Quant aux fables de La Fontaine, s'il est ridicule d'en charger la mémoire des enfants, puisqu'ils ne peuvent les comprendre, il est hors de doute que tout esprit bien fait, dans la chaumière et l'atelier comme dans les châteaux et les académies, les admire et les aime.
La bévue commise par M. de Lamartine à propos de
l'Espagne est, je crois, plus étrange et plus inattendue
que toutes celles que j'ai signalées jusqu'ici. L'autour de
Geneviève enveloppe dans le même dédain, toujours au
nom de son idéal populaire, Cervantes, Lope et Calderon. Il voit dans L'Alcade de Zalamea, dans la Df'votionà la Croix, comme dans doti Quichotte, la parodie de la chevalerie. Je ne m'arrête pas h relever tout ce qu'il y a d'exclusif et d'étroit dans le jugement porté sur Cervantes par Montesquieu, et répété depuis un siècle comme un arrêt sans appel. Je me contente de demander comment Calderon, le plus chevaleresque des poètes, peut être accusé de parodier la chevalerie ; ou M. de Lamartine n'a j'amais lu une page de Calderon, ou les pages qu'il a lues n'ont laissé aucune trace dans sa mémoire. Ai-je besoin d'ajouter que Cervantes, Lope et Calderon sont populaires au-delà des Pyrénées dans la plus large acception du mot, et méritent leur popularité ?
Non content de passer en revue les principales littératures de l'Europe ancienne et moderne, comme s'il voulait seulement prouver à quel point il les ignore, M. de Lamartine ajoute à cette étrange déclamation, qui ne repose sur aucun fait, un nouveau traité sur la manière d'écrire riiisloire. A quoi bon ce traité en tête de Geneviève? Le devine qui pourra : quant à moi, je me déclare incapable do résoudre celte question. Comme Geneviève est un épisode de la vie privée, je ne devine pas à quel propos M. de Lamartine s'est cru obligé de tracer, pour les futurs historiens, un programme dont plusieurs parties demeureront sans doute éternellement à l'état de projet.
S'adressant toujours h mademoiselle Reine, trop bien élevée pour le contredire, après lui avoir successivement proposé plusieurs mélliodes nouvelles pour écrire l'hisloirc, après avoir pris pour point de départ la diversité des races, le sentiment religieux, l'industrie, la liberté, après avoir obtenu de son interlocuteur, ou plutôt de son audi-
teur unique et patient , la condamnation de toutes ces méthodes comme étroites, exclusives , insuffisantes, il arrive enfin à ce qu'il prend pour l'idéal complet de l'histoire. Et quel est cet idéal? Il ne faut pas une grande sagacité pour le deviner : le lecteur a déjà sur les lèvres le nom du livre qui doit servir de modèle aux futurs historiens, le type qui doit servir à juger toutes les œuvres destinées à nous retracer le développement moral et politique des nations : c'est l'Histoire des Girondins. S'il est quelquefois utile de ne pas trop douter de soi-même ; s'il est bon, pour persévérer dans l'accomplissement de la tâche commencée, de se confier dans ses facultés, il est toujours dangereux de voir dans celte tâche accomplie le dernier mot de la science humaine, le dernier mot de l'art humain, et pourtant, quoique M. de Lamartine ne dise pas précisément : Je vois dans V Histoire des Girondins l'idéal de l'histoire, il est bien difTicile de se méprendre sur le sens et la portée de sa pensée ; il est impossible de ne pas tirer des prémisses qu'il pose la conclusion que j'énonce. Les préceptes qu'il développe avec tant de complaisance, avec une joie si évidente, avec un orgueil si naïf, étaient écrits, à l'en croire, avant l'Histoire des Girondins. Il se trouvera sans doute plus d'un lecteur qui n'acceptera pas à cet égard l'aflirmation de M. de Lamartine et voudra voir dans ces préceptes un souvenir plutôt qu'un programme. Que l'auteur se laisse ou non abuser par sa mémoire, peu importe ; que, réunissant le rôle d'Aristote au rôle d'Homère, il ait fait sa Poétique après avoir écrit son Iliade, ou qu'il ait prévu ce qu'il voulait faire : c'est un point difficile à éclaircir. Il affirme que son traité sur la manière d'écrire l'histoire a précédé son livre sur les Girondins, et je ne puis pas lui prouver qu'il
se trompe. Tout mon droit se réduit à juger l'œuvre et le précepte : or l'Histoire des Girondins est encore présente h toutes les mémoires. J'aurais mauvaise grâce à contester la popularité de ce livre, ce serait nier l'évidence; mais, en acceptant le fait, je ne renonce pas à le discuter.
Oui, sans doute, V Histoire des Girondins est un livre populaire ; est-ce à dire que ce soit un bon livre ? Je ne le pense pas ; je ne crois pas qu'il soit pern^isde le penser. Sans vouloir même insister sur l'étrange mobilité des principes d'après les(juels l'auteur juge les hommes et les choses, si toutefois il est permis d'appeler principes des idées qui se dérobent à l'analyse, au nom desquelles M. de Lamartine condamne et amnistie tour à tour toutes les causes, à ne considérer que sa méthode, je me demande par quel côté ce livre appartient à l'histoire. Depuis les liisturiens de l'antiquité jusqu'aux historiens de l'Europe moderne, certes les modèles ne mancjuent pas. Je ne crois pas à la nécessité de reproduire, servilement, tel ou tel type consacré par une longue admiration. Je conçois très-bien (jue l'historien de la révolution française, ayant à choisir entre les Muses d'Hérodote et ['Histoire Florentine de iMachiavel, entre Tacite et Thucydide, s'attribue le droit de n'imiter aucun de ces maîtres illustres ; mais au moins faul-il qu'il n'oublie jamais le but réel de l'histoire : le récit des faits. Qu'il juge les événements avec plus ou moins de sagacité, selon la mesure de son inlt-lligence, nous ne pouvons pas exiger de lui une pénéiralion constante, ixua clairvoyance à toute épreuve : au moins pouvons-nous exiger qu'il raconte avant de prononcer son arrêt. Kh bien ! dans VHistoirc des Girondins, le récit est presque toujours absent; les fails proprement dils, les faits d'un intérêt public sont 'i peine retracés. (Juand l'auteur renonce h la déclamation,
quaiicl il consent à raconter, ce n'est pas l'histoire qu'il raconte, c'est la biographie anccdolique des personnages avant l'heure où ils entrent en scène. Comme il n'apporte pas dans le choix de ces anecdotes une critique sévère, comme il ne prend pas soin de les trier avant de nous les oITrir, comme il les accepte à peu près de toute main, il arrive à son insu à oublier l'histoire pour le roman, et c'est précisément par le roman que les Girondins ont réussi. Les partis qui divisaient la France à la lin du siècle dernier ne sont ni classés ni jugés avec l'ausiérité ou la simplicité que l'historien ne doit jamais oublier; mais le roman nous introduit dans la vie intérieure de tous les personnages, et les esprits oisifs dévorent avidement cette puérile parodie de l'histoire. Ce livre trop vanté n'enseigne rien à l'ignorance, ne rappelle rien à ceux qui savent : c'est un assemblage d'épisodes racontés parfois avec entraînement, mais qui ne laissent dans la mémoire aucune trace durable, et enveloppent de ténèbres toutes les notions de moralité politique.
H est facile de comprendre que la préface de Geneviève excite dans l'âme du lecteur crédule une immense curiosité. Cette revue rapide de toutes les littératures, déclarées insuffisantes pour les besoins du peuple, donne à tous le droit d'attendre une œuvre absolument nouvelle. Si les intelligences éprouvées déjà par de nombreuses déceptions ne se laissent pas prendre à cette amorce, la foule, qui n'est pas prémunie contre le danger, espère trouver dans Geneviève un récit d'un genre ignoré jusqu'ici. L'espérance de la feule est-elle justifiée? Personne, je crois, ne pourra dire oui après avoir lu Geneviève.
(Jcneviève, d'ajtrès le témoignage de 3L de Laniartine, est le nom vrai du personnage qui figure dans Jocclyn
SOUS le nom de Marllio. Dans l'intérêt de Jocclyn, je crois que l'auteur eût bien fait de ne pas nous raconter l'histoire de Geneviève; la création poétique aurait gardé plus de jeunesse et de fraîcheur. L'abbé Duniont, des premières Confidences, loin d'ajouter quelque chose à la valeur de Jocelyu, a plutôt terni l'éclat de cette admirable figure ; je crains bien que Geneviève ne diminue la grandeur de Marthe, comme l'abbé Dumont a diminué la grandeur de Jocelyn. Geneviève, j'en conviens, est un modèle d'héroïsme et de dévouement ; mais son héroïsme, pour se montrer à nous dans toute sa splendeur, aurait besoin de se développer dans un épisode unique. Or, cette condition si impérieuse semble avoir échappé à l'intelligence de M. de Lamartine. L'auteur de Geneviève, au lieu de nous montrer lavprincipale figure de son récit dans une action unique et simple, a multiplié les épreuves imposées à celte fille généreuse, et presque effaré la douleur de ces épreuves en s'efforçant de les rendre vulgaires. L'heure Yraimcut poéti(iue, vraiment grande, est celle où Geneviève, pour sauver l'honneur de Josette, de sa sœur qu'elle aime avec une passion toute maternelle, se donne pour la mère de l'enfant que Josette a mis au monde; mais ce dévouement, si admirable en lui-même, est entouré de circonstances si banales, qu'il produit à peine la moitié de l'effet qu'on pouvait eu attendre. L'amour de Josette pour le maréchaldes-logis qui tombe de cheval devant sa porte, l'emprisonnement de la sage-femme, la dureté du juge <(ui interroge Geneviève, loin d'agrandir la figure de l'héroïne, la réduisent aux proportions de la réalité la plus prosaïque. Ce n'était vraiment pas la peine de tonner si fièrement contre toutes les liiléiatures pour rnconler une histoire de village avec tant de prolixité. Cependant je serais injuste en-
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vers M. de Lamartine, si je ne reconnaissais pas qu'il y a dans son livre une cinquanlaine de pages vraiment attendrissantes. Les fiançailles de Geneviève avec le colporteur, son retour à Voiron et la colère de Josette en apprenant qu'elle va perdre sa sœur, sont bien racontés, quoique le nombre des mots ne soit pas en rapport avec le nombre des idées. Les caresses et les sanglots des deux sœurs exciteraient en nous une émotion plus profonde, si l'auteur ne prenait pas à tâche d'épuiser les images qu'il appelle à son secours. Quand Geneviève, devenue mère à son tour, mais dont la maternité est sanctifiée par le mariage, partage le lait de ses mamelles entre son fils et un enfant trouvé qui n'a pour nourrice qu'une chèvre aux mamelles à demi taries, l'auteur, pour peindre cette exubérance de tendresse, trouve des couleurs vives et vraies. Quoique cet épisode n'occupe certainement pas le premier rang dans la pensée de M. de Lamartine, c'est, à mon avis, la meilleure partie de l'ouvrage. Quant au dénoûment, il ferait sans doute merveille dans un mélodrame : dans un récit destiné à l'enseignement du peuple, il est parfaitement déplacé. Ce dénoûment, en effet, manque à la fois de clarté et de simplicité. L'intervention imprévue de la tante du maréchal-des-logis et du juge de paix, la lutte inutile de Geneviève pour garder l'enfant qu'elle a nourri, et qui se trouve être l'enfant de Josette, excellentes sur un théâtre de boulevard, n'ajoutent rien à l'attendrissement du lecteur.
