‹ Nouveaux voyages en zigzag à la Grande-ChartreuseChapitre 33 sur 45 · LRS PLAINES DE MARENGO · texte numérisé non relu

LRS PLAINES DE MARENGO

DIXIÈME JOURNÉE

Il est à croire que notre Africain de cocher ne s'est pas couché, car à peine sommes-nous endormis qu'il vient nous prévenir qu'on donne l'avoine... Affreuse nouvelle! Au bout d'un quart d'heure nous roulons de nouveau dans la plaine rase. Il est nuit encore, mais au lever du soleil le ciel s'enflamme, cet océan s'empourpre, et il faut convenir qu'à ce moment de la journée cette sorte de pays est pendant quelques instants imposante d'immensité, auguste de splendeur.

Cependant M. Tôpffer met à profit ses loisirs pour interroger la carte, car s'il sait à deux milles près comment on va à Gênes, d'autre part, dans la crainte d'être par là détourné de s'y rendre, il n'a pas encore voulu savoir comment on en revient. La carte lui répond que c'est long, très long, non moins dispendieux, et voilà que M. Tôpffer en devient tout triste.

Néanmoins, comme le raisin abonde, avec les autres il vendange de son mieux...

Fit-il pas mieux que de se plaindre?

Vers le milieu du jour, et par une canicule d'enfer, nous arrivons à Alexandrie, ville de remparts, de sentinelles, de demi-lunes, de contrescarpes et de ponts-levis. Comment se fait-il qu'il se trouve au monde des habitants de quoi peupler un pareil séjour : une place de guerre au milieu d'une plaine rase!... Et néanmoins les bourgeois, les bourgeoises y ont l'air aussi père de famille qu'ailleurs. La bonne suit, un bambin précède, jouant au cerceau ou se mouchant de travers. Des élégants, des oisifs flânent le long des trottoirs ou lorgnent de dessous les platanes de la promenade. Et c'est vrai qu'après tout dans une pareille contrée, la ville est plus champêtre encore que les champs. Il y a de l'herbe sur les demi-lunes, et ces platanes font grand plaisir.

Après le repas, et pour savoir que faire, quelques-uns d'entre nous vont prendre le moka dans un café borgne, le seul qui soit à portée. La

dame alors s'empare d'eux, et les met au fait de l'origine et des révolutions, du lustre et de l'éclipsé, des amis et des ennemis de son établisse-

ment, qui se compose de deux tables, de quatre chaises et d'une cafetière. Plus les intérêts sont petits, plus ils paraissent gros à qui n'en a pas d'autres; et c'est ainsi que tant de bonnes femmes, cuisinières ou portières, lavandières ou tricoteuses, trouvent que la vie est courte parce qu'on n'a jamais tout dit.

C'est dans cette journée que nous traversons les fameuses plaines de Marengo. Un homme nous montre du bout du doigt l'espace qu'occupaient les armées. Le ciel veuille que ce soit bien là! C'est d'ailleurs un admirable champ de bataille, et l'on ne saurait concevoir une place plus nette et plus commode pour s'entre-tuer avec avantage. Bientôt les mêmes feux du soleil dorent cette plaine funèbre, et nous poussons vers Novi par un crépuscule délicieux de calme et de fraîcheur. Nous y sommes hébergés dans un hôtel à virevoùtes et escaliers tournants, archifabolo et aceto que je vous dico.

Cette nuit le voyageur Gail rêve qu'il frappe, qu'il fait le moulinet, qu'il brise et piétine... et le voyageur David, son compagnon de lit, aimerait qu'il changeât de rêve.

ONZIÈME JOURNÉE

Aujourd'hui nous sommes bien étonnés lorsque le soleil en se levant découvre à nos yeux un charmant pays boisé, montueux, presque frais. C'est que nous avons atteint la chaîne des Apennins, montagnes douces, riantes auprès des hautes Alpes, et qui ont pour caractère une végétation élégante mais clairsemée, des cimes surbaissées, d'étroits vallons, et point de torrents si ce n'est après l'orage.

Nous traversons un petit hameau où se tient la foire : têtes, costumes, langage, tout a pris un caractère nouveau et plus italien d'au moins dix degrés. Non loin de ce hameau nous apercevons l'auberge : c'est une maison neuve et point achevée encore. Mauvais symptôme! L'expérience, en effet, nous a appris qu'un hôte qui bâtit est arrivé au moment le plus rapace de toute sa carrière.

Ici ce n'est pas un hôte, mais une hôtesse. Mauvais symptôme! Les hôtesses, en effet, ont le cœur plus dur que les hôtes, la griffe plus acérée, l'œil plus vautour, et l'idée de proie à dévorer leur écarqnille mieux la narine.

Cette hôtesse est grosse, grande, grenadière, accorte, leste, propre, active, parleuse, un heau bonnet bouffant et deux énormes frisons sur les tempes... Affreux symptôme! En effet, plus une hôtesse est douée de ces qualités-là, plus, par exemple, elle met les poings sur les côtés, et plus elle fait frissonner un honnête homme, timide pigeon en face de cette grande épervière!

M. Tôpffer cherche à traiter; il voudrait obtenir, composer; il voudrait des garanties, des accommodements; mais l'épervière le joue, le berne, le pelote. 11 voudrait., mettre les points sur les i, elle les ôte; il voudrait rester libre, elle le lie; il voudrait se débattre, elle l'étreint dans ses serres; finalement il se rend à discrétion. Le déjeuner est servi; il est excellent, délicieux, mémorable.

Au moment de partir, M. Tôpffer pousse un soupir et s'en va régler le compte. « Eh bien, madame, à combien mettrons-nous ce déjeuner? — C'est un déjeuner de quarante sous que je laisse à trente et que vous voudriez à vingt-cinq. (Les épervières lisent dans les cœurs.) — A trente, madame, je partirai peu content; à vingt-cinq, je partirai enchanté du déjeuner, du prix, mais surtout de l'hôtesse. — Monsieur, vous payerez vingt-cinq sous; voici votre note, elle était faite avant que vous l'eussiez demandée. »

Est-ce dire pour cela que l'expérience ne signifie rien du tout? Point, mais voici : cette hôtesse est forte, surabondamment forte; or, tout le monde sait que les animaux forts sont susceptibles de générosité envers les proies de peu d'importance. Un lion terrasse un buffle et le mange; qu'un agnelet passe, il le laisse aller. Bien plus, les voleurs eux-mêmes, lorsque la force est de leur côté et que le volé se montre humble et satisfait, ne manquent ni d'humanité ni de courtoisie : témoin ce qui s'est passé Tan dernier sur la route du grand Saint-Bernard; nous certifions que l'histoire est véritable.

C'est un Belge qui montait tranquillement, ses ducats dans sa poche. A certain endroit où le chemin passe entre deux roches, ce Belge voit

deux fusils que deux ligures masquées hraquent sur sa personne... « Ohé! » se dit-il, et croyant comprendre, il livre ses ducats jusqu'au dernier. Cette opération accomplie : « A présent, dit-il, que vais-je faire, messieurs, car vous avez tout? — C'est juste, » répondent les honnêtes voleurs, et ils lui rendent quatre ducats pour faire sa route. Après quoi : < Bon voyage! » et ils disparaissent. En vérité, les procédés sont bien quelque chose; et si j'étais volé de la sorte, toujours k ma légitime rancune se mêlerait, très malgré moi, mais très certainement aussi, un tout petit grain de gratitude envers des larrons remplis, comme ceux-ci, de politesse et de savoir-vivre.

C'est le jour de la bonne-main; aussi notre cocher africain est plein de bonne grâce, rieur, farceur, un peu trop. 11 converse, décrit, il fait des

reparties, un peu trop; il annonce la vue prochaine de la mer, il dit les noms des lieux, les faits concernant la route, et s'aide pour tout cela d'expressions énergiques, un peu trop. Néanmoins si l'on gêne sa manœuvre, si Ton se plaint de quelque chose, il redevient menaçant, Bédouin, uiï peu trop aussi. Mais d'autre part il s'en repent, et à la foudre succèdent subitement la sérénité du plus riant sourire et l'allégresse des plus éclatants jurons, un peu trop encore. Cependant son premier cheval ne cesse de retourner à Turin pendant que les deux autres nous mènent à Gènes.

