‹ Nouveaux voyages en zigzag à la Grande-ChartreuseChapitre 31 sur 45 · RIVE DU LAC D'ANNECY · texte numérisé non relu

RIVE DU LAC D'ANNECY

DEUXIÈME JOURNÉE

Au delà d'Annecy, nous côtoyons la rive gauche du lac : cette contrée est fraîche, solitaire, enchanteresse. Que d'endroits sur cette côte où l'on voudrait pouvoir, sinon vivre, du moins séjourner durant les beaux jours, pour s'y imprégner de calme, pour s'y nourrir de contemplative méditation et de douce mélancolie! Artiste, il y a de quoi s'éprendre de cette nature, et lui donner son cœur et ses journées ; poète, écrivain, romancier, il y a de quoi faire vœu de venir y achever son travail au milieu de ces bois qui apaisent, auprès de ce lac qui épure, en vue de Menton, de Taloir, de ce rivage prochain que dominent, tantôt sourcilleuses, tantôt empourprées, les cimes de la Tournette.

Ah! quand on est jeune encore, et que l'on porte en soi quelques germes

de poésie ou de talent, combien le spectacle, si tranquille pourtant, de ces lieux agite, soulevé l'âme, et y fait éclore de sentiments et de pensers dont il semble, tant que dure le charme, qu'il n'y ait plus qu'à en restreindre l'abondance et qu'à en trouver l'expression pour avoir enfin rencontré son sujet et produit son chef-d'œuvre! Et puis le charme, hélas! comme tous les charmes de ce monde, dès qu'il s'agit de le fixer, s'envole, et c'est tout à recommencer. Néanmoins le souvenir de ces moments demeure, et même au fond de cette amertume qui accompagne l'impuissance de dire ou de peindre ce qu'on croit avoir vu ou senti, il y a de la saveur, du parfum; il reste du désir et de l'espoir.

Jeune encore, disais-je. C'est que, jeune, je ne sais quelle sève d'amour, de tendresse, de pureté et de désir tout à la fois, déborde de lame et semble devoir inonder nos premiers essais de récit ou de poésie. Que manque-t-il, en effet, à ces bois, à ce lac, à ces rochers, à cette nature d'ailleurs si belle, mais muette encore, autre chose que des accents qui en soient comme la touchante voix, que des êtres qui la peuplent, qu'une jeune fille éprise et adorée de qui la beauté décore ces montagnes, de qui la grâce se répande sur ces vergers, de qui la passion réchauffe ces grottes, reluise sur ces flots, éclaire, embrase ces promontoires? Il n'y manque rien autre chose, en vérité. Mais, si jeune, l'on voit, l'on ressent; si, jeune, l'un frémit et l'on bouillonne, jeune aussi l'on est gauche à dire, inhabile à peindre, et il en va du poète comme de l'arbre, qui ne donne ses fruits qu'en automne, et non pas au moment où, soulevée par les zéphyrs printaniers, la sève se lance avec une puissante impétuosité jusqu'à l'extrémité des derniers rameaux.

Je ne suis qu'un Scythe, dit Anacharsis avec une noble modestie, et l'harmonie des vers d'Homère me ravit et m'enchante ! Je ne suis, moi, qu'un Génevois, et l'harmonie, la noblesse, la propriété ornée, la riche simplicité des grands maîtres de la langue, pour autant que je sais l'apprécier, me transporte de respect, d'admiration et de plaisir. De bonne heure j'ai voulu écrire, et j'ai écrit; mais, sans me faire illusion sur ma médiocrité et mon impuissance, uniquement pour ce charme de composer, d'exprimer, de chercher aux sentiments, aux pensers, aux rêves de choses ou de personnes, une façon de les dire à mon gré, de leur trouver une figure selon mon cœur, s'il s'agissait de vertu ou de bonté ; laide aussi selon mon cœur, et que je pusse haïr à Taise, s'il s'agissait de méchanceté ou de vice. Quel aliment dans la vie, quelle occupation des journées, quelle préoccupation des loisirs qu'une recherche semblable! Qu'elle est

attrayante, instructive I Qu'elle conduit bien, en déblayant pour vous les abords de ce bel art d'écrire, à vous en montrer dj loin les abrupts sentiers, les inaccessibles sommités; à faire que, satisfait pleinement de pouvoir rendre un culte aux quelques grands bommes que vous y voyez reluire de l'éclat de leur gloire, c'est désormais sans mécontentement comme sans murmure que vous acceptez votre obscurité de simple fidèle, votre lot de croyant obscur! Et cependant, penser, sentir, ne vous est pas défendu; accueillir le trouble, goûter l'émotion, entrevoir le poème, ne vous est pas interdit; et c'est alors que, côtoyant le rivage d'un lac, et tout entouré que vous êtes d'objets agrestes, de beautés sauvages, de souriantes clartés, vous sentez votre cœur se soulever et votre âme s'emplir de ce charme qui s'envolera quand vous l'aurez voulu fixer.

C'est, du reste, lorsqu'on a achevé de parcourir les deux tiers de cette côte qu'on en rencontre le site le plus délicieux. Resserré entre deux rives

abruptes et boisées, le lac est barré en partie par la presqu'île de Duing, qui s'avance toute fleurie au milieu des eaux : des arbres la ceignent, des terrasses s'y surmontent les unes les autres, et un vieux château la couronne. Mais c'est la chaussée par laquelle on pénètre qu'il faut voir! Faite de dalles frustes dont le flot baigne le côté extérieur, elle conduit à un antique portail enfoui sous les noyers, et tandis que ces arbres, empêchés de s'étendre du côté du portail, s'y cintrent en une voûte épaisse de feuillage, du côté du lac, ils abaissent leurs longs rameaux jusqu'à la surface de l'onde, et c'est au demi-jour de cette transparente fouillée qu'on s'achemine vers la porte en ogives. Nous faisons une halte dans cet endroit; mais, affamés que nous sommes, ni ces beautés, ni l'eau claire, qui abonde ici, ne sauraient nous retenir longtemps; tout à l'heure nous recommencerons à marcher.

La faim est un éperon, mais la faim est un frein aussi. M. Il***, ne pouvant décidément plus avancer, avise un naturel barbu qui est à s'administrer une prise, et s'adressant à lui : « brave homme, lui dit-il, avezvous du pain? — Des lits! que oui qu'on en a! — Pas des lits, du pain?