Malheureusement ces défauts ne sont pas les seuls que je doive signaler dans Geneviève. Si l'action principale n'est pas racontée avec toute la sobriété que le goût commande, les épisodes qui viennent se grouper autour de cette action sont à leur tour racontés avec une prolixité
lOa A. DE LAMARTINE.
désolante. Geneviève, avant de trouver un asile chez l'abbé Duinont, traverse une série d'épreuves parfois douloureuses, trop souvent puériles. Que la sœur de Josette perde sa condition parce que sa maîtresse apprend la faute dont elle s'est déclarée coupable sans l'avoir commise, c'est là sans doute une source d'émotion ; mais que Geneviève, éprise de tendresse pour un mouton , offre à son maître une part de ses gages pour conserver son nouvel ami qu'on veut mener à la boucherie , ce sentiment bien que vrai, ne saurait nous attendrir, ftlieux conseillé, M. de Lamartine se fût borné à nous raconter le dévouement de Geneviève pour Josette. Il y avait dans celte action unique de quoi défrayer les quatre cents pages de son récit. Tous les épisodes qu'il a cru devoir ajouter ne sont, à proprement parler, que des hors-d'œuvre. La charité instinctive de Geneviève développée, agrandie par le sentiment religieux, s'élevant jusqu'à l'héroïsme, c'était là le sujet qu'il fallait traiter : tout le reste n'est qu'un entassement de paroles inutiles, mais, pour laisser à l'héroïsme de Geneviève toute sa valeur poéli(iue , il fallait donner au langage la siu)plicité qui ajipartient à l'action, et ne pas comparer par exemple les yeux qui pleurent , et dont les larmes s'épuisent, à une orange pressée d'une main avide et dont le suc tarit.
Après avoir commenté Jocclyn en nous racontant l'histoire de Geneviève, M. de Lamartine revient au récit de sa vie personnelle. Les Nouvelles Confidences sont loin d'offrir le même intérêt que les premières. Dans les premières, en effet, on pouvait blâmer la complaisance immodérée avec la(|uelle M. de Lamartine parlait de lui-même, on pouvait à bon droit s'étonner des éloges .sans fin qu'il se prodiguait; en lisant les Nouvelles Conjidences , on Cil
saisi d'un autre ctoniiement. On se demande comment l'auteur a pu croire qu'il continuait sa biographie en parlant de tout le monde, excepté de lui-même. Le premier livre des JSouvelles Confidences n'est qu'une galerie de portraits. A part quelques pages où M. de Lamartine nous entretient avec bonheur de l'admiration qu'il excitait chez les habitants de Màcon, où nous voyons les jeunes filles et les vieillards groupés sur les perrons pour regarder passer le fils du chevaUer, il n'est guère permis de chercher dans ce premier Uvre un récit autobiographique. Ou je m'abuse singulièrement , ou la plupart des lecteurs éprouveront la même impression que moi : les louanges sans nombre que 3L de Lamartine donne à la beauté de sa mère, à la beauté de ses sœurs, h sa beauté personnelle, loin d'éveiller la sympathie , répandent sur toutes ses paroles une singulière monotonie. Cette profusion de beauté imprime à toutes les pensées un cachet d'orgueil qui fatigue bien vite. Que l'auteur vante la piété, la sérénité, la générosité, l'abnégation de sa mère, à la bonne heure : il y a dans ses louanges un accent de reconnaissance qui réclame , qui impose le respect ; mais qu'il s'amuse à décrire sa mère comme un tableau ou une tapisserie , qu'il drosse l'inventaire de son visage sans nous faire grâce d'aucun détail, qu'il mesure la longueur des cils , la largeur des sourcils, l'épaisseur des lèvres, c'est une puérilité, un gaspillage de paroles que nous ne pouvons lui pardonner. La beauté même d'une jeune fille ne résisterait pas à cette manie de procès-verbal. Et puis, ce qu'on disait au xvir siècle de la description des palais et des meubles peut se dire, avec une égale vérité, de la description des vêtements et du visage. Si l'ennui s'emparait du lecteur, au temps de Molière et de madame de Sévigné, devant les festons et les astragales, il
est bien difficile aujourd'hui de parcourir, sans impatience, les innombrables descriptions du masque humain qui remplissent les jXoiivelles Confidences. Pour donner à ces tableaux quelque intérêt, il serait indispensable d'y jeter quelque variété, et M. de Lamartine ne paraît pas y songer un seul instant. Il débute par le superlatif, continue par le superlatif, et termine comme il a commencé. Qu'il parle de sa mère ou de ses sœurs, il n'a jamais sur les lèvres que des paroles d'admiraiion et d'extase. Toute sa famille forme un groupe de types irréprochables que Raphaël et Titien doivent se disputer.
Ce que M. de Lamartine raconte avec un accent de vérité incontestable, dans le premier livre de ces Nouvelles Confidences , c'est l'ennui qui le dévorait. Cet ennui pourtant nous attristerait bien davantage, s'il n'était pas encadré dans l'expression constante de la supériorité que l'auteur s'attribue sur toutes les |)ersounes qui l'entourent. J'admire très-sincèicment le génie lyricjue de M. de Lamartine ; mais , sans vouloir lui conseiller une fausse modestie, je i)cn.se qu'il ferait bien, surtout lorscpi'il s'agit des premières années de son adolescence , de nous parler de lui-même avec plus de réserve et de sobriété : quelle que soit en eiïet la beauté des Mèdiuuions et des Haimonics, elle ne justilie pas les termes qu'il emi)loie en expliquant sa nature. Qu'une ville de province soit pour une âme poétique une source intarissable de dégoût , j'y consens. Cependant ce que W. de Lamartine dit de luimême, le dédain qu'il professe pour toutes les figures qui passent devant lui me s(>mble franchir la mesure de la juslice. Lors même (pi'il s'agirait de l'auteur applaudi des Mèdilaliuns et des llaiinotiics, ce dédain se comprendrait à peine, car il y a partout pour les esprits attentifs de nom-
breux sujets d'étude ; et si les grandes intelligences ne se comptent pas par milliers , il y a toujours des enseignements h recueillir dans la conversation des vieillards; lorsqu'il s'agit d'un poète dont le génie n'est encore connu que de lui-même, que de lui seul, le dédain se conçoit encore plus difficilement.
Toutefois je ne veux pas donner à mes paroles un sens trop absolu. Il y a, dans ce premier livre même, quelques portraits tracés avec habileté. Les mille riens dont se compose la vie de province sont parfois peints avec des couleurs très-vraies ; la vérité même de ces portraits, le plaisir que l'auteur prend à les multiplier , accusent de plus en plus la stérilité du sujet qu'il a choisi , ou plutôt l'absence réelle du thème qu'il s'obstine à traiter. Toutes ces figures, si nettement dessinées, qui révèlent chez le poëte une si grande fidélité de souvenirs , ne sont pas le poëte luimême. Si du moins elles exerçaient une action décisive sur la vie du narrateur, nous les verrions sons regret se multiplier ; mais toutes ces silhouettes passent et disparaissent sans laisser de trace : le poëte s'amuse à les peindre pour le seul plaisir de nous montrer son talent. Aucun de ces personnages n'a été mêlé à sa vie ; il les a vus, il les a regardés, il s'en souvient, il nous les montre , et la pleine connaissance du milieu où il a vécu n'ajoute rien à ce que vous savez de sa nature , car il a pris soin de la poser d'avance comme prédestinée. Les hommes dont il a entendu la voix, dont il a recueilli les regrets, n'ont pas éveillé en lui un sentiment nouveau , une pensée nouvelle ; le poëte est demeuré, après les avoir écoutés, ce qu'il était en revenant dans sa famille : il a continué de se livrer sans relâche à la contemplation de lui-même.
L'abbé de Lamartine semble seul faire exception. L'in-
dulgcnce et la bonhomie de cet aimable vieillard sont retiacéos par M. de Lamartine avec une prédilection qui se comprend sans peine. Il trouvait, en effet, dans le château de cet oncle mondain, l'indépendance que le frère aîné de son père lui refusait à Màcon. Plus de contrainte, plus d'habitudes réglées, plus de journées divisées à l'avance connue les compartiments d'un damier. Promenades, rêveries sans but et sans lin , courses vagabondes dans les montagnes, solitude, méditation, rien ne manquait à cette amc éprouvée par la douleur. Le matin, il s'élançait sur un cheval impatient, et foulait la rosée; il errait à l'aventure, et, quand il avait humé l'air à pleins poumons , il rentrait pour s'ensevelir dans une autre solitude , pour causer familièrement avec tous les grands esprits des siècles passés, car l'indulgent abbé possédait une riche bibliothèque. Cette partie des NottrcUes Confidences est, \\ mon avis, la meilleure, la plus naïve, celle (|ui intéressera le plus sûrement. Dans la vie de Alàcon, le poète ne r(s|)irail pas à l'aise, et, pour mieux marquer sa souffrance, il se laissait aller à d'innombrables exagérations, Ponr niit'ux caractériser la nature lyrique de son inlelligence, il amoindrissait à son insu toutes les facultés expansives des personnages qui l'entouraient. Dans le château de l'indulgent abbé, rien de pareil. Le poète vit librement sans que personne lui demande compte de ses journées. Il dispose à son gré de l'espace et du temps. Il s'enfonce sous l'ombre des allées pour songer h celle qu'il a aimée, qu'il a |)crdue ; il s'assied sur la mousse, au bord de la fontaine, pour écouler le bruit de l'eau sur les cailloux, le murmure des feuilles agitées par le vent, et, quand il a épuisé sa rêverie, il retourne auprès de l'abbé, (pii lui raconte sn jeunesse et lui parle des salons de Versailles. Il y a dans cc^te
vie solitaire et indépendante, telle que nous la montre M. de Lamartine , un charme incontestable qui s'empare du lecteur; nous respirons avec bonheur l'air vif de la montagne , nous errons sans but avec le jeune rêveur, nous savourons avec délices la mélancolie et la solitude.