L'autre cocher, cocher suisse, cocher de Genève, cocher de maître Lacombe, va son train toujours égal, garde son caractère posé, et la

honne-main n'y saurait rien changer. Très grande distance morale entre ces deux hommes. Ce dernier a bien autre chose à penser, vraiment, que honnes-mains et aubaines! Il ne songe qu'à ménager les deniers qui seront le bénéfice de son maître, et ces droits de poste sur lesquels il n'avait pas compté lui ôtent tout repos, tout plaisir. « Si cela va de ce train, que lui rapporterai-je, à mon maître? » Nous l'avons vu, de nos yeux vu, épargner sur son propre bien-être pour rapporter davantage, car épargner sur celui de ses chevaux, il aimerait bien mieux encore ne manger ni hoire.

C'est que ce brave homme est de l'école de feu M. Lacombe, qui n'a jamais cru qu'on dût tirer service des bêtes sans être tenu de les bien soigner, qui gardait ses vieux chevaux par affection tant qu'ils pouvaient aller-; qui, une fois trop vieux pour le carrosse, les envoyait vieillir et mourir sur ses terres. Honneur donc à sa mémoire! Et cela ne l'a pas empêché de devenir riche, car, et bien heureusement, ce n'est pas l'humanité qui ruine.

Notre cocher n'a jamais mené que cette paire de chevaux depuis qu'ils lui ont été confiés une première fois : c'était encore là un principe de feu M. Lacombe. Il se formait ainsi amitié entre l'homme et ses bêtes, rivalité entre les cochers à qui tiendrait sa paire en meilleur état; et, en vérité, l'on est étonné des services que peuvent rendre longtemps et bien des chevaux, même vieux, ainsi soignés, ainsi ménagés par un maître ami. Les nôtres en sont un exemple, ils auront accompli un voyage de trente jours, par des routes souvent difficiles, passant et repassant les Alpes, marchant depuis le lever du soleil jusque bien avant dans la soirée, sans souffrance, sans une seule indisposition, sans qu'on ait du prendre pour faire tant de montées rapides un seul cheval de renfort. Le cocher s'en fait gloire, et il a bien raison. Que la gloire n'est-elle toujours aussi bien placée!

Ces deux chevaux (suisses aussi) touchent pourtant à leur vingtième année. Quand notre cocher est trop triste à cause de ces maudits droits de poste, on le ragaillardit rien qu'en lui parlant de ses bêtes. « Cocher, lui dit M. Topffer, votre cheval de gauche ne tire pas! — Si je le laissais faire, monsieur, l'autre tirerait tout. Jamais on n'a vu des reins comme cette bête! Dommage qu'il est sérieux. L'autre tirerait assez, mais voyez donc ses oreilles! Il pense à ceci, à cela; il hennit quand je cause, quand je ne dis rien : jamais on n'a vu une bête qui eût autant d'idée! — Et l'autre n'en a pas? — Il en aurait assez, il en a tout autant; mais, vous m'entendez bien, il montre moins : non pas, l'autre ne peut pas se souffrir sans causer et sans qu'on lui réponde. Les bêtes sont comme les gens... Voyez la malicieuse! pas un grain de sueur, et l'autre coule à fil! — Elle n'a donc pas de cœur au travail, comme ça? — Elle en aurait assez, de cœur, peut-être plus que l'autre, mais c'est plus fort qu'elle, voyez-vous. Elle travaille plus de tête et moins des membres. Avec ça, sage comme un mouton... Ta, ta, ta... Un peu folle que tu es, un peu folle, pas vrai? Tenez, la voilà qui me hennit! Et toujours comme ça!... » Et M. Topffer en écoute bien d'autres, sans ennui certes, avec intérêt pour

le sentiment qui dicte ces paroles, avec estime pour le brave homme qui les profère. L'on voit qu'il soigne ses deux bêtes également, et que tout en estimant l'une davantage, il a pour l'autre un faible irrésistible. Sur ces entrefaites ou arrive à la barrière : « Les droits de poste, cocher? — La voiture est au monsieur. — Alors passez. » Le monsieur, qui ne s'attendait pas à cet abus de son nom, en est vraiment honteux. Mais quoi! faute d'un casuiste pour décider ce qu'il faut faire, il se tait et le cocher triomphe.

Pendant longtemps nous roulons sur le revers méridional des Apennins sans apercevoir encore la mer, mais nos yeux se promènent sur le riant et beau vallon qu'on appelle la Rivière de Gênes. A droite, à gauche, des villes bariolées d'architecture et de peinture forment le plus charmant effet au milieu de bosquets d'une verdure sombre et majestueuse. Ici c'est le pin d'Italie qui s'étend en parasol, là c'est le cyprès, mais fier, gigantesque, qui décore la campagne. Tout à coup : « La mer, la mer! >> s'écrie-t-on, et la rase ligne nous apparaît dans le lointain, au travers des arches d'un pont. A mesure que nous approchons, cette ligne se dégage, s'étend, embrasse tout l'horizon, où elle coupe par le milieu des mondes de nuages tout scintillants de feu, tout diaphanes de lumière. Pour plusieurs de nous ce spectacle est nouveau, pour tous il est frappant, en telle sorte que déjà parvenus dans les faubourgs de Gênes, au milieu d'une foule bruyante et animée, nous n'en avons pas encore détaché nos yeux.

Le phare, le port, les vaisseaux, le bruit, la gaieté, la poussière, tout cela forme un mouvant tourbillon du sein duquel, tranquilles et silencieux, nous nous laissons bercer par l'amusement, la surprise, la rapide succession de mille charmants tableaux. La voiture s'arrête. Ge sont MM. D***, L***, II*** et H*** qui viennent enlever un de nos camarades et nous prier tous à dîner pour le surlendemain. La voiture s'arrête encore. Cette fois, c'est l'oflicier de poste qui réclame nos passeports, qui questionne, qui interroge, qui reçoit toutes nos réponses... Malheureusement, comme l'administrateur de Suse, il est parfaitement sourd; malheureusement encore il attend une bande d'Autrichiens, et il ne lui entre pas dans l'idée que nous ne soyons pas cette bande-là. Tout le poste s'enroue à lui ôter cette fâcheuse conviction. « Ce ne sont pas les Autrichiens, lui crie-t-on. — Je sais bien, répond-il, les Autrichiens! Justement, je les attends! » Enfin, enfin, il nous laisse passer, se réservant d'examiner la chose à loisir.

Nous suivons des rues bordées de magnifiques palais, cherchant des

yeux l'hôtel des Étrangers, où nous sommes attendus en vertu d'un contrat passé à l'avance. « Hôtel d'York, n'est-ce pas? dit le cocher africain. — Non, non, gardez-vous en bien! Hôtel des Étrangers. — Bon, bon, j'entends. » Néanmoins le rusé nous fait arrêter sur la place de l'Annonciade, droit devant son hôtel d'York. Un hôte se présente gracieux, empressé : « Nous vous attendions, messieurs, vos logements sont prêts... Permettez que je vous soulage de ce paquet... Si madame entrait toujours! »

Dans ce moment un second hôte, le véritable, perce la foule, et s'adressant fièrement au premier : « Ces étrangers, monsieur, ne sont pas à vous: ils sont à moi! — Oh! prenez-les, monsieur, l'on n'a aucune envie de vous les ôler! — Mais, dit M. Topffer, ne sommes-nous pas à lThôtel des Étrangers, ciiez M. Paris? — Non, monsieur, on vous a conduits à l'hôtel d'York! — Eli bien, cocher?... — Yu! vu! » dit l'Africain, et pour toute réponse, il nous fait arriver devant notre hôtel véritable.

Grande toilette, dîner exquis, cuisine française perfectionnée à la génoise. Après dîner, deux détachements, dont l'un va an théâtre, l'autre va voir le phare. Puis l'on se couche dans l'agréable attente d'un beau lendemain.

DOUZIÈME JOURNÉE

Cette fois nous voici tout portés dans la ville lameuse, objet de nos désirs. 11 ce reste plus qu'à promener, qu'à voir, sans compter les douceurs d'un excellent hôtel. Le cocher lui-même est tout joyeux, non pas

du tout de ce qu'il va voir du nouveau, mais de ce que ses bêtes reposent. « Le foin, dit-il n'est pas mauvais, et je vas les faire boire sur le son. Et puis on est là. » Aussi passe-t-il fidèlement ses trois jours sur le seuil de son écurie, jouissant uniquement du bien que se font ses chevaux et des droits de poste qu'il ne paye pas.