— On n'est pas malpropres! — Non, sans doute, mais c'est manger que nous voulons. — On est aussi propre que vous!... » Et l'on ne peut tirer rien autre de ce naturel susceptible, susceptible sur la propreté des lits, dans le bout de pays le plus perdu de l'humble Savoie ! Où va pourtant se nicher la vanité de n'être pas crasseux, et l'orgueil de vous valoir bien! Avec le lac finissent les ombrages, et nous nous trouvons dans un vallon

grillé, à deux: lieues encore de Fa verge, petit bourg situé tout au bout du ruban qui s'ouvre devant nous. Plusieurs, entièrement démoralisés à cette vue, refusent le service, et s'en vont soutenir leurs havresacs et appuyer

leurs reins contre une clôture Mais, crac! la clôture crie et se rompt,

et voilà toute l'honorable société les jambes en l'air, le dos sur le pré. Heureusement c'est un marécage, sans quoi elle y serait encore.

Engagés dans le ruban, nous y voyons de loin un homme appuyé sur sa pelle, qui de sa main fait lorgnon pour nous considérer. Puis, comme nous approchons : « Bonjour, s ecrie-t-il, brave jeunesse! — Bonjour, bonjour; mais pourquoi donc nous lorgnez-vous? — Pour vous mieux voir, par rapport que le soleil me blesse, ayant les yeux en piètre état et comme inquiétés par du vinaigre. — Et pourquoi choisissez-vous alors ce moment pour travailler? — Que voulez- vous? je ne le choisis pas. Mais si l'inspecteur vient à passer et qu'il ne me trouve pas à l'ouvrage, adieu ma place! et je vis de ça, moi. » M. Tôpffer, lui posant sur le nez ses lunettes

noires : Essayez un peu si cela vous va? — Hé! sainte Vierge! Hé

dites voir? plus de soleil : c'est l'heure du soir! » Puis ôtant, remettant les lunettes : « Se les mettre, reprend-il, c'est comme si vous me laviez d'eau

fraîche! » Sur quoi il est fait sur place k cet homme un bon pour une paire de lunettes noires qui lui seront délivrées à Genève. Alors le pauvre cantonnier se remet à piocher, tout réjoui et de bon courage. A l'heure qu'il est, il a ses lunettes.

Enfin, enfin, nous arrivons à Faverge. Gail lui-même, qui a été tenu jusqu'ici au régime, y boude son bouillon, et s'en vient donner sur nos vivres. En moins de rien, table nette, et plusieurs qui se sentent encore creux s'en vont chez le confiseur du lieu pour y compléter leur dessert. C'est un homme qui tient boutique, en effet; mais, hors deux pipes en sautoir et trois pains d'anis en bocal qui lui servent pour la montre, il n'est assorti qu'en paquets de ficelles et en quartiers de savon. C'est égal : « Allons, voyons, messieurs, dit-il aux chalands, choisissez, faites-vous servir. »

D'autre part, M. Tôpffer et son détachement sortent tous satisfaits de chez la marchande de tabac. C'est une bonne vieille qui cause avec sens et avec esprit. Pendant l'entretien, survient un enfant bossu. « Qui est cet enfant, madame? — C'est le mien, j'entends celui que j'aime, car il appartient à ma fille. Le voyant bossu et maladif, je le lui ai demandé,

et comme elle en a cinq autres, elle me l'a cédé Un brave enfant,

messieurs! Jusqu'à sept ans, il n'a pu se servir de ses jambes; mais, à force de le frotter, je l'ai dénoué de façon qu'il marche comme un autre. Alors je l'éduquais de mon petit savoir; maintenant, grâce à Dieu, il va

à l'école et y est des premiers » En disant ces mots, la bonne femme

s'attendrit, et l'enfant la regarde dire d'un air de respect et d'affection. Ah!

mes bons amis, courez les bourgades, entrez dans les boutiques, mêlezvous aux obscurs, aux petits, et très souvent vous trouverez par là du mauvais tabac et des vertus de première qualité ! ,

En quittant Faverge, Ton s'engage dans le beau vallon dTzine. Partout d'éclatants herbages ; puis, autour des fermes, de gras potagers, un désordre d'arbres fruitiers, de ceps qui, d'un rameau à des solives, ou s'étendent en treille, ou serpentent en festons. Au-dessus, des coteaux paisibles, des tabernacles de verdure où l'on s'étonnerait de ne pas voir sous chacun quelque sage, quelque philosophe achevant sa carrière loin du monde et du bruit, s'il n'était reconnu que, moins qu'un autre encore, un philosophe se passe de monde et de bruit.

Et puis, attendez, le voici, notre philosophe; mais ce n'est pas M. Cousin, c'est un bonhomme qui, assis sous l'ombrage à deux pas de sa

hutte, y recoud sa culotte. Gomme nous regardons curieusement cette cabane misérable... « Je me la suis bâtie, nous dit-il, et on vit là tout de même. — Mais l'hiver? — L'hiver? je couche dans cette autre qui est en pierre, j'y fais aussi ma cuisine, et puis, quoi ? je recouds ma culotte. — Vous avez l'air heureux. — Oh! là, que voulez-vous, c'est pas de plaindre qui enrichit. — Mais quel est votre métier? — Mon métier? J'attends du charbon qu'ils font par là-haut, et puis, quand il vient, je le mesure. Voilà tout. — Eli bien, conservez-vous gai et content, et voici,

brave homme, pour boire un coup à notre santé. — On n'y manquera pas, mes bons messieurs, et, en attendant, que le bon Dieu vous protège ! »

A vrai dire, les philosophes de profession sont dans les villes. Ils y font des livres, ils y donnent des cours, ils y prouvent la morale et ils y enseignent le souverain bien. Mais les philosophes pratiques sont dans les vallées, dans les montagnes ; ils y taillent des ceps, ils y relient des gerbes, ils y mesurent du charbon et y retapent leurs culottes.

