‹ Nouveaux voyages en zigzag à la Grande-ChartreuseChapitre 21 sur 45 · UNE RUE DE STALDEN · texte numérisé non relu

UNE RUE DE STALDEN

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SEIZIÈME JOURNÉE

Au point du jour, deux des nôtres ont pris les devants, afin d'aller faire préparer notre déjeuner à Stalden, chez le vicaire, et vers cinq heures déjà nous voilà cheminant sur leurs traces. C'est qu'il s'agit à la fois de ne pas prendre une minute sur le repas pour assister au Schauspiel, et de n'en pas prendre une sur. le Schauspiel pour la donner au repas. ïoal réussit à souhait. Nos camarades ont trouvé le vicaire occupé déjà à couper du sucre, et la tille à faire rôtir des tranches de pain par boisseaux. Quel plaisir de nous retrouver dans cette cure hospitalière où notre retour est considéré comme une fête, et l'appétit, le contentement que nous faisons paraître, comme un honneur auquel on se montre cordialement sensible!

Cependant le village est rempli de monde, el, le long de la rue montante, des étalages de forains attirent garçons et fillettes. Ici c'est une pipe

que Ton marchande, là ce sont des rubans, des points, des attifements que Ton s'essaye ou que Ton choisit. Le cor des Alpes retentit soudainement : c'est le signal donné aux acteurs du Schauspiel pour qu'ils aient à se tenir prêts.

Vers dix heures, deux diableteaux noirs, cornus, agiles, descendent d'une hauteur, parcourent avec légèreté la rue, et d'une baguette qu'ils

tiennent ils touchent, menacent, désignent... Tout aussitôt enfants de fuir, gens de dégager la voie, forains d'enlever précipitamment leurs étalages; puis, du même côté d'où sont descendus les diableteaux, une musique se fait entendre : les clarinettes, les hautbois, les cornemuses qui crient, les bassons qui nasillent, le chapeau chinois qui carillonne et la grosse caisse qui règle et qui domine à la fois le charmant tumulte de ces éclatantes fanfares : c'est le cortège des acteurs. Les diableteaux retournés à leurs postes ouvrent la marche, conduits par Lucifer. Viennent ensuite le père, l'aïeul, les seigneurs, Rose et Kùnrich, les deux principaux personnages du Schauspiel, puis le curé qui marche en tête des quatre anciens de la commune, tous en costume de magistrat, et dont l'un, lecteur du prologue et souffleur de la pièce, porte sous son bras un in-folio relié

en maroquin rouge, enfin les hommes d'armes, les prisonniers, le chœur des bûcherons et toute la file des figurants. Pendant que cette procession approche lentement, les diableteaux quittent sans cesse leur rang pour avancer, pour rebrousser, pour taire le vide en avant, en arrière, sur les ailes, partout où ils dirigent le bout de leurs baguettes et la diabolique horreur de leurs postures et de leurs grimaces. Mais à chaque Ibis que, passant devant le curé, ils redoublent de convulsions frénétiques et font mine de vouloir le saisir pour remporter dans les flammes, celui-ci se signe, d'un air majestueux il lève sa canne, et les diableteaux confondus fuient à leur tour en se voilant la face. La foule, à cet aspect, marque sa joie, et un filial sentiment de gratitude en faveur de leur sainte mère Église fait tressaillir ces cœurs respectueux et simples.

Pour nous, moins simples pourtant, et qui avions pensé trouver autant à rire qu'à observer dans le spectacle auquel nous assistons, la naïveté de cette foule, la gravité de ces acteurs, tous pénétrés déjà et uniquement du caractère de leur rôle, l'ensemble à la fois étrange, rustique et solennel de cette intéressante scène nous impose, et nous passons sans transition sous l'empire d'une décente sympathie envers les sentiments dont nous sommes témoins et envers les témoignages qui se trahissent autour de nous. D'ailleurs, quelque humbles, quelque informes que soient ces essais de représentation scénique tentés dans un pauvre village des Alpes, ou plutôt, précisément par cela même qu'une foule d'éléments ailleurs trop complexes, trop altérés ou trop divisés, se trouvent ici réunis en quelque sorte dans un seul et charmant tableau, le but de tout ceci nous préoccupe d'autant plus que les moyens employés, plus simples, plus primitifs, plus épurés de tout raffinement étranger à l'objet, nous en distraient moins. Car enfin, voici, en petit, tout un peuple; voici une représentation qui va agir, dans un sens ou dans un autre, mais inévitablement, sur ces âmes assemblées; voilà l'art, interprète vrai ou faux, sincère ou menteur, de la religion et de la morale; voici l'oreille, les sens, les cœurs de ces montagnards soumis pour la première fois à une curieuse et importante épreuve; et la pratique, et l'expérience, appelées à prononcer sous nos yeux, ce semble, dans ce débat qui a divisé les philosophes et les moralistes, les législateurs et les Pères de l'Église, les mondains et les penseurs, à partir de Platon jusqu'à Rousseau, le dernier et immortel champion qui soit descendu, qui ait, sinon triomphé, du moins vaincu dans cette arène.