Cependant, comme les meilleures, les plus belles choses de ce monde ne sauraient durer éternellement, il faut bien que M. de Lamartine se décide enfin à quitter le château de son oncle, où il a passé de si douces journées, Saluce, un de ses camarades de régiment, est amoureux à Rome, et lui raconte jour par jour toutes les joies, toutes les tristesses de sa passion. La princesse Régina, mariée par sa grand'mère à un vieillard qu'elle connaît à peine, mariée à l'âge de seize ans, aime Saluce de toute son âme. Pour sauver sa liberté, elle quitte Rome et vient en France. Saluce, qui l'a enlevée du couvent où elle attendait le retour de son mari, est enfermé au château Saint-Ange. Régina vient demander protection au meilleur ami de Saluce, à l'auteur des Confidences. Pour donner à son récit plus de mouvement et de vérité, M. de Lamartine a cru devoir, avant de parler en son nom, transcrire quelques lettres de Saluce. Ces lettres, dont plusieurs sont empreintes d'une passion énergique, n'ont sans doute pas été transcrites littéralement, car il arrive trop souvent à Saluce de parler comme le narrateur lui-même, avec une abondance de langage facile à concevoir quand elle s'allie à l'abondance même des pensées, mais dépourvue de vraisemblance dès que le nombre des pensées ne justifie pas le nombre des paroles. Une pareille contradiction ne se rencontre pas chez U'S hommes qui écrivent familièrement, qui épanchent kun bculimeutt) dans le casur d'uu ami; die accuse u. (4) 2
trop évidemment rindustrie lilléraire pour ne pas appartenir tout entière au camarade de Saluce.
L'amour de Rcgina pour le jeune officier français est préparé d'une façon étrange. En admettant que la donnée principale soit vraie, il est permis de regretter que l'auteur ne l'ait pas traitée plus simplement. Je veux bien, quoique cette concession puisse paraître trop généreuse, je veux bien que Régina aime Saluce sans l'avoir jamais vu, que son amitié passionnée pour Clotilde, qui est morte dans ses bras, livre son cœur sans défense; je veux bien qu'en retrouvant dans Saluce tous les traits de celle qu'elle a chérie, elle se sente entraînée h le chérir; au moins faudrait-il nous présenter cette singulière métamorphose de l'amitié avec une plus grande sobriété de couleur. Que Régina croie encore aimer Clotilde en aimant son frère, qu'elle n'ait pas senti son cœur s'enflammer aux récits qu'elle écoutait d'une oreille avide, qu'elle ait recueilli sans défiance les louanges que Clotilde prodiguait à son frère absent, c'est une fiction que le cœur admet sans peine; mais réunir dans l'église du couvent, sur le tombeau de Clotilde, Régina et Saluce, c'est un artifice que la poésie répudie, qui appartient h l'art d'Anne Radcliiïe. Le sentiment religieux (pie les morts nous inspirent ne se concilie pas avec les paroles ardentes qui s'échappent de la bouche des amants. Régina et Saluce agenouillés sur la loiiibc de Clotilde, ravis dans une mutuelle extase, Régina évanouie emportée dans les bras de Saluce, seront toujours, aux yeux d'un goût sévèro, une déplorable invention. Quoique l'amour sincère soit digne de respect, il est impossible de ne pas voir dans cette scène de mélodrame une véritable profanation. Ces mains jointes pour la prière cl qui s'ouvrent pour étrcindrc une main ardente n'offrent
à l'esprit rien de vraiment poétique. L'amitié même de Régina pour Clotilde serait plus vraie, si l'auteur, pour la peindre, eût appelé h son secours des couleurs moins vives. L'amitié de ces deux jeunes fdies, telle qu'il nous la montre, loin de lutter de grâce et de candeur avec la mutuelle affection de Mina et de Brenda, se confond trop souvent avec l'amour. Les baisers que Régina prodigue aux tresses dénouées de Clotilde, l'admiration qui enflamme toutes SCS paroles, conviendraient mieux h l'amour qu'à l'amitié.
Les promenades enivrées de Saluce et de Régina sous les ombrages de la villa Pamfili sont racontées avec éloquence. Pourquoi faut-il qu'ici encore le goût soit blesse par un détail étrange? La grand'mère et la nourrice, qui restent dans la calècbe et attendent les deux amants, loin d'ajouter h l'intérêt poétique, nous ramènent à la réalité la plus vulgaire. Qu'une mère ferme les yeux sur la faiblesse de sa fUle, le lecteur le conçoit sans pfine; mais qu'elle fasse le guet, qu'elle se pose en sentinelle tandis que sa fdle se livre tout entière h sa passion, une pareille complaisance, qui peut bien se rencontrer, sera toujours d'un fâcheux effet. Il n'y a guère que la nourrice qui puisse se charger d'un tel rôle.
L'enlèvement de Régina n'est pas raconté aussi simplement que je le voudrais. Le travestissement de Saluce, acceptable tout au plus pour le départ, est un non-sens au retour. S'il a raison de se déguiser pour sortir de Rome avec Régina et l'emmener dans un chariot de paysan, il est impossible d'admettre qu'il revienne seul à Rome sans reprendre les vêtements qui lui appartiennent. S'il avait résolu de se faire arrêter, il ne s'y prendrait pas autrement. Il y a dans tout cet épisode quelque chose de théâtral qui attiédit singulièment l'émotion.
L'attendrissement de l'ami de Saluce suspendu aux lèvres de Régina semble menacer d'un prochain oubli la femme qu'il a tant aimée, tant pleurée. Si l'image de Saluée ne se plaçait entre eux, le lecteur sent bien que le cœur du poëie s'ouvrirait à un nouvel amour. Cette crainte s'elTace bien vite, et le narrateur revient tout entier à la douleur de Régina. Le procès s'engage à Rome. Pour que Régina soit libre, il faut que Saluce consente à s'éloigner et prenne l'engagement de quitter pour longtemps l'Italie. A cette condition, le mari de Régina promet de ne jamais réclamer ses droits, de la laisser près de sa mère. Que Saluce (juiltc l'Italie et que Régina revienne à Rome, telle est la transaction que proposent les hommes de loi. Cruel dénoùmcnt pour ces poétiques amours! Saluce accepte le marché et renonce à Régina. Assurément, la lésolution de Saluce semblera très-sage à tous les esprits pour qui la passion n'est qu'une chose éphémère et sans impoitance. Il y a même, dira-ton, dans sa conduite, une sorte de générosité : il renonce à Régina pour lui laisser la richesse et l'éclat d'un grand nom. Tout cela est fort sensé assurément , s'il prévoit qu'un jour il cessera d'aimer Régina ; mais, s'il doutait de lui-même , il ne devait pas enivrer d'amour la femme qui se donnait à lui tout entière, (|ui abandonnait son cœur à l'espérance d'un boidieur infini. Il est trop lard maintenant pour se montrer généreux : il fallait débuter par la franchise. Régina est libre ; elle attend l'homme ([u'elle aime, à qui elle a conlié sa vie. Pour elle, Saluce est le monde entier. Que son amant gagne ses geôliers, qu'il s'échappe du château Saint-Ange, et Régina ne regrettera pas la richesse qu'il lui faudrait payer de son bonheur. Je comprends donc très-bien la colère de liégina lorsqu'elle apprend la résolution de Saluce. Je l'admire et
je l'aime quand elle l'acciisc de cruauté, de lâcheté. Elle devine trop sûrtMiient qu'il y a dans sa conduite plus de faiblesse encore que de vraie générosité. Il l'a aimée tant qu'il pouvait s'abandonner librement à sa passion, ou plutôt il s'est laissé aimer tant que son bonheur ne rencontrait aucune résistance. Maintenant que l'amour n'est plus un bonheur, mais un tourment, il est saisi de pitié pour lui-même et renonce à Régina pour retrouver la vie facile, la vie indépendante qu'il avait perdue. Cruauté , lâcheté 1 elle ne se trom|)e pas. La colère a déchiré le bandeau qui lui cachait la lumière. Elle se croyait aimée d'un amour infini, d'un amour qui devait défier toutes les épreuves; elle reconnaît trop tard son aveuglement. Sa fidèle nourrice maudit comme elle l'homme à qui elle a donné son cœur, et qui n'a pas le courage de le garder.
Si Régina, au début du récit, nage dans des flots de lumière, qui permettent à peine de la prendre pour une créature faite de chair et de sang , si l'auteur, en essayant de nous peindre sa beauté, nous emporte trop souvent dans les régions de la pure rêverie , si notre œil a peine à saisir les formes éthérées de ce personnage qui n'a de la femme que le nom, Régina, au dénoûment, prend victorieusement sa revanche. Malgré sa naissance, elle aime en vraie ïransteverine ; elle ne comprend pas l'abandon qui veut s'appeler générosité. Le cri de la passion rachète à mes yeux toute l'indécision des premières pages ; il y a dans la douleur, dans la colère de Régina , autant de honte que de regret. Elle rougit de l'homme qu'elle a choisi, qui ne méritait pas son amour ; elle rougit de n'être plus aimée. Celte liberté que Saluée lui rend , cette richesse qu'il lui renvoie en échange du bonheur, sont pour elle de mortelles offenses. C'est pourquoi j'accepte sans réserve la colère
m A. DE LAMARTINE,
de Régina ; je regrette seulement que la conduite de Saluée rappelle d'une manière trop frappante la conduite de son ami à la Mergellina. Ilégina est abandonnée comme Graziclla ; la fille du pêcheur et la princesse romaine sont traitées avec la mémo cruauté : dans le cœur de Salucc comme chez l'auteur des Confidences, Tégoïsme a parlé plus iiaut que l'amour.