Sur ces entrefaites, quelques traînards ayant voulu, comme au temps de l'âge d'or, détacher d'un cep bienfaisant des raisins plus doux que le

miel, afin d'en rafraîchir leur gorge altérée tout à coup sort de

terre le garde champêtre, qui ne leur laisse que le choix de payer dix

sous par tête ou de subir le rafraîchissement d'un procès-verbal. Ces messieurs préfèrent payer, et ils s'exécutent sur l'heure. Le garde champêtre alors les accompagne poliment, et on remarque qu'il ne prend congé d'eux qu'à l'endroit où finissent les vignes.

Près de l'Hôpital, nous rencontrons des soldats que l'on mène par régiment se laver les pieds à la rivière. Ceci rappelle Figaro, qui rasait, qui purgeait par régiment aussi, et rien ne semble aussi drôlement niais que de voir ces grandes files d'hommes, et non pas de moutons, qui ont abdiqué en faveur d'un caporal leur droit imprescriptible de ne pas se laver

les pieds ou de ne se les laver qu'à leur gré et à leurs heures. Arrivés au bon endroit : Halte ! par flanc droit ! pas accéléré ! et les voilà qui dégringolent le long du talus, s'asseyent sur la rive, ôtent guêtres et souliers, puis la lessive commence, et autant en emporte à l'Hôpital le courant de l'onde.

TROISIÈME JOURNÉE

Grande vendange, ce matin. Ce sont corbeilles sur corbeilles qui nous arrivent de la part de nos amis et camarades Henri et Hippolyte, propriétaires dans ce canton. Gail s'en mole, et si bien et si fort, qu'on commence à trouver qu'il va presque trop mieux. En effet, sous prétexte de se refaire, il décime, il ravage, il absorbe ; c'est un fléau dévastateur, une plaie d'Egypte, qui présage de grandes famines aux survivants.

De l'Hôpital, nous nous acheminons, par la rive gauche de l'Isère, sur Aiguebelle, où nous aurons rejoint la grande route du mont Genis. On a établi là un chemin fort large, fort beau : il n'y manque plus que les ponts. Par malheur, en Savoie, les ponts se font attendre longtemps, ceux qui ont brûlé comme ceux qui sont à construire; et d'ordinaire deux, trois bacs ont le temps de pourrir de vétusté avant qu'on ait commencé d'y construire les culées d'un pont qui ne s'achèvera jamais. C'est pour cela justement que la Savoie est un beau pays, primitif, pittoresque, tranquille et bon enfant.

Pourtant, près dWiguebelle, nous repassons l'Isère sur un pont qui est

presque achevé, il faut le dire; puis, à demi-lieue de là, un homme se présente qui réclame le pontonnage. Ohé! c'est par trop rétrospectif. Du reste, et bien certainement, cet homme mourra jeune; car, comme l'Isère se divise là en une multitude de bras, les uns pontés, les autres guéables, et dans une contrée toute parsemée de broussailles tutélaires, il erre sans cesse sur ces longs rivages, toujours craintif que, pendant qu'un le paye de ci, douze ne lui échappent de là. Une âme en peine absolument; un Caron sans barque, qui, de toute sa journée, n'attrape qu'une, que deux: méchantes oboles, pendant que là-bas les ombres par milliers lui traversent son Styx sans débourser.

Elle est belle, la route du mont Genis; mais, durant trois mois de sécheresse, il s'y est accumulé une quantité énorme de poussière broyée à extinction, fluide, ou à peu près. Dans cette poussière cheminent en dandinant un crétin et sa vache. Ces deux animaux jasent ensemble, ils

s'arrêtent, ils jouent, ils se caressent, et l'un d'eux abat pour l'autre pommes, poires, tout ce qui se rencontre. « Bonne bête, balbutie- t-il à M. Tôpffer, elle a plus d'esprit que moi! — C'est vrai; mais vous la nourrissez de fruits qui ne vous appartiennent pas? » Alors l'autre cueillant un épi de maïs: « Voyez donc comme elle répond. Hé! Jeanne!... Vous voyez bien, fié! Jeanne!... » Et un autre épi sur le premier. « Hé! Jeanne!... » Et un troisième. « Elle doit vous coûter peu, votre vache, si vous la nourrissez comme cela! — Tenez, du plus loin, je la fais venir. Hél Jeanne!... » Pour le coup. M. Tôpffer s'éloigne, afin de ne pas devenir complice, par sa présence au moins, des déprédations de cet amateur.

A Aiguebelle, nous déjeunons dans une auberge qui a ceci de remarquable que l'hôtesse, toute petite femme, porte un bonnet immense,

solennel, rayonnant : on dirait Vichnou dans sa pagode. Cette pagode nous sert plat sur plat; mais Gail les avale tous, et notre situation au milieu de cet affamé-là devient de plus en plus critique. Aussi, comme à Faverge, plusieurs s'en vont à la recherche du confiseur; mais celui-ci, en fait de brioches, n'a que du jus de réglisse en bâtons. C'est égal, Oudi s'en achète un fagot, et à partir de ce jour il voyagera enréglissé de la tète aux pieds, tantôt noir, tantôt mulâtre, tantôt pie, et toujours orateur aussi polyglotte qu'incompris.

Au delà d' Aiguebelle, et comme M. Tôpffer est à marcher solitaire dans la campagne déserte, deux hommes armés et de détestable mine sorte tout à coup d'un fourré et s'avancent droit sur lui Ce sont, à

la vérité, deux chasseurs qui passent tranquillement leur chemin; mais, outre que tous les chasseurs n'ont pas cette mine-là, il est de fait que quand Ton porte cent napoléons sur soi l'on est cent fois plus ombrageux que de coutume. Allez, dit-il en lui-même, allez, braves gens, c'est tout de même une fameuse caille que vous manquez-Ià !

Cependant la chaleur est horrible, suffocante; M. Il*** en est à craindre l'évaporation totale de sa personne. Aussi, ayant avisé des chênes qui sont à quelque distance de la route au pied de la montagne, il s'y achemine, s'étend dessous, et, une fois là, prétend qu'on l'y laisse. « Allez, partez pour la Syrie ou ailleurs, dit-il à ses compagnons; pour moi, j'ai mon affaire et je m'y tiens! » Et comme on insisîe pour le tirer de là sur ce qu'il est tard et que le gîte est encore éloigné, M. R*** en prend occasion d'exposer sa théorie sur les haltes.

