Mémoires de Philarète Chasles
d'énergie bretonnes, bonoré de tons les partis, digne de réhabiliter le roman-feailleton si ce grand coupable ne s'était arrangé pour rendre tonte réhabilitation im-
j Augnste Lireux est presque oublié. Il avait pourtant
écrit, de concert avec Cham, un chef-d'œuvre de fan-
fi taisie, de galle, de malice incfTensive : l'Assemblée no-
' tianaie comique. C'était un bon gros garçon réjoui, aux
habits trop larges, au rire franc et sonore, an regard
■ vif, aux lèvres épaisses et sensuelles. Il semblait destiné
à faire, suivant l'expression vulgaire, l'épitaphe du genre humain, et pourtant il est mort jeune, non sans avoir eu le temps de sacrifier les belles-lettres à la Bourse, qui est rarement belle. Véron, dont il se moquait tous les matins dans le Charivari, eut l'ingénieuse idée de le paralyser en le recrutant. Il lui confia le feuilleton dramatique du.CofUtitutrâmel. .Lireux n'y réussit que médiocrement; mais, ayant été compromis, je ne sais pourquoi, à la suite du 2 décembre, et forcé de s'éclipser, il eut l'insigne honneur d'être suppléé, pendant un mois, par Ponsard, Emile Augier, Jules Sandeau et Auguste Maquet; jamais étoffe plus légère n'eut de plus magnifiques doublures. Encore plus gai que spirituel, il me dit au dessert, à propos des Proverbes d'Alfred de Musset, qu'il ne pouvait pas souffrir, un mot qui pourrait bien Stre vrai : * Poésie ■ ri confiserie mêlées. ■
. UN DÉCLASSÉ DE PREMIÈRE CLASSE 141 Philarële Chasles attira plus particaliërement mon aitention. II fut ébloaissanl d'esprit ; mais cet esprit, malgré un savoir aussi étendu que varié, manquait de solidité ou plutôt de consistance. On eût dit un bonuiie obligé de faire des tours de force sur lîn terrain mouvant qu'il craint, ^ chaque instant, de sentir se dérober sous ses pieds. Il paraissait à la fois plus jeune et plus vieux que son âge; plus jeune, parce que^ses cbeveux, ses favoris et sa barbe ressemblaient à" un chapitre des Français 'peints ■par eux-mêmes; plus vieux, parce qu'il suffisait de le regarder de prés pour deviner les ravages d'une vie agitée, d'une intelligence mal équilibrée, d'unr; foule d'ambitions déçues, de rêves avortés, de secrets désordres, d'éludés multipliées et incohérentes, contrariées par des passions impérieuses, des distractionï^ hasardeuses et des embarras d'argent. Au surplus, voici la note que j'écrivis le soirmSme;je la retrouve au bout d'un quart de siècle et je vous la livre dans le simple appareil d'un fnemento qui va s'abandonner au sommeil.
• — 9 mars 1852. Dîné avec Philarëte Chasles. Figure très-intéressante, trâs^iurieuse, trës-briliante, mais équivoque. Un Fondras bourgeois et de souche révolutionnaire, nourri d'excellente littérature. Trop mécontent des autres pour qu'on le croie content de lui. Le plaisir qu'on éprouve à l'entendre est constamment gaEé par une indéSnissable sensation de malaise, qu'il a l'air
de partager. Une admirable vois qui ne chante pas juste, ou mieux encore un Stradivarius dont on aurait cassé une corde, une belle montre de Bréguel dont on aurait brisé le ressort. Inquiétant et inquiet, contemporain d'hommes arrivét auxquels il est, sur plusieurs points, supérieur, il s'est (ait un grief de cette supériorité même qui établit nn contraste de plus entre leur situation et la sienne. Sa verve fébrile a des bouffées d'alcool, des vivacités de névralgique, des méchancetés de buveur d'eau. C'est un riche malaisé et malavisé, qui, après avoir éparpillé ses revenus, s'étonne de ne plus rien retrouver dans ses tiroirs et se console de sa gène en persiflant les gens économes. 11 y a, en lui, de l'Aiceste sans vertu, du La Rochefoucauld sans Longueville, du Saint- Ëvremond déclassé, du Figaro retardataire et du Beaumarchais sans emploi. 11 affecte de parler de la décadence des lettres, de la moralité des lettres, de la dignité des lettres, de la conscience des écrivains, comme les poltrons qui fredonnent pour prouver qu'ils n'ont pas peur, comme les individus suspects qui, dans une foule, se hâtent de crier au feu! ou au voleur! pour détourner l'attention des gendarmes. En l'écoutant, je me faisais à moi-même l'effet d'un buveur naïf qu'un maître de maison facétieux forcerait d'alterner entre un vin exquis et un vin tourné. Nos illustres pourront avoir en lui un observateur dangereux, jamais nn concurrent redoutable. Il est du bois de santal dont on fait les aca-