A déjeuner, M. Tôpffer donne le programme de la journée et il engage un domestique de place. Cet homme, dés la veille, a rôdé autour de nous, s'est rendu utile sans bruit, nécessaire sans embarras ; en sorte qu'au moment de choisir un cicérone, il se trouve là, sous nos doigts, tout comme s'y trouve la carte qu'un habile escamoteur veut que vous preniez lorsqu'il fait ses tours.

Ce brave homme a pourtant dans l'œil quelque chose de renard qui ne ne nous frappe pas tout d'abord, tant il est modeste, franc, entendu, jaloux surtout de nos moindres intérêts. De l'air le plus ingénu, il conseille à M. Tôpffer de le laisser faire pour les bonnes-mains, « car, dit-il, dans ces palais que vous allez voir, ils sont horriblement avides ; et tandis qu'un gentilhomme s'y ruine, faute de connaître l'usage et la mesure, nous autres, nous lui faisons des économies en ne donnant que ce qui est strictement convenable. » M. Tôpffer trouve le raisonnement parfaitement juste, et il s'empresse de faire une avance de fonds à cet homme délicieux.

Messire Renard nous conduit donc de palais en palais, toujours en tête de la colonne, grave, plein d'honnêteté et de savoir-vivre. Pour plus de délicatesse, il compte sous nos yeux ce qu'il va donner à chaque concierge; mais nous, par scrupule, nous détournons le regard, afin de ne pas faire outrage à la probité d'un galant homme... jusqu'à ce que vingt francs ayant disparu en moins de deux palais, le galant liomme réclame un nouveau dépôt de fonds... « Bien obligé, » dit alors M. Tôpffer. Nous avons calculé depuis que, de ces vingt francs, seize au moins ont dû prendre le chemin de la poche de cet homme scrupuleux, sans compter nos gants laissés sur une console, ou nos cannes demeurées dans un angle. Le drôle s'est chargé de réclamer tout cela, et il l'a réclamé en effet, mais nous n'en avons plus entendu plus parler.

Les palais, d'ailleurs, sont magnifiques, magnifiques comme palais, mais parfaitement inconfortables comme habitations. Les sièges à hauteur d'appui, les consoles à hauteur du front, les glaces par là-haut. Partout luxe, beauté, majesté, mais plus rien d'accord avec les mœurs ; des salles de conseil des salles de réception, des salles d'audience, pour une ville,

pour des gens qui n'ont, hélas ! plus de réception, plus d'audience, plus de conseil : ruines dorées d'une illustre république, brillants tombeaux d'une noblesse déchue, sur lesquels glose l'itinéraire et vit le cicérone, comme vivent les vers sur ce qui a fleuri, retenti, vécu! Mais ce qui vivote encore dans Gênes, ce que nous sommes impatients de voir, c'est le port. Aussi, des palais, nous passons dans deux petites chaloupes qui nous promènent autour des bâtiments, et ce spectacle, pour gens qui n1y sont pas accoutumés, est le plus récréatif qui se puisse rencontrer. Jci Pillet, marin dans Pâme, a du dessus; il explique, il compare, il développe, tandis que l'amiral, M. Tôpffer, antimarin dans le cœur, flaire le vent, mesure la vague et contient la manœuvre dans les limites d'une prudence exemplaire. Pour communiquer directement avec les mousses, il baragouine l'italien naturel, l'italien d'inspiration; mais les mousses, qui sont intelligents, comprennent fort bien qu'ils n'y comprennent rien du tout. Messire Renard alors sert de truchement, et, par habitude apparemment, il vole la moitié des paroles qu'on lui confie. C'est encore lui qui a établi les conditions de la promenade à deux francs par heure. Ce n'est pas cher, parce que le cher homme cherche à se réhabiliter; mais il est à parier que sur ces deux francs par heure il trouve encore moyen d'en voler trois à ses contractants, malgré l'extrême difficulté de la chose. Du reste, tout en ne paraissant jamais occupé d'autre chose que d'être agréable à la sérénissime compagnie, le drôle a l'oreille constamment à la piste de tout ce qui est sonnant, le nez à toutes les émanations de numéraire, l'esprit tout entier aux diverses manières qu'il y a de voler sans se faire pendre.

L'amiral dirige sur une belle frégate que nous nous proposons de visiter. Nous y sommes reçus au milieu de tout l'équipage, et si notre admiration est vivement excitée par la belle tenue du bâtiment et par les ingénieuses machines dont on nous explique l'usage, notre gratitude ne l'est pas moins par la politesse et par la complaisance du sous-officier qui nous fait les honneurs de son navire. Après nous avoir tout montré dans le plus grand détail, voulant encore nous donner une idée de la manœuvre, il ordonne à de petits mousses de douze à quatorze ans de grimper sur les cordages. En un clin d'œil ces enfants se trouvent perchés sur la pointe du grand mât, d'où ils redescendent avec plus d'agilité encore. C'est avec regret que nous quittons cette frégate et son équipage pour retourner à terre, après une navigation de trois heures qui se sont écoulées comme un instant.

Le programme, pour l'heure suivante, porte repos et dispersion. Ainsi, pendant que les uns s'en retournent à l'hôtel, d'autres, plus curieux, s'en vont parcourir les rues. Dans une ville comme Gênes, c'est une récréation plus intéressante encore que de courir les palais, tant les constructions sont bizarres, les rues singulières, la population animée, bruyante, fourmillante, et l'aspect de toutes choses original. M. Tôpffer, accompagné d'une douzaine de voyageurs, se mène perdre et eux avec lui, d'après son système, qu'on ne commence à connaître une ville qu'après qu'on s'y est plusieurs fois perdu volontairement et retrouvé tout seul. Toutefois, dans cette première excursion, il réussit plus vile à se perdre qu'à se retrouver. Après bien des marches et contremarches, il aboutit aux longues et étroites rues qui enserrent le port. Ces rues sont remplies d'une population demi-vêtue, demi-sauvage, dont les visages de feu et les regards avides font ressentir certaines émotions qui ne sont pas sans charme, en tant que la police est là et le poste à deux pas.

Le dîner réunit tout le monde. La chère est excellente à l'hôtel des Étrangers. Notre hôte, M. Paris, est un homme qui comprend à la fois la dignité et la poésie de son art. Elégant fashionable lorsqu'il reçoit l'étranger, il porte d'ailleurs le costume marmiton lorsqu'il travaille à ses fourneaux, et toutes ses manières sont appropriées avec goût aux devoirs de sa profession. Le contrat fait avec lui porte que chaque tête lui payera par jour quatre francs pour nourriture et logement; mais l'exécution laissée à sa générosité se trouve être plus favorable encore à nos intérêts que le contrat ne pouvait le faire prévoir. M. Paris nous festoie, et il attache autant de prix à nous régaler que si nous lui payions une guinée par jour. Oui, M. Paris est artiste; son alfaire n'est pas de gagner le plus possible sur nos quatre francs, mais bien, au contraire, d'honorer son art en nous régalant parfaitement, même pour quatre francs. Aussi, fort appliqué à ses sauces, il combine l'ordre des mets avec leur variété, leur contraste avec leur harmonie, et, saupoudrant le tout de bonne grâce et de civilité, il vient s'enquérir avec modestie et convenance si nous ne manquons de rien ou si nous désirons quelque chose. S'il est triste d'avoir affaire à des hôtes rapaces et sans délicatesse, c'est un agrément qui double le prix des bonnes choses que de se trouver entre les mains d'un homme aussi probe que poli. M. Paris est Français.

Après le dîner, il est question de naviguer encore, et nos bateliers de ce matin, qui ne nous perdront pas de vue jusqu'à notre

VOYAGE A GÊNES. :ïS7

départ de Gênes, sont là tout prêts à faciliter la chose. L'on se rend donc au port, où l'on s'embarque de nouveau pour parcourir les canaux laissés entre les rangées de vaisseaux, et pour jouir du spectacle vivant de cette multitude de travaux divers dont la construction des navires, le chargement des vaisseaux, le nettoyage du port, sont constamment l'occasion.

Après cela nous nous rendons au théâtre. MM. D***, L***, K*** et H*** ont eu la politesse de nous envoyer les clefs de leurs loges : ces clefs portent des numéros d'étage, de porte et de série; mais M. Tôpffer, pas encore bien remis de son aventure de l'an passé, ne s'en fie cette fois qu'aux ouvreuses les plus expérimentées pour l'introduire, lui et sa bande, dans les loges mises à sa disposition, et pas dans d'autres. Cette aventure, la voici ; elle vaut la peine d'être contée.