« Au fait, dit M. R***, que recherche-t-on en voyage? Le plaisir. Or, dix minutes de halte en route, et sous un frais ombrage, représentent réellement une somme de plaisir dix fois plus forte qu'une heure de séjour de plus à l'auberge : vingt minutes, que deux heures; trente minutes, que trois heures; quarante minutes, que quatre heures, et ainsi de suite, indéfiniment. Il est donc absurde de ne pas faire des haltes sous chaque bel arbre, et de ne pas les prolonger indéfiniment.

« Sans doute, continue M. R***, il faut avoir marché pour sentir tout le charme d'une halte. Et toutefois, notez-le bien, plus on marche, plus

aussi l'on prend sur le temps qui serait plus agréablement employé à s'étendre sous un frais ombrage. D'où il suit que la vraie formule du souverain bien, c'est une fraction dont le dénominateur exprime que la journée de marche est composée de tant de parties, et dont le numérateur exprime qu'on emploie en haltes un nombre indéfini de ces parties... »

Puis, pressentant l'objection : « Vous me direz, reprend M. R*** en se levant mélancoliquement pour continuer son chemin, vous me direz que ce n'est pas étendu sous un frais ombrage que l'on arrive à la Chambre, notre gîte de ce soir? Hélas! je ne le sais que trop! Halte et marche, marche et halte, sont comme bien et mal, comme beau et laid, une de ces dualités fatales et irréductibles qui sont ici-bas la triste loi des choses et le désespoir du philosophe! Pour tout concilier il faudrait, chers camarades, il faudrait que, par quelque miracle du ciel ou de l'industrie, la

halte elle-même put devenir cheminante. Alors, beau chêne que je quitte avec tant de regret, alors havresac détesté que je reprends avec tant d'amertume, mus par quelque ressort ou traînés par quelque bon ange, tous ensemble nous irions à Gênes, tous ensemble nous affronterions les tropiques, nous ferions le tour du monde au frais toujours, en paix toujours toujours avançant et toujours en repos! >»

Pendant que M. W" tient ces éloquents discours, le reste de la caravane s'est divisé en plusieurs détachements qui sont échelonnés sur une lieue de pays. Un chasseur encore, mais un chasseur brigandeau celui-ci, aborde l'un après l'autre ces détachements, et, le fusil au poing, il leur tient toute une gamme de propos appropriés à la force respective de chacun d'eux. Avec les brimborions, il lui faut un franc, et vite; avec les détachements moyens, il insinue poliment qu'il serait plus sur de lui donner un franc, sans quoi... Avec les détachements vigoureux, c'est une femme, sept enfants, un incendie : il est appréhendé, ruiné, perdu, si les charitables messieurs n'ont pas pitié de sa misère. Par un procédé si simple, ce brave homme se fait trois francs environ d'argent blanc; après quoi il lève le pied, et, crainte de noise, prend par les bois.

Au crépuscule, on arrive à la Chambre, et le peuple s'attroupe pour nous regarder faire ; c'est notre histoire de tous les soirs. Parmi la société se trouve un crétin sourd-muet qui contrefait, en façon d'explication sommaire, tout ce qu'il nous arrive de faire. Il arrive, il décharge les sacs, il dételle les chevaux; puis, à la vue d'un lièvre que l'on prépare pour notre souper, il court, aboie, ajuste, tire, meurt, écorche, cuit... et puis s'arrête là : nous nous chargerons du reste. Rien d'heureux en général comme ces demi-crétins, d'une part déchargés de travail à cause de leur gaucherie, d'autre part flâneurs, musards, et qui se délectent à tout bruit, à tout mouvement, à tout spectacle. Calmes d'habitude, joyeux

pour un rien, farceurs à tous venants, ils descendent la vie sans comprendre l'affliction, et arrivent à la mort sans l'avoir pressentie. Beau lot, ma foi, et qui, à coup sûr, n'est pas le vôtre, mon frère.

Notre hôtesse, ici, est une bonne vieille dame qui se fait un scrupule de nous bien régaler, un scrupule surtout de bien ménager nos finances. « De père en fils et de mère en fille, dit-elle, nous tenons cette auberge; jugez si on irait vous surfaire! seulement, donnez-nous le temps, et vous serez bien servis. Prendrez-vous du poulet? — Oui, oui! — Voulez-vous du dessert! — Oui, oui!... — Oui, » répète encore Gail pour plus de sûreté.

Nous donnons le temps, et cette excellente femme tient toutes ses promesses. Poisson, lièvre, poulets arrivent à la file, et nous voilà si activement occupés que des chiens se battent sous notre table, s'entre-mordent parmi nos mollets, sans que nous y donnions la moindre attention. Ces chiens, au nombre de quatre, sont les commensaux d'un particulier de l'endroit, qui, assis à une table voisine, se délivre de leurs obsessions en leur lançant ses os de notre côté.

QUATRIÈME JOURNÉE

Ce matin, tout le monde se lève tard, sans qu'on sache bien ni comment ni pourquoi, si ce n'est qu'on nous a réveillés au petit jour, et que nous ne nous en sommes pas aperçus. Mais l'hôtesse a mis à profit ces lenteurs pour préparer un déjeuner d'autant plus splendide; après quoi, faisant venir nos cochers, elle leur rembourse les droits de poste, et leur verse à boire, à cause, dit-elle, du froid matinal qui souvent enrhume les cochers. <« An! disent à leur tour ces camarades, voyager comme cela, ce serait plaisir! » Et sur ce, tous ensemble nous prenons congé, à notre grand regret, de cette hôtesse incomparable.

L'air est frais, en effet, le ciel sans nuages et la route charmante. A propos de Gail, qui germanise son français, M. de Saint-G*** se met à chercher la formule au moyen de laquelle, un homme étant donné, on pourra toujours s'assurer s'il est Allemand ou s'il ne Test pas. Puis, s'adressant à Gail : « Gomment diriez-vous ceci, Gail : J'ai le projet de manger un brochet? — Gomme vous, répond Gail : J'ai le brochet de manger un projet, » Et la formule est trouvée.