M. de Lamartine, en commençant ses Nouvelles Confidences, a cru devoir répondre aux reproches sévères qui lui avaient été adressés. Comme je suis au nombre de ceux qui ont blâmé le caractère de ses premières Confidences, je suis bien obligé de m'attribuer une part de sa réponse et d'en discuter les termes et la valeur. J'ai dit que les sentiments intimes du cœur ne méritent pas , à mes yeux, moins de respect que les vignes, les prés et les forêts transmis par héritage. J'ai dit qu'exposer au grand jour, raconter heure par heure, toutes ses affections, toutes ses souffrances, pour sauver la terre où l'on a vécu, peut à bon droit s'appeler une profanation. A ce reproche, que je crois très-fondé , que répond M. de Lamartine? Il établit, entre le public et ses amis, une différence très-sublile qui ferait honneur aux casuisles les plus consommés. Devant le public, être collectif, impersonnel, inconnu, il est permis de tout dire. Bien que la foule se compose de créatures intelligentes capables de comparer leurs émotions individuelles avec les émotions dont elles lisent le récit, M. de Lamartine soutient que la pudeur du cœur n'est pas un devoir devant la foule; il va |ilus loin : h son avis, tout homme qui parle devant la foule, qui parle de lui-même, de ses amis, des femmes qu'il a chéries , qu'il a quittées, ne peut jamnis se rendre coujiablc d'indiscrétion. Ainsi la parole recueillie par des milliers d'oreilles est une parole
morle, une parole adressée aux vagues de l'Océan , que le vent emporte et balaie, une parole sans écho; se confesser devant la foule, c'est converser avec soi-même; qui oserait se plaindre? qui oserait blâmer l'impudeur du pénitent? La foule n'est personne, parce que la foule est tout le monde. Ah ! s'il s'agissait de parler devant un ami, devant trois auditeurs à visage connu, la franchise, poussée jusqu'à ses dernières limites, ne serait pas seulement une faute, mais un crime. Raconter notre vie à ceux qui ont vu les personnages du récit, c'est une action que la morale ne saurait amnistier; dévoiler devant la foule, offrir à sa curiosité toutes les plaies de notre cœur , c'est une action indifférente, qui défie le blâme , qui ne peut blesser personne.
Telle est en peu de mots la théorie imaginée par M. de Lamartine pour sa justification. Je me suis efforcé de la reproduire dans toute sa crudité. Je ne crois pas avoir besoin de montrer tout ce qu'elle a de puéril. La distinction établie par M. de Lamartine peut se comparer aux distinctions combattues par Pascal dans ses Provinciales : il n'y a là rien de sérieux, rien qui mérite une réfutation. Aflirnicr que l'indiscrétion est en raison inverse du nombre des auditeurs, c'est tout simplement méconnaître la valeur des mots qui jusqu'ici ont été acceptés d'un consentement unanime , comme exprimant une pensée parfaitement claire, parfaitement définie ; c'est renverser toutes les notions du juste et de l'injuste, et s'attribuer un droit que la raison ne pourra jamais consacrer. iM. de Lamartine avoue qu'il rougirait de raconter sa vie intime devant un cercle d'amis , et il parle sans rougir devant la France, devant l'Europe ! Que sa parole soit portée aux quatre coins du monde, plus elle retentira , plus sa conscience sera Iran-
quille. C'est une étrange manière de se justifier. L'amertume de sa réponse, la colère qui respire dans cette singulière apologie , montrent assez clairement que sa cause ne lui paraît pas bonne. S'il avait conscience de son bon droit, s'il était vraiment sûr de n'avoir rien à se reprocher, il parlerait d'une voix plus calme , il arrangerait ses pensées dans un ordre plus logique , et surtout il ne se laisserait pas emporter jusqu'à dire : « lléjouissoz-vous, battez des mains, vous qui m'avez blâmé, vous qui m'avez accusé de sacrilège! Toutes vos espérances, tous vos souhaits sont dépassés. J'ai vendu le récit de mes souffrances , j'ai livré aux regards de la foule les plaies de mon cœur, pour sauver les vignes et les forêts que j'avais reçues en héritage. Eh bien! soyez contents, mon héritage n'est pas sauvé. Le salaire que j'ai recueilli n'a pas suffi pour les racheter ! » Ce mouvement oratoire étonnera le public sans le blesser, car, s'il se trouve dans la foule même que M. de Lamartine appelle impersonnelle bien des cœurs qui se sont associés à notre blâme, il n'y en a pas un qui se réjouisse de la pauvreté du iioëtc. Cette foule qu'il croit indifférente n'a pas appris sans tristesse qu'il lui faudrait bientôt dire adieu à l'ombre séculaire de ses forêts.
La question morale é|)uisée, reste la question littéraire. L'autobiographie est-elle de la part des poètes un calcul bien entendu ? Je ne le pense pas, et mon avis repose sur des raisons tellement claires, (ju'il sera, je crois, partagé par la majorité des lecteurs. Les poètes sont des êtres privilégiés. Le nom même qu'ils i)ortent indique le don précieux qu'ils possèdent, ils inventent, ils créent. Avec les débris de leurs souvenirs, agrandis, transformés par l'imagination , ils couiposent des scènes plus belles, plus animées, plus émouvantes que la vie réelle. N'est-ce pas man-
qucr à leur vocation, n'est-ce pas déchirer leurs titres de noblesse, que d'exposer à nos yeux toutes les ruines où ils ont ramassé les pierres de leur édifice? Craignent-ils de nous sembler trop grands ? Est-ce de leur part modestie ou présomption ? Est-ce pour ménager nos yeux qu'ils nous expliquent l'origine de leur génie? Si d'aventure ils croient ajouter à leur grandeur en nous montrant leur point de départ, ils s'abusent étrangement. Pour les admirer, pour applaudir à leurs travaux , nous n'avons pas besoin de savoir quel jour , à quelle heure ils ont connu les souffrances communes de l'humanité. Ils sont hommes, ils ont vécu de notre vie, que faut-il de plus pour nous dévoiler la source de leurs émotions, de leurs souvenirs? Le poêle qui écrit le journal de sa jeunesse change un lingot d'or en monnaie de cuivre. Il nous enseigne à ne voir dans son génie qu'une combinaison fatale d'éléments fournis par la vie réelle. M. de Lamartine n'a pas échappé aux conséquences que je signale. Il nous avait gàié Elvire dans Raphacl, et il vient de nous gâter Marthe dans Geneviève. Quant au style des deux volumes qui m'ont suggéré ces réflexions, j'ai regret à le dire, loin d'être plus pur, plus clair, plus châtié que le style des premières Confidences et de Raphacl, il est encore plus verbeux , plus confus, chargé d'un plus grand nombre d'images inutiles, ou, ce qui est pire encore, d'images qui ne présentent aucun sens. M. de Lamartine semble avoir pris à la lettre la réponse du maître de philosophie à M. Jourdain sur la différence des vers et de la prose. Il croit que tout ce qui n'est pas vers est nécessairement prose. Or, Molière, en écrivant la réponse du maître de philosophie , n'oubliait pas les conditions rigoureuses de toute prose bien faite, c'est-à-dire de toute prose vraiment digne de ce nom. L'harmonie et
le nombre qui s'adressent à l'oreille, la clarté qui s'adresse à la raison, les images bien choisies qui donnent du relief à la pensée, ne figurent pas dans la définition de la prose donnée à M. Jourdain , et se trouvent pourtant dans la prose de l'Avare et de Don Jumi comme dans la prose de Pascal cl de Bossuet. Des images assemblées au hasard, si nombreuses , si éclatantes qu'elles soient, ne sont pas plus de la prose que des vers; c'est un langage qui n'a pas de nom en littérature, que la rime n'excuserait pas et qui, sans la rime, n'est pas plus acceptable. Que M. de Lamartine ne se laisse pas abuser par la flatterie : depuis qu'il a renoncé à la poésie, il n'a pas écrit une page de prose. Ni VHisioirc des Girondins, ni les Confidences, ni licq^hacl, ni Geneviève ne satisfont aux conditions que j'ai tout-àl'hctne énoncées. Or , ces conditions ne sont pas créées par ma fantaisie ; elles sont resiieclées par tontes les nations qui possèdent une lilléralure ; elles étaient connues de l'anliquilé, et l'Iùnope moderne, en les acceptant, n'y a rien changé. JNi la richesse du génie, ni l'abondance des souvenirs jie sauraient les modifier. M. de Lamartine qui possède le don des vers, ne j^ossède jias encore le don de la prose. Essaiera-t-il de conquérir par l'étude ce don nouveau que les abeilles n'ont i)as déposé sur ses lèvres? Je n'ose l'espérer.
TOUSSAINT LOUVERTDRE.
Pour bien comprendre le caractère de Toussaint Louvcrturc, il faut l'cludier surtout dans les dix années qui précèdent l'expédition du général Leclerc. Sans l'élude atleniive de ces dix années, il est impossible de s'expliquer l'autorité absolue dont cet homme singulier était investi, le pouvoir dictatorial qu'il exerçait à Saint-Domingue. Il y avait dans celle nature africaine un mélange de ruse et de persévérance, de perfidie et de grandeur, qui devait lui concilier l'admiration et le dévouement de ses frères en esclavage. Toussaint avait quarante-huit ans quand la France proclama l'émancipation des noirs. 11 s'était élevé lentement de la plus infime condition au rang de surveillant. Chargé d'abord de la garde des bestiaux, puis cocher du gérant de M. de Noé, dès qu'il sut lire et signer son nom, il sembla deviner la haute fortune qui lui était réservée. La révolution française le trouva dans une position qui, bien que très-modeste, avait pourtant déjà de quoi, flatter son orgueil, quand il songeait à son point de départ. Aussi ne s'étonncra-t-on pas qu'il ait hésité pendant plusieurs années, avant de se prononcer pour la cause qu'il devait défendre plus tard avec tant d'énergie. Toussaint
servit dans les rangs de l'armcc espagnole contre la r^^publiqiie française, qui avait émancipé les noirs, et n'abandonna son premier drapeau que lorsque le général Lavcaux lui eut promis de lui laisser, dans l'armée française, le grade de colonel qu'il avait dans l'armée espagnole. Encouragé par cette promesse, Toussaint passa du côte des Français avec une partie de son régiment ; sa défection entraîna rapidement celle de plusieurs corps de troupes de la même couleur, et Laveaux, pour reconnaître cet important service, lui conféra le grade de général de brigade. Une fois investi de ce titre, qu'il osait à peine espérer, Toussaint ne songea plus qu'à se débarrasser de son bienfaiteur. Laveaux, devinant les projcis de Toussaint, le surveillait avec défiance ; mais, une révolte ayant mis le général français aux mains des noirs, Toussaint, à la tète de quelques centaines d'hommes résolus, comprima la révolte et délivra le général. Laveaux nomma Toussaint lieutenant-général, et partagea dès ce moment avec lui le gouvernement du pays. Ce partage ne pouvait contenter son ambition : il fallait à Toussaint l'autorité absolue. Pour s'en saisir, il Ht nommer Laveaux représentant, et se trouva enfin maître de Saint- Domingue. Il se débarrassa des commissaires de la Convention et du Directoire comme il s'était débarrassé d(î Laveaux, tantôt en portant sur eux les suffrages des électeurs de la colonie, tantôt en les forçant à s'embarquer, en leur démontrant que leur présence était dangereuse pour la paix publi(pie. La ruse, on le voit, tient autant de |)!a(r que le courage dans la fortune politique de loussaint. S'il a pavé de sa personne en mainte occasion, s'il s'est montré brave sur le champ de bataille, s'il n'a jamais rccidé devant le danger, son épée seule n'eût pas sulli à lui donner le pouvoir souverain qu'il convoitait. Chez ce nègre illet-
tré, qui, dans sa correspondance avec les généraux français, était obligé d'eniprunler la plume d'un prélro espagnol, il y avait autant de finesse, autant de pénétration que chez un diplomate vieilli dans les chancelleries européennes. Suivant d'un œil attentif tous les événements qui s'accomplissaient en France, toutes les transformations du gouvernement de la métropole, il réglait sa conduite sur les nouvelles qu'il recevait. La Convention et le Directoire ne l'avaient guère inquiété ; il faisait semblant d'accei)lcr les conseils et le contrôle des commissaires que la France lui envoyait, et savait les réduire à une autorité purement nominale. En apprenant la chute du Directoire et la créalion du Consulat, Toussaint devina qu'il lui faudrait bientôt compter avec le maître que la France venait de se donner.