C'était à la Scala, à Milan. On nous avait remis pareillement une clef de loge. Cette clef en main, M. Tôpffer va de porte en porte, cherchant la serrure qui y correspond. A la fin une porte s'ouvre, il entre. La loge est tout soie et velours, avec de grandes glaces où se répète l'image de monseigneur. Les bancs sont d'un moelleux ineffable, et un beau tapis recouvre le plancher. « Fort beau, vraiment! » dit M. Topffer; et se plaçant au cordon, il jouit de la satisfation de voir dix, vingt, cent binocles se braquer sur sa personne. Prestige complet, moments pleins de charmes, justice seulement trop généreuse rendue à un étranger de marque.

Cependant l'opéra va son train. « De cette loge, dit M. Topffer, on ne perd rien. On voit tout le jeu des physionomies, tout le postiche des barbes... » Pendant que M. Tôpffer fait ces remarques, il y a déjà longtemps qu'un monsieur fort bien mis le salue profondément et lui parle en italien sans qu'il s'en doute le moins du monde. A la fin, s'étant retourné: « Qu'est-ce, monsieur, qu'il vous faut? » et il a l'air d'ajouter : « Remettez-vous, parlez sans crainte, ce n'est point à un ogre que vous avez affaire. »

Alors le monsieur, toujours plus civil: « Oserai-je... — Osez, osez, dit M. Tôpffer. — Oserai-je demander à monsieur et à madame... s'ils sont des personnes de la cour? — Ah! pour ça non! De la cour? ditesvous; ma foi non! — C'est que je me permettrai, monsieur, de vous faire observer que vous occupez une des loges du vice-roi, réservées aux seules personnes de la cour. — Ohé!... du vice-roi? est-il possible! — Rien que cela, monsieur, que je voulais vous faire observer. — Erreur d'étrangers,

monsieur. Voici la clef qui nous a été remise, veuillez vérifier... — I niquement cela, monsieur, que je voulais vous faire observer... » Et il salue, salue en se retirant à reculons. De viee-roi, M. Tôpffer redevient Gros-Jean, et un garçon de théâtre le met dans le bon chemin de sa loge bourgeoise.

TREIZIÈME JOURNÉE

Au jour déjà M. Paris est à ses fourneaux qui opère, costumé de basin et coiffé de coton blanc. Sept ou huit marmitons, basinés de même, travaillent sous ses ordres. D'autre part, des parfums d'une finesse et d'une originalité inouïes s'échappent de l'officine et s'en viennent prendre au nez chacun de nous. Qu'y a-t-il?... Qu'est-ce?... Alors M. Paris tire à part M. Topffer, et Rapprochant de son oreille : « Vous ne savez pas, luidit-il, que j'ai passé la nuit à travailler pour vous? — Bon! — Par malheur, il fait du vent aujourd'hui, sans quoi je serais tenté de faire partir mon dîner par mer. — Partir ? — Oh ! mais vous le retrouverez là-bas, chez M. H***. — Si j'étais vous, monsieur Paris, je ne confierais rien à la mer, les vents sont perfides ... Et si le dîner allait partir pour Alger? — Oui, mais, d'un autre côté, je redoute pour mes gelées les cahots de la voiture, car à qui se fier ? Ces cochers sont des brutaux qui n'ont aucune idée de l'art!.. Très probablement, reprend M. Paris, je me déciderai

à accompagner moi-même mon dîner. » Et il retourne à ses fourneaux. Encore une fois, M. Paris est artiste, grand artiste ; car est-ce un esprit de métier, de profession, qui se manifesterait par de si nobles sollicitudes? Non certes, la cuisine ainsi comprise est un art, un des beaux arts, un des très beaux.

Pendant que ces choses se passent, quelques-uns dorment encore. M. ïopffer, avec tout ce qui est debout, part pour une navigation matinale. Il s'agit, cette fois, de sortir du port pour aller jouir à une distance convenable de la vue de Gênes la superbe, en sorte que l'amiral dirige droit sur l'Afrique. Mais à peine les esquifs ont-ils franchi l'ouverture qui sépare les deux môles, qu'ils trouvent là une sorte de vague fort brutale et des balancements bien propres à leur ôter jusqu'à l'envie de goûter aux gelées de M. Paris. On laisse alors l'Afrique là où elle est, et, en toute hâte, la flotte regagne le rivage. Mais les dormeurs viennent d'y arriver, qui réclament aussi leur navigation matinale. M. R*** consent à prendre en leur faveur les fonctions d'amiral, mais à la condition, dit-il, que sa manœuvre, qnelque poltronne qu'elle puisse paraître, ne recevra que des éloges. « Je ne vous montrerai l'Afrique que de très loin, ajoute-t-il ; et parce que mon nom ressemble beaucoup trop à celui de Ruyter, je prie que l'on n'en abuse point pour m'engager dans d'audacieux errements. »

Pendant cette navigation, M. Topffer s'occupe de louer des fiacres, et le voilà aux prises avec vingt drôles qui lui font des prix fabuleux. Ce que

voyant, messire Renard laisse faire, laisse dire, puis apparaissant tout à coup en libérateur : « Ces cochers, dit-il tout haut à M. Tôpffer, sont des voleurs, et, si je ne vous sauve, signor, vous allez être dévalisé. » Puis s'adressant aux: hommes : « Arriére, canailles! et que pas un de vous n'inquiète ce gentilhomme! C'est moi qui traiterai. Vous aurez chacun vingt-cinq sous par heure, dont cinq pour moi... Si le signor veut bien le permettre, •» ajoute-t-il en s'inclinant profondément. Le moyen de refuser cette prime à l'effronterie spirituelle, à l'escroquerie tout à la fois franche, originale et respectueuse! M. Tôpffer sanctionne donc le traité, et il se félicite d'avoir eu pour cicérone à Gênes, au lieu d'un assommant archéologue, un gredin fini, chez qui chaque geste empressé, chaque regard de saint homme, chaque civilité profondément respectueuse, recouvre de la façon la plus amusante et parfois la plus comique l'intention parfaitement déterminée de filouter en toutes rencontres et de voler des quatre mains.

Quand les navigateurs sont de retour, nous montons dans les fiacres, qui nous emportent vers la villa de M. H***. En chemin l'on visite la grotte : c'est une caverne artificielle qui faisait autrefois la merveille d'un beau palais, mais où aujourd'hui l'on débite vins et liqueurs. Sic transit gloria mundi. De la grotte, nous passons au palais Doria, dont les jardins sont admirables à voir. Pins, orangers, chênes verts y marient leurs branchages et recouvrent d'ombre la croupe d'un coteau d'où le regard plane sur la vaste mer. Seulement, à chaque instant on y change de concierge, et ce sont à chacun de nouveaux déboursés. Ah ! messire Renard, quelles bonnes affaires vous auriez faites ici ! Le drôle le sait bien, mais au lieu de marquer du regret ou de l'humeur, il redouble d'amabilité et de complaisance, se bornant à donner de sages avis et d'économiques conseils.

La villa de M. H***, anciennement le palais Durazzo, est à quelque distance du palais Doria, et pareillement située. Il s'y trouve une magnifique collection des chefs-d'œuvre de la gravure, qui sont disposés dans de vastes galeries sur lesquelles s'ouvrent des salles remplies elles-mêmes de statuettes, de médailles, de curiosités de toute espèce. Bientôt arrivent les familles de L***, R***, et une table splendidement servie réunit toute la société. Les gelées n'ont pas souffert ! Les salmis sont intacts ! tout est frais, paré, odorant, exquis ; chaque bouchée révèle le génie d'un grand homme. Seulement on sert tels mets entièrement nouveaux pour nous, soit par la qualité, soit par l'apprêt, et qui exigeraient pour être mangés

selon le rite quelques notions préalables. Mais que bien, que mal, ces notions s'acquièrent en regardant faire...

Cependant l'ombre s'étend, la soirée commence, et du portique où nous sommes à table Ton voit au travers d'immenses croisées la mer lointaine embrasée de feux, sillonnée de navires. Quelles impressions pour qui ne les a pas ressenties encore, et que Ton comprend bien vite pourquoi l'Italien dédaigne nos climats nuageux, pourquoi à tant d'autres biens que nous avons il peut préférer encore celui de fainéanter sous son beau ciel! Messire Renard sort de l'office tout ventru de bonne chère, et nousmêmes nous trouvons que les fiacres qui nous rapportent à Gênes sont devenus furieusement étroits.

Faute de savoir cela,

Rarement un festin demeure.

