‹ Nouveaux samedis (volume 2)Chapitre 20 sur 44 · Page 257, Latour-Mézeray pour Lautour-Mézreay, etc · texte numérisé non relu

Page 257, Latour-Mézeray pour Lautour-Mézreay, etc

iS4 NOCVEAIJX SAMEDIS

ces torts sont rachetés parle talent, si l'on se soayient rju'il vit daas le domaine de la fiction et que la fiction n'est qu'une aimable variante du mensonge, il a droit à , ['.imnislie, à la clémence, à la^cessation de poursuites Qii au bénéfice des circonstances atténuantes. Il est permis de se montrer plus sévère à l'égard de l'homme qui sp fait le héros de sa propre histoire, qni yous donne c«tle histoire comme vraie, et qui, chemin faisant, juge ses contemporains célèbres avec un singulier mélange de peBsimisme, d'àcreté, de rancune, de dédain, de cynisme, (le méchanceté, de persiflage et d'amertume. Si ses Uémoires sont publiés après sa mort, s'ils affectent les ailures définitives d'un testament, s'ils rendent impossibles les représailles, les répliques, les protestations directes, les plus légitimes moyens de défense ou de riposte ; si leur auteur, pour mieux accentuer le contraste, oublie qu'il a été constamment signalé, de son vivant, comme un homme de relations peu sûres et de mœurs douteuses; s'il se pose en martyr de sa candeur au milieu des perversités sociales, littéraires ou mondaines, et prend un plaisir d'ontre-tomlie à éreinter ministres et philosophes, journalistes et poètes, monarques et mar- 'juis, hommes de lettres et hommes d'État, directeurs et dirigés; si enfin, à l'appui de sa thèse, il dénonce, roinme une époque de perdition, d'abomination, de dégr.idation morale, im temps qui nous parait à nous, par comparaison avec les hideuses réalités du présent, un

épilogue de Tâge d'or, alors le tort devient plus impardonnable, l'initiative plus coupable, la responsabilité plus lourde, le mensonge plus odieux, l'hypocrisie plus irritante. La critique manquerait à son devoir, si elle négligeait de montrer sous ce masque le visage, sur ce visage la grimace, dans cette grimace le démenti de ces jugements, de ces hâbleries et de ces malices.

Hâbleries, ai-jedit ? Je me trompe peut-être. Je cueille, à la page 257, un phénoniène d'humilité, capable de racheter bien des peccadilles. Philarète Chasles nous apprend. . . qu'il est le véritable auteur des poèmes d'opéra de son anacréontique patron, M. de Jouy, autre professeur de vertu. C'est donc à lui que nous devons ces beaux vers, orgueil de la poésie lyrique au dix-neuvième siècle:

« Contre ravaianche homicide » Ma force te servit d'égide!... »

Et ceux-ci: .

« La fête des pasteurs» par un triple lien,

» Va consacrer, dans ces jours d'allégresse,

» Trois serments de l'hymen... et ce n'est pas le tien!»

Lingots d'or massif, dont le poids faillit faire sombrer l'admirable partition de Rossini, et dont le légitime propriétaire avait bien le droit, convenez-en, de qualifier de bon type de commis, de chef de bureau ou de marchand de second ordre, de douanier, de prestidigitateur ou de

pharmacien eu rupture de clysopompe, l'incomparable

librettiste de Bobert-le-Diable el de la Juive, du Domino

noir el de Giralda ! En vérité, après un pareil aveu, on est

dësarmé.

Quelques lignes encore, ayant de replier définitivement ce Châle, que je croyais de cachemire, et qui n'est qu'un Teniaux de 1829 :

— t le revins, nous dit l'auteur des Mémoires, — il avait alors dix-huit ans, —je revins, emmenant avec moi et proiégeiint sur la route, à travers les petites chances de la traversée et des diligences d'alors, une jeune fille anglaise de dix-sept ans, belle comme le jour, coquette, fort légère, et dont les yeux d'un bleu tendre sous deux lignes d'ébéne de sourcils noirs auraient mené je ne sais oii tout autre qu'un jeune ascète aux sens domptés, el plongé dans ses rêves austères aussi profondément et aussi religieusement que Pétrarque devant Laure ou Dante devant Béatrice. le remis donc aux mains d'une tante qui habitait Antiens celle virginité intacte, cette vraie merveille de beauté, ce crislal fragile, qui semblait étonné de n'avoir pas été brisé en route... >