Toutefois il se rassura en voyant la guerre se rallumer. Le premier consul avait alors trop d'affaires sur les bras pour songer à Saint-Domingue, et puis, lors même qu'il eût voulu ramener la colonie sous l'autorité de la métropole, la mer n'était pas libre, et les vaisseaux français ne pouvaient pas porter à Toussaint les ordres du premier consul. La signature de la paix d'Amiens changea subitement la face des choses : en rouvrant la mer aux navires français, elle remettait les colonies sous la main de la métropole. Toussaint avait trop de sagacité pour ne pas le comprendre, et, dès qu'il connut la paix d'Amiens, il sentit la nécessité de se préparer à la résistance. Il était le premier, il voulait rester le premier, et, malgré toutes les remontrances de ses conseillers, malgré tous les avertissements de ses amis les plus dévoués, il était fermement résolu à ne rien céder de l'autorité qu'il avait conquise.
De quelle nature était cette autorité ? D'après plusieurs
lémoignages qui paraissent dignes de foi, elle était sans limites, et ne pouvait se comparer qu'à l'autorité des souverains de l'Asie. Il est arrivé à Toussaint, pour châiier la révolte, de désigner, d'appeler hors des rangs les soldats qu'il jugeait plus coupables que les autres et de leur commander d'aller se faire fusiller; les soldais s'inclinaient en joignant les mains, et allaient recevoir la mort. Où trouver des exemples d'une telle soumission, si ce n'est en Orient, parmi les vizirs à qui le muet présente le lacet? Qu'on ne s'y trompe pas cependant, l'autorité despotique de Toussaint n'était pas un caprice du hasard ; elle ne s'explique pas tout entière, comme on pourrait le croire, par l'incontestable supériorité de son intelligence comparée à celle de ses anciens compagnons d'esclavage devenus ses sujets; elle reposaitsur unebase plus solide, sur la justice. Si Toussaint, en effet, se montrait sévère, rarement il se montrait injuste. Doué d'une force herculéenne, doublant sa force par la sobriété, par l'activité, dormant deux heures, faisant parfois quarante lieues à cheval dans une seule journée, il chûliait le crime contre les personnes ou les propriétés dès qu'il le connaissait, et celte vigilance prodigieuse donnait à ses arrêts quehjue chose de surnaturel. Entre le crime et [•' châtiment, il s'écoulait si pou de temps, (pic les nègres avaient fini par croire que le maître les voyait toujours, à (iuei(iue dislance qu'il se trouvât. Il encourageait lui-même cette croyance par ses paroles. Il leur disait du haut de la chaire, en promenant sur son auditoire un regard impérieux : Je pars, mais n'oubliez pas que je laisse parmi vous mon œil et mon bras, mon œil pour vous surveiller, mon bras pour vous fra|)por. l'our .ijouter encore au prestige de son autorilé, Toussaint s'était con)posé une généalogie, il se disait petit-fils d'un roi de la côte d'Afrique,
et cette généalogie, vraie ou mensongère, était acceptée par ses sujets comme une preuve de sa prédestination. Toussaint, en acceptant l'émancipation de la race africaine dans les colonies françaises, avait cependant obligé tous ses anciens compagnons d'esclavage à reprendre la culture des terres pendant cinq ans, leur assurant le quart des produits. Satisfaits de cette liberté nominale, les nègres étaient rentrés sous le joug, et le régime nouveau auquel Toussaint les soumettait, plus dur que le régime des anciens colons, leur semblait plus facile à supporter, parce qu'ils obéissaient à un homme de leur couleur. Leur orgueil se trouvait flatté eu voyant ce que la liberté avait fait d'un Africain, et ils subissaient sans murmurer l'autorité despotique de ce nouveau maître.
Les colons, rétablis dans leurs propriétés, bénissaient le gouvernement de Toussaint et ne s'étaient jamais sentis protégés plus efficacement. Loin d'appeler de leurs vœux l'intervention de la métropole dans le gouvernement de Saint-Domingue, ils ne souhaitaient, n'espéraient rien de mieux que la dictature qui avait ramené dans l'île la paix, la sécurité, la richesse. Qui pourrait jamais contenir d'une main aussi ferme quatre cent raille noirs et les obliger, tout en proclamant leur hberté, de travailler pour vingt mille blancs et vingt mille mulâtres? Quel Européen saurait jamais faire ce que Toussaint avait fait ? Jamais la colonie n'avait été si prospère. En chassant les Anglais et les Espagnols, il avait donné à la partie française de nouvelles richesses. Aussi Toussaint était entouré de courtisans ; malgré sa laideur, malgré son âge, les blanches ne dédaignaient pas d'assister à ses fêtes.
Y a-t-il dans un tel personnage l'étoffe d'une composition dramatique ? Cette vie commencée dans la condition
la plus infime, qui franchit un à un tous les degrés de l'échelle sociale, qui, après avoir connu le pouvoir souverain, l'ivresse du combat, l'orgueil de la victoire, va s'éteindre dans une forteresse sur une terre étrangère, n'offre-t-cllc pas au poète tous les éléments d'intérêt, toutes les ressources qu'il peut souhaiter? A ne prendre dans Toussaint que l'homme politique, on trouverait déjà dans la biographie que je viens d'esquisser rapidement de quoi émouvoir, de quoi étonner, de quoi enchaîner l'attention. Si on ajoute à ce que j'ai raconté la partie intime, que j'ai négligée à dessein pour montrer plus clairement la partie publique du personnage; si, en regard de l'ambition qui a dominé toute la vie de Toussaint, on place l'amour paternel, que le premier consul avait appelé au secours de ses négociateurs pour soumettre le dictateur de Saint-Domingue ; si on jette dans les bras de ce soldat sexagénaire ses deux fils Isaac et Placide, envoyés en France, confiés au Directoire comme des otages par le colonel Vincent et ramenés par le générai Leclcrc comme des conseillers , comme des messagers de paix, il me semble que les alToctions de famille opposées aux passions politiques, le père opposé au guerrier, à l'homme d'état, donnent au sujet une valeur nouvelle.
Avant de revoir ses fils, Toussaint s'était trouvé aux prises avec les affections de famille dans une circonslance moins cruelle, qu'il n'est cependant pas inutile de rappeler. Reconnaissant parmi les rebelles un de ses meilleurs lieutenants, son neveu Moïse, il n'avait pas hésité à l'envoyer devant un coustil de guerre, à sanctionner l'arrêt de mort prononcé contre lui. Il avait sacrifié Moïse pour asseoir plus solidement son autorité. V.n présence de .ses fils, son émotion, quoique prdfondc, ne réussit pourtant pas à
changer sa résolution. Après avoir écouté en silence leurs prières et les conseils de M. de Coasnon, leur précepteur, il leur dit : « Choisissez, mes enfants, entre la France et voire père. » Vainement ils essayèrent de l'effrayer en lui peignant la puissance du premier consul ; malgré les douze mille soldats débarqués par l'escadre française, malgré les premières victoires de l'armée européenne, Toussaint demeura inébranlable et s'en tint h sa première réponse : B Choisissez, mes enfants, entre la France et votre père. » Certes, il y a dans cette nature quelque chose d'héroïque et en même temps de touchant. Quoique l'ambition parle en lui plus haut que le patriotisme, quoiqu'il sache très-bien que le général Leclerc ne vient pas pour rétablir l'esclavage, mais pour relover l'autorité de la métropole sur la colonie, cependant il ne demeure pas sourd à la voix de l'amour paternel, car si ses fils, sur la terre de France, étaient des otages, sur la terre d'Haïti ils ne sont que des messagers. Quoi que décide le père, la vie de ses enfants ne court aucun danger, et Toussaint ne l'ignore pas. Par une illusion facile à comprendre chez l'ambitieux, il a fait de sa cause personnelle la cause de sa couleur, et se refuse à reconnaître la suzeraineté de la France. Les prières de ses enfants n'ébranlent pas sa résolution ; mais son obstination n'a rien qui offense les plus doux sentiments de la nature, car la vie de ses enfants n'est pas en péril. Quelque parti qu'ils prennent, leur vie est sauve. S'il leur dit de choisir, ce n'est pas qu'il les aime avec tiédeur ; c'est qu'il s'abuse sur le vrai but de son ambition, c'est qu'il voit dans sa cause la cause d'un peuple entier, et qu'il croirait manquer à sa mission, trahir le rôle que Dieu lui a confié en cédant aux prières qui lui conseillent la soumission. La lutte ainsi posée, ainsi corn-
prise, réunit tous les caractères de la grandeur poétique. A quel moment faut-il prendre Toussaint pour le mettre sur le théâtre ? Quoique les trois unités recommandées par le précepteur d'Alexandre soient aujourd'hui traitées avec une dédaigneuse indifférence , je pense qu'il est bon de garder au moins l'unité d'action. Je fais bon marché de l'unité de temps, de l'unité de Heu ; quant à l'unité d'action, elle ne relève de la poétique d'aucun pays; elle relève du bon sens, de la raison , de l'évidence , de la nécessité. Sans m'arrêter aux exemples éclatants qu'on pourrait invoquer contre ma pensée , je préfère le développement d'une action unique à l'enchaînement, si habile qu'il soit, de tous les épisodes dont se compose la vie d'un homme. Malgré mon admiration profonde pour la Vie et la Mon du roi Jean, j'aime mieux Otiiello , Roméo et Juliette , dont l'action embrasse un espace plus resserré et concentre plus sûrement l'attention. Je crois donc qu'il faut choisir dans la vie do Toussaint Louverlure le moment de sa suprême puissance, c'est-à-dire l'époque du consulat. A ne consulter que la curiosité, qui trop souvent de nos jours domine les œuvres qu'on appelle dramatiques, je ne sais trop pourquoi, on pourrait se laisser tenter par les premières années de Toussaint, cl vouloir nous le montrer dans l'esclavage, puis soldat dans les rangs de l'armée espagnole. Pour ma part, je ne crois pas que le goût puisse avouer une pareille lentalivc. Le poêle fût-il sûr de trouver pour ces tableaux des couleurs vives et variées, nous aurions encore le droit de le gourmander , car la biographie ne peut èlre confondue avec la poésie. Toutes les ruses employées par Toussaint pour établir , pour assurer sa piiis.sance, sont des Irails de caractère ((u'il ne faut pas négliger, qui survent à dessiner sa physionomie. Ce n'est
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pas une raison pour se croire obligé de mettre sous nos yeux toutes les supercheries qu'il s'est permises, toutes les embûches qui lui ont livré ses ennemis , tous les actes de duplicité dont il s'est glorifié. Depuis le général Ilermona jusqu'au colonel lAIaitland, il a trompé, comme en se jouant, tous ceux qu'il a voulu tromper ; que le poëte se souvienne de tous ces mensonges, de toutes ces trahisons , sans tenir à nous montrer qu'il les connaît. Qu'il se contente d'emprunter à la vie entière du personnage tout ce qui peut expliquer son caractère. Que ses études prennent place dans la trame de l'action , sans ostentation , sans jactance. Et si la curiosité y perd quelque chose, le bon sens y gagnera.