QUATORZIÈME JOURNÉE

Dès le point du jour, tambours, fifres, musique, escadrons, artillerie, tintamarre : c'est la fête du roi. Il n'y a qu'une rue à Gênes où les troupes et canons puissent défiler. Les autres sont larges seulement de six ou sept pieds, quelquefois de moins encore, et pourtant ornées de riches magasins et animées par une fourmilière de passants qui s'y coudoient sans cesse. Sur ces rues étroites, de temps en temps un vaste palais étale une façade superbe dont on ne peut voir l'ensemble d'aucun endroit. Puis viennent de petites places carrées, de la grandeur d'un salon, garnies de boutiques tellement rapprochées les unes des autres qu'on croirait n'en voir qu'une seule. Toutes ces rues, perpendiculaires au rivage de la mer, sont montantes, et aboutissent à la grande rue dont j'ai parlé, qui est d'un bout à l'autre bordée par des palais, Là, circulent des voitures; dans tout le reste de la ville, les mulets font tous les transports, et ces longues files d'animaux ajoutent encore à l'effet bizarre et pittoresque de cette ville intéressante.

De noblts, nous n'avons pas l'occasion d'en voir à Gênes. Restent les marchands, qui y ont très bonne mine, puis, immédiatement au-dessous, et sans degrés intermédiaires, le tout bas peuple qui pullule dans les rues voisines du port. Autour de la ville, des forts partout. « C'est, dit messire Renard, pour nous guérir quand nous avons mal au ventre. »

Après dîner, une permission nous arrive de visiter l'arsenal de marine, et là nous voyons le plus gros vaisseau de la marine sarde, le Charles-Félix, qui croupit tout neuf dans un petit recoin du canal. Du reste, on prodigue à ce magnifique vaisseau tous les soins imaginables, et sa seigneurie n'éprouve pas la moindre incongruité dans sa toilette, qu'aussitôt vingt laquais ne soient là pour tout nettoyer, pour tout rajuster. Ce que voyant, Ton ne peut s'empêcher de songer à ces princes dont la jeunesse pareillement s'écoule oisive et prisonnière entre les étroites murailles de l'étiquette, et de qui le caractère et les talents croupissent dans la futile inaction des palais... Sage donc autant qu'habile le monarque qui règne aujourd'hui sur la France, d'avoir assuré à ses lils le bienfait de l'instruction commune et populaire, le trésor d'une jeunesse sérieusement active et utilement occupée! Par là, non moins que par son génie personnel, il a pourvu au présent, désarmé l'avenir, et assuré à sa neuve dynastie la seule distinction qui, dans ce siècle, soit reconnue de tous. Au sortir de l'arsenal, nous allons encore flâner sur le port. Dans ce moment, l'on y décharge des vaisseaux qui apportent des grains. Combien d'opérations diverses, que d'engins de toute sorte, dont tel, en mangeant son pain, ne se doute guère I

Et puis l'heure s'avance, et déjà il faut songer aux préparatifs de départ, car c'est demain que nons quittons Gênes, M. Paris et toute cette féerie de navires et de palais; ainsi l'a décidé M. Tôpffer. A cette nouvelle, les esprits passent soudainement du rose au gris, au noir, au chiné, à toutes ces ingrates nuances qui se montrent au déclin d'une fête ou au terme d'un plaisir, et l'on rentre tristement à l'hôtel pour y vaquer aux plus triviales opérations. M. Tôpffer, tout entier à des calculs d'addition, de réduction ou de change, entasse avec soupirs des piles d'écus dont l'heure est venue de se séparer; et, au bruit de ce numéraire, garçons d'accourir, garçons de rivaliser de zèle, pendant que messire Renard, l'œil enflammé par la réverbération des piles, attend à son tour immobile, en arrêt, la narine ouverte, la patte levée. D'autre part, madame T*** négocie avec une blanchisseuse glapissante, et chacun s'en vient réclamer une blouse, des bas, trois chemises, tandis que d'autres, qui se sont

trompés, rapportent, confrontent, font haro. Au beau milieu de ce moulinet, des visiteurs qui viennent prendre congé; des voyageurs qui gagnent leur chambre à coucher; le cordonnier, le tailleur, qui présentent leur note, et un particulier qui a égaré son parapluie, pendant que deux autres cherchent un établissement pour y faire une partie d'échecs. Vers minuit tout se tranquillise. Il ne reste plus dans la salle que M. Tôpffer, qui en est encore à se chercher un chemin de retour. Jusqu'à Nice, va bien; mais au delà, trois routes se présentent, dont chacune a ses inconvénients, en sorte qu'à les exclure toutes trois, il n'en reste aucune...

« On ne dort point, dit-il, quand on cherche un chemin. » Celte réflexion embarrassant notre homme, Dam son Ut aussitôt il va prendre son somme.

QUINZIÈME JOURNÉE

Avant le jour, nous prenons douloureusement congé de M. Paris, puis nous sortons de Gênes par ces mêmes rues que nous traversâmes l'autre soir tout ravis d'admiration, tout émus de plaisir. Que tout y est solitaire,

pâle, brumeux et point beau du tout! Etienne, pour se récréer, compte une file de quarante-deux mulets. Le cocher, brumeux aussi, s'attend à

de prochains droits de poste, et Oudi harangue un naturel majuscule qui ne comprend quoique ce soit à cette cigale sitôt éveillée. Après que nous avons franchi la villa H"*, nous nous trouvons dans un pays tout nouveau, et, débarrassés dès lors de Hmportunité des souvenirs, nous commençons à retrouver de la curiosité pour ce qui nous entoure.

Ce pays, c'est le rivage de la Méditerranée, que nous allons suivre de Gênes jusqu'à Nice durant quatre journées. Dans toute cette étendue de pays, la chaîne des Apennins horde la cote, et c'est contre les lianes escarpés de ces monts qu'on a pratiqué une route qui est appelée la Corniche, parce qu'en effet elle n'est le plus souvent qu'une étroite chaussée taillée dans le roc, ou construite en terrasse au-dessus d'escarpements abrupts dont la hase va se perdre sous les flots. De cette route, on domine constamment la vaste mer, où tantôt un brick croise à l'horizon, tantôt une barque de pêcheur rase la rive; et ce n'est pas sans éprouver quelque chose du plaisir dont parle Lucrèce,

Suave mari magno, turbuntibus œquora ventis, Magnum alterius e terra spectare laborem.

que l'on voit, sinon les navires ballottés sur les Ilots, du moins ces Ilots eux-mêmes venir se briser follement contre la base des rochers, au-dessus desquels on chemine plein d'aise et de sécurité. Néanmoins, et malgré le vœu que nous en formions constamment, point d'ouragan, point de tempête n'est venue, pendant nos quatre jours de marche, obscurcir ce beau ciel et troubler la sérénité du golfe. G'est grand dommage, car nulle part mieux que sur la Corniche on ne serait mieux placé pour jouir du spectacle sublime de la mer soulevée.

Cette côte, peu peuplée, offre d'ailleurs quelque chose d'original et de symétrique à la fois. Tandis que les contreforts des Apennins, stériles et inhabités, s'avancent les uns après les autres dans la mer, de l'un à l'autre, et dans le creux fleuri qu'ils laissent entre eux, s'espace un vallon cultivé qui aboutit à la grève. Un torrent desséché occupe le fond de ce vallon, et une ville d'une seule rue le ferme du côté de la mer. La route donc, en tournant les contreforts, se replie, s'élève, traverse d'abord les bois d'oliviers, puis des solitudes rocheuses; mais bientôt après avoir contourné l'escarpement sauvage, elle fléchit pour redescendre, et alors apparaissent les arbres, les prairies, le bourg scintillant et les barques sur le rivage. Ainsi un contraste sans cesse renaissant rend la marche

agréable et trompe la fatigue. Les naturels appellent pays tous ces petits vallons où s'élève une ville. D'un pays à un autre il n'y a guère plus d'une heure de marche.

Les Apennins ne conservant point de neige pendant l'été dans cette partie de leur chaîne, la contrée manque entièrement de ruisseaux et de sources. Aussi presque tous les habitants sont réduits à y creuser des citernes, et, ce qu'il y a de curieux, c'est que ces citernes, creusées à quelques pas de la mer, dans le sable du rivage, leur fournissent néanmoins de l'eau douce. Mais, s'il n'y a pas de sources vives ni de ruisseaux permanents, en revanche, les moindres pluies qui viennent à tomber sur ces monts peu élevés s'écoulent en quelques minutes dans le vallon et y forment des torrents d'une violence extrême. Aussi chaque pays a-t-il son lit de torrent, espace aride, route royale, que le monarque se réserve en tout temps pour venir visiter ses peuples. Il résulte de cet état de choses que c'est dans le pays de la terre où il y a le moins de rivières que l'on rencontre le plus de ponts. Chacun de ces lits, en effet, est traversé obliquement par un pont solide, mais étroit, et où les voitures ne peuvent passer, et, dans la saison pluvieuse, elles sont fréquemment obligées

d'attendre que le monarque en ait fini avant de pouvoir elles-mêmes poursuivre leur chemin.