Gomme on le voit, nous sommes en cette grande question l'obscur

adepte de notre illustre concitoyen; mais surtout, enfant comme lui d'une république qui n'a vécu et qui ne vivra que par sa foi et par ses mœurs, nous avons trop bien vu s'accomplir de notre temps, sous la délétère influence d'un théâtre étranger aujourd'hui entièrement acclimaté dans nos murs, tous les funestes résultats qu'avaient prédits ce lier et vigilant républicain, pour que, appliquée à notre pays, cette question ne soit pas à nos yeux pleinement, péremptoirement résolue. Oui, malheur aux petits peuples qui, n'ayant pas, ne pouvant pas avoir une scène nationale, empruntent à de puissants voisins leurs histrions et leur théâtre, et importent au milieu d'eux, avec les mœurs de troupe et de coulisse, l'habituel spectacle d'affections, de préjugés, de sympathies, de préventions qui ne leur appartiennent pas en propre, et qui devaient leur demeurer à jamais étrangers! Malheur aux républicains qui n'ayant pas, ne pouvant pas avoir une tragédie saine, nationale et religieuse connue le fut la tragédie grecque, appellent dans leur cité, pour y être versés et offerts à leurs familles, les poisons de ce poème, tantôt impur, tantôt dévergondé, presque toujours moqueur de l'honnête et flatteur du vice, qu'on appelle comédie, drame, vaudeville! De leur républicanisme, ils n'ont plus que le nom; de leur dignité de peuple, plus que le souvenir; de leurs mœurs, plus rien; et, au lieu d'avoir été les libres adeptes du citoyen auquel ils élèvent des statues, ils n'auront été que les complaisants de Voltaire et les dupes d'Alembert.

A coup sur, nul plus que nous n'apprécie, n'honore les chefs-d'œuvre de la scène, et si c'est d'art, si c'est de littérature qu'il s'agit ici, rien, non, rien dans les ouvrages des hommes ne nous cause un plaisir [dus vif, une admiration plus sentie et plus reconnaissante que les immortelles compositions d'un Molière ou d'un Shakspearc : ce sont là les palmes du génie et les couronnes de l'esprit humain! Mais que s'agit-il d'art, de grands hommes, ou même de cette élite des chefs-d'œuvre dramatiques dont l'on peut dire, nous en convenons, que, malgré de blâmables maximes ou d'équivoques exemples qui s'y rencontrent, ils seraient propres encore à assainir les esprits et à former la raison publique? Il s'agit d'action religieuse et morale exercée sur les sociétés; de tréteaux permanents, où tout poète, même le plus dénué de respect pour ses semblables ou pour lui-même, sous prétexte de présenter aux hommes une image de la vie, jouit en fait du privilège de diriger leur raison, d'agir sur leur cœur, de décider de leurs affections et de leurs antipathies, de leurs opinions et de leurs règles de conduite; il s'agit d'une école où le peuple

s'en va chaque jour recevoir ou bien le bienfait d'une instruction conçue en vue de sa moralité et de son bonheur, ou bien la pâture funeste de spectacles qui. imaginés uniquement en vue de l'attirer par l'amusement, font usage à cet effet bien plutôt et bien plus souvent de ce qui est propre à l'énerver et à le corrompre, que de ce qui est propre à l'élever dans sa dignité et à le perfectionner dans sa condition... Quoi donc! dans nos sociétés, n'est-ce pas la mère qui ouvre et qui prépare, le prêtre qui sanctionne et qui affermit, l'école qui étend et qui explique? puis, après tant de soins pour édifier, le théâtre qui sape, qui ébranle, qui démolit? Et s'il est une institution qui ait presque inévitablement pour office de détourner Part et la poésie de leur mission, à ce point d'en faire en tout temps et partout les dissolvants de la morale et de la piété publiques, cette institution-là n'est-elle pas à condamner par tous ceux qui au respect de l'art et de la poésie unissent l'amour sincère de l'humanité?