Y a-t-il dans le moment que je propose de quoi défrayer les cinq actes d'un poëme dramatique? Est-il possible de tirer deux mille vers de la lutte engagée entre Toussaint et le général Leclerc sans recourir à aucun épisode parasite? Je le crois fermement, et je n'ai pas besoin d' ajouter que sous le nom d'épisode parasite je ne comprends pas le combat de l'ambition et de l'amour paternel , car ce combat forme une partie essentielle de l'action. Je voudrais voir d'abord Toussaint dans tout l'éclat de sa puissance , au milieu de sa cour , inquiet et pourtant s'applaudissant de la résolution qu'il a prise. Pour demeurer fidèle à la vérité historique, il ne faudrait pas nous montrer le dictateur entouré seulement d'une cour africaine ; les blancs et les blanches devraient avoir leur place dans le palais du maître. Qu'importe que l'orgueil européen soit blessé d'un tel mélange? C'est une nécessité du sujet qu'il faut accepter. Vers la fin d'une fête, aux premiers rayons du soleil, on signalerait l'approche de l'escadre , et Toussaint, rassemblant à la hâte ses lieutenants, son état-major, dicterait
les réponses h faire aux sommations dn génôral français. Il faut que le spectateur voie Dcssalines, Laphime, Maupas, et entende les ordres qu'ils reçoivent. S'il ne les entend pas, il ne conçoit pas une juste idée de la résistance désespérée à laquelle Toussaint s'est décidé.
Je ne crois pas possible de partager, sans de graves inconvénients, l'attention de l'auditoire entre les lieutenants de Toussaint. Il suffit de nous montrer à l'œuvre le plus farouche, le plus cruel de tous, Dessalines. Or, quelle était l'œuvre confiée à Dessalines? L'incendie de la ville du Cap, dès que les Français auraient mis le pied sur la terre d'Haïti. Je ne conçois pas un poëme dramatique dont Toussaint est le héros sans l'incendie du Cap. Cette affreuse résolution , trop fidèlement exécutée , est un irait indispensable dans le tableau de la défense de Saint-Domingue. Que les jansénistes littéraires ne se récrient pas , que les petites-maîtresses ne se pâment pas d'effroi , l'incendie du Cap ne doit pas être raconté; il faut qu'on le voie , il faut qu'on entende les toits se tordre sous la flamme qui les dévore, qu'on suive d'un œil éperdu Ks mères tremblantes qui emportent leurs enfants h travers les débris de la ville. Qu'on ne dise pas que c'est là un tableau dig(je tout au plus des théâtres de boulevard, et que la poésie dramatique doit répudier. Quand je demande l'incendie du Cap, je ne prétends pas effacer le poète devant le décorateur. Le spectacle n'est ici que le cadre où le poète doit placer sa pensée. Les colons les plus hardis se décident à s(; jeter dans les bras de l'armée française ; les plus timides perdent leur temps en délibérations, et sont emmenés dans les mornes par Dessalines. Il y a dans ces scènes déchirantes (luclijue chose (jui ne s'adresse pas aux yeux seulement, et dont le poète peut tirer parti.
L'cnlrevue de Toussaint et de ses enfants après l'incendie du Cap transporte le spectateur dans un monde d'émotions attendrissantes. Celle entrevue, qui, par sa nature même, agite profondément tous les cœurs , rapprochée de la tâche terrible confiée à Dessalines, acquiert encore une plus grande puissance. Il faut que le père se montre à nous tout entier, avec ses angoisses, ses défaillances et que la victoire demeure pourtant à l'ambition cachée sous le manteau du patriotisme. Que M. de Coasnon remette à Toussaint la lettre du premier consul , qui commence par la flatterie et finit par la menace. Qu'il ajoute à celte lettre les promesses de Bonaparte pour lui-même, pour ses fds; que les enfants à leur tour essaient de fléchir leur père en lui montrant l'inutilité de la résistance, et qu'après l'immuable réponse de Toussaint, Placide retourne au camp français avec M. de Coasnon, tandis qu'Isaac demeure près de son père.
Ici se place fatalement une réminiscence de Miiliridate. Le vieux Toussaint entre Isaac et Placide , comme Mithridate entre Pharnace et Xipharès, doit entretenir ses fils de ses projets, de ses espérances. Les Anglais lui ont offert la royauté d'Haïii. S'il l'a refusée pour n'appartenir qu'à luimême, pour agir plus librement , pour dégager de tout contrôle le pouvoir qu'il a conquis et qu'il veut garder , il n'est pas trop tard pour accepter ce qu'il a refusé : une escadre anglaise peut venir le délivrer. La paix d'Amiens ne sera pas éternelle , ce n'est qu'un armistice ; la France et l'Angleterre ne vivront pas longtemps en bonne amitié, et le vieux Toussaint, avec le secours d'une escadre anglaise, sera roi d'Haïti. Le lecteur devine, sans que je jM-cnne la peine de l'indiquer , tous les développements heureux, toutes les pensées énergiques, tous les
mouvements passionnés qu'un pareil thème fournit à la poésie.
Resté seul avec Isaac, Toussaint assemble un conseil de guerre. Puistjue l'incendie du Cap, puisque les récoltes livrées aux flammes, puisque la dévastation et la stérilité n'ont pas sufii pour arrêter l'armée française, puisque les soldats noirs ne peuvent tenir en plaine contre les soldats européens, il ne reste plus qu'un parti : se réfugier, se retrancher dans les mornes du Chaos; organiser dans ce dernier aijile une résistance formidable ; embusquer dans les gorges, dans les ravins, des tireurs invisibles dont l'œil soit sûr, dont la main obéisse à l'œil, qui frappent et tuent sans que les rangs éclaircis puissent savoir où adresser leur vengeance. Que chacun des officiers appelés au conseil donne librement son avis; qu'il indique les points à fortifier, les embuscades les plus sures, les ravins les |)lus profonds, les plus escarpés, et que l'auditoire, en écoutant cette terrible délibération , comprenne qu'il s'agit pour 'l'oussaint d'im dernier elfi)rt, d'un effort désespéré. Qu'Isaac, malgré les éludes paisibles au milieu desquelles il a vécu, se sente électrisé, et jure de mourir près de son père.
Knfin Toussaint est retranché dans son dernier asile, dans les mornes du Chaos. Celte forteresse, bâlic par la main de Dieu, semble éloigner non-seulement le danger, mais la pensée même d'un assaut. Quelle armée assez téméraire, assez folle, pour s'aventurer dans ces gorges dont \\v\l n'aperçoit pas le fond ? VA pourtant le général Lecicrc ordonne l'assaut, llepoussé plusieurs fois, il revient plus déterminé, plus rapide, plus aiulacieu.v. Toussaint et ses lieutenants se défendent comme des géants, connue des héros; mais la discii)linc et le sang-froid remportent sur le courage et la
colère. Toussaint essaie en vain de mourir les armes h la main, il est forcé de se rendre. Cette dernière partie de l'action seml)Ie appartenir au Cirque-Olympique, et pourtant je ne crois pas que la poésie dramatique doive la dédaigner. Qu'on se rappelle, en ofiVt, l'admirable parti que Shakspeare et Schiller ont su tirer de pareilles données ; ils n'ont pas banni de leurs poëmes les évolutions militaires, et ils ont eu raison , car, si le tumulte d'une bataille convient mieux h l'épopée qu'au théâtre, il n'est pas impossible, au milieu même du fracas des armes, de laisser aux personnages toute leur grandeur, toute leur liberté. C'est pourquoi je pense que le poëte peut , sans puérilité, offrir à nos yeux la défense de Toussaint dans les mornes du Chaos : qu'il ne craigne pas de brûler un peu de poudre ; s'il a pris au sérieux la composition de son œuvre, s'il a dessiné à grands traits la physionomie des acteurs, le spectacle , si tumultueux qu'il soit , ne réussira jamais à distraire l'auditoire du but que l'auteur s'est proposé. Le spectacle n'est puéril que lorsque, au lieu d'encadrer la pensée, il la remplace, comme nous l'avons vu trop souvent. Il peut arriver que la foule applaudisse et ne s'a|)erçoive pas de la méprise; mais elle se ravise bientôt, et le poëte qui s'est trompé au point de substituer le plaisir des yeux à l'enseignement, à l'émotion, qui a oublié le cœur et l'intelligence , reconnaît qu'il a fait fausse voie. Si cette pensée avait besoin d'être démontrée, il nous suffirait d'ouvrir l'histoire littéraire de ces vingt dernières années. Combien d'œuvres applaudies pour le spectacle et aujourd'hui abandonnées, oubliées, parce (jue l'inlelligencc et le cœur demeuraient inoccupés en les écout.iiit !
Certes je n'ai pas la prétention de tracer en quelques lignes le programme d'un poëme dramatique. Ma pensée,
qu'on le sache bien, est beaucoup plus modeste. J'indique franchement ce que j'aperçois de poétique dans la vie de Toussaint I.ouverlure, ce qui me semble convenir au théâtre. Quant à la mise en œuvre de ces élémenls, c'est une question délicate, qui ne peut être résolue sans de mûres rédexions , et que je n'essaie pas de résoudre en ce moment. Comparons maintenant l'histoire au drame de !>I. de Lamartine. Je me crois dispensé de déclarer qu'à mes yeux l'histoire n'est pas la règle suprême de la poésie; à cet égard, ma profession de foi est faite depuis longtemps. Toutefois la comparaison ([ue je propose, poursuivie avec sincérité, n'est jamais stérile. à'i\ arrive en effet que la poésie demeure au-dessous de l'histoire, si, au lieu de dominer la réalité, de l'agrandir en l'interprétant, elle substitue aux ressorts naturels que l'histoire lui fournit des moyens puérils et mesquins, n'aurons-nous pas le droit de la déclarer infidèle à sa mission?