On appelle aussi cette côte la rivière du Portent (c'est-à-dire du couchant) par opposition à la côte qui se prolonge de Gênes à Livourne, et qui s'appelle la rivière du Levant. Quant aux divers aspects qu'elle présente, on peut la diviser en trois régions. La première, à partir de Gênes, riante, fleurie, mais moins caractérisée que les suivantes, où la route est rarement en corniche, et où la végétation, moins différente de la nôtre, se compose en grande partie de diverses espèces de pins; la seconde où se trouvent les promontoires les plus sauvages, où la côte est hérissée de rocs et d'îlots, où l'olivier domine seul; enfin la troisième, dont la principauté de Monaco est comme le bouquet. Là, se réunissent, pour charmer la vue, la beauté des escarpements, la riche dentelure des côtes, l'azur des golfes, et, après l'aspect intéressant d'un bois de palmiers, tout l'éclat et tous les parfums d'une forêt de citronniers et d'orangers. Mais j'oublie que nous n'y sommes pas encore.

Après cinq lieues de marche, nous arrivons affamés à Renzano, un de ces pays. Toute la ville pêche, hormis notre hôte, qui nous sert un déjeuner à l'huile forte. Ce serait à n'y pas toucher, s'il y avait lieu de loucher à autre chose, et il en sera ainsi le plus souvent dans cette région d'oliviers. Dans une chambre qui s'ouvre sur la salle où nous déjeunons il y a un capitaine malade, et, droit sur le seuil de ce malheureux, une

cage où deux gros vilains oiseaux font un vacarme à rendre malade dix capitaines qui se porteraient bien. Ainsi varient les mœurs et les usages : chez nous, à peine un caporal tolérerait-il ce voisinage; là-bas un capitaine s'en régale, mais un capitaine piémontais, à la vérité, c'est-à-dire pour qui le bruit, pour qui le croassement, à cause de l'habitude qu'il a d'écouter glapir ses vivandières et criailler ses soldats, sont probablement devenus un besoin.

Au delà de Renzano, nous passons auprès d'une maison qui s'appelle Cazaretto. Elle est toute neuve; néanmoins, à en croire l'inscription

peinte sur la muraille, c'est dans cette maison que serait né Christophe Colomb. Nous ne contestons point, et, à vrai dire, il doit être né là, tant le site convient bien à la supposition. Du reste, dans toute cette partie de la route, la caravane marche divisée en deux corps : les uns qui suivent la Corniche et marchent dans les hauteurs, les autres, non moins cornichons pour cela, qui suivent le bord de la mer pour y ramasser des coquillages : c'est la grande pensée du jour. Et, comme les coquillages n'abondent pas toujours, ces messieurs, dans l'intervalle des fouilles, s'amusent à jouer avec Amphitrite... Quand la vague se retire, ils avancent, ils provoquent, ils insultent... Quand elle se retourne et s'élance furieuse, ils fuient à toutes jambes, et plus d'une fois leurs souliers boivent Tonde amère.

Près de Savone, des jésuites dirigent un pensionnat qui est situé dans le plus bel endroit du monde. Au moment où nous passons, jésuites et élèves sont à jouer sur leur coteau. Parmi ces derniers, M. Tôpffer reconnaît, rien qu'à sa figure heureuse et ouverte, le frère cadet de nos amis de Turin, à qui nous apportons lettres et paquets. Lettres et paquets venant du foyer paternel, sur et charmant moyen d'introduction. Malheureusement le jour qui baisse ne nous permet pas d'entreprendre la visite du pensionnat.

Il fait nuit quand nous entrons à Savone, jolie et pittoresque ville, avec un port. Nous allons descendre dans un hôtel tenu par une société de valets brigandeaux, de messires Renard, qui, en l'absence des maîtres, nous exploitent pour leur compte et à l'huile forte.

KOCHERS DE FINALE.

SEIZIÈME JOURNÉE

Pour ne pas partir tout à fait à jeun, nous allons dans un café voisin prendre une tasse de café à l'eau. Il est nuit encore, et nous arrivons, nous buvons, nous payons à la file. Chose singulière, dans ce café-là les prix sont divers, non pas selon la grandeur différente des tasses, mais selon la taille inégale des consommateurs : à Oudi douze sous, à Sheller huit, à M. Tôpffer quatre... Et puis l'aurore en éclairant ce repaire nous fait découvrir que ce sont encore les valets brigandeaux de l'auberge qui nous exploitent ici sous une autre forme. Nous secouons contre eux la poussière de nos souliers et nous prenons le large. Par malheur, M. R***, qui l'a déjà pris, s'est trompé de route, et, au lieu de cornicher le long de la mer, il s'est enfoncé dans le continent. Au bout d'une heure, il est question d'envoyer à sa recherche, lorsqu'il sort soudainement d'un

Apennin, tout ruisselant de sueur, d'infortune, de peine perdue, et pas un bel arbre pour y faire une halte indéfinie!

Durant toute cette matinée, pas une seule embarcation n'est en vue, en même temps le pays devient solitaire, rocailleux et sauvage. Xous déjeunons à Finale; c'est un gros bourg adossé à un promontoire nu et escarpé. Le repas nous est servi par un grand bavard qui cherche à exploiter notre sensibilité en nous contant avec emphase son grand naufrage en Afrique, d'où il s'est sauvé lui tout seul et un petit chien qu'il va nous chercher. C'est au surplus un de ces empressés comme on en rencontre partout, qui, sans bouger beaucoup, se donnent l'air de tout faire, qui arrivent tout essoufflés de l'antichambre où ils étaient à jaser, qui, s'ils apportent un pain, s'essuient le front, deux pains, s'en vont changer de linge. « Sans mon naufrage, dit-il, qui m'a laissé nu comme la main, pas deux heures je ne resterais dans une condition si laborieuse, où pour refaire ma fortune, élever mon frère, soutenir ma mère, je n'ai que les bonnes mains de messieurs les étrangers! » A côté de notre renard de Gènes, celui-ci nous parait sot et peu amusant. Un effronté peut faire rire, un pleutre inspire toujours le dégoût. Cependant le particulier Oudi est sur la place publique, où il admoneste les Finaliens, et leur prouve

en forme que l'huile de noix la plus grossière est supérieure mille fois à ce pur quinquet dont ils oignent leur poisson et parfument leurs fritures.

En général, sous ce beau climat, les gens vivent, jasent, travaillent dans la rue, et c'est ce qui fait paraître si vivantes ces bourgades d'ailleurs pauvrement peuplées. L'on y voit, dans la soirée surtout, des groupes animés qui occupent le milieu de la rue, des vendeuses, des fileuses entourées d'enfants et d'oisifs qui sont assises sur le seuil des maisons ou devant leurs échoppes; tous ont des figures hâlées, expressives, et, pour parler, ils crient, gesticulent, se démènent. Bien que passablement actifs et industrieux, plusieurs sont vêtus de dégoûtants haillons, quelques-uns portent les livrées du vice ou de l'inconduite, et au milieu de ces dehors si propres à faire ressortir les agréments d'une mise fraîche et engageante, quelques jeunes femmes, belles de figure et parées de propreté, brillent d'un charmant éclat. La mer les pourvoit abondamment de menu poisson, et sur les échoppes dont j'ai parlé Ton voit étalés les plus beaux fruits du monde. A cause de la nouveauté, nous donnons sur les grenades; c'est pourtant un fruit médiocre. Les raisins, d'une grosseur gigantesque, sont exquis et pour rien. En revanche, il en coûte pour affranchir les lettres, et d'une douzaine que nous avons portées à la poste, qui se trouve être administrée par un épicier absent, nous n'en livrons que le tiers, tant est énorme la somme qu'on réclame pour chacune.