Plus loin, c'est un crétin encore, placide, somnolent, dandinant. Lorsqu'il a vu qu'il nous voit, on fait briller à ses yeux un gros sou... Joie

complète, grognement d'allégresse, affaissement de bonheur. On retire le sou, point de désespoir. 11 poursuit sa dandinerie. On le lui donne enfin... ni plus ni moins de félicité que tout à l'heure. Certes, si quelqu'un ressemble à un sage, c'est un drôle comme celui-là, qui accueille la fortune quand elle lui sourit, qui passe outre quand elle lui tourne le dos!

Plus loin, ce sont des Nausicaa en quantité qui lavent leurs haillons

VOYAGE A GÊNES. 341 dans le ruisseau, t 0 la belle jeunesse, s'écrie Tune d'elles. Je vois bien que vous êtes tous des noblesses, élevées dans les grades et dans les dignités!... Voyez donc ça I Combien d'instruction!... Princes, marquis, pas vrai? » Nous confirmons cette femme dans son idée, et, heureuse d'avoir si bien deviné, elle poursuit le cours de ses éclatantes apostrophes.

Plus loin, voici une troupe de petits bonshommes, vêtus de bure et portant la besace, qui s'en vont chercher fortune et ramoner par le monde.

« Halte-là! » leur crie-t-on; et une collecte est faite en leur faveur. Les petits bonshommes trouvent l'aubaine merveilleuse; pour nous, nous nous attendons à quelque tragique alerte. C'est que, dans les contes de Berquin que nous avons lus, il arrive toujours qu'en pareille occasion le gentilhomme qui a donné le matin trois sous à un ramoneur est attaqué dans l'après-midi par des brigands, pour être délivré le soir par des ramoneurs. Après quoi, la vertu se trouvant récompensée, le conte finit là, et M. Berquin s'endort content.

Plus loin enfin, c'est Saint-Jean-de-Maurienne, gros bourg, capitale de la province et résidence de l'évêque, « de qui on se serait bien

passé, nous dit un naturel. — Et pourquoi? — Parce qu'il a fallu que les communes s'imposassent à son sujet; et je vous réponds que ça coûte! — Quoi! voudriez-vous doue vous passer d'évêque? — Pas absolument, mais avant, on vivait bien sur celui de Moutiers! L'on n'avait que cette montagne à passer pour avoir ses dispenses, et pas tant de carillons! »

Telles sont les aventures de cette matinée, au bout de laquelle nous faisons halte et buvette à Saint-Michel, en même temps qu'une huitaine de messieurs qui, à la chère qu'ils font, nous ont tout Pair d'être de fins gourmets. Obsédés que nous sommes du fumet de leurs sauces et du parfum de leurs grives, très certainement notre modeste picotin de fromage et de fruits nous semble moins qu'à l'ordinaire exquis et somptueux. Au fait, il en va toujours ainsi, et, sans le voisinage d'un plus riche, qui donc se douterait qu'il est pauvre?

Mais à peine avons-nous quitté Saint-Michel, que voici bien une autre affaire! Le char de M. de Saint-G***, ayant pris les devants, est cerné, arrêté, envahi par deux bons curés qui, très sérieusement, prétendent

l'occuper, et, aux prises avec ces amateurs, le cocher a grand'peine à leur tenir tête, lorsque nous arrivons sur les lieux. Les deux curés alors se désistent sans mot dire de leurs prétentions, et, rouvrant leur bréviaire, ils passent outre, ruisselants de sueur et blanchis de poussière.

Gomme hier, en effet, la chaleur est étouffante, et, de plus, la route et ses abords ne sont qu'une lande pelée. Aussi, pressentant son écloppement prochain, et jaloux au moins de le goûter pur, entier, parfait, M. K*** abandonne à qui les veut ses tours de voiture; autant en fait M. Tôpffer, et voilà nos deux particuliers, livrés à leurs propres forces, qui s'acheminent comiquement vers une démoralisation volontaire. A mesure que la

démoralisation augmente, l'hilarité se déclare, et les voilà descendus enfin à cet heureux état où le doux ébranlement d'un rire faible est la seule sensation qui survive à toutes les autres. Véritable ivresse, sorte d'affaissement intellectuel, durant lequel les hommes les plus graves ordinairement sont devenus puérilement facétieux, et se traînent chancelants et désopilés d'une halte à une autre. Mais, on le conçoit, comme toutes les ivresses, celle-ci, un peu honteuse d'elle-même, ne saurait s'étaler dans les villes et bourgades, en sorte que rien ne lui convient mieux pour théâtre que cette Maurienne déserte et pelée. Ce n'est guère qu'après le coucher du soleil que ces messieurs, ayant peu à peu recouvré leur dignité d'hommes graves, s'aperçoivent qu'ils sont encore à deux lieues de Modane, notre gîte de ce soir. Alors, doublant le pas, ils font une marche héroïque, et d'un saut ils viennent tomber auprès d'une table, servie où l'on n'attend plus qu'eux. Souper brillant, tumultueux, primordial, et des rires à se rouler par terre. C'est que le crétinisé qui nous sert voulant rendre compte à M. Topffer d'une mission relative à un

achat de tabac, ce brave homme va bien jusqu'à tab... mais ici un indomptable bégayement l'empêche, quelque effort qu'il fasse, d'arriver jusqu'à bac. On l'aide, on le secoue, on s'y prend de toutes les manières, impossible! Des grimaces, des contorsions, des mal d'enfant, et pas le plus petit brin de bac. Encore un homme qui mourra jeune et d'un bac rentré.

CINQUIÈME JOURNÉE

11 y a des journées calmes, molles, torpides; il y en a de bruyantes, de laborieuses, d'accidentées; sans cela le proverbe aurait tort qui dit : Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Pendant que, debout et habillés depuis longtemps, nous n'attendons plus que nos chaussures, l'on vient à découvrir que notre crétinisé d'hier, satisfait de cirer, cire toujours le même soulier. On s'agite alors, on s'impatiente; finalement l'armée quitte les casernes, et accourant au pillage de ses propres bottines, il s'ensuit des quiproquos sans nombre et des courses sans fin. D'autre part, l'eau vint à manquer dans les chambres, le linge aussi : autres cris, nouveau tumulte; et le crétinisé qui casse la cruche, et l'hôtesse qui court aux souliers, et le déjeuner qui va au feu, et l'hôte qui tâche de l'y

rattraper, et le chien qui aboie... Pendant ce temps M. Tôpffer, qui vient d'entreprendre de se faire la barbe à l'eau froide, à chaque coup de faux

cabriolet, tempête et pousse des cris affreux qui viennent se perdre incompris dans le grand océan du vacarme universel. Vers huit heures pourtant le calme renaît, et nous nous hâtons de déjeuner. Bien différent d'un dîner réchauffé, qui, selon le poète, ne valut jamais rien, un déjeuner rattrapé vaut un franc, sans moins, et il est saupoudré de cendres, odorant de fumée.