Le premier acte du drame nouveau est conçu comme le début d'un opéra. Les danses et les chants servent à encadrer un morceau lyri(iue, la Marseillaise noire, récitée connue une leçon, commentée par les personnages qui l'écoulent. Le refrain, répété en chu'ur, donne le signal de la danse. Je ne veux pas bannir le chant de la poésie dramali(iiio, je crois même qu'employé à propos il peut donner plus de vivacité à la représentation des scènes populaires; mais il faut, pour atteindre ce but, que le chant tienne peu de place et ne détourne pas l'attention de la pensée principale. Or, dans le premier acte de Toussaint Loiivcrnirc, le chant n'a guère moins d'importance que la déclamation. Les strophes de la nouvelle Marseillaise, ([iii célèbre la délivrance de la race africaine, qui prêche lu pardon, lu coucordu, sunl Ocuulces avec dliilracliuu.
Pourquoi ? Parce que le chant et la danse tiennent autant de place que la poésie. Le thème choisi par M. de Lamartine pour ce morceau lyrique contredit d'une façon singulière la marche entière de Taclion. Le poète prêche le pardon, la concorde , et l'auditoire, placé sur la scène, embrasse, quelques instants après, la guerre avec ardeur. L'histoire nous suggère à ce propos deux remarques importantes. Quand Bonaparte envoya le général Leclerc à Saint-Domingue, l'émancipation des noirs était déjà vieille de dix ans, et si les nègres ne jouissaient pas de la liberté que l'assemblée constituante leur avait accordée , ce n'était pas la métropole qu'ils devaient accuser. En second lieu, le chef de la colonie savait très-bien que l'expédition française ne venait pas rétablir l'esclavage. Cette Marseillaise, qui se comprenait dix ans plus tôt, sous l'assemblée constituante, n'est-elle pas, sous le consulat, un véritable hors-d'œuvre ?
La dernière strophe à peine achevée , nous entendons la plainte élégiaque d'une jeune mulâtresse. Adrienne, nièce de Toussaint Louverture, aime d'un amour passionné le fils aîné du dictateur, que M. de Lamartine a baptisé du nom d'Albert. Il y a certainement de la grâce dans les vers récités par Adrienne, pourtant sa plainte serait plus louchante, si elle se traduisait avec moins de prolixité. Était-il nécessaire de coudre à la donnée historique un roman amoureux ? Je ne le crois pas. Les événements qui vont s'accomplir sont trop grands, trop terribles, pour que le roman ne s'efface pas devant l'histoire. L'amour d'Adrienne pour Albert, si habile que se montre le poêle, ne signifie pas grand'chose , au milieu d'une guerre qui moissonne quelques milliers de têtes.
Au second acte, nous voyons Toussaint entouré de ses I. (4) 8
lieutenants. L*escadre est signalée. Dans quelques heures, l'armée française mettra le pied sur la terre de Saint- Domingue. Il s'agit d'organiser la résistance. Toussaint n'hésite pas; son parti est pris depuis longtemps. Ses lieutenants écoutent ses ordres avec soumission. Cependant, h quelques paroles qui leur échappent et que Toussaint n'entend pas, le spectateur comprend qu'ils n'ont pas pour leur chef un dévouement absolu, qu'ils sont jaloux de sa grandeur et se défient de son ambition. Resté seul, le dictateur commence un monologue assez étrange qui ne convient ni au temps, ni au lien, ni au personnage. Il s'attendrit, s'apitoie sur les douleurs de sa mission, comme IMoïse au pied du mont Sinaï, avant de recevoir les tables de la loi. Il tremble devant l'immense responsabilité dont il s'est chargé, il frémit devant l'énormité de sa tâche. Et comme si les quatre cent mille noirs dont il tient le sort entre ses mains ne suffisaient pas à l'épouvanter, il parle des millions d'âmes qu'il sauvera par sa prudence ou perdra par sa témérité. Qu'on nous permette une question très-prosaïque, mais très-naturelle. Fst-il probable que Toussaint ignore le nombre de ses sujets? Ce monologue, qui , par les images bibliques, rappelle le législateur des Hébreux, se conçoit difficilement dans la bouche du chef africain. M. de Lamartine, croyant agrandir le personnage, n'a réussi qu'à le dénaturer. Sans m'arrêter h la vraisemblance rigoureuse , dont la poésie n'a pas h s'inquiéter, je me demande si Toussaint, homme de ruse et de persévérance, peut se laisser emporter par la rêverie si loin de la réalité. Que l'Africain illettré parle avec abondance, qu'il trouve pour sa pensée des images variées, je le veux bien, lîncorc faut-il que sa pensée s'accorde avec son caractère.
Un moine dont les leçons ont tiré son intelligence des ténèbres, qui a fait de l'esclave un homme, le surprend au milieu de son anxiété. Toussaint songe à ses enfants livrés en otages, et recule maintenant devant la guerre qu'il appelait tout-à-l'heure. Le moine, par une singulière application de la foi catholique, le ramène à sa première résolulion. « Tu trembles pour tes enfants, s'écrie-t-il en lui montrant le Christ ; Dieu n'a-t-il pas sacrifié son fds pour le salut du genre humain ? » Pour un croyant, l'argument n'a pas une grande valeur, car il est impossible de séparer la rédemption de la résurrection. Si le Christ s'est fait homme pour mourir sur la croix et racheter le genre humain, il n'a pas renoncé sans retour à sa nature divine ; il est remonté vers son père et doit juger un jour les hommes qu'il a sauvés. Pour peu que Toussaint se souvienne des leçons du moine qu'il écoule , il doit trouver la comparaison assez maladroite. Dieu, en sacrifiant son fils, savait que d'un mot il le rappellerait à la vie; quel père peut invoquer le même privilège ? Toussaint se laisse pourtant convaincre par cet argument plus que douteux, et s'agenouille aux pieds du Christ. La vue des plaies du Sauveur raffermit sa foi et son courage, quand tout-à-coup une objection inattendue se dresse devant lui. Il va combattre les blancs, et il adresse ses prières au dieu des blancs. N'estce pas une misérable folie ? Ce scrupule équivaut tout simplement à la négation du christianisme. Quelle que soit l'opinion de la science moderne sur l'origine des races humaines, la Genèse rattache toutes les races à une seule famille. Le dieu des blancs est le dieu des noirs , puisque tous les hommes sont fils d'Adam. La justice divine ne tient pas compte de la couleur du suppliant. Il y a dans la défiance et la colère de Toussaint une puérilité que j'ai
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peine à concevoir. Comment M. de Lamartine, qui a souvent célébré la foi cliréliennc en paroles si magnifiques, a-t-il pu descendre jusqu'à inventer de tels enfantillages? Adrienne revient, et Toussaint, pour connaître le plan de campagne du général Leclerc, se décide à se cacher sous les liaillons d'un mendiant. Il sait donner à ses yeux l'apparence de la cécité ; Adrienne guidera le nouveau Bélisaire.
Le troisième acte repose tout entier sur cette mesquine invention, qui semble empruntée au répertoire de l'Opéra- Comique. Les stratagèmes racontés par Polyen, excellents pour les généraux de l'antiquité , acceptés encore aujourd'hui comme motifs de terzetio ou de quartetto, n'amènent sur les lèvres qu'un sourire de pitié, quand ils prennent place dans une action tirée de l'histoire moderne. Il faut prêter au général Leclerc une incroyable ignorance des choses de la guerre pour supposer qu'il ne connaît pas d'avance par ses espions le visage de son adversaire. Toussaint aveugle et mendiant dans un pays où les mendiants sont inconnus, puisque les nègres marrons n'ont pour se nourrir qu'à étendre la main, Toussaint protégé par Pauline Bonaparte contre les ingénieurs français qui veulent abattre sa cabane, est un ressort que la poésie dramatique ne peut accepter. Acceptons-le pourtant, et voyons quel usage en a fait M. de Lamartine.
Le général Leclerc s'offre lui-même au piège que lui tend le chef africain. Il ne sait où trouver son ennemi, et, pour lui envoyer une lettre, il fait choix de l'aveugle mendiant. Le dialogue de Toussaint et du général est d'un boni à l'autre taillé pour la nmsique. Le général demande au mendiant s'il connaît Toussaint : le mendiant répond
que, pendant trente ans, il a dormi près de luisons le même ajoupa. Toussaint aime-t-il ses enfants? Interrogé par Dieu même , Toussaint ne répondrait pas. L'intervention de Dieu dépasse un peu, je l'avoue, les exigences d'une donnée musicale. Le reste de l'interrogatoire se plie parfaitement aux conditions du genre. Les enfants du dictaleur, assis près du général Leclerc , entendent la voix de leur père et ne le reconnaissent pas. Ils saisissent une vague ressemblance , et leur mémoire hésite devant les haillons du mendiant. Leur père est devant eux, et ils ne se lèvent pas pour se jeter dans ses bras. Il faut aller à rOpéra-Comique pour trouver des enfants si oublieux. Le mendiant parle de son ami , de Toussaint , en termes qui étonnent un peu l'éiat-major du général. Cependant personne ne songe à se défier du mendiant, qui poursuit librement son dithyrambe, et promet de remettre au chef des noirs la lettre du général Leclerc. Il est impossible de se montrer plus crédule, plus complaisant, de se prêter de meilleure grâce au projet de son ennemi. Il est vrai que Toussaint, malgré ce qu'il a dit à sa nièce Adrienne , ne songe guère à profiler du jeu qu'il a dans la main. 11 s'est déguisé en mendiant pour coiinaîire le plan de campagne de l'armée française , et il n'adresse pas au général une seule question directe ou indirecte qui puisse le mettre sur la voie des confidences. Le général Moïse , abusé comme Albert, comme Isaac, par le travestissement de Toussaint, vient devant lui livrer au général français le plan du général africain ; Toussaint le poignarde , et s'élance à la mer au milieu des balles qui sifilent à ses oreilles sans l'atteindre ; Adrienne demeure prisonnière. Il serait difficile d'imaginer un coup de théâtre |)lus digne de l'art primitif. Les personnages acceptent si simplement le rôle qui leur
est confié, que l'auditoire ne songe pas à les quereller sur leur crédulité.