Scipion, Joseph et Bayard en un seul Chasles!... c'est plus beau que nature; qui veut trop prouver ne prouve rien; les extrêmes se touchent; faut de la vertu, pas trop n'en faul. Ces proverbes, empruntés à la sagesse des nations et de Sancho Pani;», vont me servir

de transition et d'objection, à propos du bizarre roman de madame Gustave Haller, Yertu , dédié à George Sand et patronné par un délicieux dessin de Carpeaux. Au temps où l'on parlait encore des Mânes, je n'aurais pas manqué de dire que les Mânes de l'auteur d'Indiana et du sculpteur de la Danse ne s'attendaient peutêtre pas à l'honneur de décorer cet arc-de-triomphe de la Vertu. Il est vrai que le vieux critique clérical de la Gazette de France s'attendait encore moins à faire office d'avocat du Diable pour contredire la femme charmante qui se cache sous le pseudonyme de Gustave Haller, et qui sans doute en sait bien plus que mol sur ces questions délicates.

Quoi qu'il en soit, ce simple titre — Vertu ! — est excellent, mais incomplet. Le succès, qu'on m'assure être fort vif, aurait été plus éclatant, s'il y avait eu un soustitre: — « Vertu ou le Mollet accusateur. » Jugez-en! Nous sommes à Londres. Une femme, dont le mari est absent (il a tort, mais nous en verrons bien d'autres), la belle Antonio Delmaze, inaugure le prologue de ce poème de la Vertu en accouchant d'une fille qu'aucun axiome de droit romain, français ou britannique ne saurait faire accepter par M. Delmaze. Il revient des Grandes-Indes tout juste à point pour assister aux couches de sa femme, et vous comprenez quel va être le sort de cette pauvre petite créature, venue au monde dans de pareilles conditions. L'époux outragé subit par orgueil

celle paternité fictive; mais que de secrètes représailles, quii de cruelles revanches dans cet Intérieur d'apparence régulière, contre la malheureuse Lily et son imprudente mère! Delmaze, dont la laideur physique et morale nous rend très-indulgents pour la faute d'Antonie, abuse de celte faute pour concentrer toutes ses affections sur sa vraie fli le, sur sa bien-aimée Camille; il apporte dans cette tendresse exclusive une fougue, un aveuglement, une exubérance qui dépassent tontes les limites de la gâterie, et qui ne peuvent que compromettre l'éducation, le caractère, l'avenir, le bonheur de sa Benjamine. Gaîiiille rappelle, à s'y méprendre, la jeune Anglaise, si , chastement reconduite tout à l'heure par le pudique Philarëte, nom grec qui signiQe ami de la Vertu. Elle a ili^-sept ans, elle est ravissante, et, à la façon dont son père la déclare maîtresse de faire toutes ses volontés, on devine qu'un roué pourrait la mener très-vite et trèsloin.

Mais n'oubliez pas que nous sommes dans le temple de la Vertu; il est temps de vous en présenter les lévites et les fidèles. Nous avons d'abord, malgré sa courte défaillance. Antooie elle-même; oui, Antouie Delmaze, et je n'en veux pour preuve que le cas de vertu rétrospective qui va me mettre, bêlas! en désaccord avec madame Gustave Haller. Mariée à un monstre, passionnément aimée par lord Cliiford, un véritable type de héros de Toman, Antouie n'a pas eu le courage de résister, et ce

UW PLAGIAT DOUTRE-TOMBE IflH

n'est pas là ce dont je m'étonne. Hais, nne fois qu'elle a cédé, elle n'aime plus son amant, ou du moins elle affirme qu'elle l'aimerait bien mieux si sa vertu était sortie triomphante de cette redoutable épreuve. Jusqu'à présent, nous avions cru le contraire ; les bonnes gens ou les mauvaises lanfues avaient même tail prévaloir un adage assez scabreux : < Ce qui détache l'homniu attacbe la femme. > Mais madame Gustave Haller, qui a probablement passé, comme nous tous, quelques soirées au Théâtre-Français, aura entendu dire par Sganarelle : — < Nous avoua cbangé tout cela, • et elle aura mis le cœur à droite. Pourliuoi pas? La gauche est si désagréable!