Nous quittons Finale chargés de grappes énormes : on dirait quelque parti d'amateurs rejoignant le papa Silène assoupi là-haut dans ces grottes. Au sortir du bourg, la route s'élève par de nombreux zigzags sur le promontoire dont j'ai parlé, et pendant que nous cheminons rafraîchis et distraits par la vendange, nos pauvres chevaux gravissent au soleil de de midi ces roides pentes, sans autre renfort que celui de deux mendiants qui, s'attelant volontairement à la roue, font plus de bruit que de besogne. Après quoi, comme la mouche, ils s'essuient le front et demandent leur salaire.

Il est beau, ce promontoire de Finale! et là-haut plus d'arbres, plus de culture. En revanche, cette sauvage nudité, dont le mélancolique caractère se marie si bien avec celui de la mer, nue aussi, immense, sombre, sujet de mille images, de mille rêveries, où se berce avec volupté la pensée. Lac d'Annecy, humbles rivages, côtes prochaines, où êtes-vous? C'est ici que plus vaguement, mais plus puissamment aussi,

le cœur se sent soulevé par l'auguste splendeur du spectacle! C'est ici que non plus des velléités de poème ou d'églogue se présentent à l'esprit, mais que l'âme tout entière, par un facile et délicieux essor, ouvre ses ailes, plane, tournoie suspendue entre les cieux et la terre, et comme envolée pour quelques instants hors de sa demeure corporelle! Et toutefois, lac d'Annecy, humbles rivages, côtes prochaines, si vous êtes moins faits pour provoquer ce puissant essor d'un moment, vous l'êtes mieux pour charmer à la durée et pour combler par l'aimable douceur de votre paisible commerce le vide des heures et la longue oisiveté des journées.

La route, ici, n'a pas dix: pieds de large, et voici qu'on aperçoit à l'avant une grosse caisse éreintée qui monte à la rencontre de la nôtre.

Grande alarme, cris et signaux des deux parts. L'on choisit son terrain, l'on unit ses efforts, les deux caisses se caressent d'aussi près que possible, mais enfin tout vient à point; après quoi l'on se regarde. Eh mais!... c'est bien lui, lui-même, le coche que vous savez!

Femmes, moines, vieillards, tout était descendu; L'atlelage suait, soufflait, était rendu.

Seulement, ici, le moine, c'est un pénitent blanc, et au lieu de six forts chevaux, ce sont quatre haridelles grises! Qu'importe! la ressemblance n'en est pas moins frappante; car c'est le propre des grands peintres d'avoir su se choisir dans leurs tableaux les trois ou quatre traits par

lesquels la scène qu'ils voulaient représenter contient, embrasse, rappelle à force de vérité, toutes les scènes analogues.

Le pays devient de plus en plus désert, et la nuit s'en mêle, sans compter des bois qu'il faut traverser. Tous les mirmidons alors, Oudi surtout, qui vient d'entendre des sifflets suspects, se bâtent de rejoindre, et l'on cbemine en ordre de bataille jusqu'à Albenga, où nos bourses n'ont plus d'autre brigand à redouter que l'iiôte qui nous y héberge.

DIX-SEPTIÈME JOURNÉE

Il est dimanche aujourd'hui. Toutes les populations sont levées, peignées, rasées, mouchées, et c'est fort plaisant à voir. Le ciel lui-même est si éclatant, la nature si parée d'aimables couleurs et d'argentine lumière, qu'ils semblent aussi, l'un et l'autre, s'être endimanchés. Non seulement nous avons atteint la région des oliviers, qui, de toutes parts échelonnés sur les rochers, ici se groupent en bouquets, là penchent solitaires au-dessus de la baie ; mais, sur les murailles, dans les anfractuosités de rocs, nous retrouvons éparses et magnifiquement prospères une foule de ces plantes grasses qui chez nous ne se voient que dans les serres des riches campagnards. Au milieu de toutes ces beautés, voici venir sur la côte déserte une sirène qui nous offre des limons à acheter, Vite on s'en empare ; on les ouvre, on les presse : c'est douze sous la

pièce 1 On se récrie alors, on en appelle an ciel et aux hommes... et tout justement trois grands gaillards parfaitement bien membres sortent de dessous les broussailles pour trouver à l'unanimité que douze sous c'est peu, c'est rien, et qu'il faut payer bien vite... C'est en effet la seule chose qu'il y ait à faire.

A Oneglia, charmante petite ville, nous faisons un déjeuner remarquable chez un bote qui, dit-il, protège tous les gens de Genève, pour avoir été lui-même protégé par des Genevois. Mais, chose bien plus heureuse encore, les frères de cet hôte, échelonnés sur la route que nous allons parcourir, y tiennent auberge comme lui, et il a la plus grande envie que de ses mains nous passions dans les leurs. M. Topffer, comprenant tout le parti qu'on peut tirer de la situation, ne se hâte pas de prendre des engagements : « Oui, répond-il à l'hôte, vous voudriez nous envoyer chez vos frères, mais y serons-nous bien'? — Les meilleurs hôtels du pays, je vous le jure! — Oui, mais y serons-nous à bon marché! — Vous ferez les prix vous-même ! — Oui, mais il faudra marchander, disputer? — Vous vous présenterez de ma part! — Oui, mais on ne s'en liera pas à notre dire. — Eh bien, tenez! » Là-dessus notre homme prend la plume, et s'adressant à M. Topffer : « Dictez les plats, monsieur, dictez les prix, et vous n'aurez plus alors qu'à empocher un bon à vue signé, endossé, garanti par moi ! — Voilà qui est parler ! » s'écrie M. Topffer, et il dicte aussitôt un des jolis thèmes qu'il ait dictés durant sa carrière d'instituteur. Ainsi va le monde : l'on y perd des parties, mais on y gagne des revanches; après tant d'hôtes qui nous ont saignés à blanc, en voici trois que nous écorchons à notre tour d'un trait de plume.

Pendant le déjeuner entrent des virtuoses : un Paganini qui fait sur son violon toutes les facéties musicales imaginables, et une Grisi hâlée qui tantôt lui badine sur sa guitare un accompagnement improvisé, tantôt entonne des airs d'opéra; le tout va, le tout chante, le tout surtout a de l'accent et de la vie, et, en vérité, bien des choses que l'on paye dix ou vingt sous ne valent pas ce grain de vie et ce grain d'accent. Si l'Italie est la patrie des cicérone, elle l'est surtout des virtuoses ambulants. Ils rôdent partout, hantant les cafés, fêtant les balcons, citliarisant les tables d'hôtes. Vous iriez, vous transalpin, pour vous noyer dans le grand canal, qu'une mandoline, que trois guitares, n'en douiez pas, seraient là pour vous y accompagner d'un fragment d'ariette, d'un bout de cavatine.

M. R*** propose à M. Tôpffer, qui commence à être barbu comme un jeune France, d'essayer ensemble du barbier de l'endroit. M. Tôpffer consent, mais à la condition que M. R*** fera l'épreuve. Ils s'acheminent donc vers un petit antre qui porte pour enseigne le plat à barbe, et là un nain parfumé d'ail leur passe un linge autour du cou, après quoi il procède à râper d'abord la face de M. R***. M. R*** devient bleu de douleur; néanmoins ses lèvres n'expriment que sourire, ses paroles que satisfaction. Leurré par ces dehors, M. Tôpffer se met à son tour sur la sellette, et, râpé en contre-épreuve, au bout de quatre coups il lui rie, au bout de huit il insulte son ràpeur et lui défend de poursuivre... Le pauvre nain comprend d'autant moins le motif de cette incartade, que M. R*** n'a cessé de le complimenter sur la légèreté de sa main et sur le parfum de sa savonnette. Pendant que cette scène se passe dans la boutique du barbier, à l'extérieur, grande foule, trompette, tambourin, et un orateur qui exalte les inénarrables vertus de ses chapelets, de ses talismans, de ses vierges Marie imprimées en couleurs fines! « Questo, dit-il, souverain contre le mal de dents! Ouesto chasse la vermine, tue la diarrhée, redresse les os, détruit les punaises, etc., etc.. Et voulez-vous savoir? Je les ai tous fait bénir par le concile de Constance en personne! Demandez, signora, faites-vous servir tutti quanti! » Par malheur, cet homme ne vend rien qui calme l'àcreté des épidémies râpés à l'ail, sans quoi nous ferions avec lui quelque affaire.

