II PREFACE
maine. Chose plus rare encore, il fut une grande individualité. Car il unissait dans sa nature puissante et tourmentée les âmes de René, de Hamlet et de Faust. Cela spontanément, sans pose. Il ne les empruntait pas, il les possédait. Il vécut de leur vie dans son existence tragique. Il en but jusqu'à la lie les enthousiasmes, les désespoirs, les folies. Enfin le rire méphistophélique, « rire strident et funèbre » qui parfois éclate sous sa plume et glapit dans son orchestre, ne résonne-t-il pas à notre oreille comme un présage du scepticisme noir et désolé qui devait succéder à la fin de notre siècle au feu d'artifice romantique? Les temps et les modes passent, mais les créations du génie demeurent. Si l'auteur de la Dam nation de Faust n'a pas renouvelé l'opéra, s'il n'a pas créé le drame musical français, il a renouvelé la symphonie, il a créé un genre qui tient à la fois de la symphonie, de l'ode, de l'oratorio et du drame, genre qui se prête à toutes les combinaisons en ouvrant à l'imagination du musicien les plus vastes perspectives. Enfin, comme Victor Hugo en poésie, il a fondé la liberté en musique. Après lui, il est ridicule de craindre et il est permis de tout oser. Mais quelle différence entre ces deux destinées! Pendant un demi siècle Victor Hugo a marché de victoire en victoire . Berlioz a lutté pendant quarante ans en martyr. Peu avant sa mort — et ce n'est pas ce qu'il y a de moins tragique dans sa destinée — il commençait à devenir populaire. Il a vécu assez pour voir naître la jeune école que son génie avait couvé sous ses ailes d'aigle et qui l'acclame justement comme son maître, mais