Bien qu'il ait vaincu les rê3i3tanc«s d'Antonie, lord Clifford n'en est pas moins un modèle de vertu; mais cette vertu pâlit à côté de celte de James Trimmin, capitaine des gardes de la reine, qui, s'il n'était pas si sérieux et si beau, pourrait remplacer avantageusement Gil- Pérea dans le Carnaval d'un Uerle blanc. James rendrai! des points au chien de Terre-Neuve le mieux dressé. Il commence par repêcher dans la Seine un jeune peintre * français, Léon Dalèze, qui ne sera pas ingrat et que nous retrouverons dans le cours du récit. Puis, après avoir présidé à Boulogne je ne sais combien de sociétés de tempérance, de philanthropie, de continence et d'instruction gratuite, James Trimmin, l'immaculé capitaine, s'embarque pour l'Angleterre afin de concilier en sa per- X""- 10

snnnd l'ile et le coatioent. Ici, seconde surprise. La traversée de Calais ou de Boulogne à Douvres pouvait par- Tiis être pénible pour les touristes sujets au tn£d de mer H se traduire eu épisodes tragi-comiqaes, justiciables (Je Ctiam et de Blard; elle ne passait pas pour fertile en tempêtes colossales et en naufrages gigantesques, dignes du formidable Adamastor. N'importe, nous en sommes quittes pour dire; • C'est une autre paire de manche! • — et nous assistons à une scène terrible, émouvante, poignante, où une émulation de sauvetage s'établit entre Juincs Trimmin et Sternina. Se trouvant d'égale force, Siiirnina et James prennent le parti de se saiweter mutiu<llament, et ils accomplissent ce prodige, undis que le n'ste de l'équipage est englouti par les vagues.

Les amours sérapbiques, mystiques, ascétiques, piétl^tes, svedemborgisles, de James Trimmin et de Sternina que les fumées de Londres et les brouillards de la Tamise n'ompSchent pas de nager dans le bleu, tel est le sujet du roman, entremêlé d'intéressants épisodes dont le seul tort est de nous donner sans cesse envie de crier à l'auteur: • Je le crois, puisque vous me le dites; mais vous qui me le dites, y croyetvous? •

Sternina, malgré son nom exotique, est Française, et même Parisienne; sa mère a dirigé une maison de confection, et, qnelle que soit la solidité ie ses étoffes, elle peut se vanter d'avoir confectionné une fille d'une vertu plus solide encore, une fille telle qu'on n'en a jamais vu

UN PLAGIAT D'OUTHE-TOHBE 171

dans les magasins du Printemps, des Trois-Quarlîers, du Louvre et même du Petit-Saint-Tbomas, dont le patron profiterait certainement de l'occasion pour revenir à sa spécialité dubitative. Ces maisons de confiance et à prix fixe n'auraient pas assez de rayons pour former l'angélique auréole de celte adorable Stemina. L'ange s'est pourtant résignée, vu la dureté des temps, à se faire institutrice en Angleterre; et voilà comment elle s'est trouvée sur le paquebot avec lames Trimmiu.

Vous avez déjà deviné dans quelle famille Stemina va remplir ses difficiles fonctions. Elle entre chez M, Delmaze, qui lui impose un programme assez compliqué : compter pour rien la maîtresse du logis, être très-sévère pour Lily, et passer à CamQle toutes ses volontés. Or, la première volonté de Camille est d'épouser James Trimmin, dont elle s'est passionnément éprise, non pas, comme Sbrigani, pour la grâce avec laquelle il mangeait son pain, mais pour l'avoir vu passer sur son beau cheval dans les allées d'Hyde-Park. James est adroitement attiré dans la maison, dont il devient l'habitué et le commensal... Hélas I il n'aime pas Camille! Camille est dix fois plus belle que Stemina; elle aura des millions; elle se jette littéralement à la tête du bel indifférent. Peine perduel l'amour qu'il rêve et qui se compose de tendresse, de vertu, de mysticisme, d'immolation et de dévouement à l'humanité souffrante, n'est réalisable