Et toutefois, si nous avions à traiter cette question, au lieu que nous n'avons voulu que donner occasionnellement essor à une conviction personnelle, nous ferions ici, entre la tragédie et la comédie, une distinction profondément tranchée, et nous professerions que, autant l'une est inévitablement pernicieuse, autant l'autre nous semble essentiellement salutaire, ou tout au moins impuissante à corrompre. La tragédie, par cela seul qu'elle est sérieuse dans son principe, dans ses moyens, dans ses effets; par cela seul qu'elle ne vise qu'à ébranler l'âme et à toucher le cœur, sans qu'il lui soit d'aucun avantage de corrompre l'esprit et de fasciner la raison, est digne en tous lieux d'occuper la scène, et d'y présenter aux hommes assemblés les spectacles et les exemples de grands forfaits, de sublimes vertus, d'illustres infortunes. A cette école-là, l'âme s'épure et s'élève : car ce qui la contriste est vrai, ce qui la réjouit est pur, et le poète voulut-il lui donner le change sur le juste et l'injuste, sur le bien et le mal; voulût-il se passer des dieux et de leur justice, et saper par leur base les croyances intimes dont le germe a été implanté en elle, il n'aurait abouti qu'à lui déplaire sans l'entraîner, qu'à l'étonner sans la séduire. L'art du poète tragique, en effet, ne s'accommode ni des sophismes de l'esprit, ni des négations du matérialisme, ni des douteuses lueurs de la philosophie sceptique, tout comme il rejette, non pas sans doute Tanière ironie de la rage ou du désespoir, mais les mesquins caquetages de la malice frivole et de la raillerie moqueuse. Ce n'est pas en gambadant agréablement en dehors du cercle de la croyance et de la

morale universelle qu'Eschyle, que Sophocle, que Shakspeare, que Corneille, que Gœthe lui-même ont à la l'ois contristé, bouleversé, charmé et épuré le cœur des hommes; c'est en s'y renfermant avec tout le consciencieux scrupule du génie, c'est en s'asservissant à n'être que les échos des saintes notions données à tous par le Créateur, et non pas en se hasardant à les fausser ou à les corrompre. Euripide, à la vérité, en agit ainsi, mais Euripide, en même temps, au lieu d'être le pair de ces grands hommes qu'il égalait par ses talents, n'est que le plus brillant de ces tragiques dégénérés dont l'école a refleuri de nos jours.

L'art du poète comique, au contraire, s'accommode de tout ce que l'esprit accepte, de tout ce que la malice goûte, de tout ce que la frivolité préfère; bien plus, il s'enrichit de tout ce que les mauvaises mœurs tolèrent, autorisent ou commandent, et l'élégant adage, Castigat ridendo mores, n'est au fond qu'un élégant mensonge, si l'on prétend dire par là que la comédie qui va bien, nous en convenons, jusqu'à porter les hommes à cacher ou à déguiser leurs vices par la crainte du ridicule, aille jusqu'à les préserver ou à les corriger du moins d'entre eux. Les mœurs! même mauvaises, même détestables, bien loin qu'elle les châtie, la comédie les accueille et les caresse; bien loin qu'elle leur rompe en visière, tantôt elle se jette sur leurs traces, tantôt elle leur fraye le chemin, plus ordinairement elle les excuse, elle les pallie, elle leur donne le vernis du bon ton, le sceau de la mode, le baptême de la popularité, et si je sais cent pièces charmantes où l'adultère est rendu excusable ou séduisant, je n'en saurais dire une, parmi les passables, où la fidélité conjugale soit prise au sérieux; j'en connais peu où elle ne soit pas directement moquée. Pourquoi non? Ce n'est plus ici d'ébranler l'âme, de troubler le cœur qu'il s'agit; ce n'est plus d'y faire vibrer avec puissance le saint amour du juste, du grand, du beau; la haine salutaire de l'injuste, du mal, de l'ignominieux, c'est uniquement d'exciter le rire, c'est d'extraire le comique non seulement du vice s'il y a lieu, des faiblesses, des inconséquences, des travers, mais tout aussi bien, et plus avantageusement encore, de l'honnêteté malhabile, de l'ingénuité dupée, de la vertu elle-même mise aux prises ou en contraste avec la perversité aimable ou avec la rouerie spirituelle. Et tandis qu'ici le poète, en vertu même du but qu'il se propose et du succès auquel il tend, au lieu de trouver dans le respect strict de la morale un utile secours, n'y trouve réellement qu'une sotte entrave, rien d'ailleurs ne trace des limites à la pernicieuse légèreté de ses maximes, que le goût d'un public qu'il a formé lui-même; comme rien n'oppose

d'obstacle à la licence de ses tableaux que la honteuse intervention de la police, cet ignoble et pourtant nécessaire gardien de la inorale publique, dans les pays où la morale publique n'est plus que le droit abandonné à l'autorité de veiller à la poursuite des crimes et à la répression des scandales.

