MONTÉE AU GLACIER DU RHONE
aromatiques, elle questionne, elle arrange, elle classe, que bien, que mal, et, à chaque fleur des montagnes que son guide lui apporte, ou dont son
père lui fait hommage, elle donne essor aux joies du plus naïf et du plus gracieux contentement. Pendant ce temps, notre latiniste d'Obergesteln a trouvé à qui parler : une pleine tablée de bons pères jésuites qui sablent
à qui mieux mieux un négus de première qualité. Les bons pères reconnaissent leur élève, et, après l'avoir régalé, tous ensemble redescendent bientôt, eux, leur bréviaire sous le bras, lui, chargé de chair fraîche.
C'est au glacier du Rhône que sont les abattoirs de la contrée, et libre à chacun de voir, dans les victimes qui s'y immolent, des sacrifices en l'honneur du dieu qui mugit à cent pas de là dans la grotte azurée.
Cependant notre tour vient de déjeuner, et, sans attendre quelques démoralisés qui en sont encore à gravir les pentes du défilé, nous nous mettons à table. Bientôt ils arrivent. Quelles figures, bon Dieu! Simond Marc est mat de sueur, hâve de faim, diaphane de rongement; la vue même de la table et des mets ne saurait lui arracher ni un cri de joie ni seulement un sourire. 11 faut qu'auparavant il ait comblé ces creux formidables, fait taire ces aboiements féroces. Et il est sûr qu'à quinze, qu'à dix-sept ans la chose la plus sérieuse d'un voyage, ce ne sont pas dix-sept, quinze lieues de marche, ce sont trois heures de grimpée matinale faite à jeun sous les ardeurs d'un beau ciel. A quarante ans, ceci n'est plus qu'un jeu, ou plutôt un agrément, car ces trois heures, qui portent la faim d'un adolescent jusqu'à être une souffrance, sont tout juste ce qu'il faut à un homme d'âge pour que le rassasiement de la veille, et ce dégoût de
nourriture qu'il éprouve au lever, se soient changés en un brillant appétit. Au sortir de table nous faisons une excursion au glacier. Pour le moment, la voûte, ordinairement si belle, quelquefois immense, de dessous laquelle s'élance le fleuve, n'est pas formée, et c'est de la base même du glacier que sortent les flots bouillonnants.
L'an passé, quand nous nous trouvions dans ces mêmes lieux, combien nos impressions étaient différentes! Nous étions alors au début du voyage, nous nous dirigions sur Venise; aussi, malgré l'âpreté d'un ciel pluvieux, il semblait que déjà les sérénités de l'Italie projetassent leurs reflets dorés sur nos impressions du moment, aussi bien que sur nos espérances de plaisir et sur nos rêves de palais et de lagunes. Aujourd'hui le ciel est radieux, les cimes resplendissent; une fraîcheur qui arrive du glacier tempère les ardeurs du plus riant soleil; mais nous approchons du terme du voyage, mais c'est vers le couchant du plaisir et des vacances que nous allons tourner nos regards et nos pas, et s'il ne s'ensuit pas de la tristesse, du moins les impressions diminuent d'agrément et de vivacité, en raison de ce que les espérances sont à court terme, et les rêves, hélas! tout de livres et de pupitres! Ainsi, comme que l'on s'y prenne, un voyage est toujours une image de la vie; ou la vie avec ses beaux jours, son déclin et
son terme, n'est que l'image d'une tournée en Suisse ou ailleurs; et c'est apparemment en vertu même de ce que ce rapprochement est d'une justesse toujours la même et toujours frappante, que, tout lieu commun qu'il est, il se laisse redire et se fait accepter.