Au delà de Modane, on passe devant le fort de Bramant. Comme tous les forts, celui-ci est sinistre de meurtrières, d'embrasures, de murailles sans fin, de sentinelles qui grillent tristement sur l'angle d'un bastion : mais le site au milieu duquel il se déploie en constructions échelonnées est d'une grande beauté, d'un majestueux caractère. Ce sont des rochers tourmentés, déchirés, isolés les uns des autres, ici, par des fossés creusés de main d'homme; là, par des abîmes naturels; et lorsque accidentellement le ciel s'harmonise en sévérité avec ces aspects de destruction et de stérile nudité, l'on croirait avoir sous les yeux le modèle de quelqu'une de ces compositions où Martins cherche à traduire les plus sombres tableaux de l'Apocalypse. D'ailleurs, et nous l'avons déjà indiqué, la Maurienne est une vallée peu pittoresque, pauvre de végétation comme de culture, et dont les montagnes, sans avoir encore aucun caractère italien ou méridional, ont déjà perdu celui qui est propre aux Alpes de Suisse ou de Savoie. Voir Termignon, où nous arrivons tout à l'heure :

c'est le plus pelé, le plus chétif, le plus racliitique de tous les endroits qui prétendent avoir l'air d'un paysage.

Vers onze heures, nous atteignons Lans-le-Bourg : c'est le dernier village qu'on rencontre de ce côté-ci du mont Genis. Gomme tous les villages pareillement situés, c'est un ramassis d'auberges, de remises, d'écuries; une population de cochers, de rouliers et de mendiants. Ceux-ci

sont hideux, rongés d'ulcères, brûlés d'eau-de-vie, fondant tous à la fois, comme des oiseaux de proie, sur chaque voyageur qui se montre, et ne le lâchant qu'au départ. Parmi eux, on nous fait remarquer une femme, jeune d'âge, décrépite d'ivrognerie, qui offre bien le plus triste spectacle que l'on puisse voir.

Avant d'ascender une montagne, il faut toujours prendre des forces, c'est une des théories de M. R***, aussi nous faisons-nous un devoir de commander ici un bon repas. Par malheur, toutes les mouches de la création se sont donné rendez-vous dans notre salle à manger, et il est impossible d'ouvrir la bouche sans en avaler un essaim tout entier. Nous nous levons alors, nous ouvrons les croisées, et du mouchoir, de la serviette, nous donnons la chasse à ces myriades. Va bien, mais retournés à nos places, c'est pour y trouver la table couverte de morts et de blessés ; le lait, le vin, le bouillon, noirs de mouches qui naviguent... A cette vue, l'appétit s'en va, et nous quittons Lans-le-Bourg repus, sans avoir mangé. Au départ, l'hôte, l'hôtesse, le garçon, le palefrenier, nous recommandent tous d'aller coucher à l'auberge de la Grande-Croix : «< Vous y serez bien, disent-ils, et chez une pauvre veuve qui a dix enfants et des matelas pour vous tous. »

Les voitures chargées de mirmidons et d'écloppés suivent le zigzag de la grande route. Le gros de la troupe se dirige droit sur le col par la Ramasse. La Ramasse, c'est un sentier qui serpente le long d'une rampe très rapide; en été les piétons peuvent seuls le suivre; mais en hiver, ou du moins quand la rampe est encore chargée de neige, l'on peut d'en haut s'y lancer en traîneau, et au hout de quelques instants l'on arrive à Lansle-Bourg le nez gelé, et des frimas dans les poches.

Ceux qui suivent la Ramasse atteignent le sommet longtemps avant les voitures, et, continuant de spéculer, tout à coup ils découvrent devant eux, au sortir de l'ombre, le lac, l'Hospice, tout le col qui étincelle des feux empourprés du couchant. Point de neige, plus de poussière, un air vif et léger; la marche est devenue une jouissance, et M. R*** lui-même convient qu'il est des cas où, renversant les termes de sa formule du souverain bien, il exprimerait par le dénominateur que la journée se divise en lieues de marche, et par le numérateur qu'on marche toutes ces lieues avec le plus grand plaisir.

A cette frontière du Piémont, nous trouvons les carabiniers royaux, qui nous prient d'exhiber. Ces messieurs se montrent très polis, et, comme à l'ordinaire, nous n'avons qu'à nous louer de leurs procédés. Toutefois, le

moment où l'on se sépare d'eux est toujours agréable, soit à cause des scrupules qui peuvent toujours leur survenir, soit à cause de cette belle carabine qui est au service de tous leurs scrupules. Au surplus, s'ils se montrent polis avec M. Topffer, ce n'est après tout de leur part qu'un rendu, puisque, du plus loin qu'il les voit, M. Topffer ne manque jamais de leur faire des avances de physionomie et des avant-propos de civilité.

C'est que si M. R*** a sur les haltes des théories personnelles, M. Topffer a sur les autorités constituées des principes personnels aussi, auxquels il s'efforce d'assortir sa conduite et ses manières. Dans les pays où la loi et l'autorité sont deux choses distinctes, M. Topffer se contente d'être en règle, puis, mettant son chapeau un peu de côté, en façon de dignité de l'homme, si une autorité vient à passer il salue ou ne salue pas, selon qu'elle a l'air rogue ou bon enfant. Mais dans les pays où la loi et l'autorité sont si peu distinctes, que la loi n'y est au fait que l'autorité en personne, M. Topffer s'y prend tout autrement. Droits de l'homme, dignité de l'homme, il laisse tout cela à la frontière; puis, renversant un peu son chapeau sur l'arrière de l'occiput, à la façon des ingénus, si un carabinier royal vient à se montrer, il salue doux, il approche empressé et se livre reconnaissant. Que si au contraire c'est un curé qui le toise, il s'empreint de dévote vénération, et fait bien voir à son air qu'il est plein de bon vouloir pour l'Église. Que si c'est un conscrit qui le fixe, il fait le tour de cet Achille comme pour admirer la propreté du fourniment et la belle taille de ce cagneux. En un mot, purgeant son esprit par la terreur, selon le précepte d'Aristote, il courtise ces malotrus, et là où il aimerait le plus, toutes choses égales d'ailleurs, à rosser son homme ou à l'envoyer à tous les diables, là surtout, toutes choses n'étant pas du tout égales d'ailleurs, il lui témoigne soumission respectueuse, et il lui marque de toutes les façons la bonne envie qu'il a de lui être parfaitement agréable.