Au surplus, la pièce que nous avons vu représenter à Stalden n'est ni une comédie ni une tragédie, c'est un mystère moderne à la vérité, puisqu'il a été composé d'après un conte du chanoine Schmidt par le curé même de l'endroit, mais présentant d'ailleurs, du premier jusqu'au dernier, et dans le fond aussi bien que dans la forme, tous les caractères des anciennes pièces qui ont porté ce nom. Ainsi, pour ce qui est des analogies d'appareil et d'extérieur : tréteaux et échafaudages de même sorte, spectacle donné en plein jour et en plein air, durée pareillement longue de la représentation, personnages infernaux, prologue et épilogue; pour ce qui est du fond, les croyances catholiques mises en scène, puis, sous cet appareil accommodé aux esprits, une donnée morale simple et pratique; enfin, pour ce qui est de la forme, le défaut d'art, l'imitation cherchée de la réalité imparfaitement mais naïvement comprise; le dialogue, les tirades barrant la route à une action qui demeure à peu près immobile, et l'intérêt poursuivi bien plutôt dans l'exactitude matérielle des incidents et dans l'expression fortement, longuement accusée, de sentiments et de passions d'une grande simplicité, que dans les coups imprévus, dans les surprises, dans les artifices ingénieux d'une intrigue nouée avec quelque art et déliée avec quelque bonheur. Pourtant, hâtonsnous de le dire, si à tous ces égards l'analogie est frappante entre la pièce jouée à Stalden en septembre 1842 et les mystères du moyen âge, à l'égard de la donnée morale, elle est comparativement épurée, et, autant que nous avons pu la suivre et la comprendre au moyen des yeux bien plus qu'au moyen d'une intelligence malheureusement très bornée de la langue allemande, il nous a paru qu'exempte de controverse hostile, elle se bornait à l'objet convenable de renforcer chez les montagnards, en vue desquels elle a été composée, la moralité par la croyance et la croyance par la moralité.

Chose singulière! on parle des mystères comme d'une chose qui a vécu, et, tout à côté de nous, dans nos montagnes, on les pratique; bien plus, on les a pratiqués sans interruption à partir de l'époque où, en France, ils étaient encore le seul théâtre en usage. M. Sainte-Beuve, dans son excellent écrit sur les écrivains du seizième siècle, consacre d'intéressantes

pages à ces représentations des mystères, sans paraître se douter qu'au delà de la frontière du pays qu'il habite ces représentations subsistent à cette heure encore; et nous-même, bien plus impardônnaMement sans doute, il a fallu que nous tombassions fortuitement sur Tune de ces représentations pour nous douter qu'elles fussent encore de ce monde. Ci4 que c'est pourtant que de procéder des livres et toujours des livres, comme on \ est si fort porté dans notre docte siècle, plutôt que de procéder parfois des choses, des faits, de la vie! Ce que c'est aussi, alors même qu'on procède des livres, que d'aller en oublier quelques-uns, et des instructifs, et des principaux, sur l'objet! L'autre jour M. le pasteur Bridel, le vénérable et savant auteur du Conservateur suisse, instruit par hasard de l'intention où nous étions de décrire la représentation de Stalden, nous fit passer, avec un petit volume devenu fort rare', et. qui contient une pièce jouée à Zug en 1672, une note toute remplie d'indications précieuses. Empêché que nous sommes de faire actuellement les recherches intéressantes, mais trop laborieuses pour des yeux fatigués, dont celle note nous ouvre l'accès, nous pensons bien faire que de la transcrire ici au profit de ceux qui seraient tentés de s'occuper de ce sujet, et aussi parce qu'elle donnera déjà à ceux qui l'auront parcourue une succincte idée du théâtre suisse tel qu'il a existé et tel qu'il subsiste encore dans quelques vallées catholiques des Alpes.

1. Ce petit volume, qui s'ouvre par un frontispice où l'on voit les treize cantons disposés en couronne autour de celte devise : Concordia victoriam, Discordia exitium parti, et au-dessous Guillaume Tell ajustant la pomme, porte pour titre imprime en langue et en caractères allemands :

ff'ijCftKÊ^SGE renaissante ou

Court précis de la manière dont une très honorable fédération de la liberté, de la puissance et de la magnificence, a pris naissance, et par ses propres forces et l'assistance de Dieu s'est élevée jusqu'au rang d'Étal souverain et de République libre.

Représentée sur le théâtre public d'une honorable bourgeoisie (Burgerscliafl) tic la ville de Zùg le 14 et le lo septembre 1072. Livrée à l'impression publique pour les amis de la chèrement acquise liberté, et en leur demande en l'an 1702.

Se trouve à Ziitr, ebez Charles-François Haberer, bourgeois de cette ville. Imprimé à Lucerne, cbez f.odcfroi Haulten feu Wittib.

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