Adrienne est enchaînée au mur d'une prison. Par bonheur son geôlier laisse pénétrer jusqu'à elle les deux fils de Toussaint. Ici nous avons une scène de tendresse dont quelques parties pourraient nous émouvoir en toute autre occasion, mais nous laissent parfailcmcnt froids, parce que la scène est trop lon;',ue, et surtout parce (ju'clle n'est ])as à sa place. Comment les fils de Toussaint ont-ils pénétré dans la prison d'Adricnne ? Comment ont-ils quitté le général qui les a ramenés? L'auteur ne le dit pas, et le spectateur ne songe pas à le demander. Des soldais entrent pour arrêter les fils de Toussaint ; Adrienne est mise en liberté par son geôlier. Nous apprenons par quelques mots assez confus qu'Adrienne est fille du général Leclerc, qui, durant son premier séjour dans la colonie, a pris pour maîtresse une sœur de Toussaint. A quoi sert cette nouvelle complication ? Quel parti le poêle en a-t-il tiré ? C'est un rouage parfaitement inutile. Ce péché de jeunesse mis au com|)tedu général Leclerc ne hfile pas d'une minnle la marche de l'action, n'ajoute pas au poëme une ])arcollc d'intérêt.
Enfin nous sommes dans les mornes du Chaos. Toussaint, entouré de ses lieutenants, est résolu à vendre chèrement sa vie, si l'ennemi est assez hardi, assez habile pour arriver juscpi'à lui. C'est h ce momenl-là seulement, à ce moment suprême, que le poëte a placé l'entrevue du père et de ses enfants, el la lecture de la lettre du premier consul. Il y a dans cette scène des accents d'une incontestable vérité, qui perdent malheureusement in moitié de leur prix dans le déluge de mots qui les envahit. L'amour paternel esl profondément senti , el l'auteur
trouve pour le peindre des couleurs dignes du sujet. S'il savait s'arrêter à temps, s'il ne gâtait pas comme à plaisir ce qu'il dit de jiihle parce qu'il dit de trop, il nous tiendrait suspendus à sa parole. Le père lutte longtemps, trop longtemps, contre le soldat ambitieux, et le triomphe de l'ambition sur l'amour paternel n'émeut pas l'auditoire comme il pourrait l'émouvoir, s'il n'était pas préparc de si longue main. Les caractères d'Albert et d'Isaac sont plutôt ébauchés que dessinés. L'amour fihal n'est pas aussi bien rendu que l'amour paternel. L'exclamation d'Isaac après avoir entendu la lettre du premier consul se concilie difficilement avec l'éducation qu'il a reçue en France. Isaac, familiarisé avec les sciences de l'Europe, ne peut avoir gardé les préjugés de sa race. Si tout-à-i'heure Toussaint nous étonnait en appelant le Christ le dieu des blancs, Isaac peut-il s'écrier : Bonaparte est un blanc, pour décider son frère Albert à ne pas retourner en Europe, à demeurer près de leur père ? Pour Isaac, qui a vu de ses yeux la grandeur, la puissance du consulat, Bonaparte n'est pas un blanc, mais un homme d'une intelligence supérieure, d'une volonté inébranlable, d'une sagacité rare, fait pour le commandement. Si l'amour filial le détache de la France qui l'avait adopté, il ne peut effacer en lui les souvenirs de son éducation. Isaac, malgré sa jeunesse, a trop de bon sens et de lumières pour voir dans Bonaparte l'ennemi des noirs. S'il embrasse le parti de son père, il faut qu'il l'embrasse par dévouement, qu'il connaisse le danger, l'inutilité de la résistance , et ne se décide pas comme un nègre ignorant ; qu'il consulte son cœur et non la haine de la couleur blanche.
Le retour du moine qui vient réchauffer la colère de Toussaint à l'heure du dernier combat ne me parait pas
une heureuse invention. Celte nouvelle dcclaniation sur la sainteté de la cause des noirs, loin d'agrandir la ligure du chef africain, fait de lui un instrument plutôt qu'un acteur , c'est-à-dire que l'auteur va directement contre sa pensée. Qu'Adrienne, en voyant partir Albert, s'abandonne au désespoir, chacun de nous le comprend. Personne ne comprendra que Toussaint lui confie le drapeau noir, signal d'une défense désespérée. Le vieux chef ne peut sans cruauté désigner sa nièce aux halles françaises. C'est une concepiion inacceptable et contre laquelle proteste le bon sens de l'auditoire. Adricnne tombe frappée mortellement : dénoûment qui ne dénoue rien, car, si le spectateur pressent l'issue de la lutte, le poëte ne conclut pas.
Que le lecteur comj)are au drame de M. de Lamartine l'histoire que j'ai rapidement esquissée, qu'il rapproche la réalité du poëme, et qu'il décide lui-même de quel côté se trouvent l'intérêt, la grandeur, l'émotion. J'en ai dit assez pour que chacun devine ma pensée, lui la formulant, je n'apprendrais rien à personne.
Reste la question de style. J'ai entendu louer le style de Toussaint Louvcrturc. Je veux croire que ces louanges n'étaient pas sérieuses. S'agit-il de rendre hommage au génie de M. de Lamartine ? Je suis prêt à proclamer bien haut mon admiration pour les Mcditaiions, pour les Harmonies, pour Jocclyn;}<i ne puis admirer ni la composition nilestjlede Toussaint Louvcriurc. Si le style des .1/* (/<unions n'est pas toujours d'une irréprochable pureté, du moins il est marqué au coin de la spontanéité. L'image naît de la pensée, la pensée ap|)clle l'image et n'est jamais appelée par elle. Si le style des Uarntonics n'a pas toujours toute la transparence (pie le goût peut désirer, du moins la pro-
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usion, et parfois la confusion, des" similitudes s'exijlique par rabondance même des senlimcnts qui remplissent l'âme du poëte. Si Jocehjn est plutôt une admirable ébauche qu'un tableau achevé, si les pensées ne sont pas toujours ordonnées avec toute la clarté désirable, du moins dans le style de Jocehjn rien n'accuse l'effort ; les couleurs mêmes qui ne sont pas sagement assorties ne blessent jamais l'œi par leur crudité. Dans Toussaint Louvcrture, le style est bien loin de réunir les différents mérites que je viens d'énumérer. La profusion des images masque trop souvent l'indigence de la pensée et ne réussit pourtant pas à la cacher complètement.
Les comparaisons, qui ne sont pas appelées par la nature même du sentiment exprimé, éblouissent l'œil pendant quelques instants, et ne laissent dans l'âme du spectateur aucune trace durable. Souvent elles reposent sur des idées fausses. Est-il permis, par exemple, de dire que la culture de la canne à sucre tire le miel des entrailles de la terre ? En quoi le travail des abeilles, qui vont puiser les éléments du miel dans le calice des fleurs, rappelle-t-il le travail des nègres ? Est-il permis de dire que le labeur des esclaves tache de sang les sillons et le cœur? Que le sang tache les mains, qu'il rougisse les sillons, c'est une idée toute simple ; que le sang tache le cœur, c'est une idée parfaitement fausse, et, pour me servir d'une expression que les géomètres emploient sans impolitesse, une idée parfaitement absurde. Autant vaudrait dire que l'air souille les poumons; c'est un non-sens et rien de plus. Toussaint peut-il, en apprenant l'arrivée de ses fils, dire qu'on fait bêler l'agneau pour appeler le loup ? Si la mesure dit : agneau, la raison ne dit-elle pas : louveteau? Ne s'agit-il pas, en effet, d'une amorce offerte à l'amour paternel?
Depuis quand les agneaux* sont-ils fils de loup? Si l'on ne veut pas mettre l'agneau sur le compte de la mesure, que signifie alors le rapprochement du loup et de l'agneau ? Personne n'ignore que l'agneau est pour le loup un repas très-friand. Ésope et La Fontaine nous l'ont dit depuis longtemps; Toussaint Louverture, en nous le rappelant, n'exprime pas une pensée neuve, et ne nous apprend rien sur les sentiments qui l'animent.
M. de Lamartine, comme tous les hommes doués d'un génie éminent, est entouré de flatteurs qui lui répètent chaque jour : Tu ne peux mal faire. Qu'il ne se laisse pas abuser par ces ridicules mensonges. S'il veut écrire pour le théâtre, et pour ma part je suis loin de lui conseiller une telle résolution, il faut qu'il fasse violence à toutes ses habitudes. Retrouvât-il demain, comme par enchantement, le style des Méditations et des Harmonies, ce style rendrait à peine sa tâche plus facile, car le style des Mcditatioiis, excellent pour l'élégie, ne convient pas au théâtre. Le style dramatique et le style lyrique obéissent à des lois diverses. La nature de la pensée n'étant pas la même, comment la forme serait-elle pareille? Pour l'àme qui se contemple et se traduit en soupirs harmonieux, la concision n'est pas obligatoire ; pour l'homme engagé dans une action rapide, énergique, pour l'homme aux prises avec ses passions, aux prises avec les rivaux qui poursuivent ce qu'il poursuit, qui convoitent ce qu'il convoite, la prolixité est une maladresse. Or, M. de Lamartine ne paraît pas se douter de la diversité des lois qui régissent le style lyrique. Dans le drame, comme dans l'élégie, il exprime sa pensée ù loisir; il se complaît dans l'évolution des images, et il oublie (jue le personnage (|iii parle est placé en face d'un interlocuteur. Je suppose pour un instant que le
Style (le Toussaint Louvcrtiirc soit limpide au lieu d'être limoneux ; ce style, fût il aussi transparent que le cristal le plus pur, ne serait pas encore le style qui convient ua théâtre.
Depuis trente ans, M. de Lamartine est en possession d'une gloire que personne ne songe à contester ; est -il sage de tenter aujourd'hui une gloire nouvelle, d'abandonner la route qu'il connaît pour s'aventurer dans un pays plein de ténèbres et d'embûches? L'encourager dans cette entreprise, c'est vouloir compromettre sur un coup de dé la renommée légitime qu'il s'est acquise ; lui dire qu'il pourra quitter, dès qu'il le voudra, les habitudes de trente années, c'est lui donner une espérance mensongère, c'est l'abuser par une promesse perfide. Sa part est assez belle pour qu'il s'y tienne et s'en contente. Essayer h cette heure une vie nouvelle, désapprendre la rêverie pour exprimer l'action, oublier l'étude solitaire de son âme pour mettre en scène les personnages de l'histoire, c'est une tentative que la raison désavoue, dont ses vrais amis doivent le détourner. Et puisqu'un beau livre est une lettre adressée aux amis inconnus, tous les admirateurs de M. de Lamartine doivent le coujurer de renoncer au théâtre,