il2 NOUVEAUX SAMEDIS

rfii'avec Sternina. Hais voici la pauvre institutrice meiiacôed'un efTroyable péril. L'affreux Delraaze déleste de plus enpIusLily; sa haine est surexcitée jusqu'au délire, jusqu'au crime, par d'innocents rendez-vous donnés par 1,1 petite à son vrai père, qu'elle prend pour son ange gnrdien. Le misérable tue Lily, et s'arrange pour que tfius les soupçons du public et de la justice tombent sur Slernîna.

— Et le mollet accnsaleur? me dites-vous. Noua y sommes; nous pourrions mSme ajouter: « Un berceau dans un gras de jambe. > En égorgeant Lily, Delmaze s'est lourdement beurté au berceau, dont un fragment pL'ovldentiel s'est brisé et s'est introduit dans son mollet ctvcc effraction, escalade et exostose. Il en résulte une plaie et une claudication, que le gros scélérat attribue à un rbumatisme. Slernîna n'eu est pas moins emprisonnée, jugée, condamnée à mort, et elle va être pendue, Heuri>asement, James Trimmin et son ami Léon Dalëze ne sont pas restés inactifs, Léon surtout fait des prodiges; il grise M. Delmaze; il ajoute à son porto ou à sou porter une dose de laudanum; il le déculotte, et le docteur appelé en toute hâte constate dans cet énorme mollet, — au grand mollet grand remède, — l'existence d'un corps étranger, qui est le corps du délit. Dire pourtant que, si l'infortunée Lily avait été assassinée par un ha- , bitani de Saint-Halo ou par l'auteur des samedis, le crime serait resté éternellement impuni!...

UN PLAGIAT D'OUTRE-TOMBE tIS

Il était temps! quand les sauveteurs accourent, la corde est déjà passée-autour du cou de Siernina. Sauvée, mon Dieu! Oui, sauvée, mais pas encore épousée. Mon émotion allait me faire oublier qu'il y a eu, dans le berceau, substitution d'enfant, et que Delmaze a tué, au lieu de Lily, une autre petite fille qu'on Ini avait donnée pour compagne. L'héroïque conduite de Sternina pendant son procès, le silence qu'elle a gardé sur des détails qui auraient prouvé son innocence en déshonorant Antonic, le salut inespéré de la petite Lily, tout cet ensemble exalte l'imagination de lord Clifford, et le voilà, lui anssi. amoureux fou de Sternina. Lutte de générosité, devertu, d'abnégation entre les deux rivaux. A la fin, c'est James Trimmin qui tient la corde. Franchement, il l'a bien gagnée! 11 lui suffirait d'avoir dans sa poche un morceau de celle qui a failli pendre Sternina.

le n'adresserai à madame Gustave Haller qne deux critiques finales. Elle a évidemment beaucoup d'imagination. Si elle a aussi quelque idée des conditions du succès au théâtre, je la supplie d'imaginer un moment ses personnages, lord Clifford, Sternina, James Trimmin. Camille, Antonie, — et ses fictions romanesques, notamment le berceau dans le mollet, — en contact avec tu public de la Comédie-Française, même l'aristocratique public des mardis. Quelle déroutet

Seconde critique. Des romans tels que Fn-fu invalident complètement mes anaihèmes contre les romans tels que X'"" 10.

m NOUVEAUX SAHBDIS

Madame Bovary, Germmie lacerteua: , Thérèse Raquin ou ['Assommoir, Si HH. Gustave Flaubert, Emile Zola, Edmond deGoacourt et leurs émules attachaient quelque prix à mon opinion, s'ils me prenaient à part, et s'ils me disaient : i Voyons! qu'aimez-vous mieux, nos excès de réalisme ou cette orgie de lunettes bleues, publiée sous le titre de Vertu? > je serais bien embarrassé, ou plutôt, pour sortir d'embarras, je répondrais: < J'aime mieux Peau d Ane et\e Petit Poucet. >

Page 1