‹ Nouveaux récits de voyage [microforme]Chapitre 57 sur 57 · VAT TT · texte numérisé non relu

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EN AMERIQUE 209 sonne, exile ou fusille ses adversaires, distribue des grades ou de l'argent à ses adhérents.

Puis voici Carrera qui rentre en campagne avec de nouveaux renforts et une nouvelle ardeur, et la lutte recommence avec les mêmes sinistres perspectives.

On peut se figurer dans quel état doit être un pays traversé ainsi à tout instant par des bandes armées, ensanglanté par les batailles et les vengeances, soumis à toutes sortes d'impôts et de réquisitions.

Nous n'essayerons pas de peindre un tel tableau,

Un jour Morazan n'ayant avec lui qu'un petit nombre d'hommes fut surpris et cerné par des milliers d’Indiens et sommé de se rendre. Bien qu'il comprit l’inutilité de la résistance, 1l ne voulait pas se rendre. Le sabre à la main, il essaya de s'ouvrir un passage à travers un rempart de fusils, et 11 y parvint après un combat dans lequel périrent ses meilleurs officiers. De toute la vitesse de son cheval, il s'enfuit à San-Salvador, dont il avait fait la capitale de son gouvernement. Naguère encore on s’inclinait là humblement devant son autorité.

Quand Charles XIE après son désastre de Pultava, après son emprisonnement à Bender, rentra à Stralsund, la nuit tout seul, dans le plus complet dénuement, le uouverneur se jeta avec un saisissement de cœur à ses pieds. Le roi que l’on croyait mort, le roi vivant! Quelle joie! Du château la bonne nouvelle se répandit de maison en maison, et en quelques instants toute la ville était illuminée.

Un matin après la catastrophe de Wagram, l'empereur d'Autriche, François If, arrivait à Vienne seul avec un officier dans une hamble calèche. Il traversa quelques rues sans être remarqué, la modestie de son équipage ne pouvait attirer l'attention. Mais tout à coup une marchande de fruits, levant la tête, s'écria : «Seigneur Dieu,

c'est l’empereur. » A ce cri tous les passants se retournent, regardent, puis se précipitent vers lui. « L’empereur ! l'empereur », répète-t-on de toutes parts, et une foule de bourgeois, d'ouvriers s’assemblent autour de sa voiture. Les chevaux sont dételés et on l'emporte dans son palais au bruit des hourrahs et des vivats de la multitude.

Les monarchies enfantent ces pieuses affections.

Les républiques n’ont pas les mêmes cordes sensibles. En revenant vaincu à San-Salvador, Morazan fut bientôt obligé de reconnaître qu’il ne pouvait y rester. Ses parlisans étaient effrayés et ses adversaires implacables. Pour sauver sa vie, il crut devoir s'exiler. Il s’embarqua subitement avec quelques amis pour Valparaiso. Deux ans après, il eut le malheur de vouloir encore tenter la fortune. Le faisceau fédéral de l’Amérique était rompu. Il espérait peut-être le reconstituer, ou tout au moins devenir le chef d’une des cinq républiques.

Le peuple souverain devant lequel nous devons humblement nous incliner a souvent de singuliers caprices dans sa puissance de souverain. Il se fait des manitous et des féliches qui lui semblent à jamais vénérables, et en un instant les brise sans regret. Un tribun, un réformateur, un prophète le passionne aujourd’hui. Demain ce même homme lui paraîtra abominable. *

« Ah! Monsieur, disait d’'Esprémesnil condamné à Pétion triomphant, j'ai été comme vous l’idole du peuple. »

Quelle quantité d’idoles ont été broyées partout dans les revirements des passions populaires.