Toujours drôles les charlatans de place publique, toujours pittoresque cette foule qu'ils attirent, surtout lorsque, composée d'hommes, de femmes, de jeunes filles aussi crédules qu'ils sont ignorants, l'on voit, à l'appel du charlatan, le désir naître, l'espoir surgir, la souffrance se bercer de consolantes illusions, et toutes les physionomies naïvement attentives refléter comme une onde transparente les brillantes images, les serments terribles, les saintes garanties, les promesses fleuries que leur prodigue un orateur non moins ignorant, presque aussi crédule qu'ils le sont eux-mêmes. Son affaire, à cet orateur-là, ce n'est pas tant de tromper comme c'est de vendre, et, mû par ce naturel et pressant motif, il se trouve que son éloquence est toujours aisée, vraie, vivante, appropriée au pays, à l'endroit, au quartier, aux gens, non moins amusante à observer qu'elle est merveilleuse pour convaincre ceux à qui elle s'adresse.

Il s'agit de nous remettre en route, mais, objets nous-mêmes de la curiosité populaire, la foule grossit devant nous, les gamins accourent,

et c'est à ne plus pouvoir passer. Dans cette extrémité, M. Tôpffer fait un par liane gauche soudain, pousse vers la plage et y ensable toute sa colonne. Cette manœuvre réussit. Pendant que les Onégliens en sont encore à conjecturer sur la chose, nous voilà filant le long du rivage sur San Remo, où nous arrivons de nuit.

A San Remo, l'hôtesse est couchée, ou du moins se couchant, car elle se présente à nous en peignoir et les cheveux épars. ("est une grande et

gracieuse personne parfaitement étrangère aux choses de son auberge. « Je voudrais, madame, lui dit M. Topffer, traiter des conditions. — Faites-les vous-même, monsieur, répond la belle indolente; » puis, s'adressant à ses gens : « Vous autres, soignez bien ces étrangers. » Elle bâille en achevant ces mots, et s'en retourne dormir.

Cet hôtel du reste est remarquable. Au bas de l'escalier, un grand Goliath de carabinier royal peint sur la muraille déconcerte les arrivants et fait peur aux vues basses. Mais sur le derrière de la maison, en face de l'issue qui est de ce côté, un grand factionnaire royal, et pas peint

celui-là, vous couche en joue dès que vous paraissez sur le seuil. C'est d'autant plus gênant qu'il y a lieu, qu'il y a nécessité, urgence même de passer par là... A chaque l'ois donc : « Ami! » faut-il crier bien vite; et voilà toute la ville dans le secret de nos démarches les plus intimes.

DIX -HUITIÈME JOURNÉE

Dès deux heures du matin : « Qui vive? — Ami! » et un moment après : <« Qui vive? — Ami! » Impossible de dormir; nous profitons de la circonstance pour partir avant le jour.

Pendant plus d'une heure encore nous marchons environnés d'ombres et transis par les fraîches haleines qui précèdent le retour de l'aube. Insensiblement des lueurs crépusculaires vacillent sur la crête des flots, l'aurore rougit les cieux, et, derrière la ligne noire de l'Océan, un embrasement sublime a commencé que le soleil ne paraît point encore. Tout à coup un point du disque surgit au-dessus des eaux : tout se colore, tout s'empourpre, tout resplendit, et les oiseaux commencent leurs concerts.

Pour nous, déjà remués par l'auguste magnificence de cette scène, nous nous voyons avec une charmante surprise entourés de palmiers qui balancent leur tête au-dessus des escarpements du rivage, et il nous semble que nous soyons transportés dans un autre hémisphère. Cet arbre ne croît qu'en ce seul endroit de la cote, et les habitants s'aident de leur mieux à l'y faire prospérer, parce qu'ils en vendent les feuilles aux Juifs, qui en usent dans la célébration de la fête des tabernacles.

Nous traversons Vintimiglia, jolie petite ville, où l'on construit un fort considérable. Cette rencontre d'une citadelle ou née, ou naissante, est toujours triste, et, au milieu d'un pays riant comme l'est celui-ci, elle forme un bien ingrat contraste. Odieuses meurtrières, lugubres embrasures, longues murailles, autant d'objets sinistres contre lesquels viennent se heurter et s'aplatir les plus charmantes impressions. Oui, la guerre, le massacre, de quelque part qu'ils viennent, sont toujours infâmes, tout ce qui en est le signe ou l'instrument est digne de haine, et le plaisir d'avoir des frontières, un nom sur la carte, un prince sur le trône, n'a jamais valu le sang qu'il a coûté. Avec cela, l'on conçoit que partout où a passé un torrent dévastateur, le torrent écoulé, il vienne à l'esprit des gens d'élever des digues et de barrer les passages. Tout en faisant ces réflexions, nous avons atteint la frontière d'un petit pays qui a bien un nom, mais à peine une place sur la carte. G'est la principauté de Monaco, le bijou de cette belle côte et de bien d'autres plus belles encore. Un joli petit carabinier qui garde la frontière nous prie d'exhiber et de payer, deux choses qui se supposent l'une l'autre dans les principautés infusoires, tout comme dans les royaumes cétacés. Nous payons, et nous passons outre.

A un quart d'heure de là, nous avons en vue Mentone, la capitale du pays, au moins en étendue et en population. G'est bien la plus jolie, la plus vivante, la plus pittoresque capitale qui se puisse voir, sans compter l'admirable golfe qu'elle domine et le magnifique pays dont elle est entourée. Nous y faisons notre entrée, et tout à l'heure nous voici chez le second frère, qui aussitôt appelle, carillonne et dispose tout pour faire honneur à la signature de son aîné. Le déjeuner surpasse en effet tout ce qu'on a vu jusqu'ici, et, contre notre ordinaire, nous sortons de table n'ayant presque plus faim. Des pêches, des grenades, des raisins, des figues, des brioches, du salam, qui se vendent à vil prix dans toutes les échoppes, achèvent de nous rassasier.

Comme la chaleur est grande et que l'occasion s'en présente, M. Tôpffor

loue ici une grande barque de voiture qui portera jusqu'à l'autre frontière de la principauté tous ceux qui ne peuvent pas entrer dans notre voiture de secours. Le contrat passé, nous partons sans retard; car sept lieues encore nous séparent de Nice, où nous voulons arriver ce soir!

Ah! quelle route, quelle contrée, quel bon petit territoire accidenté, feuillu, odorant, quel pocket et confortable royaume! Tout y parait disposé pour le plus grand plaisir des yeux, et des montagnes bautes et boisées qui semblent ici évaser, là-bas aplanir, plus loin cintrer leurs lianes pour mieux enserrer ce paradis. Cette jolie principauté a du reste des frontières naturelles parfaitement tracées ; elle a ses golfes aussi, ses îles, son port, ses routes, ses forêts ombreuses, ses rochers sauvages, ses climats tièdes, frais ou ardents; et des orangers en fleur, des citronniers au brillant feuillage, décorent tout ce que n'ombragent pas des bouquets de platanes, de caroubiers, de chênes verts. Enfin, au-dessus de ce riche espalier, des rampes verdoyantes, des cimes majestueuses.

Arrivés à l'autre frontière, qui se trouve être sur une sommité, il nous reste à faire trois lieues de descente pour arriver à Nice. M. Topffer congédie la voiture de Mentone, et comme il a été fort content du postillon, il lui offre cinq francs de bonne-main. Mais celui-ci lui répond qu'il veut rire. M. Topffer proteste qu'il n'a point la moindre intention de rire, et qu'au contraire jamais il n'a été plus sérieux. « Allons donc! avec vos cinq francs! — Vous ne les voulez pas? — Non. — Comme il vous plaira. » Alors le postillon, changeant de ton, insulte, menace, parle du commissaire. « Allons-y, dit M. Topffer, je ne demande pas mieux, vraiment. » Et les voilà en recherche du cadi, que l'on trouve juché dans une chambre haute, petit chenil seigneurial avec paperasses et écritoires.

M. Topffer a de la peine à découvrir le commissaire parmi ces paperasses. C'est en effet un tout petit gros homme oblong, qui dépasse seulement du menton une grande table recouverte d'un tapis. Il est d'ailleurs encadré dans quatre ou cinq grands in-folio de registres qui le masquent presque entièrement. Le postillon expose son affaire mielleusement et chapeau bas. « Monsieur le commissaire sentira, dit-il, que traîner quinze personnes ce n'est pas peu de chose. D'ordinaire six, huit au plus... mais quinze! » Après quoi le petit commissaire se ramasse en pelote pour digérer sa pensée, qu'il ne tarde pas à expectorer en ces termes, avec un timbre raminagrobis :

« Cocher, monsieur me paraît un homme raisonnable (M. Topffer s'incline), et votre raisonnement me paraît à peu près dénué de raison. 11

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