Et c'est bien pourquoi, lorsque au retour d'une tournée en Italie M. Topffer franchit de nouveau les Alpes, ce n'est jamais sans éprouver un vif sentiment d'aise et de bonheur qu'en touchant à la terre de Suisse il dépose le lourd fardeau d'hypocrisie, et recouvre, avec la liberté d'allure, la liberté plus précieuse encore d'être droit, franc, ouvert avec des autorités qui ne sont plus dès lors que les agents désintéressés d'une loi souveraine... Bon gendarme de Gondo, sorte de pâtre en uniforme qui suffis, à toi tout seul, pour garder la frontière du Simplon, rien que ton accoutrement bonhomme, rien que ta figure honnête, au sortir des repaires d'où je sors, tout sinistres de défiance, tout souillés de police, tout formi-

peu formidable, mais si heureusement dispensé de l'être, le digne représentant de la neutre liberté des Gantons!... Arrière, mercenaires servîtes, suppôts équivoques, commissaires ombrageux! Arrière, repaires ténébreux, antres étouffés! Ici tout est air et lumière; ici tout homme qui n'est pas un malfaiteur, exempt de crainte et débarrassé d'entraves, marche affranchi et le front haut au travers de vingt-deux nations!

Au soleil couché, le froid nous fait presser le pas, et nous arrivons, vers huit heures, à l'auberge de la Grande-Croix. Des dix enfants annoncés, pas un seul; pas même l'hôtesse, mais, à la place, deux servantes qui, en nous voyant, perdent la tête et courent se cacher!... Qu'à cela ne tienne! On entre, on fait un inventaire des ressources, on décide qu'il y a lieu à poursuivre, et madame T*** prend la direction des affaires. Dès lors, l'activité est grande, le brouhaha universel, et, pendant que chacun court, revient, s'entr'aide, Pillet monte la garde sur le seuil, armé d'un fort manche à balai !

Nous sommes transis de froid. Aussi la première opération, c'est d'allumer un grand feu. Mais voici qu'à la lueur du foyer Ton découvre qui?... les deux servantes, blotties tout à côté de i'âtre, derrière un grand bahut à farine. Effarées d'abord, la présence d'une dame au milieu des brigands

les rassure, sans trop de peine elles reprennent courage, puis, se mettant à notre service, elles s'en vont de ce pas au poulailler chercher querelle à un vieux coq qui, couché depuis une heure, comme font les gens rangés, est bien loin de s'attendre à cette lugubre apparition. Le pauvre animal passe des bras du sommeil dans les bras de la mort, et les deux filles s'occupent de le plumer. Sur ces entrefaites, le voyageur David prend mal, chancelle, et tombe à la renverse. « Qu'est-ce, qu'est-ce, mon cher David?... — Gela va, répond-il, déjà beaucoup mieux, mais je voudrais avoir une cuvette à ma disposition. — Une cuvette! une cuvette! » crie-t-on; et des saladiers arrivent à la file, au milieu desquels David se fait le plus joli petit établissement du monde.

La seconde opération, bien moins aisée, c'est de mettre la table. Des détachements sont envoyés à cet effet dans toutes les directions, et au moyen d'une chaîne, comme dans les incendies, assiettes de tout âge et de tout sexe, couteaux de toute forme, verres, gobelets, carafons, parviennent des extrémités au centre, où madame T*** arrange, pendant que M. de Saint-G*** rince, sous la protection de Farque-balaisier Pillet. 11 manque des chandelles : on trouve deux bouts de cierge parmi de la camomille sauvage. Il manque des fourchettes : Oudi les découvre dans

la boite à seringue. En attendant, tout un chaînon dégringole dans un escalier de Lois. David éternue dans sa cuvette, et le coq, le malheureux coq, se brûle une épaule, parce qu'en l'absence du grand saucier, Schellcr, que les éclats de rire ont attiré sur le théâtre des événements, sa broche a cessé de tourner.

La table est donc mise, et tout paraît en bon chemin, lorsque accourent les deux filles qui viennent annoncer en grand émoi que la clef de la cave est égarée! Qu'on la cherche I s'écrie M. Tôpffer; et tout aussitôt étatmajor, mirmidons, David évanoui, filles et garçons se dispersent, se croi-

sent, se heurtent : ce n'est plus qu'un tourbillon universel, qu'un trotteruent général, et, au milieu, une pendule sinistre qui, sur un timbre lugubre, sonne l'heure et la resonne tranquillement, comme si de rien n'était. A la tin, la clef est retrouvée, le vin est tiré, le coq arrive, et le repas commence.

Il y a coq et coq ; celui-ci, ankylosé de tous ses membres, défie tous les efïorts qui sont tentés pour le désarticuler, en sorte que, ne pouvant en venir à bout, M. R***, tout trempé de sueur, le livre à la circulation, en prétendant ironiquement que c'est à chacun d'en tirer pied ou aile. Malheureusement, c'est justement là qu'est la difficulté, aussi l'horizon commence-t-il à s'assombrir, lorsque entrent une soupe qui a cuit chez le voisin, un gigot retrouvé dans le buffet, et quatre saladiers de pommes de terre!... A cette vue... a la vue des saladiers... le soupçon plane, la défiance s'éveille, puis le fou rire revient et l'appétit a le dessus.