Justement le jour où Morazan débarquait à l'aventure dans un des ports de Costa Rica, les meneurs de cette république étaient fatigués de leur président. En un

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Exalté par ce succès, Morazan assembla une troupe de volontaires et se mit en marche pour conquérir une autre présidence. Mais à la première bataille la plupart de ceux qui l'avaient accueilli avec tant d'enthousiasme l'abandonnèrent. Il fut pris avec ses deux fils qui combattaient à ses côtés et tous trois furent immédiatement fusillés

Carrera était président de l'État de Guatemala, président à vie, ou pour inieux dire, dictateur, car il exerçait un pouvoir absolu dans cette république, et il aurait pu très aisément, s'il l'eût voulu, ainsi que Soulouque, se faire proclamer empereur. Il mouruten 1865, ayant, cormme il le désirait, protégé l'Église, aboli les iniques décrets de son prédécesseur, et subjugué le parti démocratique sans donner trop d’ascendant aux aristocrales.

Après sa mort, l'Amérique centrale resta divisée en cinq républiques.

Avec les belles institutions que nous devons aimer et admirer, un président, des sénatears, des députés élus par le suffrage universel, chacune de ces républiques fléchit sous le poids d’une dette considérable, laquelle dette, hélas ! 1l faut le dire, lui a été faite par ladministralion de ses vertueux élus, par ses luttes intestines, et ses guerres avec ses Voisins.

L'État de Honduras dont nous avons appris à connaitre lesembarras financiers par l'emprunt auquel nous avons bonnement souscrit, désirait sans doute accomplir plernement ses promesses envers ses créanciers. Mais il a eu tant de combats à soutenir pour la sainte cause de la liberté, et sa dernière guerre avec San-Salvador lui a coûté si cher! n'a pu construire qu'un tronçon du

chemin de fer qui devait sur un espace de 225 milles transporter les navires marchands de l'Atlantique au Pacifique, de Puerto Caballos à la baie de Fonseca. En conscience le pauvre Honduras ne pouvait mieux. Par des emprunts successifs, principalement en France et en Angleterre, il a contracté une dette de cent cinquante millions de francs et son revenu annuel ne s'élève pas à plus de deux millions ‘.

L'État de Costa-Rica, avec une dette de trente millions, équilibre encore ses recettes et ses dépenses. Mais le budget de Nicaragua, Guatemala, San-Salvador, est comme celui de Honduras, et chaque année a un lourd déficit.

Un savant voyageur a fait récemment un triste tableau de l’œuvre des hommes dans cette région où l'œuvre de Dieu est si belle.

« Là, dit-il, je n'ai pas vu le moindre symptôme de patriotisme, je n'ai vu partout que l’égoisme de parti, prêt à mettre à toute heure le pays au feu, s’il peut y gagner quelque chose. L'Amérique centrale à sur le papier des constitutions et des lois exceilentes, mais sauf quelques exceptions, ses hommes d’État et ses juges sont corrompus, et elle ne connaît pas la vraie liberté. Le parti qui est au pouvoir donne à ses affidés les fonctions municipales, les auires emplois publics, dirige et maitrise les élections. À l’époque où la lutte électorale va s'engager, quelques présidents n’hésitent pas à faire emprisonner leurs antagonistes. Un Jour, un électeur a été conduit sur la place publique, la tête nue en plein soleil, par une chaleur brûlante, obligé de se tenir là les bras étendus, ayant le pouce de la main droite et de la main gauche enfoncé dans

? The stalesman year Book, 1874, p. 535.

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Les enquêteurs de la chambre des invalidations n'auront-1ls pas la joie de découvrir quelque fait semblable dans la barbarie de nos préfectures, sous l’affreux régime du 16 mai ?

Les fervents patriotes qui en 1824 s’applaudissaient d'arracher cette zone américaine à la domination de l'Espagne seraient bien étonnés et peut-être bien afMigés s'ils voyaient maintenant le résultat de leur belle opération.

Nescia mens hominum fati sorlisque futuræ!,

A l'exemple des patriotes de Buenos-Ayres, du Chili el des autres États bouleversés par le vent de la révolte, ils accusaient le régime monarchique ; ils navaient pas une vraie notion du régime républicain.

En 1685, Leibnitz, le clairvoyant philosophe, écrivait: « [n’y a si méchant prince sous lequel il ne vaille mieux vivre que dans une démocratie ?. »

! Enéide, liv. X.

? Leibnilz und Landgraf Ernst, von Hessen Rheinfels, p. 369.

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