Mais quelle rampe à monter que ce Mayenwand, que Tan passé nous descendîmes si gaillardement ! Même lesté, on s'y démoralise, témoin Sliall, qui tout là-bas gravit haletant, pour bientôt s'arrêter indigné. On l'attend au sommet. De cet endroit, la montagne même qui nous porte dérobe la vue du glacier du Rhône; mais Ton voit à l'opposite, au-dessous de soi, le sommet du Grimsel, où se reflètent, dans les eaux noires du lac
de la Mort, les belles aiguilles de la chaîne bernoise. Shall arrive, et tout à l'heure nous côtoyons le lac, pour n'avoir plus qu'à descendre les pentes de granit qui forment de ce côté le pourtour du bassin où est situé l'hospice. M. Agassiz a fait une théorie sur ces granits, tout au moins sur les formes arrondies qu'ils affectent, et qu'il attribue au puissant frottement de glaciers aujourd'hui disparus. Ce que nous pouvons affirmer à l'appui de cette théorie, c'est que le pied glisse le mieux du monde sur ces dômes polis, et qu'à moins d'y faire grande attention, l'on ne tarde guère à
Dès le seuil de l'hospice, voici le papa Zippach qui nous accueille, qui nous serre dans ses bras, le tout en haut allemand. Ce brave homme est le mêma que l'an passé, le même qu'il y a dix ans, et ses mollets arrondis aussi n'ont rien perdu de leur colossale ampleur. Il nous apprend que M. Agassiz justement et tous ses compagnons ont quitté ces jours-ci le glacier de l'Aar, où nous avions compté les aller visiter, et cette nouvelle met à néant l'un de nos plus jolis projets. Avant de quitter leur hôtel, quelques-uns de ces messieurs ont été planter un drapeau sur la pointe du Finsteraarhorn, mais, même avec le secours de notre lunette, nous ne parvenons pas à l'apercevoir, tandis qu'à l'œil nu, cette fois, nous voyons un chamois privé qui s'en va tout vulgairement paître avec un troupeau de chèvres. La vue de cet animal ainsi détourné de ses instincts et comme fait à l'esclavage provoque un sentiment de compassion et de mécompte tout à la fois. Mais patience, comme tous ceux de ses pareils qu'on a ainsi ravis à leurs solitudes et séparés de leurs frères, ou bien il refusera de vivre dans la prison qu'on lui aura donnée, ou bien, quelque beau matin, il prendra la venelle et disparaîtra parmi les rochers.
L'hospice est déjà plein, et néanmoins, du nord comme du midi, continuent d'aflluer des voyageurs, les uns isolés, les autres en caravanes.
Au moyen de notre lunette nous pouvons les signaler d'avance, et d'avance aussi rire de l'encombrement qui va s'ensuivre. Arrivent deux jeunes mariés d'Alsace : le mari est hagard, décolleté, flamboyant de sang à la tète; la jeune dame est pâle, blonde, sérieuse, et, bien qu'elle ait fait la
route à pied, légère, alerte, prête à recommencer. — Arrive un bourgeois parfaitement écloppé, mais de bonne humeur quand même; pour dessert de journée, il a à patauger dans les boues équivoques où se vautrent les pourceaux de l'hospice, et c'est tout s'il peut éviter de s'y asseoir à côté
d'eux. — Arrivent un Anglais et sa sœur, de l'espèce à la fois beautiful et nono, c'est-à-dire qui admirent puissamment, mais chacun à part, la belle
nature, et sans se permettre aucun échange de remarques ni d'impressions. — Arrivent enfin deux incompris; du moins ne comprenons-nous quoi que ce soit, pour le moment, à l'amicale relation qui paraît exister entre un petit bonhomme d'une quarantaine d'années, vif, hâbleur, coloré, frisé, pincé, en même temps seigneur et aliboron, nain et matador, et une grande perche sentimentale qui marche avec dignité, qui contemple avec recueillement, qui fume avec mélancolie. On dirait le passereau et le héron s'accommodant l'un de l'autre pour voyager de compagnie et vivre inséparables.
Tout ce monde soupe à tour, se loge dans les coins, recoins, et soupentes, ou dort dans la salle à manger. Aussi, fort tard encore, il y a vacarme en haut, en bas, à droite, à gauche, et, au beau milieu, notre sentimental qui, inspiré par le clair de lune, prend sa guitare, croise ses jambes et pince des motifs.