La dernière opération c'est de faire nos lits. L'on commence par coupelles cierges par le milieu afin d'en doubler le nombre ; puis on se répand dans les chambres pour y disposer en grabats tout ce qui s'y rencontre. L'usage de la maison, c'est de tenir les fenêtres dans les armoires, pour ne pas exposer les vitres. On va donc quérir les fenêtres, puis les chevilles pour les ajuster sur leurs gonds, et l'assemblage se fait pendant que les amateurs admirent les ouvrages d'art qui sont appendus aux murailles, notamment le portrait de la reine de Hongrie et la vue du jardin du gouverneur de Pondichéry, qui fait plaisir à cause de l'à-propos. Bientôt tout se résume en un sommeil général.

SIXIÈME JOURNÉE

De bonne heure le déjeuner est servi. Parmi d'étranges décoctions, et encadré de pains au safran, l'on y voit figurer, sauf encore de nos morsures et vainqueur de notre faim, le coq d'hier au soir. Alors David, revenu de son évanouissement et vorace comme sont les convalescents, réclame Thonneur d'engager avec lui un combat à mort, et, soit que la nuit ait attendri les chairs, soit que les désarticulations commencées aient continué de s'accomplir, David vient enfin à bout de ce coriace, et, mirmidon qu'il est, l'avale tout entier. Pendant ce temps, les servantes, aidées de toute la commune, font d'extraordinaires efforts d'arithmétique, aux fins de pouvoir nous présenter une note à payer qu'elles apportent en tremblant... C'est vingt-quatre francs. On leur en compte trente, dont six entre elles deux, et à la vue d'une aussi effrayante bonne-main, elles sont sur le point de s'enfuir de nouveau.

Au dehors, le brouillard est si épais qu'on pourrait s'en couper des quartiers avec un couteau. Sans se voir, Ton s'entend marcher, rire, jaser : on dirait des paroles qui dégèlent. Bientôt parait en silhouette un fantôme noir : c'est un capucin qui monte nu-pieds, nu-tête... A peine on Ta entrevu, que déjà il s'est évaporé.

Au bout d'une heure, le brouillard s'évapore aussi, et tout en croisant des gens qui reviennent de la foire de Suze, nous cherchons à reconnaître parmi eux quelque mère à dix enfants qui soit notre hôtesse de la Grande- Croix. Mais point de mère, point d'enfants, et, à la place, toute une cavalcade de curés, gros et petits, qui montent transis, le nez ponceau et les

mains chaudement cachées sous leurs soutanes. Alors M. Top f fer salue lias, et par trois fois, en sorte que notre sainte mère l'Église est bien forcée

de mettre les mains à l'air pour lui rendre la politesse. Au delà, quittant la* grande route, nous nous lançons dans un ravin, et, vers onze heures, par le plus beau soleil du monde, nous faisons notre entrée à Suze.

A Suze, la foire, c'est-à-dire des étalages sans nombre, une foule animée, des charlatans qui pérorent, des moutons qui bêlent, des camarades qui festonnent, et notre troupe qui gagne l'auberge. Pendant la buvette, entrent deux muses : violon et guitare, et la chose commence, au grand contentement de M. Tôpffer, qui répond aux difficiles de la troupe : « J'aime encore mieux cela que rien. » Eux de rire. >< Mais lequel donc, reprend sérieusement M. Tôpffer, aime le mieux la musique, de celui qui ne peut tolérer que la bonne, ou de celui qui, plutôt que de s'en passer tout à fait, se régate de la médiocre elle-même? D'ailleurs, ajoutet-il, ce violon est crincrin et cette guitare est fêlée, mais ces dames sont Italiennes, et, à cette cause, leur exécution a de l'abandon, du trait, une saveur un peu commune mais agréable pour qui est à jeun ; je la compare, moi, à cette friture piémontaise, commune aussi, et poivrée encore plus, mais dont le petit haut goût d'ail vous plaît, messieurs les affamés, plutôt encore qu'il ne vous détourne d'y revenir par trois et par quatre fois. »

Après le repas, nous retournons à la foire. Éventails, chaînes de sûreté, tabatières, cadeaux de prix, sont échangés entre les voyageurs, sans qu'aucun ait lieu de s'y ruiner. Pendant ce temps, M. Tôpffer va chercher les lettres à la poste. 11 y trouve un administrateur en chef aussi respectable que prévenant. « Que vous faut-il, monsieur? — Des lettres.

— Parlez. — Des lettres de Genève. — Parlez. — Des lettres adressées à M. Tôpffer. — Parlez... » Et le dialogue durerait encore, sans un tiers

qui intervient pour avertir que M. l'administrateur en chef est sourd comme une borne. C'est singulier alors qu'il veuille toujours qu'on lui parle.

De Suze, nous partons pour Saint-Antonin. Encore des curés! Voici une kyrielle de cabriolets qui en portent ebacun deux. C'est parbleu le cas de se montrer, aussi M. Tôpffer salue à droite, salue à gauche, de côté, en travers, profitant de l'occasion pour se faire auprès de la cour de Home

une bonne note indestructible et béréditaire. Du reste, aux curés près, tout diffère des ici de ce que nous avons vu de l'autre côté des Alpes : pays, habitants, culture, sans compter des figues partout et des raisins pour rien; aussi la vendange est permanente. A Saint-Antonin, comme la nuit n'est pas encore là, on décide de pousser, de saint en saint, jusqu'à Saint-Ambroise, et notre cocher, cette fois, est obligé de se régler sur nos étapes. Le pauvre homme est tout contrit de ce que, dans ce monstre de pays, dit-il, à tout bout de champ on lui réclame des droits de poste... « Que rapporterai-je à mon maître, s'ils me volent tout du long! Au premier qui se présente, flac! du fouet dans la figure, et puis grand galop... » Le bon cocher oublie tout à fait que ses chevaux, qui n'ont pas galopé depuis vingt ans, ne savent plus du tout comment l'on s'y prend.

Autre kyrielle; ce sont des poules que l'on voiture à dos d'âne. Hien de plus drôle que l'air qu'ont ces dames accroupies en rond sur un linge blanc et s'écoutant caqueter toutes à la fois. L'on dirait un chargement de douairières que mène aux eaux un bonhomme de voiturin.

Il est nuit noire quand nous arrivons à Saint-Àmbroise, où l'hôte est horriblement brusque et bilieux. « C'est, nous dit sa femme, qu'il a payé aujourd'hui ses impôts. Quinze jours avant, quinze jours après, il est toujours de cette humeur-là. » A la bonne heure.

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